Il faut réagir devant le péril contre-révolutionnaire (Nin, 1937)

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Article paru dans La Révolution espagnole N°14 (bimensuel en langue française du POUM, Barcelone, 15 mars 1937), deux mois avant les Journées de mai à Barcelone.

Dans un article de « LA NOCHE » le camarade Jaime Balius met les travailleurs en garde contre l’avance évidente de la contre-révolution et il proclame la nécessité de réagir immédiatement sans accepter qu’on fasse un pas de plus en arrière.

Nous qui ne cessons de signaler cette avance de la réaction, nous nous félicitons que nos inquiétudes soient partagées par l’organe du soir d’une organisation (1) avec laquelle nous coïncidons fondamentalement dans l’appréciation du caractère du moment révolutionnaire actuel et du rôle de la classe ouvrière. Il nous plait encore plus que l’on reconnaisse les erreurs commises et qu’on l’affirme avec la franchise et la sincérité qui doivent toujours caractériser les révolutionnaires.

« Nous nous trouvons dans une époque semblable à celle que connut la France, au cours de sa révolution du XVIII° siècle, quand on exigeait à grands cris la suspension des Clubs, et dans un moment pareil à celui que vécut l’U.R.S.S. quand on réclama l’élimination des Soviets.

« Il n’y a pas à chercher des parallèles historiques. Nous sommes les coupables, nous, qui tenant la révolution dans nos propres mains, nous effrayons devant la grandeur du moment et qui, de peur devant la mitraille des bateaux étrangers, cédons la révolution aux partis qui indubitablement doivent l’étrangler. N’est-ce pas vrai ? Sommes-nous à la hauteur des circonstances ? Certainement pas.

« Dans notre révolution on exige la dissolution des Comités et des Patrouilles de Contrôle. Il n’y a pas de doute que nous nous trouvons en pleine vague contre-révolutionnaire.

« Chaque moment de la vie des peuples a ses caractéristiques spécifiques. Si on n’opère pas le redressement nécessaire, les développement des faits journaliers aura des effets antagonistes à la Révolution sur le terrain politique et social. Pendant ces sept mois de guerre nous en trouvons des exemples innombrables. Nous, les anarchistes, nous sommes arrivés aux limites des concessions. Si nous continuons à céder des positions, il n’y a pas de doute que d’ici peu nous serons débordés et la révolution deviendra un souvenir de plus. C’est pour cette raison fondamentale qu’il faut désirer d’imprimer à notre mouvement une nouvelle direction.

« Il n’est pas justifié que pour amener les masses aux champs de bataille, il faille étouffer les désirs révolutionnaires. Cela devrait être tout le contraire ! Il faut étayer encore plus la Révolution pour que les ouvriers se lancent avec un allant inusité à la conquête du nouveau monde, qui en ces instants d’indécision n’est plus qu’une promesse. »

La responsabilité de ce qui est arrivé retombe, en effet, pour la plus grande part sur ceux qui exercent le contrôle des puissantes masses ouvrières et qui occupant des positions décisives, les ont abandonnées peu à peu aux partis qui devaient étrangler la Révolution et qui ont été injustement et sournoisement valorisés. La manoeuvre contre-révolutionnaire, réalisée avec ténacité et système, a atteint son point culminant dans la tentative de formation d’une Armée populaire du vieux style, apolitique — c’est à dire bourgeoise —, avec prédominance de l’officialité professionnelle et un seul drapeau, le républicain — ou ce qui est la même chose: le bourgeois. Cette manoeuvre s’est produite aussi lors de la réorganisation des Services d’Ordre Public, réorganisation qui n’a pas d’autre but que de supprimer les instruments répressifs créés pour reconstruire, purement et simplement, le mécanisme de répression bourgeois. Le couip porté à la Révolution ne pouvait pas ne pas être plus adroit: l’Etat démocratico-bourgeois dispose ainsi entièrement des forces coercitives, bras armé du Pouvoir. De là au désarmement total de la classe ouvrière, but surprême recherché par la bourgeoisie dans toutes les révolutions, il n’y a plus qu’un pas.

Persistera-t-on dans la voie des concessions —  voie fatale pour la révolution — ou comprendra-t-on à la fin qu’il est temps de réagir ? Il n’est pas trop tard pour le faire. Le prolétariat possède encore des positions importantes. Il faut les consolider résolument et se consacrer à la tâche de reconquérir celles qui ont été malheureusement perdues. La classe ouvrière, grâce à l’héroïsme duquel le fascisme ne put obtenir la victoire fulminante qu’il attendait, la classe ouvrière qui verse généreusement son sang dans les tranchées et est disposée à mourir plutôt que de permettre le triomphe de la plus barbare des réactions, cette classe ouvrière ne peut consentir qu’on retourne au passé. Le passé ne peut revenir. L’expérience de cinq années de République démocratique a été suffisamment douloureuse pour ne pas la renouveler, créant par celà les conditions favorables pour une nouvelle et victorieuse attaque du fascisme.

Le moment est grave et décisif. Tout l’avenir du prolétariat est en jeu. Le P.O.U.M., de nombreuses fois, a jeté le cri d’alarme. Sera-t-il entendu par les autres organisations révolutionnaires ? les concessions incompréhensibles faites en ce qui concerne la réorganisation de l’Ordre Public éveillent en nous les plus vives inquiétudes. Mais l’article que nous commentons et le Manifeste publié hier par le Comité Régional de la C.N.T. nous donne de l’espoir.

« Plus un pas en arrière. Il est l’heure de réagir. Sauvons la Révolution.» dit le manifeste du Comité Régional de la C.N.T.

Et très justement le même manifeste dénonce plus loin « l’intérêt marqué de certaines organisations politiques et syndicales à dévier les courants franchement révolutionnaires du pays au travers des lunettes de la guerre, guerre cependant trop tragique pour qu’on puise spéculer avec elle. »

Que ces positions soutenues par nous avec une insistance opiniâtre, se traduisent en une activité claire et résolue et la Révolution, en péril mortel aujourd’hui, sera sauvée.

André NIN,

secrétaire du P.O.U.M.

(1) « LA NOCHE » est un journal du soir de Barcelone placé sous le contrôle de la C.N.T.

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