La charte de la Première Internationale [1] (Rubel, 1965)

by

Article de Maximilien Rubel paru dans Le Mouvement social °51.

La charte de la Première Internationale

Essai sur le  » marxisme  » dans l’Association internationale des Travailleurs

« Les programmes des partis ouvriers devraient être exempts de toute dépendance apparente à l’égard de tel auteur ou de telle œuvre » (Marx à Hyndman).

« MARXISME » : MOT ET CONCEPT.

Pour des raisons encore peu élucidées par l’historien des mouvements sociaux et de leurs idéologies, le corps de pensées connu sous le nom de « marxisme » a fini, après de multiples avatars, par occuper en plein XXe siècle une position universellement dominante. Ses origines, mal connues du sociologue des mentalités collectives, baignent dans un halo de légendes. Vu la notoriété et le prestige qu’il a conquis, on est tenté de penser avec une apparence de logique que, de son vivant, Karl Marx a réussi à faire école, donc que le « marxisme » est né en quelque sorte avec Marx. Et si l’on associe Friedrich Engels à cette gestation spirituelle, ce n’est pas sans faire le sacrifice de son nom : les pères fondateurs voient leurs efforts et leurs oeuvres s’amalgamer en un tout, le nom du « premier violon » — suivant la métaphore employée par Engels — servant à désigner la fusion ainsi obtenue.

Peu satisfait de cette explication mythique de la genèse du marxisme, le chercheur se trouvera nécessairement affronté à trois problèmes : Marx a-t-il fait école au cours de sa carrière d’homme de science et d’homme de parti ? Cette école, à supposer qu’elle ait existé, s’est-elle reconnue « marxiste » ? Qu’en pensait Marx lui-même ? Question subsidiaire : Qu’en pensait Engels ?

Répondre à ces questions, c’est retracer la carrière scientifique et politique de Marx sous l’angle du rayonnement que son œuvre et son action ont pu avoir de son vivant. En limitant notre recherche à une phase importante — peut-être la plus importante — de cette carrière, nous voudrions apporter une contribution à l’étude sociologique de la genèse du phénomène appelé « marxisme » : nous allons nous attarder au rôle de Marx comme auteur des documents constitutifs de la Première Internationale ouvrière. Précisons toutefois que notre essai ne vise qu’à une initiation méthodologique à l’exploration des problèmes, à un schéma de lignes de recherches plutôt qu’à une analyse systématique, qui ne pourrait être qu’un travail de longue haleine : il nous importe d’esquisser un procédé d’enquête permettant d’échapper à la tentation des constructions apocryphes qui ont la vertu rétroactive de souder la célébrité posthume d’un penseur à sa vocation charismatique supposée préexistante. Dans le cas qui nous intéresse, cette mise en perspective à rebours a abouti à l’obscurcissement total du rôle que Marx a effectivement tenu dans l’Internationale (1).

Ce rôle, il conviendrait de l’envisager selon les différentes sphères où l’activité de Marx s’est exercée au sein de l’Internationale : au Conseil général, dans les congrès et les conférences, dans les contacts personnels, directs ou épistolaires. On verra alors que Marx, fermement décidé à rester « dans les coulisses », a dû s’imposer un anonymat d’autant plus difficile à conserver qu’il était pratiquement l’auteur de toutes les proclamations (rapports, résolutions, adresses, manifestes) décidées le plus souvent sur son initiative par le Conseil général ; et lorsque l’effet de sensation produit par l’Adresse sur la Commune l’obligera à sortir de cet anonymat, il deviendra, malgré lui, le personnage central autour duquel vont se cristalliser les deux principales tendances idéologiques de l’Internationale : le communisme et l’anarchisme. Et l’on voit alors se reproduire le phénomène qui s’était produit vingt ans auparavant, quand la fraction qu’il représentait fut parfois désignée par ses opposants comme le « parti Marx » (2).

