Le Socialisme en Seine-Inférieure à la fin du XIXe siècle (Boivin, 1982)

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Article de Marcel Boivin paru dans les Annales de Normandie, au format pdf:

 

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Extrait:

Au cours des dernières années du XIXe siècle, de 1890 à l’affaire Dreyfus, le socialisme a pris une place grandissante dans la vie politique française, après les succès remportés aux élections municipales de 1892 et aux législatives de 1893.

En Seine-Inférieure cependant, il ne joue encore qu’un rôle modeste avec 6 % des suffrages en 1898 pour l’ensemble du département, car il n’a pas pénétré dans les campagnes et il n’est pas encore organisé dans les villes petites ou moyennes. Par contre, dans les grands centres urbains où il existait une forte population ouvrière employée par l’industrie du coton à Rouen, de la laine à Elbeuf ou par les entreprises métallurgiques du Havre, les années 1890-1898 vont être décisives aussi bien pour l’expansion des comités socialistes que pour la détermination de leur rattachement aux écoles socialistes rivales, guesdiste, blanquiste et allemaniste.

LES GUESDISTES ET LES ÉLECTIONS DE 1893

En Seine-Inférieure, au début de la IIIe République, le socialisme est d’abord apparu à Sotteville, aux ateliers de chemins de fer, et à Elbeuf, chez les ouvriers de l’industrie lainière. Aux élections cantonales de 1880, le candidat socialiste obtient 24 % des voix dans le canton d’Elbeuf. Aux législatives de 1881, dans la 2° circonscription (Elbeuf, Grand-Couronne), Secondigné, présenté par l’Union républicaine de Sotteville et le Comité des travailleurs socialistes d’Elbeuf, mais étranger à la région, ne recueille que 8 % des suffrages (7,1 % dans le canton d’Elbeuf et 9,8 % dans celui de Grand-Couronne). Aux élections cantonales de 1883, Villery, employé aux chemins de fer de Sotteville, dépasse 22 % des voix dans le canton de Grand-Couronne (25 % à Sotteville, 29 % à Saint-Etienne-du-Rouvray, et 50 % à Oissel).

Mais ce sont surtout les élections législatives de 1885, au scrutin de liste, qui permettent de se faire une idée exacte de l’influence de l’extrême-gauche. Aux listes conservatrice et opportuniste s’opposa en effet une liste radicale et socialiste comprenant à la fois des radicaux, d’anciens membres de l’Internationale et deux socialistes d’Elbeuf, Villery et Moulard. Ceux-ci ne recueillirent qu’un nombre infime de voix dans les cantons ruraux et seulement 8 à 10 % dans les cantons ouvriers de Rouen, Elbeuf, Grand-Couronne, Maromme et Le Havre.

La crise boulangiste divisa ensuite les socialistes. Par hostilité à l’opportunisme, les socialistes sottevillais et elbeuviens favorisèrent la propagande boulangiste, alors que le Groupe d’études et d’action politique de Rouen, adhérant à la Fédération des travailleurs socialistes de France, rejetait toute compromission avec les partisans du général. Le rapprochement de Boulanger avec les bonapartistes et les monarchistes amènera la plupart des socialistes et des radicaux à abandonner sa cause. Rares seront ceux qui, comme Cor d’homme, resteront fidèles au révisionnisme.

En 1889, le socialisme ne compte donc toujours que deux centres en Seine-Inférieure : Elbeuf et Sotteville. Aux élections législatives de 1889, Dulac, conseiller municipal de Sotteville, obtient 12 % des voix dans la 2e circonscription de Rouen.

La situation ne va sensiblement changer que sous l’impulsion des guesdistes.

Le 10 août 1889, c’est d’abord l’apparition à Rouen d’un nouvel hebdomadaire, Le Salariat, qui annonce que son programme sera celui du Parti ouvrier, inspiré de la lutte de classes.

