Avant Thermidor : Révolution et contre-révolution dans la Russie des soviets (1927) [1]

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Extrait de Avant Thermidor : Révolution et contre-révolution dans la Russie des soviets : plateforme de l’Opposition de gauche dans le parti bolchévique (Sapronow, Smirnow, Obhorin, Kalin, etc.), Éditions du Réveil communiste, 1928. Nous avons laissé les fautes de français qui ne relevaient pas de fautes de frappe. Une version en espagnol est disponible en ligne dans le livre La Izquierda bolchevique y el poder obrero (Michel Olivier). Nous avions déjà mis en ligne l’avant-propos ici.

À LA VEILLE de THERMIDOR

Les Perspectives de la Révolution Mondiale

La révolution de 1917 en Russie, le bouleversement de 1918 en Allemagne et en Autriche, une série de mouvements révolutionnaires pendant la période de 1919-1921 dans les autres pays d’Europe (Hongrie, Italie, Angleterre) représentèrent le premier bond du prolétariat révolutionnaire, le premier flamboiement de la révolution mondiale, à la suite de l’ « Entrée du monde dans l’époque des guerres et des révolutions ». Ce premier flamboiement de la Révolution socialiste fut strictement lié avec la guerre et la crise économique d’après-guerre. Il se termina victorieusement, seulement en Russie par l’avènement de la dictature prolétarienne. Dans les autres pays d’Europe, le capitalisme prit le dessus grâce à la collaboration de la Social-Démocratie traîtresse, avec laquelle elle « partagea le pouvoir » du moment de l’assaut prolétarien. Les gouvernements de coalition furent seulement une brève étape dans l’actuelle dictature ouverte de la bourgeoisie. La seconde et plus faible vague, le mouvement révolutionnaire de 1923  en Allemagne, provoqué par le pillage de l’Allemagne de la part des Etats victorieux (occupation du territoire de la Ruhr, etc…), fut également réprimé. Il s’ensuivit une seconde pause qui reçut le nom, de « stabilisation du capitalisme ». Cette pause signifie-t-elle l’entrée du capitalisme dans une nouvelle époque plus ou moins durable de développement pacifique ? Pour sûr que non. Cela voudrait dire que les contradictions qui l’avait poussé à la guerre mondiale et qui avaient provoqué, par conséquent, la vague des mouvements révolutionnaires, dans une certaine mesure seraient résolues ou bien diminuées. En effet, toutes les contradictions de l’époque impérialiste n’ont pas faibli, mais au contraire elles se sont renforcées. Les cartels croissent, le besoin de marchés extérieurs se fait plus fort, la misère de la classe ouvrière augmente, en même temps que le chômage, plus que jamais, et les contradictions des classes s’exaspèrent jusqu’au paroxysme. Le mouvement révolutionnaire des peuples coloniaux se fait de plus en plus tendu, malgré les défaites locales et transitoires. Il mine le système d’exploitation des peuples opprimés par les puissances impérialistes et crée à chaque échelon de son développement de nouvelles contradictions entre ces puissances et renforce dans leur intérieur, les contrastes des classes. Le monde capitaliste est déjà, depuis la guerre mondiale, entré dans l’époque des guerres et des révolutions, qui doit se terminer par l’abattement du capitalisme et le triomphe du prolétariat.

Nous ne pouvons pas prédire quand cette victoire sera réalisée. L’époque des guerres et des révolutions peut selon Marx et Lénine durer des dizaines d’années, suivant les alternatives de la lutte de la classe ouvrière (victoires, défaites). Il serait une utopie de prétendre que le prolétariat, ayant remporté la victoire dans un seul pays, doive rester en possession du pouvoir dans toutes les circonstances, jusqu’à la victoire de la révolution mondiale. Durant toute la longue période des guerres et des révolutions, les victoires de la classe ouvrière dans un seul pays peuvent se terminer par des défaites (par exemple, les victoires et les défaites de la Révolution socialiste en Bavière et en Hongrie). Il serait bien naïf d’affirmer que toute la période des guerres et des révolutions, c’est-à-dire des dizaines d’années, aura le caractère d’une guerre et d’une guerre civile sans arrêt, d’une lutte armée sans répit entre la classe ouvrière et la bourgeoisie. Des pauses, où un développement plus ou moins « pacifique » aura lieu, sont inévitables, mais ces périodes pacifiques n’ont pas la moindre ressemblance avec les périodes « pacifiques » qui se sont déroulées avant l’époque des guerres et des révolutions. Même pendant ces périodes, les contradictions entre les classes demeurent extrêmement tendues et peuvent à tout moment se résoudre en une lutte armée.

Partant, toute dispute sur la question si le capitalisme est entré dans une période précise soit même temporanée de son existence pacifique et de son développement, n’est que de la pure scolastique.

