Lastérade (1910-1986)

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LASTERADE DE CHAVIGNY (Jean), dit LASTERADE, LASTE, LAST. Né le 5 janvier 1910 à Wassy (Haute-Marne), mort le 11 juin 1986 à Paris; médecin généraliste en banlieue ouvrière (Montreuil); dirigeant de l’Union communiste avec Chazé et Laroche.

Jean Lastérade était membre, en 1932, de la Jeunesse communiste et du Secours rouge international dans le 13e arr. de Paris. Alors étudiant en médecine, il fut gagné aux idées trotskystes et rallia la Ligue communiste avec laquelle il manifesta, le 11 mai 1933 devant le siège parisien de l’Office commercial du gouvernement général de l’Indochine, protestant contre les arrestations de communistes (surtout trotskystes) indochinois et les procès de Saïgon qui avaient condamné à mort le 7 mai huit d’entre eux. Arrêté au cours des affrontements qui s’étaient produits, entraînant la destruction des vitrines et divers dommages, il fut inculpé, avec l’étudiant en philosophie Jean Atlan (1910-1960), de «bris de clôture» et de «dégradation de monument servant à la décoration publique». Ayant passé ainsi quinze jours à la prison de la Santé, il fut exclu de la Jeunesse communiste pour «trotskysme». Il comparut le 29 juin 1933 devant la XIIIe chambre correctionnelle qui le relaxa.

Lastérade se trouvait à Cassis, le 24 juillet 1933, pour accueillir Léon Trotsky à son arrivée en France et l’accompagner jusqu’à Saint-Palais-sur-Mer (Charente-Maritime), près de Royan. Il servit même quelques semaines durant de garde du corps de Trotsky qui résidait dans la villa «Les Embruns».

En désaccord avec la Ligue communiste (L.C.I.), qui approuvait la «Déclaration des quatre» – rédigée lors de la Conférence de Paris en août 1933 par Trotsky et Sneevliet, pour une Nouvelle Internationale, contresignée par le S.A.P. allemand, les deux groupes oppositionnels hollandais (O.S.P. et R.S.P.), tous «socialistes de gauche», et la L.C.I. – Lastérade quitta la Ligue avec l’ensemble du groupe juif. Son épouse Eugénie, née Siegel, le suivit dans cette démission. Il contribua à la fondation de l’Union communiste en octobre 1933, dont il fut le secrétaire en même temps que le gérant responsable de son organe L’Internationale dont le premier numéro parut le 11 novembre.

Sur mandat de l’Union communiste il participa à un congrès de fusion syndicale dont il fut le secretaire ainsi qu’à la Conférence contre la Guerre et l’Union sacrée qui se tint a Saint-Denis les 10 et 11 août 1935. Sous l’influence de Henry Chazé et Laroche il rejeta toute forme de syndicalisme et toute sorte de front unique avec les staliniens, qu’il dénonça infatigablement.

Il intervint dès lors dans le débat sur la nature de l’Union soviétique, écrivant fin 1935 dans l’Internationale : «Staline fait la politique d’une nouvelle classe basée sur l’exploitation des ouvriers. »

Accomplissant son service militaire fin 1936, comme officier de santé, il fournit son témoignage pour la commission d’enquête sur les procès de Moscou, signé Lasté. Dès l’été 1938, il put reprendre son action politique jusqu’à l’éclatement de la guerre. Sur la guerre à venir, il écrivit dans L’Internationale n° 38 (juin 1938) un article théorique remarquable sur le mot d’ordre de «défaitisme révolutionnaire» lancé par Lénine.

