De Leon : les chefs de la plèbe

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Extrait de L’expérience plébéienne: une histoire discontinue de la liberté (Martin Breaugh, 2007).

Si l’œuvre de Ballanche est aujourd’hui tombée dans l’oubli, celle de Daniel De Leon demeure carrément inconnue hors des cercles spécialisés dans l’histoire du mouvement ouvrier américain. Sa contribution à la théorie politique reste pourtant importante: autant mouvement ouvrier américain. Sa contribution à la théorie politique reste pourtant importante : autant V.I. Lénine que A. Gramsci et R. Michels ont été marqués par ses écrits.

Daniel De Leon (1852-1914) naquit dans les Caraïbes et fut éduqué en Allemagne. Polyglotte, il effectue des études de droit à l’université Columbia à New York pour ensuite enseigner pendant six ans à l’École de science politique de Columbia. Avocat de formation, il quitte par la suite la vie universitaire pour se consacrer pleinement au militantisme politique. Il adhère en 1 890 au Socialist Labor Party of America (SLP) et devient aussitôt le leader intellectuel (mais non politique) du mouvement. En tant que rédacteur en chef du quotidien officiel du SLP, The People, De Leon définit les grandes orientations du parti pendant plus de vingt ans.

C’est ce qui explique que l’idéologie préconisée par le SLP se confonde avec la pensée politique et sociale de D. De Leon. Le SLP est l’héritier direct de l’Association internationale des travailleurs (AIT) fondée par Karl Marx en 1864. Suite aux incessantes querelles entre les partisans de Marx et ceux de Bakounine, il fut convenu en 1872 que le siège de la Ière Internationale déménagerait de Londres à New York. Après la dissolution de l’AIT en 1876, les adhérents, pour la plupart germanophones, fondent un parti politique, le Socialistic Labor Party. Le SLP, première mouture, devient la succursale américaine de la IIe Internationale et prône un mélange depropositions réformistes et révolutionnaires (178). En 1877, le Socialistic Labor Party abandonne abandonne le recours à la voie réformiste et opte pour la révolution. Pour marquer ce changement de direction, il devient le Socialist Labor Party. En 1890, lorsque D. De Leon adhère au parti, celui-ci n’est qu’un groupuscule germanophone sans influence auprès de de la classe ouvrière américaine. En disséminant la pensée socialiste, le SLP devient, sous la direction intellectuelle de De Leon, une force importante quoique éphémère dans l’organisation du mouvement ouvrier aux États-Unis. Le SLP prône, dans un premier temps, l’infiltration des trade-unions américains (syndicats réformistes) afin de faire avancer la cause révolutionnaire.

Ses rapports avec l’American Federation of Labor (AFL) sont particulièrement difficiles puisque le président de celui-ci, Samuel Gompers, préconise la doctrine du syndicalisme « pur et simple », c’est-à-dire une approche réformiste et résolument apolitique des luttes syndicales. L’ antimarxisme de Gompers fera de lui une cible récurrente de la prose deleoniste. Néanmoins, les tentatives d’infiltration par les militants du SLP demeurent sans succès. L’AFL, ainsi que l’autre grand syndicat américain, Knights of Labor, résistent aisément aux manoeuvres du SLP.

C’est pourquoi en 1895, sous l’influence décisive de De Leon, le SLP abandonne l’idée d’infiltrer les syndicats réformistes et crée son propre syndicat aux orientations révolutionnaires. Le Socialist Trades and Labor Alliance (STLA) devient ainsi la branche économique et syndicale du SLP. Mais la question du rapport aux syndicats réformistes provoque un schisme au sein du parti. Une fraction importante du SLP, favorable à la politique d’infiltration et craignant la marginalisation face aux grands syndicats, quitte le SLP pour fonder le Socialist Party of America (SPA). Cette scission est d’autant plus difficile pour le SLP que le STLA est « mort-né « . De Leon et le SLP tentent alors de former une alliance avec un nouveau syndicat de tendance révolutionnaire, Industrial Workers of America (IWW), mais un désaccord politique met fin à celle-ci après trois années seulement. Ainsi, la préoccupation première et centrale de l’action politique du SLP et de De Leon porte sur la nature des rapports qu’il faut entretenir avec le syndicalisme.

Mais par-delà son engagement révolutionnaire et les luttes politiques qu’il a menées, quelles sont les grandes lignes de la pensée de De Leon ?

