César Hattenberger (Monatte, 1928)

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Extrait de l’éditorial de Pierre Monatte dans La Révolution prolétarienne du 1er novembre 1928.

Le « noyau » de la Révolution Prolétarienne  vient d’être frappé dans l’un de ses membres qui lui  étaient le plus chers; le mouvement révolutionnaire  français vient de perdre l’un de ces hommes obscurs,  l’une de ces forces qui constituent ses fondations  mêmes : César Hattenberger, l’un des premiers militants, durant la guerre, du Comité pour la reprise des relations internationales, puis du Comité de la IIIe,  l’administrateur de la Vie Ouvrière, dans la période  de 1919 à 1921, est mort dans la nuit du 19 au  20 octobre.

Mort à 41 ans, emporté par la tuberculose. Depuis  trois mois, il gardait le lit. Mais depuis des années,  il ne se sentait plus ses forces d’autrefois; la santé  n’allait pas; c’est ce qui l’avait empêché de prendre  en main, comme il l’aurait voulu, et comme nous l’aurions tant souhaité, l’administration de la Révolution  Prolétarienne. Un jour les médecins parlèrent de tuberculose et lui recommandèrent de se soigner et de se  reposer. Difficile de se reposer et de se soigner quand  il faut travailler pour vivre. Difficile de se croire gravement malade quand on a été aussi fort. Lorsqu’une hémoptysie grave se produisit en juillet dernier, il prit le lit; il ne devait plus le quitter que pour le lit de pierre du cimetière de la rue Saint-Charles, nous  l’avons conduit le lundi 22 octobre.

C’est une rude perte pour nous et pour le mouvement. On ne connaît généralement comme militants que ceux qui parlent aux tribunes ou qui écrivent dans  les journaux; il en est d’autres dont le rôle est aussi grand, quelquefois plus, quoique invisible. Notre  « grand César » ne discourait guère, n’écrivait pas  d’articles, cependant personne n’a eu une activité plus  féconde, n’a rendu plus de services au mouvement.

Il était un administrateur admirable, l’organisateur-né,  c est-à-dire l’utilisateur des dévouements épars, si souvent inutilisés, révélant à chacun sa tâche, découvrant  les aptitudes les plus enfouies, traçant à chacun sa tâche, animant le milieu il se trouvait. Partout,  au XVe, à Bordeaux, à Béziers, à Cette, mais chez nous surtout, de 1919 à 1921 il porta le chiffre  d’abonnés de la Vie Ouvrière, d’un millier à 8.000,  on n’oubliera pas de sitôt ses qualités d’administrateur et d’animateur.

On ne peut dire qu’en lui l’administrateur avait tué l’apôtre. C’est l’apôtre qui avait fait de lui l’administrateur. Il n’avait jamais accepté d’être appointé dans le mouvement. Quand des camarades pensèrent  à lui pour l’administration de l’Humanité, en 1920,  il refusa. Longtemps, il fournit deux journées de travail par jour; l‘une, comme comptable réputé chez un patron, pour le pain de sa famille, l’autre, supplémentaire, pour le mouvement. Cet effort, il l’a fourni pendant trois ans à la Vie Ouvrière. Cela avait-il contribué à l’épuiser? C’est bien probable.

Il n’était pas de la guerre. Il militait déjà avant, au XVe, dans le parti socialiste, et à la coopérative l’Avenir Social du XVe. Tout de suite, il fut de la poignée de militants parisiens, venus de tous les horizons révolutionnaires, qui fondèrent, après Zimmerwald, le Comité pour la reprise des relations internationales. Parmi eux, il y en eut de plus ou moins actifs; César fut parmi les plus ardents. Grâce à son activité et à celle de quelques-uns de ses amis, la plupart mécaniciens, la section socialiste du XVe fut vite une citadelle zimmerwaldienne. Dans le nombre des militants de la première heure, quelques-uns, manquant de ténacité, sont tombés en route, d’autres ont rebroussé chemin ou déserté; notre grand César ne se découragea jamais, marcha toujours de l’avant. La guerre n’avait pas ruiné, dans son esprit, le socialisme, elle l’y avait fortifié et grandi, décuplant sa haine du capitalisme enfanteur de guerres, assassin d’ouvriers.

