Les militantes du P.O.U.M.

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Note de lecture parue sur le blog Zones subversives du livre de Cindy Coignard que nous sommes justement en train de lire. Nous signalons que la militante Teresa Rebull est morte à l’âge de 95 ans à Banyuls dans la nuit du 14 au 15 avril 2015.

Le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) joue un rôle important dans la révolution espagnole de 1936-1937. L’universitaire Cindy Coignard se penche sur les militantes du POUM, doublement opprimées, en tant que prolétaires et en tant que femmes.

Le POUM regroupe le courant marxiste révolutionnaire à partir de 1935. Joaquin Maurin et Andres Nin apparaissent comme ses deux dirigeants. Ils se réfèrent à la Révolution russe de 1917 et aux écrits de Lénine et Trotsky. Mais ils s’appuient sur la tradition plus ancienne du mouvement ouvrier espagnol. Surtout, ils considèrent que la dictature du prolétariat ne résulte pas de la domination d’une seule organisation mais de l’alliance de tous les prolétaires sans exception. Ces marxistes dissidents demeurent actifs au sein de la CNT qui porte un syndicalisme révolutionnaire. Le POUM se compose de nombreux ouvriers.

En octobre 1934, les marxistes révolutionnaires initient un premier mouvement de grève insurrectionnelle. La lutte échoue en raison de la passivité de la CNT et d’une absence de perspective politique. Nin insiste sur la nécessité d’une organisation et d’un programme. Cet évènement permet la possibilité d’une plus grande participation des femmes dans la sphère publique. Mais les rôles semblent toujours sexuellement différenciés. Les femmes se situent du côté des sentiments tandis que les hommes restent présentés comme forts et vaillants au combat.

Le POUM et les femmes

La réflexion du POUM sur le statut de la femme repose sur la pensée marxiste. La libération de la femme demeure un moment incontournable de la révolution sociale. « On observe d’ailleurs une relation dialectique entre femmes et révolution socialiste : d’un côté la révolution est nécessaire pour la libération de la femme et, d’un autre côté, les partis communistes doivent mobiliser les masses féminines pour mener à bien l’entreprise révolutionnaire », résume Cindy Coignard. Les femmes doivent s’extraire des contraintes familiales et de leur rôle traditionnel de membres reproductifs de la société. Elles doivent exercer des activités créatives et productives.

Selon Engels, la famille nucléaire monogame émerge pour transmettre la propriété privée d’une génération à une autre. Avec la Révolution russe, les femmes s’appuient sur les forces ouvrières pour transformer la société. Alexandra Kollontaï insiste sur la condition féminine qui demeure éludée par le Parti communiste. Elle propose l’union libre et l’émancipation des deux sexes. La famille doit également être radicalement transformée. De nombreuses avancées pour les droits des femmes s’observent au début de la Révolution russe. L’adultère et l’homosexualité ne sont plus pénalisés. En revanche, la situation se dégrade. Staline valorise même la famille et le bonheur d’être mère.

Le POUM, fidèle à un marxisme réductionniste, estime que la condition féminine dépend uniquement du capitalisme. Pourtant, l’oppression des femmes découlent du patriarcat avec la domination des femmes par les hommes. L’amour libre et les sentiments doivent permettre de briser le cadre de la monogamie pour favoriser de véritables relations amoureuses et sexuelles.

Les militantes du POUM valorisent le plaisir sexuel contre la morale religieuse. Mais cet aspect demeure peu abordé par les femmes comme par les hommes. L’inhibition sexuelle demeure forte dans l’Espagne des années 1930. Les prostituées semblent dénigrées tandis que la mère reste valorisée.

Les femmes adhèrent au POUM en raison de leur socialisation. L’influence de la famille semble déterminante. Les militantes du POUM demeurent issues d’un milieu marxiste ou anarchiste, biberonnées par un imaginaire de révoltes sociales. Mais la famille demeure également un pilier du patriarcat avec une division sexuelle des rôles, notamment dans le domaine des tâches domestiques.

Les femmes adhèrent au POUM pour suivre un modèle familial masculin comme le père, le frère ou le mari. Le POUM attire également les femmes car il favorise une formation politique. Ceux qui se tourne vers le POUM privilégient la rigueur théorique contre la rhétorique simpliste des anarchistes. Les évènements de la guerre précipitent également les femmes dans la nécessité de l’engagement politique. Le POUM participe au Front populaire pour ne pas subir l’isolement. Mais la lutte ouvrière et la révolution socialiste restent prioritaires.

Les femmes dans la lutte révolutionnaire

Le POUM ne distingue pas les militantes des militants. Les convictions politiques semblent primer sur la distinction de genre. Les miliciennes brisent l’image traditionnelle de la femme. Mika Etchebéhère se retrouve à la tête de la colonne motorisée du POUM. Cette femme contribue à faire évoluer les mentalités et oblige les hommes à passer le balai.

