« N’importe qui peut être le successeur de Staline » (Gorkin, 1954)

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Extrait de Destin du XXe siècle: de Lénine à Malenkov; coexistence ou guerre permanente?, de Julián Gorkin (1954).

Les réactions du monde de l’Ouest lors de la mort de Staline ont peut-être donné la mesure de l’incompréhension et de l’absurde couardise des Occidentaux — incompréhension et couardise que masquaient divers prétextes : courtoisie habituelle entre hommes d’État, nécessités du protocole, bonnes manières diplomatiques et politiques… . Il se trouva même un gouvernement — le gouvernement français — qui prit officiellement le deuil, oubliant ainsi que l’occupation de son pays par Hitler était due en partie à la signature du pacte avec Staline et que, depuis huit ans, ses soldats tombent victimes des armes fabriquées par Staline. Les drapeaux furent mis en berne et on se borna à rappeler, dans l’éloge funèbre du dictateur, l’époque où celui-ci, attaqué par son allié de la veille, s’unit aux démocraties dans leur lutte contre le nazi-fascisme, afin de sauver son régime et lui-même. La plupart des commentateurs de presse ont laissé voir combien ils admiraient les méthodes employées par Staline pour s’emparer du pouvoir totalitaire et pour le conserver jusqu’à sa mort. Bien peu d’hommes ont, en revanche, profité de cette mort pour exprimer quelques vérités essentielles, telles que celles-ci: la vie de cet homme a contribué à la venue de l’une des périodes les plus sombres de l’Histoire; la machine infernale dont il est le créateur menace de mort l’humanité tout entière ; il a été le plus grand bourreau et le plus grand esclavagiste de peuples, le plus grand corrupteur des consciences du XX° siècle; et s’il n’y a pas aujourd’hui, de par le monde, un seul être humain qui puisse regarder l’avenir avec confiance, cet homme en est le principal responsable. Comment les masses de l’Occident pourraient-elles voir clair dans la dramatique réalité de notre temps ? C’est au communisme seulement que profite la confusion née de ces problèmes. Peut-être a-t-on raison d’affirmer que les vieilles démocraties, conquises par les générations passées au prix de tant de sacrifices, ne sont plus capables désormais que de préparer leur agonie et leur mort. La disparition de Staline a donné lieu, par ailleurs, à l’équivoque la plus regrettable. On pensait généralement qu’il jouait un rôle modérateur à l’intérieur de la politique soviétique et que ses successeurs plus jeunes et moins riches d’expérience seraient tentés d’agir avec plus d’agressivité et d’esprit d’aventure. En observant, au contraire, que ceux- ci adoptaient un langage d’apaisement et qu’ils procédaient à un certain réajustement tactique, le monde occidental, presque unanime, a voulu voir là une diminution de la tension internationale et en a conçu des illusions et des espoirs sans limites. Tout cela prouve combien on connaît encore mal la réalité soviétique, la nature du régime fondé par le bolchévisme-stalinisme, le véritable esprit des hommes du Kremlin et, enfin, les facteurs constants ou permanents déterminés par la situation et les tactiques diverses que se voient contraints d’observer, dans une telle situation, les chefs du bloc eurasiatique. Ajoutons que le plus tragique de la période actuelle, ce n’est pas ce que font les hommes du Kremlin ou ce qu’ils cessent de faire, mais le manque évident de préparation spirituelle, la confusion et l’indécision dont fait preuve chaque jour le monde occidental. Car — nous essaierons de le démontrer dans cet ouvrage — le communisme tire sa principale force des hésitations et des faiblesses de ses adversaires.

Hommes politiques et commentateurs occidentaux semblent se perdre en conjectures sur les conséquences — intérieures et extérieures — que peut avoir le problème de la succession de Staline. La plupart de ces spéculations nous paraissent fort aventurées et même parfois dangereuses. Un commentateur, par ailleurs auteur d’un livre excellent où il relate ses dramatiques expériences en U. R. S. S. — qui nous semble pour cela même un exemple typique, — commet la regrettable erreur qui consiste à dire que, la dictature personnelle de Staline disparue, le régime totalitaire disparaîtra peu à peu et se démocratisera, grâce à la « nouvelle direction collective ». Ce qui revient à identifier le totalitarisme communiste à la personne de Staline, sans tenir compte ni de la doctrine et de la méthode du bolchévisme, ni de la conception du parti unique soumis à une discipline monolithique, ni de l’existence de quelques castes toutes-puissantes et privilégiées, ni, enfin, de l’État policier. Cela équivaut, en somme, à séparer la personne de Staline du régime stalinien, de ce régime créé par le léninisme-stalinisme, laissé en héritage à ses créatures. Puisque le Mal a disparu, nous allons voir naître l’ère de la régénération et du Bien.  Malenkov, Khrouchtchev, Boulganine — et Béria lui-même, avant d’être liquidé — étaient mauvais dans la mesure où ils devaient supporter la dictature personnelle du totalitariste Staline. Celui-ci disparu, ils se sont empressés de constituer une direction collective qui mènera sans aucun doute à une démocratisation intérieure du régime. Tous les espoirs sont permis et le monde libre va pouvoir respirer cette atmosphère prometteuse de paix… La conviction de cet homme sincère, qui fut victime de persécutions en U.R.S.S., est fort dangereuse; sans le vouloir, il fait le jeu des héritiers de Staline et nourrit les illusions trompeuses des neutralistes, des hésitants et des poltrons du monde occidental.

