La contre-révolution en Espagne (Louzon, 1937)

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Article de Robert Louzon dans La Révolution prolétarienne du 10 juin 1937 puis édité en brochure en espagnol en 1938 (cf. ici).

Les journées de mai furent-elles un « 15 mai »?

Le 24 février 1848, le peuple de Paris était maître de la ville, il venait de battre l’armée régulière, il avait des armes, il était la force.

Force à laquelle ne pouvait tenter de s’opposer le gouvernement bourgeois issu de la révolution que le peuple avait faite; il lui allait, pour le moins, composer avec lui : les hommes du peuple, le socialiste Louis Blanc et « ouvrier » Albert furent admis à faire partie du gouvernement.

Dès ce moment, la bourgeoisie républicaine n’a qu’une pensée : mater cette force ouvrière qu’elle a dû subir. Pour cela il lui faut à elle-même une force : elle crée la garde mobile; avec tous les chenapans paresseux ou incapables, désireux de vivre sans rien faire, comme il en pullule dans les grandes villes, elle crée la « garde mobile», garde mercenaire qu’elle paie grassement.

Cela fait, elle se sent en mesure d’affronter les ouvriers parisiens. Au début de mai, en espace de quelques jours, les provocations se succèdent : Louis Blanc, Albert, tous les partisans de la «République Sociale», ayant rempli leur rôle de bouclier de la bourgeoisie durant le temps où elle se trouvait sans force, sont écartés du gouvernement, — on interdit l’accès de la Chambre aux délégués populaires, — le gouvernement proclame qu’il  » saura maintenir avec vigueur et partout la tranquillité menacée ».

Ces mesures atteignent leur but.

Le 15 mai le peuple de Paris répond en faisant entendre de force sa parole à la Chambre.

Celle-ci est envahie; l’Assemblée est déclarée dissoute; un nouveau gouvernement, un gouvernement ouvrier, est proclamé à l’Hôtel de Ville.

Mais le gouvernement bourgeois fait appel à ses séides. La garde mobile, appuyée par les plus courageux des gardes nationaux des quartiers bourgeois, se rassemble aux alentours de l’Hôtel de Ville. Les deux forces sont face à face. Il va y avoir bataille? — Non. – Peine quelques coups de feu ici et là, et, sans autrement insister, les ouvriers quittent l’Hôtel de Ville, le gouvernement bourgeois redevient l’unique gouvernement.

Aussitôt, Albert, Barbès, Raspail, Blanqui etc. sont arrêtés. La contre-révolution bourgeoise commence. Elle devait avoir son épilogue le mois suivant, avec les terribles « journées de Juin ». A la suite d’une nouvelle provocation, la dissolution des ateliers nationaux, les ouvriers parisiens se lèvent à nouveau; cette fois, entre les travailleurs en armes et les gardes mobiles, c’est une lutte acharnée, une lutte à mort, durant laquelle 10.000 ouvriers trouvent la mort, et qui se termine par la défaite du prolétariat.

Le souvenir de ce 15 mai parisien vient inévitablement à l’esprit devant les journées barcelonaises des 4, 5 et 6 mai dernier.

Les points de ressemblance

Le 19 juillet 1936, le peuple de Barcelone et de Madrid bat les militaires soulevés, il s’empare des armes, il est la force.

Impossible de s’opposer à lui puisqu’il reste à peu près la seule force armée de l’Espagne républicaine. Il faut donc composer avec lui.

En conséquence la bourgeoisie républicaine lui laisse organiser son propre pouvoir, installer ses propres organes de pouvoir, en marge et sous le couvert des anciennes institutions politiques bourgeoises que d’un commun accord on laisse comme façade.

Puis, plus tard, la bourgeoisie sollicite la participation des représentants ouvriers à cette façade; elle demande, exige même presque, l’entrée des Louis Blanc et des Albert au gouvernement, l’entrée des délégués de la C.N.T. au gouvernement de la Généralité de Catalogne d’abord, puis, au moment du plus grand péril, au gouvernement central.

Mais en même temps, tout comme le gouvernement provisoire de 48, les gouvernements de Madrid et de Barcelone, qui ont eu soin de conserver entre les mains des plus bourgeois de leurs membres, le ministère fondamental : celui de la Police, s’arment.

Les quelques forces gouvernementales restées, le 19 juillet, fidèles à la République, avaient été fortement contaminées par l’esprit révolutionnaire durant les journées où ouvriers et gardes d’assaut avaient ensemble fait le coup de feu. Il faut donc d’abord que l’État « reprenne en mains » sa police. Pour cela, la séparer le plus possible de la classe ouvrière, l’enfermer dans ses casernes, lui redonner un uniforme, lui réapprendre le pas de parade, et surtout susciter le plus possible d’incidents entre elle et le prolétariat, notamment avec la police particulière de celui-ci (1). Préparation psychologique.

Entre outre : préparation matérielle. Le nombre des gardes d’assaut est considérablement augmenté (surtout par le gouvernement central), et, tandis qu’on refuse aux troupes de certains fronts des armes modernes, tandis que celles-ci doivent se contenter d’anciens fusils arrachés aux troupes factieuses le 19 juillet, les nouveaux gardes d’assaut sont munis des armes les plus récentes et les plus perfectionnées.

Fin avril, ces préparatifs sont suffisamment poussés pour que la bourgeoisie se puisse croire en mesure de livrer bataille : elle a une force à opposer à la force ouvrière.

Les provocations commencent donc.

C’est d’abord une circulaire des derniers jours d’avril par laquelle les autorités du ministère catalan de l’Ordre public interdisent tout contrôle de la voie publique par les comités ouvriers et ordonnent le désarmement des délégués de ces comités qui s’y livreraient.

Dès que cette circulaire arrive à la connaissance des travailleurs, ceux-ci prennent les devants : trois nuits de suite, ils s’installent aux points stratégiques de Barcelone, et, en fait d’être désarmés, ce sont eux qui désarment les forces policières gouvernementales : 250 gardes nationaux et d’assaut.

Cela d’ailleurs s’est passé sans bruit, à l’insu même de la ville. La première provocation est donc un fiasco total; il faut en trouver une autre.

C’est alors l’attentat de la Telefonica.

Depuis le 19 juillet, le service des téléphones (2) est assuré, comme tous les autres services publics, par les syndicats, en l’espèce le syndicat de la C.N.T. et celui de l’U.G.T.

Comme tous ies autres services publics, le téléphone, sous le nouveau régime, marche très bien; personne n’a à s’en plaindre. D’autre part, les rapports administratifs ou autres avec le gouvernement sont très corrects : pas d’incidents; c’est précisément ce qu’il faut, la provocation n’en sera que plus provocante.

Donc, le 3 mai, au beau milieu de la journée, agissant sur l’ordre du ministre de l’Intérieur de la Généralité, le bourgeois Ayguade, représentant de l’Esquerra catalane au sein du gouvernement, le stalinien Roger Salas, commissaire de l’Ordre public, envahit, à la tête de plusieurs camions de gardes d’assaut, le Central téléphonique de Barcelone situé en plein centre de la ville, sur la place de Catalogne, l’équivalent de notre place de l’Opéra.

Il envahit, ou, plutôt, il tente d’envahir. Car, après qu’il s’est emparé, par surprise, des premiers étages, la résistance s’organise dans les étages supérieurs, et les forces policières bourgeoiso-staliniennes doivent abandonner la partie.

