Auguste Blanqui (Rappoport, 1912)

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Extrait de Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière. 1: Un peu d’histoire.

AUGUSTE BLANQUI
18 Février 1805 — 1er Janvier 1881

La vie de Blanqui, qui se confond avec l’histoire des Révolutions du XIXe siècle, sera racontée dans le IVe volume.

Ici, nous n’avons qu’à envisager ses idées, qui dominent son action. Blanqui, qui a passé plus de 40 ans en prison pour ses incessantes conspirations, était plus homme d’action que théoricien. Mais son esprit lucide et pénétrant, sa sincérité absolue, son courage intellectuel et moral font de lui un fin observateur de la vie.

Dès son premier, procès, le 10 décembre 1836, il se range du côté du prolétariat, tout en lui donnant une signification trop large et, par conséquent, trop vague. Voici le dialogue qui s’engage pendant son premier procès entre lui et le président du tribunal :

Le Président. — Quels sont vos nom, prénoms, âge, lieu de naissance et domicile?

Blanqui. — Louis-Auguste Blanqui, âgé de 26 ans, né à Nice, demeurant à Paris, rue de Montreuil, 96, faubourg Saint-Antoine.

Le Président. — Quelle est votre profession ?

Blanqui. — Prolétaire.

Le Président. — Ce n’est pas là une profession.

Blanqui. — Comment, ce n’est pas une profession ! C’est la profession de trente millions de Français qui vivent de leur travail et qui sont privés de droits politiques.

Le Président. — Eh bien ! soit, greffier, écrivez que l’accusé est prolétaire.

Dans sa défense, qui est plutôt une attaque contre le régime, il fait la déclaration suivante:

Cent mille bourgeois forment ce qu’on appelle, par une ironie amère, l’élément démocratique. Que sera-t-il, bon Dieu ! des autres éléments? Paul  Courier a déjà immortalisé la marmite représentative, cette pompe aspirante et foulante. qui foule la matière appelée peuple, pour en aspirer des milliards incessamment versés dans les coffres de quelques oisifs, machine impitoyable qui broie un à un vingt-cinq millions de paysans et cinq millions d’ouvriers, pour extraire le plus pur de leur sang et le transfuser dans les veines privilégiées.

Blanqui exalte le suffrage universel en lui donnant une portée qu’il n’a pas.

blanqui

Nous demandons que les trente-trois millions de Français choisissent la forme de leur gouvernement, et nomment, par le suffrage universel, les représentants qui auront mission de faire les lois.

Cette réforme accomplie, les impôts qui dépouillent le pauvre au profit des riches seront promptement supprimés et remplacés par d’autres établis sur des bases contraires. Au lieu de prendre aux prolétaires laborieux pour donner aux riches, l’impôt devra s’emparer du superflu des oisifs pour le répartir entre cette masse d’hommes indigents que le manque d’argent; condamne à l’inaction; frapper les consommateurs improductifs pour féconder les sources de la production; faciliter de plus en plus la suppression du crédit public, cette plaie sanieuse du pays; enfin substituer au funeste tripotage de bourse, un système de banques nationales où les hommes actifs trouveront les éléments de fortune. Alors, seulement alors, les impôts seront un bienfait. (Défense. 1832.)

I. — Pour la Révolution.

Blanqui est le martyr de la révolution. Il critique sévèrement les écoles socialistes qui veulent faire « l’économie d’une révolution ».

Saint-Simoniens, fouriéristes, positivistes, dit-il, ont tous déclaré la guerre à la Révolution, accusée par eux de négativisme incorrigible. Pendant une trentaine d’années, leurs prêches ont annoncé à l’Univers la fin de l’ère de destruction et l’avènement de la période organique dans la personne de leurs messies respectifs. Rivales de boutique, les trois sectes ne s’accordaient que dans leurs diatribes contre les révolutionnaires, pécheurs endurcis, refusant d’ouvrir les yeux à la lumière nouvelle et les oreilles à la parole de vie. (Critique sociale, p. 199.)

Auguste Blanqui est non seulement un révolutionnaire, mais un sage. Il ne veut pas brusquer les choses. Partisan des moyens extrêmes de lutte, il est extraordinairement modeste lorsqu’il s’agit de transformations économiques.