Cette conviction ne répond-elle pas à la mentalité de bon nombre d’anciens communistes qui mettent tout le mal sur le compte de Staline seul et qui regrettent la belle époque de Lénine et de Trotsky? Pour eux, Staline a surgi comme par le miracle de la génération spontanée…

Aucun commentateur n’a, à notre connaissance, rappelé ce jugement de Léon Trotsky : « Staline s’est emparé du pouvoir, non pas grâce à ses qualités personnelles, mais en se servant d’une mécanique impersonnelle. Et ce n’est pas lui qui a créé la mécanique, mais c’est celle-ci qui l’a créé ». Et cette conclusion lapidaire: « N’importe qui peut être le successeur de Staline. » Qu’il l’ait voulu ou non, Trotsky condamnait ainsi la mécanique que lui-même, collaborant étroitement avec Lénine, avait contribué à créer et qui pouvait seulement conduire, hier, à un Staline et, aujourd’hui, aux fidèles créatures de celui-ci. Cette mécanique dont parlait Trotsky, c’était le parti unique, dictatorial et monopolisateur du pouvoir. Elle est l’origine — nous l’avons expliqué au cours des chapitres précédents — du type d’État et de société que nous voyons en U.R.S.S., ainsi que du concept religieux et totalitaire du communisme. Montrons tout de suite une des grandes faiblesses de Trotsky: doué d’une acuité et d’une lucidité extraordinaires dans l’analyse des conséquences, il mettait une obstination tenace et aveugle à ne pas reconnaître les causes, surtout lorsque celles-ci entraînaient une part de responsabilité personnelle et la nécessité pour lui d’admettre une erreur ou de faire une rectification. Dialecticien et polémiste brillant, il était capable de donner une apparence logique et indiscutable aux arguments les plus spécieux et les plus contradictoires. Peut-être était-il victime de son riche tempérament de polémiste et de ses capacités parfois géniales, qui l’empêchaient cependant de voir ses erreurs et ses faiblesses.

Il est certain que Staline s’est surtout servi d’une mécanique impersonnelle créée par Lénine avec l’aide des circonstances. Arrivé au pouvoir, il prit entièrement possession de cette mécanique, il la perfectionna, la modela et l’adapta presque religieusement à sa personne et aux besoins de sa cause. Cette mécanique, extraordinairement forte en apparence — la plus autoritaire que le monde ait connue, — mais faible et pleine de contradictions, comme nous le verrons plus loin, subsiste après la mort de Staline. C’est elle qui lui succède en réalité, quelques que soient les adaptations de détail qu’on lui impose. A sa tête, n’importe quel homme « sans biographie » peut être le successeur de Staline. Un petit groupe de militants hiérarchisés et créés également par la mécanique avec laquelle ils se confondent peuvent également prendre la succession du dictateur, tout au moins provisoirement. En la défendant et en tentant de la sauver à tout prix, ils se défendent et tentent de se sauver eux-mêmes. Staline n’était pas « le fidèle continuateur de Lénine » ni « le Lénine d’aujourd’hui », comme on disait couramment en U. R. S. S., mais il était une conséquence naturelle de la politique de Lénine, de ses conceptions, de ses méthodes, de sa mécanique, moins impersonnelles que ne le prétendait Trotsky, puisqu’il lui avait imposé les traits de sa forte personnalité depuis 1903. Par contre, les Malenkov, Khrouchtchev, Boulganine — et les Béria-Krouglov — doivent être considérés, en dépit de certains changements et des certaines concessions dus aux événements, comme les fidèles continuateurs de Staline.

Afin de pouvoir établir les différences et les points communs existant entre la succession de Lénine et la succession de Staline, et afin de comprendre les caractéristiques exactes de la mécanique totalitaire, qui compte plus que les personnes la représentant aujourd’hui, il convient de rappeler certains faits historiques. Une démocratie véritable n’a jamais existé à l’intérieur du parti bolchévik ni, surtout, en Union Soviétique, même lorsque les bolchéviks prétendaient représenter la majorité écrasante de la population et parler au nom de « la démocratie ouvrière et paysanne ». Nous avons vu que les conceptions et les méthodes de Lénine rendaient impossibles l’existence et le développement d’une démocratie authentique, ouvrière ou mixte. Néanmoins, le parti bolchévik jouissait au temps de Lénine, malgré la conception totalitaire de sa politique, d’un minimum de vie et de démocratie internes; il avait à sa tête de grandes figures habituées à penser pour leur propre compte, avec une certaine marge d’indépendance, et à défendre leurs positions politiques avec fermeté devant les cadres du Parti. La discipline, quoique assez rigide, permettait des moments de discussion, avant et pendant les réunions et les congrès. Et les tendances — parfois, même, des commencements de fractions bien que celles-ci fussent interdites — pouvaient se donner libre cours (tout au moins jusqu’à l’adoption d’accords majoritaires) sans que l’on eût à craindre la liquidation par la terreur. Il nous suffira d’en donner un exemple. La prétendue opposition ouvrière dirigée, en 1921, par Sapronov et Alexandra Kollontaï ne craignit pas de faire front publiquement à Lénine et à Trotsky, en défendant énergiquement ses positions. Dans une session du III° Congrès de l’Internationale communiste, la Kollontaï demanda la parole pour exposer ses thèses et dénoncer — déjà! — le « caractère archibureaucratique » de l’État soviétique, réclamant pour les ouvriers des « conditions d’existence plus humaines » et le droit d’avoir des syndicats ne dépendant ni du Parti ni de l’État. La fameuse militante bolchévique alla jusqu’à demander que les partis communistes se solidarisent avec elle. Conçoit- on semblable intervention aujourd’hui ?