Mais l’effet cherché est obtenu.
Tout Barcelone est en émoi.

Il est manifeste que cette attaque de la Telefonica, la tentative d’expulser les travailleurs de la garde et de la direction d’un service public, n’est que le début d’une tentative d’expropriation généralisée des travailleurs, une tentative pour leur enlever tout ce qu’ils ont conquis depuis le 19 juillet : les usines, les ateliers, les champs repris aux capitalistes et qu’ils font maintenant marcher pour leur propre compte, sous leur propre direction.

En conséquence, spontanément, tout le monde prend les armes en cette fin de journée et durant la nuit qui suit.

Tout le monde.

D’un côté les ouvriers.

De l’autre côté :
les forces policières gouvernementales, tout au moins celles qui le veulent et le peuvent (une partie seulement des gardes d’assaut et des gardes nationaux, mais la totalité des « mozos », gardes spéciaux de la Généralité recrutés spécialement parmi les catalanistes);
les membres de l’Estat Catala, parti nettement fasciste, qui appartient à la coalition soi-disant « antifasciste » uniquement parce qu’il est séparatiste catalan, ce qui l’oppose nettement aux fascistes de Madrid;
servant de cadres au tout, les membres du parti dit « communiste ».

telefonicaAprès deux jours de combat, les objurgations des comités régionaux de la C.N.T. et de la F.A.I. font cesser le feu ouvrier; durant une troisième journée les forces bourgeoiso-staliniennes continuent à tirer sur des gens qui, disciplinés, ont cessé de se défendre, et les tuent. (Ce fut la journée des plus grosses pertes du côté ouvrier). Enfin, la lutte, même du côté policier, finit par s’arrêter. Il y a, en tout, 500 tués et un nombre considérable de blessés.

Manifestement la bataille cependant n’a pas été poussée à fond. Aucun des deux partis ne s’est emparé des positions de l’autre. On s’est arrêté, comme à Paris au 15 mai, parce qu’on a voulu s’arrêter.

Mais, tout comme au 15 mai, le fossé entre les classes, jusque-là tant bien que mal masqué, s’est affirmé. Et aussitôt, de même qu’au 15 mai, la contre-révolution commence. Dans  les villages, la terreur blanche, sous la protection de la police, s’installe. A Barcelone, de Nombreux militants ouvriers ont été arrêtés et Estent arrêtés; des enquêtes sont ouvertes Pour permettre d’en arrêter d’autres; des perquisitions ont lieu au siège d’organisations ouvrières; on suspend des journaux et on soumet les autres à une censure impitoyable et ouvertement partiale : toute critique contre le gouvernement entraînera, déclare-t-on officiellement, la suspension sine die du journal qui aura publiée; les organes de la C.N.T. ont interdiction d’annoncer leurs morts et de convoquer à leur enterrement; on y censure toute critique à l’égard du parti communiste, tandis qu’on permet à celui-ci de faire tout le tapage possible avec ses cadavres et de se livrer aux attaques les plus violentes contre les autres organisations antifascistes.

En même temps, comme de juste, on chasse les représentants ouvriers des conseils du gouvernement. Si, en Catalogne, on croit prudent de conserver encore un représentant de la C.N.T., on enlève à celle-ci, en Catalogne même, le ministère essentiel de la Défense, et toute représentation à celui de l’Intérieur; dans le gouvernement central, on va plus loin : le nouveau gouvernement central n’a plus aucun représentant de la C.N.T.; les Montseny et les Garcia Oliver ont, tout comme Louis Blanc et Albert, rempli leur rôle, le même rôle, la bourgeoisie n’en ayant plus besoin, s’en débarrasse.

L’analogie est criante; elle est poussée jusque dans les détails; c’est presque une identité.

La différence : la supériorité militaire de la C.N.T.

Cependant, n’y a-t-il point une différence ?

Ces journées de mai, sont-elles comme celles de 48, le prélude à des journées de juin, des Journées d’où le prolétariat espagnol sortirait, comme le prolétariat français, écrasé ?
Question terrible qu’on ne peut pas ne pas se poser, et à laquelle je voudrais tâcher d’apporter quelques éléments de réponse.

Entre la journée de Paris et celles de Barcelone, il existe une différence capitale. Ce ne fut bien, ici et là, qu’une simple confrontation des forces, mais, tandis qu’à Paris et bien qu’il soit difficile de dire pourquoi les ouvriers parisiens abandonnèrent l’Hôtel de Ville sans combattre -, le moins qu’on puisse dire est que de cette journée ne résultait point la monstration d’une supériorité des forces ouvrières, les journées des 4 et 5 mai à Barcelone apportèrent la preuve d’une supériorité  écrasante des forces armées prolétariennes sur  celles de la coalition bourgeoiso-stalinienne.

La presque totalité de Barcelone, les neuf  dixièmes pour le moins, tomba entre les mains  du prolétariat, ou, plus exactement, y resta,  sans coup férir. Dans tout ce qui n’est pas le  jour même de la ville, le prolétariat fut maître, à peu près sans combat. Fascistes de l’Estat Catala et staliniens du P.S.U. (parti socialiste unifié) n’y montrèrent pas le bout de leur nez; quant aux gardes autonomes et d’assaut, qui y étaient casernés, ils se rendirent aux premières sommations (400 d’un coup à la place d’Espagne), ou promirent bien gentiment de ne pas sortir de leurs casernes, engagement qu’ils tinrent scrupuleusement.

Il n’y eut de lutte que tout à fait dans le centre, aux abords de la place de Catalogne, la  grande place centrale de la ville et, plus particulièrement, sur la via Durruti, large artère qui débouche à une centaine de mètres de cette place, et sur laquelle sont situées, presque face à face, Préfecture de police et siège de la C.N.T.

Dans ce quartier éminemment bourgeois, les organisations ouvrières qui y avaient établi leurs sièges après le 19 juillet (Comité Régional de la C.N.T., Fédération locale des Jeunesses libertaires, et plusieurs syndicats) se trouvaient relativement isolées. Par contre,  c’était le lieu toutes les forces bourgeoiso-staliniennes étaient ramassées : en plus de l’ambiance générale bourgeoise et de la Préfecture de police, ce quartier comprenait, d’une part, le siège du gouvernement de la Généralité avec ses « mozos » ; d’autre part, celui de toutes les organisations staliniennes.

C’est donc sur ce quartier que les staliniens firent concentrer tous les efforts. Mozos, gardes nationaux et d’assaut, fascistes de l’Estat Catala dressèrent des barricades pour tenter d’assiéger et d’emporter les sièges des organisations ouvrières, notamment le grand immeuble siège la C.N.T. Nulle part, ils n’y réussirent; la défense ouvrière ne céda sur aucun point (3).

On peut donc résumer la bataille en disant que, durant ces deux jours, la C.N.T. fut la maîtresse absolue et unique des neuf dixièmes de Barcelone, et que, dans le dixième restant, elle ne cessa pas un moment de dominer la situation.

Elle domina la situation, mais malgré l’importance politique considérable de ce quartier sont concentrés tous les pouvoirs politiques de Barcelone et de la Catalogne, elle se contenta de la dominer.

Nulle part, la C.N.T. et la F.A.I. n’y passèrent à l’attaque; à aucun moment, elles n’y entreprirent la moindre action offensive (4).

