Remarques sur la « stalinisation » du Parti socialiste (Ferrat, 1937)

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Article paru dans Que Faire ? N°29 (mai 1937)

La dissolution de la tendance « Gauche révolutionnaire » et l’exclusion de 22 camarades des Jeunesses et du Parti par le Conseil national du Parti socialiste n’intéressent pas seulement les membres de ce parti, ces mesures intéressent tous les militants ouvriers surtout dans le moment où les événements mettent à l’ordre du jour le problème du parti unique de la classe ouvrière.

Les dirigeants du Parti socialiste déclarent que ces sanctions ne sont pas en contradiction avec la démocratie, la liberté de critique et de tendances dont ils continuent à se réclamer.

Ces idées ont été résumées dans les articles de Séverac publiés dans le Populaire des 20, 21 et 22 avril. Et chacun comprend que selon Séverac elles devraient être à la base du régime intérieur d un parti unique du prolétariat. C’est de ce point de vue que nous voulons les examiner rapidement.

LA LIBERTÉ DES TENDANCES

Séverac déclare repousser le « monolithisme » idéologique dont certains partis s’enorgueillissent. Il reconnaît — en paroles — le droit aux « tendances » d’exister dans le Parti ouvrier, il reconnaît — en paroles — que ces « tendances » ont le droit de s’efforcer à entraîner après elles le plus possible d’assentiment, le droit de penser librement, de parler et d’écrire.

Mais selon lui ces tendances ne doivent être que des courants d’idées. Et il reproche à la défunte « Gauche révolutionnaire » d’avoir présenté des caractéristiques différentes. Il lui reproche notamment l’existence d’un Comité directeur, d’un réseau de relations organiques, d’une propagande systématique d’affiliations, de cartes, etc. Pour Séverac, l’existence d’un courant d’idées est chose sacrée, mais dès que ce « courant » prend forme matérielle, dès que l’idée se développe et devient force par le moyen d’une organisation, cette chose sacrée devient détestable.

Mais un « courant d’idées » ne peut pas se développer si ses conceptions ne sont pas écrites, rassemblées, discutées, éprouvées par l’expérience de l’action pratique. D’où la nécessité d’organes d’expression : bulletin, revue, journal… Ces organes ne peuvent pas vivre si on leur refuse le droit de se procurer les bases financières nécessaires, s’ils n’ont pas leurs liaisons, leurs groupes de soutien et de propagande qui peuvent non seulement diffuser et vendre mais aussi cotiser, par exemple. Donc un système comptable quelconque (listes, cartes, timbres, etc.). D’où nécessité d’un réseau de relations organiques et administratives, de rassemblements de bonnes volontés coordonnées et de fonds centralisés. Que tout ce travail doive être centralisé et dirigé par un centre sous peine de faire faillite aussitôt, c’est l’évidence même.

Or, c’est précisément ces conditions nécessaires à l’existence et au développement d’un « courant d’idées » que Séverac refuse. Il accepte bien volontiers une tendance révolutionnaire dans le Parti, mais à condition qu’elle soit un pur esprit comme Dieu et les anges, une tendance révolutionnaire ? D’accord, à condition qu’elle n’existe pas dans la réalité des forces politiques et sociales. Voici où en arrive Séverac. En réalité il raisonne comme la bourgeoisie, qui, la charte des Droits de l’Homme en mains, reconnaît que tous les hommes sont libres et égaux en droit, mais dont tout le régime interdit à la classe ouvrière de jouir de cette liberté et de cette égalité.

Sous peine de tomber dans l’abstraction et la scolastique on ne peut en même temps reconnaître la légitimité d’une tendance et lui interdire de revêtir la forme d organisation nécessaire à son développement.

En ce sens, il n’y a pas de différence entre « fraction », « tendance » et « courant d’idées ». Interdisez l’organisation de fractions politiques dans un parti et vous arriverez fatalement au bout d’un temps plus ou moins long à la destruction des tendances et des courants idéologiques, ou à leur existence clandestine, ou tout au moins à leur étiolement, à leur dégénérescence qui peut aller jusqu’à prendre des formes morbides. Vous aboutirez inévitablement à ce « monolithisme » — apparent — que vous repoussez à juste titre parce que c’est la stérilisation du mouvement ouvrier.

