La question anarchiste dans la révolution espagnole (Gutiérrez-Álvarez)

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80ème anniversaire de la Révolution espagnole

José (dit Pepe) Gutiérrez-Álvarez est un membre de la Fondation Andreu Nin. (Toutefois, si Pepe co-anime une Fondation amie, il convient de préciser qu’il est d’une « sensibilité » politique que nous ne partageons pas. Il a milité à la Ligue communiste en France puis à la L.C.R. espagnole, ne participe pas à notre site.) Son article est paru dans les Cahiers L. Trotsky N°50 en 1993 et a été traduit récemment en anglais sur le web, il nous a paru être une contribution intéressante dans le cadre du 80ème anniversaire de la Révolution espagnole.

On le sait, c’est en Espagne que l’anarchisme mondial trouva sa représentation la plus importante et sa plus grande influence. Ce fait a conduit certains à dire que la présence libertaire avait été le trait le plus original de son histoire contemporaine. Ce qui est certain, c’est qu’elle fut le fait le plus singulier de la guerre et de la révolution de 1936-1939, ces faits absolument cruciaux dans l’histoire de l’anarchie. Après de nombreuses défaites, le mouvement libertaire international crut trouver dans le conflit espagnol une occasion en or pour démontrer au monde et tout particulièrement aux marxistes comment faire une révolution, c’est-à-dire de façon anti-étatique et autogestionnaire, eu suivant d’autres normes que celles du modèle bolchevique de 1917 qu’ils contribuèrent à discréditer.

Au moment où éclatent « les journées de Juillet », l’Association Internationale des Travailleurs (AIT), fondée à Berlin en 1922 en opposition à la IIe et à la IIIe Internationale, peut se diviser clairement entre sa principale section, l’espagnole, avec plus d’un demi-million d’adhérents qui augmenteront pendant la guerre — et le reste, en majorité des sections décimées — Portugal, Italie, Allemagne – ou décadentes — France, Argentine —, toutes franchement minoritaires.

Après un éclair éphémère avec l’Internationale Anti-autoritaire ou Noire, animée par Bakounine en personne, l’anarchisme fut écarté des principaux centres industriels par l’Internationale socialiste. Au début du siècle, il connut un autre grand moment avec la naissance du syndicalisme révolutionnaire — incarné par Pelloutier et la Charte d’Amiens — mais la Guerre mondiale et surtout la Révolution russe ont donné lieu à une nouvelle crise cette fois au profit de l’Internationale communiste dans les pays semi-industrialisés : nombre de ses cadres sont attirés par le bolchevisme [1]. L’Espagne allait être la grande exception. De sorte que, quand naquit la Ile République et surtout quand éclatèrent la guerre et la révolution, l’anarchisme mondial fit siennes les espérances de la CNT-FAI et nombre de ses plus notables militants vécurent intensément leur guerre d’Espagne [2].

L’exception espagnole

Cette exception espagnole a singulièrement fasciné une fournée d’historiens et d’hispanistes qui ont essayé de donner une explication scientifique du phénomène sur la base d’un schéma socio-économique — l’existence d’un océan de petites industries et de grands domaines —, d’un fondement religieux — l’anarchisme s’explique comme une variante de l’hérésie religieuse historiquement frustrée en Espagne —, sans oublier la variante raciale, si chère aux anarchistes eux-mêmes, qui ont consacré l’idée singulière que « l’Espagnol » — déplus arbitrairement uniformisé — porte dans son « idiosyncrasie » des doses plus ou moins importantes d’anarchisme [3]. Pour ces historiens, il s’agit d’assimiler ce qu’ils considèrent dans une large mesure comme une anomalie —, comme si l’histoire en général et le mouvement ouvrier en particulier pouvaient s’expliquer par des moules et des paradigmes universels, et pour les anarchistes, il s’agit d’accentuer une geste « raciale » dont l’horizon leur paraissait éternel. Il ne manque pas de « patriotisme » militant dans cette dernière conception, qui a été théorisée aussi par une certaine droite et par des gens comme Heleno Sana — et qui fait du phénomène anarchiste espagnol quelque chose de métaphysique et d’intemporel. Ces facteurs tendent en outre à occulter les plus importants : les facteurs politiques. Quelques-uns d’entre eux ont été soulignés par un Maurin dans sa maturité », qui a présenté une version bien plus nuancée de « l’enracinement de l’anarchisme en Espagne » , affirmant que les anarchistes comprenaient bien mieux que les marxistes le caractère radical de la question agraire dans le sud, la nature de l’avant-garde ouvrière de Barcelone face à Madrid bureaucratique, qu’ils étaient des propagandistes beaucoup plus capables , avaient une attitude beaucoup plus réceptive à l’égard des intellectuels avancés et de certaines caractéristiques du peuple espagnol, savaient répondre à la violence institutionnelle (Durruti) et agir dans la clandestinité, avaient aussi plus de brio et d’imagination que les socialistes. Le syndicalisme révolutionnaire fît bien plus que les pressions parlementaires pour l’amélioration des conditions de vie et la dignité du travail ; en outre, les luttes ouvrières animées avant tout par les anarcho-syndicalistes ont arraché les rares réformes légales qui ont été obtenues. Son apolitisme révolutionnaire n’apparaissait pas alors comme une position sectaire du fait de la légèreté morale des politiciens libéraux, et, quand ils présentaient leur projet révolutionnaire, il apparaissait comme la suite logique d’un projet démocratique avancé qui avait été trahi depuis des siècles par la bourgeoisie.