Toute prophétie, tout propos à ce sujet, à savoir que la révolution ne se produira pas au cours d’une période précise (ainsi qu’il est admis par les théoriciens de la « victoire du socialisme dans un seul pays« ), c’est de la charlatanerie théorique et de l’opportunisme pratique. Reprises révolutionnaires et guerres (grève générale en Angleterre, Révolution et guerre en Chine) se suivent presque sans arrêt et peuvent provoquer à tout moment une bataille décisive entre la bourgeoisie et le prolétariat. Prédictions et pronostics peuvent se porter sur des mois et non pas sur des années. Ce que nous vivons aujourd’hui, c’est une pause au cours d’une lutte armée.

Particulièrement il est à considérer le changement de la situation en Europe après la guerre. A la suite de celle-ci, l’Europe n’a pas seulement perdu sa position prédominante, mais aussi son indépendance économique. L’Amérique est devenue la puissance capitaliste prédominante. L’entrée du capital américain en Europe veut dire que la bourgeoisie européenne est forcée de céder à l’Amérique une partie de la plus-value qu’elle exprime de ses travailleurs et des travailleurs coloniaux. Il s’ensuit inévitablement, d’une part, une plus grande exploitation de la classe ouvrière en Europe, et de l’autre, un aigrissement de la lutte pour le partage des colonies entre les puissances impérialistes. Si les contradictions du capitalisme se sont renforcées après la guerre, elles se sont aigries encore plus en Europe.

L’Europe créée par la guerre a atteint pendant les huit ou neuf années d’après-guerre le niveau productif d’après-guerre. Mais ce retour de la production au niveau d’avant-guerre provoque des contradictions incomparablement plus aiguës entre les groupes différents des puissances impérialistes et en même temps entre les classes différentes que les contradictions d’avant la guerre. Ce qui montre clairement que le capitalisme, du moins dans son pays d’origine, en Europe, n’est plus à même d’accroître ses forces productives. Il va de soi qu’on ne peut pas résoudre la question en affirmant qu’au delà d’une limite précise, le développement des forces productives subit automatiquement un arrêt définitif. A chaque partie de son front économique, le capitalisme peut encore atteindre aujourd’hui des succès. La technique se développe, l’industrie est rationalisée. Mais, dans son ensemble, la portée des forces productives s’accroît très lentement tandis que celles-ci sont détruites par les conflits entre les classes et les cliques capitalistes.

Tout cela prouve que l’Europe sera la première à être bouleversée par le heurt de la révolution prolétarienne. La révolution en Europe donnera inévitablement une puissante impulsion à la révolution socialiste dans les Etats- Unis, dont la « prospérité actuelle repose sur la continuation de la domination bourgeoise en Europe et sur la soumission de cette bourgeoisie au capital américain ».

C’est sur la base de ces perspectives que doit s’étayer la tactique de la Comintern. Cela ne veut pas dire naturellement que les communistes soient forcés de se servir des méthodes, qui sont applicables au moment d’une situation immédiatement révolutionnaire. Durant les intervalles ils doivent avancer aussi les revendications partielles et particulièrement appliquer la tactique du front unique. Mais, pas même un moment, il faut négliger que la tâche fondamentale à laquelle toutes les autres doivent être subordonnées, même pendant les intervalles, c’est la préparation de la lutte ouverte du prolétariat pour l’abattement de la bourgeoisie, comme l’étape la plus proche de l’histoire mondiale.

Le développement général des rapports et de la lutte des classes dans l’U.R.S.S.

L’ajournement de la révolution mondiale mit l’U.R.S.S. dans la nécessité d’édifier son économie exclusivement sur les possibilités intérieures du pays. [Etant] Donné le rôle énorme de l’économie petite-paysanne et de l’énorme prédominance quantitative des couches petites-bourgeoises de la population il n’était pas possible que le Gouvernement des Soviets ne dût pas en subir l’empreinte. « Tant qu’il y aura des classes, la lutte des classes est inévitable » (IX° Congrès du Parti: « Sur le rôle et les tâches des syndicats. ») Également les résultats de notre politique ne doivent pas être évalués du point de vue du développement des forces productives, mais du point de vue du développement ou de la diminution des contradictions des classes. Nous avons bien regardé quelle est l’influence que les couches non prolétariennes de la population ont exercée sur notre politique. Il est absolument nécessaire de constater cette influence sur la politique du parti et sur les résultats de cette politique conforme aux classes qui l’ont inspirée. Les résultats généraux du changement des rapports des classes pendant les années de la Nep sont les suivants :

1° La naissance et le développement d’une bourgeoisie d’un type prééminemment parasitaire qui a gagné [du] terrain dans les champs du commerce, de la spéculation, de l’usure et en partie même de la production.

