Souvenirs d’enfance (Martov, 1923)

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Texte paru dans le Populaire du 9 mai 1923.

L’assassinat d’Alexandre II -€” Un pogrom à Odessa

[Notre regretté camarade Martov avait entrepris d’écrire et de publier ses Mémoires qui devaient faire la matière de plusieurs volumes. La mort l’a surpris en pleine tâche. Le premier volume seul a pu paraître, il y a quelques mois, chez l’éditeur Grjébine (Berlin, Petersbourg, Moscou). Nos lecteurs nous sauront gré certainement de traduire pour eux les toutes premières pages de cet ouvrage, qui constitue une très importante contribution à l’histoire du mouvement révolutionnaire russe, en même temps qu’il nous permet de mieux connaître les très rares qualités intellectuelles et morales du grand militant socialiste que fut Martov.]

Si j’essaie, dans le chaos de mes impressions d’enfance, de mettre à part celles qui m’ont le plus frappé et qui devaient jouer le plus grand rôle dans ma formation « politique », je les trouve dans ceux de mes souvenirs qui se rapportent à l’assassinat du tsar Alexandre II  et au pogrom antijuif d’Odessa.

C’était pendant la nuit ou fort tard dans la soirée. Nous, les enfants -€” j’étais alors dans ma huitième année -€” étions déjà couchés quand notre appartement, fut rempli des gémissements et des sanglots de nos femmes, la gouvernante, la bonne et la cuisinière. Nous sautons du lit et nous avons le spectacle de ces femmes qui disent en pleurent : « On l’a tué ! On l’a tué ! Que Dieu accueille et apaise son âme de juste ! » On allume les lampadaires des icones et les gémissements redoublent. Nous sommes épouvantés, et quelqu’un nous explique qu’on a assassiné le tsar, ce bon tsar qui avait affranchi les serfs.

Le lendemain, je devais entendre pour la première fois la version populaire : « Ce sont les nobles qui l’ont tué, parce qu’il a aboli le servage. »

Mais notre mère ne tarde pas à remettre un peu d’ordre dans ce désarroi : elle noue tranquillise, mon frère et moi, et nous fait recoucher.

Cet événement fit sur moi une impression profonde. Un an et demi auparavant, le tsar Alexandre II était venu à Odessa et s’était montré au peuple. On nous avait menés voir une revue et j’avais confusément senti ce qu’est une foule entraînée par l’adoration d’un homme. A la maison, notre gouvernante -€” une vieille, pieuse et prudente – et notre grosse €žcuisinière petite-russienne, dont l’autorité était considérable, nous avaient élevés dans le culte du « tsar libérateur », qui avait arraché les paysans au joug des seigneurs et les Slaves au joug des Turcs…

Les récits de la mort du tsar, les propos sur les bombes et les mines, sur les « nihilistes » arrêtés et pendus pour cette affaire, émurent fortement mon imagination d’enfant. J’écoutais ce que les grandes personnes disaient de l’attentat du 1er mars et je tâchais de comprendre tout ce que j’en pouvais saisir. Les meurtriers du « tsar libérateur » prirent dans mon imagination une figure troublante et mystérieuse. Deux surtout Sophie Perovskaïa et Kibaltchich. C’était avec une pieuse horreur et une curiosité un peu apitoyée qu’on partait, aussi bien dans les appartements des m ai lires qu’à la cuisine, de cette jeteuse de bombes, de cette Sophie Perovskaïn. dont le nouveau tsar n’avait pas voulu commuer la peine, bien qu’il ne fût pas d’usage de pendre les femmes. Je ne sais pourquoi je plaçais tout à côté d’elle ce Kibaltchich, dont on disait qu’il était un savant de génie, qui avait inventé des « vaisseaux volants ». Et tandis qu’à la cuisine on continuait de traiter les nobles de « tueurs du tsar », j’entendais, au salon, parler des « fous » qui rêvaient de conquérir la liberté avec des bombes…

