Instituteurs pacifistes en 1915

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Centenaire 1914-1918

Extrait de Instituteurs pacifistes et syndicalistes: mémoires de F. Mayoux.

Oh ! la place ne manquait pas, j’étais seul avec quelques moribonds trop malades popur aller se promener dans les collines ou dans la propriété. La nourriture n’était pas mauvaise quoique cuisinée sans art et, dès les vacances, j’allai aussi souvent que possible déjeuner à midi à l’auberge du bourg où Marie et notre fillette étaient pensionnaires. Là, par exemple ce qu’on mangeait ! Cusine parfaite, abondante et variée. La vie en 1915, dans ce pays perdu (bien que Sainte-Feyre soit auprès de Guéret) était encore si bon marché.

M. Leune, fondateur du sanatorium, ancien inspecteur d’académie et inspecteur général, vint voir son hôpital. Sachant qu’il y avait, parmi les militaires hospitalisés, deux instituteurs, il les fit appeler et nous entretint amicalement assez longtemps. Nous faisions les cent pas devant l’établissement. Il déplorait (mais n’y pouvait rien) que l’autorité militaire fasse si mauvais usage de cette maison. Il nous raconta le mal qu’il avait eu pour recueillir l’argent nécessaire à la construction de Sainte-Feyre et l’aide que lui avait apportée son secrétaire. Enfin, il nous donna le secret de son intérêt pour les malades de la poitrine : à quinze ans, les médecins l’avaient condamné pour tuberculose ! Et s’il faisait l’effet d’un homme de santé délicate, car il était assez mince et pas trop riche en couleurs, il n’avait alors nulle envie de mourir. Son cas, comme tant d’autres, confirmait l’opinion de je ne sais quelle célébrité médicale qui disait: « La tuberculose est la plus curable des maladies chroniques » C’est surtout une maladie où le bon moral joue un rôle essentiel. Bien entendu, il faut aussi se soigner à temps et avec persévérance, ce qui fut mon cas.

A l’hôtel, nous fîmes la connaissance d’un professeur qui approchait de sa retraite et qui, ne pouvant renouveler un séjour au sanatorium dont il s’était trouvé bien une première fois, venait passer ses vacances au bourg. Il était membre du syndicat de la Seine, mais partisan de la guerre à outrance. C’était pourtant un très brave homme et il avait déjà perdu son fils, tué au front, un garçon de vingt et quelques années.

Comme je racontais à ce professeur ce qui se passait à l’hôpital, il en était indigné. En particulier du fait suivant : un malade aidait les soldats infirmiers à nettoyer les couloirs; pendant des séances interminables, il trimbalait deux seaux  d’eau pour ce nettoyage. Un beau jour il mourut après une violente hémoptysie. Notre vieux syndiqué, qui était aussi adhérent au parti socialiste, écrivit à son député pour signaler cette inconscience des médecins qui laissaient leurs infirmiers abuser ainsi de la bonne volonté des malades hospitalisés. Il reçut une réponse vasouillarde et nous dit, avec une philosophie désabusée: « Je crois que nous avons donné un coup d’épée dans l’eau désabusée: « Je crois que nous avons donné un coup d’épée dans l’eau.»

C’est au mois d’août 1915 qu’eut lieu le Congrès [1a] de la Fédération de l’Enseignement (qui ne s’appelait encore que Fédération des syndicats d’instituteurs). Il se tint à Paris, à la veille de la conférence des Bourses du travail et Fédérations de la C.G.T. Dans un congrès, chaque syndicat est représenté ; une conférence ne groupe que les Bourses (par la suite les Unions départementales) locales et les Fédérations (de métiers ou d’industries).

La réunion de Tours à la Pentecôte, les correspondances échangées entre partisans de la paix et partisans de la guerre (1b), avaient fait leur petit effet; le congrès des instituteurs se prononça pour la paix à une forte majorité (2). Il ne faut pas perdre de vue ici que cette Fédération groupait seulement quelques milliers d’adhérents. Mais dans les Amicales, nombreux étaient aussi les instituteurs pacifistes. Seulement, c’était dangereux de le dire et beaucoup se taisaient pour cette raison.

Les mots n’ont aucun sens en politique. Comme la censure [3] interdisait l’impression du mot pacifiste, les pacifistes s’appelèrent dès 1915 minoritaires. En effet au parti socialiste comme dans la C.G.T. les partisans avoués de la paix détenaient une minorité de mandats. Dès août 1915 les pacifistes eurent dans la Fédération des instituteurs la majorité des mandats, mais continuèrent, pour ne pas créer de confusion, à s’intituler minoritaires. La censure accepta ce terme et tout le monde le comprenait, même les plus fieffés bellicistes.

Marie représentait la Charente au Congrès des instituteurs et elle assista à la conférence de la C.G.T. où Loriot s’inclinant devant la majorité dans sa corporation et se convertissant à la paix (ainsi qu’Hélène Brion) parla en minoritaire.

