Panaït Istrati : une vie à hauteur d’œuvre

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Note de lecture parue dans A contretemps.

Jacques BAUJARD
PANAÏT ISTRATI, L’AMITIÉ VAGABONDE
Paris, Transboréal, 2015, 192 p.

Rarement la vie d’un écrivain est à la hauteur de son œuvre. Panaït Istrati (1884-1935) est l’une de ces exceptions. Et dans ce cercle très fermé, il croisera Joseph Kessel, Victor Serge et Nikos Kazantzaki [1], l’auteur de Zorba le Grec, sera cornaqué par Romain Rolland, préfacera en 1935 le premier livre de George Orwell – Dans la dèche à Paris et à Londres – et partagera avec Boris Souvarine une vision critique de l’URSS en cours de stalinisation.

L’écrivain roumain nous laissera à sa mort une œuvre « marquée par l’amour d’une humanité souffrante » dans laquelle les dockers de la mer Noire, les paysans pauvres de Roumanie, les haïdouks – ces « bandits d’honneur » affrontant un monde sans honneur et sans justice – cherchent à survivre malgré le poids d’un destin social qui les écrase [2] sans qu’il ne soit jamais possible d’en inverser le cours. Des vies où la liberté se paye au prix du sang et des larmes dans un monde où la condition sociale du « petit peuple » qui jonche les routes du pouvoir est une prison sans confort vouée, quoi que l’on fasse, à la soumission, un monde où la loi du plus fort est toujours la meilleure. Vagabond, peintre en bâtiment, puis photographe itinérant, Panaït Istrati raconte ses frères de misère, ses amitiés, dans un souffle qui parfois porte la marque d’un mysticisme laïque – une poésie du dénuement qui n’est pas sans évoquer celle de Tolstoï qu’il admirait, persuadé qu’il était que « la littérature était porteuse d’émancipation ». Romain Rolland parlera quant à lui de souffle shakespearien. Le tragique, l’épique et l’ordinaire se conjuguent en donnant aux figures qui traversent ses récits des allures d’épures confrontées à ce qui fait l’essence de leur dignité.

Jacques Baujard lui rend l’hommage qu’il mérite en reflétant sa vie dans le miroir de son œuvre et son œuvre dans la brillance de sa vie. De Braila à Nice, de Port-Saïd à Istanbul, d’Athènes à Bucarest, de Moscou à Odessa et Kiev, le biographe s’appuie sur son érudition pour entrer en intimité avec son sujet. Écrit dans un style soigné, le livre n’est jamais alourdi par un appareil critique dont il faut saluer la discrétion bien qu’il fonde, on le sent, la structure qui le porte. Il s’agit, pour Jacques Baujard, de se glisser dans les méandres d’une vie – et d’une œuvre – aussi unique par l’intensité qui s’en dégage, les passions – amicales et amoureuses – qui l’alimentent que par les engagements politiques qu’elle favorisa, au côté des révolutionnaires de son temps.

Comme tant d’autres, Panaït Istrati s’était enthousiasmé pour Octobre 17, cette victoire qui sonnait l’heure de la revanche « des opprimés », mais il fut l’un des premiers à dénoncer la duplicité du pouvoir bolchevique, sa cruauté et ses injustices. Elles lui furent d’autant plus insupportables qu’elles s’exerçaient au nom de l’espoir que la classe ouvrière de son époque avait mis dans cette révolution, espoir qui finira par justifier, au nom de la révolution même, tous les crimes tchékistes. Vers l’autre flamme [3] sera publié en 1929, à son retour d’URSS. Cette publication en trois volumes, co-écrite avec Boris Souvarine et Victor Serge, lui valut le triste privilège d’inaugurer l’ignominie des méthodes mises au point par l’appareil stalinien, dispositifs de disqualification d’une terrible efficacité dont le stalinisme usera jusqu’à la nausée contre tous ceux qui, considérés comme des compagnons de route, oseront se montrer critique vis-à-vis « du paradis socialiste, de son Parti et de son guide ». Le flot de calomnies qu’on déversa sur l’écrivain roumain, parmi lesquelles se distinguèrent les lourdes et infamantes accusations que lui adressa Henri Barbusse, en firent un pestiféré définitif, abandonné de (presque) tous et condamné au silence et à l’oubli.

Dans un mélange très réussi d’empathie et de sympathie, Jacques Baujard nous plonge dans la subjectivité d’un auteur dont l’œuvre littéraire reste, aujourd’hui encore, hélas, trop peu lue. Cédant à la réelle fascination qu’il ressent pour l’incandescence de la vie et de l’œuvre de Panaït Istrati, mais sans affectation ni effets superflus, il laisse le soin à son admiration, faite de respect et d’une réelle tendresse pour son sujet, de nous inciter à nous plonger dans la lecture inoubliable de ses livres. Et au gré de l’élégance d’expression du biographe, dont les propres mots nouent une relation si intime avec ceux du vagabond roumain que l’on se prend parfois à confondre, malgré les guillemets d’usage, ce que l’on doit à l’un et ce qui revient à l’autre, ce récit nous enchante littéralement. Il est vrai qu’il y a de quoi tomber sous le charme de cet « éternel insoumis » que fut Panaït, un homme libre, un rebelle qui brûla d’une passion orpheline dans son siècle, un type avec qui on aimerait partager un vrai café (turc comme il se doit) et fumer une cigarette en parlant littérature et révolution alors que, sur la ligne d’horizon, un navire poussif emporterait les rêves des « damnés de la terre ». Les nôtres, par conséquent.

Si « la forme, c’est le fond qui monte à la surface », pour reprendre la formule du vieil Hugo, ce livre-là pourrait en fournir la preuve.

Jean-Luc DEBRY

istrati

[1] Lire à ce propos La Véritable Tragédie de Panaït Istrati, d’Eleni Samios-Kazantzaki dans une édition établie par Maria Teresa Ricci et Anselm Jappe, ouvrage publié, en 2013, par Les Nouvelles Éditions Ligne, et dont on trouve une recension sur ce site : « Panaït l’intraitable » (Arlette Grumo).

[2] Il faut signaler la publication, en cette année 2015, sous la direction de Linda Lê, chez Phébus (collection Libretto), des œuvres complètes de Panaït Istrati.

[3] Folio-essais, 320 pages, 1987.


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