Lettre à Monatte (Marie Guillot, 1914)

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Centenaire 1914-1918

Saint-Martin d’Auxy, 29 décembre 1914.

Cher ami,

Je reçois votre manifeste.

Je suis bien d’accord avec vous quant aux fautes commises par le Comité confédéral. La dernière est peut-être de toutes la plus formidable. — Est-ce que des révolutionnaires éclairés ne savent pas que la classe ouvrière, plus que toute autre, paye les frais de la casse; est-ce qu’il ne doivent pas comprendre qu’un pays comme l’Allemagne ne s’anéantit pas et que la guerre ne peut qu’exaspérer les défauts de son esprit public, si tant est que les Allemands soient plus aveugles que nous — : faire la révolution, libérer un peuple de la tyrannie — à coups de canon, c’est toute l’idéologie de 1793 qui reparaît là. On sait à quoi ça aboutit — Les Allemands sont bons pour se libérer eux-mêmes ; et la paix mettra de meilleurs armes en leurs mains que la guerre — Faisons donc notre travail qui est de développer nos organisations de lutte et laissons donc nos voisins faire le leur — On dit: ne pas abattre l’Allemagne, c’est lui laisser la possibilité de prendre une revanche — Admettons l’Allemagne abattue (pourra-t-elle l’être plus que la France en 70, et peut-on empêcher une nation qui a la volonté de vivre, de renaître de ses cendres) oui, admettons — les chances de guerre ne seront nullement diminuées, elles seront seulement déplacées: le centre sera à Petersbourg et Londres, au lieu d’être à Berlin et Vienne — Il y a encore de beaux jours pour le désordre capitaliste. Et le meilleur moyen et le plus rapide — malgré sa lenteur extrême, d’éviter les guerres, c’est de tuer la société capitaliste, c’est d’instaurer un régime de justice sociale où les rivalités économiques seront remplacées par des calculs économiques internationaux.

Quand je lis ce que l’Humanité fait digérer à ses lecteurs — mais, croyez-le, tous ne le digèrent pas, et les comptes se feront — j’en gémis sur la nouvelle mentalité socialiste — c’est le retour à la brutalité ancestrale: rossons-les et tuons-les pour leur porter la liberté — On se demande: est-ce démence, sottise, ou.. chauffe ?

Le devoir des organisations ouvrières était de tout mettre en œuvre pour préparer la paix: on y aura déjà assez de mal — Et nous ne devions pas décourager les neutres dans leur effort d’humanité et de clairvoyance ouvrière.

— Peut-être, un neutre dont on ne se préoccupe pas assez, le choléra, viendra-t-il mettre tout le monde d’accord. Et au printemps, peut-être verrons-nous se signer une paix du choléra, comme durent la signer Turcs et Bulgares — Mais voilà, nous pourrons compter nos pauvres gars.

Quant aux causes de la guerre et aux responsabilités, il est prématuré d’en parler: elles sont au fond d’ordre économique, je le sais — et chaque pays porte son fardeau — Tout sera tiré au clair après quelques années de paix — Et notre devoir sera d’en informer largement la classe ouvrière pour lui faire comprendre que, comme toujours, c’est elle le dindon de la farce, farce atrocement tragique.

La C.G.T. aura besoin d’une forte purge. Et il ne faut pas que Merrheim et les autres vous imitent; il faut à l’intérieur, de bons pilotes pour parer le mieux possible.

Votre démission, utile pour attirer l’attention des groupes — doit rester unique; il suffira aux autres camarades d’approuver vos raisons — du moins, c’est mon avis — Ne noyons pas tout, le travail de sauvetage serait impossible.

Mes amitiés à votre femme et à vous-même. A quand ce Conseil ? c’est l’épée de Damoclès qui ne se décide pas à tomber…

J’avais perdu votre adresse de la rue des Mignottes.

Cordialement.

Marie Guillot.

Marie Guillot

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