Quelques mois passèrent, quand une peur d’une autre espèce vint fondre sur notre maison et y trembler la discipline établie : on parlait de l’approche d’un pogrom antijuif. Je savais déjà que nous n’étions ni orthodoxes ni catholiques comme étaient les gens qui nous servaient ; je savais aussi que ce n’était pas à l’église -€” où nos bonnes nous menaient souvent -€” que nous devions aller prier, mais bien à la synagogue, que, d’ailleurs, nos parents ne fréquentaient pas et où ils ne nous avaient jamais conduits qu’une fois : à l’occasion justement du service célébré à la mort du tsar Alexandre II. Mais nous n’avions pas le sentiment d’appartenir à une autre race que les Russes et je ne pouvais pas arriver à comprendre comment le fait d’être « juifs » pouvait nous faire courir un danger…

J’assistai donc avec le plus grand étonnement aux mesures de sûreté qui étaient prises dans notre appartement en vue du pogrom. Je voyais des jeunes gens armés de revolvers venir conseiller à ma mère d’accepter leurs bons services ou de chercher un refuge mieux défendu. Je me rappelle la grande impression que fit sur moi la visite d’un officier de marine, grand, fier et tout chamarré de décorations. J’ai su ensuite que c’était le chef de la police d’Odessa, qui était en relations avec mes parents et qui venait offrir à ma mère de mettre deux cosaques à sa disposition·. Mais ma mère avait refusé, parce qu’elle pensait que les cosaques seraient des premiers à prendre part au pogrom.

Je me rappelle aussi l’apparition chez nous d’ouvriers barbus qui travaillaient dans une marbrerie ouvrant sur la cour de notre maison. Nous, les enfants, les connaissions bien, pour avoir joué à côté d’eux quand ils taillaient leurs pierres dans la cour. Ils venaient donner à notre mère l’assurance qu’ils nous défendraient en cas de danger et, qu’ils ne laisseraient pas approcher de notre appartement. On leur fit bon accueil : on les régala de thé et d’eau-de-vie. et nos âmes d’enfants brûlaient de curiosité, d’orgueil aussi et de frayeur.

Je me rappelle enfin que le frère de mon père avait apporté un revolver à ma mère et que cette arme avait été placée dans le salon sur une petite table ronde. On avait préparé aussi toutes sortes de pots et de vases, avec lesquels on pourrait jeter de l’eau bouillante sur les assaillants. Les femmes qui nous servaient devenaient nerveuses : elles soupiraient et pleuraient.

Le jour fatal arriva. Dès le matin on nous annonça que le pogrom antijuif avait commencé. Puis on nous donna les noms des rues où se faisait le pillage des boutiques et des appartements. Notre frayeur fut bientôt à son comble. La cuisinière et la bonne suppliaient ma mère de leur permettre de placer des icônes à toutes nos fenêtres et de dessiner des croix sur les vitres, pour laisser croire que notre appartement. était « chrétien ». Une scène me frappa surtout : c’est, quand je vis notre vieille cuisinière -€” qui était d’ordinaire très familière avec notre mère -€” la saluer jusqu’à terre et la conjurer, en nous montrant, de lui permettre de placer les icônes. Notre mère refusait, nos servantes sanglotaient et nous, nous ne comprenions pas et nous avions peur. Bien plus tard, quand on reparla de cette journée tragique, j’ai su que ma mère avait refusé pour des raisons de principe de se prêter à ce qui lui semblait être ure mascarade humiliante. Mais alors je ne comprenais rien, et je voyais seulement que ma mère n’avait pas peur, et cela me réconfortait.

N’empêche que du côté de la cuisine et des communs, nos servantes exposèrent à leurs fenêtres toute leur abondante batterie d’icônes.

Déjà nous savions que sur la place du Marché le pogrom était déchaîné dans toute sa fureur, quand on vint nous apporter la bonne  nouvelle que les cosaques avaient dispersé la foule. Notre maison était sauvée…

L. MARTOV.

Sans titre-3

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