« La défaite d’un pays ne conduit pas… obligatoirement à la révolution… La victoire d’un pays … n’exclut pas forcément que la lutte révolutionnaire doive y être nulle», comme le montrait l’Italie révolutionnaire de 1917-1920. En fait, « la grande valeur du défaitisme c’est de placer la lutte contre la guerre sur le terrain de la solidarité internationale du prolétariat; la défaite d’un pays en favorisant l’action révolutionnaire a des répercussions chez le vainqueur lui-même

« … Chaque geste ouvrier destiné à saboter les efforts de la bourgeoisie dans sa lutte impérialiste doit apparaître comme une émanation de la guerre civile, comme la négation de tout nationalisme et de toute solidarité avec son gouvernement… »

Lastérade soutint la même année 1938 sa thèse de doctorat en médecine avec un titre en apparence surprenant : Sur les récents résultats thérapeutiques obtenus par les applications locales d’huile de foie de morue, en fait utiles dans le traitement de la spina ventosa, une tuberculose des phalanges, caractérisée par la boursouflure du corps de l’os et par l’amincissement de son tissu, une affection touchant surtout les jeunes enfants. Lastérade, en fait, ne sépara jamais son engagement militant de son engagement thérapeutique, surtout auprès des plus fragiles, comme les enfants d’ouvriers.

L’Union communiste cessa toute activité pendant la guerre, son âme Henry Chazé subissant arrestation et déportation en Allemagne dont il revint miraculeusement. Lui-même, médecin chef militaire, fut fait prisonnier en juin 1940 et interné dans le Frontstalag 101 près de Cambrai.

Les restes épars de l’Union communiste ne se reconstituèrent qu’après août 1944. Lastérade lui-même avec d’autres camarades rejoignit l’Organisation communiste-révolutionnaire (OCR) en 1944. Celle-ci comptait une quarantaine de membres qui publiait, parfois en commun avec le RKD, plusieurs revues : Rassemblement communiste révolutionnaire, Pouvoir ouvrier et L’Internationale.

Comme Henry Chazé et la plupart des anciens de l’Union communiste, Lastérade s’orienta vers le nouveau Parti communiste internationaliste de Damen et Maffi. Il rejoignit la Fraction française de la Gauche communiste internationale (bordiguiste) en janvier 1946, mais la quitta en décembre 1949, après avoir envoyé un projet de lettre critique au «centre» milanais (Bruno Maffi), dont il reçut une réponse qui lui sembla «faite de pédantisme arrogant et de jésuitisme».

Dans sa lettre de réponse (et de démission), il expliquait le sens de sa décision. Au refus outragé du «centre» de reconnaître une certaine continuité entre Lénine et Staline, Lastérade objectait que la Gauche italienne (et surtout Bordiga) n’avait jamais indiqué «le moment où les mesures économiques et sociales auraient signifié une brisure dans le cours de l’évolution de l’URSS». Le PC Internationaliste se contentait de rejeter avec mépris toute «critique ouvriériste de l’URSS», sans jamais souligner les étapes fondamentales de la déliquescence de la Révolution russe. Ainsi, le Front unique ne fut pas une «erreur» mais l’application logique de «la défense inconditionnelle de l’État russe», qui imposa au Komintern d’être «le protecteur, le moyen de chantage et l’agent de propagande de l’État soviétique».

Lastérade participa avec la plupart des membres de la FFGCI au regroupement autour de la revue Socialisme ou barbarie. Cette expérience lui semblant sans aucun avenir et absorbé par son sacerdoce de médecin généraliste à Montreuil (Seine-Saint-Denis), il renonça à l’action militante sans jamais se désengager moralement et politiquement.

Jean Lastérade mourut à Paris le 11 juin 1986.

Sources : La Vérité, mai et juin 1933. – L’Internationale, du 11 novembre 1933 au 16 février 1939. – Henry Chazé [Gaston Davoust], Chronique de la Révolution espagnole, 1933-1939, Spartacus, 1979. – Léon Trotsky, œuvres, vol. 2 et 3. – [Pierre Broué] Cahiers Léon Trotsky, n° 27, Institut Léon Trotsky, Grenoble, sept. 1986, p. 112  – Notes de Louis Bonnel et Jean-Michel Brabant, maitron en ligne : http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/ – « Projet de lettre au PC Int. » de Lastérade, in textes de Lucien Laugier, in François Langlet (éd.), Tempus fugit n° 2, février 2005, Orsay.

Philippe Bourrinet

[notice au format pdf]

Voir aussi:

et les textes de l’Union communiste:


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