La C.N.T. et la F.A.I. (5) n’avaient cependant qu’un mot à dire pour que, par dizaines de mille, si ce n’est par centaines de mille, les ouvriers de Barcelone, qui n’attendaient que ce mot, quittent leur quartier ils n’avaient plus rien à faire, et descendent en armes sur le centre pour balayer les quelques centaines de fascistes, gardes et staliniens qui y tenaient la rue: la C.N.T. et la F.A.I. n’avaient qu’un geste à faire pour que les six tanks qui étaient venus prendre position derrière l’immeuble de la C.N.T. et qui demeurèrent sans bouger durant toute la lutte, laissant même construire des barricades à quelques centaines de mètres sans intervenir se missent en branle et obligent à la fuite les occupants des barricades; la C.N.T. et la F.A.I. n’avaient qu’un ordre à donner pour que les canons de 75, qu’on avait amenés dans un quartier ouvrier pour mettre à la raison des »gardes réfugiés dans un cinéma qui avaient fait un moment mine de résister, viennent prendre position place de la Catalogne ou sur la via Durruti; enfin, s’il avait fallu en venir là, un coup de téléphone et les gros canons de Montjuich démolissaient les citadelles de l’ennemi : le palace de l’Hôtel Colon, siège de l’Internationale communiste et la Préfecture de police.

Les forces dont disposait, à Barcelone me, la C.N.T., étaient donc dix fois plus que ce qui était nécessaire pour faire régner l’ordre l’ordre révolutionnaire et ouvrier. Et elles auraient presque entièrement suffi, à elles seules, à battre les forces que Valence aurait pu envoyer (6).

Si ces forces pourtant n’avaient pas suffi, la C.N.T. pouvait disposer d’une réserve très importante : les troupes du front d’Aragon.

Le front d’Aragon, c’est-à-dire le front qui s’étend depuis la frontière française jusqu’au nord de Teruel, soit sur une longueur de quelque 300 kilomètres, et dont les trois quarts au moins des troupes qui le garnissent sont sous le contrôle et l’autorité morale de la C.N.T.

Dès le début des événements, les nombreuses autos-mitrailleuses disponibles de ce front furent alertées, prêtes à partir pour Barcelone; les commandants des compagnies au repos eurent l’ordre de ne pas s’éloigner du poste téléphonique pour pouvoir rassembler leurs compagnies aussi vite que possible et, vers la fin de la bataille, alors que policiers et staliniens continuaient à tirer malgré la cessation du feu ouvrier, une compagnie au repos, que je connais bien, et qui ne fut sans doute pas la seule, partait, un beau soir en cars, dans la direction des lignes, sous le prétexte d’un quelconque coup de main, en réalité pour pouvoir se diriger en sens contraire au premier signal: mais le signal qui vint fut celui de rentrer se coucher.

Depuis le premier coup de feu jusqu’au dernier, les comités régionaux de la C.N.T. et de la F.A.I. n’ont jamais, en effet, donné qu’un seul ordre, un ordre qu’elles ont donné sans discontinuer, par radio, par la presse, par tous les moyens : l’ordre de cesser le feu! Et pour que cet ordre pût être plus facilement exécuté, non seulement les comités se refusèrent à toute action offensive, mais ils se limitèrent à la plus stricte défensive, n’hésitant pas à laisser l’ennemi maître de la rue, à quelques centaines de mètres à peine de leur siège, n’hésitant pas à faire remettre en liberté, sans compensation, leurs pires ennemis, tels un député de l’Estat Catala, dès qu’ils apprenaient que des forces ouvrières s’en étaient emparés.

D’une part, donc, la supériorité militaire de la C.N.T. s’avéra, en ces journées, éclatante, mais, d’autre part, la C.N.T. refusa, à tout moment, d’employer cette supériorité pour s’assurer la victoire.

Avant tout, pas la victoire !

C’est que, en effet, ce que, avant tout, ne voulait pas la C.N.T., c’était remporter la victoire. La C.N.T. était prête à tout, à tous les abandons, à tous les renoncements, à toutes les défaites, à condition de ne pas avoir la victoire.

Pourquoi cela ?

Parce que, après avoir remporté une victoire militaire, une victoire de force, sur le bloc bourgeoiso-stalinien, après avoir vaincu au cours d’une bataille de rues ses alliés ou soi-disant alliés de la veille, les Companys, les Dencas, les Antonov, elle n’avait plus alors d’autre alternative que de prendre le pouvoir, le prendre seule et officiellement.
Or, fidèle à la politique qu’elle a obstinément suivie depuis le 19 juillet. la C.N.T. ne veut pas être, ouvertement, au pouvoir.

A maintes reprises, elle aurait pu prendre en Catalogne tout le pouvoir sans tirer le moindre coup de fusil; tout comme Karolyi le fit, il y a bientôt vingt ans, à Bela Kuhn, Companys offrit à la C.N.T., à plusieurs reprises, de lui remettre le pouvoir. La C.N.T. a toujours refusé. Bien plus, on peut dire que toutes les concessions que la C.N.T. a fait aux bourgeois au cours de ces neuf mois,
y compris celle d’entrer au gouvernement, lui ont été dictées par la crainte que la bourgeoisie ne quitte le pouvoir.

Pourquoi cette crainte du pouvoir?

La raison « officielle » si l’on peut dire, que donnèrent pour justifier la politique du Cessez le feu! les deux ministres madrilènes Garcia Oliver et Federica Montseny arrivés en toute hâte à Barcelone aux premiers coups de feu et dont l’intervention fut décisive pour faire adopter cette politique, par suite de la haute autorité qu’ils possèdent dans les milieux anarchistes (7) est la suivante : des navires de guerre anglais et français viennent d’entrer dans le port de Barcelone; si nous devenons les maîtres de la ville, si Barcelone tombe au pouvoir des « anarchistes », ces navires bombarderont Barcelone.

Sous cette forme, la raison donnée est ridicule; elle n’est évidemment qu’un prétexte grossier destiné à faire effet, et inventé pour les besoins de la cause.

L’arrivée de navires anglais et français avait rien d’extraordinaire. Dès qu’il se produit des troubles quelque part, il arrive des navires étrangers « pour protéger les nationaux ». Il en fut ainsi à Barcelone même le 19 juillet; il en est ainsi lors de n’importe quelle «révolution », que ce soit en Amérique du Sud, en Amérique Centrale ou ailleurs, mais les navires se contentent toujours d’embarquer ceux de leurs nationaux qui veulent s’en aller, ou tout au plus de débarquer quelques fusiliers qui vont prendre position au Consulat. Manifestement il en aurait été deme à Barcelone, même si la F.A.I. avait arboré le drapeau noir sur le Palais de la Généralité. Il était psychologiquement et politiquement impossible à l’Angleterre ou à la France de bombarder Barcelone ou d’y procéder à une quelconque occupation militaire, quel que soit le régime qui s’y fût installé, étant donné la politique que ces deux pays ont proclamée à l’égard des événements d’Espagne et étant donné que les événements n’étaient en rien dirigés contre les Anglais ou les Français.

Seule contre tous

Mais si la raison donnée sous cette forme est qu’un prétexte, elle révèle néanmoins très clairement la cause pour laquelle les organisations ouvrières de Catalogne refusent si obstinément le pouvoir, la cause pour laquelle elles ont préféré cette fois la défaite plutôt que la victoire : cette cause, c’est la crainte de l’étranger.

La C.N.T. n’a qu’un mot à dire pour être la puissance régnante de Catalogne; ni en Catalogne, ni dans le reste de l’Espagne, il n’est de force suffisante pour l’en empêcher, mais pourra-t-elle se maintenir contre une Europe toute entière coalisée contre elle?

