U.R.S.S. ou U.S.A.? (Lefeuvre, 1947)

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Paru dans Masses (N° d’octobre-novembre 1947).

LE 5 octobre, l’Humanité publiait un communiqué relatif à la conférence d’information de quelques partis communistes, et nous avisait qu’un bureau d’informations avait été créé entre un certain nombre de partis communistes appartenant tous à l’Europe continentale et que ce bureau aurait pour tâche « d’organiser l’échange des expériences et, en cas de nécessité, la coordination de l’activité des partis communistes sur la base d’un libre consentement ».

Nos amis pourront lire dans ce numéro le texte de la déclaration qui accompagnait le communiqué. Cette déclaration nous avons tenu à la publier car elle marque le début, inévitablement, d’une nouvelle politique des partis communistes en France et en Europe. Elle vise surtout à modifier la tactique des partis communistes en France et en Italie qui depuis la libération s’étaient comportés comme des groupements parlementaires et électoraux réclamant la participation au pouvoir, y participant le cas échéant. Désormais, ces partis passeront à l’attaque et leurs coups les plus durs seront réservés aux partis socialistes, comme autrefois en Allemagne (en russe surtout) où elle contribua puissamment à la prise du pouvoir par Hitler. Les réactions à cette déclaration ont été diverses dans le monde. La presse américaine, en général, devant la formation du Kominform a demandé de renforcer l’aide à l’Europe occidentale ; le New-York Times, par exemple, écrivait le 7 octobre : « La première mesure qui s’impose est le relèvement de l’Europe occidentale grâce à l’application immédiate de la doctrine de Truman et du plan Marshall ». Le New-York Herald Tribune de son côté ajoutait : « Nos paroles seront futiles si elles ne sont pas accompagnés de vivres et de charbon ». Les autres journaux américains considéraient la création du « Bureau comme une déclaration de guerre aux États-Unis ». Le New-York Daily Mirror demandait que tout communiste américain ou non, fût traité désormais en ennemi des États-Unis.

La presse britannique s’est montrée plus calme. Le Times, le 7 octobre, écrivait même que les puissances occidentales avaient peut-être parfois contribué à la division du monde par des paroles brutales telle l’exposition de la nouvelle doctrine américaine par le président Truman, le 12 mars dernier. De son côté, le New Chronicle soutenait la thèse que la création du Kominform constitue la réponse soviétique à l’idée adoptée aussi bien en U. R. S. S. que par beaucoup d’Américains, selon laquelle le plan Marshall n’a pour objectif que de rassembler les nations de l’Europe occidentale dans la lutte contre le communisme.

Ce qui importe le plus pour nous socialistes de l’occident du continent c’est de ne pas perdre notre propre jugement de ne pas nous laisser entraîner par les propagandes de l’un ou l’autre camp. La création du « Bureau » est certainement une riposte au plan Marshall dans la mesure où celui-ci représente effectivement un moyen d’organisation de l’Europe et par suite met un frein à l’expansionnisme soviétique. Quels que soient les termes de la déclaration, si critiquable que nous paraisse la politique de guerre au socialisme qu’ils impliquent, nous ne devons pas néanmoins oublier que les États-Unis sont un pays capitaliste, un pays où le capitalisme a trouvé peut-être sa dernière expression, sa dernière force impérialiste.

L’U.R.S.S. possède un régime politique original qui n’est plus capitaliste, mais qui n’est pas socialiste. Les définitions et les explications ne manquent pas pour ce régime. Mais elles ne changent rien au fait que le système de gouvernement autoritaire et policier de la caste bolchevique — caste qui a d’ailleurs liquidé 95 % des vieux, des vrais bolcheviks — n’a pas de caractère socialiste ni même démocratique de quelque forme que ce soit, ne prépare pas la Venue d’une organisation socialiste, mais au contraire ne tend qu’à perpétuer la situation présente. Elle l’impose aux pays satellites qu’elle domine par divers procédés et utilise les partis communistes asservis aux fins de sa politique extérieure.

Les États-Unis sont au stade de la nécessaire exportation du capital. Ils ont besoin des marchés extérieurs pour leurs marchandises et leurs dollars. L’isolationnisme a pris fin, même si tous les Américains ne sont pas conscients de la situation. L’heure de l’expansion extérieure est venue. Jamais, dans l’histoire du capitalisme, un pays à la production aussi puissante ne s’est trouvé avoir un tel besoin de débouchés extérieurs.

Nous ne pouvons pas choisir l’U.R.S.S. et l’ignoble régime d’esclavage qu’elle veut partout imposer. Si nous voyons dans l’offre Marshall une possibilité de relèvement et de recul de la misère pour les peuples de l’Europe, nous ne pourrions accepter une tutelle qui barrerait la route à l’évolution vers le socialisme démocratique. Or, cette voie est encore possible. Toutes les conditions nécessaires existent encore en Europe occidentale. A nous de les saisir avec énergie, avec foi. A l’avenir menaçant, au troisième conflit mondial qui se prépare, il faut opposer l’action constructive du socialisme. Quelle doit être celle-ci ? C’est ce que nous nous efforcerons de préciser dans les numéros de notre revue.

René LEFEUVRE.

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