Le mouvement ouvrier pendant la guerre (note de lecture, 1937)

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Note de lecture parue dans La Révolution prolétarienne du 10 mars 1937.

ROSMER
Le mouvement ouvrier pendant la guerre

UN LIVRE VÉCU

J’arrive un peu tard pour présenter ici ce beau livre de Rosmer qui devait être écrit et dont nous attendons la suite impatiemment. Ce compte rendu, d’autres devaient l’écrire, plus autorisés peut-être par les luttes qu’ils ont menées. Mais ils n’ont pas tenu la promesse qu’ils avaient faite au cuisinier de la R. P. C’est pourquoi je viens payer aujourd’hui mon tribut d’admiration et de gratitude à Rosmer pour ce qu’il eut, lui et ses compagnons, le courage de faire, pour cette histoire qu’il a écrite après l’avoir vécue.

En éditant ce gros ouvrage, dont l’acquisition est un peu onéreuse, la Librairie du Travail ne se dissimulait pas les difficultés de l’écouler. Mais elle se devait de le publier, comme elle a publié le Livre Noir, comme elle lança, vers la fin de la guerre, les brochures pacifistes et révolutionnaires du Comité pour la reprise des relations internationales. Ce qu’il y a de singulier dans ce cas, c’est que l’auteur et l’éditeur, Rosmer et Hasfeld, en résistant jadis à l’esprit de guerre, scellaient déjà leur collaboration, écrivaient à l’époque les pages vivantes de cette histoire. Ils n’ont eu qu’à puiser dans leur passé pour y découvrir la substance de ce long récit.

D’avoir été écrit par un partisan, par un lutteur de l’internationalisme prolétarien, ce livre y gagne d’être passionné, de prendre parfois l’accent de la vengeance et de la justice. Il est en effet un témoignage, en même temps qu’un acte rétrospectif d’accusation. Du train où l’on va, dans cette Union sacrée avant-guerrière qui se cimente dans la jobardise jacobine, ce livre ne manquera pas de devenir hérétique, et puis certains roublards nous objecteront sûrement que le passé ne compte plus, qu’il faut en secouer la poussière. Mais n’importe, du moment que ce livre de courage et de fidélité peut donner une indignation tonifiante à ceux qui douteraient d’eux-mêmes et se décourageraient devant les reniements scandaleux !

Mais si ce livre est rempli de passion, quelle n’est pas sa supériorité sur les histoires du mouvement ouvrier, politique ou syndical, que fausse un parti pris de secte ! On sait, en effet, que, fidèles aux méthodes des théologiens catholiques, certains de leurs confrères en bolchévisme, enfants chéris d’une troisième période bien dépassée, projettent en arrière leur doctrine momentanée pour étriquer à ses proportions les événements de la guerre. Ils ne voient des internationalistes de 1914 que leurs faiblesses, du moment que ceux-ci ne pensaient pas tout à fait comme Lénine pensa plus tard. Visiblement, ils sont irrités que l’opposition à la guerre soit venue de ce méprisable petit anarcho-syndicalisme. Ici, au contraire, dans le livre de Rosmer, nous saisissons le pacifisme de guerre avec son contenu réel, son authenticité, sa vraie grandeur. L’histoire n’en est pas faussée, ni ratatinée. Les syndicalistes français d’opposition y pensent comme ils pensaient, non comme ils auraient dû penser.

Il ne sera plus possible désormais d’escamoter leurs accusations et leurs actes comme l’ont fait certaines publications du syndicalisme officiel. Et leur action prendra toute sa valeur dans les futurs travaux des historiens qui pourront, s’ils ont l’esprit assez compréhensif, saisir la portée dramatique de cette lutte qui mit aux prises une poignée d’hommes clairvoyants contre la guerre organisée, la pensée asservie des fonctionnaires syndicaux, des politiciens, des intellectuels déchaînés qui déshonoraient l’esprit. Les textes cités par Rosmer, dont la plupart sont devenus introuvables pour la nouvelle génération, sont autant de preuves authentiques. Ceux d’entre elle qui réfléchissent et qui luttent reconnaîtront un peu de leur pensée dans ces écrits de combat qui devaient ne pas disparaître. Ils auront aussi un regard attendri pour une illustration émouvante qui aide à évoquer cette dure époque où des hommes travaillaient à la fois pour la paix et l’honneur ouvrier.