La logique s’affirme, l’expérience historique le vérifie. Le Parti bolchevik interdit les fractions en 1921 — ce qui dans l’esprit de Lénine n’était qu’une mesure momentanée rendue malheureusement nécessaire par une situation désespérée — mais du moment où cette situation exceptionnelle dura au delà des conditions exceptionnelles qui l’avaient engendrée, le « monolithisme » idéologique ne put qu envahir tout le Parti comme une sclérose mortelle, avec toute sa séquelle de conséquences malsaines,

« INTÉRIEUR ET EXTÉRIEUR »

Nous ne reviendrons pas sur le deuxième argument de Séverac — qu’il emprunte d’ailleurs à Léon Blum — et selon lequel une tendance ne peut formuler publiquement que des critiques amicales et non des attaques politiques, Primus dans Drapeau Rouge a déjà fait justice de cet argument qui est d’ailleurs secondaire. Un marxiste révolutionnaire ne demande pas mieux que critiquer amicalement. Il est clair qu’à l’intérieur de la classe ouvrière Les militants doivent s’efforcer de garder entre eux le ton rendu nécessaire du fait de l’appartenance à une même classe. Mais lorsque le militant estime qu’il s’agit de questions capitales mettant en jeu tout le sort de la classe ouvrière, il serait bien piètre et bien méprisable s’il ne se livrait pas alors à une lutte politique en règle. Ce qui n’est pas en contradiction avec la critique amicale.

Mais passons au troisième argument de Séverac : une tendance peut se manifester à l’intérieur du Parti, dit-il, mais non à l’extérieur. Notons d’abord que cet argument est en contradiction avec celui de Blum et repris par Séverac, dont nous venons de parler.

Séverac ne reconnaît donc qu’à une seule tendance, la tendance dominante, théoriquement majoritaire et pratiquement au cadre officiel du Parti, le droit de se manifester à l’extérieur. Et ce d’ailleurs, au nom du Parti tout entier. II refuse ce droit d’extériorisation aux seules tendances minoritaires dont il limite l’activité propre au domaine interne. Soulignons l’arbitraire de cette conception, et ajoutons que c’est la porte ouverte aux restrictions les plus abusives de la liberté de critique à l’intérieur du Parti.

On ne peut pas, en effet, élever de murailles entre l’intérieur et l’extérieur quand il s’agit d’un parti démocratique. Le Parti du prolétariat ne peut pas, sauf dans les pays fascistes, être une association secrète. En France, il ne peut être conçu comme une franc-maçonnerie dont les discussions se déroulent dans les loges à l’abri des regards et des oreilles de la classe ouvrière.

Étant donné que la classe ouvrière n’est pas homogène — bien qu’elle le soit davantage que les autres classes — toutes ses tendances doivent être représentées dans le Parti du prolétariat et doivent pouvoir se développer librement dans une lutte politique féconde.

La publicité des thèses représentant ces différentes tendances, la publicité de leurs discussions sont d’une importance capitale pour tout le prolétariat. C’est seulement par ce moyen qu’il peut forger son expérience de classe, aboutir à sa pleine conscience de classe. Travailler à ce but est précisément la fonction essentielle, la raison d’être d’un parti ouvrier.

Si l’on reconnaît à tout membre du Parti, à toute tendance du Parti le droit égal d exposer ses conceptions, de quel droit imposera-t-on à la tendance minoritaire de restreindre la publication de son opinion au seul domaine intérieur — ne pouvant ainsi toucher en pratique qu’un nombre réduit de membres du Parti — alors que la tendance majoritaire disposerait de toute la presse publique du Parti ? Du coup, la lutte normale, la compétition légitime en vue de gagner la majorité du Parti en faveur d’une thèse contre l’autre se trouve complètement faussée.

Enfin, sous le prétexte que la publication intérieure du Parti pourra toujours être connue de l’extérieur (par exemple reproduite par la presse adverse) — aucune mesure bureaucratique ne peut l’empêcher — on aura toujours tendance, si l’on adopte cette dangereuse et absurde différenciation entre « l’intérieur » et « l’extérieur », à interdire la publication d’organes de presse intérieurs. C’est la voie inévitable qu’a suivie le P. C. et qui l’a amené à son « monolithisme » actuel.

Non, ce n’est pas entre la publication intérieure et la publication extérieure des opinions des diverses tendances qu’il faut essayer de tracer une limite. La seule limite admissible du point de vue de la sauvegarde de l’unité du Parti se trouve sur un tout autre terrain.

L’UNITÉ D’ACTION DU PARTI

Si l’on veut réaliser l’unité politique du prolétariat, deux choses seule ment peuvent être exigées des adhérents : 1° l’acceptation des grands principes généraux de l’émancipation du prolétariat; 2° l’unité dans les actions concrètes décidées par le Parti.

L’entière liberté de critique et de propagande dans les cadres des principes généraux du Parti unique — avant, pendant, et après l’action, ne s’oppose pas du tout à l’unité d’action la plus rigoureuse.

Sans cette liberté de critique l’action décidée peut ou bien être contraire à la volonté réelle de la majorité du Parti, ou bien être incomprise ou mal interprétée par les adhérents. Dans les deux cas elle sera mal appliquée. Seule la liberté de critique peut rendre consciente l’application d’une décision, lui assurer le rendement maximum et seulement alors le Parti et la classe ouvrière peuvent s’éduquer et se forger au feu de l’action. L’unité du Parti ne peut que se trouver consolidée par des actions menées ainsi de façon consciente et non point mécanique.