De Lénine à Staline, le parti bolchévique et l’U.R.S.S. ont subi une transformation complète. Nous essaierons de démontrer ailleurs une vérité que la majorité des hommes politiques et commentateurs occidentaux s’obstinent à ignorer, à savoir que la transition du léninisme au stalinisme a représenté, en réalité, une transition de la révolution à la contre-révolution. Cette transition se caractérise, en effet, par la soumission au pouvoir personnel et totalitaire de Staline de toutes les forces vives, créatrices et révolutionnaires de l’U. R. S. S. Le dictateur a-t-il agi consciemment ou n’a-t-il été que l’instrument des événements intérieurs et extérieurs ? Les caractéristiques personnelles de Staline ont compté pour beaucoup, mais il est indéniable que, sans le déterminisme de circonstances concrètes, ces caractéristiques n’eussent pu avoir une telle importance et un tel développement. Dans son Staline, oeuvre posthume et inachevée, Trotsky dit: « Il n’y a pas de doute que Staline, comme beaucoup d’autres, ait été modelé par le milieu et par les circonstances de la guerre civile, ainsi que tout le groupe qui devait l’aider plus tard à établir sa dictature personnelle. Ordjonikidzé, Vorochilov, Kaganovitch — et toute une couche d’ouvriers et de paysans transformés en commandants et en admirateurs ». Que Staline ait été modelé par le milieu et les circonstances de la guerre civile, c’est bien certain ; mais il fut modelé également, avant et après la révolution, par les méthodes bolchéviques, élaborées et appliquées par Lénine. Et par la suite — nous ne nous lasserons pas de le répéter — ce fut lui qui modela le Parti, l’État, la société soviétique, selon ces méthodes et les circonstances. Si l’on ne tient pas compte de cette vérité fondamentale, l’explication de Trotsky est incomplète et même conventionnelle. Trotsky nous dit encore que, dans le lustre qui suivit le triomphe de la Révolution d’Octobre, plus de 97 p. 100 des effectifs du parti se composaient de membres affiliés depuis le triomphe de la révolution. Et, cinq années plus tard, la majorité presque absolue du million de membres que comptait le parti n’avait plus qu’une très vague idée de ce qu’avait été celui-ci dans les premières années de la révolution et en savait encore moins sur la clandestinité prérévolutionnaire. Il suffit de dire, ajoute-t-il, que les trois quarts au moins du parti se composaient de membres inscrits après 1923. Le nombre des membres antérieurs à la révolution — les révolutionnaires de l’époque illégale — était inférieur à 1 p. 100. Trotsky se base sur ces faits pour nous expliquer à sa manière le triomphe de Staline sur un parti — et grâce à ce parti — ainsi composé. Mais, une fois de plus, il refuse l’explication qui, à nos yeux, est capitale : un tel parti ne représentait pas — et ne pouvait représenter — la démocratie ouvrière et paysanne, et il ne se maintenait au pouvoir que par des moyens dictatoriaux, monopolisateurs et terroristes. Le mal originel, le totalitarisme, était là : sans possibilités de démocratie effective, le parti qui monopolisait le pouvoir était tout et, au nom de ce parti, la minorité dirigeante jouissait d’une absolue puissance. Il importait de se rendre maître de cette minorité, de s’imposer à elle par n’importe quel moyen et, finalement, de l’exterminer.

On sait que Lénine fut obsédé, à la fin de sa vie, par son souci de réprimer les excès de la bureaucratie éhontée qui s’était emparée du parti et de l’État. Aussi une Commission centrale de contrôle fut-elle nommée. Le secrétaire général du parti, qui pensait se servir de cette bureaucratie pour son propre compte, plaça ses fidèles à la dite Commission et s’en réserva la direction. Au sein du parti et des diverses organisations qui en dépendaient, sur les lieux de travail, dans toutes les réunions — quelle que fût leur importance, — on enregistrait les noms des éléments oppositionnistes, ou ou susceptibles de l’être, et on dressait des listes noires. On procédait ensuite à une enquête. Irrégularité ou manque de discipline étaient soigneusement examinés; on allait jusqu’à consulter les archives du tsarisme… L’intimidation, la menace, les expulsions qui conduisaient fréquemment au suicide ceux qui en étaient les victimes, les changements de postes et de résidences équivalant à de véritables exils, une atmosphère de terreur, des compromis secrets, des capitulations en règle, tels furent les résultats de ces mesures… Staline utilisait pour ce travail des ambitieux qui voulaient arriver en sacrifiant tous ceux qui leur étaient supérieurs. L’administrateur secret de ce terrible fichier qui comportait tant de documents, d’accusations, de dénonciations et de diffamations — bien souvent inventées de toutes pièces — était, comme nous le verrons par la suite, Malenkov, qui connaissait ainsi le parti mieux que personne.

Par ailleurs, Staline savait, avec une habileté consommée, attirer à lui les militants et les dresser les uns contre les autres jusqu’au moment où il les liquidait tous. Il se servait de la vieille garde bolchévique contre Trotsky, qui préconisait l’admission des éléments jeunes aux responsabilités de direction. Puis, il utilisa la jeunesse impatiente et ambitieuse lorsqu’il décida de liquider presque toute la vieille garde. Il s’allia à Zinoviev et Kamenev pour se débarrasser de Trotsky et, plus tard, à Boukharine et à Rykov pour détruire Zinoviev et Kamenev. Se servant sans scrupules des positions de la droite contre la gauche et des positions de la gauche contre la droite, il imposait finalement sa propre position et, maître absolu de la mécanique du parti, il passait à la liquidation physique de tous les oppositionnistes déclarés ou virtuels. Les « purges » staliniennes successives, et notamment celles qui accompagnèrent les monstrueux et déconcertants procès de 1936- 1938, ont conduit à la suppression de tous les militants bolchéviks de valeur, capables de concevoir et d’exprimer une pensée quelque peu indépendante et de défendre, avec un minimum de liberté, une position politique à l’intérieur des cadres du parti. L’élimination systématique de ces hommes a produit dans le parti, de même que dans toutes les manifestations de la vie soviétique, une véritable sélection à rebours, nécessaire à la consolidation du pouvoir de Staline.

