Anarchistes, social-démocrates et grève générale (Luxemburg, 1912)

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Paru dans l’Ouvrier communiste N°1 (août 1929). La source allemande n’est pas précisée et ne figure pas dans notre édition des Gesammelte Werke. Le texte est en grande partie inspiré du chapitre 2 de Grève de masse, parti et syndicats.

Pour la pensée anarchiste, la spéculation directe sur la Révolution est un fait superficiel et accessoire. Ce qui est essentiel c’est la façon abstraite et antihistorique d’envisager la grève générale comme un moyen qui conditionne toute la lutte prolétarienne.

Deux choses existent seulement pour les anarchistes, comme prémisses matérielles de leurs spéculations révolutionnaires: la rêverie utopique et la bonne volonté et le courage pour tirer l’humanité de la vallée de misère où la tient le capitalisme. De la rêverie utopique ressort le raisonnement, vieux de soixante ans, que la grève générale est le moyen le plus expéditif, le plus sûr, le plus aisé, pour faire le saut dans un meilleur ordre social. C’est dans la rêverie que trouve sa justification, la spéculation par laquelle la lutte économique est posée comme seule et véritable « action directe des masses » et par conséquent la seule lutte révolutionnaire – c’est là la nouvelle lubie des « syndicalistes » français et italiens. Ce qui fut fatal aux anarchistes, ce ne fut pas seulement le côté purement utopique de leurs méthodes de lutte improvisées dans la rêverie, mais ce fut la réalité imprévue qui les transféra du terrain des spéculations révolutionnaires à celui de la pratique où ils devinrent en fait des agents de la réaction.

Ceux qui ont voulu en Allemagne, par la délibération d’une direction, fixer le jour précis du déclenchement de la grève générale, et ceux également qui, aux congrès syndicaux de Cologne, ont prétendu, en défendant de propager cette solution du problème, faire disparaître du monde la grève générale, se placent sur le même terrain et considèrent le problème de la même façon abstraite et antihistorique. ces deux tendances, reprenant la conception anarchiste, prétendent que la grève générale est un simple moyen technique de lutte, qu’on peut déclencher ou interdire à son gré. La grève générale est pour eux une sorte de couteau de poche qu’on garde sur soi et dont on se sert quand on veut.

Les adversaires de la grève générale prétendent tenir compte du terrain historique et des conditions matérielles de la situation actuelle en Allemagne, en opposition avec les « romantiques de la révolution » qui planent dans les nuages et ne veulent pas tenir compte de la réalité et de ses possibilités et impossibilités. « Faits et chiffres, faits et chiffres », s’écrient-ils comme le personnage du roman de Dickens. Ce que les adversaires syndicalistes de la grève générale entendent par « terrain historique » et « conditions matérielles », c’est d’un côté, la faiblesse du prolétariat, de l’autre la force du militarisme prussien allemand. L’insuffisance des organisations ouvrières, la situation de la caisse et la menace des baïonnettes prussiennes, voilà les « faits et chiffres » sur lesquels ces dirigeants des syndicats basent au moment donné leur politique pratique.

Or, les caisses des syndicats et les baïonnettes prussiennes sont des phénomènes très matériels et historiques, mais la conception basée sur ces éléments n’est pas un matérialisme historique dans le sens de Marx, mais un matérialisme policier dans le sens de [von] Puttkamer. Les représentants de l’État policier et capitaliste tiennent eux-même le compte de la force réelle du prolétariat organisé et en même temps de la force matérielle de baïonnettes, et, ayant considéré deux séries de chiffres, ils en tirent toujours la conclusion rassurante que voici: le mouvement ouvrier révolutionnaire est toujours provoqué par des instigateurs et meneurs de trouble, donc nous avons dans nos prisons et avec nos baïonnettes un moyen suffisant de maîtriser ce désagréable « phénomène passager ».

