Y a-t-il un « autre » mouvement ouvrier ? (Mattick, 1975)

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[Nous avions annoncé lors de la mise en ligne en juin dernier du pdf, parfois difficile à lire, de ce texte de Paul Mattick que nous le publierions en plein texte. Il s’agit d’un compte-rendu du livre L’autre mouvement ouvrier de K.H. Roth, dont une partie sera traduite et publiée en français en 1979. Au-delà d’une note critique, il s’agit surtout d’un point de vue important sur des questions récurrentes comme celles de l’aristocratie ouvrière ou de la délimitation et de l’unité de la classe ouvrière, ainsi que du réformisme et du bureaucratisme syndical, questions particulièrement reposées dans les années 1970 dans la mouvance de l’opéraïsme italien]

En tant qu’expression des rapports de production capitalistes, le mouvement ouvrier est en même temps un mouvement de travailleurs qui doivent développer leur conscience de classe à l’intérieur des rapports capitalistes de marché. Dans la concurrence générale, il y a aussi la concurrence que les travailleurs se font entre eux. Bien que les divers capitaux constituent le capital global, le capital ne se pré&sente pas sous la forme d’un capitaliste global, et si les travailleurs fournissent à eux tous la totalité du travail, le travailleur total, lui, n’existe pas. Mais quoi qu’il en soit de la concurrence entre les capitaux ou de la compétition pour les emplois, la reproduction de la société capitaliste demeure celle des rapports capitalistes de production ou des rapports de classe capitalistes sur lesquels reposent les relations de marché.

La division du travail capitaliste, déterminée par l’accumulation du capital, offre non seulement aux divers capitaux mais aussi bien à des groupes différentes de travailleurs la possibilité de faire valoir leurs intérêts particuliers à l’intérieur des rapports de classe donnés. Le mouvement ouvrier est donc bien un mouvement reposant sur les antagonismes de classes, mais il représente en même temps, outre l’intérêt de classe, des intérêts professionnels particuliers. L’intérêt commun de tous les prolétaires dans le cadre de la société capitaliste, c’est ce que Marx appelait « l’économie politique – mais du point de vue de l’ouvrier », c’est-à-dire comme lutte constante contre l’extraction capitaliste de plus-value. L’économie politique de l’ouvrier, tout comme celle de la bourgeoisie, est inséparable de l’existence du capital. Il s’agit pour l’une et pour l’autre du degré de l’exploitation, non de l’existence de celle-ci. C’est pourquoi le développement de la conscience de classe et du mouvement ouvrier ne peut être que comme un processus révolutionnaire qui, mettant fin au travail salarié, supprime enfin la division de la société en classes.

Or, cette espérance a été jusqu’à présent déçue. Les travailleurs ont accordé beaucoup plus d’importance à la prise en compte d’intérêts directs et particuliers à l’intérieur des rapports capitalistes de production qu’à l’élimination révolutionnaire de ceux-ci, envisageable seulement pour un avenir très indéterminé. Ces espérances insatisfaites réclamaient une explication. Friedrich Engels, l’auteur de La situation de la classe ouvrière en Angleterre, a dû les ressentir avec une particulière intensité. En quelques décennies, la classe ouvrière qu’il décrivait et en laquelle les révolutionnaires pouvaient mettre tous leurs espoirs était devenue une classe hostile à toute espèce de mouvement révolutionnaire, et qui se sentait à son aise au sein du monde existant. L’explication qu’en donna Engels ne fut pas, contrairement à ce qu’on aurait pu attendre, l’accroissement de la productivité et par conséquent de l’exploitation des ouvriers anglais, qui permettrait une élévation simultanée des salaires et des profits, ce fut plutôt la corruption des ouvriers du fait de leur participation empressée à l’exploitation impérialiste de la planète à laquelle se livrait le capital anglais. Plus tard Lénine reprit cette idée pour exprimer sa propre déception devant l’attitude des ouvriers. Le capitalisme impérialiste avait d’après lui fait naître une aristocratie ouvrière devenue inaccessible aux idées révolutionnaires et qui portait la responsabilité de la « trahison » de la IIème Internationale.

