La charte de la Première Internationale [2] (Rubel, 1965)

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(Suite et fin)

UN « MARXISME » DE COULISSE

Efficacité et anonymat, telle semble être jusqu’à la Conférence de Londres la devise de Marx, membre du Conseil général et secrétaire – correspondant pour l’Allemagne. Si les ouvriers et artisans, partenaires de Marx au Conseil, ont accepté de bonne grâce les services « littéraires » de l’intellectuel érudit, c’est que celui-ci possédait le talent de rendre aux proclamations de l’organe exécutif de l’Internationale le ton de dignité et d’énergie qui sont la marque de documents lancés au nom d’un mouvement historique (25). Lorsque tel membre intellectuel du Conseil soutient, dans une Adresse sur la Pologne, des thèses contraires à la vérité historique, Marx ne se contente pas de quelques objections improvisées, mais il prépare pour le Conseil un cours d’histoire diplomatique pour démontrer que de Louis XV à Napoléon III la politique étrangère de la France n’a été favorable ni à la restauration ni à l’indépendance de la Pologne. La démonstration est scientifique, et c’est comme telle que Marx l’entendait — en même temps qu’il la considérait comme un acte politique (26).
De même, pour défendre le mouvement syndical et en définir l’objectif révolutionnaire, Marx a fait, devant le Conseil, un cours d’économie politique dont les conclusions esquissent la charte du syndicalisme révolutionnaire. Quand on sait qu’il y a résumé le contenu théorique du Capital, on peut s’étonner du peu de publicité que ces exposés ont reçu à l’époque, et que la rumeur n’en soit pas parvenue aux Congrès de l’Internationale. Il est vrai que Marx lui-même ne se montrait pas empressé de les rendre publics, puisqu’il prévoyait alors la sortie prochaine de son ouvrage. Jusqu’à la Conférence de Londres de 1871, Marx, comme il le disait lui-même, travaillait « dans les coulisses » (27), ne s’affichant jamais publiquement, ne sortant de l’anonymat que contraint par les circonstances, comme ce fut le cas après la publication de l’Adresse sur la Commune. On pourrait donner plusieurs explications à cette attitude, et d’abord le fait que, apatride réfugié à Londres, il ne tenait pas a attirer sur lui l’attention des autorités britanniques. Mais on peut penser surtout que, nullement disposé à prendre des allures de tribun et se faisant une idée très particulière de son rôle d’homme de parti et de communiste, il s’efforçait de ne pas s’afficher comme auteur des manifestes qu’il acceptait de rédiger à la demande et au nom du Conseil général. Il se considérait comme le porte-voix anonyme et non comme le chef charismatique du « mouvement réel » (28). Nul doute que dans ce qu’il croyait connaître des aspirations profondes des travailleurs, on retrouve, à côté de jugements fondés sur l’observation et l’étude du développement économique et politique de l’Europe depuis 1848, des jugements de valeur conformes à la vision générale qu’il avait de ce développement et de ses perspectives d’avenir, vision définie par l’article 1 des Statuts qui pose le but de l’Internationale : « Le concours mutuel, le progrès et le complet affranchissement de la classe ouvrière ».

Dans presque tous les textes internationaux dont il est établi que Marx est l’auteur, on retrouve ce double souci de l’observation documentée et de l’évaluation en perspective, en un mot le souci de l’éducateur politique pour qui il est essentiel de lier la lutte momentanée à la conscience d’une finalité révolutionnaire. Le principe de l’autoémancipation, énoncé en tête du préambule des statuts, interdit à l’intellectuel prêt à lutter dans les rangs de la classe ouvrière de se livrer à une autre activité que l’éducation politique au sens le plus universel du terme : compréhension de la société existante et aspiration à l’émancipation complète.

Cette double démarche est visible dans le travail que Marx consacre à la préparation de la Conférence de Londres (septembre 1865) et du Congrès de Genève (septembre 1866). C’est lui qui, au nom du Comité permanent, recommande au Conseil central (31 juillet 1865) l’adoption du programme établi par la section parisienne, non sans y ajouter une question qu’il estime urgente dans la situation politique d’une Europe soumise à l’influence de la diplomatie tsariste. Or, c’est sur cette question que le Congrès de 1866 marquera une nette opposition au « marxisme » du Conseil de Londres en refusant, selon la formule de la délégation française, de voir l’Internationale imiter « la vieille politique qui oppose les peuples les uns aux autres », l’émancipation sociale de la Russie étant tout aussi souhaitable que celle de la Pologne (29).