2° La différenciation des classes à l’intérieur même de la paysannerie subit un train de plus en plus accéléré. La misère au village, suivant le rapport de la Commission paysanne du C.C. a atteint à la fin de 1925 le 40 à 50 % de toute la paysannerie. L’émigration de la campagne à la ville augmente constamment. Le nombre des journaliers agricoles monte rapidement. Avec la même rapidité, croît la puissance des koulaks. Les koulaks réclamaient des concessions essentiellement économiques; et l’application du travail salarié et le fermage de la terre ont été accordés. Ces concessions deviennent de plus en plus importantes. L’embauchage de travailleurs salarié, lequel, jadis, était accordé seulement aux communautés agricoles actives, est permis aujourd’hui aussi pour la terre affermée. La durée du fermage qui originairement ne pouvait dépasser les trois années, a été prolongée jusqu’à 12 ans. On a accordé aux koulaks l’entrée dans les coopératives et son importance à l’intérieur de celles-ci est si grande qu’il commence déjà en partie à les dominer. On lui a accordé d’entrer même dans les Soviets. L’importance politique et économique du koulak au village et son influence sur le Soviet de village et à l’intérieur de celui-ci augmentent de jour en jour.

3° Le relèvement des salaires reste extraordinairement en arrière de l’intensité du travail. Depuis octobre 1925 la tendance à monter du salaire a été remplacée par une tendance à baisser, tandis que la capacité du travail par ouvrier est augmentée pendant la dernière période pas moins du 15%. En même temps la pression des organes économiques sur l’ouvrier s’est fortement accentuée. Les droits de d’administration ont considérablement grandi. Cette situation provoque un mécontentement de plus en plus croissant au sein de la classe ouvrière.

4° Durant la période de la Nep, le nombre des ouvriers a considérablement augmenté, mais le début de cette année apporta un quasi-arrêt à ce développement. En même temps le chômage assume un rythme de plus en plus accéléré : déjà au cours de 1926, l’accroissement des ouvriers travaillant 3 été dépassé par l’accroissement des chômeurs. Pendant cette année, le nombre des chômeurs s’est augmenté et se montait au cours de la première moitié de l’année 1926-27, à 385.000 environ, c’est-à-dire au 36 %. De cette manière, la croissance jusqu’à présent considérablement rapide de notre économie en général et de l’économie étatique en particulier (toutefois avec un renouvellement bien faible de sa base technique), a été accompagnée d’un renforcement de l’inégalité, d’un direct accroissement des contradictions et d’une différenciation des classes (renforcement de la bourgeoisie à la ville et à la campagne) en dehors de l’économie étatique et à l’intérieur de celle-ci par des « conflits d’intérêt ayant trait aux conditions de la classe ouvrière » entre les ouvriers et les organes du gouvernement des Soviets.

La révolution d’octobre créa des prémisses extrêmement importantes pour l’édification socialiste, dont la principale était l’Etatisation de l’industrie. Mais la politique du C.C. fit valoir au cours des dernières années de moins en moins les conquêtes de la révolution d ‘octobre.

Donné de pareilles conditions, la prétention que chez nous les éléments capitalistes ont subi encore une pression des éléments socialistes, que nous sommes entrés dans « une phase plus élevée de la Nep », signifie cacher la véritable situation au parti et à la classe ouvrière.

Des résultats concrets de l’édification socialiste comporteraient: 1° que les forces productives sur la base de l’industrie étatisée croissent plus rapidement que pendant le régime capitaliste; 2° que la situation des ouvriers – excepté dans des situations particulières (guerre, intervention, etc.) — se relève progressivement ; 3° que la division de la société en classes diminue.

Dans le fait, il n’en est rien. Seulement, la production de notre économie d’état s’est accrue rapidement, tandis que le développement des forces productives s’effectue beaucoup plus lentement. La condition des fonds placés dans le commerce et des fonds de logement se fait de plus en plus mauvaise. Pour ce qui a trait à l’industrie, l’accroissement insignifiant de son outillage extrêmement détérioré s’accomplit pour le moment très lentement. L’amélioration de la situation des ouvriers en est venue à un arrêt. L’inégalité sociale se fait plus grande ainsi que la différenciation des classes au village provoque la formation et le développement d’une nouvelle bourgeoisie. C’est pour cela que la part allant à la classe ouvrière des revenus de l’État, qui de l’introduction de la Nep jusqu’à l’année 1925-26 a monté sans cesse, dans l’année 1926-1927 est restée, à mieux dire, au niveau de l’année précédente.