HISTOIRE D’UN RENIEMENT

Il est impossible de consigner ici toute la substance de cette histoire qui débute par un aperçu lumineux sur le mouvement ouvrier depuis la Commune pour s’arrêter à septembre 1915 (Conférence de Zimmerwald). Nous nous résignerons à la plus grande sobriété, d’autant plus que nos lecteurs qui n’ont pas lu le livre en trouveront la substance condensée dans une brochure, préfacée par Marcel Martinet, autre témoin et autre acteur, qui constitue le n° 2 des Cahiers de Spartacus (1).

L’un des aspects les plus marquants du syndicalisme d’avant 1914 fut son internationalisme. Les motions de ses congrès dirigées contre la guerre, avec la menace de la grève générale révolutionnaire expressément formulée à Marseille en 1908, ne pouvaient laisser aucun doute. Par ailleurs, l’attitude de la C. G. T. devant les menaces de guerre fut énergique et son antimilitarisme (Sou du Soldat) brava la répression.

Jusqu’aux derniers jours, après Serajevo, elle fut fidèle à sa ligne de conduite. En 1913, contre la loi de Trois Ans, elle collabora, ce qui était nouveau, avec le Parti socialiste. Il est vrai qu’elle se montra méfiante et hésitante dans son opposition pour ne pas céder à ceux de ses éléments qui manifestaient une volonté insurrectionnaliste inspirée par l’hervéisme et l’anarchisme.

Quoi qu’il en soit, et sans nous arrêter ici sur ce prétendu « changement de tir » de la G. C. T., notons que, sans illusion sur les guerres et leur nature capitaliste, elle ne faisait aucune concession à la guerre. C’est le 25 juillet 1914 que l’ultimatum autrichien à la Serbie fut repoussé. Le 26, la C. G. T. publia une déclaration et rappela ses décisions de congrès en faveur de la grève générale. Ce soir-là et le lendemain, les ouvriers de Paris manifestèrent dans les rues. Un grand meeting devait se tenir le 29 salle Wagram : il fut interdit, ce qui provoqua des bagarres avec la police. La veille siégea un C. C. N. qui s’opposa à la guerre, sans lancer d’ailleurs de mot d’ordre précis.

C’est qu’on espère encore, malgré tout. Jaurès fait toujours confiance au gouvernement pour maintenir la paix. Mais, lui tombé, le 31 juillet au soir, la cause de la guerre semble gagnée. La foule, révoltée, erre sans consigne dans les rues. On lui conseille le calme. Le lendemain, c’est la mobilisation et déjà l’Union sacrée. La C. G. T. a capitulé sans avoir combattu.

Elle non plus, la IIe Internationale n’a pas livré de combat. La plupart des chefs anarchistes ont fait de même, avec la pensée de céder à une fatalité écrasante.

Défaite, mais aussi reniement. Dans son énorme majorité, le mouvement ouvrier raisonne même, légitime son acceptation de la guerre. Il est des militants qui sont partis avec le désarroi dans la pensée, le désespoir au cœur. Mais beaucoup croient aller se battre contre le militarisme allemand, pour la paix et le socialisme.

Illusion terrible certes, mais les plus coupables sont ces hommes responsables du socialisme, du syndicalisme qui ne pensent pas autrement que la masse et la poussent au combat. Comme les organisations n’ont plus de vie réelle, seule la presse ouvrière donne le ton. La Bataille Syndicaliste est souvent plus chauvine que l’Humanité.

