L’Adresse de l’A.I.T. (Otto Rühle, 1928)

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Extrait du Karl Marx d’Otto Rühle.

On a perdu la traduction originale de l’Adress and Provisional Rules of the International Working Men’s Association que Marx avait rédigée lui-même.

La première publication qui en fut faite en allemand fut assurée par J.-B. de Schwitzer, qui avait succédé à Lassalle à la direction de l’Association Générale des Ouvriers Allemands. Cette traduction parut en 1864 dans les numéros 2 et 3 de l’organe de l’Association qui s’appelait le Social-Demokrat.

En 1866, J.Th. Becker, qui s’était réfugié en Suisse après le soulèvement palatino-badois, publia également l’adresse dans son Vorbote, organe central des membres de langue allemande de l’Internationale, sous le titre de Manifeste à la Classe ouvrière d’Europe.

Comme les traductions ne concordaient pas parfaitement, Karl Kautsky, par la suite, en fit établir une à laquelle on pût se référer. Elle fut rédigée par Louise Kautsky sous sa direction personnelle.

Il fait remarquer dans la préface qu’il a donnée à sa version que l’Adresse vient, par rang d’importance, dans les écrits politiques de Marx, immédiatement après le
Manifeste communiste. Mais, bien qu’elle concorde avec lui dans sa partie fondamentale, elle présente un autre aspect.

Quand Marx avait lancé au monde le Manifeste communiste, il s’adressait à une « élite intellectuelle des ouvriers » qui, formée à la propagande, instruite de ses devoirs théoriques, devait assumer la direction de la révolution et pousser le mouvement jusqu’au bout. Mais dix-sept ans avaient passé depuis cette époque. Les espoirs qu’on avait fondés sur la révolution s’étaient trouvés déçus. L’essor qu’elle avait pris d’abord avait été bientôt suivi de l’effondrement; une sévère réaction avait sévi dans toute l’Europe et le capitalisme en était sorti dix fois plus fort. La bourgeoisie avait fait alliance avec les restes de la puissance féodale pour former un front imposant. On ne pouvait plus la combattre avec une simple escouade de révolutionnaires fortuitement suivis par une masse aveugle. Il fallait un mouvement de foule, « et que cette foule s’ébranlât d’elle-même, consciente de la voie et du but ». C’était à cette foule-là que s’adressait le nouveau texte de Karl Marx. Et c’est dans cet esprit qu’il avait remplacé l’enthousiasme par l’objectivité scientifique et les perspectives géniales par une liste de tâches concrètes.

L’Adresse commence donc par une comparaison brutale des contrastes créés par le développement capitaliste: richesse enivrante des propriétaires, misère effrayante des autres.

« Le total des exportations et des importations se montait, en 1863, à la somme étonnante de 443 995 000 £, soit trois fois les chiffres de 1843, c’est-à-dire d’une époque assez récente. […] De 1842 à 1852, l’augmentation dans les revenus imposables de ce pays avait été de 6 %; […] dans huit années […] elle a été de 20 % ! Cette augmentation étourdissante de richesse et de puissance […] est entièrement restreinte aux classes qui possèdent.»

Voilà le premier aspect de la situation. Quant à l’autre, voici des faits: une commission de la Chambre des Lords chargée d’enquêter sur la déportation et le travail des condamnés a constaté que les pires criminels d’Angleterre travaillaient moins que les ouvriers et étaient beaucoup mieux nourris. Un médecin, désigné par cette même Chambre, a déterminé la quantité minimale de carbone et d’azote nécessaire à l’homme « pour éviter les maladies de la faim ».
Il a découvert, ce faisant, que la nourriture des ouvriers du coton avait été tellement réduite par la misère qu’elle fournissait à peine cette dose et que le chiffre descendait encore plus bas dans la ration des couturières, des gantiers, des tricoteurs, tisseur de soie, etc. À la campagne, plus d’un cinquième des familles chez lesquelles on a enquêté manquaient du carbone nécessaire et plus d’un tiers de l’azote requis. La population agricole de la province la plus riche du pays était la plus mal nourrie de toutes. Et cependant les journaliers de cette région étaient encore moins malheureux que la grande masse des ouvriers de l’est londonien qui travaillaient à domicile. Telle était donc la situation en Angleterre, « pays modèle »: le plus effrayant des contrastes entre le superflu et la faim.

« La situation anglaise se reproduit dans tous les pays industriels qui progressent sur le continent. On assiste dans tous ces pays, depuis 1848, à un développement inouï de l’industrie […] « L’augmentation des richesses et de la puissance, exclusivement restreinte aux classes possédantes » a été véritablement « grisante ». […] Partout on a vu le gros des classes travailleuses s’enfoncer plus profond, dans la même proportion, à tout le moins, où les classes supérieures se sont élevées dans l’échelle sociale. Il y a une vérité que tout esprit non prévenu tient aujourd’hui pour démontrée, […] c’est que dans tous les pays d’Europe, il n’y a pas de perfectionnement des machines, pas d’applications scientifiques dans la production, pas d’inventions pour communiquer, pas de colonies nouvelles, pas d’émigration, pas d’ouverture de marchés, pas de libre-échange, il n’y a rien, et même si l’on met toutes ces choses ensemble, qui puisse mettre fin à la misère des classes laborieuses ; et qu’au contraire, sur cette base faussée, tout nouveau développement des forces productives doit aboutir à des contrastes sociaux plus vifs, à des antagonismes sociaux plus tranchés. »

L’Adresse, ayant ainsi dépeint la situation économique et sociale, passe au tableau de la politique. Elle constate avec indignation que, depuis 1845, la contre-révolution « a non seulement brisé comme verre toutes les organisations et tous les journaux ouvriers », mais qu’elle « a encore chassé de l’autre côté de l’océan les fils les plus évolués du travail et étouffé au cœur des autres l’énergie révolutionnaire en même temps que le souvenir de leur pauvre rêve de liberté. La défaite des ouvriers du continent, défaite due en grande partie à la diplomatie franco-russe, s’est propagée en Angleterre où elle a rendu la confiance aux seigneurs de la terre et de l’argent.

