Les Instituteurs syndicalistes et la guerre (1917)

by

Brochure de la section de la Charente de la Fédération Nationale des Syndicats d’Institutrices et d’Instituteurs publics.

L’instituteur dans sa classe

Une circulaire ministérielle a proclamé : le premier devoir de l’instituteur non mobilisé est de faire sa classe. Sage parole que toute la hiérarchie, depuis le général-ministre jusqu’au caporal-directeur, en passant par les officiers-inspecteurs, s’applique à démentir en nous proposant – ou imposant ? – une kyrielle de tâches toutes plus patriotiques les unes que les autres.

L’énumération seule des « œuvres» auxquelles nous avons été, officiellement, invités à participer encombrerait plusieurs pages de cette piqûre. Comme d’autre part le secrétariat de mairie absorbe beaucoup d’entre nous ; comme les bonasses œuvres post-scolaires du temps de paix ont encore leur raison d’être ; comme – hélas ! l’instituteur, l’institutrice, sont préoccupés du sort des leurs à la guerre et obsédés par l’immense et hideuse tragédie ; on se demande, vraiment, si tous ces appels à notre concours, à notre bourse et à celle de nos élèves, n’ont pas pour but de désorganiser radicalement l’école publique.

Ce n’est pas que nous rejetions en bloc toute participation aux œuvres de guerre. Non. Mais le plus élémentaire bon sens exige que, pacifistes, nous fassions parmi elles une distinction.

La solidarité en faveur des blessés, l’aide même aux combattants et aux prisonniers sous forme d’envois de vivres et de vêtements, ne soulève aucune objection de principe. Cela regarde chacun de décider ce qu’il peut faire et comment il doit le faire : discrètement, selon la tradition française du bon goût, ou ostensiblement avec listes officielles, rapports, etc., suivis de compliments à tuer un boeuf, qui assimilent le geste vulgaire, commandé souvent par la crainte du qu’en dira-t-on, à l’héroïsme le plus absolu…

Mais ce que nous n’avons jamais accepté, ce que nous n’accepterons jamais, ce que nous repoussons du pied avec une répugnance méprisante, c’est cette prétention du gouvernement de la République à nous transformer en agents politiques de la plus basse espèce, en propagandistes «anti-boches», en missionnaires de la haine la plus aveugle, enfin – honte et infamie ! – en bourreurs de crânes à l’usage de nos propres élèves.

Si l’empressement que les instituteurs ont mis à répondre aux appels administratifs pour les œuvres de secours, d’assistance, d’humanité, a pu faire croire à nos gouvernants que nous étions capables par conséquent d’embrasser leur politique de mort et de misère, il y a urgence à les détromper.

Nous devons refuser notre concours à toute propagande en faveur de la guerre.

Si nous avions quelque hésitation à ce sujet, un peu de réflexion et un regard autour de nous l’auraient vite dissipée. Les vue sur le conflit actuel sont multiples. Les combattants sont les seul à avoir une opinion unanime et catégorique : la paix ! Les civils et les mobilisés de l’arrière, malgré la censure et l’action unilatérale de la presse, sont séparés sur cette question. En apparence et en paroles tout au moins car la crainte dicte bien des convictions.

Pour respecter la conscience des enfants et des familles nous devons donc – en classe – nous abstenir de prendre parti. Les faits, semble-t-il, sont assez terribles ; ils sautent assez aux yeux ; il torturent assez les cerveaux et les cœurs, sans que nous allions, avec nos propos guerriers, retourner le poignard dans la plaie.

La pudeur ne s’impose-t-elle pas, d’ailleurs, quand sur chaque banc, des enfants que la guerre a rendus orphelins, nous regardent de leur yeux clairs, naïfs et confiants ?

Il y a une autre raison, aussi définitive que celle dictée par nos sentiments et la conscience tout court ; c’est le souci de notre dignité, c’est notre conscience professionnelle qui nous interdisent d’aborder des questions aussi graves avec une partialité aussi évidente que la sous-entendent les suggestions et les ordres du gouvernement. Instituteurs, nous devons à nos élèves un enseignement véridique. Nous serions donc obligés, si nous abordions dans le sens demandé, l’histoire de la guerre actuelle, d’envisager la contre-partie des thèses officielles. Les conclusions auxquelles nous serions rigoureusement conduits satisferaient-elles nos braves guerriers en chambre : ministres, inspecteurs, députés ?