On en vient ainsi tout naturellement à s’interroger sur l’origine des étiquettes « marxiste » et « marxisme » : quand et par qui furent-elles employées pour la première fois et dans quel sens ? On comprend aisément qu’il s’agit là d’un problème sociologique au sens précis du terme : l’emploi de ces étiquettes correspondait à un besoin de désigner ou de dénoncer soit un groupe d’individus soumis à l’ascendant d’un « chef », soit une mentalité collective se réclamant de l’enseignement de ce « chef ». Or, s’il est difficile, dans l’état actuel des recherches, de préciser avec la dernière rigueur quand, où et par qui les termes « marxiste » et « marxisme » furent employés initialement, il est légitime de situer leur apparition au début des années 70, lorsque le conflit provoqué par la dissidence jurassienne entra dans sa phase aiguë. Comme en 1846 et en 1851, ce sont des adversaires de Marx qui éprouvent le besoin d’étiqueter ce qui leur apparaît comme une « coterie » formée autour de Marx, et l’on voit alors surgir, sous la plume d’un anonyme adepte de Bakounine, le terme « marxistes » (3). A partir de ce moment, le camp des « antiautoritaires » fait volontiers usage du terme, comme d’ailleurs du mot « marxisme » : lorsqu’en 1882, Paul Brousse publie sa brochure intitulée le Marxisme dans l’Internationale (4) — qui semble être le premier texte qui accueille ce mot dans son titre même — le terme semble déjà avoir reçu sa consécration quasiment officielle : Marx a dû s’en accommoder, car, bien que forgés par ses adversaires, les mots « marxiste » et « marxisme » avaient déjà été adoptés par certains de ses partisans et disciples. Il y a lieu de penser que cet usage n’a pas été goûté par Marx (5).

Il est significatif qu’à l’exemple de Bakounine Brousse s’en prenne à Marx, « chef de parti » et « autoritaire » (et à ses « agents » et « tacticiens » tels que Paul Lafargue), sans refuser son admiration au penseur. Ainsi trouve-t-on chez lui une définition du marxisme qui met prophétiquement en lumière toute l’ambiguïté de cette notion : « Le marxisme ne consiste… pas à être partisan des idées de Marx. A ce titre, beaucoup de ses adversaires actuels, et particulièrement celui qui écrit ces lignes,
seraient marxistes » (6).

Brousse a mis ainsi le doigt sur un fait qui, pour n’avoir pas été formulé, n’en a pas moins été reconnu pratiquement par tous les internationaux à quelque école qu’ils aient appartenu : en adhérant, lors du Congrès de Genève, à la charte de l’Internationale, telle qu’elle avait été adoptée en 1864 par le Conseil central, ils étaient devenus « marxistes » sans le savoir.

UNE CHARTE « MARXISTE » ?

Si les circonstances extérieures qui ont conduit à la rédaction par Marx du triptyque appelé Adresse Inaugurale, Préambule et Statuts de l’A.I.T. — que nous désignons désormais par la « charte de l’Internationale » — sont suffisamment connues, la nature et l’inspiration profonde de ce travail de rédaction n’ont pas encore fait l’objet d’une exploration sérieuse (7). Cela est d’autant plus étonnant que c’est autour des thèses et des postulats énoncés par cette charte que s’est joué, tout au moins au niveau des conflits de tendances, le sort de l’Internationale. On saisit la difficulté, mais aussi l’utilité d’une enquête qui tendrait à établir dans quelle mesure les principes définis par l’acte fondateur de l’Internationale étaient connus et compris des individus et groupements qui militaient dans son sein, tout en se réclamant de doctrines sociales ou de traditions révolutionnaires divergentes, voire contradictoires (8).