Déjà le 4 août, aux obsèques de Jaurès, Jouhaux excite les travailleurs contre l’impérialisme allemand. Après lui, le mouvement syndical s’installe dans la guerre, devient facteur de défense nationale et de paix sociale. Il est désormais l’un des plus sûrs garants de l’Union sacrée.

Chapitre douloureux de l’histoire prolétarienne.

Le remords aidant tout de même, les tentatives de justification sont venues, avec ces entorses à la vérité qui servent les mauvaises causes. La peur du carnet B, dont le fricoteur Malvy sut faire un moyen de corruption, l’appât des sursis d’appel et puis toujours cette crainte de ne pouvoir faire plus, voilà les facteurs humains qui eurent à intervenir.

Et puis, le tempérament réformiste est là, qui flaire toujours les possibilités, qui a le sens de l’opportun. Il dit alors : « Défendons la classe ouvrière non mobilisée, imposons au gouvernement des mesures favorables au prolétariat, préparons la reprise économique, cherchons à renouer les liens internationaux. »

Il est évidemment difficile d’apprécier ce que pouvait faire le mouvement syndical, ce que pouvait tenter le socialisme, du moment qu’ils n’ont rien tenté. La classe ouvrière a courbé la tête sous la rafale, tandis que les malins se garaient.

Ils tenaient dans l’union sacrée, ils tenaient dans l’état de siège et la censure ne brisait pas leur plume. Ils prenaient la revanche de leur humiliation en brimant les minoritaires qui cherchaient la vérité à tâtons et qui s’enhardissaient à la proclamer au péril de leur vie.

LES PIONNIERS DE LA PAIX

Ce qui caractérise alors le mouvement pacifiste, c’est qu’il est représenté seulement par des individus ou tout au plus par des organisations de base : quelques fédérations syndicales ou socialistes, quelques unions départementales. Mais dans ce dernier cas, il s’agit d’une poignée de résistants qui prennent peu à peu l’audace de dire leur pensée.

Le livre de Rosmer nous raconte tout au long l’histoire de ces réfractaires, d’août 1914 à septembre 1915. Jusqu’à Zimmerwald et même d’ailleurs pendant l’année 1916, le mouvement pacifiste n’a pas groupé autour de lui de larges masses.

Ce n’est pas aux lecteurs de la Révolution prolétarienne qu’il faut rappeler le rôle joué pendant la tourmente par l’ancien noyau de la Vie ouvrière.

Monatte, Rosmer, Martinet entretinrent alors, avec quelques autres, le foyer minoritaire. Les socialistes russes Martov et Trotsky travaillaient en liaison avec eux. Soutenus seulement par leur foi, ces hommes si divers assistaient à des lâchages qui ne les décourageaient pas.

Pourtant, bien faible était encore leur appui dans la classe ouvrière. Les minoritaires socialistes hésitaient encore avant de conquérir quelques fédérations et d’abord celle de la Haute-Vienne Le Comité confédéral national était dans la C. G. T. la seule assemblée où l’on pouvait discuter. Merrheim y protesta au nom de la Fédération des Métaux, contre l’attitude de Jouhaux, sa participation au Comité de secours national, son départ à Bordeaux.

Cette fédération devint alors, suivie par quelques autres, l’élément d’opposition le plus important.

Le Bulletin de l’Union des Métaux, l’Ecole Emancipée des instituteurs, rusant avec la censure, menèrent le bon combat pacifiste, tandis que la Bataille Syndicaliste, en proie à des rédacteurs sans mandat, donnait de façon éperdue dans un nationalisme grandiloquent. Le Comité pour la reprise des relations internationales parvenait à nouer quelques rapports par-dessus les frontières.

Mais les neutres des Pays Scandinaves ayant projeté de réunir une conférence, vouloir y participer fut taxé d’hérésie. Cependant, au C. C. N., 22 voix seulement contre 20 et 2 abstentions purent se grouper contre cette participation. Pour protester par un geste public contre l’attitude du Bureau confédéral, Monatte démissionna du C. C. N. et divulgua sa lettre de démission. Il ne tarda d’ailleurs pas à aller faire cette guerre qu’il maudissait et dont nul sursis d’appel ne l’abrita.