Quelques exemples :

a) Le droit des peuple. La Belgique a été meurtrie par l’Allemagne. Mais la Grèce ? L’Alsace-Lorraine a été annexée par la force. Mais l’Irlande ? Mais le Maroc ?

b) La Chambre désire que nous lisions le message guerrier du président Wilson et les dépêches officielles françaises. Pourrions-nous laisser ignorer à nos disciples un autre message du même Président de la grande République, admirable appel à la paix, soulignant fortement l’esclavage des masses d’Europe qui n’ont «ni l’occasion ni le moyen d’exprimer les vrais sentiments de leur cœur devant la mort et la ruine qu’elles voient accabler les personnes et les foyers qui leur sont les plus chers» ?

c) Pourquoi nous a-t-on demandé, fait sans précédent, de faire une leçon sur l’entrée en guerre des États-Unis, alors qu’un événement d’une importance autrement considérable dans l’histoire de l’humanité : la Révolution russe, non seulement n’a pas été jugé digne par la République française d’être notifié à la jeunesse scolaire, mais est journellement discrédité, à l’instigation ou tout au moins avec l’approbation du gouvernement, dans la presse servile de notre pays ?

Preuve évidente que l’émancipation des peuples est considérée, dans les hautes sphères françaises, comme dangereuse, alors que leur militarisation y est saluée avec enthousiasme.

d) Une petite brochure jaune, correctement éditée, écrite par un préfet de la République, renégat du socialisme, est distribuée à profusion dans nos écoles. Elle vise à perpétuer la mémoire de leurs crimes . Les «boches», comme disent à qui mieux mieux inspecteurs et préfets, ont volé, incendié, assassiné, violé, violenté, massacré civils et blessés. Pour s’excuser il ont menti et calomnié. Conclusion : vite il faut utiliser ces tristesses, ces horreurs, pour la propagande jusqu’auboutiste.

Certains fonctionnaires ont poussé le cynisme et la courtisanerie jusqu’à payer les petites brochures avec l’ argent destiné aux victimes de la guerre. Quelle aberration: l’obole des mères en deuil servira à attiser les haines pour que soient sacrifiées d’autres victimes innocentes, encore, toujours, jusqu’au bout !…

Elle est jaune aussi la couverture du livre de Vigné d’Octon : La Gloire du Sabre… Lisez ce petit volume, publié en 1900 par la «Société d’éditions littéraires», et vous y verrez que les armées coloniales françaises ont commis sur les continents noir et jaune tous les crimes possibles et imaginables : vols, incendies, destructions,viols, mutilations d’enfants et de blessés, trafic d’ esclaves, etc. Les faits, les dates , les témoignages, les noms, tout y est.

Voici un bref résumé du massacre le plus ignoble qui ait jamais déshonoré la guerre. En 1897, le commandant Gérard fut chargé d’une expédition pour pacifier une région de Madagascar. Il partit au milieu de juillet à la tête de mille fusils. «Pour transporter les vivres, munitions, impedimenta, on avait réquisitionné plus de dix mille porteurs… en quelques semaines deux mille de leurs cadavres couvrirent les traces de la colonne.» Le roi Touère, chef du district d’Ambike, prévenu par M. Samat, agent des Messageries Maritimes, et l’enseigne de vaisseau Blot, se préparait à faire solennellement sa soumission à la France. Le commandant Gérard ne l’entendait pas ainsi. «Sans motif, et uniquement pour se faire valoir», il cerna Ambike, et ses soldats, des Sénégalais pour la plupart, massacrèrent toute la population: cinq mille personnes selon les uns, deux mille cinq cent seulement selon les autres.

Ici le lecteur se posera la question: Est-ce possible, est-ce exact ? Nous n’y avons pas assisté, c’est évident. Mais Vigné d’Octon, député à cette époque, las de clamer dans le désert du palais Bourbon les infamies de la guerre coloniale et les crimes de notre colonisation, écrivit son livre pour renoncer volontairement à l’immunité parlementaire. Depuis, et jusqu’à la veille de la guerre il demanda, toujours en vain,  d’être traduit en cour d’assises…

La justice française dormait en ce qui le concernait comme à l’égard du glorieux commandant Gérard qui ne «subit ni punition, ni disgrâce, ni désaveu: il fut porté d’office au tableau et nommé lieutenant-colonel» . (La Gloire du Sabre, 5ème édition, page 201 à 224).