D’un autre côté, l’anarcho-syndicalisme a su combiner diverses formes de lutte et intégrer en son sein un large éventail de tendances libertaires, depuis les pédagogues et les pacifistes jusqu’aux insurrectionnalistes et aux justiciers, et finalement parvint à surmonter la crise créée par le pôle IIIe Internationale en appuyant au début une ligne de convergence tactique — sans oublier les principes de Bakounine — pour se détacher après les événements d’Ukraine et de Cronstadt et le rapport particulier d’Angel Pestana, au moment où commençait déjà la crise du PCE. Ce n’est qu’à Séville et en Catalogne qu’il y eut un problème communiste [4].

Dans sa longue histoire, l’anarchisme espagnol s’est fortifié en surmontant les « épreuves du feu » d’une répression permanente, bien pire que celle que subissait le PSOE. Il survécut à la révolte cantonale de 1873 — où sa responsabilité serait bien moindre que celle que leur a attribuée Engels dans son célèbre pamphlet Les Bakounistes en action —; au « pronunciamiento » du général Pavia en 1874 ; aux obscures manoeuvres policières autour de la « Main Noire » et l’attentat du Corpus. Les premières ont décapité le large mouvement de Jerez et le second essaya de détruire le noyau barcelonais et rendit célèbres les tortures du château de Montjuich ; à l’échec de la grève générale qui constitua le chapitre le plus important de la « Semaine tragique » ; au pistolerisme patronal de principe des années vingt qui extermina une partie de ses cadres les plus capables ; et finalement à la dictature de Primo de Rivera qui essaya de détruire la CNT tout en permettant au PSOE de bénéficier d’une légalité précaire.

Tout cela se produisit dans une période où les ornières apparaissaient comme l’antichambre d’une puissante résurrection et dans laquelle les conflits internes n’empêchaient pas son développement comme ils le firent dans d’autres pays. Les controverses et affrontements, surtout personnels, entre collectivistes — à la Bakounine — et communistes — à la Kropotkine — ont été plutôt durs, pas moins que ceux qui opposèrent les individualistes — Urales y Mane, Mella — et les syndicalistes — Lorenzo, Seguf, etc. —, mais toutes ces tendances finirent par coexister, bien que les divergences aient resurgi avec d’autres problèmes de fond et se soient accentuées à la fin de la Dictature, quand un secteur — la FAI — plaidait pour une ligne de rupture et d’insurrection et quand l’autre — Pestana, Peirô, Lôpez — inclinait à des accords ponctuels avec la gauche républicaine et autonomiste.

