Les socialistes face à la censure de guerre… même après la guerre

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Article paru dans La Révolution prolétarienne N°789 (juin 2015):

Dès août 1914, une censure sévère avait été mise en place en France : quasiment tous les journaux l’ont subie à un moment ou un autre. L’Humanité, ralliée à l’Union sacrée, ne fut pas extrêmement censurée même si le total des interventions de la censure sur la durée de la guerre est significatif1. C’est par la suite, avec l’apparition d’organes nationaux d’inspiration pacifiste – à partir de 1916 – que des socialistes et des libertaires eurent à subir le plus durement la censure.

Il n’y eut pas que les journaux qui furent censurés : les réunions publiques étaient interdites (même des réunions « privées » subirent le même sort), des tracts étaient interdits et saisis, et les correspondances surveillées – voire saisies. Même des cartes postales anodines étaient considérées comme de la « propagande pacifiste », et en conséquence interdites.

L’apparition en 1916 de la revue hebdomadaire Le Populaire marque une date importante quant à la situation des socialistes face à la censure pendant la Première Guerre mondiale. D’orientation « pacifiste modérée » (le courant dirigé par Jean Longuet), Le Populaire fut largement censuré – même s’il ne représentait pas l’aile la plus radicale des socialistes pacifistes, qui animaient pour leur part le Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI) avec des syndicalistes et des libertaires. Le CRRI ne disposait pas d’une presse, bien que le projet ait été plusieurs fois envisagé. Mais ses brochures et tracts, diffusés sans autorisation, étaient régulièrement saisis. Des militants libertaires proches du CRRI créèrent en 1916 l’hebdomadaire Ce qu’il faut dire, qui fut régulièrement censuré et saisi, et qui cessa de paraître à la fin de l’année 1917.

La censure ne disparut pas après l’armistice du 11 novembre 1918. Le Parti socialiste SFIO avait changé de direction en octobre 1918, les pacifistes ayant emporté la majorité lors du congrès. Dès lors les pacifistes dirigeaient l’organisation, et la censure continua de s’exercer contre eux pendant une année. Après plus de quatre années d’une censure de guerre rigoureuse, cette censure politique limitait l’information des militants et sympathisants socialistes, par exemple sur les mouvements révolutionnaires en cours en Europe.
La censure de 1914 à 1919 a été diversement subie par les socialistes, en fonction de leur attitude face à la guerre et à l’Union sacrée. Elle a en tout cas été un fait marquant de la situation politique et sociale de cette période [2].

Julien CHUZEVILLE

Popu1erdecembre 1918

Le Populaire censuré en décembre 1918 : le programme de la Ligue Spartacus (révolutionnaires d’Allemagne) est intégralement «blanchi».

Notes:

[1] Alexandre Courban, « L’Humanité dans la mêlée (1914-1918) », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n° 92, 2003.
[2] Claude Bellanger, Jacques Godechot, Pierre Guiral et Fernand Terrou (dir.), Histoire générale de la presse française, tome III : de 1871 à 1940, PUF, 1972, et Maurice Rajsfus, La Censure militaire et policière (1914-1918), Le Cherche Midi, 1999 (réédition 2014).
Certains aspects rapidement esquissés ici sont développés dans ma biographie politique de Fernand Loriot (L’Harmattan, 2012) et dans mon livre Militants contre la guerre 1914-1918 (Spartacus, 2014).


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