Comment, après avoir lu le récit de pareilles monstruosités, ne pas frissonner à ces lignes prophétiques prises dans la préface, écrite pour La Gloire du Sabre par Urbain Gohier : «Le sang que nous laissons verser retombera sur nos têtes. Si jamais dans nos villes prises d’assaut par un envahisseur ou livrées par des traîtres, parmi les décombres de nos demeures, à la lueur des incendies, sous le fracas des bombes, nous voyons nos mères égorgées, nos femmes et nos sœurs servant de jouet à la soldatesque – pensons aux crimes coloniaux que nous avons absous, que nous avons célébrés…»

Hâtons-nous d’ajouter que tous les gouvernants en ont autant ou plus sur la conscience. Russes, Anglais, Allemands, Espagnols, Italiens, Austro-Hongrois, Turcs, etc…, tous, tous, jusqu’aux Belges dont les horreurs au Congo dépassent peut-être celles commises par les autres bourreaux coloniaux, témoin ce «capitaine, loyal sujet du roi Léopold, qui a nourri pendant plusieurs mois ses troupes indigènes avec de la viande humaine fumée» . (La Gloire du Sabre, page 105.)

Depuis que la grande guerre ravage l’Europe, si les Français n’ont pas – et pour cause – commis d’atrocités en territoire allemand, ils n’en ont pas moins la responsabilité de fait déplorables pour employer une expression modérée. Qui n’a entendu parler des casques «boches», avec la tête dedans, trimballés dans les musettes des sénégalais ? La chose nous fut affirmée par lettre, au début des hostilités, par un de nos voisins, territorial en garnison à Marly-le-Roi.

Qu’on nous comprenne, nous n’entendons pas excuser les crimes allemands ni la violation de la Belgique, mais nous pensons encore, ce qu’écrivait en 1913, M. Justin Godart, député, membre de la mission Carnegie, aujourd’hui sous-secrétaire d’État au service de santé : « LA GRANDE ET SEULE COUPABLE C’ EST LA GUERRE… Si par malheur elle mettait aux prises demain, les nations les plus civilisées, les armées les plus disciplinées, des atrocités seraient sûrement commises, comme là-bas dans les Balkans.»

e) Qu’il se soit trouvé trois députés, MM. Bouffandeau, Lenoir et Eymond pour déposer cette abracadabrante proposition de loi sur une nouvelle frappe des monnaies d’or françaises, cela s’explique encore, les politiciens étant par vocation et par nécessité des charlatans ; mais qu’il y ait eu à la suite de cette tentative de chantage enfantine et ridicule, une pression officielle sur les instituteurs, c’est incroyable ! Et pourtant c’est vrai. Dans plusieurs départements des feuilles contenant la proposition de loi ont été transmises aux écoles par la voie administrative. Un inspecteur d’Académie, agrégé de quelque chose, a écrit dans un bulletin départemental : «Ah ! monnaie d’or… tu seras frappée d’interdit, tu n’auras plus cours, tu seras démonétisée. Et tu sortiras cette fois de ta retraite… honteuse et amoindrie : tu valais vingt francs, tu n’en vaudras plus que seize. Voilà ce que tu auras gagné à ton coupable entêtement !»

Oui, voilà… voilà sous quelle forme on introduit l’économie politique à l’école primaire. Le ridicule ne tue pas en France.

Où êtes-vous Paul Bert, Ferry, Jaurès, grands éducateurs ? Qu’en pensez-vous monsieur Lavisse ? et vous, monsieur Buisson Ferdinand ?

***

Non, nous ne sommes pas aptes à remplir certaine besognes, nous sommes instituteurs et non journalistes, éducateurs et non charognards, maîtres de la jeunesse et non maître-chanteurs.

Si nous parlons de la guerre à nos gosses, nous nous en tiendrons à des considérations générales de fait, historiques, humaines, admises par tous ceux que n’ égare pas la folie chauvine.

La guerre est immorale, inhumaine, ruineuse.

La diplomatie secrète, honte et mensonge des démocraties, est le fruit empoisonné des monarchies.

Les hommes sont les mêmes partout, bons et mauvais. Si des atrocités sont commises par tous les combattants, des actes d’humanité sont la gloire de tous.

Nos ennemis d’hier sont aujourd’hui nos alliés, pourquoi nos ennemis du moment ne seraient-ils pas nos amis demain ?

Tous les peuples ont été, sont et seront, tant qu’elle subsistera, victimes de la guerre.

Ce faisant, nous servirons l’idéal de notre Fédération qui a pu, en pleine tourmente, publier et republier le passage suivant d’un ordre du jour contre la haine : «La Fédération déclare que les excitations à la haine sont malsaines et dangereuses ; malsaines parce que faisant appel aux instincts les plus brutaux et les plus bas elles sont la négation de tous les principes de la morale ; dangereuses, parce qu’elles ne peuvent que prolonger la durée de la guerre actuelle et seront un facteur de nouvelles guerres en maintenant entre les nations une hostilité permanente.»

