Le chartisme, Aux origines du mouvement ouvrier britannique (1838-1858)

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Note de lecture de Nicolas Dessaux parue dans La Révolution Prolétarienne n° 785 (juin 2014).

Jusqu’ici, la principale référence en langue française sur le chartisme en langue française était l’ouvrage d’Édouard Dolleans, Le chartisme (1831-1848), Aurore du mouvement ouvrier, publié en 1912-13 et réédité par Les nuits rouges en 2003. C’était un ouvrage pionnier, mais bien évidemment dépassé. La traduction du livre de Malcolm Chase, Le chartisme, Aux origines du mouvement ouvrier britannique (1838-1858), par les Publications de la Sorbonne (2013), vient donc combler un grand vide sur ce moment essentiel dans l’histoire du mouvement ouvrier. Alternant histoire du chartisme et portraits d’acteurs ou d’actrices du mouvement, Malcolm Chase présente de manière vivante et instructive le premier parti ouvrier. Il couvre, quoique de manière moins complète, la période qui suit le fameux livre d’E.P. Thompson, La formation de la classe ouvrière en Angleterre.

Les chartistes s’étaient fixés un programme limité, mais clairement énoncé : les six points de la charte du peuple, c’est-à-dire le suffrage universel pour tous les hommes de plus de 21 ans, le bulletin secret, l’absence de qualifications requises pour être élu au parlement, le versement d’indemnités parlementaires, des circonscriptions de tailles égales, et des élections législatives annuelles. Ces dispositions devaient donc permettre non seulement aux ouvriers de voter, mais aussi d’être élus. La revendication des indemnités parlementaires visait à permettre aux pauvres de siéger, puisqu’ils ne pourraient pas le faire en travaillant. Programme démocratique, donc, mais révolutionnaire dans le contexte d’une classe ouvrière naissante et qui s’affirme comme telle. Si la charte prévoit seulement un suffrage universel masculin, les femmes sont nombreuses dans les manifestations chartistes comme dans les grandes pétitions remises au parlement. A la marge du chartisme se développe un mouvement féministe ouvrier, qui réclame le droit de vote pour les femmes.

Ce qui est fascinant, c’est que la plupart des questions que va se poser ultérieurement le mouvement ouvrier existent déjà dans le chartisme. Dans les meetings, dans les journaux chartistes, on débat des mérites respectifs de la « force morale » et de la « force physique », c’est-à-dire de la question de la violence. De fait, Malcolm Chase note non seulement des émeutes ouvrières attribuées au chartistes, mais aussi des achats massifs d’armes, des complots et tentatives d’insurrections locales solidement préparées, sans compter de multiples histoires de flics trouvés morts à un coin de rue, les nombreuses arrestations et exils de militants. Même si cet aspect, par nature, se laisse moins bien saisir que les déclarations officielles des dirigeants chartistes, il est essentiel pour la compréhension réelle du mouvement. Si la « force morale » domine généralement la presse chartiste,, il n’en va pas toujours de même du mouvement réel.

Dès le début, le chartisme se dote de journaux qui avent innover, à la fois pour échapper aux lourdes taxes sur la presse, pour mettre en place des réseaux de circulation, ou pour rendre leurs journaux plus attractifs. Par exemple, ils mettent au point l’insertion de « posters » lithographies, portraits d’orateurs du partis ou de militants emprisonnés, qui ont un grand succès. Le plus important le Northern Star, tire à 11 000 exemplaire, ce qui en fait alors le plus important hebdomadaire anglais imprimé hors de Londres.

Le chartisme est en lien permanent avec le syndicats, qui dans la même période cherchent, à plusieurs reprises, à se structurer nationalement. S’ils on des organisations distinctes, ce sont souvent les mêmes militants qui s’occupent des localités chartistes et des sections locales des trade-unions. Dans la période de reflux du chartisme, après 1840, c’est vers les syndicats que se tournent de nombreux militants, avec un certain succès. Dans sa structuration sociale, le chartisme est effectivement un parti ouvrier, très méfiant sur les alliances avec d’autres classes, notamment avec la petite-bourgeoise démocratique. Par contre, il développe très tôt l’idée d’une unité internationale de la casse ouvrières, s’adressant notamment aux ouvriers belges.

La question de ce que l’on appellerait aujourd’hui des permanents se fait déjà jour, sous un angle totalement différent. Plusieurs orateurs chartistes parcourent le pays pour mener des meetings, plusieurs journaux sont publiés, si bien que le parti chartiste – au sens large – dispose de fait de permanents. Mais, faute de salaires, ces tâches sont accaparées par des héritiers, des rentiers, des petits-bourgeois, voir des aristocrates comme l’extravagant Feargus O’Connor, l’un des grands leaders du mouvement, qui se proclamait descendant des rois d’Irlande. La revendication de la Charte d’indemnités pour les députés se double d’une revendication, jamais satisfaite, de salaires pour les permanents. On voit régulièrement des délégués aux conventions chartistes ne pas pouvoir venir car ils sont contraints de travailler, ou ne peuvent supporter les frais du voyage. D’autres, face à la misère, finissent par tout abandonner pour aller tenter leur chance en Amérique. Le problème est donc une réalité qui se répercute dans la politique du parti.

Autre question promise à un grand avenir, celle de la grève générale. En août 1839, était prévu un « mois sacré » de grève est prévu dans tout le pays. Démonstration de puissance du mouvement ouvrier, il est aussi une démonstration de force puisque certains dirigeants font appel aux armes. Pourtant, dans les jours qui précèdent le 12 août où doit commencer la grève, les appels au clame se multiplient et le « mois sacré » se transforme en trois jours de grèves locales et de meetings. L’indécision des leaders, leur peur de ne pouvoir mobiliser suffisamment, la crainte d’une véritable révolution et la répression font échouer la première grève générale de l’histoire du mouvement ouvrier.

Les échecs répétés du chartisme vont lui faire perdre de sa force, entraînant une période de démoralisation. Certains leaders chartistes, dont O’Connor, placeront alors leurs espoirs dans une réforme agraire qui permettrait aux prolétaires de retourner à la campagne. D’autres, comme Jones et Harvey, se radicalisèrent en allant à la rencontre des exilés révolutionnaires, socialistes et communistes français et allemands après l’échec de la révolution de 1848.

L’expérience du chartisme pose donc, dès la naissance du mouvement ouvrier, de nombreuses questions fondamentales sur le rôle, le fonctionnement, les moyens et les formes d’actions d’un parti ouvrier. c’est un héritage qu’il convient de redécouvrir te de méditer pour l’avenir.

Nicolas Dessaux

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