Après le XVIIIe Congrès bolchévique (1939), point culminant de la soumission absolue au dictateur unique, tous les membres du Politburo, du Comité Central et, en général, tous ceux qui forment la bureaucratie en U. R. S. S, devinrent les créatures de Staline, dociles et obéissantes, staliniennes cent pour cent.

Dès lors, les « purges » ne cessèrent pas, se produisant sporadiquement ou à intervalles réguliers, car le régime ne pouvait plus vivre sans elles. D’abord individuelles, partielles, elles devinrent massives, immédiatement après la guerre, ruinant à moitié des régions et des populations et n’épargnant même pas les membres du parti et de l’administration.

D’autre part, au temps de Lénine, et jusqu’à la consolidation de la dictature totalitaire de Staline, on organisait au moins un Congrès du parti bolchévique par an ainsi qu’un Congrès ou un Comité Central Élargi de l’Internationale. Après 1939, on n’a pas cru nécessaire de convoquer aucun Congrès desdites organisations, jusqu’au moment où l’on nous offrit la surprise du XIX° Congrès du parti (octobre 1952). Néanmoins, des événements d’une importance capitale, autant pour l’U. R. S. S. que pour le reste du monde, s’étaient déroulés pendant ces treize années : défaite de l’Espagne républicaine; pacte germano-soviétique; seconde guerre mondiale; invasion de l’U. R. S. S. par son alliée de la veille; chute des puissances nazi-fascistes et de l’impérialisme japonais; modification radicale de la carte eurasiatique, due au triomphe du communisme en Chine et à l’absorption par l’U.R.S.S. d’une dizaine de pays; schisme de Tito; division du monde par le rideau de fer; trois guerres locales, mais d’importance internationale; préparation de la guerre atomique… L’histoire humaine n’a pas connu d’époque aussi lourde d’événements dramatiques… Malgré cela, le dictateur du Kremlin a agi selon sa volonté absolue et sans la moindre apparence de consultation démocratique. Cette volonté était indiscutable et indiscutée, divine, dans cet immense pays qu’est l’U. R. S. S., dans les pays satellites et au sein des partis communistes vassaux. Nous nous trouvons donc en face d’un parti soumis au « monolithisme» stalinien, d’un État policier totalitarisé qui se confond avec lui ou le domine même, et d’une société terrorisée, abrutie, privée de tous moyens d’informations ou d’échanges intellectuels, incapable de penser librement et de prendre une initiative, maintenant que toute liberté a été proscrite des mœurs soviétiques. Staline a réussi, en somme, à établir le totalitarisme le plus absolu et le plus parfait (!) que l’Histoire ait jamais connu. Tous les pouvoirs — et les moyens d’exercer ces pouvoirs — convergeaient vers lui et symbolisaient sa personne. A la fois secrétaire général du parti, chef du gouvernement, généralissime de l’Armée Rouge, il était encore, en tant que délégué spécial du Politburo, le chef effectif et omnipotent de la police politique. C’est grâce à ces pouvoirs accumulés qu’il a pu liquider les chefs de la N. K. V. D. Yagoda et Yejov, les prédécesseurs de Béria, quand ils eurent terminé, sous sa direction suprême, les sanglantes «purges» (1936- 1939). En fait, tous ceux qui remplissaient une fonction, en U. R. S. S. ou au sein des partis communistes étrangers, dépendaient de lui sans réserve et, imprégnés de sa mentalité, ils étaient soumis à son culte. Son nom suffisait à séparer les camarades et à dresser le subordonné contre son chef : Staline était le seul chef. Jusqu’à quel point peut-on penser que sa disparition a libéré ou émancipé ses créatures et qu’elle a pu déterminer un changement dans le système qu’il a créé. Toute la question est là.

Le problème de la succession se posait implicitement depuis plusieurs années : il se posait certainement déjà avant la mort de Jdanov — mort pour le moins mystérieuse. On avait beau le cacher comme un secret d’État en organisant périodiquement son apparition en public, Staline avait vieilli, il était usé et malade, diminué dans ses facultés physiques et intellectuelles et incapable de supporter le poids écrasant du pouvoir totalitaire qui pesait sur lui depuis quelques viongt-cinq ans. Vingt-cinq années terribles, capables de briser la nature la plus robuste.

Le discrédit et la liquidation politique et physique de tous les grands chefs de la Révolution et de la Révolution elle-même; l’épuration permanente et le changement total des cadres du parti et de l’Etat; la construction du monstrueux totalitarisme politico-policier et son contrôle général et quotidien; l’extrême concentration d’une économie autarchique, basée, plus que jamais, sur le monopole du commerce extérieur et sur l’esclavage pour le compte de l’État de masses ouvrières et paysannes considérables; la direction et le contrôle de la politique extérieure dans un monde plein de contradictions et de dangers; l’adaptation de cette politique à des changements brusques et déconcertants ; l’invasion de l’allié de la veille et l’effondrement général de tout le système qui fut bien près de se produire ; les immenses « purges » effectuées sur tout le territoire soviétique dans les années 1944- 1946; les conquêtes territoriales qui ont absolument transformé la carte eurasiatique; la reconstruction intérieure combinée avec une politique d’armement intensif, menées de front; la création du rideau de fer et la stratégie de la guerre permanente qui en est la conséquence…: lourd bilan pour un homme âgé, méfiant, obligé de tout contrôler. Dans le monstrueux enfer qu’il s’était créé, sa résistance tenait du prodige.

