Les rassembleurs de Zimmerwald (Monatte, 1927)

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Extrait de l’éditorial de Pierre Monatte dans La Révolution prolétarienne du 1er novembre 1927.

Nous sommes des contre-révolutionnaires, c’est entendu. Comme le vrai chrétien est un impie pour le cagot. Nous ne savons pas nous tenir convenablement à l’église; nous nous moquons du prêtre et du révolutionnaire professionnel qui grille d’envie d’être député.

Mais il y a une chose que nous ne sommes pas : nous ne sommes pas de ceux qui découvrent en 1927 seulement l’existence de la Révolution russe, ni de ceux qui ont quelque chose à faire oublier ou à se faire pardonner.

Nous étions autour d’elle à sa naissance, en 1917. Déjà dix ans. Seulement dix ans. Avec quelle joie nous l’avons saluée ! Et quelle espérance ! Dans le pays, la poignée que nous étions l’a défendue alors; elle n’a cessé de la défendre, de la servir au cours de ces dix années. Oui, la servir ! Non comme des domestiques, mais comme des frères de combat. Et nous continuerons à le faire de la même manière, quoi qu’il arrive.

Nous ne croyons pas que ce soit l’aider que de la flatter, de lui mentir, de l’assurer que ses fautes sont des vertus. Nous laissons aux flagorneurs — c’est leur moyen de vivre — le soin de lui dire : « Comme tes poux sont beaux ! Faut-il que tu sois vigoureuse pour en avoir de pareils ! » Nous préférons lui dire, en amis véritables : « Dépêche-toi donc de t’en débarrasser si tu ne veux pas en être malade, peut-être en mourir. »

Un tel langage est généralement mal accueilli. Qu’y pouvons-nous ? Vous ne voudriez pas tout de même que nous en tenions un autre ? Tant pis pour qui prend mal nos paroles. Nous sommes bien décidés à continuer sur le même ton, un peu moins timidement même, car nous avons péché souvent et longtemps par timidité. Et peu nous chaut que les poux — en nos fichus temps les poux ont l’usage de la parole — nous traitent de contre-révolutionnaires.

Qu’on l’explique comme on voudra, de tout le mouvement ouvrier français ce sont des syndicalistes révolutionnaires qui répondirent au premier appel de Zimmerwald, et ce furent encore des syndicalistes révolutionnaires surtout qui saluèrent comme leur révolution la Révolution d’Octobre 1917. On peut nous traiter de petits-bourgeois et de contre-révolutionnaires, nous savons, nous, qu’aux jours d’épreuves nous fûmes seuls ou à peu près seuls, et parmi nos alliés d’alors, combien se sont rapprochés de nos conceptions ! Nous savons qu’en temps de guerre, ici, l’internationalisme ouvrier fut sauvegardé par nous; qu’au temps ou la jeune Révolution russe regarda par le monde quels étaient ses amis et ses défenseurs, elle nous vit au premier rang. La boussole qu’est notre conception révolutionnaire n’est donc pas si mauvaise!

Nous savons ce que nous devons aux révolutionnaires russes.Nous n’oublions rien. C’est aux premiers temps de guerre que nous nous sommes liés à eux. La lutte contre la guerre, la lutte pour l’internationalisme devait ultérieurement se changer, se développer en lutte pour la révolution. Les rassembleurs de Zimmerwald, les social-démocrates russes, devaient être les artisans de la première révolution sociale.

Lors de nos premières rencontres avec Trotsky en novembre 1914, alors que, fidèles à l’internationalisme, nous étions découragés, abattus, désespérés, et que nous croyions à la faillite définitive du socialisme, à l’effondrement de la civilisation pour cinquante ou cent années, Trotsky nous redressait: « Le socialisme est plus vivant que jamais; il va surgir de la guerre, comme enfanté par elle. La Révolution ? Mais nous l’attendons d’un mois à l’autre en Russie ! »

Il est difficile à ceux qui n’ont pas enduré mille souffrances alors de se représenter ce que fut cette période de 1914-1917 — et je parle ici à ceux qui n’avaient pas vingt ans. Ils ne peuvent ignorer cependant les outrages dont on abreuva les zimmerwaldiens, puis les bolchéviks de 1917 traités d’agents de l’Allemagne. Une simple évocation : celle de Kropotkine commençant par ces mots son discours à la Conférence démocratique d’août 1917 à Moscou : « Avant toute chose, je veux dénoncer Zimmerwald. » Quand un tel homme pouvait tenir un pareil langage, jugez de ce que pouvaient hurler tous les autres.

Parce que nous étions ici les hommes de Zimmerwald, nous avons été sans une seconde d’hésitation, ceux qui ont salué la formule magique : « Tout le pouvoir aux Soviets ! Tout le pouvoir aux ouvriers, tout le pouvoir aux producteurs ! »

rp

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