La vie et les luttes de Jack le tueur de géants

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Paru dans Floréal du 14 août 1920.

LA VIE ET LES LUTTES
DE JACK LE TUEUR DE GÉANTS
BUCHERON DES MONTAGNES ROCHEUSES

Les Etats du Nord-Ouest de l’Amérique possèdent  les plus immenses forêts du monde. Toute la région  montagneuse des États de Montana, de Washington,  d’Idaho, de l’Orégon et du Nord de la Californie est  couverte de cèdres et de sapins qui atteignent des  proportions extraordinaires et se suivent sans interruption pendant des centaines de kilomètres.

Cette richesse incalculable est entièrement entre les mains de quelques trusts de gros industriels, qui non  seulement ont établi leur monopole sur toute l’exploitation des forêts, mais exercent sur le pays une véritable domination féodale. Banques et fabriques, bateaux et chemins de fer sont en leur possession et  policemen, prêtres, fonctionnaires, juges et journalistes sont à leur solde.

Voici, d’après un rapport publié par le Ministre du  Commerce aux États-Unis, des chiffres qui peuvent  donner à nos lecteurs une idée de la puissance de ces  grands trusts américains.

Six groupes d’industriels, comprenant seulement  1.802 partenaires, monopolisent l’exploitation des  coupes de bois, qui, évaluées en planches mises bout à  bout, représentent une longueur de 237.500.000.000 de  pieds, ces planches ayant un pied de large et un pouce de profondeur. Le rapporteur s’est amusé à calculer  que cette quantité de planches suffirait à bâtir un  pont flottant entre New-York et Liverpool, épais de  2 pieds et large de 8 kilomètres.

L’un de ces groupes d’industriels forestiers, composé seulement de 5 membres, monopolise à lui seul une exploitation représentant 1.208.000.000 de pieds de planches mises bout à bout, c’est-à-dire 8 0/0 de toutes les coupes des États-Unis.

Il va sans dire que ces trusts, dont les membres comptent parmi les plus chauds « patriotes » américains, surent admirablement tirer parti des circonstances créées par la guerre. Dès le jour l’Amérique décida de prendre part à la guerre, le prix du bois de charpente monta de 1.600 dollars à 11.600 dollars les mille pieds. Et avec cela la plus grande partie des planches livrées à l’État étaient inutilisables, si bien que, pour en donner un exemple, sur 21.000 pieds de planches de sapin fournies à une fabrique du Massachusetts, 400 seulement purent être employés.

Opposée à ces petits groupes d’industriels qui accaparent aussi impudemment les richesses de la nature et savent si bien mettre à profit les cataclysmes mondiaux, se dresse l’innombrable armée des bûcherons sans laquelle les barons des forêts, aujourd’hui encore plus puissants que des rois, ne seraient que de pauvres hères.

Parmi ceux-ci, le charpentier qui travaille sur place, dans des chantiers et fabriques, est assimilable aux ouvriers de fabrique en général. Conscient de sa qualité de travailleur et de la force que donne le nombre, il s’organise méthodiquement et suit pas à pas l’évolution de sa classe.

Mais le bûcheron qui travaille dans les forêts est une race à part. La vie au grand air, exposée à toutes les intempéries, dans un pays il pleut souvent a torrents pendant six mois sur douze, l’obligation continuelle de changer de place au fur et à mesure que le travail s’achève, créent à celui que les Américains ont baptisé du nom de Lumber-Jack the Geant Killer (Jack des Bois le tueur de géants) un physique et une mentalité d’un ordre tout spécial.

Constamment en contact avec la nature, il acquiert la dignité et l’indépendance du sauvage, et ces qualités se trouvent rehaussées encore du fait que les migrations continuelles auxquelles il est obligé l’empêchent de fonder un foyer et le libèrent des liens matrimoniaux.