Ces contradictions traversent toute la période républicaine jusqu’à la réunification que va consacrer, en janvier 1936, le congrès de Saragosse, pour se reproduire avec d’autres variantes pendant le conflit armé et s’installer de façon chronique dans l’exil jusqu’à la rupture finale dans la période de « transition ». On peut en ce sens parler des « deux âmes » de l’anarchisme et José Peirats nous les présente ainsi pendant la République :

« Il y avait chez les anarchistes deux conceptions révolutionnaires : celle qu’on pourrait appeler jacobine et celle qu’on pourrait taxer d’opportunisme. Les premiers jouaient tout sur un coup d’audace ; les autres croyaient que la révolution a ses délais propres. Elle se fait (ou ne se fait pas) tous les jours. Le plus grand historien de l’anarchisme (Max Nettlau — JGA) appelait cela la continuité de l’histoire. A la conception conspirative s’opposait la conception opportuniste. Les mouvemets conspiratifs insurrectionnels de 1933 mirent clairement en évidence ces deux tendances. La révolution conspirative échouait à répétition. Les mouvements furent aisément réprimés par le gouvernement. Il manquait le climat. Pour les uns, la révolution se forge à froid. A force de pilonner le fer, il s’échauffe et devient rouge vif. La révolution serait l’oeuvre de minorités audacieuses prêtes à offrir l’exemple de leur sacrifice. Echauffé par l’exemple, le peuple suivra. Pour les opportunistes, c’est jouer à la roulette russe. Si on sort sans barbe… Les deux courants croyaient que la révolution n’est pas possible sans l’intervention du peuple. Mais, tandis que les uns croyaient que cette intervention est provocable volontairement, les autres estimaient que seul un événement émotionnel impondérable pouvait saisir les foules. Notre mission consiste à être prêts à souffler sur le feu et mener la révolution toujours plus loin. La conspiration jacobine peut déboucher sur la dictature qui répugne aux deux tendances » [5].

L’étape de la IIe République

Avec la révolution politique du 14 avril 1931, le dilemme jacobinisme/opportunisme va traverser tangentiellement le puissant développement de la CNT. Pour le courant « modéré » regroupé autour du Manifeste des Trente (Angel Pestana, Joan Peirô, Juan Lôpez, etc), toutes les conditions n’étaient pas créées pour la révolution et un travail d’accumulation de forces, de progrès syndical et de prise de conscience culturelle s’imposait. Il ne s’agissait donc pas de rechercher l’affrontement direct avec l’Etat et la bourgeoisie, mais d’utiliser de possibles accords avec ses secteurs les plus avancés comme les catalanistes de gauche, avec lesquels les trentistes possédaient pas mal de ponts. Le modèle social de ce courant — dans lequel s’insèrent de nombreuses variantes mineures comme la variante municipaliste, la variante pacifiste tolstoïenne, etc. — sera une traduction des théories de Pierre Besnard et Christian Comelissen qui défendaient une formule de « tout le pouvoir » aux fédérations syndicales, une idée très en vogue dans le courant historique syndicaliste révolutionnaire (IWW). Ils seront très durement traités par la majorité (Ricardo Sanz ira même jusqu’à écrire un pamphlet intitulé Los treinta Judas) et exclus.

Pendant plusieurs années, ils restèrent marginalisés, à l’écart de la CNT qu’ils finirent pourtant par réintégrer, à l’exception de la fraction représentée par Angel Pestana qui construisit le minuscule Parti syndicaliste, lequel s’efforça sans succès de convaincre les confédéraux de l’importance d’avoir une formation politique. Bien que, pendant la guerre civile, sa politique fût appelée à coïncider largement avec celle d’un secteur cénétiste — d’origine faïste — dirigé par Horacio Prieto.

La majorité qui s’impose pratiquement dans tout l’Etat se vertèbre à travers le schéma organique irrégulier de la FAI sur la base de la prémisse selon laquelle la CNT est insensible sans une hégémonie anarchiste. La montée du mouvement de masses en général et en particulier de son expression anarcho-syndicaliste, signifie pour les théoriciens de la « gymnastique révolutionnaire » que le moment est arrivé d’avancer sur le chemin de la révolution, à travers un vaste mouvement d’insurrections locales — à la manière de Bakounine en Italie — qui seront définies par les « trentistes » comme une forme d’action anarcho-bolchevique (une assimilation abusive du bolchevisme à une simple technique de coup d’État à la manière grotesque de Curzio Malaparte), et qu’on doit caractériser plus correctement comme une variante anarchiste du putschisme . Ce mouvement, commencé à Figols, a eu son chapitre le plus célèbre et le plus transcendant à Casas Viejas où les forces de l’Ordre public firent une démonstration de la façon de traiter ce type d’actions qui ne durèrent jamais plus de quelques heures ou quelques jours, bien que ceux qui les déclenchaient aient été persuadés qu’il ne s’agissait pas de tentatives mais du jour J de la révolution. Ses raisons théoriques plus élaborées ont été le fait du Dr Isaac Puente, principal intellectuel cénétiste de l’époque, qui les a exposées comme suit :