Ce journal a été fondé par Arthur Duclos, ancien employé dans une compagnie de charbons ; parmi ses collaborateurs, Poulette, un cafetier de Notre-Dame-de-Bondeville, que la police considérait comme un anarchiste ; Boutigny, correspondant du Socialiste, et Louis Lucas. Aux élections de 1889, Duclos avait envisagé de se présenter dans la première circonscription de Rouen, mais avait dû y renoncer pour des « raisons matérielles et personnelles » et il s’était donc borné à soutenir Dulac dans la deuxième circonscription (1).

Le Salariat va paraître jusqu’en janvier 1891, puis très brièvement de janvier à février 1892. Son objectif essentiel était de préparer les travailleurs à la Révolution collectiviste. Le journal adopte un ton très violent qui rappelle celui des publications anarchistes ; il s’en prend à tous les hommes politiques, bourgeois opportunistes, radicaux ou boulangistes, à l’administration, au préfet Hendlé, à la municipalité rouennaise, à la police, à la presse, aussi bien au Petit Rouennais qu’au Journal de Rouen, au clergé et à la religion, aux industriels qu’il dénonce nominalement dans la rubrique « L‘Écho des bagnes », aux Juifs, en tant que symboles du capitalisme : Duclos se défend de propager un antisémitisme raciste, néanmoins certains articles peuvent facilement prêter à confusion.

Le journal encourage la formation de syndicats et de groupes socialistes. Le 27 avril 1890, il publie un appel de la Fédération ouvrière des socialistes de l’Ouest, dont le secrétaire général est Arthur Duclos lui-même et qui réunit plusieurs organisations : le Progrès de Bonde-ville, le Droit de Bondeville, le Groupe d’études de Darnétal, le Groupe d’études de Sotteville, le Groupe d’études de Petit-Quevilly, l’Avenir du Houlme, le Cercle du travail de Rouen, tous de création récente (2). En décembre 1890, Ferroul, député de Narbonne, vient faire une conférence à Elbeuf sur la situation respective de la classe possédante et du prolétariat et le devoir des travailleurs : « Les travailleurs ne doivent pas se laisser prendre au leurre de la politique et des politiciens qui, d’un bout à l’autre de la Chambre, du radicalisme à la monarchie, cachent leur entente formellement conservatrice sous le masque d’apparentes divisions ». Le 21 janvier 1891, le Socialiste annonce l’adhésion au P.O.F. d’un nouveau groupe, l’Union socialiste du canton d’Elbeuf, dont le secrétaire est Auguste Barette, socialiste elbeuvien connu, antérieurement secrétaire du Cercle des travailleurs socialistes d’Elbeuf.

Ce sont surtout les élections qui vont permettre aux guesdistes de développer leur propagande. Dans une conférence à Elbeuf, en février 1891, Crépin, délégué du Conseil national, remarquait en effet que « dans ces pays d’épouvantables usines, quelques-uns n’osent pas venir à une conférence annoncée purement et simplement, comme socialiste. Ils ont peur d’être dénoncés, mais en temps d’élections, tout le monde est là… » (3).

1891    – Élection partielle de la 2° circonscription de Rouen (22 février – 4 mars).

A la suite de la démission de Lucien Dautresme, élu sénateur, plusieurs candidats se trouvèrent en présence : Julien Goujon, passé du boulangisme à l’opportunisme ; David Dautresme, neveu de Lucien et directeur du Petit Rouennais (3l,:s) ; Lyonnais, ancien député de 1885 à 1889, candidat du Comité démocratique ouvrier, organisme électoral des chambres syndicales ouvrières, adversaire des collectivistes depuis le congrès du Havre de 1880 ; enfin Gahineau, socialiste, conseiller municipal de Sotteville, qui s’écriait au cours d’une réunion à Elbeuf : « Prononcez-vous pour la candidature ouvrière et laissez les bourgeois débattre leurs intérêts ensemble », et, à Caudebec-lès-Elbeuf : « Nous mettrons dans le même panier les députés monarchistes, opportunistes et radicaux… » (4). Ferroul, le 6 mars, à Caudebec-lès-Elbeuf, affirmait à son tour : « Vous ne devez pas prendre un ennemi de votre classe…, il ne faut faire aucune différence entre les conservateurs et les radicaux… » (5).