La France a sans doute fourni à l’Internationale initialement un contingent nombreux de proudhoniens, tandis que l’Angleterre était surtout représentée par des dirigeants syndicalistes ayant des velléités chartistes ou owenistes, et l’Italie par les adeptes de Mazzini. Secrétaire-correspondant pour l’Allemagne, Marx semblait apporter à l’Internationale une pensée sociale et politique de taille : le communisme. Mais outre que les adeptes du communisme « historique » pouvaient se compter sur les doigts, le passé de Marx théoricien du communisme et auteur du principal manifeste du mouvement n’était connu que de quelques initiés (9).

Il n’est donc nullement prouvé que Marx ait eu, dès le départ l’intention de prendre sur lui l’élaboration des documents de base de l’Internationale. Le contraire nous semble plus facile à démontrer. Nommé au comité chargé de rédiger les statuts (rules and regulations) de la nouvelle association et au sous-comité des neuf désignés à la première réunion du Conseil (5 octobre), il ne peut étant malade, assister aux premières séances de ces comités. En
son absence, le sous-comité (8 octobre) discute la « déclaration de principes » rédigée par Weston et les statuts de l’Association des Travailleurs italiens lus par le mazzinien Wolff. Ces statuts reçoivent l’approbation du sous-comité qui les recommande à l’attention du Conseil. Marx est encore absent de la séance du Conseil pendant laquelle Weston lit un texte remanié de sa déclaration des principes et Wolff la version anglaise des statuts italiens. Bien que ces textes soient favorablement accueillis, il est décidé de les retourner au sous-comité (10). Or, le lendemain, Marx est alerté par Eccarius qui l’informe que son absence paraît mystérieuse à « tout le monde ». Eccarius estime la présence de Marx « absolument nécessaire » au prochain sous-comité, et il s’explique : qu’il avait un texte élaboré qui contenait dans un sac d’ivraie une poignée de grains, mais même ceux-ci n’ont rien de décisif. Au sous-comité, il fut chargé de condenser son texte, mais sa production raccourcie n’est pas meilleure que l’original : c’est un éditorial sentimental et déclamatoire sur le programme, mais ce n’est pas le programme lui-même. Cremer a déclaré publiquement que le projet devait être raccourci des trois quarts. En outre, le major Wolff a traduit et proposé un projet de statuts qui était destiné à l’organisation des travailleurs italiens, projet qui a été accueilli, dans l’ensemble, avec sympathie. Ces deux documents ont été renvoyés au sous-comité pour en tirer, en les modelant, ce qu’ils contiennent de substantiel et pour rédiger un seul document qui contiendrait à la fois la déclaration des principes et les statuts. Après la séance, Cremer a fait confidentiellement la remarque que Weston ne devrait plus toucher à cette affaire et que la rédaction du projet devait être confiée à une commission de trois personnes au maximum qui pourraient à leur gré faire ou ne pas faire usage du tout des matériaux existants. Odger et d’autres furent du même avis. « The right man in the right place » serait indubitablement le Dr Marx. Weston est un vieil owenite qui limite, il est vrai, la doctrine sentimentale de la vieille école aux seuls travailleurs et hait instinctivement l’oppression, mais qui, semble-t- il, ne connaît d’autre base du mouvement ouvrier que la phrase éculée vérité et justice » (11).

Une phrase impérative au début de la lettre d’Eccarius va sans doute se graver dans l’esprit de Marx : « Il faut absolument que tu imprimes le sceau de ta concision profonde à ce premier-né de l’organisation européenne des travailleurs. » Le lendemain, W.R. Cremer, secrétaire général du Conseil, informe Marx que les membres du comité seraient heureux de pouvoir compter sur sa présence à la prochaine réunion. Prévenu trop tard, Marx ne peut toutefois assister à cette réunion (15 octobre), au cours de laquelle Le Lubez présente des textes remaniés de la déclaration des principes de Weston et des statuts proposés par Wolff. Ils seront soumis à la prochaine réunion du Conseil central, le 18 octobre, et c’est alors que se produit un fait curieux : Marx appuie la proposition de Cremer tendant à faire adopter le programme lu par Le Lubez (12) ! Une discussion s’ensuit au sujet de tel passage du texte de Le Lubez, puis « la substance du programme » est adoptée à l’unanimité, le sous-comité recevant mission de donner une forme définitive au préambule et aux statuts. Rien dans l’attitude de Marx, telle qu’elle est consignée dans le procès-verbal de cette réunion, ne laisse apparaître la moindre intention de procéder à une refonte totale des projets dont le Conseil central vient d’approuver la « substance » et qu’elle ne renvoie au sous-comité que pour une simple mise en forme.

