Le millerandisme répudié (De Leon, 1904)

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Article de Daniel De Leon paru dans le  Daily People, 28 août 1904. Traduit de l’anglais par Ivan Jurkovic.

Le Congrès International condamne la résolution Kautsky – De Leon est en première ligne et présente habilement la position du Parti ouvrier socialiste d’Amérique.

Amsterdam, le 18 août. – Le Congrès International tenait une session depuis dimanche dernier, ce qui fait cinq jours. Cette session réunissait un comité sur l’orientation politique internationale qui avait en vue de rectifier les erreurs faites lors du dernier Congrès International de 1900, avec l’adoption de la résolution de Kautsky. Le sujet était si brûlant, ceci avant même que ce comité le juge également tel, et pour une large partie de la convention, si ce n’est pour tous ses participants entassés dans le hall de la chambre du comité, que, pendant un jour et demi les sessions de la Convention furent toutes suspendues, et un autre jour et demi la convention a été autorisé à tenir ses sessions et transactions superflues. Ainsi, alors que la Fédération social-démocrate Hyndman « divertissait » le congrès mutilé par des propositions banales et notamment avec le membre hindou de sa délégation, Dabhahai Naoradji, la partie plus sobre de la convention assistait aux débats du comité. Ces dernières ont duré du lundi après-midi, le 15, à ce jour, jeudi 18, à midi.

Pour résumer la situation au sein du comité : Un quart du comité était parfaitement satisfait de la résolution Kautsky. Cette tendance était caractérisée par Jaurès: il aurait aimé voir la résolution Kautsky entérinée, et si possible, faite plus adaptée à son penchant utopique ; le reste de cette tendance, constitué par les Belges, les Danois, les Suédois, les Norvégiens, le Néerlandais, les Autrichiens, un Polonais et un délégué suisse, préférait dans l’ensemble le status quo. Les trois autres quarts du comité étaient mécontents de la résolution Kautsky, et ils voulaient se débarrasser d’elle par quelque moyen. Parmi ceux-ci je tenais la position extrême – extrême au sens où je me suis prononcé explicitement et clairement pour son abrogation. Ma position n’était pas typique pour cette tendance ; la majeure partie de celle-ci, soit par considération pour Kautsky ou encore pour la social-démocratie allemande, ou pour d’autres raisons, préféra avancer une main tendre et tourner autour du pot.

Le débat s’ouvrit au début de l’après-midi du lundi 15, avec un court discours de Guesde. Jaurès lui répondit ; Kautsky répondit à Jaurès ; je répondis moi-même à Kautsky. Je dis en substance :

« Kautsky autant que Jaurès ont convenu qu’un Congrès international ne peut pas faire plus qu’établir des principes cardinaux généraux ; et tous deux conviennent que les mesures concrètes d’une orientation politique doivent être laissées aux soins de chaque pays. Ainsi, je m’y tiens. Kautsky a remarqué, contre Jaurès, que ce dernier ne peut pas contester les décrets adoptés par le Congrès en matière d’orientation politique concrète parce qu’il a voté à Paris pour la résolution de Kautsky. Cet argument est également correct, et étant tel, il se retourne dans le même temps contre Kautsky lui-même. Son argument est en fait l’aveu que sa résolution va au-delà de la sphère théorique qui, selon lui-même, est du ressort d’un Congrès international. Il faut admettre que les pays de la sororité des nations ne sont pas tous au même stade de développement social. Nous savons que la plupart d’entre eux sont encore entravés par des conditions féodales. Les tactiques concrètes et applicables admissibles en eux, sont inapplicables et inacceptables dans une république comme celle des États-Unis par exemple. Mais les travers de la résolution Kautsky sont bien plus graves que cela. Kautsky a simplement déclaré que sa résolution envisageait seulement le cas d’extrême urgence – d’une guerre par exemple, et qu’il n’a jamais pu envisager ou même considérer le cas d’un socialiste assis dans un cabinet aux côtés d’un Gallifet. C’est ce qu’il affirme. Nous devons le croire. Mais, tandis qu’il contemplait le lointain – la possibilité imaginaire d’une guerre qui n’était d’ailleurs pas à l’horizon – tous les autres au Congrès de Paris avaient à l’esprit une chose qui, elle, était bien en vue. Une chose qui palpitait et vrombissait avec une impulsion fiévreuse ; oui, un spectacle en vertu duquel l’ouverture même du Congrès de Paris se fit avec de fortes convulsions. Et quel spectacle était-ce ? – Le véritable spectacle était celui d’un socialiste assis dans un cabinet côte à côte, non seulement avec UN, mais avec LE Gallifet. Quoique Kautsky peut avoir pensé lorsqu’il a présenté sa résolution et voté pour elle, nous avons ses propres mots, officiellement enregistrées, qui tendent à montrer qu’il savait par quoi les esprits de tous été alors remplis. J’ai ici, dans mon cartable, le rapport officiel de la Convention de Dresde. Dans son discours, qui a été enregistré, il dit lui-même que Auer, le porte-parole de la délégation allemande en faveur de la résolution Kautsky, a dit au sujet de sa résolution : « Nous, en Allemagne, n’avons pas encore un Millerand ; nous ne sommes pas encore à ce jour ; mais j’espère que nous pourrons bientôt être à ce point – ce qui signifiait dans tous les esprits – Millerand, l’associé de Gallifet.

