Voix libres en France (Jouve, 1917)

by

Centenaire 1914-1918

Article de Pierre Jean Jouve paru dans La Nation de Genève (N°18 du 30 septembre 1917 au 6 octobre 1917).

Dans le domaine de l’action sociale, une minorité socialiste et anarchiste demeurée fidèle au grand idéal d’internationalisme, n’a pas cessé d’exister en France. Bâillonnée, ou même persécutée, elle n’a pas cessé d’élever la voix, même dans la profonde nuit des premiers temps. Mais cette voix pendant de longs mois fut perdue dans le désastre. Il n’en est plus de même aujourd’hui.

Cette minorité intrépide a donné la main, par-dessus la muraille des censures, aux partis socialistes italien et russe, demeurés presque tout entiers fidèles au socialisme — à la minorité internationaliste allemande, vivante en Karl Liebknecht et en Rosa Luxembourg — à la généreuse minorité anglaise du parti travailliste (avec le Labour leader), des associations libres, comme l’Union of Democratic Control, et des conscientious objectors. Ou du moins une même âme a réuni ces partis et ces hommes, car les prisons nationales sont solidement organisées.

Cette minorité française a combattu sans réserves la guerre; fidèle à la pensée socialiste de tous les congrès internationaux, elle dénonça le sens profond de la tuerie : heurt des impérialismes capitalistes rivaux, représentés par tous les gouvernements, et, dernier degré de l’exploitation humaine, par la société bourgeoise. Elle a maintenu, au moins en pensée, l’internationale ouvrière, la grande patrie humaine. Ce qui était hier la voix de tous les travailleurs du monde, de Stuttgart à Bâle, est à présent la voix honnie de quelques hommes. E pur si muove.

En France, cette minorité a été si bien paralysée, au début de la guerre, qu’on a pu la déclarer inexistante, pour le plus grand bien de l’« Union sacrée ». Elle a peut-être manqué d’un sacrifice héroïque comme celui de Liebknecht. Devant la « majorité » social-patriote de Renaudel et Cie, entièrement passés à l’ennemi, qui, dans son pathos de « Société des Nations » et de « socialisation de la guerre », soutient étroitement l’œuvre gouvernementale et n’est plus à une bassesse près ; — s’opposant aussi à la «minorité» de Longuet, en voie de devenir majorité, plus clairvoyante sur les origines de la guerre, mais qui, admettant la défense nationale et l’union sacrée, ne se distingue guère, en fait, de la majorité, et apparaît l’image de la confusion, — en face de ces socialismes qui ont renié ou tourné le socialisme vrai, quelques hommes ont rétabli la vérité et le devoir socialiste : « La défense nationale n’est pas socialiste. Paix immédiate sans annexions. »

Le premier, le syndicaliste Pierre Monatte protesta publiquement, en 1915 [en fait en décembre 1914, note de la BS], par une lettre où il donnait sa démission de délégué d’une fédération ouvrière. Fernand Desprès quitta de même la rédaction de la Bataille Syndicaliste. Merrheim, secrétaire de la Fédération des métaux, publia le 1er mai 1915 un fascicule très courageux de son Union des Métaux, dont la parution était jusque là interrompue. Merrheim représenta en septembre 1915 la minorité syndicaliste à la conférence de Zimmerwald, où il rencontra les représentants de syndicats allemands, créant ainsi le nouvel embryon de vie internationale ouvrière, et le mouvement résolu contre la guerre qui prit le nom de « zimmerwaldien ». La résolution franco-allemande est ferme et claire :

Après un an de massacre, le caractère nettement impérialiste de la guerre s’est de plus en plus affirmé; c’est la preuve qu’elle a ses causes dans la politique impérialiste et coloniale de tous les gouvernements, qui resteront responsables du déchaînement de ce carnage.

Nous déclarons que nous voulons la fin de cette guerre par une paix prochaine, établie sur des conditions qui n’oppriment aucun peuple, aucune nation.
Pas d’annexions, effectives ou masquées !
Pas d’incorporations économiques forcées.
Nous prenons l’engagement formel d’agir inlassablement dans ce sens, dans nos pays respectifs, afin que le mouvement pour la paix devienne assez fort pour imposer à nos gouvernements la cessation de cette tuerie.

En juillet 1915, Amédée Dunois, rédacteur à l’Humanité, publiait en brochure les deux articles de Romain Rolland : Au-dessus de la mêlée, Inter arma caritas, avec une remarquable préface, cisaillée par la censure. Enfin, le 1er novembre 1915 apparaissait l’un des premiers de ces petits tracts, hors commerce, où la pensée internationaliste s’est exprimée en France avec une force et une intrépidité admirables. Ce sont d’abord les Lettres aux abonnés de la Vie ouvrière, d’Alfred Rosmer; la première de ces lettres portait le titre : La Conférence de Zimmerwald. Elle est un modèle de pensée libre et lucide. Parmi d’autres suivirent : La Belgique et le chiffon de Papier, travail pour  » l’Union of Democratic Control » de l’Anglais Brailsford, qui montre le jeu des intrigues autour de la Belgique, et l’enjeu que fut la neutralité belge, au cours des dernières années, entre les diplomaties anglaise et allemande. En 1916, s’est formé le Comité pour la reprise des relations internationales, qui a publié de nombreuses brochures de Monatte, Rosmer, Loriot, Rappoport; de ce dernier l’excellent écrit : Le socialisme et la guerre.

* * *

Particulièrement admirable a été l’attitude des instituteurs français. Ils auront sauvé une belle part de l’âme française. Ils sont, aussi bien à Paris qu’à Marseille (autour du bulletin l’École de la Fédération) et à Angers (autour de l’Émancipation) en relations plus ou moins étroites avec le mouvement zimmerwaldien, et ont mené une action anti-guerrière d’autant plus héroïque qu’elle luttait contre toutes les oppressions de l’opinion, contre l’intoxication systématique dont on leur demandait d’être les instruments, — avec le péril constant de perdre leur situation matérielle. Récemment, sous les auspices de la Fédération nationale des Syndicats d’institutrices et d’instituteurs publics, Marie et François Mayoux, que nous avions déjà remarqués pour leur collaboration courageuse à Ce qu’il faut dire, ont publié une brochure de combat : Les Instituteurs syndicalistes et la guerre ; elle montre que dès 1915, la presque unanimité de la Fédération était avec eux. Cette brochure leur vaut d’être poursuivis pour « pacifisme ».

Ainsi existe en France un socialisme qui n’a pas renié, qui n’a pas fléchi dans la tourmente, qui juge la folie et le crime universel, dénonce la responsabilité de tous les gouvernements, et maintient l’union des peuples. Il n’est pas exagéré de dire que sa force révolutionnaire et son influence, depuis la révolution russe, n’ont fait que croître. Ses chefs donnent la main aux « bolcheviki ». Il convient de saluer en lui une importante force collective de renouvellement, si même on est éloigné de toute formule collectiviste de révolution sociale et morale.

P.-J. Jouve.

jouve_dansedesmorts

Étiquettes : ,


%d blogueurs aiment cette page :