Le sentiment d’immensité que lui donne la forêt, les dangers auxquels l’expose son métier qui le force à grimper à des hauteurs vertigineuses, le caractère d’aventure crue revêt sa vie de nomade, donnent au bûcheron des Montagnes Rocheuses tout ce qu’un Walt Whitman aimait dans l’homme.

Mesurant quotidiennement son courage et son adresse aux produits de la nature, il sent en quelque sorte que c’est à lui que la forêt appartient. Il réalise à chaque moment toute l’absurdité qu’il y a à faire des ressources de la nature la propriété privée de quelques particuliers. Il ne peut nourrir en son cœur que mépris et haine pour celui qu’il enrichit de son travail, et fatalement, la volte contre les injustices de la société capitaliste naît en lui.

A cela s’ajoute qu’il a peut-être plus que tout ouvrier le sens de la collectivité. Au travail comme au repos, il est toujours en contact avec ses camarades. S’agit-il d’abattre un arbre, de transporter un tronc géant, c’est en groupe qu’il travaille et il est rare que sa besogne l’isole. Il mange à la même table, dort dans la même baraque que ses compagnons. Le  seul foyer qu’il ait est le Syndicat des Bûcherons où il aime à se rendre lorsque son travail l’amène à proximité d’une ville. Et c’est alors en lectures et en discussions avec ses camarades qu’il passe ses soirées.

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Rien d’étonnant à ce que, trempé de cette façon et pareillement conscient de la solidarité qui l’unit à ses camarades, le bûcheron du Nord-Ouest des États-Unis ait préféré s’exposer à toutes les persécutions plutôt que de renoncer à la « carte rouge » de son Union, qui est pour lui le symbole, le fétiche grâce auquel il sortira de l’esclavage le tiennent les barons de la forêt.

Mais voyons comment il a obtenu cette carte rouge et quelle est sa situation aujourd’hui vis-à-vis des grands « intérêts » de l’industrie forestière.

Vers la fin du siècle dernier, les bûcherons et charpentiers étaient encore taillables et corvéables à merci.

Ils restaient 10, 11 et jusqu’à 12 heures par jour à la tâche, pour le salaire dérisoire de 2 dollars. Mais, dès les premières années de ce siècle, ils s’incorporèrent à la Western Union (Union de l’Ouest) qui devint plus tard l’American Labour Union et lorsque fut fondée, en 1905, l’Union of Industrial Workers of the World (des Travailleurs industriels du Monde), l’American Labour Union s’affilia à elle.

Quelques années plus tard, en 1912, les bûcherons et charpentiers étaient assez nombreux pour former à eux seuls une grande Union et faire partie intégrale des I. W. W. sans avoir à passer par l’American Labour Union.

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Dès lors, les barons de l’industrie forestière, comprenant la puissance formidable qu’allaient devenir les ouvriers, employèrent tous les moyens dont ils disposaient pour les empêcher de s’organiser.

La lutte prit un caractère d’acharnement extraordinaire.

Depuis 1912, les grèves ont succédé aux grèves et chaque fois la répression a sévi avec la même brutalité. Les conflits entre patrons et ouvriers aux Etats-Unis revêtent une violence toute particulière du fait que les foules vendues aux trusts et excitées par la grande presse se tournent contre les travailleurs. Quand les bûcherons se mettent en grève, elles organisent de véritables chasses à l’homme, traquant les grévistes dans les bois, les cernant et les lynchant ensuite avec les plus grands raffinements de cruauté. Il est d’usage en pareilles circonstances de déshabiller la victime, de la fouetter jusqu’au sang, puis de l’enduire de goudron et de la rouler dans la plume.

Après cela, on la déchire, on l’écartèle, la brûle vivante ou la pend aux arbres, selon l’inspiration du moment.

Les grèves de 1912, 1916, 1917 furent des années mémorables dans l’histoire des bûcherons et charpentiers. Celle de 1917 surtout, qui revendiquait la journée de huit heures, prit des proportions énormes.