Au premier tour, Goujon arriva en tête (37 %), devant Dautresme (28 %), Gahineau (19 %) et Lyonnais (8 %). A Elbeuf, Gahineau (18 %) devançait nettement Lyonnais (13 %) mais encore plus dans le canton de Grand-Couronne : Gahineau (25 %), Lyonnais (4 %). Au second tour, Gahineau maintenait sa candidature, ce qui permettait à Goujon de l’emporter : Goujon, 48 % ; Dautresme, 31 % ; Gahineau, 17 %.

1892 – Elections municipales

En vue de ce scrutin le P.O.F. avait élaboré son programme municipal, en octobre 1891, au Congrès de Lyon. Guesde et Lafargue vinrent faire une tournée de conférences dans la région de Rouen : Lafargue à Maromme, le 30 janvier (250 personnes) et le 31, à Caudebec-lès-Elbeuf (600) ; Guesde, le 31 janvier, à Darnétal (500) et le 1er février, à Petit-Quevilly (1 200) et à Sotteville (1 200) (6). A Darnétal, Guesde adjura ses auditeurs de s’emparer du pouvoir municipal : « Créez des listes d’ouvriers, plus tard vous serez à même de vous emparer du pouvoir départemental et ensuite du pouvoir gouvernemental ».

Ces élections des 1er et 8 mai 1892 représentent le premier effort du socialisme normand pour élargir son champ d’action (7). Nulle part cependant, il ne fut possible de constituer des listes homogènes. A Rouen, le Comité démocratique ouvrier qui, depuis 1884, entretenait d’excellentes relations avec les républicains opportunistes, eut quatre élus ouvriers sur des listes de coalition : Damez, lithographe ; Robert, typographe ; Duteurtre, ferronnier, et Valois, cordonnier. Par contre, les sept candidats du P.O.F. subirent un échec ; à Elbeuf, ils obtinrent moins de 10 % des voix ; à Déville, 13 % ; Maromme, 17 % ; Notre-Dame-de-Bondeville, 18 % ; Caudebec-lès-Elbeuf, 19 %. A Darnétal, dix socialistes furent élus, mais ils figuraient également sur une autre liste de gauche. A Sotteville, le Comité d’initiative eut douze élus sur vingt-sept grâce également à une alliance électorale, mais ici les socialistes, à eux seuls, recueillaient 39 % des suffrages.

1892 – Élections cantonales (31 juillet – 7 août)

Les socialistes se présentèrent dans cinq cantons. Pour le conseil général : dans le 4e canton, un canton ouvrier, Gislette, tailleur, eut 28 % des suffrages ; à Grand-Couronne le candidat socialiste dépassa 26 % ; à Darnétal, 15 % seulement. Pour le conseil d’arrondissement : dans le 3e canton de Rouen, 10 % et à Elbeuf, 19 %. Un ouvrier mécanicien, Orange, fut réélu conseiller général dans le 6e canton de Rouen, traditionnellement favorable à la gauche mais, candidat du Comité démocratique ouvrier, il était plutôt, considéré comme radical (8).

Ces deux consultations avaient permis aux socialistes de prouver leur existence et même de s’affirmer comme une force politique.

Élections législatives de 1893

Un nouvel effort de propagande apparaît d’abord avec la création des groupes socialistes de la vallée du Cailly : à Maromme, c’est la Lumière sociale qu’un jardinier Onésime Cornillard, délégué au Congrès du P.O.F. à Marseille, avait entrepris de former en décembre

1892    : «…Prêt à défendre la République contre les dangers dont la menacent les opportunistes et les Jésuites monarchistes, à l’arracher à la corruption opportuniste, à la délivrer du joug de la réaction du capitalisme, le comité affirme, comme au temps de la crise césarienne, la nécessité du ralliement de toutes les écoles socialistes contre tous les partis bourgeois capitalistes et l’urgence de l’action révolutionnaire… ; il engage les socialistes de tous les pays à en faire autant en prenant pour devise le mot de Karl Marx : Travailleurs de tous les pays, unissez-vous» (9). Au printemps de 1893, naissaient à leur tour le groupe voisin, l’Avenir social de Déville et, sur la rive gauche, l’Union des travailleurs d’Oissel.