D’inspiration marxiste, D. De Leon est un penseur et un militant du « syndicalisme industriel révolutionnaire ». Récusant l’idée selon laquelle l’étatisation des entreprises est nécessaire, De Leon préconise, par le terme « syndicalisme industriel révolutionnaire », la prise en charge démocratique des industries par le truchement des conseils ouvriers. Ce faisant, il veut mettre un terme à l’exercice coercitif du pouvoir en abolissant l’Etat ainsi que les multiples formes de domination de l’homme sur l’homme. Pour atteindre ce but, il souhaite que le SLP prenne démocratiquement le pouvoir. Privilégier la voie électorale implique un respect pour les procédures démocratiques de la Constitution américaine. Selon De Leon, le recours à l’élection permet au mouvement ouvrier de déjouer les pièges de la conspiration, celle-ci ne pouvant qu’attiser la méfiance et provoquer la violence de l’État. De Leon redoute un massacre des ouvriers par les détenteurs du « monopole légitime de la violence » aux États-Unis. Toutefois, la participation électorale du SLP ne vise pas l’exercice du pouvoir politique. Aussitôt au pouvoir, la tâche première du parti serait de remettre le contrôle des industries aux ouvriers eux-mêmes. Les conseils ouvriers se substitueraient aux organes décisionnels du secteur privé. Par ailleurs, la gestion des domaines d’intérêt public, comme l’éducation, la santé et l’agriculture, serait assurée par des délégués élus par les ouvriers. Une fois ce nouveau système de gouverne mis en place, le SLP mettrait un terme à son existence puisqu’il aurait effectué le passage du gouvernement des hommes à « l’administration des choses ».

Tant les combats politiques que la pensée politique et sociale de D. De Leon transparaissent dans Two Pages From Roman History, texte qui contribue à une pensée de la plèbe. En effet, les propos de ce texte s’inscrivent dans le débat sur la nature des rapports que la classe ouvrière doit entretenir avec les chefs des syndicats réformistes. De plus, ce discours reprend certaines des articulations principales de la pensée deléoniste. Comme le titre l’indique, De Leon cherche à mettre en lumière deux enseignements puisés dans l’Antiquité romaine. La « première page », portant sur les « chefs de la plèbe et les chefs syndicaux », traite directement de l’expérience plébéienne, alors que la « deuxième page », sur les réformes mises en œuvre par les Gracques, n’aborde pas la question de la plèbe. C’est pourquoi nous nous efforcerons uniquement de dégager le sens de la « première page » des Two Pages From Roman History.

D. De Leon affirme d’emblée dans Two Pages que le combat politique qu’il mène au sein du SLP vise l’établissement d’une République socialiste, synonyme selon lui de « l’émancipation de la classe ouvrière ». Celle-ci est une « terre promise » représentant la fin de la domination de classe qui régit depuis toujours les sociétés humaines. Toutefois, pour que la République socialiste advienne, il faut consacrer plus de temps à l’observation et à la réflexion sur les modalités d’action nécessaires à la réalisation de l’émancipation. Une connaissance stratégique du mouvement ouvrier et de ses adversaires est essentielle pour faire avancer la cause socialiste. Par contre, précise D. De Leon, la connaissance stratégique ne renvoie pas à la duperie ou à la ruse. Penser de manière stratégique n’équivaut pas à élaborer des stratagèmes visant à tromper les gens. Il s’agit plutôt de dresser la « topographie du champ d’action et des moyens du commandement ».

La première page sur « les chefs de la plèbe et les chefs syndicaux » s’inscrit justement dans cette quête d’une meilleure connaissance d’un « château-fort stratégique » tenu par les adversaires du mouvement socialiste: les chefs syndicaux.

Le chef syndical est, d’après De Leon, une espèce propre au monde anglo-saxon. Elle apparaît en Angleterre, aux États-Unis, au Canada et en Australie, mais ne semble pas présente, sous la même forme, ailleurs en Occident. Qu’un seul homme soit à la fois le représentant et le leader d’un syndicat et bénéficie ainsi pleinement des pouvoirs de celui-ci n’est pas sans susciter de questions ou poser de problèmes. En effet, De Leon élucide, dans cette première partie des Two Pages, certaines grandes interrogations sur le chef syndical, notamment celle portant sur sa position stratégique par rapport à la question sociale. Il souhaite également déterminer  si le chef syndical sert davantage à promouvoir les intérêts du mouvement ouvrier ou ceux des partisans du système capitaliste. Suivant les conseils de K. Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, De Leon porte son regard analytique vers le passé afin de mieux traduire et comprendre le présent. Car, écrit-il, « d’autres nations, aujourd’hui disparues, ont également été obligées de s’occuper de leur question sociale ».

De Leon se tourne vers Rome pour comprendre comment la République a pu faire face à la question sociale. Pour lui, la période républicaine est essentielle pour comprendre l’évolution de Rome puisqu’elle marque le début de la fin de cette civilisation. C’est son traitement de la question sociale qui met en place les éléments menant au déclin de la République romaine. Pour comprendre cet épisode décisif de l’histoire, il faut connaître la nature de la division sociale qui règne à Rome, c’est-à-dire le conflit des ordres. Il existe, d’une part, des patriciens qui détiennent un statut religieux, un pouvoir politique et économique et l’usage exclusif de la parole publique. D’autre part, face aux détenteurs du prestige des grandes familles, se trouvent les plébéiens. Or ces derniers se définissent plus difficilement que les patriciens.

(…)

De Leon (2)


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