Le principe du centralisme démocratique, écrit Lénine (1), signifie précisément la liberté, de critique entière en tout lieu, à condition qu’on ne viole pas ainsi l’unité d’une action déterminée, et l’inadmissibilité de toute critique qui rendrait plus difficile l’unité d’une action décidée par le Parti.

Lénine souligne qu’il s’agit d’une action déterminée et non pas d’un programme général comme semble le vouloir Séverac.

Lorsqu’une décision en vue d’une action concrète est prise après libre discussion et lorsque cette action est engagée, les membres du Parti n’ont pas le droit de s’opposer à son exécution (que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du Parti). Mais chaque membre du Parti garde sa complète liberté d’appréciation sur la valeur, la justesse ou la fausseté de cette décision. Et il a parfaitement le droit d’exposer son opinion. La seule limite à ce droit doit être cherchée dans le moment ou la critique à cette décision se trans forme en un appel aux membres du Parti ou aux masses à se refuser à l’action décidée.

Mais la propagande en vue de montrer le danger d’une décision fausse, en vue de convaincre le Parti qu’il est nécessaire de « reconsidérer » cette décision est un droit élémentaire sans lequel il ne peut être question de démocratie dans le Parti.

La démocratie que Séverac désire pour ce Parti ouvrier serait-elle moindre  que la démocratie que la bourgeoisie accorde à la classe ouvrière ? Quand une déc.s.on, une loi est adoptée par le parlement la légalité bourgeoise interdit à qu.conque d enfreindre cette loi. 11 faut s’y soumettre sous peine de sanctions. Ma.s elle n’interdit pas aux citoyens de critiquer cette loi, de montrer son insuffisance ou sa fausseté. De même quand le Parti a pris régulièrement une décision le membre du Parti doit s’y soumettre sous peine de sanctions, mais il a parfaitement le droit de la critiquer et de demander au Parti de la reviser. La « Gauche révolutionnaire » et les membres de l’Entente des J. S. de la Seine n’ont fait que donner leur opinion sur la politique du P. S., sur l’action de ses délégués au gouvernement. Ils blâment cette action, c’est leur droit strict de le dire, d expliquer pourquoi ils jugent ainsi. Ils n’ont pas appelé à se refuser à des actions décidées par le Parti. Ils ne sont pas sortis dans leur critique des cadres des principes généraux du Parti, ils se sont au contraire tenu sur ce terrain. Ils ne devraient pas être frappés dans un parti démocratique. En les frappant la majorité du Conseil national interdit en fait aux membres du parti et notamment aux jeunes et à la tendance majoritaire le droit de critiquer l’action gouvernementale du Parti. Cette volonté est en contradiction avec les principes démocratiques qui doivent être de règle dans le parti de la classe ouvrière.

Cette contradiction vient de ce que la majorité du C. N. et singulière ment son commentateur Séverac, conçoivent — malgré leurs dénégations — l’unité du Parti comme une un.té de conception tactique et idéologique : l’unité du courant réformiste du mouvement ouvrier. Cette conception, loin d’être unitaire, s’oppose à l’existence d’un parti unique du prolétariat.

LA LUTTE NÉCESSAIRE

Le pire est que ces mesures qui poussent le Parti socialiste vers sa « stalinisation » sont prises au nom de la démocratie, de la lutte contre le « monolithisme » idéologique, et que toute une théorie est bâtie par les dirigeants responsables pour justifier et codifier ce nouveau régime. Au C. C. N. le représentant de la Gauche révolutionnaire a reconnu la légitimité de ces mesures, et de ce nouveau régime. Sans doute, il n’était pas possible au représentant de la « G. R. » de se refuser à appliquer les décisions du C. N. Mais le fait de ne pas montrer que ces décisions sont en contra diction avec les principes démocratiques, avec le droit de critique et de tendance, le fait de ne pas répondre aux théories de Séverac qui prennent ainsi un caractère unanime et officiel, le fait de ne pas sonner la cloche d’alarme devant cette « stalinisation » ne sauraient être passés sous silence. La capitulation devant le nouveau régime, le fait de le trouver admissible, légal, démocratique, aboutit à se rendre co-responsable de cette « stalinisation ». Dans un moment où en dépit de toutes les résistances la perspective d’une fusion des Partis socialiste et communiste se précise, il est de grande importance que la lutte la plus large soit menée en faveur de la liberté des tendances dans ce parti, seul moyen d’assurer son existence et de sauve garder l’unité d’action du prolétariat. Mais rien n’est perdu si les éléments révolutionnaires du Parti socialiste savent se ressaisir pour mener aussi sur ce terrain une lutte conséquente.

André FERRAT.

qf29

(1) Article publié dans le journal bolchevik Volna, numéro du 2 juin 1905, reproduit dans le n° 4 de Que faire ? (avril 1935).


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