Déclanchée au début de l’été, elle se répandit de forêt en forêt comme un incendie. Immédiatement les magistrats qui avaient permis aux grands trusts de faire aux dépens de l’Etat les profits les plus frauduleux pendant la guerre, sans prendre de sanction contre eux, se mirent en devoir de sauver « l’Etat en péril » et de grands jurys de business-men patriotiques furent institués tout exprès pour trancher le litige.

Pendant quelques jours, il semblait que tout fût perdu pour les grévistes. Le heurt avait été terrible.

Toute la soif de sang des foules fut réveillée. Les ouvriers furent goudronnés, roulés dans la plume, pendus et écartelés par douzaines. On arrêta des centaines de militants, et de militantes, on en déporta des milliers. Et le bruit de chaînes des travailleurs qu’on conduisait en prison semblait rivaliser avec celui des régiments en marche partant en guerre.

Mais finalement, les trusts furent vaincus. La privation et la force brutale forcèrent, il est vrai, les grévistes à reprendre le travail. Mais ils continuèrent la grève dans les chantiers et forêts. Une fois les huit heures de travail révolues, l’un d’eux donnait un retentissant coup de sifflet et tout le monde cessait de travailler. Les patrons furent obligés de céder.

Mais les barons forestiers sont mauvais joueurs.

Furieux de leur défaite, ils ont juré de se venger.

Aussi continuent-ils journellement à faire arrêter, déporter ou emprisonner des ouvriers sur le moindre soupçon. Et les foules continuent leurs lynchages.

Souvent il suffit d’avoir exprimé de la sympathie pour les I. W. W. pour être trouvé pendu le lendemain matin à un arbre du voisinage. L’une après l’autre, toutes les Maisons syndicales des Bûcherons sont prises d’assaut et détruites par des bandes d’apaches qu’instigue la police.

C’est ainsi qu’à Centralia, dans l’Etat de Washington, le 11 novembre 1919, lors d’une fête populaire en l’honneur de l’armistice, le cortège qui s’était formé pour célébrer la cessation des hostilités contre l’Allemagne se rua sur la Maison syndicale des Bûcherons, et, en ayant chassé les occupants qui étaient tranquillement en train de lire ou de discuter entre eux, les pourchassa jusque dans la forêt, ou les mena en prison. La foule était prise d’une telle rage de tuer que, même lorsque les hommes furent sous les verrous, elle ne se calma pas. Elle passa la nuit à hurler autour des murs de la prison et, par un hasard étrange, l’obscurité s’étant faite subitement dans la ville, elle arriva à pénétrer dans la prison où elle tortura ou acheva ses victimes. L’une d’elles, Wesley Everest, prise à tort pour le secrétaire du Syndicat de Centralia, fut emmenée la nuit dans l’automobile d’un des grands industriels. Après qu’on lui eut arraché les organes sexuels, on le pendit à un pont de chemin de fer. Ces messieurs semblaient d’ailleurs prendre un plaisir tout spécial à ce genre d’occupation, car ils s’amusèrent tout un temps à faire danser le pendu dans le vide tout en allongeant ou raccourcissant la corde qu’ils lui avaient passée au cou. On voit d’ici le spectacle encadré par les beaux arbres de la forêt et éclairé par la lumière blanche et criarde d’une automobile Ford dernier modèle.

Mais, quelles que soient les persécutions que l’on fait subir à nos camarades, ils restent aussi fervents qu’ils l’étaient. Bien plus, chaque nouvelle injustice perpétrée contre eux ne fait qu’accroître leur ardeur.

A peine une de leurs Maisons de réunion est-elle détruite qu’ils la reconstruisent. Et, en attendant qu’elle soit de nouveau sur pied, ils se réunissent la nuit dans les bois, la carte rouge des I. W. W. en poche.

Assis au pied de leurs grands arbres, ils se concertent sur l’action à suivre, sur les meilleurs moyens de propagande, et, tout en rêvant à une société meilleure, ils chantent en sourdine des chants révolutionnaires.

ALIX GUILLAIN.

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