Les militants cherchèrent à unir leurs forces en constituant, le 11 mars 1893, le Comité de concentration ouvrière et socialiste. « Contre une assemblée de chéquards et d’avocats bourgeois…, il est temps que les travailleurs trop longtemps bernés par les discours fallacieux et les promesses mensongères des hommes du capital prennent la ferme résolution de ne plus élire désormais que des candidats absolument et sincèrement déterminés à faire triompher les revendications du programme ouvrier ». La plupart des groupes de la région acceptèrent cet objectif essentiellement électoral (9 bis).

C’est ce comité qui prit la direction de la campagne de 1893, en organisant en juin les conférences de Zévaès à Petit-Quevilly, Darnétal et Grand-Quevilly, de Paule Mink à Maromme et à Petit-Quevilly.

C’est également ce Comité qui désigna les candidats : Lucas dans la l10 circonscription, Gislette dans la seconde, Gahineau dans la 3e et Cornillard dans la 4e.

Leur programme était intégralement celui du Parti ouvrier ; il annonçait que l’heure était proche où les ouvriers pourraient chasser du pouvoir les bourgeois phraseurs qui les avaient toujours trahis (10). « Confiez la défense de vos intérêts à des travailleurs comme vous et non à ceux qui, par leur situation, sont intéressés à conserver le régime capitaliste actuel» (Gislette) (11).

La rupture avec les autres républicains paraît surtout évidente à Elbeuf où pourtant le principal adversaire, le député sortant Julien Goujon était honni des socialistes :    « Julien l’Apostat, qui avait promis, s’il était élu, de siéger près de Millerand et qui est devenu réactionnaire et clérical… Bleu, blanc, rouge, cela lui est égal pourvu qu’il réussisse ; il a passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel en commençant par le rouge… il est devenu rose, le voilà devenu blanc… et aujourd’hui recommandé par les gros industriels et même par le goupillon de M. le Cardinal Thomas » (12). Contre lui, David Dautresme acceptait une grande partie du programme ouvrier, les lois de protection des travailleurs, les caisses de retraites, l’impôt progressif — ce qui paradoxalement permit à Gahineau de lui adresser des reproches ! « Ce sont les ouvriers qui ont élaboré ce programme qui doivent eux-mêmes en poursuivre la réalisation et les bourgeois ne sont pas fondés à s’en emparer pour se faire élire» (13). Le candidat socialiste assure, le 17 août, que la discipline du parti ouvrier n’a rien de commun avec la discipline bourgeoise et qu’il ne se désistera pas pour Dautresme au deuxième tour.

Dans la lre circonscription de Rouen, Lucas ne recueillit que 11 % des suffrages ; même dans le 6e canton, les ouvriers avaient voté pour Ricard.

Dans la seconde, Gislette atteignit 33 % : 35 % à Darnétal, 47 % dans le canton de Sotteville, 17 % seulement dans le canton rural de Buchy. Leteurtre, opportuniste, fut élu au premier tour.

Dans la 4e circonscription. Cornillard n’arrivait qu’à 15 % : 28 % dans le canton de Maromme, 5 % seulement dans celui de Clères et 2 % à Duclair.

Dans la 3e, les résultats du premier tour (Dautresme 21 % ; Mangeot, radical, 16 % ; Gahineau 15 %) donnaient un avantage à la gauche sur Goujon, 45 %. Mangeot et les comités républicains demandèrent de voter pour Dautresme au second tour, mais les groupes socialistes (à l’exception de celui d’Oissel) annoncèrent qu’ils observeraient une neutralité absolue et ainsi, au second tour. Goujon put l’emporter avec 51 % des voix (14). Dautresme ne récupérait pas intégralement les voix de Mangeot, mais par contre une grande partie de celles de Gahineau, malgré les consignes du candidat — l’électorat socialiste ne pouvant admettre que la « neutralité » aboutisse à faire élire le candidat de la droite.