Un secrétariat féminin du POUM est créé. Les femmes remplacent les hommes partis se battre. Le POUM fait appel aux femmes pour remplir les tâches indispensable à l’arrière. La confection et la distribution de vêtements s’accompagne aussi d’un travail de propagande avec la distribution de journaux et de tracts, le collage d’affiches murales, la distribution clandestines d’objets aux militants en prison. Les femmes peuvent également s’engager dans une formation militaire. Les femmes exercent davantage une fonction d’infirmière au sein du Secours Rouge international. Elles organisent également le ravitaillement du front. Elles organisent également des activités culturelles et d’indispensables collectes fonds.

Les femmes participent également à certains espaces dans lesquels elles étaient peu investies avant la guerre. Les femmes participent à la rédaction de journaux. Même si ces militantes semblent issues de professions intellectuelles. Ce sont souvent des enseignantes ou des journalistes. L’analphabétisme demeure encore important, notamment pour les femmes, et les rédactrices de journaux demeurent peu nombreuses. Les femmes écrivent surtout sur l’éducation et moins sur la théorie politique. Ensuite, elles demandent souvent de l’aide à leur entourage masculin. Les femmes s’emparent également de la radio. Cet outil de propagande diffuse une information politique, sociale et culturelle. La radio permet de toucher une grande partie de la population qui ne sait pas lire.

Les femmes nourrissent l’importante réflexion du POUM au sujet de l’éducation. L’école ne doit plus reposer sur une distinction de classe. Riches et pauvres doivent étudier ensemble. Ensuite, les notions de comparaison et de mesure entre les individus doivent disparaître. Le POUM insiste sur l’hygiène à l’école. Il dénonce également l’emprise de la religion et valorise la réflexion rationnelle. Ensuite, les nouvelles pédagogies mettent l’enfant au centre de l’éducation. La hiérarchie entre le maître et l’élève doit être atténuée. Les enfants doivent apprendre et jouer ensemble, sans distinction de sexe. L’enseignement doit également porter sur des activités de la vie quotidienne et inclure des travaux manuels, avec des fleurs ou des plantes par exemple.

En mai 1937 à Barcelone, des affrontements opposent les staliniens et les révolutionnaires. D’un côté se situent les communistes et les socialistes, de l’autre les militants de la CNT et du POUM. Les staliniens veulent prendre le contrôle du mouvement et empêcher la possibilité d’une rupture révolutionnaire. Des grèves éclatent spontanément et les staliniens tentent de contrôler le mouvement. Ils veulent éradiquer le POUM. Ils éliminent Andres Nin, son principal dirigeant. Ils discréditent le POUM, associé au trotskysme. Le POUM devient l’ennemi à abattre pour l’URSS car il cristallise les espoirs des prolétaires qui désirent une révolution mondiale. « Pour le POUM, il ne s’agissait pas seulement de changer le gouvernement en Espagne, cela allait beaucoup plus loin ; on devait se battre pour instaurer une véritable révolution sociale dans la péninsule Ibérique mais aussi pour consolider une force prolétarienne internationale qui puisse s’opposer au mouvement fasciste qui était en train de se développer », décrit Cindy Coignard.

En 1937, les militantes du POUM doivent rentrer dans une double clandestinité, face au franquisme et face au stalinisme. Elles peuvent se retrouver en prison qui, en plus des conditions de vie ignobles, renforce les stéréotypes de genre et oblige les femmes prier. Elles peuvent aussi rejoindre d’autres pays, notamment la France et l’Amérique latine, pour fuir le nouveau régime. Elles subissent une perte de repères et semblent s’effondrer, à l’image de tous ceux qui ont participé au mouvement révolutionnaire. Mika Echebéhère, considérée comme une combattante très courageuse, sort dévastée par la guerre. La mort de son mari mais aussi l’effondrement d’une révolution qui semblait enfin possible détruit toute possibilité de se projeter dans l’avenir.

Une activité culturelle

Mika Etchebéhère écrit dans le journal Argentina Libre depuis son exil. La militante du POUM insiste sur la nécessité financière d’écrire dans des journaux avant tout pour survivre. Mais elle écrit surtout des articles politiques qui témoignent d’une continuité de son engagement. Ses textes s’inscrivent dans un antifascisme manichéen. Le camp du Bien incarné par le POUM et la CNT s’oppose au camp du Mal avec les fascistes. Le peuple est décrit comme bon et généreux tandis que les fascistes sont mauvais et manipulateurs. La journaliste cultive également une nostalgie révolutionnaire pour l’Espagne de 1936 et les soulèvements populaires en France. Mais l’antifascisme prime sur tout autre combat. Les idées féministes et révolutionnaires sont mises au second plan par rapport à l’antifascisme.