La déclaration de Liebknecht au Reichstag (2 décembre 1914) et le manifeste des minoritaires allemands montrèrent aux pacifistes français qu’ils étaient dans la bonne voie. Le premier Mai 1915 ne passa pas dans un silence honteux et le Bulletin des Métaux publié ce jour fut un réconfort pour tous ceux qui détestaient la guerre de toute leur raison.

La Conférence de Zimmerwadl vint couronner, en septembre 1915, les efforts du Comité pour la reprise. Elle fut réunie sur l’initiative de Grimm, militant socialiste suisse. On sait que pour la France seuls y participèrent Merrheim et Bourderon, délégués par les deux Fédérations des Métaux et du Tonneau. La conférence émit un vote unanime qui soulignait le caractère impérialiste de la guerre et se prononçait contre l’union sacrée, pour la paix sans annexion.

C’était là l’opinion moyenne des délégués. Déjà les bolcheviks russes présentèrent leur thèse d’une transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, mais la plupart des zimmerwaldiens ne partageaient pas ces vues, le mouvement contre la guerre qu’ils avaient soutenu dans leurs pays n’en était pas arrivé à cette étape, ce qui n’empêcha pas la conférence d’adopter unanimement la motion qui conclut les débats.

Il est donc vain de vouloir, comme l’ont fait il y a quelques années des historiens d’occasion bien dans la ligne, opposer la « gauche » et la « droite » de Zimmerwald en taxant cette droite d’opportunisme, les bolcheviks détenant, eux, la sainte vérité. Rosmer n’a point de peine à prendre en défaut ces théologiens orthodoxes qui ne peuvent se résigner à accepter que Lénine, alors inconnu en France, n’y ait pas tout fait.

C’est évidemment, dans ce cas, la vérité qui a tort. Il est regrettable que ces minoritaires, que ces pionniers du pacifisme aient été presque tous des syndicalistes révolutionnaires. L’histoire pourtant doit le reconnaître et, quant à nous, nous en éprouvons une certaine fierté. Cela nous enseigne à ne pas désespérer de la classe ouvrière, même lorsque les partis officiels ne savent pas se dégager de l’idéologie nationaliste, même lorsque le syndicalisme réformiste s’engage comme aujourd’hui dans une union sacrée préparatoire au massacre.

Les lecteurs de la R. P. qui n’ont pas connu l’ancienne Vie ouvrière seront, en lisant le livre de Rosmer, reconnaissants à l’équipe qui l’animait de son esprit révolutionnaire.

Ils apporteront à tous les réfractaires d’aujourd’hui, qu’ils se réclament d’une idéologie politique ou simplement d’un pacifisme humain, la résolution de ne pas être infidèles à cet héritage spirituel et de ne jamais séparer l’amour de la paix de celui de la Révolution.

Si leur geste n’eut rien de théâtral et de désespéré comme celui du héros de Roger Martin du Gard qui, sa vie sacrifiée d’avance, veut sauver l’honneur de l’homme en se révoltant contre le destin, ceux qui luttèrent opiniâtrement au cours de la tourmente pour préparer dans les consciences la révolte contre le crime n’en eurent pas moins leur mérite plus modeste et plus touchant aussi. Et puis enfin, ils sont réels, ils sont nos amis, leur passé nous est cher. Ils ont su depuis, simplement, ne pas se renier. Leur vie nous peut servir d’exemple et, dans la littérature prolétarienne, l’ouvrage de Rosmer prendra une place de choix, celle où vont de confiance le cœur et la raison.

A. RICHARD.

(1) S’adresser à J. Lefeuvre, 140, boulevard Saint-Germain, Paris (6e). Le prix de la brochure est de 2 francs.

***

L’ouvrage de Rosmer est en vente au prix de 36 francs au lieu de 45 — pour les lecteurs de la R. P. — à la Librairie du Travail, 17, rue de Sambre-et-Meuse, Paris (10e).

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