Cronstadt 1921: Défense de Trotski, réponse à Trotski (V. Serge, 1938)

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Extrait de La Révolution prolétarienne N°281 du 25 octobre 1938.

Par une note publiée en Amérique, en fin de juillet, Léon Trotski a enfin précisé ses responsabilités dans l’épisode de Cronstadt. Les responsabilités politiques, telles qu’il les a toujours affirmées, sont celles du Comité central du P.C. russe qui prit la décision de « réduire la rébellion par la force des armes si la forteresse ne pouvait pas être amenée à se rendre d’abord par des négociations pacifiques, ensuite par un ultimatum. » Trotski ajoute: «Je n’ai jamais parlé de cette question (Cronstadt 1921), non que j’aie quoi que ce soit à celer, mais au contraire, parce que je n’avais rien à dire. Personnellement, je n’ai participé en rien à l’écrasement de la rébellion ni aux répressions qui suivirent. »

Trotski rappelle quel différend le séparait dès alors de Zinoviev, le président du soviet de Pétrograd. «Je restai, écrit-il, complètement et démonstrativement à l’écart de cette affaire

Il sera juste de le retenir après certaines attaques personnelles dirigées contre Trotski par la mauvaise foi, l’ignorance et l’esprit de secte. Car il y a tout de même lieu, en Histoire, de distinguer entre les responsabilités politiques générales et les responsabilités personnelles immédiates. (*)

«Je ne sais pas, écrit encore Trotski, s’il y eut des victimes inutiles. Je crois Dzerjinski plutôt que ses critiques attardés. Les conclusions de Victor Serge sur ce point – de troisième main – sont dénuées de valeur à mes yeux. » Celles de Dzerjinski sont, elles, de septième ou neuvième main, car le chef de la Tchéka ne vint pas à Pétrograd à cette époque et ne fut lui-même renseigné que par une voie hiérarchique sur laquelle il y aurait beaucoup à dire (et Trotski le sait mieux que personne). Pour moi, habitant Pétrograd, je vivais parmi les dirigeants de la ville.

Je sais par des témoins oculaires ce que fut la répression. Je visitais à la prison de la Chpalernaya des camarades anarchistes, emprisonnés d’ailleurs en dépit de tout bon sens, qui voyaient partir chaque nuit pour le polygone des vaincus de Cronstadt. La répression fut atroce, je le répète.

D’après les historiens soviétiques, Cronstadt insurgé avait disposé d’environ 16.000 combattants.

Quelques milliers réussirent à gagner la Finlande par les glaces. Les autres, par centaines et plus vraisemblablement par milliers, furent massacrés en fin de combat ou exécutés par la suite. Où sont les statistiques de Dzerjinski – et que valent-elles s’il y en a ? Le seul fait qu’un Trotski, au faîte du pouvoir, n’ait pas éprouvé le besoin de se renseigner avec précision sur cette répression d’un mouvement insurrectionnel de travailleurs, le seul fait qu’un Trotski n’ait pas connu ce que savaient tous les communistes du rang : que l’on venait de commettre par inhumanité un crime inutile contre le prolétariat et les paysans — ce seul fait, dis-je, est gravement significatif. C’est, en effet, dans le domaine de la répression que le Comité Central du parti bolchévik commit dès le début de la révolution les fautes les plus graves, celles qui allèrent contribuer le plus dangereusement d’une part à bureaucratiser le parti et l’État, de l’autre à désarmer les masses et plus particulièrement les révolutionnaires. Il est grand temps de s’en rendre compte.

Victor Serge

Note:
(*) Comme certaines des attaques auxquelles je fais allusion sont venues de la presse anarchiste, qu’il me soit permis de préciser ici ma pensée à l’aide d’un exemple récent : les camarades du POUM et de la CNT ayant été persécutés et impunément assassinés en République espagnole alors que la CNT participait à divers titres à un gouvernement bourgeois, la CNT porte évidemment la part de la responsabilité politique de ces crimes contre le mouvement ouvrier dont il serait pourtant injuste de rendre ses dirigeants personnellement responsables.

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