LES GROUPES SOCIALISTES EN 1894-1895

En 1893, le socialisme comptait une dizaine de groupes et avait pu étendre son influence, en dehors de Rouen, sur cinq cantons de la région. En 1895, un rapport de police constatait que depuis 1893, « à la suite des succès remportés en Allemagne, puis en Belgique et tout récemment en France… par les candidats socialistes, le parti s’ctait énormément développé. Dans les grands centres et même dans les chefs-lieux d’arrondissement et de canton, il n’est pas rare de voir marcher avec l’élément ouvrier, de petits commerçants, des employés… et même de petits propriétaires et de petits rentiers… En ce qui concerne les groupes suburbains, leurs membres sont presque tous des employés de fabrique, d’usine… A Rouen la bourgeoisie indépendante, le petit commerce, les employés et les ouvriers marchent de pair… » (15).

Les poursuites contre les anarchistes freinèrent pendant quelque temps les progrès du socialisme. Après l’attentat commis au Palais Bourbon, des perquisitions furent ordonnées dans toute la France chez les anarchistes et assimilés, ainsi chez les socialistes de Rouen (Bocq, Arthur Duclos…) de Petit-Quevilly, Sotteville, Notre-Dame-de-Bonde-ville. Quelques anarchistes furent arrêtés au Havre.

Les socialistes protestèrent contre les procédés de la police à leur égard. L’Union socialiste de Petit-Quevilly se déclara « aussi adversaire de la propagande par le fait que des vexations policières dont étaient victimes les plus sincères défenseurs des droits de la liberté et de l’émancipation de la classe ouvrière… » Dans le Petit Rouennais, Dautresme insinuait qu’il s’agissait d’inquiéter les militants et de leur faire perdre leurs places. Cependant cette action amena les socialistes, non seulement à condamner la propagande par le fait, mais aussi, à mettre en garde les travailleurs contre les libertaires : ainsi, à l’occasion des conférences de Bordenave (avril 1897) dont on craignait l’influence sur les jeunes socialistes, ou de Sébastien Faure. En mai 1897 Philippe (de Déville) dénonça les utopies irréalisables de « cet orateur bourgeois jusqu’à la moelle des os qui, comme le renard de la fable, vivait aux dépens de ceux qui l’écoutent… » (16). Bien plus, les perquisitions de 1894 incitèrent les socialistes qui s’estimaient indirectement visés, à faire preuve de la plus grande prudence, à mettre à l’abri leurs archives et à ne désigner que des bureaux temporaires de leurs groupes afin de disperser l’attention de la police (17).