C’est à ce même Congrès que le nom de Marx fut prononcé pour la première fois devant le forum de l’Internationale. Lors de la discussion de l’article 11 des Règlements spéciaux (« Chaque membre de l’Association a le droit de participer au vote et d’être élu »), Tolain insista pour que la fonction de délégué fût réservée exclusivement aux travailleurs ; Perrachon renchérit en disant que « ce serait vouloir la perte de l’Association que d’admettre comme délégué un citoyen qui ne serait pas ouvrier » (30).

Dans la discussion qui suivit, deux membres influents du Conseil général, Cremer et Carter, évoquèrent la figure de Marx : pour Cremer, sans le dévouement de certains citoyens exerçant des métiers intellectuels, « l’Association n’aurait pu s’implanter en Angleterre d’une façon aussi complète. Parmi ces membres, je vous citerai un seul, le citoyen Marx, qui a consacré toute sa vie au triomphe de la classe ouvrière » ; Carter signala que Marx avait refusé au Conseil d’être délégué à ce premier Congrès dont il avait « parfaitement compris l’importance » et « où seulement devaient se trouver des délégués ouvriers ». Marx n’aurait pas protesté en écoutant Tolain : « Comme ouvrier, je remercie le citoyen Marx de n’avoir pas accepté la délégation qu’on lui offrait. En faisant cela, le citoyen Marx a montré que les congrès ouvriers devaient être seulement composés d’ouvriers manuels. Si ici nous admettons des hommes appartenant à d’autres classes, on ne manquera pas de dire que le congrès ne représente pas des aspirations des classes ouvrières, qu’il n’est pas fait pour des travailleurs, et je crois qu’il est utile de montrer au monde que nous sommes assez avancés pour pouvoir agir par nous-mêmes » (31).

C’était comme un écho du débat soutenu en février et en mars 1865 devant le Conseil central pour arbitrer le conflit qui déchirait la section parisienne où les « manuels » comme Tolain, Fribourg et Limousin s’opposaient aux « intellectuels » tels que Lefort et Le Lubez, querelles qui donnèrent l’impression que « les Français avaient réellement besoin d’un Bonaparte ! » (32).

Un épisode important de l’activité du Conseil général caractérise parfaitement le rôle politique que, selon Marx, l’organe exécutif de l’Internationale était appelé à jouer en Angleterre, où un prolétariat industriel numériquement puissant, mais dépossédé de ses droits politiques pouvait, en assumant l’héritage du chartisme, réaliser sa mission révolutionnaire : le déclenchement, au début de 1865, par la bourgeoisie radicale, du mouvement pour la deuxième réforme. Ce mouvement aboutira, en 1867, après deux années de luttes dans lesquelles des masses ouvrières seront entraînées par les dirigeants trade-unionistes à un élargissement relativement peu important du droit de vote. Bien que Marx ait été trompé dans ses espoirs — la revendication chartiste du suffrage universel n’a nullement été reprise par la Reform League — il écrira encore en 1870 : « Les Anglais ont toute la matière nécessaire à la révolution sociale. Ce qui leur manque, c’est l’esprit généralisateur et la passion révolutionnaire » (33). C’est le Conseil général qui, aux yeux de Marx, avait la vocation d’ « accélérer » le mouvement révolutionnaire dans le pays qui remplissait mieux que tout autre les conditions sociales d’une lutte décisive entre le travail et le capital.

UNE CHARTE POLITIQUE.

