Entretien avec Paul Mattick junior (1991)

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Interview réalisé à New York, le 17 novembre 1991 par Hannu Reime et publié en brochure d’Echanges et Mouvement en septembre 1999.

Hannu Reime : Ton père se rattachait à la tradition relativement peu connue du communisme de conseils, apparu après la première guerre mondiale. Brièvement, comment ce courant analysait-il la nature du bolchevisme ?

Paul Mattick : Je dirais que le fondement de leur analyse était que le bolchevisme, tel qu’à l’origine Lénine le décrivait dans ses premiers écrits, représentait une variante révolutionnaire de social-démocratie, c’est-à-dire d’une social-démocratie placée dans les conditions de ce que, aujourd’hui, on appelle le tiers-monde ; conditions d’un stade très élémentaire du capitalisme, ou bien quasi précapitaliste, dans lesquelles le parti situé à gauche, le parti social-démocrate, ne pouvait pas même envisager être l’instigateur d’une révolution socialiste. Mais il devait avant tout remplir la tâche que la bourgeoisie était incapable d’assumer dans un pays arriéré : instaurer un système capitaliste. Je dirais donc qu’ils analysaient fondamentalement le bolchevisme comme une idéologie d’un type de capitalisme particulier à des régions du monde où un développement lent, du genre de celui qui avait eu lieu en Angleterre, disons entre le XVe et le XIXe siècles, n’était plus possible ; faisant usage, pour ce faire, d’une théorie empruntée à la social-démocratie comme d’une sorte de couverture afin de dissimuler l’institution effective d’une forme de travail salarié et de relations capitalistes.

Il y avait de nombreux désaccords au sein de ce qu’on pourrait appeler les positions du communisme de conseils, ou ultra-gauche. Par exemple, certains s’en tenaient strictement à la lettre et pensaient qu’un pays tel que l’Union soviétique devait être considéré comme une forme abrupte de capitalisme, la planification étatique ne faisant véritablement que bien peu de différence ; l’essentiel était dans la relation entre travail salarié et capital. Pour lors, que le capital soit concentré dans les mains de l’État plutôt que réparti entre des entrepreneurs privés était une nuance de relativement peu d’importance. Mon père était en désaccord avec cela et considérait qu’il s’agissait d’une forme nouvelle de capitalisme, que le fait que le capital n’était pas réparti entre entrepreneurs privés mais concentré dans les mains de l’État représentait quelque chose de nouveau, une forme originale.
Je regrette beaucoup qu’il ne soit plus en vie, car je crois que la question doit être débattue aujourd’hui de savoir si ce ne fut pas une erreur de tous les membres de ce courant ultra-gauche, parmi lesquels je m’inclus moi-même, d’avoir pensé que l’économie contrôlée par l’État, centralisée, de type bolchevique, constituait une nouvelle forme découlant du capitalisme, représentant, pour ainsi dire, l’aboutissement logique d’une tendance à la monopolisation et à la centralisation du capital caractéristique de tout le système capitaliste libéral. Il semble plutôt qu’en fait ce fut une sorte de préparation au capitalisme, à son développement, une forme précapitaliste si tu veux. Ceci mis à part, le point principal de la critique du bolchevisme portait sur ses prétentions à agir au nom de la classe ouvrière, ce qui était impossible, puisque la majorité de la population russe à l’époque de la révolution bolchevique n’était pas prolétarienne mais paysanne ; et, sur le projet historique du parti bolchevique qui était d’organiser dans la pratique l’expropriation de la paysannerie et le développement d’un prolétariat salarié en Union Soviétique, avec cette particularité que celui-ci ne se trouvait pas face, ainsi que je l’ai dit, à un groupe d’entrepreneurs privés mais à l’État agissant en dépositaire du capital social total.

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