« Une révolution politique peut se faire sur le front urbain… La révolution sociale a besoin du front le plus large, transformant en bastion chaque hameau… Une poignée de camarades audacieux ou un petit syndicat rural peuvent facilement procéder au désarmement des ennemis et à l’armement des révolutionnaires. Dans un village, il est facile de résister plusieurs jours à un blocus parce qu’il y a des réserves alimentaires… Les camarades de la ville ont quelque chose de plus important à faire. Tenir en échec la force armée pour qu’elle ne puisse pas procéder à la soumission de ses frères, les paysans soulevés. Détourner les forces de l’ennemi. Maintenir la grève révolutionnaire et la lutte violente. Faire que l’expérience de la campagne dure le plus longtemps possible pour que personne ne puisse nier l’évidence : le communisme libertaire est réalisable » .

Cette ligne d' »actions exemplaires », qui suscitent l’enthousiasme de gens comme Federica Montseny, dédaigne les programmes — conçus comme une ruse marxiste qui fait obstacle à la libre initiative — se justifient comme une tactique dans laquelle les campagnes encerclent les villes corrompues — en ligne droite, sans procès de transition — d’un communisme libertaire qui ne transige pas avec des hégémonies syndicales ni aucune forme d’Etat. Son objectif est le retour à la vie naturelle, précapitaliste, dans laquelle (il n’est pas bien précisé comment) se rétablira l’équilibre entre individualisme et collectivisme. Il n’y a donc place pour aucune forme de collaboration avec d’autres expressions du mouvement ouvrier et le dilemme est : Etat ou Révolution.

Le rôle de l’hégémonie faïste

A partir de l’histoire, on a généralement présenté cette expérience comme un produit de l’hégémonie faïste, en oubliant au moins que cela répondait à un sentiment très répandu dans les cadres moyens confédéraux — le cœur de la CNT — et parmi les membres, et que c’était interprété comme une alternative révolutionnaire opposée à la médiocrité institutionnelle et professorale de la coalition républicains/socialistes qui se montra beaucoup plus dure à l’égard de l’anarcho-syndicalisme qu’à l’égard de la nouvelle droite (elle mettait des gants blancs pour Sanjurjo et Juan March). Elle posait virtuellement la question de la révolution de manière infantile et sectaire, mais il ne fait aucun doute que la révolution se mettait en marche de façon large et profonde. Quand cette révolution vint h frapper à la porte de la CNT-FAI, celle-ci se trouvait dans une grave crise h laquelle contribuaient aussi le fiasco de sa campagne d »‘apolitisme révolutionnaire » qui avait contribué (aux yeux des travailleurs) à la victoire des droites — qui traitèrent bien plus durement encore les anarchistes que le gouvernement antérieur — et l’apparition d’un danger fasciste international qui sera, de façon isolée, comprise par un témoin de la montée des nazis, Orobôn Fernândez . La majorité faïste, bien qu’en recul, continuait à montrer son sectarisme devant l’Alliance ouvrière.

L’Alliance ouvrière répondait à trois exigences fondamentales :

a) l’unification prolétarienne face à la montée fasciste,

b) la révolution considérée comme la destruction de l’Etat bourgeois,

c) la démocratie prolétarienne comme formule magistrale post-révolutionnaire…

Animée au début à partir de la gauche communiste, l’Alliance s’élargit aux autres groupes dissidents du PSOE et de la CNT — Pestana — et renforça la gauche socialiste dont le processus de radicalisation était nié par la majorité libertaire. L’entrée de la CNT aurait été historiquement décisive, elle pouvait être une alternative déterminante face à la nouvelle coalition des gauches dans laquelle les républicains apportaient le programme et le personnel dirigeant et le mouvement ouvrier la main d’œuvre. Mais la CNT ne prenait pas en compte l’imminence du danger fasciste, ne se posait pas la destruction de l’Etat avec les autres et donc moins encore la nécessité du pluralisme révolutionnaire .