Jusqu’à quel point Staline pouvait-il contrôler les leviers du pouvoir durant la dernière période de sa vie ? Et, s’il ne pouvait les contrôler effectivement, qui le faisait à sa place, dans les hautes sphères de la hiérarchie ? Cette question a une importance capitale pour le problème de la succession. Il est indéniable que Staline a représenté jusqu’au jour de sa mort l’autorité suprême, infaillible. Il gardait toujours le droit de supervision dans toutes les questions, qu’elles eussent une importance fondamentale ou, simplement, relative. Personne, au Politburo — et, après le XIXe Congrès, au sein du Praesidium et du Secrétariat, — ne se permettait de discuter ses recommandations et ses décisions. Mais, pour lui éviter des efforts et des pertes d’énergie inutiles, pour lui conserver ce qu’il lui restait de santé, on ne devait plus lui soumettre que les affaires les plus importantes, surtout lorsqu’il séjournait à Sochi. Il est également indéniable que des divergences durent naître entre ses principaux collaborateurs ( et que les ambitions durent se donner libre cours), comme il en naquit, avant la mort de Jdanov, entre celui-ci et Malenkov. Staline, ,fidèle à sa vieille et fidèle méthode, laissait mûrir les querelles aussi longtemps qu’il lui convenait ou jusqu’à ce que lui-même vît clairement la décision à prendre. Dès lors, cette décision était considérée comme sans appel et la discipline monolithique, condition du régime totalitaire, s’imposait une fois de plus. Le monolithisme était, par conséquent, une émanation de la volonté suprême de Staline, une chose inhérente à sa personne et à son symbole religieux. Est-ce à dire que le monolithisme totalitaire a disparu en même temps que Staline, ou qu’il peut disparaître après lui ? Nous ne le croyons pas, parce qu’en fait la personne de Staline était dominée, nonobstant son pouvoir suprême, par le régime stalinien. L’homme crée la machine, et la machine finit par dominer l’homme. Le dictateur ne devient-il pas le premier esclave de sa mécanique dictatoriale ? Le régime stalinien, malgré des apparences trompeuses, n’a pas été et ne peut pas être défait par ses héritiers, qui sont ce qu’ils sont grâce à lui et à sa survivance. Mais nous reparlerons de la nécessité du monolithisme. Il est inconcevable qu’au pays des plans quinquennaux, de la pensée dirigée et de la supercentralisation totalitaire, on ait laissé au hasard la solution d’un problème aussi important que celui de la succession. Et l’on pense que Staline, l’homme-dieu, était le premier intéressé à assurer la continuité de son œuvre et du culte dû à sa mémoire. Il est évident qu’il ne convenait pas de créer, tant qu’il vivait, un autre symbole — et un autre détenteur du symbole — de l’autorité suprême. On pouvait tout au plus observer des symptômes et des faits qui ne trompaient pas sur sa préférence pour certains de ses proches collaborateurs. Cette préférence, pour les raisons que nous verrons plus loin, allait sans aucun doute à Malenkov. Mais, comme il était impossible que Malenkov occupe brusquement le vide immense laissé par le dictateur-dieu, il fallait prévoir une période de direction collective, qu’assumerait principalement le triumvirat qui, déjà du temps de Staline, avait en main les principaux leviers du pouvoir : Molotov, la politique extérieure; Béria, la police politique ; et Malenkov, l’appareil du parti et, en fait, celui du Kominform. Nous ne voulons pas dire que les affaires intérieures et les détails exacts, antérieurement ou ultérieurement au décès de Staline seront connues avec exactitude, car ce qui se passe derrière les murs du Kremlin reste toujours entouré de mystère; mais ceux qui ont vécu dans l’atmosphère de Moscou, en contact avec la haute bureaucratie du régime, peuvent approcher de la vérité s’ils observent avec soin l’enchaînement des faits.

Pour une bonne partie de l’opinion occidentale, se basant sur les apparences, le successeur de Staline devait être Molotov. Le cas Molotov est typique de l’évolution de l’ U. R. S. S. depuis l’époque brillante et héroïque de la Révolution jusqu’à celle de la bureaucratisation du régime, de cette sélection à l’envers qui caractérise la période pendant laquelle Staline a accédé au pouvoir totalitaire. Peut-être Molotov doit-il d’avoir échappé aux « purges » staliniennes successives au fait qu’il est un homme limité, « brillamment médiocre », comme il semble que Trotsky l’ait dit en certaine circonstance. Mais il est obstiné, volontaire, dur, flegmatique et, dès le premier jour, il fut fidèle à la personne et à la politique de Staline, réunissant les qualités qui devaient faire de lui le chef naturel des médiocrités bureaucratiques.

Un homme aussi insignifiant que Molotov se sentait forcément gêné et comme annihilé par les grandes figures, telles que Lénine, Trotsky, Boukharine; par contre, il devait se sentir à l’aise aux côtés d’un Staline, dont l »esprit et les méthodes lui étaient plus accessibles (1). Comme sa personnalité grise n’exerçait pas de réelle influence dans le parti bolchévique, on ne lui offrit pas la moindre occasion de se compromettre auprès des grands militants, qui ne le tenaient pas, d’ailleurs, en haute estime. Il est vrai que le mépris de ces grands hommes à l’égard de Molotov devait leur jouer un mauvais tour au moment décisif de la lutte pour le pouvoir. Resté discrètement dans l’ombre pendant les années qui suivirent la Révolution d’Octobre, il sembla être reconnaissant à Staline d’avoir éliminé les grands et d’avoir fait de lui le second personnage du régime. A peu près incapable de penser par lui-même, ni de briller de sa propre lumière, la personne de Molotov n’a jamais constitué le moindre problème pour son chef. Celui-ci l’estimait, au fond, et avait confiance en son bon sens moyen d’homme têtu.