A cette question, la C.N.T. jusqu’à présent a cru devoir répondre par la négative.

Pour le moment, l’Espagne républicaine, c’est-à-dire la coalition bourgeoiso-stalino-ouvrière a contre elle la presque totalité des forces européennes : ouvertement contre elle, les Etats allemand, italien et portugais, plus hypocritement, mais aussi fermement, les Etats anglais et français, et aussi, naturellement, le capitalisme de tous les pays. Elle n’a pour elle que l’État russe (centre les mains duquel elle est entièrement pour ce qui concerne les armes », me confirmait encore récemment un camarade bien placé pour le savoir), et les prolétariats de certains pays comme ceux d’Angleterre et de France.

Avec une Espagne républicaine séparée de la bourgeoisie et du stalinisme, non seulement l’intervention indirecte de la France et de l’Angleterre se transforme en une intervention presque aussi ouverte que celle des pays fascistes, mais l’État russe passe dans le camp ennemi et les prolétariats de France et d’Angleterre, eux-mêmes, vont aussi plus ou moins au camp ennemi, soit par engouement pour le stalinisme, soit par dévotion pour le parlementarisme.

La C.N.T. maîtresse de l’Espagne, ou de certaines régions de l’Espagne, cela signifie pour l’Espagne ou pour ces régions un isolement total. Isolement militaire, diplomatique, et peut-être le plus grave de tous isolement économique. Dans ces conditions comment tenir?

Car la situation serait autrement difficile que celle de la Russie lors du blocus. Pour l’immense Russie, à cheval sur l’Europe et l’Asie, en face d’une Europe épuisée par 4 ans de guerre et dans laquelle de grands peuples vaincus cherchaient désespérément un appui, résister à l’Europe était un jeu d’enfants, à côté de ce que ce serait pour la Catalogne.

Il y a donc un risque considérable à courir. Jusqu’ici la C.N.T. a refusé de courir ce risque. C’est tout le secret de la politique suivie par elle depuis le 19 juillet, tout le secret de son refus de donner aux 4 et 5 mai les ordres qui eussent assuré sa victoire.

LE PRÉSENT
La C.N.T. a perdu le pouvoir.

Ayant donc préféré la défaite au pouvoir la C.N.T. a subi une grave défaite politique Pour se rendre compte de son ampleur, pour vérifier que pour le moment tout au moins, la C.N.T. a bien perdu tout pouvoir politique, rien ne vaut de regarder les rues de Barcelone et de les comparer avec ce qu’elles étaient.

Durant les premiers mois de la révolution, tout Barcelone était rempli d’ouvriers en armes; par la suite, cela se tassa et l’on ne vit plus en armes que ceux chargés d’une fonction, mais c’étaient toujours des ouvriers. Aujourd’hui (sauf peut-être dans quelques quartiers exclusivement ouvriers, et encore je ne peux l’assurer) plus un seul ouvrier en armes: uniquement des gardes d’assaut, des gardes d’assaut avec le fusil, des gardes d’assaut à tous les coins de rue, comme aux plus beaux jours de la dictature bourgeoise.

Plus caractéristique est peut-être encore l’aspect des civils. D’abord, cette tenue exclusivement ouvrière d’un chacun, que je signalai en août, et qui était presque autant encore la règle en février, a presque complètement cédé la place, dans les quartiers du centre, à la tenue bourgeoise, petite-bourgeoise pour le moins. En outre, fait plus frappant encore : le rouge et le noir ont presque totalement disparu. Avant mai, chacun se faisait honneur d’arborer les couleurs de la C.N.T. : insigne, foulard, jugulaire de casquette, on avait quelque chose de rouge et noir.

Ceux qui ne l’avaient pas arboraient le rouge des staliniens ou du P.O.U.M. Aujourd’hui, par contre, sont rares ceux qui ont le courage de porter l’insigne de la C.N.T.; en dehors des bâtiments des syndicats, on ne voit nulle part pendre le drapeau rouge et noir; et, quant aux foulards et casquettes, ce qui était le plus répandu, car, après tout, ce n’était qu’une affirmation de « sympathie », on n’en voit plus du tout.

L’homme moyen, celui qui est toujours prêt à se ranger du côté du pouvoir, n’ose plus se ranger, ouvertement du moins, du côté de la C.N.T. : preuve que la C.N.T. n’est plus au pouvoir.

mais elle reste la force.

La C.N.T. n’est plus au pouvoir, mais, fait fondamental : elle reste la force. Elle avait au 4 mai la supériorité militaire; cette supériorité, elle l’a toujours; elle reste donc la force.

Chacun s’en rend bien compte, et l’homme de la rue, et le Gouvernement.

L’homme de la rue.
Regardez en effet ces passants dont je viens de parler. Ils ne portent plus le rouge et le noir, c’est entendu, mais ils ne portent pas le rouge non plus. Avant mai, bien que ce fût le rouge et le noir qui fût de beaucoup le plus répandu, vous voyiez tout de même pas mal de rouge, au moins dans les quartiers du centre. Eh bien, ce rouge a maintenant autant disparu que le rouge et noir. On n’ose pas plus arborer la couleur du vainqueur que celles du vaincu. Pour quelle raison, si ce n’est qu’on sent que le vaincu est encore fort, le plus fort? Et puis peut-être aussi parce que c’est lui qui conserve la sympathie. Voyez en effet, au matin, le journal que le passant, a en mains : ça continue à être, pour l’énorme majorité, Solidaridad Obrera, le quotidien confédéral.

Ce que sent l’homme de la rue, le gouvernement le sent aussi.

La perte du pouvoir par la C.N.T. a signifié pour elle la perte d’importantes fonctions dans ce qui constitue essentiellement le pouvoir : la police. Elle a perdu le contrôle de la frontière dans la région de Puigcerda, qu’elle assumait jusque-là à peu près exclusivement; les comités ouvriers de quartier ont vu leur contrôle de la rue et des routes rendu très difficile ou impossible; au ministère catalan de la police, la C.N.T. n’a plus aucun poste; cependant le gouvernement n’a pas encore osé toucher, jusqu’au moment j’écris, à l’organe ouvrier de police le plus important : les « patrouilles de contrôle » de Barcelone.

Les « patrouilles de contrôle » sont ce corps de police que la classe ouvrière créa au lendemain du 19 juillet, pour remplacer la police d’Etat, alors presque complètement inexistante. Depuis lors, on a « légalisé » ces patrouilles : on les a incorporées dans la police d’État, mais c’est une incorporation purement formelle; les patrouilles restent une police ouvrière, fonctionnant en fait exclusivement sous le contrôle de la C.N.T., ou, plus précisément de la F.A.I.

Pour comprendre exactement quelle nature de force et quelle puissance elles représentent, rien ne vaut que de les avoir vu défiler un certain dimanche de février dans une manifestation organisée contre la C.N.T. et que celle-ci, avec ce merveilleux à-propos dont elle sait si souvent faire preuve, transforma en une manifestation de la C.N.T. C’était un défilé « militaire » : la délégation des patrouilles de contrôle défila, derrière un immense drapeau noir, en ordre, mais avec une affectation marquée de ne pas marcher au pas, et portant, « ainsi qu’un manche à balai », dirait un sergent l’armée française, de redoutables mitraillettes. Le contraste était saisissant avec les gardes d’assaut et nationaux, qui suivaient, marchant au pas de l’oie, se frappant le cœur à chaque pas d’un geste imbécile, et munis de longs fusils, que les mitraillettes des patrouilles auraient surclassé considérablement dans un combat de rues.