La CNT asturienne est restée tragiquement isolée dans cette année de l’UHP et, pendant que Federica Montseny déclamait contre les marxistes sans aucun effort pour distinguer entre eux, l’asturien José Maria Martmez proclamait que deux anarchistes + deux marxistes faisaient quatre révolutionnaires.

Le thème du front unique est analysé comme une simple manoeuvre politique des différents marxismes, et c’est la main de fer qui s’impose contre ceux qui s”’inflitrent » dans les rangs de la CNT, ce qui n’empêche pas que des libertaires notoires, comme Cipriano Mera, travaillent à l’UGT dans certains centres industriels — comme à Madrid — où les confédéraux ne sont pas enracinés. Pour le reste, l’affirmation unificatrice et unitaire se trouve dans l’esprit de la première CNT et inspire certains moments brillants comme celui de la grève générale d’août 1917. Elle continue à vivre dans de nombreuses fédérations et a ses théoriciens comme Quintanilla et Orobôn Femândez, avec beaucoup d’influence.

L’unité n’est pas le thème central du Congrès de Saragosse, il s’y pose de biais. Le « climat » de coup d’Etat militaire, qui se devine y compris dans l’ambiance, n’est pas non plus abordé, pas plus que le gros nuage fasciste qui recouvre un calme apparent après la victoire de Hitler en Allemagne, et moins encore la situation en URSS où Staline a effectué son spectaculaire tournant à droite, ni même le Front populaire qui va bénéficier de l’appui ouvert de « trentistes » notoires et de l’appui tacite de bien des « faïstes ». Le Congrès se consacre à déterminer comment construire le communisme libertaire et Isaac Puente impose sa veine lyrique : le communisme libertaire ne craint ni la contre- révolution ni l’encerclement international. Mais il paraît évident que son avènement ne pourra se faire en-dehors des conditions concrètes (que l’on minimise quand on les énumère pour d’autres cas historiques — comme le cas soviétique — mais sont décrites ici comme de simples prétextes des « autoritaires »). A Saragosse, la volonté est tout et les conditions ne sont rien. C’est à cette époque, au sommet des « procès de Moscou » que la presse libertaire traite l’affaire avec indifférence et l’explique comme un règlement de comptes entre « camarillas » marxistes.

Anarchisme et Révolution

La révolution ne va évidemment pas se dérouler suivant les normes de l’Idéal, mais selon une ligne brisée par des conditions historiques très complexes et dramatiques et son déroulement ne va pas être le produit d’une grève générale ou de la conjonction d’insurrections, mais va avoir à franchir une double muraille qu’on lui oppose avec des méthodes bien différentes :

— celle de la contre-révolution militaire-fasciste, vertébrée à partir du secteur le plus réactionnaire de l’armée, prêt à écraser totalement le mouvement ouvrier et à anéantir toutes les libertés, y compris les bases culturelles les plus modérées.

— celle d’une anti-révolution qui tient dans le Front populaire l’expression, prétendument légitime, de l' »unité antifasciste », concrétisée dans un Etat républicain qui se situe dans la vague du pacte que l’URSS recherche avec « les démocraties occidentales » et qui, par conséquent, repousse — comme c’est clairement exprimé dans son document constitutif — les revendications socialistes.

En ce qui concerne le premier problème, on constate clairement une sous- estimation de la part du mouvement ouvrier en général et de l’anarcho- syndicalisine en particulier, malgré les antécédents répressifs de 1909, 1917, 1923 et 1934, sans oublier la tentative de coup d’Etat de Sanjuijo en 1932. Cette vocation contre-révolutionnaire de l’armée se renforce quand la classe dirigeante considère comme terminée son expérience « réformiste » dans la Ile République et quand la montée nazi-fasciste la pousse à « une contre-révolution préventive ». L’opposition h l’intérieur de l’armée sera grande mais inarticulée » ; on n’y trouve pas les nœuds d’un travail anti-militariste bien organisé. Mola et Franco sont prêts à écraser une prévisible grève générale : le fait que la riposte soit bien plus large et profonde révèle qu’il existait les conditions subjectives pour une révolution.