Ces jours derniers encore, de son lit de malade, il me montrait une grande photographie accrochée au mur : « Mon plus jeune frère. buté en 14. » La guerre avait mûri ses conceptions révolutionnaires. Il fallait détruire le régime d’exploitation, le monde de la guerre, construire le monde du travail.

Venu du parti socialiste, avec quelle joie, il avait salué la formation du parti communiste, d’un parti qui serait enfin vraiment ouvrier et vraiment révolutionnaire! Il aura connu une nouvelle et profonde désillusion. La chute fut d’autant plus dure que ses espoirs étaient plus hauts. Comme il n’était pas de ceux qui avaient quelque chose à se faire pardonner ou qui avaient attendu cinq ou dix ans pour découvrir la Révolution russe, il se refusa à la domestication de la bolchevisation, il se refusa à condamner les yeux fermés l’Opposition russe, il haussa les épaules quand on lui demanda de se désolidariser de nous. Il fut exclu du parti communiste; cela ne l’affecta pas trop, sachant que dans le monde entier, c’est le sort de presque tous ceux qui restèrent des internationalistes pendant la guerre, qui se jetèrent en 1917 autour de la Révolution russe au berceau pour la fendre, de tous ceux qui ont acquis durement une certaine expérience révolutionnaire. C’est cette expérience qui l’avait amené, lui qui avait à un si haut degré l’instinct ouvrier, à ne plus identifier la classe ouvrière et le parti.

Il meurt jeune encore, peut-être d’avoir trop souvent veillé, trop travaillé pour le mouvement; peut-être aussi sa fin a-t-elle été hâtée, sa guérison compromise par les douleurs éprouvées devant les événements russes. Rien de terrible pour les tuberculeux comme de profondes émotions et des peines morales. Je revois sa colère à l’idée que les révolutionnaires russes de la période héroïque étaient déportés en Sibérie.

Pour les hommes comme lui, les idées font corps avec leur vie; atteintes, c’est leur vie qui est touchée.

Son orgueil, s’il en avait eu, mais il n’en avait pas, son seul réconfort, c’était de penser qu’il appartenait à la petite phalange qui, sans savoir pourquoi ni comment, s’est trouvée, en 1914, puis en 1917, puis en 1925, à plusieurs années en avant du gros de sa classe, qui a souffert pour elle, pas moins en 1925 qu’en 1914, mais qui a sauvé l’honneur des ouvriers français. Pourquoi isolée? Mais parce que cette phalange n’avait, comme César, qu’une seule préoccupation, un seul intérêt : l’intérêt du prolétariat et le souci de sa dignité.

Notre « grand César » est pleuré par une mère, une compagne, trois grands enfants, par des frères.

Qu’ils soient tous assurés que leur peine est la nôtre, que le souvenir de César vivra dans’ notre pensée comme dans la leur. Sa présence leur manquera; pas moins qu’à nous.

Le mouvement révolutionnaire a contribué à le leur prendre, diront-ils peut-être. C’est juste, mais s’il n’a pas compté ses efforts c’était pour que vienne plus vite le jour des millions de femmes et d’enfants ne pleureront plus les êtres sacrifiés au capitalisme, à son exploitation quotidienne et à ses guerres. Qu’ils soient fiers de lui. Et nous, continuons la tâche qui fut la sienne.

***

Beaucoup de camarades ont ignoré la nouvelle de la mort de César. Dès le samedi, un camarade porta à l’Humanité et au Populaire, une courte note annonçant la nouvelle, rappelant brièvement les organisations auxquelles il avait appartenu et indiquant le lieu et la date des obsèques. Le lendemain, rien dans le Populaire; l’évocation du Comité de la IIIe l’avait sans doute scandalisé. Trois lignes en sixième page dans l’Humanité, relatives aux obsèques. Mais, au panier le rappel du Comité de la reprise et du Comité de la IIIe. Elle n’en est évidemment pas l’héritière. Pas un mot non plus dans le dernier numéro de la Vie Ouvrière, dont il fut l’administrateur de 1919 à 1921.

Il est vrai que celle d’aujourd’hui n’a plus grand’chose de commun avec celle d’alors.

cesar

Notice dans le Bulletin communiste N°31.

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