Mais bien qu’on le vît, depuis des années, venir immédiatement après Staline, rien ne le désignait de façon certaine pour la succession de Staline. Il ne réunissait pas — pas plus qu’il ne les réunit aujourd’hui — les qualités nécessaires pour cela; il ne jouissait et ne jouit pas d’un prestige suffisant aux yeux de la bureaucratie pour combler le grand vide laissé par Staline et, d’autre part, on le trouve un peu trop vieux pour un régime où, lorsque l’on déifie un chef, on veut le garder vivant le plus longtemps possible. Bien que, dans ce pays, la propagande atteigne toujours ses buts, on ne peut fabriquer un dieu chaque lustre ou chaque décade… Il ne faut pas oublier, en outre, un fait d’une importance capitale : la vieille garde bolchévique, à laquelle appartient Molotov, a presque entièrement disparu de l’U. R. S. S. Ses éléments les plus combatifs ont péri pendant les temps difficiles du « communisme de guerre ». Grâce aux « purges » qui lui assurèrent le pouvoir totalitaire personnel, Staline sacrifia environ 90 % des survivants. On calcule que 7 % encore sont mort de leur belle mort ou ont été éliminés par l’ascension des Malenkov, des Béria, des Krouchtchev… Ces derniers éléments, les parvenus, nés à la vie politique avec la révolution de 1917, et formés ensuite dans l’ombre de Staline, se livrant, par ambition, à une lutte déloyale contre la génération des vieux bolchéviks, supporteraient mal d’être soumis à un survivant de l’époque révolutionnaire. Staline était leur chef naturel et leur dieu (ils lui devaient tout); Molotov ne pourrait le devenir. En général, la génération qui détient aujourd’hui le pouvoir en U.R.S.S., du haut en bas de la hiérarchie (en tant qu’élément représentatif des nouvelles castes qui se forment, sur lesquelles nous nous étendrons plus loin) consent tout au plus à se servir de l’expérience des Molotov, des Kaganovitch et des Vorochilov, mais ne leur permet pas d’occuper les postes de commande du pouvoir.

On connaît suffisamment aujourd’hui la carrière fulgurante de Béria, due à la protection dont l’entourait Staline, autant qu’à sa dureté et à son manque total de scrupules lorsqu’il s’agissait d’appliquer les répressions staliniennes. Géorgien, comme le dictateur et juge d’instruction de la Tchéka, à vingt ans, il éveilla l’intérêt de Staline par l’acharnement qu’il mettait à dénoncer et à liquider tous les vieux militants géorgiens qui s’insurgeaient contre la centralisation excessive du pouvoir, et par sa violence à réduire en esclavage, au nom de ce pouvoir, son pays natal, naguère fier et indépendant. Si Staline a fait son extraordinaire carrière dans l’administration bureaucratique du parti et de l’État, Béria a fait la sienne dans les sinistres bureaux de la police. Sur quelle montagne de cadavres ces deux carrières ne reposent-elles pas ! On frémit en y pensant.

Tchékiste en Géorgie en 1921, Béria devint le chef tout-puissant de la N.K.V.D. en 1938, après l’élimination sanglante des bourreaux qui le précédèrent, Yagoda et Yékhov. Béria réunit une telle somme de pouvoir dans ce régime essentiellement policier qu’à une certaine époque on parlait de lui dans les milieux de la haute bureaucratie soviétique comme du successeur le plus probable de Staline. Ce n’était pas que l’on crût que celui-ci l’eût désigné, mais on prévoyait déjà ce qui a failli se produire: on pensait que, Staline mort, Béria se servirait de sa position exceptionnelle pour s’imposer aux autres. Il est certain que l’homme qui nous intéresse le plus aujourd’hui est Georgi Maximilianovitch Malenkov; il est devenu, en effet, l’une des figures centrales de notre monde – et ceci certainement pas par ses mérites personnels! Il est la véritable créature de Staline. De même que l’on annonçait au début de 1952 l’aggravation de la maladie de Staline, on a accordé pour la première fois de l’importance à l’anniversaire – le cinquantième – de Malenkov. On lui a décerné publiquement le plus haut titre dont on puisse honorer un homme dans l’URSS d’aujourd’hui, celui de « fidèle disciple de Marx, Lénine et Staline ». Béni par cette trinité sacro-sainte — on ne peut pas en rendre responsable Marx et Lénine, — Malenkov pouvait se sentir sûr de lui. Cela revenait à le désigner, sur le plan de la bureaucratie, comme l’héritier éventuel — ou comme le successeur le plus qualifié — de Staline. N’était-il pas, en effet, sa création politique la plus légitime, son collaborateur le plus intime et l’être en qui, lui, la méfiance même, avait mis la plus grande confiance dont il était capable ? … Staline avait de bonnes raisons pour cela. Si Malenkov doit tout à Staline, celui-ci devait beaucoup à Malenkov. Après de courtes velléités trotskysantes ( tous les jeunes Soviétiques se sentirent attirés un jour par Trotsky, la figure la plus suggestive et la plus brillante de la Révolution), il a, pendant vingt-cinq ans, travaillé aux côtés de Staline, fidèle et infatigable, obscur et discret. Il éprouvait, sans doute, une admiration profonde pour son chef, à qui il avait fait don de sa personne, espérant, c’est probable, en tirer profit. Toute la jeune bureaucratie soviétique et le peu qui reste de la vieille s’étaient habitué à confondre le destin de l’U.R.S.S. avec le destin et la personne de Staline. Tous les régimes absolutistes et totalitaires ont besoin d’une figure suprême qui en représente et symbolise les institut1ons et les intérêts essentiels. Les parties savent bien qu’en représentant et en symbolisant cet ensemble elles se servent elles-mêmes. Staline fut à la fois le principal créateur et la création de la bureaucratie soviétique. Et, du fait qu’il était son collaborateur le plus proche, Malenkov est aussi une création et un symbole bureaucratique. Bureaucrate obscur, confiné dans son bureau à l’intérieur des murs du Kremlin, travaillant jour et nuit en silence au service de l’homme-dieu qui concentrait tout en ses mains, et se préparant à être un jour cet homme-dieu… Qui, hors du Kremlin, connaissait cette existence jusqu’à ces dernières années ? Les militants des cadres du parti bolchévik, eux, ne le connaissaient que trop, pour leur malheur, et s’ils prononçaient son nom ou faisaient allusion à lui, ce n’était pas sans une terreur secrète.