En rédigeant les résolutions du Conseil, Marx cherche à obtenir l’accord unanime de ceux qui seront délégués aux Congrès. On peut donc s’étonner de ce que, malgré la presque unanimité sur les questions soumises aux voix, des conflits de tendances aient pu surgir, notamment sur les fonctions du Conseil général dont les statuts font l’organe d’exécution de l’Internationale. Le « marxisme » que l’on pourrait constater dans l’Internationale ne se trouve dans les textes rédigés par Marx que dans l’exacte mesure où il se trouve dans la mentalité des divers groupes adhérents, quelque contradictoires qu’eussent été leurs idéologies respectives. Et si des ambiguïtés marquent certaines démarches intellectuelles de Marx, elles ont leur source dans les désaccords fondamentaux dans les rangs des adhérents. L’exemple typique nous est fourni par le conflit qui finira par diviser les sections de l’A.I.T. en « autoritaires » et en « antiautoritaires », termes chargés d’affectivité qui dissimulent une opposition facile à définir : elle séparait ceux pour qui le « moyen politique », posé dans la charte de 1864, devait être une arme décisive dans les futures luttes et ceux qui cherchaient cette arme dans d’autres formes de lutte, telles que les institutions d’entraide (caisses de secours, banques populaires, etc.). Or, ce « moyen politique » est ouvertement ou tacitement reconnu aux Congrès de Genève, de Lausanne, de Bruxelles et de Bâle. Il est inconcevable que les délégués de Genève par exemple, aient voté sans réfléchir la résolution proposée par le Conseil sur l’instruction et le travail des jeunes. Le « marxisme », c’est-à-dire le style de Marx y est pourtant manifeste : « […] la partie la plus éclairée des masses ouvrières comprend pleinement que l’avenir de leur classe, et par conséquent de l’espèce humaine, dépend de la formation de la génération ouvrière qui grandit […]. Ceci peut seulement être accompli par la transformation de la raison sociale en force sociale et, dans les circonstances présentes, nous ne pouvons faire ceci que par des lois générales mises en vigueur par le pouvoir de l’État.

En créant de telles lois, les classes ouvrières ne fortifieront pas le pouvoir gouvernemental, de même qu’il y a des lois pour défendre les privilèges de la propriété, pourquoi n’en existerait-il pas pour en empêcher les abus ? Au contraire, ces lois transformeraient le pouvoir dirigé contre elles en leur propre agent. Le prolétariat fera alors par une mesure générale ce qu’il essaierait en vain d’accomplir par une multitude d’efforts individuels » (34).

C’est là, pourrait-on dire, une interprétation dialectique ou plutôt révolutionnaire du réformisme. Ce réformisme n’a pas été rejeté à Genève et il ne sera pas rejeté ouvertement dans les congrès postérieurs. Est-ce parce que les internationaux, quelles que fussent leurs tendances et leurs sympathies doctrinales, ont saisi la force dialectique de l’argument marxien telle qu’elle s’exprimait dans les passages du rapport sur le travail coopératif, dont voici le début : « L’œuvre de l’Association internationale est de combiner, de généraliser et de donner de l’uniformité aux mouvements spontanés des classes ouvrières, mais non de les diriger ou de leur imposer n’importe quel système doctrinaire.

Par conséquent, le Congrès ne doit pas proclamer un système spécial de coopération, mais doit se limiter à renonciation de quelques principes généraux » (35). Et la suite du même texte est d’une logique évidente, à tel point que son acceptation unanime équivalait à une « capitulation » totale devant le « communisme autoritaire » : « Mais le mouvement coopératif […] est impuissant à transformer par lui-même la société capitaliste. […] Les changements des conditions générales de la société ne seront jamais réalisés sans l’emploi des forces organisées de la société. Donc le pouvoir gouvernemental, arraché des mains des capitalistes et des propriétaires fonciers, doit être manié par les classes ouvrières elles-mêmes » (36).

Sans que le mot y soit prononcé, on devine ici l’idée de la dictature du prolétariat dont Marx verra l’image vivante dans la Commune de 1871— comme étape du développement devant conduire à la société libérée de l’État et du capital. L’argument sociologique se dégage des thèses relatives aux syndicats : à la force sociale concentrée représentée par le capital, les travailleurs peuvent opposer leur propre pouvoir social qui est dans leur masse humaine, à condition qu’elle ait conscience de sa « grande mission historique ». Ainsi le postulat de l’ « émancipation radicale » vient se greffer sur les efforts spontanés des trade unions que Marx invite à « aider tout mouvement social et politique qui tend dans cette direction » (37).

