L’égalité de traitement (Marthe Bigot, 1926)

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Article de Marthe Bigot paru dans La Révolution prolétarienne N°15 (mars 1926).

L’agitation qui se manifeste parmi le personnel féminin des P. T. T. remet au premier plan une question qui a déjà donné lieu à nombre de discours et fait verser des flots d’encre : la question de l’égalité de salaire entre les deux sexes.

Elle a été résolue au profit des institutrices durant l’année qui a précédé la guerre, mais la réalisation ne s’en est trouvée accomplie qu’en 1919. En refaire l’historique c’est montrer une fois de plus à la classe ouvrière, aux travailleuses en particulier, que la justice d’un principe ne suffit pas à le faire passer dans la pratique, qu’il faut y joindre l’action ferme et coordonnée de ceux au profit de qui il doit s’appliquer.

(La question de l’égalité de traitement entre les instituteurs et les institutrices fut discutée d’abord dans les milieux gouvernementaux et parlementaires ; le personnel enseignant était encore sans organisation, sans vie corporative, à peine libéré du joug clérical, encore sous le coup de la surveillance sournoise ou avouée des gens d’église.

Paul Bert, le 7 février 1882, soumettait au Parlement une proposition die loi « sur l’organisation de l’enseignement primaire et sur le traitement des instituteurs » dans laquelle il adopte nettement le principe de l’égalité de salaire pour les deux sexes.

« Pourvues des mêmes titres, ayant à supporter les mêmes charges que les instituteurs, il nous a semblé qu’il n’était ni possible, ni juste de retenir plus longtemps les institutrices dans une situation inférieure, il y a là un intérêt social et une raison, d’équité qui ne vous échapperont pas et qui vous détermineront à sanctionner de votre vote nos propositions. »

Le 16 février suivant, le Gouvernement déposait à son tour un projet de loi établissant une différence de 100 francs au début et de 300 francs en fin de carrière entre les traitements des instituteurs et ceux des institutrices.

Soutenu par une commission spéciale de la Chambre, Paul Bert entrait en lutte contre le projet du Gouvernement et défendait sa proposition primitive qui établissait l’égalité.

« Nous n’avons pu, disait-il, admettre cette inégalité que rien ne justifie, sinon les vieux préjugés sur l’infériorité sociale des femmes. On exige des institutrices les mêmes grades que des instituteurs : on leur impose le même travail, les mêmes fatigues, on leur doit la même rémunération.

« On ne peut aborder de front ce raisonnement sans réplique. Mais on allègue le bas prix auquel est payé d’ordinaire le travail féminin, et l’on essaye d’excuser l’iniquité d’un traitement dissemblable en invoquant l’esprit d’économie des femmes, le peu de dépense de leur entretien, les faibles charges d’une institutrice, ordinairement célibataire, comparées à celles d’un instituteur père de famille. »

Quelque temps après, deuxième rapport de Paul Bert dans le même sens. L’an d’après, rapport supplémentaire. Nous arrivons ainsi en 1884. Jules Roche, rapporteur de la Commission du Budget, d’accord avec le Gouvernement combat l’égalité de traitement. Il insiste sur

« l’impossibilité, sans créer des impôts nouveaux, de voter les dispositions du projet de loi entraînant des conséquences financières et l’impossibilité, sans de très graves inconvénients, de frapper le pays à l’heure présente, de ces impôts nouveaux ».

Ce n’était pas la première fois,. ni la dernière non plus, nous en avons eu la preuve toute récente, qu’un gouvernement se retranchait derrière des raisons budgétaires pour refuser une réforme qui ne lui convenait pas Paul Bert revint à la charge sans succès.

Fallières, ministre de l’Instruction publique intervint à son tour et commença par se déclarer d’accord sur le principe de l’égalité :

« Nous avons pensé, comme la Commission, qu’il n’y avait pas de différence à faire entre les instituteurs et les institutrices et que là où on  demande l’égalité d’efforts, égalité de services et égalité de savoir, il convenait d’établir aussi l’égalité de traitement. »

Mais en accord sur de principe, on remit la pratique à plus tard en ajournant après une longue discussion dans laquelle Jules Ferry dut plusieurs fois faire intervenir, la question des traitements du personnel.

Si nous avons donné avec quelque détail le récit de ces premières luttes c’est qu’elles permettent de juger à quel point l’action des intéressés est seule véritablement féconde. On ne saurait contester la bonne volonté de Paul Bert, ni sa ténacité. Qu’a-t-il manqué à ce moment pour que la réforme se fît ? Uniquement la force travailleuse organisée pour exiger son dû.

La question remise à plus tard, revint à chaque occasion où les traitements du personnel enseignant furent en cause.

Votée par la Chambre en 1887, l’égalité de traitement fut repoussée par le Sénat et la loi de juillet 1889, aboutissant de ces nouveaux débats, réalisa seulement l’égalité pour les deux classes de début tandis qu’elle augmentait l’écart pour les classes les mieux rétribuées.