La première chose qu’aurait donc fait un État fort, après les journées de mai, c’eût été de désarmer et de dissoudre (8) les patrouilles de contrôle. Or, on a simplement parlé, avec insistance il est vrai, de le faire; les aboyeurs staliniens ont donné de toute leur voix, mais jusqu’ici le gouvernement se contente de négocier avec la F.A.I. à ce sujet.


L’étendue de la collectivisation

Enfin, il y a un autre fait, d’une importance sociale fondamentale, qui montre combien la C.N.T. reste forte.

Toute contre-révolution politique n’a qu’un but et qu’une raison d’être : réaliser une contre-révolution économique et sociale. L’actuelle contre-révolution espagnole ne fait pas exception: elle a pour but d’enlever aux travailleurs leurs conquêtes économiques, en leur enlevant les entreprises dont ils se sont emparés depuis le 19 juillet. Or, si la coalition bourgeoiso-stalinienne a bien déclenché, dès le lendemain de sa victoire, toute une campagne de presse contre les secteurs qui lui ont semblé les plus vulnérables de la collectivisation, ça s’est jusqu’à présent borné : on n’a point encore osé toucher sérieusement aux propriétés ouvrières.

La classe ouvrière et la C.N.T. sont, aujourd’hui comme avant le 4 mai, les maîtresses de fait de toute la vie économique de Catalogne et d’Aragon.

C’est une chose dont on ne se rend pas bien compte eu France, l’on est obnubilé, comme c’est assez naturel, par les événements politiques et militaires : la Révolution Sociale, c’est-à-dire l’expropriation de la bourgeoisie au profit des travailleurs, le passage des moyens de production des mains des capitalistes dans celles des prolétaires, est non seulement commencée, mais presque achevée, en Catalogne et dans les provinces voisines.

Ce passage s’est effectué, non sous la formule saint-simonienne de l’étatisation, mais sous la forme proudhonienne et bakouninienne de la «collectivisation». C’est-à-dire que les entreprises enlevées aux capitalistes ont été mises entre les mains d’associations ouvrières collectivités »), qui les gèrent sous le contrôle des syndicats.

Or, presque tout, aujourd’hui, est « collectivisé»

D’autre part, presque tout ce qui est collectivisé le fut par la C.N.T. et fonctionne sous le seul contrôle du syndicat de la C.N.T. parce que la plupart du temps c’est le seul syndicat ouvrier existant, l’U.G.T. ne groupant en Catalogne, sauf en quelques rares corporations, que des artisans et des patrons.

Pour apprécier l’étendue de la collectivisation il suffit de regarder comment l’on vit à Barcelone.

CNT-tram
Vous descendez à un hôtel : il y a 9 chances sur 10 pour qu’il soit collectivisé; vous allez au restaurant : il est collectivisé; vous allez prendre le café au bar : c’est un bar collectivisé; vous achetez, un journal : il est à la collectivité de ceux qui le font : journalistes et typos; allez vous faire couper les cheveux : ce sera obligatoirement dans un établissement collectivisé, car chez les coiffeurs, la collectivisation est totale (dans ce cas, on dit que l’industrie considérée a été « socialisée ); vous voulez vous faire faire un costume : les tailleurs collectivisés vous présentent leurs étalages; si vous allez faire des emplettes dans un grand magasin, il est, bien entendu, collectivisé; cependant, ici, une différence : vous verrez figurer les initiales de l’U.G.T. à côté de celles de la C.N.T., la collectivisation fonctionnant sous le contrôle des deux syndicats (les employés de magasins n’ont-ils pas toujours eu en tous pays des goûts aristocratiques!); si vous prenez un taxi, il sera obligatoirement de la C.N.T., un omnibus, un tram, le métro, vous serez toujours dans une entreprise collectivisée; enfin, si le soir, vous allez au spectacle, quel que soit celui-ci, cinéma, théâtre ou dancing, vous serez obligatoirement dans un établissement collectivisé.

Entreprises collectivisées vous ne devrez d’ailleurs pas être étonné de retrouver l’ancien patron. Celui-ci a, en effet, accepté la plupart du temps la collectivisation, et il continue à travailler dans son ancienne affaire; mais il y travaille comme un simple employé, avec le salaire des autres employés.

Ce qui est vrai pour ces entreprises généralement petites ou moyennes auxquelles a affaire directement le consommateur, l’est également, bien entendu, pour les grosses entreprises productrices. Le textile et la mécanique, les deux grandes industries de la Catalogne sont, en très grande part, collectivisées, et, pour le reste, placées sous le contrôle ouvrier (9). Quant à l’industrie du bois, elle est totalement collectivisée, depuis l’abatage des arbres jusqu’aux travaux d’ébénisterie les plus fins.

Mais, pas seulement l’industrie est collectivisée; l’est aussi et le fait est capital l’agriculture.

Dans la partie de l’Aragon occupée par les troupes républicaines, il n’est pas un village qui ne possède sa « collectivité », collectivi libre qui comprend parfois tous les habitants du village, et parfois un certain nombre seulement.

Les membres de la « collectivité » travaillent en commun leurs terres mises en commun, ainsi que celles enlevées aux propriétaires fascistes, et ils touchent une rémunération journalière commune.

Dans le Levant, c’est-à-dire sur ces magnifiques huertas de la côte de Valence, la gion la plus riche d’Espagne et l’une des plus riches du monde, la collectivisation agricole est également très poussée. C’est dans la campagne catalane qu’elle le serait peut-être le moins (10).

Ces collectivités marchent très bien. Certes, pour porter un jugement sûr, il faudrait pouvoir en juger de l’intérieur, y avoir vécu. Mais dans la mesure l’on peut juger de l’extérieur, du point de vue du consommateur, les résultats sont excellents. J’avais signalé en août dernier combien les services publics de Catalogne fonctionnaient bien; neuf mois après, il continue à en être de même, avec cette différence que le matériel est plus moderne, de nouveaux omnibus, des taxis neufs ayant été mis en service. N’en déplaise à nos bourgeois et à nos bureaucrates ouvriers embourgeoisés, l’électricité gérée par les ouvriers continue à fonctionner sans panne et sans baisse de tension, l’hôtel est aussi propre qu’avant la collectivisation, sa cuisine aussi bonne, étant entendu qu’elle est soumise aux restrictions de guerre : deux plats seulement et un seul morceau de pain.

Les grands magasins collectivisés regorgent d’acheteurs, les vendeurs continuent à y être aimables, et la « sastreria confédéral » vous fait en 48 heures un complet impecable (11).

Quant à la collectivisation agricole, ses effets en Aragon se traduisent par les chiffres suivants : les surfaces ensemencées ont, au total, augmenté de 25 à 30% par rapport a l’an dernier, et la récolte de betteraves, dont nous avons naguère indiqué toute l’importance pour cette province, dépassera de loin tous les records.

C’est cette œuvre magnifique que la contre-révolution se propose de détruire. Cependant, ainsi que je l’ai dit, on n’en est guère encore qu’aux travaux d’approche; déjà, pourtant, en certains villages de Catalogne, les staliniens ont fait irruption après les journées de mai, occupant les locaux de la collectivité et clarant que «la collectivité c’était fini», que les terres devaient retourner à leurs anciens propriétaires.

