Cachin et les « alliés » (Modiano, 1936)

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Centenaire 1914-1918

Extrait de Quelques extraits de la vie des saints d’Hélène Modiano, partie de la brochure Union sacrée 1914-193.. (Spartacus, 1936).

Le 2 août 1914, Cachin parle à la grande réunion de la Fédération de la Seine à Wagram. L’Humanité rapporte ainsi son intervention:

« En termes qui déchaînent un tumulte d’enthousiasme, il montre Jaurès signalant aux ministres l’abîme ouvert où les a entraînés, et depuis peu avec plus de force que jamais, la plus aveugle politique européenne. Il faut accomplir maintenant, comme l’a proclamé Jaurès, tout notre devoir envers la patrie, mais comme des hommes conscients et libres, amis de l’univers tout entier. Nous promettons, conclut solennellement Cachin, de faire à la fois tous nos devoirs de Français et de socialistes fidèles à l’Internationale. » Ainsi Jaurès n’est pas encore enterré, et déjà on ose utiliser son cadavre. De l’aveu même de Cachin, Jaurès a vu clairement, « Sans sa dernière démarche, la politique aveugle, ou trop clairvoyante, des dirigeants français. Il se préparait à le dire, à dénoncer toutes les responsabilités, quand il fut assassiné, , par une coïncidence étrange… Le devoir envers la patrie, pour Jaurès, consistait peut-être dans la proclamation de la grève générale au dernier moment, pour faire reculer le gouvernement, et, par son intermédiaire, la Russie. Quinze jours plus tôt, moins bien informé, il préconisait cette solution , et Jaurès n’était pas Jouhaux… Personne n’avait le droit d’affirmer, le 2 août 1914, que Jaurès aurait convié le peuple français à se rendre, en rangs serrés, à l’abattoir « comme des hommes conscients et libres », ni à se montrer « amis « des hommes de l’univers entier » à coups de grenades et de mitraille. Jaurès n’aimait pas le peuple français de la même façon que Saturne aimait ses enfants (en les dévorant), ni le peuple allemand comme la Sainte Inquisition ses victimes (en les torturant pour sauver leur âme)…

Chacun fait la guerre comme il peut et où il peut. Cachin, qui n’a pas de vocation pour la vie des « hommes conscients et libres » dans les tranchées, estime (à juste titre !) qu’il sera plus utile dans la diplomatie. En qualité de « socialiste fidèle à l’Internationale », il serait bien aise qu’aucune section de l’Internationale ne reste  à l’abri de la catastrophe. Il désire que toutes celles qui sont restées neutres viennent au secours de l’impérialisme français. Il devient le grand spécialiste de l’entrée en guerre de l’Italie. Celle-ci est à vendre. Les dirigeants sont tout prêts à faire la guerre, mais ils ne savent pas encore avec qui. Cela dépend du prix qu’on y mettra. On assiste alors à ce spectacle : Südekum, député au Reichstag, vient à Rome, comme chargé de mission du gouvernement allemand, pour remplir à la fois son « devoir d’Allemand » et son devoir de « socialiste fidèle à l’Internationale », en achetant le concours de l’Italie. Cachin, député, vient à Rome, comme chargé de mission du gouvernement français, pour remplir à la fois son « devoir de Français » et son devoir de « socialiste fidèle à l’Internationale », en achetant le concours de l’Italie. Et vive l’internationalisme prolétarien ! Qu’en pensent les socialistes italiens ? Réunis en conférence le 19 octobre à Bologne, ils considèrent que la guerre est un conflit des impérialismes rivaux et se prononcent pour la neutralité  absolue. Seul, Mussolini se prononce pour « une neutralité active et opérante »! « Il est impossible pour les socialistes, dit-il, de rester spectateurs de ce drame grandiose et tragique ! » Que Mussolini l’ait pensé, et l’ait dit, il  n’y a rien là qui puisse nous étonner aujourd’hui, de la part du bourreau sanglant du peuple italien et du peuple éthiopien. Mais que Cachin ait été enthousiasmé par ce délire belliciste, voilà qui doit nous donner à réfléchir. Il entre aussitôt en contact avec Mussolini. Il lui apporte le concours financier du gouvernement français. Mussolini quitte la rédaction de l’Avanti, journal officiel du parti italien, et fonde, le 15 novembre, le Popolo d’Italia, annoncé partout comme un « nouveau journal socialiste contre la neutralité ». Dans la conclusion d’un de ses premiers articles, il lance un nouveau cri de ralliement : « Le cri est un mot que je n’aurais jamais prononcé en temps normaux, mais qu’au contraire je lance aujourd’hui d’une voix forte, d’une voix claire, sans réticences, avec une foi absolue : un mot terrible et fascinateur: GUERRA !»

