Crimes à Barcelone (V. Serge, 1937)

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Article de Victor Serge paru dans la Révolution prolétarienne N°249 du 25 juin 1937:

1. Le P.O.U.M. hors la loi.

2. Mort suspecte de Bob Smilie.

3. Arrestation de Nin.

4. Prise d’otages !

5. Disparition de Marc Rhein.

Qu’il est facile, par ces temps noirs, ces temps de scélératesses et de silences complices, d’être bon prophète ! On m’accordera que  je n’ai pas eu tort d’annoncer dès août dernier l’extermination de toute la vieille génération bolchévik. J’eusse infiniment mieux aimé me tromper. Et voici que d’un autre bout de l’Europe m’arrivent, prévues, trop prévues, de tragiques nouvelles confirmant littéralement ce que j’écrivais ici même, dans La Flèche, dans Le Crapouillot, l’automne dernier : le guet-apens stalinien en Espagne.

Lors de la crise du cabinet Caballero, le parti stalinien exige la mise hors la loi du Parti Ouvrier d’Unité Marxiste, le P.O.U.M.

Caballero refuse d’étrangler ainsi, à la fois, la constitution républicaine et le mouvement ouvrier révolutionnaire. M. Negrin paraît avoir accepté, puisqu’il le fait.

On sait que dans les sanglantes journées de mai de Barcelone, les masses de la C.N.T. ont réagi de leur propre initiative contre l’agression stalinienne du central téléphonique (le 3 mai), soutenues sans réserves par le P.O.U.M. et implicitement désavouées par les dirigeants de la C.N.T.-F.A.I. La manœuvre stalinienne consiste à rendre le P.O.U.M. seul responsable de la résistance ouvrière. Cette manœuvre, les dirigeants de la C.N.T. et de la F.A.I. semblent la vouloir tolérer. Le P.O.U.M., avec ses 40.000 à 50.000 membres, est un petit parti, par rapport à la C.N.T., qui dépasse sans doute de loin le million d’adhérents; et ce petit parti fait une politique très décidée. C’est donc par lui qu’il faut commencer la répression contre-révolutionnaire.

Voici les faits, dans toute leur gravité.

Fin mai, la Batalla, l’excellent quotidien du P.O.U.M., est suspendue à terme indéfini.

Le gouvernement refuse au parti l’autorisation de publier un autre quotidien. Il tord le cou à la liberté de la presse.

Dans un article du 1er mai invitant les ouvriers à se montrer vigilants, l’arme aux pieds et à former le front révolutionnaire, Julien Gorkin est inculpé d’appel à la sédition, mais laissé en liberté provisoire.

Vers le 15 juin, nous apprenons le drame suspect de la mort de Bob Smilie. Correspondant de l’Independant Labour Party auprès du P.O.U.M., arrêté par les autorités espagnoles à la frontière française qu’il s’apprêtait à franchir avec des papiers en règle pour regagner l’Angleterre, il est conduit non à Barcelone, mais à Valence, il meurt presque aussitôt en prison d’une bien inexplicable appendicite. Pauvre vaillant camarade ! On sent dans sa fin je ne sais quoi de russe.

Le 16 juin, quarante arrestations des principaux militants du P.O.U.M. (Comité Central et Exécutif) sont ordonnées par Valence à Barcelone. André Nin et nombre d’autres militants de toutes les heures de la révolution espagnole sont arrêtés. Gorkin et Juan Andrade n’ayant pas été trouvés, on arrête leurs femmes, en qualité d’otages ! Énormité du genre fasciste et style des opérations spécifiquement stalinien, à la fois.

Le poste de T.S.F. du P.O.U.M. est saisi. Le parti est pratiquement mis hors la loi. Que reste-t-il de la démocratie espagnole pour les ouvriers ?

Mundo Obrero et Treball, feuilles staliniennes, demandent la peine de mort pour Gorkin.

Quelle est, devant ces choses, l’attitude de la C.N.T. ?

Ici, un avertissement. André Nin ne souffre d’aucune appendicite chronique. Il est jeune, il a le cœur solide. Nous ne croirons ni à l’appendicite soudaine, ni à l’embolie. Il faut que sa vie soit sous la sauvegarde des véritables organisations ouvrières de Catalogne.

Et posons les questions que personne ne pose : les assassins de Camillo Berneri, policiers de la Généralité et gens du P.S.U.C. (staliniens) sont connus. Font-ils l’objet de poursuites ?

Les assassins de Quico Ferrer, Francisco Ferrer, petit-fils du grand fusillé de Montjuich, lui-même fusillé dans la rue à Barcelone, le 6 mai, par des gens à brassards du P.S.U.C., sont connus. Sont-ils poursuivis ?

Les ravisseurs de Marc Rhein-Abramovitch, jeune ingénieur russe, fils du vieux socialiste russe, membre de l’Exécutif de l’Internationale Ouvrière Socialiste, les ravisseurs de Marc Rhein, disparu depuis six semaines et plus, on les devine. Pourquoi donc un silence si lourd pèse-t-il sur ce crime sans nom ?

V. S.

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