Pour ce qui est de l’industrie, l’offensive a lieu par un moyen plus détourné. On ne parle pas encore de rendre les entreprises à leurs anciens propriétaires, mais on veut les donner à l’État (c’est-à-dire à la bourgeoisie en tant que classe). Le grand mot d’ordre bourgeoiso-stalinien, à l’heure actuelle, est de « nationaliser», c’est-à-dire étatiser ou municipaliser les entreprises actuellement collectivisées. Et c’est ainsi que la C.N.T. a déjà consentir, en principe du moins, à la « nationalisation » des chemins de fer, le syndicat de la C.N.T. est en minorité par rapport à celui de l’U.G.T., et des usines travaillant pour la guerre; cependant cette nationalisation n’est pas encore, croyons-nous, réalisée dans les faits.

Plus grave encore serait la municipalisation des transports publics de Barcelone, question sur laquelle concentrent actuellement tous leurs efforts, bourgeois de l’Esquerra catalane et staliniens du P.S.U., mais à laquelle la C.N.T. résiste vigoureusement.

L’AVENIR


Ainsi, malgré sa victoire de mai, la bourgeoisie a été impuissante à supprimer d’un trait de plume, ce dont le maintien est cependant pour elle un arrêt de mort : la collectivisation. Elle ne peut tenter que de la grignoter.

Grignotage insignifiant jusqu’ici, mais en sera-t-il toujours de même!

La réponse à cette question dépend toute entière de celle à donner à cette autre : qui conservera la force? Car s’il est un point sur lequel Marx avait cent fois raison contre Proudhon, c’est bien celui-ci : que, sans le pouvoir politique, aucune conquête économique ne peut se réaliser, ni subsister. Sans le pouvoir politique, c est-à-dire, sans la force, la force brutale, la force militaire.

Si puissamment enraciné que soit dès maintenant le système de la collectivisation dans la vie ouvrière et paysanne de Catalogne et d’Aragon, ce système sera détruit en moins de rien le jour la C.N.T. n’aura plus la force. La seule raison pour laquelle on n’ose guère encore y toucher est que, le 4 mai, la C.N.T. a montré sa force. Que cette force disparaisse, et la collectivisation disparaîtra du même coup.

Or, la question : la C.N.T. conservera-t-elle sa force, dépend elle-même de cette autre, qui est aujourd’hui la question fondamentale, cruciale, de la révolution espagnole : la C.N.T. conservera-t-elle ses armes?

Les armes de l’intérieur

Au lendemain des journées de mai, le gouvernement Largo Caballero publia un ordre sur la détention des armes assimilant toute détention d’armes autres que les armes de poche, à un acte de complicité avec l’ennemi, et la punissant des mêmes peines. Cet ordre fut naturellement repris pour son compte par le gouvernement contre-révolutionnaire de Negrin, qui s’efforce par tous moyens de le mettre à exécution.

Y parviendra-t-il? toute la question est là.
Ce n’est un secret pour personne que la C-N.T., qui n’a pas un seul moment perdu de vue qu’il lui faudrait un jour en découdre avec ses soi-disant alliés de l’antifascisme, s’est assuré des armements très importants.

Qu’une part de ces armements soit saisie par le gouvernement ou même lui soit remise proprio motu par des organisations ouvrières, afin de ne pas donner publiquement l’impression qu’on s’oppose délibérément aux ordres du gouvernement, cela a déjà eu lieu et continuera à avoir lieu; le gouvernement publie d’ailleurs à grand tapage et presque quotidiennement les quantités d’armes, de munitions, etc. qu’il recueille. Mais les chiffres qu’il publie, si impressionnants qu’ils soient, paraissent bien n’être qu’assez faibles par rapport aux « existants ». Ce qui importe, ce sont les gros stocks : les gros stocks de fusils et de mitrailleuses, les stocks de tanks et de canons.

Si la C.N.T., si les organisations syndicales, si la F.A.I., si les ouvriers de Barcelone se laissent enlever ces stocks, il n’y a pas de doute : c’en est fait de la Révolution. Lénine l’avait fort bien vu dans son étude sur l’Etat et la Révolution : la Révolution, c’est, le peuple en armes; le jour le peuple est désarmé, il n’est plus de Révolution possible. 

Chacun d’ailleurs s’en rend parfaitement compte : et la C.N.T., et le gouvernement.

Les armes du front

Une question connexe à celle de l’armement du prolétariat est celle du front d’Aragon.

Comme il a été indiqué plus haut, les trois quarts au moins des troupes de ce front (sans compter une grande quantité des troupes des autres fronts) sont acquises à la C.N.T. Elles constituent donc une réserve armée disponible pour le prolétariat. Pour désarmer totalement le prolétariat, il faut faire disparaître cette réserve. C’est à quoi s’emploie également le gouvernement.

Les moyens employés diffèrent naturellement de ceux employés pour les ouvriers de Barcelone. On ne peut songer à enlever leurs armes aux soldats du front; le seul désarmement qu’on peut tenter est un désarmement moral, en les enlevant à l’autorité morale des organisations ouvrières pour les incorporer, corps et âme, dans l’armée de l’État. C’est le but de toutes les campagnes sur le « commandement unique», la « militarisation», la nécessité d’une « armée populaire nationale », etc., toutes choses que les benêts ont pris
pour des questions techniques militaires, alors qu’il s’agissait avant tout d’une question politique, d’une question de classes : le prolétariat conservera-t-il son armée, ou bien celle-ci deviendra-t-elle l’armée de l’État et de la bourgeoisie?

La question est posée depuis longtemps, et ce n’est pas d’aujourd’hui qu’a été décrétée la «militarisation » des milices. Mais, en fait, la militarisation jusqu’à ces derniers temps, n’était qu’un mot. C’est pourquoi le gouvernement de Valence a saisi l’occasion des événements pour s’emparer du ministère catalan de la guerre jusqu’alors occupé par un légué de la C.N.T., et installer à sa place un général madrilène. Il s’agit grâce à lui d’activer la « militarisation », c’est-à-dire la suppression de l’armée du prolétariat.

Comment tente-t-on d’y parvenir? Jusqu’à ces derniers temps la militarisation consista surtout à changer les noms. Les « centuries » formèrent des « compagnies », et les « colonnes » des «divisions». Les centuries portaient un nom qui rappelait souvent celui du syndicat qui les avait formées (centurie des «Artes Graficas » constituée par les syndicats du Livre, centurie de la « Madera » constituée par le syndicat du Bois, etc.).

Mauvais, ce souvenir du lien corporatif : les compagnies n’ont plus que des numéros. Aux nouvelles divisions, on laissa d’abord un nom : division Durruti, division Ascaso, division Macia, etc., mais on le leur a récemment supprimé; elles n’ont plus droit également qu’à un numéro.

Même changement dénomination pour les gradés : les « délégués de compagnies » devinrent des capitaines, les « délégués de mains » des caporaux d’escouade, etc.

Tout cela n’est pas bien grave. Une chose plus importante : les galons. Dans les milices, les gradés ne portaient naturellement pas de galons; mais si un «délégué de compagnie »peut se passer de galons, en est-il de même d’un capitaine? Dans les milices militarisées les gradés eurent droit aux galons, et c’est ici qu’une première fissure de l’armée prolétarienne se fit quelque peu sentir.