Quant au second problème, il faut se souvenir que le Front populaire se justifiait, selon la droite azaniste, comme moyen pour neutraliser par sa modération la possibilité d’un coup d’Etat. Mais il est évident que la réaction prenait en compte non seulement les intentions d’Azafia et de Prieto mais aussi la volonté et le regard des ouvriers et des paysans. Quand le coup militaire se déclencha (après avoir été un secret de Polichinelle que Casares Quiroga tenta de discréditer par une fmerie), la droite républicaine fut totalement débordée, d’abord parce que son attitude face à l’armée était ambivalente ( elle craignait ses tentations de coup d’Etat mais avait besoin d’elle contre une révolution) et ensuite parce qu’elle n’avait au moins pas conscience de ce que signifiait un péril comme le péril fasciste. Son comportement, dès lors, fut grotesque, balançant entre l’indifférence (Quiroga), la compromission (Martmez Barrio), la passivité (refus d’armer les travailleurs), quand ce n’était pas l’oscillation ou la complicité. La confiance des travailleurs dans les gouvernants républicains fut fatale dans nombre de grandes villes.

Rien n’était préparé, mais quand vint le moment, l’héroïsme des multitudes fit le miracle d’arrêter le coup dans la majeure partie de l’Etat et, là aussi, les anarcho-syndicalistes montrèrent leur valeur là où ils savaient le mieux se battre : sur les barricades. Rien ne pouvait se faire sans la CNT, bien que la naïveté ait eu des conséquences tragiques à Séville, Saragosse et Oviedo, sans oublier Majorque et les Canaries, toutes des positions-clés dans la guerre qui venait. Le résultat fut un point de départ victorieux avec quelques défaites. Mais la situation allait se résoudre progressivement en faveur de ceux qui avaient les meilleures armes et une compréhension plus claire des moyens qui leur étaient nécessaires pour vaincre. La contre-révolution avait la terrible certitude de leurs conséquences.

Les grandes options de l’anarchisme

Personne comme les anarchistes ne s’était autant préparé à une révolution. Ils avaient commencé leur odyssée au temps de la 1ère Internationale et s’étaient forgés dans une bataille contre les pouvoirs établis. La CNT condensait dans ses fédérations une majorité militante à la capacité de lutte reconnue et à la volonté déterminée de transformer le monde. Son programme avait été l’anarchie, « l’expression la plus élevée de l’ordre » (Elysée Reclus). Pour lui, ils avaient refusé toute transaction avec la classe dominante. Ils avaient refusé le jeu parlementaire et la « politique » traditionnelle en l’honneur de l’action directe, de la lutte pour la révolution.

Quand, pendant les journées de juillet, ils jouèrent un rôle indiscutable dans la défaite des insurgés, tout paraissait possible. Durruti disait que Barcelone était devenue « la capitale spirituelle du monde » et le mot de liberté se concrétisait en un mouvement libérateur qui soulevait tous les opprimés. Le lien entre la contre- insurrection et la révolution fut parfaitement naturel : les bourgeois surent sans difficulté où se trouvaient leurs barricades et leurs biens furent collectivisés au cours d’une fête égalitaire. Par sa capacité d’organisation, la révolution espagnole se montra bien plus profonde que la soviétique puisque tout fonctionna dès le premier jour. Restait un point faible : celui du pouvoir. La révolution avait « fait sauter l’omelette » mais qui, maintenant, commandait ?

La révolution entre les mains, le sommet de la CNT avait à se poser au moins trois grandes options fondamentales :

1. Celle du congrès de Saragosse, c’est-à-dire de proclamer le communisme libertaire, autrement dit : la Révolution contre l’Etat.

2. Une dans la vague de l’Alliance ouvrière, à savoir de faire l’unité de la gauche révolutionnaire (confédéraux, caballeristes et poumistes), défense de la révolution, démocratie prolétarienne…

3. D’arriver à un accord avec les autorités républicaines à l’intérieur d’un front antifasciste qui ne mettait pas en question la légitimité du Front populaire.