De telles explications ne visaient encore que les ouvriers en général ou bien les couches privilégiées de la classe ouvrière, et non pas les différences que la division du travail introduit entre les manœuvres, les ouvriers spécialisés, et les ouvriers professionnels. Bien que les conditions de vie et de travail des divers ouvriers qualifiés fussent différentes, ces différences étaient trop limitées pour faire penser que de simples intérêts professionnels pouvaient porter préjudice à la conscience de classe. On admettait bien au contraire que les luttes syndicales des ouvriers contribueraient à éveiller et à développer celle-ci. Le réformisme du mouvement ouvrier n’était pas non plus rapporté à une couche ou groupe particulier de travailleurs, mais bien à l’illusion très répandue que la situation de la classe ouvrière pourrait s’améliorer progressivement dans le cadre même du capitalisme, illusion que le développement effectif encourageait. Ce n’est que très récemment qu’on a essayé de comprendre les transformations du mouvement ouvrier non plus à partir du développement global du capital, mais à partir des transformations techniques du processus de production, qui aurait donné naissance à un « autre » mouvement ouvrier, différent de celui qu’on connaissait jusqu’alors.

C’est à cet « autre » mouvement ouvrier qu’est consacré le livre de K.H. Roth et d’E. Behrens. la thèse qu’ils soutiennent (et d’autres avec eux) est fort simple: la technique capitaliste moderne élimine les ouvriers qualifiés pour les remplacer par des forces de travail peu formées et meilleur marché, comme dans le travail à la chaîne par exemple. Ces travailleurs non formés ou rapidement formés sont, du fait de l’automatisation du processus de production, généralement interchangeables, et peuvent être désignés par le concept de « travailleur général » (Gesamtarbeiter) ou d’ « ouvrier-masse » (Massenarbeiter). A la différence des ouvriers qualifiés en voie de disparition, les « ouvriers-masse » n’ont plus aucune espèce de relation à la production; ils constituent le travail totalement « aliéné » et peuvent être considérés comme de purs appendices de la machine, qui détermine de façon despotique leur façon de vivre. Alors que l’ouvrier qualifié était rempli de conscience professionnelle, les « ouvriers-masse », qui occupent dans le processus de production une position déshumanisée, se trouvent en opposition totale avec la société capitaliste. Ce sont les « ouvriers-masse » qui accompliront la rupture avec l’ancien mouvement ouvrier lié aux ouvriers qualifiés, et qui créeront à partir de leur propre situation les formes d’action et d’organisation adéquates.

Cette thèse s’appuie sur la disposition que manifestent les ouvriers à la chaîne, ces dernières années et notamment en Italie, à faire grève en s’efforçant par des comités d’action autonomes de porter les luttes économiques au-delà des limites légales où les syndicats aiment les enfermer. Ces comportements remarquables, bien que localisés, Roth et Behrens ne les tiennent pas seulement pour annonciateurs d’évènements futurs; ils les invoquent également pour rendre compte de toutes les défaites du mouvement ouvrier jusqu’à ce jour, par la tutelle qu’exerçait sur celui-ci les ouvriers qualifiés. Dans le passé, seuls les travailleurs peu ou pas formés, comme ceux des mines ou des chantiers navals, ont d’après eux mené une lutte de classe consciente et réelle contre le capital, tandis que les travailleurs qualifiés constitueraient le socle de la social-démocratie réformiste et des syndicats disposés aux compromis de classe.

Bien entendu, les auteurs ne peuvent pas contester que les travailleurs qualifiés aient édifié leurs associations en lutte contre le capital. Mais ils soulignent que grâce à sa position particulière dans la production, cette minorité parmi les travailleurs est parvenue à dominer le mouvement ouvrier tout entier. Là résiderait la cause essentielle de l’échec révolutionnaire de la classe ouvrière. Tous les évènements révolutionnaires que nous montre l’histoire seraient toujours le fait de cette « couche paria et privée de tout droit du travailleur général »: quand ce n’est pas l’ouvrier à la chaîne multinational d’aujourd’hui, il s’agit tout au moins de ce travailleur non qualifié, dépourvu de toute mentalité corporatiste, dont les luttes visaient toujours au-delà de l’objectif purement syndical d’augmentation des salaires ou d’amélioration des conditions de travail. Pour nos auteurs, « les soldats révolutionnaires de l’armée rouge de la Ruhr n’avaient rien de commun avec les ouvriers qualifiés, fiers de leurs métiers et attachés à l’État du travail », de même que les « troupes de choc des travailleurs non qualifiés » n’avaient rien à voir avec les tentatives limitées de « l’avant-garde des travailleurs qualifiés » pour constituer des conseils exclusivement orientés vers l’autonomie de l’usine.