Le communisme, qui est la Révolution même, doit se garder des allures de l’utopie et ne se séparer jamais de la politique. Il en était dehors naguère. Il s’y trouve en plein cœur aujourd’hui. Elle n’est plus que sa servante. Il ne doit pas la surmener, afin de conserver ses services. Il lui est impossible de s’imposer brusquement, pas plus le lendemain que la veille d’une victoire. Autant vaudrait partir pour le soleil. (Ib, p. 201.)

II. — Liberté, Laïcité, Instruction.

Liberté, Laïcité, Instruction : voici les trois idées directrices de l’action de Blanqui. Le communisme en résultera tout naturellement. En parlant du « péril clérical « Blanqui écrit :

Qui ne connaît aujourd’hui ce péril ? La démocratie entière, sans distinction de nuances, le proclame, en invoquant l’unique remède, l’instruction. Divisée pour tout le reste, elle est unanime sur ce point.

Le même cri s’échappe de toutes les poitrines : De la lumière ! de la lumière! Plus d’abrutissement clérical! (Ib., p. 181.)

Parfois, la solution communiste lui paraît problématique :

L’abus capitaliste est-il fatalement inhérent au régime de l’échange, ou suppressible par les procédés de l’école proudhonienne ? L’avenir trouvera-t-il sa voie dans le mutuellisme ou dans l’association intégrale, c’est-à-dire dans la communauté ?
Ici s’arrête la démonstration et commencent les conjectures. Le problème posé ne réunit pas encore les données suffisantes pour une solution mathématique. Toutes les angoisses de notre temps tiennent à l’impossibilité actuelle de dégager l’inconnu.

A son époque, le capitalisme n’était pas suffisamment développé. En l’absence des forces concrètes, il doute un moment du communisme lui-même.

Blanqui est pour les réformes, pour toutes les réformes; il condamne sévèrement les illusions. A ce titre, il repousse un projet insuffisant de retraites ouvrières. Et voici ce qu’il écrit à ce sujet:

Loi ridicule) témoignage de peur et d’hypocrisie, efforts impuissants pour enchaîner les masses à une tyrannie croulante et les rallier par un intérêt égoïste au maintien de l’oppression générale.

Cent mille primes de vingt francs pour appâter l’empressement et stimuler la hâte des simples, véritable mât de cocagne, savonné de haut en bas, avec une timbale et une montre d’argent à la cime. Les cent mille primes placées, on retire l’amorce. Pauvres gens ! Ils iront loin avec leur caisse de vieillesse ! A 50 ans, on entre en jouissance. Quelle brillante perspective pour les ouvriers dont les quatre cinquièmes n’atteignent pas 50 ans ! (Ecrit en 1849.)

Blanqui est matérialiste et il fustige l’hypocrisie « des anachorètes à la panse obèse », leurs attaques contre les révolutionnaires qui sont « sensualistes à l’eau et pain sec ». Et il demande qu’on ne dévie pas devant les anathèmes des tartufes séraphiques, « assis entre un chapon truffé et une courtisane ». Le communisme ne pourra se réaliser que par le triomphe absolu des lumières ». (Critique sociale II, p. 69).

Donc, de l’instruction, encore de l’instruction, toujours de l’instruction !

Partisan de la grande action politique, il rejette avec indignation la panacée coopérative : Ah ! l’on prétend émanciper le peuple à l’encontre même de  l’action gouvernementale, avec de petites sociétés coopératives ! Chimère ! Trahison, peut-être ! Le peuple ne peut sortir de servage que par l’impulsion de la grande société, de l’État, et bien osé qui soutiendrait le contraire. Car l’État n’a pas d’autre mission légitime. (Ibid., p. 157.)

Contrairement au « socialisme révolutionnaire » de Babeuf, les grands précurseurs du socialisme scientifique (Ch. Fourier, Saint-Simon, R. Owen, Proudhon), sont plus ou moins indifférents en matière politique. Ils ont vu la défaite de la Révolution politique. Les illusions politiques trouvent en eux des critiques implacables. Toute leur pensée appartient à la transformation sociale.

Texte de Blanqui sur notre site: Les massacres de Rouen (1848)


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