« Il est évident qu’une résolution adoptée alors que son propre initiateur était obnubilé par une situation d’urgence qui n’était pas à l’horizon, et tandis que tous les autres gardaient leurs yeux rivés sur cette énormité malodorante, allait venir cogner contre leur nez et choquer la conscience socialiste du monde. Il va sans dire qu’une telle résolution, adoptée dans ces conditions, aurait jeté le monde socialiste dans les convulsions de discussions que nous avons tous connu au cours des quatre dernières années. Il va sans dire qu’une telle résolution pourrait être l’objet d’interprétations contradictoires, et c’est ce qui eu lieu à un point tel que la résolution Kautsky en est venu à être connue comme la « Résolution Caoutchouc ». (éclats de rire.)

« Compte tenu de ce fait, la première chose à faire est de dégager la route d’un tel bourbier. Pour cette raison, je propose l’adoption de la résolution suivante :

« Considérant que, la lutte entre la classe ouvrière et la classe capitaliste est un conflit permanent et irrépressible, un conflit qui tend chaque jour plutôt à s’intensifier plutôt que ramollir ;

« Considérant que les gouvernements en place sont des comités de la classe dominante visant à sauvegarder le joug de l’exploitation capitaliste sur la classe ouvrière;

« Attendu que, lors du dernier Congrès international tenu à Paris en 1900, une résolution généralement connue comme résolution Kautsky, a été adoptée, posant les clauses ultimes de ceux qui pensent pouvoir sauver la classe laborieuse en acceptant une fonction de la main de tels gouvernements capitalistes, SUPPOSE LA POSSIBLE IMPARTIALITE DES GOUVERNEMENTS DE LA CLASSE DOMINANTE DANS LES CONFLITS ENTRE LA CLASSE LABORIEUSE ET LA CLASSE CAPITALISTE ; et

« Considérant que, ces clauses – applicables, peut-être, dans des pays pas encore tout à fait libérés des institutions féodales – ont été adoptées dans des conditions que ce soit en France et lors du Congrès de Paris lui-même, qui justifient des conclusions erronées sur la nature de la lutte de classe, sur la nature des gouvernements capitalistes et sur les tactiques qui sont impératives pour le prolétariat dans la poursuite de sa campagne pour renverser le système capitaliste dans les pays, qui, comme les États-Unis d’Amérique, ont totalement anéanti les institutions féodales ; par conséquent, que soit

« Résolu, d’abord, que la dite résolution Kautsky est abrogée comme principe des tactiques socialistes générales ;

«Deuxièmement, admis que dans des pays capitalistes complètement développés comme l’Amérique, la classe ouvrière ne peut pas, sans trahir la cause du prolétariat, remplir aucune fonction politique autre que celle de conquérir pour et par eux-mêmes.

« Proposé par Daniel De Leon, délégué du Parti ouvrier socialiste d’Amérique, avec l’approbation des Partis ouvriers socialistes d’Australie et du Canada. »

« De New York à la Californie, le Parti ouvrier socialiste, que je représente ici, a ressenti le choc de cette résolution Kautsky. L’Evening Post l’a présentée comme une illustration de la « santé mentale » des socialistes européens contre nous, les socialistes « fous » d’Amérique. De la façon dont vous avez reçu ma proposition de rectifier l’erreur, je pense que ma proposition ne sera pas acceptée. Tant pis pour vous. Mais acceptée ou non, je serai en mesure de revenir en Amérique, comme la délégation de notre Parti ouvrier socialiste rentra de Paris il y a quatre ans, avec mes mains et les jupes du Parti lavées de tout blâme, ce qui, dans cette affaire, est la véritable victoire. »

Pendant le reste de ce lundi après-midi, puis pendant l’ensemble du mardi suivant, du mercredi jusqu’à 19 et 20 heures, et enfin jusqu’à aujourd’hui, à midi, le débat fait rage. Les représentants de toutes les nations (il y en avait deux de chaque dans le comité) prirent la parole. Mes remarques liminaires ont montré quelles positions ils avaient. Le dernier discours était un discours d’une heure et demi prononcé par Jaurès. Ce fut un déploiement grandiose de socialisme utopique, que Guesde démonta immédiatement en répondant pendant vingt minutes. Ceci clôtura le débat.