Pourtant, le récit de cette réunion fait quelques semaines plus tard par Marx, dans sa lettre à Engels, n’est pas tout à fait conforme à ce que nous en dit le procès-verbal : celui-ci nous apprend que Marx s’est associé à Cremer pour proposer l’adoption du programme refondu par Le Lubez, alors que la lettre le montre « effrayé » d’entendre le « brave Le Lubez » lire un « préambule affreusement phraséologique, mal écrit et tout à fait enfantin, prétendant être une déclaration de principes », un texte d’inspiration mazzinienne, « enveloppé dans les lambeaux les plus fumeux du socialisme français ». En outre, la lettre de Marx contient un détail absent du procès-verbal, mais extrêmement révélateur pour la conception que Marx avait du rôle du Conseil général de l’Internationale. Parlant des statuts mazziniens, Marx critique sévèrement la résolution proposée par Wolff tendant à faire du Conseil général un « gouvernement central (avec, bien entendu, Mazzini à l’arrière-plan) des classes ouvrières européennes » (13). Cette remarque, on le voit, est comme une réponse anticipée au principal chef d’accusation de la campagne que les internationaux « antiautoritaires » lanceront plus tard contre l’ « autoritarisme » de Marx. « Je marquais une faible opposition, écrit encore Marx, et après de longs conciliabules, Eccarius proposa que le sous-comité soumette de nouveau la chose à sa « rédaction ». Par contre, on vota les « sentiments » contenus dans la déclaration de Le Lubez » (14).

On peut penser que ce récit, écrit plus de deux semaines après la séance du 18 octobre, exprime l’idée définitive que Marx se faisait des divers textes proposés à l’examen du Conseil. Il n’en est pas moins vraisemblable qu’en votant pour l’adoption du projet de Le Lubez, il ne pensait pas lui faire subir l’opération chirurgicale qu’il lui fera subir, seulement après un nouvel examen approfondi : c’est précisément cela que Cremer et Eccarius — et sans doute d’autres — attendaient de lui, si bien qu’on ne saurait parler à ce propos d’une « manœuvre » de sa part (15).

Bien au contraire, si, comme il s’en plaignait, Marx a dû conserver, à contre-coeur, dans sa propre rédaction de la charte de l’A.I.T., une certaine phraséologie rencontrée dans les projets, il a néanmoins tenu avant tout à ne rien exprimer dans la charte qu’il allait rédiger qui pût donner lieu à des controverses doctrinales et partant provoquer l’éclosion de fractions et de tendances opposées au sein de l’Internationale. « Rendre acceptables » des éléments de sa propre théorie sociale aux divers représentants du mouvement ouvrier était donc une tâche d’autant plus facile que cette théorie ne prétendait à rien d’autre qu’à exprimer le « mouvement réel » à un stade déterminé de son développement.

L’idée de reprendre le travail à zéro est probablement venue à Marx après qu’il ait eu connaissance du dossier qui lui avait été confié par le sous-comité (16). Il n’était pas question pour lui de faire de la charte un instrument d’endoctrinement, de faire du prosélytisme. Bref, Marx n’a pas eu l’intention de lancer aux Internationaux par un tour de passe-passe invisible un nouveau manifeste communiste. Il en a cependant tiré pour la charte de 1864 une idée capitale, peut-être même la quintessence : la revendication de la conquête du pouvoir politique ! (17).