Si, dans certaines unités était solidement ancré l’esprit ouvrier et anarchiste, le galon resta aussi inconnu après la militarisation qu’avant, si le capitaine aussi bien que le caporal continuèrent à ne pas porter de galons, et à rester les bons camarades de toujours, si même certains militaires professionnels pourvus de hauts commandements jugeaient prudent d’enlever leurs galons lorsqu’ils venaient rendre visite à ces unités, par contre il y eut des compagnies, acquises cependant en principe à la Révolution, l’on vit apparaître et même se généraliser les galons. La vanité est,, si forte! Ajoutons cependant que maintes fois, ces galons, après être apparus, disparurent. Il suffisait qu’une compagnie à galons se trouve fréquenter quelque peu, au hasard d’un cantonnement, une compagnie sans galons, pour que les galons disparaissent. Puissance de l’exemple! Par ailleurs, qu’un chef porteur de galons soit remplacé par un chef sans galons, et l’on voyait aussitôt disparaître les galons des subordonnés.

Misère humaine!
Demain, on sera peut-être en présence d’un danger plus grave.

Jusqu’ici, et bien que devenus «soldats», les miliciens touchent tous la même solde, quel que soit leur grade; «officiers», «sous-officiers» mangent le même rata et touchent la même paie que le 2e classe : 10 pesetas par jour. Or, il est question de remplacer cette solde unique par l’échelle des soldes de la vieille armée avec les différences considérables que celle-ci comporte selon le grade. Les sergents, les capitaines, les généraux de la C.N.T. et de la F.A.I. auront-ils le courage de s’opposer avec toute l’énergie nécessaire à une mesure qui doit leur apporter personnellement des avantages considérables? Danger redoutable, mais dont rien n’autorise à penser qu’il ne sera pas surmonté.

Ainsi donc, la force de la C.N.T. qui repose actuellement toute entière sur ces deux éléments : l’armement des travailleurs de l’usine et des champs d’une part, les milices d’Aragon d’autre part, se trouve menacée par deux dangers : un danger matériel menace sa force armée de l’intérieur : l’enlèvement des armes un danger moral menace sa force armée du front : devenir une armée mercenaire.

Ce n’est qu’en surmontant ces deux dangers que la C.N.T. pourra rester la force, et que la contre-révolution, sera, de ce fait, dans l’impossibilité de progresser.

Vues d’avenir de la C.N.T.


Cette situation ne peut cependant durer. La C.N.T. ne peut pas rester indéfiniment la force sans occuper le pouvoir; que dis-je! en acceptant volontairement d’être frappée par le pouvoir. La révolution ne peut pas tolérer indéfiniment la contre-révolution.

Une défaite politique, alors qu’on a fait la preuve qu’on pouvait avoir une victoire militaire, peut se supporter une fois, mais pas deux. Après une seconde aventure de ce genre, la C.N.T. ne conserverait sûrement pas sa force car ce serait alors les hommes même qui lui manqueraient : elle perdrait ses adhérents et son crédit.

Cependant, lorsque la question de force va à nouveau se poser sous une forme aiguë et personne à Barcelone ne doute qu’elle ne s’y repose à brève échéance la C.N.T. va se retrouver devant le même dilemme : écraser ses adversaires et prendre seule et officiellement le pouvoir, avec l’isolement international que cela comporte, ou s’incliner volontairement devant l’ennemi. L’avenir de la volution espagnole dépend donc essentiellement de ce point : le cours des événements politiques, diplomatiques et militaires d’Europe, permettra-t-il dans un avenir proche à la classe ouvrière de Catalogne de prendre le pouvoir et d’organiser définitivement la volution Sociale, sans trop risquer que son isolement au milieu du monde capitaliste ne lui soit fatal?

C’est pourquoi la politique poursuivie par la C.N.T., en partie consciemment, en partie sous la poussée des faits, semble bien être de louvoyer, atermoyer. reculer, dans l’attente d’événements qui lui permettraient de faire usage de sa force, sans craindre une attaque extérieure trop massive à laquelle elle ne pourrait résister.

Je ne pense pas, ici encore, révéler un secret en disant que les événements qu’elle sirerait le plus seraient ceux qui lui permettraient de constituer un nouvel Etat ibérique, séparé du reste de l’Espagne, ou tout au moins doté d’une très large autonomie.

Non pas que la C.N.T. soit séparatiste pour des raisons patriotiques ou nationales; au contraire, elle s’est toujours élevée contre le catalanisme et elle n’a pas changé d’avis, mais elle est séparatiste pour des raisons sociales. Les dirigeants de la C.N.T. estiment en effet, à tort ou à raison, que celle-ci n’est pas assez forte pour établir le socialisme dans l’Espagne entière; au contraire, et compte tenu toujours bien entendu de la situation extérieure, ils estiment qu’ils sont à même de l’instituer facilement en Catalogne, en Aragon et même dans le Levant.

En Catalogne ils sont, en effet, comme l’on sait, la seule organisation ouvrière digne de ce nom; en Aragon, sous l’impulsion de Durruti qui eut ce coup de génie de faire immédiatement la Révolution agraire dans chaque village ses colonnes entraient, la C.N.T. a les paysans avec elle; dans le Levant enfin les derniers événements ont mis tout particulièrement en évidence l’accord Politique de la C.N.T. avec l’U.G.T., et par suite leur commune maîtrise du pays.

L’U.G.T. est en effet une organisation dont la. composition et la politique varient considérablement selon les provinces (12). En Catalogne, l’U.G.T. est une organisation de composition petite-bourgeoise créée par les staliniens depuis le 10 juillet et elle est entièrement sous leur domination; aux Asturies c’est 1 inverse, l’U.G.T. y est nettement anti-stalinienne : à un congrès tout récent, deux listes étaient en présence, une liste socialiste et une liste communiste, la première fut élue à une écrasante majorité; c’est ce qui explique qu’aux Asturies U.G.T. et C.N.T. marchent en complet accord, ayant signé entre elles il y a déjà longtemps un pacte d’alliance très étroit.

Or, dans la région de Valence (Levant), la situation évolue à grands pas, semble-t-il, vers ce qu’elle est aux Asturies. C’est l’U.G.T. du Levant qui a été le principal soutien de Caballero dans son conflit avec les staliniens lorsque ceux-ci, jugeant qu’il n’avait pas été assez loin contre les ouvriers de Barcelone, l’obligèrent à démissionner.

Cette attitude de l’U.G.T. du Levant n’est pas fortuite; elle n’est pas due à l’attachement à un homme, elle est la conséquence d’une politique. Le Levant est, comme l’on sait, avant tout, une région agricole, la plus riche d’Espagne; Valence n’est pas, comme Barcelone, une ville industrielle, ce n’est qu’un immense marché agricole. Ce qui compte dans le Levant c’est donc le problème de la terre; l’organisation ouvrière fondamentale est celle des travailleurs de la terre. Or, le syndicat des travailleurs de la terre de l’U.G.T. en cette province a sur le problème de la terre exactement la même position que la C.N.T. : en opposition complète avec les staliniens et la fraction de l’U.G.T.

qui est sous leur contrôle, grands défenseurs de la propriété privée et adversaires acharnés de la collectivisation, l’U.G.T. du Levant est un partisan déterminé des collectivités agricoles, et c’est de concert avec la C.N.T. qu’elle a procédé aux collectivisations sur une très large échelle dans toute la région.

