Une brève histoire de l’humanité

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Note de lecture parue dans La Révolution prolétarienne N°792 (mars 2016)

Yuval Noah Harari, Sapiens : Une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 508p.

Ce livre pose surtout une thèse somme toute pas très originale : ce qui fait la spécificité de notre espèce, c’est sa capacité à coopérer de façon souple et large en s’appuyant sur des mythes et « réalités imaginaires » : la monnaie, les États, les religions. Le style est intéressant, peut-être un peu révélateur de ce qui fait un succès de librairie aujourd’hui : une lecture facile, limpide, mais un fonds relativement superficiel. On y accorde, à de nombreuses reprises, une préoccupation au sort des animaux, aux massacres d’animaux sauvages et aux souffrances des animaux d’élevage. Les exemples sont illustratifs, parfois un peu trop anachroniques et répétitifs. D’emblée, des parties comme la préhistoire et l’ethnologie comparée, avec les thématiques qu’elles peuvent porter (les fondements de la famille, des hiérarchies, des inégalités…), là où l’on peut mesurer la puissance spéculative d’une thèse au lieu d’une simple interprétation sur le très long terme du sens de l’Histoire, sont très faibles, parfois juste un « on ne sait pas » ignorant par exemple les travaux d’Alain Testart. Dans les passages sur la monnaie, on invente une Union soviétique qui aurait pratiqué le troc à grande échelle (alors qu’elle pratiquait elle aussi une économie monétaire). L’insistance à placer les droits de l’homme dans les mythes, réalités imaginaires ou subjectivités accidentelles de l’histoire, et la presque complaisance envers le nazisme, défini comme un « humanisme » évolutionniste cherchant à faire des surhommes avec les connaissances de son époque, le racisme n’ayant été (à l’en croire) invalidé par la science qu’après 1945, placent certaines de ses provocations sur un terrain glissant. Ni Spartacus ni Voltaire n’ont de place dans cette histoire. Si, à le suivre, l’ensemble du monde des idées n’est que ce qu’on aurait appelé dans les années 1970 une superstructure de l’appareil dominant, l’effort collectif des opprimés contre l’injustice depuis les toutes premières grèves de l’Égypte antique ne relève pourtant pas dudit appareil dominant mais de la masse dominée. Mais non, la thèse est trop lisse pour être relativisée par une histoire de lutte des classes.

Le comble arrive lorsqu’il s’agit de philosopher sur le bonheur. Cela vaut son pesant de cacahuètes : « Il n’y a qu’un seul développement historique qui ait une réelle importance. Aujourd’hui que nous comprenons enfin que les clés du bonheur sont entre les mains de notre système biochimique, nous pouvons cesser de perdre notre temps en combats politiques et réformes sociales, en putschs et en idéologies, pour nous focaliser plutôt sur la seule chose qui puisse nous rendre vraiment heureux : manipuler notre biochimie. Si nous investissons des milliards pour comprendre la biochimie du cerveau et mettre au point des traitements appropriés, nous pouvons rendre les gens bien plus heureux que jamais, sans nécessité d’une quelconque révolution. Le Prozac, par exemple, ne change pas le régime mais, en relevant le niveau de sérotonine, il arrache les gens à leur dépression. »

Le livre, par sa facilité de lecture et son vernis iconoclaste, a donc plu à un large public. Une amie m’a dit que le Prozac la faisait vomir. La conception façon Aldous Huxley d’un super-Prozac comme la fin de l’histoire… Non merci.

S.J.

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