Nous tenons là un élément essentiel pour toute recherche qui veut cerner le phénomène « marxiste » dans les débuts mêmes de l’Internationale. Car si tout le « marxisme » tenait dans la formule ou le mot d’ordre de la conquête du pouvoir politique, toute une pléiade de socialistes et de communistes antérieurs à Marx mériterait le titre glorieux de fondateurs du … « marxisme », même si on élargissait la formule pour y faire tenir le postulat de la « dictature du prolétariat » : celui-ci perdra pour Marx tout caractère d’ambiguïté quand la Commune de Paris en deviendra à ses yeux l’illustration historique (18).

D’ailleurs, pour bien marquer que la conquête du pouvoir n’est pas un mot d’ordre sectaire inventé à des fins inavouables, Marx insiste sur le caractère populaire de cette revendication, en rappelant les efforts tentés par les travailleurs anglais, allemands, italiens et français pour « réorganiser le parti des ouvriers ». C’était à ses yeux, une revendication qui se dégageait des intentions et des démarches des représentants du mouvement ouvrier en France, en Angleterre et en Allemagne. Il fallait un effort de synthèse d’une grande lucidité pour anticiper dans la charte internationale de 1864 le caractère et l’objectif des futurs mouvements ouvriers nationaux. Le bilan de la lutte ouvrière en Angleterre, Marx l’interprète comme une double victoire de l’économie politique du travail sur l’économie politique du capital : victoire politique sous la forme du bill des dix heures, victoire économique obtenue grâce au système des coopératives qui préfigure le mode de production de l’avenir, l’économie sans patronat et sans salariat. Rien d’original, ni de « marxiste » dans la partie finale de l’Adresse inaugurale : la cause de l’indépendance de la Pologne avait été la raison des rencontres franco-anglaises en 1862 et 1863 et un des thèmes majeurs du meeting de St. Martin’s Hall. Au meeting du 22 juillet 1863, George Odger, aussi explicite que le sera Marx dans l’Adresse, avait déclaré que la paix ne pouvait être préservée aussi longtemps que la Russie serait maîtresse de la Pologne (19). Le même Odger, dans l’Adresse aux travailleurs français rédigée trois mois après ce meeting, avait parlé, comme le fera Marx, de la nécessité de « prévenir les intrigues de la diplomatie secrète » (20). Bref, bien que Marx se soit désintéressé en 1862 et 1863 des rencontres à Londres des militants anglais et français et qu’il n’ait peut-être pas eu connaissance des discours prononcés à ces occasions et encore moins du Manifeste des Soixante de 1862, première charte politique du mouvement ouvrier français (21), il avait pendant plus de dix ans observé d’assez près la situation économique et politique de l’Europe, comme en témoignent les centaines d’articles que lui et Engels écrivaient pour la New York Tribune, pour être en mesure de se prononcer en connaissance de cause sur les perspectives de ce mouvement (22).

Si donc l’Adresse dite inaugurale n’a rien de « marxiste », le préambule et les statuts ont été rédigés de manière à être en harmonie avec les aspirations ouvrières telles qu’elles s’étaient manifestées ouvertement en Angleterre, « métropole du capital », et moins ouvertement en France où le régime de Napoléon III était visiblement entré dans sa phase déclinante. Le postulat de l’autoémancipation est aussi vieux que le socialisme prolétarien, particulièrement dans sa variante utopique chez Weitling aussi bien que chez Owen ou, avec une nette finalité politique, chez Flora Tristan.