Aucune de ces thèses, aucun de ces postulats ne seront jamais contestés, même dans les moments les plus critiques de la lutte intestine que se livreront les « antiautoritaires » et les « autoritaires » (38). Que, dans ce conflit, des antipathies personnelles, voire des phobies profondes — on a dit raciales (39) — aient faussé les jugements des antagonistes est aussi certain que le fait qu’à travers les positions de Marx et de Bakounine s’affrontent deux conceptions et deux méthodes foncièrement inconciliables de la lutte ouvrière. Le passage de l’action isolée, dispersée, sporadique, explosive, voire conspiratrice, à la lutte massive, coordonnée, consciente, organisée à la fois dans les syndicats et dans les partis ouvriers, telles étaient la conception et la méthode définies par la charte de 1864 et constamment affirmées et confirmées — explicitement ou implicitement — dans les congrès. Marx y voyait le sens même du mouvement ouvrier moderne, comme l’y voyaient, d’ailleurs, les « collectivistes », dont l’accord avec les « communistes » était, au demeurant, total sur une question aussi fondamentale que la nationalisation de la terre (40). Quant à Bakounine, il eut l’honnêteté de proclamer sans cesse la justesse des fondements théoriques tels que Marx les avait élaborés avec l’idée d’enrichir et de renforcer la conscience révolutionnaire que les travailleurs devaient prendre des mobiles et des objectifs de leur mouvement d’émancipation. Si Bakounine se refusait à tirer de l’enseignement théorique dont il se reconnaissait le disciple les conclusions politiques que Marx estimait les seules efficaces dans les conditions générales de l’époque, ce n’était pas parce qu’il pouvait opposer à Marx une conception théoriquement mieux fondée des méthodes et des perspectives révolutionnaires, mais parce qu’il était incapable de trahir sa vocation romantique qui faisait de lui un conspirateur professionnel. Que, dans ses critiques d’un certain comportement de Marx et de ses disciples, Bakounine ait anticipé sur les accusations qu’on a pu porter, dans notre temps, contre les méthodes d’action et les attitudes intellectuelles se réclamant du marxisme, n’est nullement un argument contre la validité normative de l’enseignement révolutionnaire qui est un élément constitutif de la sociologie « matérialiste » de Marx. Le triomphe du marxisme signifie le triomphe d’une idéologie politique qui se réclame, certes, de l’enseignement de Marx, mais cette idéologie ne saurait échapper à l’action démystificatrice d’une sociologie qui, la première, a élevé la critique sociale à la hauteur d’une science. En faisant passer le postulat de la conquête du pouvoir politique de l’Adresse inaugurale dans les statuts, Marx a insufflé à la charte de l’Internationale ouvrière un esprit de critique qui ne reste pas désarmé devant les idéologies politiques de notre temps, qu’elles soient « marxistes » ou non : « Les seigneurs de la terre et du capital se servant toujours de leurs privilèges politiques pour défendre et perpétuer leurs monopoles économiques et asservir le travail, la conquête du pouvoir politique devient le grand devoir du prolétariat » (41).

Finalement il apparaît que l’Internationale a été plus féconde par ses visées d’avenir telles qu’elles s’exprimaient dans la discussions et les affrontements intellectuels et idéologiques, que par ses résultats pratiques. Et si le centenaire de son avènement est marqué par une littérature si abondante et si variée, si les travaux scientifiques y figurent aux côtés de publications qui relèvent de la propagande politique, c’est que la première Internationale ouvrière exerce sur la pensée sociale de notre temps plus d’ascendant par ce qu’elle a voulu réaliser et atteindre que par les résultats qu’elle a obtenus. Le rôle historique de l’Internationale est tout autant dans son action que dans sa signification, et plus encore dans ses anticipations que dans ses réalisations.

Or, c’est précisément cette dimension intellectuelle de l’A.I.T. qui a donné lieu aux spéculations les plus hasardeuses. L’atmosphère de suspicion et de peur dans laquelle elle a évolué semble lui avoir survécu et entrave encore, malgré le recul de cent ans, la poursuite méthodique des recherches historiques et sociologiques sur les mentalités individuelles et collectives qui ont fait la richesse durable de l’Internationale.