En effet, une des tâches de Malenkov auprès de Staline consistait à mettre à jour les fiches des militants, du haut en bas de l’échelle du parti. Secrètement, sans bruit, tel un termite obstiné, le fidèle et patient secrétaire particulier du dictateur enregistrait sur ces fiches le moindre fait d’ordre public ou privé ayant trait à ces militants, observant leurs caractéristiques, leurs passions, leurs faiblesses, allant même jusqu’à tirer parti d’apparences donnant prise à la calomnie. Après la mort de Lénine, lorsque s’ouvrit d’une façon décisive la lutte pour la succession, avant et pendant la période où furent liquidés par la violence Trotsky, Zinoviev, Kamenev, Boukharine et Rykov, ainsi que leurs amis et partisans, le secrétaire général et son fidèle collaborateur se mirent à terroriser les cadres du parti en faisant usage de ces redoutables fiches. Malenkov remplissait sa tâche avec tant de discrétion, il paraissait si bien rester en marge de la lutte, qu’on ne le mentionne nulle part ou qu’on le mentionne sans lui accorder d’importance. Il était comme la petite pièce d’une mécanique, à qui personne ne fait attention, mais sans laquelle cette mécanique ne pourrait fonctionner. Même s’ils vivaient très loin de la capitale, les militants qui s’opposaient au cours stalinien ou qui, simplement, n’en étaient pas chaudement partisans étaient convoqués au Kremlin. Après un long voyage, ignorant ce que l’on voulait d’eux, mais n’augurant rien de bon, ils se voyaient obligés à faire antichambre : cela leur donnait le temps de faire leur examen de conscience et de remâcher leurs craintes. Mis en présence de Staline, ils voyaient celui-ci examiner avec une attention minutieuse le contenu d’un terrible dossier que Malenkov avait posé silencieusement devant lui. Le dictateur levait les yeux brusquement et disait, de sa voix froide et accusatrice : « En telle ou telle année, tu as pris tant de roubles dans la caisse du parti. En telle autre année, tu as oscillé entre les menchéviks et les bolchéviks. Tu n’as pas caché ta sympathie pour ceux qui réclamaient l’unité contre la ligne juste de Lénine. Plus tard, tu as sympathisé avec la prétendue opposition ouvrière; tu sympathises maintenant avec le trotskysme contre le léninisme… Et tu oses prétendre que tu es un vrai bolchévik ? Fais attention. Tu peux te retirer. » Les militants ainsi congédiés sortaient, pâles et tremblants, du bureau du secrétaire général. Ils ne se risquaient généralement pas à rendre visite à aucun des leaders de l’opposition, car ils se savaient étroitement surveillés par les agents au service de Staline. Tous ou presque tous avaient participé à des actes de violence et de terreur, et ils savaient que, dès lors, la violence et la terreur pouvaient se retourner contre eux. Ils savaient, en tout cas, que, s’ils commettaient la moindre faute désormais, Staline mettrait ces terribles documents entre les mains de la N. K. V. D. et du procureur général…

Tandis que l’on préparait les « purges » et les procès historiques, derrière les enquêteurs de la N. K. V. D. se trouvait le terrible Malenkov, toujours interprète de Staline, fournissant des documents accusateurs à ce nouveau Fouquier-Tinville que fut le procureur soviétique Vichinsky. En un mot, le secrétaire particulier du secrétaire général dictateur semblait tout contrôler. L’un près de l’autre, le regard sarcastique, ils devaient suivre les interrogatoires des victimes de marque, grâce à des écouteurs directs… On eût dit que Staline ne pouvait se concevoir sans Malenkov. Les destins de ces deux hommes étaient étroitement liés : le second était la création et le complément du premier.