La loi de 1889 fut revisée en 1893 et malgré une importante intervention au Sénat en faveur de l’égalité, par M. Lefèvre, sénateur de la Seine, on fit de nouveau jouer les nécessités budgétaires contre les institutrices.

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Cependant, vers cette époque un nouveau facteur entre en jeu : le personnel enseignant comprend la valeur du groupement corporatif comme organe de revendication. Le caractère de ses associations change. Primitivement, celles-ci étaient des sortes de groupements semi-officiels, où quelques instituteurs bien cotés donnaient une réplique aimable aux préfets et aux Inspecteurs d’Académie.

Avec les années, des Amicales plus indépendantes et des Syndicats prirent vie et firent entendre, plus nette, la voix du personnel.

Naturellement une des premières questions posées par la Fédération des Amicales fut celle des traitements et avec elle celle de l’égalité.

Le nouveau relèvement aboutit à ce qu’on a nommé « la loi Simyan » et qui était en réalité le paragraphe 52 de la loi de finances de 1905.

Encore une fois les institutrices furent lésées ; elles purent constater, à ce moment, que leur revendication n’était pas toujours soutenue avec beaucoup d’énergie par certains instituteurs et qu’elle était assez âprement combattue par d’autres.

En 1907, une commission extraparlementaire émit, sur la proposition de M. Liard, un vœu en faveur de l’égalité de traitement ; ce ne fut qu’une manifestation toute platonique.

Alors, les institutrices qui avaient, avec constance, cru aux promesses parlementaires ou gouvernementales, qui s’en étaient ensuite remises à l’action de leurs groupements mixtes, sentirent la nécessité de s’organiser pour faire, avancer la réforme qu’elles attendaient depuis si longtemps. Une institutrice de Nancy, Marie Guérin, lança, l’idée d’une Fédération féministe au sein des groupements corporatifs pour documenter les institutrices, pour préparer l’étude des questions plus spécialement féminines et en particulier celle de l’égalité de traitement.
L’action des institutrices groupées se fit bientôt sentir dans les congrès. Le Congrès de Clermont, en 1907, incorpora l’égalité de traitement dans la liste des revendications du personnel enseignant ; le Congrès de Nancy, en 1909, lui donna le premier rang dans cette liste. Cela n’alla pas tout seul avec beaucoup d’instituteurs. Tant que l’égalité de traitement n’était qu’une formule, cela n’était guère gênant à leurs yeux, ce qui le devenait, c’est qu’elle passât au premier rang. Ce fut un joli tapage ! La Fédération féministe fut attaquée durement. « Vous faites du séparatisme ! » criait-on à Marie Guérin. Et celle-ci avait beau s’en défendre, aller dans tous les congrès des Amicales et des Syndicats, elle était en butte à des attaques venues de tous côtés.

Plus l’action sie resserra au Parlement et auprès du Gouvernement, plus elle s’intensifia au sein des groupements, plus la lutte devint âpre..

En 1910, Ferdinand Buisson avait, à la Chambre, fait voter un projet de résolution favorable à l’égalité de traitement. En 1911- 1912, M. Louis Marin déposait une proposition de loi pour la réaliser dans l’enseignement.

Les institutrices manifestèrent. Aux élections pour le Conseil départemental, un grand nombre d’entre elles envoyèrent leurs bulletins de vote avec la seule mention : « Égalité de traitement. »

D’autre part, elles défendaient inlassablement leur revendication contre leurs adversaires dans la corporation.

Les traitements ridiculement bas du personnel enseignant nécessitaient un relèvement sérieux. Le recrutement des instituteurs tarissait. Le Gouvernement se trouvait dans la nécessité de nommer des institutrices dans les écoles mixtes,, de remplir certains postes dans les écoles de garçons par du personnel féminin. Les instituteurs clairvoyants comprirent que le maintien des bas salaires pour les institutrices aboutirait, au bout de quelques années à évincer les instituteurs de la fonction enseignante. Ils soutinrent donc de tout leur pouvoir la réalisation de l’égalité de traitement.

Par contre, d’autres craignirent que l’égalité de traitement ne fît du tort au relèvement nécessaire.

Je me rappelle encore comment, en 1912, au Congrès des Syndicats, à Chambéry, un de nos bons camarades combattait l’égalité de traitement pour cette raison. Il nous disait : « Institutrices, vous profiterez du relèvement plus que de l’égalité. En maintenant votre revendication, vous nuisez au relèvement général. » Et il trouvait de l’écho notre camarade, lorsqu’il présentait le dilemme : « Égalité ou Relèvement », en concluant pour le relèvement. A quoi Marie Guillot rétorquait : « Question mal posée ! Ce que nous voulons c’est Égalité ET Relèvement ! » La thèse des institutrices finit par l’emporter.