Dans le plénum qui s’est déroulé à Barcelone au lendemain des événements révolutionnaires, le dilemme se réduisit à deux options. Les défenseurs de la première n’étaient guère convaincants, car ils continuaient à poser avec la même optique que toujours, nous et nous seuls, en ligne droite jusqu »‘au tout social ». Son défenseur le plus connu était Garcia Oliver qui, par la suite, passa pour le défenseur le plus conséquent d’une troisième option — selon lui, il ne voulait pas jouer les Trotsky — qui se justifiait sur la base de la reconnaissance des « conditions objectives » : il y avait un ennemi terrible, le fascisme et il existait d’autres forces politiques et syndicales qui prédominaient dans d’autres zones de l’Etat. La première option, disait-on, impliquait — il faut dire qu’on le découvrait — une dictature anarchiste et c’était en contradiction avec les principes. 1 .a question qui nous vient est celle-ci : pensaient-ils auparavant qu’ils allaient appliquer leur programme de communisme libertaire par consensus ? Il est évident que non, les anarchistes n’avaient jamais douté que la révolution ne se faisait pas par consensus mais par la violence révolutionnaire — la forme autoritaire disait Engels — et ils l’appliquaient rondement dans leurs insurrections.

Mais, outre les indiscutables « conditions objectives » il y avait les « subjectives » qui étaient bien plus déterminantes parce que, pour les anarchistes, c’était un principe que le pouvoir était « maudit » (Louise Michel) et qu’à l’occuper, l’homme le plus sain pouvait se transformer en bourreau sanglant (Proudhon). Néamoins ce principe avait un autre aspect : il fallait abolir la malédiction. Que restait-il donc d’autre que de se renforcer, à partir du moment où les anarcho-syndicalistes reconnaissaient une légitimité et consentaient à s’y intégrer avec leurs milices et leurs collectivités. Alors, ce fut quand Solidaridad Obrera écrivit qu’il s’agissait d’une autre classe de pouvoir…

Pendant les « journées » de juillet, ils avaient hérité des barricades, et Companys le reconnut quand, dans une manifestation de l’intelligence politique bourgeoise, il se mit au service de la révolution en la suivant à la tête de la Généralité. Companys avait déjà à l’esprit une manœuvre politique de grande envergure. D’abord, on mettait un petit coussin aux pieds de la CNT pour qu’ils se sentent à l’aise, puis on coexisterait avec eux, récupérant progressivement l’initiative sur tous les terrains, s’appuyant sur sa légitimité, sa maîtrise des ressources financières et surtout l’affaiblissement de la révolution ; dans ce plan, le plus intelligent était d’intégrer les conquêtes révolutionnaires qui allaient dépendre des institutions. Pour cela, il compta sur un allié militant avancé, le PSUC qui, d’accord avec la politique du PCE dans le reste de l’Etat, ne tarda pas à prendre une initiative plus dure qui ne tarda pas à rendre impossible cette coexistence.

Ce furent les anarcho-syndicalistes eux-mêmes qui refusèrent comme saugrenue la première option — sans remettre en question tout le parcours — et en choisirent une « intermédiaire ». Il faut maintenant se demander les raisons pour lesquelles ils ne choisirent pas la deuxième, qui aurait bénéficié de la connivence de la gauche socialiste — qui alla plus loin que le CNT dans son opposition à Giral — et du POUM. Cette option prenait place dans la référence à l’Alliance ouvrière et répondait au sentiment de la majorité de la population qui avait repoussé le fascisme.

La réponse à cette question nous mène à celle de la nature de la CNT. C’était une organisation très puissante qui s’était éduquée dans une compétition avec les marxistes et qui avait préparé un projet révolutionnaire solitaire en dehors du temps et de l’espace. Elle considérait les autres organisations ouvrières avec plus de méfiance que la Gauche catalane avec laquelle elle avait eu de très graves affrontements pendant la Ile République. Elle avait peur que les marxistes n’empiètent sur leur territoire et ne pouvait donc concevoir un front unique à leur initiative. En repoussant la possibilité d’un pouvoir révolutionnaire, ils s’orientaient vers une position apparemment plus conforme à son refus du pouvoir. Ils pensaient qu’en collaborant à diverses institutions ou différents organes de gouvernement ou à ceux dont ils exigèrent pathétiquement qu’on en changeât le nom —, ils pourraient avoir les mains libres pour ce qu’ils considéraient comme prioritaire par rapport à leurs convictions : la consolidation des collectivités. C’est en fonction de cela que le conseil d’Aragon chercha ses alliés chez Companys et les « caballeristes », négligeant tous les autres problèmes. Ils croyaient aussi que cette coexistence — « parfaite » selon Santillân — ne se détériorerait pas. C’est ce qui explique, par exemple, leur joie quand le gouvernement de la Généralité se sépara d’un parti (le POUM) et fit entrer trois syndicalistes de l’UGT…. qui étaient aussi des dirigeants du PSUC !