La signification historique de l’Internationale dépasse, par conséquent, les dimensions temporelles et spatiales de son existence réelle. Par la charte qu’elle s’est donnée, elle vise la réalité du mouvement ouvrier tel qu’il se présentera à partir de 1880, quand commencera ce que l’on a appelé l’ « âge d’or » du capitalisme. L’Internationale est le carrefour intellectuel où viennent déboucher les courants du passé et d’où rayonnent les avenues de l’avenir. Le rôle de Marx a consisté à énoncer dans la charte de l’Internationale les principes du mouvement politique de l’avenir, en renouvelant pour la classe ouvrière l’esprit et le sens de l’action politique et en en définissant la finalité révolutionnaire : la transformation totale des structures économiques et politiques, matérielles et morales de la cité. L’Adresse Inaugurale et les statuts de 1864 expriment en une synthèse magistrale la tendance et le sens du mouvement du siècle à venir. L’Adresse sur la Commune amplifie la projection visionnaire des textes antérieurs. C’est donc dans leur totalité que les proclamations du Conseil général rédigées par Marx avec le seul souci de porter au nom du « mouvement réel », constituent la charte de l’Internationale. Seul le besoin de mythologie — sinon de mystification — a pu inciter à voir dans cette charte le fruit du « marxisme », autrement dit d’une doctrine toute faite, imposée du dehors par un cerveau omniscient à une masse amorphe et inerte d’hommes en quête d’une panacée sociale (42).

Grâce à Marx, les idées sociales et révolutionnaires, diffuses et éparses dans les productions littéraires et les expériences sectaires disparates qui jalonnent l’essor parallèle de l’industrie et du mouvement ouvrier européen tout au long de la première moitié du XIXe siècle et au-delà, s’harmonisent et se cristallisent en une théorie sociale et politique épurée, sinon entièrement, du moins principalement des scories utopiques héritées du passé. Le rêve et l’utopie sont pour ainsi dire sublimés en une idée-force révolutionnaire portée par un mouvement de masse ayant des objectifs politiques et économiques bien déterminés. Telle est la signification profonde de la charte de l’Internationale qui exprime l’esprit d’un mouvement social plutôt que le génie d’un chef politique.

Notes:

(25) A propos de l’Adresse à Lincoln, Marx écrit à Engels le 2 déc. 1864 : « Ce fut à moi d’écrire la chose (ce qui est beaucoup plus difficile qu’un travail substantiel), afin que la phraséologie, à quoi se réduit ce genre d’exercice littéraire, se distingue tout au moins de la vulgaire phraséologie démocratique. »

(26) Aussitôt après l’insurrection de 1863, Marx s’était mis à étudier l’histoire des partages de la Pologne. Voir son manuscrit « La Pologne et la France » (probablement la réponse à P. Fox-Andrée), dans Karl Marx, Die polnische Frage, herausgegeben und eingeleitet von Werner Conze und Dieter Hertz-Eichenrode, La Haye, Mouton et Co, 1961. C’est à la demande de Marx qu’Engels écrivit pour le Commonwealth (mars-mai 1866) les articles What have the working classes to do with Poland ?

(27) Marx à Engels, 7 juillet 1866, à Kugelmann, 9 oct. 1866.

(28) Jusqu’à la Conférence de 1871, les comptes rendus des Congrès de l’A.I.T. font très rarement mention de Marx et de son activité au Conseil général. La première allusion au Capital figure au compte rendu du Congrès de Bruxelles ; elle fut faite par Lessner dans la discussion du rapport sur les effets des machines (cf. La Première Internationale, l.c, t. I, p. 297.) A une autre séance, Moses Hess fit état, à propos du rapport soumis par les proudhoniens sur le crédit gratuit, des idées exprimées par Marx dans Misère de la Philosophie (1847), mais son intervention tomba à plat. Alors que les oeuvres de Proudhon firent largement les frais des débats à ce Congrès, ce n’est que dans une séance administrative qu’une résolution sera votée par les délégués allemands recommandant la lecture du Capital « aux hommes de toutes les nationalités » et sa traduction « dans les langues dans lesquelles il ne l’est pas encore ». Marx y est déclaré « le premier économiste qui a scientifiquement analysé le capital ». Ibid., p. 430. — Notons encore
que Marx s’abstint, à la Conférence de 1865, de donner lecture du rapport sur l’Allemagne que lui avait envoyé Liebknecht, parce que celui-ci l’y avait « mis trop en vedette ». Cf. Marx à Liebknecht, 21 nov. 1865. Voir ce rapport dans Minutes, l.c, p. 251-260.