Que Marx eût préféré écarter le vocabulaire particulièrement cher aux disciples de Proudhon et d’Owen (« droits » et « devoirs », ou « Vérité, Justice et Morale ») correspondait à son dédain pour toute phraséologie et donc à son estime pour des valeurs qui, placées hors de tout contexte comme de simples ornements affectifs, ne signifient rien par elles-mêmes : ce langage pouvait être revendiqué par n’importe qui, adepte ou adversaire de la cause ouvrière. Si Marx accepta de quitter sa retraite et d’apparaître sur la scène publique, ce n’était pas pour proposer une nouvelle doctrine sociale, ou un nouvel évangile politique — ce fut avec le dessein d’apporter aux « puissances réelles », qu’il voyait surgir en France et en Angleterre des « éléments de culture » (23). Dès 1843, il a cru entrevoir le caractère original du mouvement ouvrier où devaient se rencontrer et s’entendre « l’humanité souffrante qui pense » et « l’humanité pensante qui est opprimée » (24).

[à suivre…]

Notes:

(1) Cf. M. Rubel, « Karl Marx et la Première Internationale. Une chronologie ». Première partie (1864-1869). Cahiers de l’I.S.E.A., série S, n° 8, août 1964, p. 9-82. On trouvera dans le même cahier : « Bibliographie de la Première internationale », p. 249-275.

(2) Le terme est employé dans les querelles Marx-Weitling à propos de Hermann Kriege, lors d’une campagne du Comité de correspondance communiste de Bruxelles contre le Volkstribun de New-York (1846). Cf., par exemple, Hess à Marx, 29 mai 1846, Der Kampf, Vienne, sept. 1929, p. 432. Il appa-raît fréquemment dans les actes de police lors du procès des communistes de Cologne, à côté du terme « société Marx ». Cf. K. Marx, Révélations sur le procès des communistes de Cologne (1853). Paris, A. Costes, 1939, p. 140 et passim. Le traducteur omet de guillemeter ces expressions citées par Marx, cf. Enthûllungen…, édit. Dietz, Berlin, 1952, p. 61 et passim.

(3) Cf. La Première Internationale. Recueil de documents publié sous la direction de J. Freymond. Genève, Droz, 1962, t. II, p. 311, et passim, où il est question également de la « dynastie des Marxides » et de la « loi marxiste » Paul Lafargue y est le principal visé. Parlant du Capital « oeuvre consciencieuse et pleine de science, quoique écrite sous l’empire d’un système préconçu », l’auteur de cette diatribe fait la remarque : « Combien y en a-t-il […] au Conseil général, qui sont marxistes sans avoir jamais ouvert le livre de Marx ! » (p. 315).

(4) Paris, Bureau du journal Le Prolétaire, 32 p.

(5) Le mot de Marx : « Je ne suis pas marxiste » a été rapporté par Engels qui n’y voyait pas une boutade, pour l’avoir rappelé maintes fois. Cf. Engels à Bernstein (3-11-82), à C. Schmidt (15-8-90), à P. Lafargue (27-8-90), à H. Lopatine (Marx-Engels, Werke, Dietz, t. 21, p. 489). Dans une lettre à Laura Lafargue (11-6-89) on peut lire : « Ils (les anarchistes) se mordront les doigts de nous avoir donné ce nom », (Cf. F. Engels, Paul et Laura Lafargue, Correspondance, Paris, Editions Sociales, t. II, 1956, p. 288). Engels s’est donc résigné à accepter le défi et, du terme honni, il s’efforcera de faire un titre de gloire… ab absurdo. C’est une des raisons, et pas la moindre, pour affirmer que le père du marxisme, c’est Engels.

(6) L.c, p. 7. Brousse ajoute : « Le marxisme consiste surtout dans le système qui tend non à répandre la doctrine marxiste, mais à l’imposer dans tous ses détails. » Vu l’époque, Brousse a sans doute exagéré ; mais sa critique a valeur de prémonition.

(7) Citons cependant deux travaux importants qui défrichent le terrain pour une telle enquête : D. Rjazanov, Zur Geschichte der Ersten Internationale. I. Die Entstehung der Internationalen Arbeiterassoziation. « Marx Engels-Archiv », I, 1926, p. 119-202. V.A. Smirnova, Iz istorii sozdaniia programmnuh dokumentov pervovo internacionala. « Iz istorii marksizma i mezdunarodnovo rabochevo dvizenija », Moscou, 1963, p. 280-342.