Ce faisant, nous ne nous mettrons pas bêtement en travers des réalisations historiques qui nous mènent inéluctablement des rivalités de village à village à la paix mondiale. Les provinces françaises, divisées pendant des siècles par la haine et la guerre, se sont étroitement unies sans perdre aucun des avantages qui le caractérisent. Nos descendants souriront de pitié sur nos grands conflits, quand les États-Unis du monde grouperont les continents en une vaste et libre fédération… Alors seulement, la race humaine, dégagée de la barbarie ancestrale, marchera d’un pas allègre sur le chemin du bonheur par une connaissance de plus en plus sûre des lois naturelles et un progrès indéfini de nos qualités morales encore embryonnaires.

  L’instituteur-citoyen

Les accusations stupides des réactionnaires de tout poil, secondés trop souvent par les radicaux de tout acabit, nous laisseront froids désormais. Des injures comme celles de la Libre Parole, imprimant le 27 janvier 1917 : « L’école laïque c’ est l’école boche » ne se discutent pas.

Nous voudrions pourtant, une fois de plus, nous expliquer sur le terme patriotisme. Ce mot est tenu en suspicion dans nos milieux syndicalistes pour le motif que les militaristes et les autoritaires en ont fait le pavillon qui recouvre une marchandise ignominieuse. Est-ce une raison pour leur en abandonner la propriété exclusive ?

Nous ne le pensons pas. Notre patriotisme pacifique et pacifiste, qui veut la nation libre, heureuse, fière et forte, armée pour le travail et la justice sociale ; notre patriotisme par l’amour et pour la vie qui est celui d’un Romain Rolland ; notre patriotisme qui réclame la lumière éblouissante du plein midi ; – ne vaudrait-il pas, par hasard, ce fouillis de haines, d’hypocrisies, de mensonges, d’étouffements, de folies, de crimes et de dividendes, qui pousse à l’ombre des traités secrets, sur le fumier des grandes entreprises commerciales, industrielles, coloniales, et qui constitue le patriotisme des gouvernants et des militaristes ?

Ne rougissons pas du nôtre ; il peut soutenir partout et toujours la discussion et la comparaison. De plus, il a pour aboutissant logique l’Internationale, cette libre fédération des peuples que nous considérons, redisons-le, comme un aboutissement, comme un épanouissement de l’humanité ; alors que le patriotisme sanguinaire, discrédité avec juste raison, conduira toutes les nations, si elles ne s’en libèrent pas bientôt, jusqu’au gouffre béant où s’engloutira, une fois de plus, la civilisation péniblement reconquise.

Aussi nous nous réservons de lutter en dehors de l’école pour les conceptions politiques et sociales qui nous sont chères. La revendication de la plénitude des droits de citoyens français forme la base solide de notre syndicalisme. Nous avions réalisé de ce côté des progrès indéniables quand la guerre, servante de toutes les réactions, est traîtreusement venue et nous a replongés dans le noir, muselés et impuissants, sous la garde étroitement tatillonne de la censure républicaine.

Nous n’avons pas renoncé pour cela à notre propagande pacifiste, dont les résultats, quoique modestes, sont néanmoins réconfortants.

Dès mai 1915, nous avons préparé un manifeste des instituteurs syndicalistes pour crier : «Assez de sang versé !» Nous avons tenté de le publier le 1er juillet 1915. Cette tentative valut à notre secrétaire-adjointe une menace de révocation sans préjudice des poursuites qui pourraient être ordonnées par l’autorité militaire».

Le ministre Sarraut ne nous fit pas taire. En revanche nous eûmes la très grande joie de rallier à notre conception la presque unanimité de la Fédération qui depuis, de concert avec d’autres organisations ouvrières,notamment la Fédération des Métaux, a toujours gardé la tête du mouvement pacifiste en France.

C’est sur notre initiative que la F. a adhéré à Zimmerwald ; qu’elle tenta d’être représentée effectivement à Kienthal et qu’elle a adressé des félicitations au Président Wilson pour ses déclarations pacifistes, avant qu’elles soient démenties par les faits.

Sur notre proposition également une déclaration de la F., étendue par la suite à une trentaine d’autres groupements, devait être lue, fin décembre 1916, par Alexandre Blanc à la tribune de la Chambre. Rédigée dès le début d’octobre, elle contenait cette phrase: « La paix ! c’est maintenant plus qu’une nécessité, c’est un devoir de la faire.»