(29) Voir le programme français (signé par Fribourg et Limousin) dans la brochure publiée par la section de Paris en octobre 1865 ; réimprimée dans La Première Internationale, l.c, p. 18-19. Quant à la résolution, inspirée par Marx et Bobczynski, dénonçant le « despotisme russe en Europe », elle rencontra d’abord la résistance de Le Lubez, Weston et De Paepe à la Conférence de 1865, et elle fut ensuite rejetée au Congrès de Genève sur l’insistance des délégués français. Cf. La Première Internationale, l.c, t. I, p. 78 sq. Riazanov a trouvé peu… « marxiste » la position antirusse de Marx condamnant « un peuple tout entier au nom de l’A.I.T. ». Cf. son article « Die auswärtige Politik der alten Internationale und ihre Stellungnahme zum Krieg, III », Die Neue Zeit, 18 juin 1915. Ne pourrait-on pas plutôt affirmer que, par sa russophobie, Marx s’éloignait en fait de sa théorie et de son éthique révolutionnaire pour tomber dans ce sectarisme marxiste qui prendra beaucoup plus tard une forme caricaturale chez la plupart de ses disciples ?

(30) Cf. La Première Internationale, l.c, t. I, p. 55.

(31) Ibid., p. 55 sq. Sur son refus d’aller à Genève, Marx écrivit à Kugelmann : « Je pense que, par mon oeuvre, je fais beaucoup plus pour la classe ouvrière que tout ce que je pourrais faire personnellement à un congrès quelconque » (23 août 1866). Cette oeuvre, Marx la considérait comme le fruit du mouvement ouvrier et donc, en quelque sorte, de l’Internationale : « L’A.I.T. n’est fille ni d’une secte, ni d’une théorie. Elle est le produit spontané du mouvement prolétaire, engendré lui-même par les tendances naturelles et irrépressibles de la société moderne » (Rapport du Conseil général au Congrès de Bruxelles, 1868). Tout au plus la théorie pouvait-elle, selon Marx, hâter ce mouvement en aidant les travailleurs dans leurs efforts autoéducatifs. « Pour la victoire ultime des principes énoncés dans le Manifeste, Marx se fiait uniquement au développement intellectuel de la classe ouvrière, tel qu’il devait résulter nécessairement de l’action et de la discussion communes ». (Engels, Préface à l’édition allemande du Manifeste communiste, 1890).

(32) Marx à Engels, 13 mars 1865. Il avait déjà blâmé les Français pour leur obstination à sous estimer les services que les non-manuels pouvaient leur rendre dans la presse. « Mais leur attitude est pardonnable, vu la trahison permanente des hommes de lettres » (25 février 1865). A Genève, c’est l’ouvrier James Carter, membre du Conseil général, qui semble avoir le mieux compris la valeur « scientifique » de l’apport de Marx : « Que les hommes qui se sont occupés de la question économique, déclare-t-il, et qui ont reconnu la justice de notre cause et la nécessité d’une réforme sociale, viennent au congrès ouvrier battre en brèche la science économique bourgeoise. » Cf. La Première Internationale, l.c, t. I, p. 56. Voir également le compte rendu de J. Card, ibid., p. 80.

(33) Communication privée du Conseil général, 1er janvier 1870. Cf. La Première Internationale, l.c, t. II, p. 135. Après l’échec du mouvement pour la deuxième réforme — qu’il attribua surtout à la « trahison » des leaders syndicalistes — Marx découvrit dans la rupture de l’union forcée entre l’Angleterre et l’Irlande le levier pour la révolution sociale en Angleterre (cf. la même circulaire), mais son pronostic se révélera une fois de plus erroné.
Si les prévisions marxiennes se sont dans l’ensemble avérées à long terme en ce qui concerne les victoires politiques du mouvement ouvrier en Angle-
terre, elles conservent, en revanche, aujourd’hui comme hier, le caractère de postulats sur le plan révolutionnaire.

(34) La Première Internationale, l.c, t. I, p. 32. Si, comme nous le dit le compte rendu de J. Card, « le Congrès vote des résolutions conformes aux propositions du Comité central de Londres et des délégations françaises » (ibid., p. 76), c’est là une nouvelle démonstration en faveur du caractère politique de la charte internationale — à moins de supposer que tous les votes ont eu lieu dans la confusion totale.

(35) Ibid., p. 33. C’est dans le même esprit que Marx rédigera en mars 1869, dans l’affaire de l’Alliance de Bakounine, une circulaire dont voici le passage le plus caractéristique et le moins… « marxiste » : « […] la communauté d’action établie par l’A.I.T., l’échange des idées facilité par la publicité faite par les organes des différentes sections nationales, enfin les discussions directes aux congrès généraux, ne manqueront pas d’engendrer graduellement un programme théorique commun. » /. c, t. II, p. 271.