(8) Un exemple typique : en septembre 1866 (Congrès de Genève), James Guillaume ignorait « jusqu’à l’existence de Karl Marx ». Il n’en entendra parler qu’au Congrès de Lausanne (1867). L’Internationale, Paris, 1905, t. I, p. 5. En 1870, Guillaume ne connaissait pas encore « le célèbre manifeste écrit par Karl Marx en 1864 » (l’Adresse inaugurale), ibid., p. 277. — A propos de la phrase sur la conquête du pouvoir politique figurant dans l’Adresse inaugurale, Miklos Molnar (Le déclin de la Première Internationale. La Conférence de Londres de 1871. Genève, Droz, 1963, p. 190) écrit : « Il semble que cette déclaration passa inaperçue à l’époque, tout au moins ses lecteurs ne lui prêtèrent pas beaucoup d’attention. » Sur la résistance que les proudhoniens auraient opposé à la diffusion en France de la charte de l’A.I.T., voir E. Jéloubovskaïa, La chute du Second Empire et la naissance de la Troisième République en France, Moscou, 1959, p. 174 sq. Toutefois, telles déclarations des accusés aux procès de l’A.I.T. démontrent que le « marxisme » était alors un phénomène immanent au mouvement ouvrier et que les membres français, proudhoniens ou non, n’avaient aucun intérêt à refuser la charte de l’A.I.T.

(9) Depuis la dissolution de la Ligue des communistes (nov. 1852), le parti communiste allemand n’existait plus, dans la vision de Marx, qu’au « sens éminemment historique », donc nullement comme organisation formelle et structurée. Cf. M. Rubel, « Remarques sur le concept de parti prolétarien chez Marx », Revue française de Sociologie, 1961, II, 3, p. 173. Pourtant, le Conseil central de l’Internationale comprendra dès les premiers mois de son existence, outre Marx et Eccarius (grâce à des cooptations proposées par eux), plusieurs autres anciens membres de la Ligue des communistes : Lessner, Pfânder, Lochner, auxquels s’adjoindront bientôt quelques membres du Deutscher Arbeiterbildungsverein londonien avec lequel Marx avait repris le contact interrompu depuis plus de dix années et dont il fut délégué au Conseil central comme correspondant-secrétaire pour l’Allemagne. Pour mieux démontrer sa mission représentative, Marx avait pensé, un moment, à se faire offrir officiellement la succession de Lassalle à la tête de l’Association Générale des Travailleurs Allemands. Cf. M. Rubel, Afarx et la Première Internationale, l.c, p. 13. Un seul militant futur membre de l’A.I.T., extérieur au groupe londonien des adeptes de Marx, connaissait la carrière de l’auteur du Manifeste communiste : Bakounine.

(10) Cf. The General Council of the First International 1861-1866. The London Conférence 1865. Minutes. Moscou, s.d., p. 35 sq.

(11) Cette lettre, écrite en allemand, dans : Karl Marx und die Gründung der I. Internationale. Dokumente und Materialien. Berlin, Dietz, 1964, p. 30-32.

(12) Cf. Minutes, l.c, p. 42. V.A. Smirnova fait état de cette séance mais omet de mentionner l’attitude de Marx, Elle se borne à citer le récit que Marx en fit à Engels, le 4 novembre 1864. Cf. Iz istorii…, l.c. p. 293.

(13) Pour une raison inexplicable, cette résolution proposée par Wolff ne figure pas au procès-verbal de la séance du 8 octobre 1864. Elle avait été notée par W.R. Cremer sur une page vide de la traduction anglaise des statuts italiens. Cf. Gründung, l.c, p. 123 et suiv.