A partir d’août 1915, Loriot et Hélène Brion, principaux représentants du bureau fédéral des instituteurs furent de bons minoritaires au parti socialiste, dont ils étaient membres, et à la C.G.T. Ils ont donné un bel exemple de discipline et d’obéissance aux directives venues de la base.

Le Manifeste dont il est question plus haut fut imprimé (sans nom d’imprimeur) sous la responsabilité de Marie Mayoux, seule signataire en clair et envoyé aux Marseillais qui devaient le diffuser. La police le saisit à Marseille. Pourquoi ? Parce qu’il proposait la paix. Comment ? Nous n’en savons plus rien (perquisition ? mouchardage de quelqu’un ? indiscrétion de la Poste ou du Chemin de fer ? Si nous l’avons su, nous l’avons oublié). Toujours est-il que le Préfet de la Charente convoqua Marie à Angoulême alors qu’elle était en vacances à Sainte-Feyre. Ce devait être fin août. Elle revenait de Paris et nous n’avions plus le sou. Pour pouvoir se rendre à la convocation préfectorale, elle dut emprunter cinquante francs à deux institutrices parisiennes, la mère et la fille, qui villégiaturaient aussi à Sainte-Feyre et logeaient même hôtel. Cinquante francs, à cette époque, c’était la moitié d’un mois de traitement.

Le Préfet, flanqué de l’Inspecteur d’académie et d’un général, voulut faire promettre à Marie de renoncer à la propagande pacifiste. Elle refusa et déclara : «Je prends la responsabilité de ce que j’ai fait, en particulier du Manifeste saisi à Marseille. Dans l’avenir, je revendiquerai la responsabilité de mes actes, mais je ne peux prendre aucun autre engagement.»

Comme le Préfet insistait et voulait une déclaration écrite, l’Inspecteur d’académie intervint et dit : «Je connais Madame Mayoux, elle tiendra parole ». Le Préfet se contenta alors de dire, d’après le – ou les – ministres qu’elle serait révoquée si elle persistait après ce premier avertissement.

Vers le 15 octobre j’étais réformé pour un an et je repris mon poste d’instituteur.

Marie possédait un méchant appareil photographique. Elle fournit de « portraits » et de groupes familiaux toutes les femmes et les mères de mobilisés des deux villages. Les permissions des « poilus » étaient espacées et recevoir la photographie des siens était une grande joie pour tous ces guerriers involontaires.

Nous aurions pu nous tenir tranquilles et vivre comme d’habitude. Certes la guerre commençait à faire monter le coût de la vie, mais pas tellement. Aussitôt après le commencement des hostilités il y avait même eu une baisse sur les produits alimentaires. Le vin valait cinq sous le litre et nous avons acheté deux oies grasses à 0 frs 60 le demi-kilo. Pendant mon séjour à Brive, j’ai mangé une boîte de pâté de foie gras provenant de ces oies en compagnie du camarade cordonnier abonné de La Bataille syndicaliste, de son ami l’employé d’octroi et d’Henri Fabre, directeur du Journal du Peuple et des Hommes du Jour. Nous étions dans un petit bistrot non loin de l’échoppe du cordonnier, le vin blanc était bon, le pâté de foie gras aussi. La vie était belle à l’arrière.

Nous aurions donc pu, nous aurions dû, pensèrent beaucoup de camarades, ne pas «nous mettre en avant», ne pas risquer «notre situation» en prenant parti contre la guerre.

Mais ce fut pour nous une question de conscience.

Et puis nous étions à la fois indignés et écœurés par l’attitude des militants en vue. Les députés socialistes avaient tous sollicité les voix du populo en prenant position contre la guerre. Les cartes du parti socialiste contenaient une formule disant : «pas un homme, pas un sou pour la guerre bourgeoise !» Et, par un coup de baguette magique, tous ces pacifistes élus et payés pour voter contre les crédits de guerre, se sont transformés en farouches guerriers – avec la peau des autres.

sanatorium ste-feyre

Notes:

[1a] La circulaire-convocation du 25 juillet avait appelé à une « réunion officieuse ». Le bureau fédéral jugeait alors impossible de rassembler les délégués de tous les syndicats fédérés – et partant, de réunir un congrès – en raison de l’état de siège. A l’ouverture de la réunion les syndicats des Bouches du Rhône et du Maine-et-Loire marquèrent un premier point en obtenant que la conférence ait valeur de congrès.

[1b] Voir note IV en fin de chapitre.

[2] Voir note V en fin de chapitre.

[3] Instituée par la loi du 5 août 1914 sur les « indiscrétions de la presse » (voir page 129).

[4] La Conférence confédérale de la C.G.T. se tint le 15 août. En dépit du souhait de Merrheim, le débat sur la paix fut largement escamoté. La résolution adoptée par la majorité (80 voix contre 30 pour la motion conjointe de la Fédération des Métaux et du Tonneau à laquelle s’étaient ralliés les instituteurs) cherchait à estomper les divergences par souci tactique (« ne pas affaiblir le mouvement syndical dans ces circonstances difficiles »).

Voir aussi:


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