(36) L.c, t. I, p. 33.

(37) Ibid., p. 34 sq.

(38) Les jurassiens ont reconnu ce fait en déclarant que jusqu’au Congrès de Bàle « les quelques dissidences qui s’étaient manifestées […] ne nous apparaissaient [….] que comme de légères nuances d’opinion, non comme une sérieuse opposition de principes. Le Conseil général, composé entièrement de communistes, nous semblait notre allié naturel […] ». Cf. Mémoire présenté par la Fédération Jurassienne de l’A.I.T..., Sonvillier, 1873, p. 1. Naïveté ou ignorance, J. Guillaume, auteur du mémoire, qualifie le caractère foncièrement politique de la charte internationale, constamment souligné par les résolutions émanant du Conseil général, de « légère nuance » !

(39) Si, dans son éloge de Marx penseur, Bakounine dépasse les disciples les plus « marxistes » que le maître ait eus de son vivant, il anticipe, en revanche, dans ses invectives contre Marx « juif et allemand » la judéophobie la plus vulgaire que le XX° siècle ait connue. Il n’en reste pas moins que dans sa manie russophobe Marx a exagéré les dangers que les activités conspiratrices de Bakounine faisaient courir à l’Internationale. Pour un florilège de la marxolâtrie et de la judéophobie bakouniennes, voir Archives Bakounine, I, Michel Bakounine et l’Italie, 1871-1872, Leiden, E. J. Brill, surtout la deuxième partie « La Première Internationale en Italie et le conflit avec Marx » (1963), p. 105-111, 115-119, 121-128, 216-220. On ne peut que regretter que le commentateur, M. Arthur Lehning, ait, dans ses annotations des textes, épousé certaines manies « anarchistes » pour déformer l’image de Marx. Comment comprendre autrement, pour ne citer qu’un exemple, que M. Lehning n’ait pas placé parmi les Appendices un document aussi important que la circulaire du Conseil général du 9 mars 1869, rédigée par Marx? (voir note 35). En se bornant à en citer dans son introduction des fragments (l.c, p. XXVI), sans révéler le nom de l’auteur, l’éditeur voudrait-il laisser le lecteur ignorer que Marx s’est prononcé, dans ce document, contre toute espèce de monolithisme théorique ?

(40) César De Paepe, chef de file des « collectivistes » apparaît à la vérité comme le pilier « marxiste » à certains congrès de l’A.I.T. Voir sa lettre à Marx (13 nov. 1869) où il avoue s’être « déproudhonisé » peu à peu… Cf. V.A. Smirnova, l.c, p. 335

(41) Article 7 a des Statuts. Cf. édit. La Pléiade, p. 471 sq.

(42) « […] le Conseil général n’est pas le Pape, chaque section est autorisée à avoir ses propres vues théoriques sur le mouvement réel, à condition que rien ne soit proclamé qui soit directement contraire aux statuts. » (Marx à Paul Lafargue, 19 avril 1870). Et la veille, Marx écrit au même à propos de la création d’une nouvelle section à Paris (par Henri Verlet) : « Il ne faut pas qu’il donne à la nouvelle section […] un « nom » sectaire, communiste ou autre. Il faut éviter les étiquettes sectaires dans l’Association internationale. Les aspirations et les tendances générales de la classe ouvrière émanent des conditions réelles dans lesquelles elle se trouve placée. « Et c’est dans le même souci de placer l’Internationale au-dessus des partis et des doctrines que la Conférence de septembre 1871 votera une résolution défendant « aux branches, sections et groupes de se désigner par des noms de secte, comme par exemple les noms de branches positivistes, mutualistes, collectivistes, communistes, etc.. » On pourrait citer, dans un autre ordre d’idées, une remarque pertinente à propos d’une déclaration d’Engels sur le rôle « fondateur » de Marx : « En présentant ainsi une personne comme « véritable fondateur », tandis qu’en réalité d’innombrables individus et des facteurs généraux ont concouru […], l’image historique globale se change subrepticement en une image totalitaire avec, à l’arrière-fond, le culte du héros et le principe du führer. » Helmut Hirsch, Aufstieg und Niedergang der Ersten Internationale, dans le recueil d’essais publiés sous le titre Denker und Kämpfer, Frankfurt, Europâische Verlagsanstalt, 1955, p. 142.


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