Et Cachin, dans l’Humanité, savoure le triomphe de sa diplomatie:

« Dans la section italienne de l’Internationale elle-même, voici Mussolini qui, dans le Popolo d’Italia, aujourd’hui à son quarantième numéro et qui a là-bas le plus vif succès, rappelle avec éclat que « la Révolution, c’est une idée qui a trouvé des baïonnettes ». NOUS ENREGISTRONS AVEC JOIE CES SYMPTÔMES NOMBREUX ET CONCORDANTS.»

La joie de Cachin! Il est heureux. Il a réussi à faire entrer dans le jeu de la mort des centaines et des centaines de milliers d’hommes qui auraient pu rester à l’écart, et travailler à la reprise des relations internationales, au rétablissement de la paix, à la Révolution mondiale. Il est heureux. Et puis, quelle tête doit faire Südekum !

Cachin écrit encore:

« Nul ne peut plus douter aujourd’hui des intentions de l’Italie. Elle va participer au conflit et il n’y a pas un habitant de la Péninsule qui n’en soit convaincu à cette heure. CE N’EST PAS QU’ON Y MONTRE PARTOUT UN GRAND ENTHOUSIASME ; mais qui oserait reprocher à un pays de ne pas se jeter dans l’aventure redoutable sans en prévoir les conséquences ? (!!!) Pour être juste, disons que L’IMMENSE MAJORITÉ DES ITALIENS NE VEUT PAS LA GUERRE ; mais chacun sent que les événements sont plus forts que les volontés et qu’on y est entraîné malgré soi, sans que la résistance soit possible ». (Cachin, l’Humanité du 27 avril 1915.)

« L’IMMENSE MAJORITÉ DES ITALIENS NE VEUT PAS DE LA GUERRE » ! Et cependant, Cachin n’hésite pas à les y précipiter, dans « l’intérêt national » d’un pays qui n’est pas le leur. Voilà qui éclaire peut-être la situation présente, et le peu de cas que ferait Cachin des sentiments pacifiques du peuple français, pour peu que la diplomatie soviétique voie d’un bon œil une conflagration à l’ouest de l’Europe…

Cachin continue à s’employer pour la défense nationale. Il s’engage… à faire partie d’une équipe de conférenciers nationaux dans laquelle figure Léon Daudet ! C’est déjà l’époque de la main tendue… Plus tard encore, il ira en mission en Russie, pour y encourager la lutte « jusqu’au bout »… Dans Strasbourg reconquise, il versera les larmes de joie que l’on sait. Ce jour-là, il est récompensé de quatre ans de luttes désintéressées, passées dans la peine et la souffrance… des autres. Puis, il deviendra défaitiste révolutionnaire (après la guerre…). Et puis encore, il reviendra à ses premières amours, et expliquera aux prolétaires que si la guerre devait surgir, au moins leurs souffrances ne seraient pas vaines, « cette guerre servirait à abattre le fascisme hitlérien, c’est-à-dire le militarisme germanique, et serait ainsi… la dernière des guerres. Et maintenant, votons les crédits militaires, et préparons le Front français !!!

Encore un mot sur l’Italie: Jouhaux mena, côté syndicats, la même action que Cachin, côté socialiste…


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