Sortir des ruines politiciennes nationales, construire une alternative internationaliste

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Suite au résultat des élections européennes, le journal Le Monde daté du 27 mai titre : « Le triomphe du Front national dévaste le paysage politique français ». En réalité, c’est le contraire : le paysage politique dévasté permet le triomphe du FN.

Ces élections sont d’abord marquées par une très forte abstention : 57 %, ce qui est la moyenne européenne. L’abstention massive est encore plus nette chez les jeunes et dans les classes populaires. Mais il ne faut pas sous-estimer pour autant l’importance de la victoire du FN, qui arrive nettement en tête avec près d’un quart des suffrages exprimés. De plus, le deuxième tour des municipales en mars a montré que le FN a des réserves de voix chez certains abstentionnistes.

On explique généralement ce résultat par le rejet de l’Union européenne, l’effet délétère de la crise, de l’austérité, du chômage de masse qui dure. C’est en grande partie vrai mais cela ne suffit pas à expliquer le poids de l’extrême droite en France : dans des pays bien plus durement touchés par la crise, au Portugal, en Espagne et en Grèce, il y a au contraire de bons résultats de la « gauche de la gauche ». L’extrême droite, elle, est surtout très forte au Royaume-Uni, au Danemark, en Autriche et en France, c’est-à-dire dans des pays moins touchés par cette crise. Dans d’autres pays, comme en Italie et en Allemagne, les partis au pouvoir sont confortés : la situation est donc très variable.

En France, les faits majeurs sont l’abstention, l’effondrement du PS et de ses alliés potentiels, et surtout le vote FN. Moins de 6 % des électeurs inscrits se sont déplacés pour voter pour le parti au pouvoir, ce qui montre l’ampleur du désaveu – désaveu bien légitime puisque, depuis deux ans, le PS mène une politique économique identique à celle de la droite.

Le vote FN est plus qu’un vote sanction du pouvoir en place : il vient du désespoir, de la désillusion à l’égard de tous les « grands » partis, du repli sur soi qui affecte la société. Il n’y a quasiment pas eu de campagne électorale : c’est aussi une conséquence de la dépolitisation. A part l’extrême droite, toutes les listes subissent une défaite. Certaines petites villes mettent pour la première fois le FN en tête. Le vote FN est aussi important dans des zones résidentielles péri-urbaines où il y a peu de lien social et quasiment pas d’activité politique : les « liens » avec l’extérieur sont souvent la télé et le travail où le climat est tendu. Il y a une peur, un sentiment de déclassement, le tout dans une situation de fort individualisme. Par ailleurs le racisme progresse dans la société [1], ce qui est encouragé de fait par les déclarations d’hommes et de femmes politiques de droite comme de gauche, dont l’actuel Premier ministre Manuel Valls. Mais le résultat du FN, ce n’est pas que le nationalisme et la xénophobie, c’est la conséquence de la ruine du système politique dit représentatif actuel. On est bien dans « l’impasse » dont nous parlions au moment de la nomination de Manuel Valls au poste de Premier ministre [2]. Nous devons partir du constat de ces ruines pour reconstruire tout autrement, sur d’autres bases, pour d’autres buts.

Il faut sortir du cercle vicieux : repli → aggravation de la situation → hausse du vote FN → etc. Le paradoxe est évidemment que le FN aggraverait dramatiquement et à tous les niveaux les problèmes qui le font monter. Le danger est bien réel. Tout manque de clarté, toute concession au nationalisme participent du repli, et donc contribuent à nous maintenir dans l’impasse.

Quelle est la situation à gauche du PS ? Le Front de gauche fait un résultat très faible vu le contexte. Les propos de certains de ses porte-parole, à commencer par Mélenchon, tournaient le dos à l’internationalisme. Incapable de s’opposer au PS sur des bases véritablement progressistes et internationalistes, de combattre le repli nationaliste – qu’il a pu au contraire favoriser avec son argumentaire souverainiste prétendument « de gauche » –, le FdG montre que le PCF en ruines allié au tribun égocentrique Mélenchon ne peut pas produire un nouvel espoir.

Le NPA subit pleinement le fait d’avoir fait des économies en n’envoyant pas sa profession de foi – ce qui était manifestement suicidaire électoralement – et en faisant l’impasse sur certaines circonscriptions. Lutte ouvrière maintient un résultat faible et assez constant désormais. L’extrême gauche n’apparaît pas comme proposant une solution crédible et concrète, elle paie sa division, ainsi que son incapacité à sortir de l’impasse léniniste, mélange d’électoralisme sans but lisible et d’incapacité à accompagner les mouvements réels sans vouloir les manipuler, s’empêchant d’adopter une orientation marxiste révolutionnaire capable de tirer toutes les leçons de l’histoire du terrible XXe siècle.

Plus fondamentalement, la rareté des luttes et surtout la quasi-absence de luttes victorieuses depuis des années, pèse très lourdement. Commençons donc par nous unir sur la base de revendications communes, contre l’austérité que nous subissons au niveau européen et mondial, contre les inégalités qui s’accroissent, contre la précarité, pour la solidarité entre tous les exploité-e-s, pour que nous puissions tous vivre dignement et librement. La lutte auto-organisée venant de la base, créant une nouvelle démocratie sociale internationaliste, peut inverser la tendance.

La société humaine est internationale. Seule une union mondiale des travailleurs, des chômeurs, des jeunes et de tous ceux qui sont dominés dans ce système capitaliste d’exploitation et d’aliénation, peut créer une issue à la situation présente. Les solutions à la crise économique comme à la crise écologique ne pourront être ni capitalistes, ni nationales : elles nécessitent une lutte mondiale de la classe sociale majoritaire, contre toutes les oppressions.

Cela commence par la construction de mobilisations contre les reculs, par la création de comités unitaires locaux contre l’austérité qui peuvent être des lieux de débat et de décision pour en finir avec la régression sociale. De nouvelles luttes victorieuses ne pourront pas être dirigées par des partis et des syndicats, mais démocratiquement par tous ceux qui y prennent part. La lutte politique, ce n’est pas juste une affaire de partis et d’élections, c’est tous les jours, dans la vie réelle, contre les licenciements, le prix des loyers, etc. Prenons nos affaires en mains, luttons par nous-mêmes, sortons de l’impasse !

Critique sociale

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Notes:
[1] « Les Français sont de moins en moins tolérants », Le Monde, 1er avril 2014. Voir : ldh-toulon.net/rapport-2013-de-la-cncdh-musulmans.html
[2] « Manuel Valls : l’impasse de droite », 2 avril 2014.


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