(14) Marx à Engels, 4 novembre 1864.

(15) J. Freymond, l.c, p. XXI.

(16) Séance du sous-comité, 20 oct. 1864, au domicile de Marx. Celui-ci disposait, par conséquent, d’un projet de statuts destiné à l’Association des Travailleurs Italiens, proposé par Wolff et remanié par Le Lubez, et d’un projet de déclaration de principes dû à J. Weston et également remanié par Le Lubez. Ces documents n’ont pas été conservés. Cf. Founding of the First International. New York, International Publishers, 1937, p. 75-78 (extraits des statuts italiens en traduction anglaise). A travers le texte de Le Lubez, Marx en a retenu, outre les « sentiments », l’idée d’une enquête générale sur les conditions et les revendications des travailleurs. Le Conseil central, en adoptant unanimement les textes rédigés par Marx, félicitera Weston et Le Lubez au même titre que Marx d’avoir « produit une adresse si admirable » (séance du 1er nov. 1864, Minutes, l.c, p. 44). La question de l’apport mazzinien prétendument conservé par Marx fera l’objet de controverses au Conseil central et Marx fera une mise au point intéressante (« Wolff voulait
la centralisation et entendait par sociétés ouvrières uniquement des sociétés du secours » ; séance du 13-3-66, Minutes, l.c, p. 171).

(17) Cette revendication fera l’objet de la résolution IX votée à la Conférence de Londres, septembre 1871, et elle deviendra l’article 7 a des statuts au Congrès de La Haye, septembre 1872. Voir l’intervention de Marx à la Conférence de Londres, soulignant l’importance de la représentation des ouvriers dans les parlements. Cf. La Première Internationale, l.c, t. II, p. 194-196. Au Congrès de La Haye, Guillaume rappellera que la résolution sur l’action politique contient des « phrases fondées sur le Manifeste communiste » (ibid., p. 360). Sur l’attitude du groupe blanquiste (Vaillant, etc.) pendant et après le Congrès, voir J. Verdès, « Les délégués français aux Congrès et Conférence de l’A.I.T. », Cahiers de VI.S.E.A., série S, n° 8, août 1964, p. 149 sq. et 162 sq. (brochure de, Vaillant : Internationale et Révolution, 1872).

(18) Cf. Hal Draper, « Marx and the dictatorship of the proletariat », Cahiers de l’I.S.E.A., série S, n° 6, sept, 1962, p. 5-73.

(19) Cf. Riazanov, Entstehung…, l.c, p. 167. L’auteur souligne le caractère belliqueux du discours d’Odger .

(20) Bee-Hive, 5 décembre 1863. Cité par Riazanov, l.c, p. 173.

(21) Citant et commentant le Manifeste des Soixante, Riazanov conclut : « On voit qu’il n’est guère possible de ne voir dans ce manifeste qu’un résumé et une répétition des idées fondamentales de Proudhon », J.c, p. 180.

(22) Sur les articles consacrés par Marx au Second Empire, voir M. Rubel, Marx devant le bonapartisme, Paris-La Haye, Mouton et Co, 1960.

(23) « Les communistes […] ne posent pas de principes particuliers d’après lesquels ils prétendent modeler le mouvement prolétarien. […] Dans les diverses luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts communs du prolétariat tout entier, sans considération de nationalité. […] Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne font qu’exprimer, en termes généraux, les conditions réelles d’une lutte de classes qui existe, d’un mouvement historique qui se déroule sous nos yeux. » Le Manifeste communiste, édit. La Pléiade, p. 174. Cette déontologie du communisme a-t-elle été scrupuleusement respectée par son auteur ? Les ambiguïtés, voire les contradictions des écoles qui se réclament de Marx semblent prouver le contraire.

(24) Marx à Ruge, mai 1843. Annales franco-allemandes, 1844.

ms1965

Étiquettes : ,


%d blogueurs aiment cette page :