Malenkov avait vingt-deux ans de moins que Staline. Le monde entier commence à s’habituer à son aspect ingrat et presque répugnant. C’est un homme corpulent,épais et massif;  sa tête est grosse — lourde et vulgaire, pourrait-on dire, — aux traits laids et porcins, aux yeux petits et inexpressifs. Sa mine est négligée et, contrairement à la plupart des parvenus du régime, il est généralement ennemi de l’ostentation, du luxe, et il ne paraît pas avoir de penchant pour la corruption matérielle. Ses gestes et son allure le font ressembler à un paysan à peine dégrossi ou, plutôt, à un vulgaire portefaix. Homme aux mouvements lents, obstinés, il fait preuve, en toutes circonstances, d’une grande sûreté de soi et se domine parfaitement. Formé dans l’ombre de Staline, en contact permanent avec lui, son mimétisme à son égard est surprenant. On peut dire qu’il est le personnage le plus monolithiquement stalinien. Au cours d’une conversation avec lui, on ne peut jamais deviner, par ses paroles et ses gestes, ce qu’il pense. Ses qualités de dissimulation étaient précieuses pour un Staline, qui gardait secrète sa pensée jusqu’à ce qu’il lui plût de la dévoiler. Malenkov est froid, impassible et comme invertébré. Il ne parle guère que par monosyllabes : « oui », « non », « peut-être ». Il déconcerte ses interlocuteurs; il déconcertera les diplomates ou les gouvernants occidentaux qui entreront en contact avec lui. Il déconcerte plus que quiconque les autres hiérarques du régime, surtout après le coup qu’il a assené à Béria, beaucoup plus intelligent et plus doué que lui, mais moins sagace. Sur ce point, Malenkov est aussi fort que Staline lui-même. Celui-ci devait être fier de sa création; sur les photographies où ils se trouvent tous deux, le vieux visage de Staline dominant Malenkov rayonne de cette fierté empreinte d’ironie et de fourberie.

La protection de Staline a été décisive pour la carrière de Malenkov. Mais il est certain que, pour triompher, celui-ci possédait les qualités positives et négatives qui sont nécessaires dans la Russie d’aujourd’hui. Comme Staline, il n’a rien de l’intellectuel ni de l’homme des masses; aucun des deux n’a eu besoin de conquérir, par de brillantes qualités, la faveur de masses populaires qui ne décident rien, et qui n’existent, à vrai dire, qu’en tant que main-d’oeuvre soumise et asservie. Qui connaissait Staline à l’époque brillante de la révolution et dans les années qui suivirent immédiatement celle-ci ? Qui connaissait Malenkov, il y a quelques temps ? Malenkov ne s’est pas imposé comme théoricien, comme penseur, comme écrivain ou comme oreateur éloquent – types qui ont disparu de l’U.R.S.S. depuis que se sont établis le totalitarisme de Staline et son école bureaucratique. Ces talents, propres jadis à Lénine, Trotsky, à Boukharine, à Zinoviev, à Kamenev et à tant d’autres, seraient superflus et même dangereux pour celui qui les posséderait, dans un régime totalitaire qui a élevé au rang de style le manque de style de ses hommes. Ce qui compte, dans ce régime, ce sont les capacités d’intrigue et de manœuvre, la duplicité et la tromperie, l’aptitude à se rendre maître des ressorts bureaucratiques et à les garder solidement en main, des nerfs résistants et une absence totale de scrupules dans l’administration de la crainte et de la terreur… Tout cela, Malenkov l’a appris à l’école de Staline, dont il était le collaborateur et le confident le plus intime. Il connaît mieux que personne la bureaucratie hiérarchisée ainsi que les moyens de la mettre en mouvement et de s’imposer à elle. La machine totalitaire n’a pas de secrets pour lui. N’est-ce pas là l’essentiel pour devenir chef d’État, dans la Russie d’aujourd’hui ? On dit de Malenkov qu’il a « la couleur du Kremlin ». La couleur blafarde de l’homme qui n’est pour ainsi dire jamais sorti de ses murs (2). Il ressemble, tant à cause de cette couleur qu’à cause de son aspect flasque et adipeux, à ces abbés qui ne quittent pas leur couvent. En effet, Malenkov n’a pas quitté, des années durant, son bureau du Kremlin, sans cesse occupé à lire des rapports, à communiquer des directives sans appel, à compulser avec amour ses fameuses fiches. C’était, et c’est vraisemblablement encore, la seule littérature de son goût. Avoir la « couleur du Kremlin », cela implique aussi que l’on a une âme modelée par le Kremlin : c’est sans doute la pire chose que l’on puisse dire d’un homme, aujourd’hui. Il ne connaît pas de langues étrangères; il ne s’est jamais approché du monde, ni préoccupé des êtres vivants. Il ne connaît les hommes et les choses que par de froids rapports et des fiches sans âme. Il manque totalement d’imagination et réduit tout à des chiffres, des plans, des faits objectifs, des réalités administratives, des concepts d’État : on en a la preuve dans ses discours. Dépourvu d’idées originales, travailleur appliqué et infatigable, dur et inflexible, exigeant autant de lui que des autres, il est partisan des méthodes brutales et expéditives. Nous savons déjà qu’il a fait sa carrière comme son chef et créateur a fait la sienne, en préparant et en exécutant dans l’ombre les intrigues et les coups. Le régime créé par Staline ne pouvait conduire logiquement qu’à Malenkov, son incarnation parfaite. Un tel homme, à la tête d’un État aussi pu1ssant que la Russie soviétique, qui peut faire agir à sa guise ses cinquièmes colonnes parfaitement instruites et fanatisées, représente dans notre monde en pleine crise un péril sans précédent.

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Notes:

(1) En vérité, Molotov n’a pas eu d’autre chef immédiat que Staline, et cela dès le début de la Révolution. Après la mort de Lénine, il soutint toujours Staline contre les autres chefs bolchéviques et, malgré sa médiocrité manifeste, son chef le fit nommer membre du Politburo avec pleins pouvoirs, dès la fin de 1925 (année où commença la marche effective vers le pouvoir totalitaire). Molotov a été le plus fidèle collaborateur de ce pouvoir totalitaire : comme Président du Conseil des Commissaires du Peuple — en remplacement de Rykov, — comme Commissaire aux Affaires étrangères, comme chef de la diplomatie et comme homme de confiance, en général.

(2) Après la mort de Staline, Malenkov a daigné visiter un kolkhose et se montrer en public une demi-douzaine de fois, ce que la presse a enregistré comme autant d’évènements.

 


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