De leur côté, les institutrices amicalistes avaient, l’année précédente, au Congrès de la Fédération des Amicales, à Nantes, réussi, en se concertant, à faire élire un solide groupe de militantes à la Commission permanente de la Fédération.

Les démarches reprirent ; des meetings publics furent organisés. Les déléguées des institutrices allaient défendre leur cause auprès des présidents de la Commission de l’Enseignement et !de la Commission des finances.

Elles demandaient, selon les fluctuations de la vie parlementaire, le vote de la proposition Marin, ou bien l’incorporation de la réforme dans la loi de finances.

Elles allaient affirmer l’identité de leur travail avec celui des instituteurs; elles apportaient des chiffres sur le nombre d’élèves entassées dans les classes confiées aux institutrices ; elles montraient, par des exemples précis, quelles charges pouvaient s’imposer à l’institutrice célibataire ; elles combattaient les préjugés sans cesse renaissants comme celui-ci, ,affirmé par le rapporteur du budget : « La morale veut que l’homme nourrisse la femme.

Il est donc normal que celle-ci ne reçoive qu ‘un salaire d’appoint. » Les militants instituteurs soutenaient leurs collègues dans cette lutte et engageaient dans la bataille la force des groupements corporatifs.

Mais, d’autre part, certaines associations enseignantes rétrogrades intervenaient sournoisement contre l’égalité de traitement et réclamaient de préférence un relèvement plus fort. Des instituteurs, électeurs influents, employaient leur influence sur leurs élus à discréditer la revendication de leurs collègues femmes.

Au nombre des adversaires des institutrices, on compta même une délégation d’industriels qui arguèrent de la répercussion de l’égalité de traitement des institutrices sur les salaires de leur personnel féminin !

Toutefois, la Chambre des députés ne vota pas la proposition Louis Marin qui eût été la reconnaissance officielle de l’égalité économique des deux sexes. L’égalité de traitement entra dans la pratique par la petite porte, c’est-à-dire par la loi de finances, et encore, réalisable en cinq années. Le Sénat, cette fois, ne fit pas d’opposition.

chambery1912

1912

Au récent meeting tenu à l’Hôtel des Sociétés savantes par nos camarades postières, aujourd’hui engagées dans une lutte semblable, nous avons retrouvé l’atmosphère dans laquelle nous vivions, il y a une vingtaine d’années. Nous avons vu, avec joie, que nos camarades tendaient à s’organiser pour la conquête de l’égalité de rétribution, mais qu’elles étaient fermement résolues à le faire au sein même des organisations syndicales. C’est la méthode, en effet, qui donne de la cohésion aux revendications féminines sans émietter les forces corporatives.

Et puisque je parle de cette belle et vivante réunion — dont, entre parenthèses, le Quotidien et le Peuple ont donné des comptes rendus si tendancieux ! — je voudrais dire un mot de l’intervention de Mme Maria Vérone.

Celle-ci a montré, à juste titre, aux camarades postières combien la femme était handicapée dans sa vie quotidienne par l’infériorité de sa situation civile et politique, mais il est un point sur lequel il me paraît qu’elle s’est méprise. Elle a dit aux assistantes : « Lorsqu’il y a quelques années nous vous parlions de vos droits, vous ne nous écoutiez pas. Mais aujourd’hui que votre porte-monnaie est en jeu, nous vous voyons vous dresser avec vigueur. »

N’en déplaise à Mme Maria Vérone, il y avait une impression plus haute à emporter de cette belle manifestation.

En réclamant leur assimilation aux commis des Postes les dames employées me défendent pas uniquement « leur porte-monnaie ».

Ce qui apparut lumineusement dans toutes les interventions, ce dont elles ont conscience par-dessus tout, les travailleuses des Postes, c’est de la valeur de leur travail. C’est cela surtout qu’elles ont défendu avec vigueur.

Elles ont acquis la perception nette de la valeur sociale de la tâche qu ‘elles accomplissent ; c’est cela dont elles veulent le respect, respect qui sera matérialisé par leur assimilation, quant à la rétribution, aux commis des Postes.

Cette conscience ouvrière est de beaucoup supérieure aux fumeuses notions de Droit et de Justice (avec majuscules), et c’est cela qui se manifestait avec plus de véhémence que de correction dans l’exclamation d’une de mes voisines, au moment où Mlle Thomas parlait du traitement des institutrices : « Le traitement des institutrices ! Je m’en fous ! Je fais un travail de commis ! Je veux être payée comme un commis ! »

Nous espérons que nos camarades postières, mieux armées pour la lutte que les institutrices, bénéficiant au surplus de l’exemple de elles-ci, n’attendront pas aussi longtemps qu ‘elles pour voir leur labeur apprécié comme celui de leurs collègues masculins, et qu’après elles, d’autres catégories d’exploitées seront, à leur tour, entraînées dans la voie de l’émancipation économique.

MARTHE BIGOT.

Bigot 1921

Marthe Bigot en 1921


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