La prétendue réédification, l’épanouissement de la production, sauf un remarquable agrandissement de l’inventaire de base, a caché ces phénomènes négatifs et réveillé un apparent développement rapide des forces productives. Il n’est pas un hasard par conséquent si ces phénomènes négatifs se font plus visibles, au fur et à mesure que cette « réédification » s’approche de sa fin.

La lente croissance des forces productives dans l’économie étatique, le développement de la bourgeoisie et de la différenciation des classes à la campagne, le nombre croissant de plus en plus lentement des ouvriers travaillant dans les industries, l’arrêt du relèvement des conditions matérielles de la classe ouvrière commencé depuis la moitié de 1925, le renforcement correspondant des éléments capitalistes, même dans l’économie d’État, l’aiguisement des contrastes des classes, tout cela montre à la fin des fins que les éléments capitalistes se sont accrus plus que les éléments socialistes.

L’état arriéré au point de vue technique de notre pays et le conséquent état inférieur de notre productivité est sans doute une énorme entrave au développement socialiste. A cause de cet état arriéré le passage à une véritable organisation socialiste de la production (au moyen de laquelle l’ouvrier, d’une simple force-travail, deviendra le dominateur de la production et le caractère marchand de la production disparaîtra ) est pour nous autres impossible sans l’aide technique de pays techniquement plus avancés. Partant, la révolution mondiale n’est pas pour nous, seulement une garantie contre les interventions, ainsi qu’affirme la théorie Stalin[o]-Boulkhariniste de la « victoire du socialisme dans un seul pays, elle est aussi strictement liée avec les intérêts les plus vitaux de notre édification socialiste, particulièrement avec la situation de la classe ouvrière et de la partie la plus pauvre de la population agricole. Rien qu’au cas d’une révolution mondiale, qui nous offrira la possibilité de tirer profit du degré sans doute plus élevé des forces productives et de la productivité du travail des pays techniquement plus avancés, pour notre édification, nous serons à même de créer non seulement « la base de l’économie socialiste » (Lénine), mais aussi des véritables rapports socialistes entre les hommes. Il serait d’ailleurs mal procédé de conclure que l’ajournement de la révolution mondiale signifie la sentence de mort pour la dictature du prolétariat dans l’U.d.S.S.R.; il n’y a aucun doute qu’en nous étayant sur la nationalisation de l’industrie, malgré l’état arriéré de notre technique, même dans le cadre de la Nep, nous pouvons édifier notre économie dans le sens du socialisme. Et si, dans les dernières années, il est à remarquer un développement plus rapide des éléments capitalistes vis-à-vis des éléments socialistes, la raison de tout cela est à chercher non pas dans l’impossibilité objective de l’édification socialiste, mais dans la politique du C.C., politique de concession vis-à-vis de la pression de la petite bourgeoisie.

L’industrialisation

La crise de l’an 1923, qui fut principalement le produit de l’insuffisance complète de la direction économique, fit naître au sein du groupe dirigeant le C.C., une sorte de terreur panique vis-à-vis du développement « trop rapide » de l’industrie. « Il est faux du point de vue de l’édification socialiste », est-il dit dans la résolution de la 13° conférence du parti « de comprendre dans le prix de la marchandise, outre le prix de revient et un minimum de profit, aussi le prix du développement de l’industrie, si rapide qu’il ne peut pas être supporté par la plupart de la population. Il faut qu’à l’avenir, la politique des prix porte son attention essentiellement sur le marché agricole, qui est le plus important et que la marche du développement industriel s’adapte plus strictement que jusqu’à présent au maximum de développement de la puissance d’achat du marché paysan ». Pratiquement cela équivaut à l’orientement vers un développement modéré de l’industrie, à l’adaptation passive de celle-ci au développement de l’économie paysanne.

Jusqu’au 14° congrès du parti, où dans la bataille contre la « nouvelle opposition », la question de l’industrialisation fut résolue rien qu’avec des mots, où en même temps une chasse furieuse fut menée contre les partisans de ce qu’on est convenu d’appeler « super-industrialisation », la politique du C.C. entrava continuellement le développement de l’industrie. Les programmes de la production furent si limités qu’ils furent dépassés jusqu’à l’aimée 1925-26 toutes les fois par l’exportation. Les lois élémentaires du marché corrigèrent ainsi la politique du C.C. du W.K.P. (1). Il ressort de là, clairement que cette politique provoquée par le souci de la petite bourgeoisie et les revendications de celle-ci, n’entravèrent seulement le développement de l’industrie, mais endommagèrent aussi le développement des forces productives de notre économie. Aussi la politique de la prétendue baisse des prix, qui fut décidée à la 13e conférence et qui, jusqu’à aujourd’hui s’est présentée comme un dogme inébranlable, ce n’est qu’une concession aux aspirations utopiques de la petite bourgeoisie.

Pimenov1927

Peinture de Youri Pimenov (1927)


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