Ainsi donc il faudrait parler de « deux tendances juxtaposées des luttes ouvrières »: celle du mouvement ouvrier traditionnel, et celle d’une lutte qui s’est déroulée et se déroule encore en dehors des intérêts bornés du mouvement ouvrier officiel et contre celui-ci. De sorte que le combat mené contre le capital porterait également contre l’ancien mouvement ouvrier, et attribuerait le rôle décisif à « l’autre » mouvement ouvrier. D’autant plus que la « contre-offensive syndicale-patronale » contre l’ouvrier-masse aurait déjà commencé avec « la mise en place délibérée d’une division de la classe ». Et ainsi, « depuis 1970, s’est achevée une période presque séculaire de la lutte ouvrière, avec ce résultat que les organisations ouvrières traditionnelles sont maintenant passées ouvertement et irrévocablement de l’autre côté de la barricade ».

Tout ceci n’a rien de bien nouveau, encore qu’on puisse avoir beaucoup de mal à comprendre comment on peut être de l’autre côté de la barricade quand il n’y a pas de barricades. Les luttes de classes de ces dernières années, les innombrables grèves légales ou illégales n’ont pas été menées par les « ouvriers-masse », mais par les travailleurs de toutes les professions, y compris par des travailleurs qualifiés, par des employés du secteur privé ou du secteur d’État, jusqu’aux employés des Postes et aux policiers. Si ces grèves sont restées dans la plupart des cas sous contrôle syndical ou bien y sont retombées après y avoir un temps échappé, cela n’a rien à voir avec le travailleur qualifié ou l’ouvrier à la chaîne, cela tient au simple fait qu’il s’agissait de luttes syndicales et non pas de luttes menées contre le système capitaliste lui-même.

« L’ouvrier-masse » n’a pas lui non plus surmonté jusqu’à présent le caractère syndical de ses actions, et là où il existe depuis une époque ancienne, il a constitué des unions industrielles qui ne sont pas moins intégrées au système capitaliste que les organisations ouvrières traditionnelles. Il suffit de penser aux grandes unions industrielles de la production de masse américaine pour comprendre aussitôt qu’il est tout aussi illusoire de miser sur les « ouvriers-masse » comme Roth et Behrens que de miser comme autrefois sur les ouvriers qualifiés. Mais Roth et Behrens en attendent encore davantage: la dissolution et la destruction de tout le mouvement ouvrier tel qu’on l’a compris jusqu’à présent, et la constitution de « formes de lutte tout-à-fait nouvelles », grâce auxquelles s’imposeront les « ouvriers-masse » inorganisés ou ceux qui s’opposent aux organisations ouvrières.

De ces « nouvelles formes de lutte », toutefois, il nous est dit bien peu de choses, et le peu qui nous est dit, comme par exemple ce qui concerne les grèves avec occupation, ne se rapporte pas exclusivement aux « ouvriers-masse », mais à des actions menées par les catégories de travailleurs les plus diverses. Cela mis à part, il est seulement fait référence à des formes de luttes ouvrières qui constituent, dans le contexte du fascisme, un refus des prestations exigées et un sabotage discret (congés-maladie, absentéisme du lundi). Ceci pour fortifier l’impression que les ouvriers, en toutes circonstances et sans le truchement des organisations ouvrières officielles, offrent une résistance et même conduisent des luttes plus efficaces que sous le contrôle traditionnel des syndicats. C’est ainsi que Roth et Behrens poussent l’absurdité jusqu’à prétendre que les luttes ouvrières avaient conduit le régime nazi à une crise telle qu’il n’a pu la surmonter qu’en déclenchant la guerre. Ils considèrent le Blitzkrieg, la guerre éclair, comme un « instrument pour la structuration de la classe ouvrière », dans la mesure où le recrutement des travailleurs étrangers par le travail obligatoire était justement censé permettre de briser la volonté révolutionnaire des ouvriers allemands. Faisant ainsi violence aux faits, les travestissant contre toute logique jusqu’à les rendre méconnaissables, pour les contraindre à étayer une thèse préconçue. Il n’est presqu’aucune des preuves qu’ils avancent qui ne se révèle comme une interprétation falsifiée des faits évoqués. Et lorsque leurs preuves sont empruntées à d’autres sources, c’est aux fausses informations que diffusait à Paris, à Prague ou à Bâle, la bureaucratie officielle du mouvement ouvrier liquidé, pour les besoins de sa propagande.