Cet ancien royaume d’Aragon, sur lequel nous avons à plusieurs reprises autrefois appelé l’attention, avec ses trois grandes régions de l’Aragon, de la Catalogne èt du Levant, Possède donc maintenant à nouveau une certaine unité sociale, provenant des aspirations communes et de la politique commune de ses travailleurs, ceux des villes et ceux des champs.

Il semble qu’au fur et à mesure que les faits se précisent, la C.N.T. prend de plus en plus conscience de cette unité, et que sa volonté est de la réaliser en faisant de ces trois provinces la patrie commune du socialisme libertaire.

Y parviendra-t-elle? Cela dépendra je le répète une dernière fois, et ce sera ma conclusion ni de la C.N.T., ni de l’Espagne, mais d’une conjoncture internationale favorable qui permette aux travailleurs de ces pays de défier toute l’Europe : la finance de Paris et de Londres, le fascisme de Rome et de Berlin, l’impérialisme de Moscou.

R. LOUZON.

Notes:

(1) Un exemple entre cent de ces incidents. Du fait de la difficulté des approvisionnements, certaines denrées, le pain notamment, sont rationnées à Barcelone, d’où des queues aux portes des magasins. Pour le bon ordre de ces « queues», les « patrouilles de contrôle », organe de police prolétarien qui était chargé de la police des queues, avaient établi des cartes. La police d’État en établit aussitôt d’autres. Bien entendu, les patrouilles de contrôle ne reconnaissent que les leurs. D’où, de constants incidents. Le plus grave eut lieu un jour de février: une femme vient, avec une carte de la police d’État, accompagnée d’un garde d’assaut; celui-ci exige qu’on tienne compte de la carte de cette femme. Bagarre. Le garde d’assaut est tué. A son enterrement, gardes d’assaut et gardes nationaux assistent en foule. Une manifestation a lieu dans les locaux mêmes de la police contre Aurelio Fernandez, délégué de la C.N.T. dans le ministère de la police, et ce dernier est obligé de démissionner.

(2) En Espagne, les téléphones étaient complètement indépendants des Postes et Télégraphes, car ils ont fait l’objet d’une concession qui fut donnée par Primo de Rivera au grand trust américain, l’American Telegraph et Telephone C°; ils constituaient donc une exploitation privée, non un service d’État.

(3) Les seuls locaux ouvriers qui furent occupés par les forces adverses, furent des locaux non défendus, comme celui la C.N.T. exposait les œuvres d’art qu’elle avait sauvées au cours des événements de juillet.

(4) On ne peut en effet considérer comme une action offensive l’occupation des deux immeubles situés juste en face du siège de la C.N.T., qui fut réalisée par des camarades français; cette occupation était indispensable à la défense de l’immeuble confédéral.

(5) Qu’on m’excuse de ne pas parler du P.O.U.M. Celui-ci, dès le début, vint se mettre à la disposition de la C.N.T. et ses militants combattirent très courageusement. Cependant, si je n’en parle pas, c’est que c’est fausser les proportions que d’en parler au même titre que de la C.N.T. ou de la F.A.I. Celles-ci sont les seules organisations ouvrières qui comptent à Barcelone. (…)

(6) Ces forces sont en effet beaucoup moins redoutables qu’elles peuvent le paraître. Valence envoya bien 5.000 gardes d’assaut, chiffre respectable, mais veuillez bien noter qu’on eut soin de n’envoyer ceux-ci que lorsque la bataille était finie, et de les mettre sous le commandement d’un lieutenant-colonel connu pour ses sympathies à l’égard de la C.N.T.

On comprend ces mesures de prudence lorsqu’on les rapproche de ce fait : des cars de gardes d’assaut de Valence passant à leur arrivée devant l’immeuble de la C.N.T., un garde tire un coup de fusil sur l’immeuble; aussitôt, du car suivant, s’élèvent les cris de « Viva ! F.A.I.! ».

(7) Il va de soi que cette autorité n’est pas due à leur qualité de ministres. Elle est due, pour Gracia Oliver à sa redoutable énergie et à son passé; il est l’un des survivants du petit groupe de Durruti et d’Ascaso; il est de l’époque de Martinez Anido, le tyran de Barcelone. Quant à Montseny son influence est due principalement sans doute à la remarquable puissance de sa vitalité.

(8) Sur le papier, les patrouilles de contrôle sont, il est vrai, dissoutes depuis mars, mais sur le papier seulement. Signalons à ce sujet les graves erreurs que l’on commet, lorsque l’on juge de la politique de la C.N.T. par ce que ses ministres acceptent ou ont accepté de contresigner, ou même par les articles de la Soli. En mars, les représentants de la C.N.T. au gouvernement de la Généralité ont accepté la dissolution des patrouilles de contrôle, mais l’exécution de ce décret était subordonnée à la formation d’un nouveau corps de police , qui n’a jamais pu être constitué parce que la C.N.T. exigeait pour la formation de ce corps des garanties égales à celles qu’elle avait avec les patrouilles de contrôle.

De même, lors de la menace italienne sur Guadalajara, la Soli réclama avec insistance l’envoi de toutes les armes au front. Il ne s’agissait bien entendu nullement de désarmer les syndicats, mais, moyennant la remise par ceux-ci, de quelques centaines de fusils ce qui n’est rien obtenir l’envoi au front des gardes nationaux et gardes d’assaut.

(9) On verra dans un prochain article sur Puigcerda, ce qu’il faut entendre exactement par cet euphémisme : contrôle ouvrier.

(10) Cela provient sans doute de la différence du mode de culture. En Aragon et dans le Levant, pays par ailleurs si profondément différents, la culture présente un caractère identique : il s’agit de culture irriguée, de « grande culture » irriguée. En Catalogne au contraire, il s’agit de culture non irriguée et en terrains très variés : ici une croupe, une cuvette, par ailleurs un coteau, parfois très abrupt, etc.

(11) Peut-être demandera-t-on à quels prix se vend tout cela? Les prix sont traduits en francs, au cours du change tel qu’il se pratique en France, d’un bon marché incroyable : vous avez un excellent hôtel pour 7 à 8 francs pour jour tout compris (je dis bien : sept à huit francs par jour tout compris : chambre, petit déjeuner et dîner), et un complet pur laine sur mesure vous revient à 130 francs. Bien entendu, ces prix sont dus principalement à la dépréciation de la peseta; néanmoins il n’y a jamais eu dans les pays qui ont précié leur monnaie une telle différence entre les prix intérieurs et ceux de l’étranger, même en Allemagne à l’époque de la baisse verticale du mark. Il faut donc voir sans doute, pour une part, le résultat de l’action des collectivités pour empêcher la hausse des prix. Cette action se manifeste encore plus clairement lorsque l’on compare, dans les industries non entièrement collectivisées, les prix dans les entreprises collectivisées et ceux dans celles qui ne le sont pas. Bien entendu à cet égard on n’a pas de chiffres d’ensemble, on ne peut que s’en tenir à des expériences personnelles. En voici deux : de deux complets, en tissu de qualité sensiblement équivalente, celui du tailleur collectivisé a été vendu 20% moins cher que celui du tailleur privé. Dans un hôtel où, au mois d’août, avant qu’il ne soit collectivisé, la pension était de 11 pesetas, la pension n’était plus en mai, après collectivisation, que de 10 pesetas , malgré la hausse du prix des vivres entre temps.

(12) 0 ironie des choses : c’est la C.N.T. qui est fédéraliste, et sa politique est très unie.; c’est l’U.G.T. qui est centraliste, et ses diverses fédérations pratiquent des politiques souvent exactement opposées.


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