Sans l’hésitation, la frousse pour trancher le mot, de quelques membres du Conseil fédéral que ne réussirent pas à entraîner nos dévoués amis Hélène Brion et Loriot, la lecture aurait pu être faite avant l’offre de paix allemande. Finalement Blanc y renonça, comme n’étant plus d’actualité ou pour tout autre motif que nous ignorons.

Nous avons vivement regretté cet abandon. Cependant, au milieu des trahisons des manitous socialistes et syndicalistes ; parmi les capitulations de conscience de tant d’hommes qui furent courageux seulement dans les réunions publiques d’avant guerre, pacifistes pendant la paix et aboyeurs de la mort pendant la tuerie ; en face de la faillite lamentable des intellectuels en général et de nos chefs universitaires en particulier ; nous sommes heureux de constater que les trois députés pacifistes français sont membres de l’enseignement primaire : deux, Raffin-Dugers et Blanc, instituteurs syndiqués, le troisième, Brizon, professeur d’école normale.

Mentionnons d’une façon toute spéciale l’action pacifiste de l’organe officieux de la F., l’Ecole Emancipée, interdit dès 1914 par la censure de Marseille, et qui subsiste sous le titre l’Ecole de la Fédération (des syndicats d’institutrices et d’instituteurs).

Nos camarades des Bouches-du-Rhône ont vraiment du mérite d’avoir maintenu debout ce journal pédagogique au milieu des pires difficultés.

Ceci dit, nous déplorons le sectarisme qui les a poussés, par représailles envers la censure gouvernementale et pour maintenir avec rigidité leur opposition à la guerre, à instituer une censure supplémentaire pour la partie sociale de l’École ; – censure quelque peu excessive puisqu’elle a arrêté des articles jugés d’un pacifisme dangereux ; – censure vraiment trop pudique puisqu’elle a empêché toute discussion publique à son sujet.

Nous estimons qu’il faut laisser cette institution aux gouvernants. La raison d’État, la diplomatie secrète ne sont pas à leur place dans nos organisations.

Notre désaccord sur ce point spécial divise la Fédération en deux fractions égales ; il sera solutionné, au plus tard, dès que nos camarades mobilisés reviendront.

Nous espérons sérieusement que ce sera dans le sens de la liberté, déesse d’autant plus chère à nos coeurs qu’elle est plus outragée à l’heure actuelle.

***

Notre programme n’a pas varié, il ne variera pas jusqu’à la fin de l’horrible et stupide boucherie : la paix ! la paix ! la paix ! Tout le reste est mesquin en face de ce devoir qui va sous peu devenir une pressante nécessité.

Nous ne reprendrons pas les arguments qui militent en faveur de la paix rapide, arguments que nous avons mis en lumière par tout où nous avons pu le faire. Ils pullulent. Mais le plus fort, le plus décisif, le seul qui compte, c’est qu’il y a la guerre. Qu’on ne sourie pas à cette lapalissade. L’état de fait, la guerre, mal et crime suprêmes, renverse, détruit, pulvérise, anéantit tous les raisonnements puérils ou savants, tous les bourrages de crânes des journalistes et toutes les dissertations des académiciens en faveur du massacre.

A la guerre il n’y a qu’un remède, la paix. C’est la paix que nous voulons, d’accord avec tous le hommes dignes de ce nom. Une grande pacifiste, la misère, va nous prêter main forte. Avec tristesse nous envisageons cette aide prévue et fatale. Ce cri : la paix ! que tant de deuils, tant de souffrances morales et physiques endurées par les combattants, tant de crimes, tant de sang répandu n’ont pu arracher des lèvres de la foule, ce cri si simple, si éloquent, si humain, jaillira demain de toutes les poitrines populaires parce que le pain sera noir et que le charbon manquera !

Nous aurons au moins la satisfaction de n’avoir pas attendu cette sommation brutale pour exposer notre désir, notre volonté de paix.

Nous accueillerons fraternellement, avec la pitié à laquelle ils ont droit, les pacifistes de la misère ; tout notre mépris sera réservé aux bourgeois féroces, aux gros fonctionnaires domestiqués, aux gouvernants ; à tous les gouvernants responsables de la tuerie infâme, que les peuples ont déjà commencé à châtier selon la formule prédite par Jaurès, à la veille de sa mort pour la paix : «Allez-vous-en et que Dieu vous pardonne ! »

Dignac (Charente), 25 mai 1917.

Pour la Section : Marie et François MAYOUX.

mayoux1912

François Mayoux, avec ses élèves dans une école de Charente en 1912

Étiquettes : , ,


%d blogueurs aiment cette page :