La pratique parlementaire ici en vogue est unique. D’après celle-ci, en plus de la mienne, il y avait cinq autres résolutions. Chacune reflète une nuance d’opinion différente. L’une d’elle était positivement humoristique. Elle venait des Suisses. Elle affirmait qu’aucune nation ne peut apprendre de l’expérience d’autres nations ; que les maux de ce qu’ils ont appelé la politique de « co-opération des classes », signifiant l’orientation de Jaurès au sujet de la résolution Kautsky, doit d’abord être suivie par toutes les nations avant qu’elles soient assez sages pour la condamner et la rejeter. La résolution permettait à chaque nation de « suivre son propre bon vouloir », son propre « cake walk » comme on dirait en Amérique. Une autre résolution, proposée par Adler pour l’Autriche, conjointement avec Vandervelde de Belgique, consistait en l’adoption de la résolution de Dresde avec de tels amendements qui, tels des sucreries, lui aurait faite perdre toutes ses dents. Le contingent d’allumés britanniques du comité était sans voix devant cette proposition. Une autre résolution était d’adopter la résolution du Congrès de Dresde. Cette proposition fut faite par nos amis du « Parti de Guesde », le Parti socialiste français. La majeure partie des membres du comité se rangea derrière cette résolution pour les raisons indiquées ci-dessus. La résolution condamnait catégoriquement sans précision les véritables erreurs de la résolution Kautsky. Elle les condamnait donc avec tant d’insistance que, afin de permettre à Kautsky, et aux socialistes allemands en général, de se calmer doucement, la résolution de Dresde affirmait que ses condamnations étaient en accord avec la ligne de la résolution Kautsky (!!). Jaurès, lui, les opposait catégoriquement. Le classement de ces résolutions fit de la résolution de Dresde la motion première ; de la proposition Adler-Vandervelde le premier amendement ; d’autres propositions des amendements à l’amendement ; venait ensuite ma motion ; et avant tout, la proposition suisse. L’ensemble a été soumis au vote dans l’ordre inverse que j’ai exposé ici, en obtenant à chaque fois moins de voix, la mienne ne recevant que mon propre vote, jusqu’à ce que le vote eu lieu au sujet de la résolution de Dresde. La véritable épreuve arriva au moment où la bouillie Adler-Vandervelde fut soumise au vote. Elle fut défaite par vingt-quatre voix contre seize, moi votant avec la majorité. Lorsque le vote toucha à la résolution de Dresde, il fut porté par vingt-sept voix contre trois, avec la Belgique, le Danemark, la Norvège, la Suède ; un délégué de la Pologne et de la Suisse s’abstenant chacun. Les trois voix contre provinrent pour deux de l’Argentine et une (celle de Jaurès) de la France. Ma propre motion ayant été rejetée, et celle d’Adler-Vandervelde, avec toutes les autres motions pro-résolution Kautsky, ayant également été rejetées, il ne me restait rien à faire sinon à voter pour la résolution de Dresde, comme étant la meilleure chose pouvant être obtenue dans ces circonstances. Voter contre aurait signifié ranger le Parti ouvrier socialiste d’Amérique aux côtés de Jaurès ; s’abstenir aurait été un détour pour faire la même chose. En votant comme je le faisais, j’expliquais que ma position consistait à condamner le plus fermement possible que les circonstances me le permettaient, la politique de Jaurès et la résolution Kautsky ; et j’affirmais que j’expliquerai ma position au Congrès lorsque j’y présenterai à nouveau ma résolution.

Une vive discussion, uniquement possible d’ailleurs dans le cadre de ces pratiques parlementaires, éclata au sujet de la rédaction du rapport du Congrès par le comité. Bebel exprima son horreur du fait que cette question ait à nouveau été omise tout le long du Congrès. Il espérait qu’aucune des propositions vaincues ne soit réintroduite par la suite ; et il proposa que Vandervelde, dont la proposition avait été rejetée, soit le rapporteur de la commission, qu’il fasse, non pas un rapport pour la majorité, mais un rapport complet pour l’ensemble du comité, à charge pour chaque côté de lui fournir une courte déclaration devant ensuite être incorporée dans son rapport général. Je lui ai fourni la déclaration suivante qu’il a correctement intégrée dans son rapport :

« Le Parti ouvrier socialiste d’Amérique a voté à Paris en 1900 contre la résolution Kautsky, et il continue à s’y opposer.