« Ils retirèrent avec insolence des concessions qu’ils avaient déjà publiquement annoncées. On découvrait alors de nouveaux gisements d’or : l’exode fut immense, et laissa d’irréparables vides dans les rangs du prolétariat britannique. Certains de ses membres, autrefois actifs, se laissèrent prendre à une séduction pourtant bien passagère : travailler plus, gagner plus, et devenir politiquement des « jaunes ». Tous les efforts pour maintenir le mouvement chartiste, ou pour le refondre, connurent un échec retentissant : les organes de presse de la classe ouvrière moururent l’un après l’autre de l’apathie des masses ; et il faut dire que jamais la classe ouvrière d’Angleterre ne sembla si parfaitement résignée à l’état de nullité politique. »

Deux événements projettent seuls une lumière dans la nuit de cette trouble période: l’adoption du bill des dix heures, qui couronne trente années d’efforts, et le début du mouvement coopératif avec les «Pionniers de Rochdale ». La loi de dix heures n’avait pas seulement la portée d’un résultat pratique considérable, mais celle d’une victoire de principe. Et « le mouvement coopératif fut, dans le domaine économique, une victoire encore plus belle », car elle n’avait pas dépendu d’une majorité parlementaire fortuite, mais représentait un évincement du système capitaliste « réalisé en pleine conscience par le prolétariat lui-même. » Et le succès de cet essai « prouvait la supériorité du système de l’association sur le système du salaire ».

Naturellement, « pour délivrer les masses le système coopératif doit être pratiqué par toute la nation ». Il doit donc disposer de la puissance politique.

« La grande tâche des classes travailleuses, c’est de conquérir le pouvoir politique. Il semble qu’elles l’aient compris, car en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en France, […] on est en trains de faire des efforts simultanés pour réorganiser le parti des ouvriers. »

Les ouvriers ont une chance pour eux : leur masse. Mais cette masse ne peut être jetée dans la balance politique que si elle est organisée et dirigée par la science politique. « Le mépris de la fraternité » a toujours amené l’échec des tentatives de la classe ouvrière pour conquérir sa liberté.

Rappelant la guerre de Sécession, la conquête du Caucase et la répression du soulèvement polonais par la Russie, l’Adresse souligne pour finir le devoir de la classe ouvrière.

« Percer les mystères de la politique internationale, surveiller les agissements diplomatiques de leurs gouvernements respectifs, les contrecarrer au besoin, par tous les moyens qui sont en leur pouvoir ; et s’ils ne peuvent les empêcher, s’entendre pour les dénoncer en même temps, et pour revendiquer les lois élémentaires de la morale et de la justice qui doivent régir les relations entre particulier, comme règle souveraine des rapports entre les nations. La lutte pour une telle politique étrangère fait partie de la lutte générale pour l’émancipation des classes travailleuses.»

Les idées maîtresses de l’Adresse sont résumées encore une fois dans les statuts: la classe ouvrière doit elle-même réaliser son émancipation. Elle ne lutte pas pour des privilèges de classe mais pour la suppression de l’hégémonie de toute classe. L’asservissement de l’ouvrier au propriétaire des moyens de travail, c’est-à-dire des sources de vie, trouve sa cause dans l’esclavage sous toutes ses formes: misère sociale, croupissement intellectuel et dépendance politique. L’affranchissement de la classe ouvrière est donc le grand but auquel tout mouvement politique doit servir de moyen. Les tentatives qu’on a faites jusqu’ici ont toutes échoué par manque d’union entre les divers groupements de chaque nation et les classes ouvrières des diverses nations. L’émancipation des ouvriers n’est pas une tâche locale, ni une tâche nationale, mais une tâche de la société. Elle incombe à tous les pays où existe la société moderne. Elle ne peut être réalisée que par une collaboration concertée de ces pays.

Ces importantes idées expriment encore une fois de la façon la moins équivoque le sens et la portée de l’Internationale. L’ Adresse a beau faire passer, en tant que sujets d’actualité, la question de la journée de dix heures et du mouvement coopératif au premier plan, il ne saurait être question de voir en elle une tendance à s’écarter du but pour se satisfaire de réformes. Rien n’était plus contraire à son esprit que de considérer l’opportunisme comme une panacée aux maux du prolétariat. Elle s’inquiétait, bien au contraire, – les arguments du Manifeste communiste étant passés sans laisser de trace dans l’esprit de la grande masse, – d’éveiller chez les ouvriers le sens de la nécessité d’une alliance internationale en faisant ressortir à leurs yeux des avantages pratiques, concrets. Son but était de réunir en un tout réellement vivant les classes ouvrières d’Angleterre, de France, de Belgique, d’Allemagne, d’Italie et d’Espagne et de grouper à la fois chartistes, owenistes, blanquistes, proudhoniens, mazzinistes et lassalliens autour d’un programme qui ne heurtât de front aucun de ces partis et ne fermât la porte à nulle bonne volonté. À cet égard, et dans sa forme et dans son fond, l’adresse était le plus puissant moyen de propagande.

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