La classe ouvrière consciente d’Allemagne a depuis longtemps compris le rôle burlesque de la théorie des policiers, théorie qui prétend que tout le mouvement ouvrier moderne est le produit artificiel et arbitraire des faits et gestes d’une poignée de meneurs et d’agitateurs sans conscience.

Mais c’est justement la même conception qui se fait jour lorsque deux braves camarades s’associent pour mettre le prolétariat allemand en garde contre la propagande dangereuse de quelques « romantiques de la révolution » et contre leur conception de la grève générale; ou bien lorsque, d’un autre côté on fait place à une campagne larmoyante de ces gens qui se bercent d’illusions sur la possibilité d’un déclenchement de la grève générale, comme suite à des accords confidentiels entre la direction du parti et la commission générale des organisations syndicales.

Si les grèves générales dépendaient de la « propagande incendiaire » des romantiques de la Révolution ou des décisions confidentielles ou publiques des chefs de partis, nous n’aurions pas eu en Russie une seule grève générale. Dans aucun pays on y songeait aussi peu – comme je l’ai déjà prouvé en mars 1905 dans la « Sachs Arbeiter Zeitung ». Il n’était question en Russie ni de propager, ni même de « discuter » la grève générale. Et les exemples isolés de décisions et accords de la direction du parti russe, qui auraient dû provoquer de toutes pièces la grève générale, comme par exemple la dernière tentative d’août de cette année, après la dissolution de la Douma, ont tout à fait échoué.

Si la révolution russe nous apprend quelque-chose, c’est surtout ceci: que la grève générale n’est pas un produit artificiel, propagé et décrété, mais un phénomène historique, qui se produit nécessairement à un moment donné sur la base des rapports sociaux existants. Ce problème ne saurait être envisagé et discuté au moyen de spéculations abstraites sur la possibilité et l’impossibilité, l’utilité ou l’influence nuisible de la grève générale, mais seulement par l’examen des conditions sociales et historiques, d’où ressort ce phénomène particulier de la phase actuelle de la lutte de classe. En d’autres termes, il s’agit non d’un jugement subjectif déterminé par ce qui est désirable, mais d’une analyse des sources de la grève générale du point de vue de la nécessité historique.

Dans la liberté de l’analyse logique et abstraite, on peut également démontrer l’impossibilité absolue et la débâcle certaine, ou bien au contraire la possibilité totale et la victoire indubitable de la grève générale. La valeur de la démonstration est par conséquent la même dans les deux cas, c’est-à-dire nulle. Aussi la crainte de la propagation de la grève générale qui provoqua tant d’anathèmes contre les prétendus coupables de ce crime, était-elle le simple résultat d’un plaisant quiproquo. Il est aussi impossible de propager la grève générale comme moyen abstrait de lutte, qu’il est impossible de propager la révolution. « Révolution » et « grève générale » sont des idées qui représentent simplement une forme extérieure de la lutte de classe, et qui n’ont une signification et un contenu que par rapport à l’ensemble des situations politiques.

Celui qui entreprendrait de faire de la grève générale, en tant que forme de l’action prolétarienne, l’objet d’une agitation préordonnée, et colporterait cette « idée » pour y gagner, selon lui, petit à petit la classe ouvrière, perdrait son temps dans une activité absurde et insensée. Il en serait de même si l’on voulait faire de l’idée de révolution et de la lutte sur les barricades un objet d’agitation. La grève générale est devenue aujourd’hui le point central de l’intérêt vital de la classe ouvrière allemande et internationale, car elle est une nouvelle forme de combat et comme telle le symptôme d’une profonde révolution dans les rapports et les conditions de la lutte des classes. C’est bien une preuve du sain instinct révolutionnaire et de la vive conscience de la masse ouvrière allemande, si, malgré la résistance acharnée de ses dirigeants syndicaux, elle se tourne vers ce nouveau problème avec un intérêt aussi chaleureux. On ne saurait répondre à cet intérêt, à cette noble soif intellectuelle et à cet enthousiasme révolutionnaire pour l’action, qui se rencontrent chez les ouvriers, par une abstraite gymnastique cérébrale sur la possibilité et l’impossibilité de la grève générale. On doit répondre au contraire en les éclairant sur le développement de la révolution russe, sur la signification internationale de cette révolution, sur l’acuité des contrastes des classes dans l’Europe occidentale, sur les perspectives ultérieures de la lutte de classe en Allemagne et sur le rôle et les tâches des masses dans la prochaine lutte. Ce n’est que sous cette forme que la discussion sur la grève générale pourra contribuer à élargir l’horizon du prolétariat, aiguiser sa conscience de classe, approfondir sa pensée et faire rayonner sa force d’action.