Les militantes du POUM privilégient les activités culturelles à travers les Casals. Teresa Rebull, à Paris à partir de 1947, s’appuie sur la chanson pour entretenir l’imaginaire révolutionnaire. Ce moyen de communication populaire permet de transmettre des sentiments pour donner envie de se battre. La militante du POUM utilise également la chanson pour défendre la langue catalane. Les chansons de Teresa Rebull évoquent l’amour et l’érotisme, contre le puritanisme qui règne en Espagne. La militante évoque évidemment la guerre et l’exil avec les violences de la police. Elle consacre aussi de nombreuses chansons à la condition du prolétariat et au désir de liberté.

Mary Low utilise également l’écriture et la créativité pour entretenir un esprit de liberté. Proche du mouvement surréaliste, elle se réfère aux poètes André Breton et Benjamin Péret. Pour ce mouvement, la poésie et la créativité s’inscrivent dans une démarche émancipatrice et accompagnent la révolution sociale. L’écriture doit permettre de libérer les automatismes pour retrouver le merveilleux dans le quotidien et la dimension poétique de la vie.

Des écrits sur l’amour côtoient des poèmes et des collages sur le combat et la guerre. Des rencontres insolites sont également provoquées par le procédé du collage avec des morceaux de statues, de parties de corps humain et d’animaux qui sont associés. Cet art surréaliste permet de dépasser les frontières du réel pour inventer une nouvelle vision du monde. Le mouvement surréaliste semble proche du POUM avec son désir de révolution contre les valeurs traditionnelles et l’ordre établi, les tabous sociaux et le règne mécanique de la rationalité. Une nouvelle société doit reposer sur la poésie, la liberté, l’amour.

Dans les années 1960 et 1970, un mouvement féministe semble particulièrement dynamique en Espagne. L’égalité totale entre hommes et femmes demeure la principale revendication. Ensuite, les groupes de femmes associent des discussions sur la politique générale avec des échanges sur la situation spécifique des femmes. Le POUM reproduit les discriminations à l’égard des femmes, comme dans le reste de la société. Il existe toujours des préjugés lorsque des femmes prennent part à des actions. Les femmes restent peut nombreuses au sein du POUM. Leurs points de vue et revendications spécifiques ne sont pas mis en avant.

Marxisme critique et femmes en lutte

L’étude de Cindy Coignard permet d’éclairer un épisode méconnu de l’histoire en se penchant sur la guerre d’Espagne. Surtout, l’universitaire évoque des aspects méconnus de cette période.

Le POUM apparaît alors comme une petite organisation de marxistes révolutionnaires. Ce mouvement semble éclipsé par la puissance de la CNT. Ce petit parti semble pourtant celui qui c’est tenu le plus éloigné du pouvoir. La CNT a défendu la République et ses bureaucrates sont même devenus ministres. En revanche, le dirigeant du POUM, Andres Nin, a été assassiné. Même si cette organisation demeure fortement hiérarchisée avec sa petite classe dirigeante. Le POUM conserve également un vision programmatique et réformiste de l’action politique.

En revanche, le marxisme espagnol demeure l’un des courants les plus lucides au niveau politique. Des marxistes révolutionnaires s’éloignent du dogme trotskiste. Ils semblent attachés aux formes d’auto-organisation et aux pratiques libertaires. Mais, contrairement aux anarchistes, ils ne se contentent pas d’une vague morale propice à la confusion et aux comromissions avec le pouvoir. Ils s’attachent à clarifier leurs positions théoriques pour faire une analyse précise des luttes afin de comprendre leurs possibilités mais aussi leurs limites. Le livre de Cindy Coignard évoque trop peu ce marxisme révolutionnaire incarné par le POUM, mais aussi par le groupe autour de Grandizo Munis.

L’intérêt du livre de Cindy Coignard réside surtout dans son point de vue centré sur les femmes. La révolution espagnole, comme toutes les révolutions, privilégie un imaginaire très viril et masculin. Les guerriers forts et courageux sont particulièrement valorisés dans la culture révolutionnaire. Les femmes ne se sentent donc pas toujours à leur place dans ces mouvements. La figure de Mika Etchebéhère permet de briser tous les préjugés et l’assignation de genre. Cette militante du POUM incarne une figure de combattante qui semble loin de l’image de la femme au foyer valorisée par le fascisme et le puritanisme.

Surtout, l’importance des femmes montre que la révolution espagnole ne se réduit pas à sa dimension militaire. Les femmes participent souvent au combat révolutionnaire sans nécessairement prendre les armes. Elles animent des radios et écrivent dans des journaux. En l’absence des hommes, elles montrent qu’elles se révèlent tout aussi capables qu’eux pour participer aux tâches révolutionnaires du quotidien habituellement considérées comme les plus nobles. Les militantes du POUM expriment une créativité  qui montrant d’autres aspects que l’image virile de la révolution armée, disciplinée et militarisée.

Z.S.

Cindy Coignard, Les militantes du POUM 1935-1980, Presses Universitaires de Rennes, 2015

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