Lettre à Edouard Vaillant (Nicod, 1914)

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Centenaire 1914-1918

Lettre publiée dans l’Eclaireur de l’Ain du 4 octobre 1914, citée dans Le mouvement ouvrier pendant la guerre d’Alfred Rosmer. René Nicod est secrétaire fédéral SFIO de l’Ain depuis 1912. Dans Pierre Brizon: pacifiste, député socialiste de l’Allier, pèlerin de Kienthal, Pierre Roy précise: « Nicod participa à la conférence nationale du parti socialiste le 7 février 1915 et y exposa son point de vue (que l’Humanité réduisit à presque rien) mais à son retour chez lui il trouva un ordre de mobilisation et une mise en jugement qui devait le conduire en conseil de guerre… ». René Nicod devait perdre l’usage de sa main gauche à la guerre.

J’ai lu dans l’Humanité de mardi, sous votre signature, la phrase suivante, qui n’a pas manqué de m’inquiéter:

 « Et quand l’invitation nous est venue comme tout récemment encore, de rencontrer à l’étranger des délégués socialistes de divers pays, nous nous y sommes refusés. »

Qu’est-ce à dire ? Cette invitation à laquelle vous faites une claire allusion a-t-elle été faite individuellement à un membre du Parti, qui avait le droit, personnellement, de refuser ou d’accepter la discussion ?

Ou bien a-t-elle été faite au Parti lui-même, qui n’avait pas alors le droit de refuser avant d’avoir consulté les organismes qui forment sa constitution ?

Eh quoi ! nous refuserions de nous rencontrer avec les socialistes des autres sections de l’Internationale, de la section allemande surtout, à l’heure surprême et tragique où, plus que jamais, nous devons maintenir l’union de l’Internationale au-dessus du charnier européen.

Nous restons la seule force de paix, l’unique salut de l’espérance humaine et nous allons bénévolement, d’un geste impie, éteindre la seule lumière qui répand quelque clarté dans les ténèbres profondes de la guerre ! Quel souffle mauvais a donc passé sur notre pays et semble avoir fait pâlir les intelligences les plus vives ?

Camarade Vaillant, il faut vous ressaisir ! Il faut éviter à notre Parti l’aventure la plus mortelle: l’abandon de notre idéal de fraternité humaine. L’Internationale tout entière attend de nous une attitude qui soit digne de notre vieille tradition révolutionnaire.

Qui sait si les socialistes allemands eux-mêmes, du fond de leur coeur et de leur conscience meurtris par l’impérialisme prussien, n’attendent pas de nous, de notre générosité latine, de notre clairvoyance socialiste, de notre respect de la tradition révolutionnaire, le geste de salut qui sera comme le signe avant-coureur de la paix prochaine.

J’ose dire qu’en ce moment nous nous écartons du droit chemin, nous oublions notre devoir socialiste.

Au lendemain de l’assassinat de Jaurès, Sembat disait que, dans les moments difficiles, notre recette sera celle-ci: qu’en penserait Jaurès et que ferait-il s’il était là ?

S’il était là, hélas! ce grand socialiste lutterait pour la paix, malgré la tourmente. Il entrerait en relations avec les socialistes allemands, il essaierait, de ses larges épaules, de soulever la pierre du tombeau où gît inanimée l’Europe du travail, de la science et de la vie.

Il le ferait crânement, simplement, en dépit des clameurs des honteux ou des pusillanimes, sans souci des criailleries des polémistes étourdis qui prétendent que la paix ne doit se traiter qu’à Berlin – formule dangereuse et grosse de périls.

Camarade Vaillant, pour l’honneur de notre Parti, pour l’honneur de l’Internationale, par respect pour la mémoire de celui dont le nom figure toujours dans la manchette de notre journal – baptisé du beau nom d’Humanité – il faut faire les suprêmes efforts en faveur de la paix, il faut parler avec les socialistes allemands.

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