Si l’on se place à ce point de vue, apparaît tout le ridicule des procédés dont se servent les adversaires de la grève générale pour condamner ceux qui n’ont pas traité le problème suivant la lettre et la résolution d’Iéna. Les « hommes politiques de sens pratique » sont en plein accord pour déclarer que cette résolution joint la question de la grève générale et la question du suffrage universel, ce qui leur permet de croire que premièrement on assure par ce moyen-là un caractère défensif à la grève générale et deuxièmement qu’on subordonne celle-ci au parlementarisme et qu’on la transforme en un simple accessoire du parlementarisme.

La véritable substance de la résolution d’Iéna par rapport à cette question consiste à affirmer qu’un attentat de la réaction contre le suffrage universel, dans la situation actuelle, marquerait le début d’une période de lutte politiques orageuses, où l’on appliquerait sûrement, pour la première fois, la grève générale comme moyen de lutte. On ne saurait délimiter ou rétrécir le champ d’action social et historique de la grève générale par un congrès de parti. C’est là une entreprise qui est aussi bornée que la défense de discussion sur cette question qui fut posée au congrès syndical de Cologne. Dans la résolution du Parti à Iéna, la social-démocratie allemande a pris officiellement acte du grand changement que la révolution russe a apporté aux conditions internationales de la lutte de classe et a constaté sa possibilité de développement et d’adaptation aux nouvelles exigences de la prochaine phase de la lutte de classe. C’est là la signification du congrès de Iéna. Pour ce qui a trait à l’application de la grève générale en Allemagne, ce sera à l’histoire d’en décider, ainsi qu’elle en a déjà décidé en Russie, l’histoire, dans laquelle la social-démocratie est sans doute, dans ses décisions, un facteur important, mais seulement un facteur entre autres.

*

On considère la grève générale, dans la discussion actuelle en Allemagne, comme quelque chose de très simple, de très clair et de nettement précisé. On parle d’une grève générale politique. On envisage un unique et grandiose déploiement des forces du prolétariat industriel, préparé à l’avance et déclenché à un moment donné. Il devrait être le résultat d’un plan, bien établi, sur la base d’une entente entre la direction du parti et celle des organisations syndicales, plan où serait déjà préordonné le bilan matériel de la grève générale.

Si l’on compare ce schéma théorique avec la grève générale dans la réalité, ainsi qu’elle se produit en Russie depuis cinq années, on devra convenir que le plan qui forme le substratum de la discussion actuelle en Allemagne, ne correspond presque en rien avec les nombreuses grèves qui ont eu lieu en Russie; que d’autre part ces grèves ont un aspect si varié qu’il est impossible de parler de « la » grève des masses et d’une grève des masses abstraitement schématisée. Tous les moments de la grève générale, ainsi que son caractère, ne sont pas différents dans les différentes villes et contrées du territoire national, mais leur caractère général a changé plusieurs fois au cours de la révolution. Les grèves de masse ont eu et ont encore en Russie leur histoire particulière. Celui qui parle de la grève générale en Russie doit avoir, avant tout, son histoire devant les yeux.

Rosa Luxembourg.

(17 avril 1912).

- 'L'Ouvrier communiste' N°1 (08-1929)-6z


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