Après quelques mois de ralentissement, la propagande va reprendre à l’automne, avec le retour de conférenciers, parlementaires ou dirigeants socialistes parisiens : Fabérot et Avez à Maromme, Déville et Petit-Quevilly en septembre 1894 (Syndicats et socialisme), Rouanet et Tabarant à Caudebec-lès-Elbeuf, en décembre. En janvier 1895, Carnaud et Zévaès à Petit-Quevilly, Viviani à Darnétal et à Rouen. A partir de février 1895, la coordination des réunions fut assurée par le Comité de l’œuvre des conférences socialistes créé par Bazire. « Le seul but était de propager chez les ouvriers, les employés, les petits commerçants, les doctrines humanitaires, sociales et scientifiques susceptibles d’élever le niveau intellectuel et d’améliorer le sort des travailleurs » (18). Le comité invita des orateurs sans distinction d’écoles : Fournière, puis Paule Mink, en février, à Rouen : le 22 février, Chauvin et Roussel, à Déville, s’efforcèrent de démontrer que la grève générale était impossible, mais le lendemain, à Maromme, Fabérot et Avez s’en montrèrent, au contraire, de chauds partisans. Il faut attendre ensuite la commémoration du 1er mai pour voir se succéder Fournière à Rouen (La signification de la journée de 8 heures), Toussaint et Dejeante à Maromme (à nouveau sur la grève générale), Lafargue à Petit-Quevilly (L’expropriation capitaliste), puis les conférences s’interrompent, comme chaque année pendant l’été. Elles reprennent au cours de l’hiver 1895-1896 : Fournière en décembre à Oissel, Zévaès en mars 1896 à Petit-Quevilly, Lavaud à Maromme (La législation directe par le peuple) et Maxence Roldes à Oissel (La lutte de classes). Elles semblent devenir plus rares pendant l’hiver 1896-1897 : Dejeante en novembre à Caudebec-lès-Elbeuf (Socialisme et Cléricalisme), Renou et Toussaint à Darnétal (Pourquoi nous sommes révolutionnaires ?), Allemane et Toussaint à Maromme et à Petit-Quevilly. Ces conférences attirèrent en général plusieurs centaines d’auditeurs, mais quelques-unes ne couvrirent pas les frais engagés par les organisateurs ; il faut également remarquer, qu’à partir de 1896, certains parlementaires retenus par d’autres tâches s’excusèrent, parfois au dernier moment, de ne pas pouvoir effectuer le déplacement, à la grande déception du public.

Un autre moyen de propagande très utilisé, ce sont les fêtes familiales : dans ce cas la causerie politique est confiée à un militant local, mais elle est suivie de saynètes, de monologues et de chansons, parfois d’un bal ou d’un punch. Formule plus attrayante qui fut, au cours de ces années, constamment retenue pour la commémoration du 18 mars ou la célébration du 1,M mai. au lieu d’un chômage ou d’un défilé. Le 1er mai 1895 par exemple, on annonce réunions et punch à Rouen, Oissel, Darnétal… (19). Le 1er mai 1897 seulement, le Comité socialiste de Notre-Dame-de-Bondeville s’enhardit à prévoir une manifestation pacifique dans la rue ; il doit y renoncer devant les mesures prises par la police. Mais les fêtes familiales privées présentaient elles-mêmes d’ailleurs quelques dangers, car le prix d’entrée comprenait souvent l’inscription au groupe organisateur, et la craint? des mouchards retenait beaucoup d’ouvriers de venir y assister, particulièrement dans la vallée du Cailly (20).

Enfin les groupes socialistes vont s’efforcer de développer la propagande écrite. A la veille des élections de 1896, un nouvel hebdomadaire, l’Union socialiste, est publié à Sotteville (22 mars), sous la direction de Lucas, avec la collaboration de rédacteurs normands et parisiens. Mais le journal connut rapidement des difficultés financières et la fédération décida d’interrompre sa parution en juillet. Les socialistes ne disposèrent donc que du Réveil social de Cord’homme, et surtout du Petit Rouennais qui ouvrait gratuitement ses colonnes aux syndicats et aux comités socialistes…, « le seul journal qui prenait la défense des travailleurs… ».

Les progrès du socialisme apparaissent dans l’accroissement du nombre des groupes, qui double de 1893 à 1896.