Si le livre n’est en lui-même qu’un méli-mélo insupportable, il pointe un problème qui revêt pour la classe ouvrière une importance considérable. Que le mouvement ouvrier traditionnel n’est pas devenu un mouvement révolutionnaire, chacun a pu s’en rendre compte depuis 1914. Mais s’il se maintient dans des formes de plus en plus réactionnaires, cela ne s’explique pas par la domination qu’exercerait sur lui les travailleurs qualifiés, mais par le développement et la puissance inattendus du capital. Dans l’incapacité où ils se trouvent de faire la révolution, les travailleurs s’installent comme ils le peuvent dans le cadre du capitalisme. Par rapport à cet objectif, le mouvement ouvrier traditionnel était un instrument approprié, et il l’est resté alors même que les organisations échappaient au contrôle des travailleurs et tombaient aux mains de bureaucraties autoritaires. Dès lors, ce ne furent plus les travailleurs eux-mêmes mais leurs « représentants » dans les syndicats et aux Parlements et même dans les partis « révolutionnaires », qui déterminèrent la théorie et la pratique du mouvement ouvrier et par conséquent le comportement de la classe ouvrière. Comme ce type de mouvement ouvrier ne peut exister que sur le terrain des rapports de production capitalistes, il se transforme inévitablement en un soutien de la société capitaliste. Sa propre existence se trouve liée au maintien du capital, nonobstant le fait qu’il devait défendre les intérêts de ses membres dans le cadre du marché capitaliste pour pouvoir subsister en tant que mouvement ouvrier.

Lorsque l’existence du capital est mise en question, c’est-à-dire dans les périodes de crise ou dans les situations révolutionnaires, les organisations ouvrières intégrées au capitalisme se situent du côté du capital, ne serait-ce que pour des raisons d’autoconservation. dans une société socialiste, il n’y a de place ni pour des partis, ni pour des syndicats. En d’autres termes, tout combat révolutionnaire qui se donne pour but le socialisme se dirige inévitablement contre les vieilles organisations ouvrières également. L’enjeu de ce combat est l’abolition simultanée des rapports de production et des rapports de marché, ce qui inclut aussi la suppression des différences que la division capitaliste du travail introduit dans la classe ouvrière.

Un tel combat n’est cependant pas à l’ordre du jour. Dans la situation de crise actuelle, comme dans toutes les précédentes, la tâche des organisations ouvrières officielles reste d’aider le capital à sortir de la crise, ce qui ne peut se faire qu’aux dépens des travailleurs: aujourd’hui, c’est en portant atteinte aux intérêts immédiats des travailleurs que ces organisations les représentent. Dans ces conditions, il est plus que probable que les travailleurs auront recours à des formes d’action incompatibles avec les méthodes syndicales habituelles, et qu’ils sauteront par dessus leurs propres organisations pour faire valoir leurs intérêts par le moyen d’organisations plus adéquates. Et comme les « ouvriers-masse », dont se réclament Roth et Behrens, sont le groupe de travailleurs les plus exploités, on peut aussi prévoir qu’ils se trouveront à la pointe des affrontements de classe à venir.

C’est pourtant une erreur de supposer que la lutte de classes sera placée dans l’avenir immédiat sous le signe de « l’ouvrier-masse ». L’évolution se fait en sens opposé. La productivité du travail a atteint un point tel que les travailleurs effectivement actifs dans la production constituent une minorité dans l’ensemble de la classe ouvrière, tandis que les travailleurs employés dans la circulation ou autrepart deviennent la majorité. Mais les travailleurs qui sont à l’extérieur de la production directe n’en font pas moins partie de la classe ouvrière. La paupérisation liée à la crise frappe tous les travailleurs et les force à se défendre. La division en classes est déterminée par les rapports de production, non par les transformations techniques ni par la division du travail qu’elles entraînent. ce n’est pas à « l’ouvrier-masse », mais à la classe ouvrière, qu’appartient le futur – s’il doit y en avoir un.

Paul MATTICK (trad. C. Orsini)

Mattick 1973

Paul Mattick en 1973


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