« Il l’a fait et le fait parce que cette résolution contient deux clauses:

« D’abord, elle prévoit la participation de la classe ouvrière aux gouvernements capitalistes par la grâce de fonctionnaires capitalistes ;

« Deuxièmement, elle suppose l’impartialité possible de la part des gouvernements bourgeois dans les conflits opposant la classe laborieuse à la classe capitaliste.

« Je porte le mandat expresse de voter pour l’abrogation de cette résolution ; et en l’obéissance à celui-ci, j’ai présenté la résolution suivante. [La résolution donnée ci-dessus continue ici] :

« La majorité du comité n’a pas considéré la résolution Kautsky tel que le Parti ouvrier socialiste d’Amérique le fait. Mais il était évident pour moi que le comité était en accord avec le S.L.P. en ce que la résolution Kautsky a conduit à de si nombreux malentendus qu’ils se sont condensés autour de la résolution de Dresde qui corrige les défauts de la résolution Kautsky.

« Par conséquent, ma motion pour abroger la résolution Kautsky ayant été rejetée, je rejoins la majorité, en faveur de la résolution de Dresde, car quoiqu’elle prétende approuver la résolution Kautsky, ses termes soutiennent en fait l’abrogation de la résolution Kautsky, résolution à laquelle mon Parti est irrévocablement opposé. »

La séance d’aujourd’hui a débattu de cette question, et à l’exception de Bebel et de Jaurès, la plupart des membres du comité se sont abstenus de s’exprimer avant le début du Congrès, de manière à donner aux autres délégués une chance de prendre la parole. La décision du comité a été approuvée par le Congrès. Il y a une bonne partie de mécontentement dans le Congrès provenant du résultat du débat au comité, alors qu’au Congrès ne furent exposés que quelques résidus de celui-ci. La grogne est d’autant plus forte du fait que cette question était la seule et véritable digne d’intérêt. Mais comment faire autrement ? Voici une véritable tour de Babel, une vingtaine de nationalités, de tempéraments et d’habitudes et enfin et surtout, à peine six jours pour gérer une question qui en exigerait autant de mois.

Tout ce que je souhaite ici ajouter à ce rapport est une caractérisation des discours prononcés dans le comité. Ces discours étaient, à une exception près, plein d’informations pratiques et précieuses, et la plupart d’entre eux regorgeaient de principes théoriques. Le discours de Ferri (Italie) était essentiellement théorique et concernait les méthodes politiques. Celui d’Adler (Autriche) a bien été caractérisé par Rosa Luxemburg (aile polonaise) comme de la saucisse ou du haché. Celui de Vandervelde (Belgique) a été théâtral. Celui de Plekhanov (Parti ouvrier social-démocrate de Russie) satirique ; ses pointes stylistiques firent se tordre Adler et Vandervelde ; il caractérisa leur position comme étant du « doute systématique » ; à leur tour, ils répondirent par l’accusation selon laquelle il était facile pour lui d’avoir une unité dans son parti, parce que celui qui était en désaccord était exclu. (Cela n’a-t-il pas un son familier à nos oreilles américaines ?) Les discours de MacDonald (une combinaison de la Socialist Democratic Federation anglaise (S.D.F.) et du Labor Representation Comittee) étaient des produits authentiques d’où ils venaient. Bax, par exemple, s’opposa au terme « civilisation », auquel il préférait « socialisation » et parla longuement à ce sujet ; Macdonald prétendait représenter « Des millions. » Les deux furent accueillis par un éclat de rire général. Nemec (Menke?) (Bohême) a déclaré que le manque de rigueur actuel avait remplacé l’anarchie sur son propre terrain ; même à Berlin lors d’une réunion de 1500 gaillards, pas une seule voix n’est s’est soulevée face à un anarchiste qui accusait la social-démocratie allemande d’être une affaire de bourgeois avec une parure socialiste. Hilquit (Parti socialiste d’Amérique) a déclaré que la résolution Kautsky était précise et bien et qu’elle lui convenait. Il nia avoir choqué les ouvriers américains ayant une conscience de classe. Cela pourrait sembler étrange, mais du moins pour moi, c’en était l’effet ; le discours de Bebel fut parmi les plus faibles en substance. Son volume augmenta avec une attaque contre Jaurès qui avait donné sa préférence à la République française plutôt qu’à la monarchie allemande. Certes, Bebel a dit qu’il préférait aussi une république, mais son argument contre certaines paroles de Jaurès s’est dangereusement rapproché d’un nativisme germanique. En outre, il dit beaucoup de bonnes choses.

Avec le vote de la convention à ce sujet, le Congrès peut être dit ajourné de facto.

Daniel De Leon.

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