A Rouen, aux trois anciens comités, Comité central démocratique ouvrier et ses deux sous-comités de Saint-Sever et de Sotteville, P.O.R. réorganisé en 1894, Comité radical républicain, devenu Comité radical socialiste, s’ajoute en mai 1894 l’Union socialiste, présidée par Collard : elle envisageait de réunir les diverses fractions socialistes et ouvrières de Rouen et d’assurer, « par une étude constante, une propagande active, la réalisation des réformes économiques et politiques réclamées par le parti socialiste… » (21). Il était interdit à ses adhérents de faire partie d’aucun autre comité politique local. L’Union socialiste adopta le programme du Comité révolutionnaire central en 1895 et s’adjoignit un groupe de jeunes qui sera à l’origine de la Jeunesse socialiste de Rouen (1897). En novembre 1894, un nouveau comité, l’Egalité sociale de Saint-Sever, affilié au P.O.F., se fixe également pour objectif de réunir les sections d’études sociales de Rouen et de Saint-Sever ; « pour aider au mouvement de concentration qui s’opère partout en France… l’Egalité sociale sera à l’avant-garde des groupes rouennais» (22). En 1895 apparaît le groupe mixte l’Emancipation humaine, des quartiers Saint-Hilaire et Saint-Vivien. Par contre, il convient de signaler que le cercle Karl Marx, dont on avait annoncé la création en novembre 1893 et qui s’était réuni en février 1894, ne donne ensuite plus signe de vie. Il est vrai que cette « société d’études sociologiques du matérialisme scientifique et de la philosophie du socialisme » demandait à chacun de ses adhérents de faire une étude sur le socialisme scientifique ou marxisme et « de fournir un travail de son choix sur une question prise dans le domaine des sciences positives » (23).

A Darnétal, à côté de l’Avenir, se constitue à la fin de 1896 un groupe allemaniste, le Droit au travail, dont les adhérents, selon la police, se recrutaient parmi le personnel d’un industriel, plaqueur sur métaux, mécontent de ne pas avoir été porté sur la liste de l’Union républicaine aux dernières élections (24).

Rive gauche, une seule création, à la fin de 1894, celle du Parti ouvrier sottevillais, de tendance allemaniste.

A Elbeuf, aucun changement; par contre dans la vallée du Cailly, la Lumière sociale a été renforcée par les groupes de Mont-Saint-Aignan. Notre-Dame-de-Bondeville, Le Houlme et, en 1897, un comité de jeunesses socialistes. A Déville, l’Avenir social, de son côté, a créé une section de femmes et s’est associé au syndicat des métallurgistes (1894) qui fusionnera avec l’Avenir en 1897.

D’autre part, au congrès de la Fédération en 1895, on mentionne plusieurs groupes au Havre : le Progrès social, l’Avant-Garde et le Groupe d’études sociales. Ils disposent du journal d’Hanriot, le Progrès socialiste, dont la longévité sera exceptionnelle puisqu’il ne disparaîtra qu’en 1914 (25).

Quels sont les effectifs de tous ces groupes ? Ils sont assez importants à la fin de 1894 puisqu’ils auraient dépassé 2 000 adhérents pour Rouen et la banlieue, mais le nombre des militants assidus paraît beaucoup plus faible ; il n’y a guère plus de 20 à 40 membres présents aux réunions ordinaires de chaque comité. D’autre part, après la vague d’adhésions de 1894-1895, on constate de nombreuses défections : la Lumière sociale de Maromme, qui comptait 600 adhérents en 1894, n’en a conservé qu’une soixantaine en 1897 et, le 4 février, les membres du bureau, se retrouvant seuls à une réunion, démissionnent, en signe de protestation ; une campagne de recrutement fera remonter les effectifs à 115, en novembre. La fondation de groupes féminins ou de jeunesse visa à essayer de combler les vides.

A quels milieux appartiennent les dirigeants de ces organisations et les militants qui prennent la parole aux conférences publiques ou aux réunions des comités ? Ce sont des hommes qui disposent d’une situation assez indépendante, des membres de professions libérales : Salva est ingénieur, Lucas pharmacien, Jennequin au Havre, avocat ; des artisans ou des ouvriers travaillant dans des entreprises artisanales : Nonorgue est mécanicien, Cornillard jardinier, Gislette tailleur ; des cafetiers comme Poulette ; quelques tisseurs d’Elbeuf : Barette, Emile Martin ; des employés de chemins de fer de Sotteville : Carlier, Gahineau ; on constate que l’on ne trouve pas, sauf dans le cas précédent, de travailleurs des grandes entreprises, particulièrement de l’industrie cotonnière, ni d’employés de l’administration.

L’influence des groupes socialistes était prolongée par d’autres organisations : la Libre Pensée, les Coopératives et les Syndicats. (…)

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