De même, il est clair que cette option ne trouva pas d’autre avant-garde pour l’imposer. La gauche socialiste aurait pu l’avoir acceptée d’un point de vue plus droitier, mais elle était plus préoccupée par son rôle dans l’appareil d’Etat et le POUM n’avait pas la force suffisante pour accompagner ses propositions. Ni la CNT ni personne — en-dehors des « trotskystes » qui étaient un facteur extérieur — n’imaginaient même ce qu’allait signifier un PCE-PSUC converti en avant- garde la mieux implantée, la plus conséquente et la mieux pourvue de la droite républicaine. On allait assister à un spectacle jamais vu : un parti utilisant les symboles et les méthodes du bolchevisme — la discipline, l’efficacité, l’unité de l’exécutif, l’agitation et la propagande à grande échelle, etc. — pour défaire une révolution et implanter un gouvernement en conformité avec la politique de Staline d’alliance avec les « démocraties occidentales ».

Cette incompréhension ne justifie pas une attitude de complicité. Les dirigeants de la CNT ont pensé qu’ils pouvaient être mieux traités dans la répartition des armes en chantant des louanges pour Staline et l’URSS, et en pratiquant une politique de bon voisinage avec le PCE-PSUC.

L’intégration gouvernementale

La révolution espagnole, animée principalement par les anarcho- syndicalistes, n’a jamais réussi à se concrétiser. Elle fut profonde dans le domaine des industries et des champs, connut des développements très importants dans le domaine des mœurs et connut une importante participation féminine, surtout à travers « les Femmes libres ». Son potentiel fut si indiscutable que ses adversaires les plus irréductibles, les communistes officiels, ne l’attaquèrent pas ouvertement, mais sur ses flancs.

Ces derniers affirmaient qu’il valait mieux la laisser pour après la guerre et montraient qu’elle était inopportune puisqu’elle gênait « l’effort de guerre », les secteurs de gauche représentés dans les milices et à l’arrière comme ceux qui se laissaient emporter par la tradition anticléricale la plus primaire, brûlaient les églises et poursuivaient le fascisme dans la moindre manifestation de religiosité.

La force du PCE et de la droite républicaine était donc aussi dans la faiblesse du secteur révolutionnaire et de sa composante majoritaire, la CNT- FAI. Ces derniers n’avaient pas de stratégie politique et leurs dirigeants, comme Horacio M. Prieto en premier lieu et Mariano Vâzquez (Marianet) ensuite, reflétaient la tendance des cadres dirigeants à une politique pragmatique, c’est-à- dire à travers les institutions qui étaient celles d’un État en reconstruction. Ces dirigeants en vinrent à se dresser ouvertement contre les collectivisations et ceux des leurs qui critiquaient la politique républicaine officielle. Ils s’étaient transformés à leur manière au credo de « d’abord gagner la guerre »…

Ce processus vers la politique institutionnelle culmina avec l’entrée de quatre têtes de l’anarchisme dans le gouvernement de Largo Caballero, un « gouvernement de transition », dans lequel, comme en Catalogne, l’équilibre fut rompu en faveur d’une droite républicaine qui commençait à reconstruire les institutions face à une révolution inachevée et décapitée.

Tous n’acceptèrent pas cette charge avec le même enthousiasme. Juan Peirô et Juan Lôpez, qui avaient été deux éminents « trentistes », n’avaient aucun doute (bien que Peir6 fit plus tard un bilan très autocritique), mais Garcia Oliver ne voulut pas faire le pas sans que le fasse aussi Federica Montseny qui incarnait mieux que personne la tradition puriste. Montseny se posa ce qui avait été une — sinon la principale — marque de l’identité de son courant comme une question d’honneur personnel, mais dans la mesure où elle se trouvait prise dans des positions « circonstancialistes », elle finit par accepter, non sans avoir reçu auparavant la bénédiction de son père Federico Urales, qui estimait qu’il fallait appuyer la démocratie contre le fascisme.

Intégrée au gouvernement, la CNT souffrit de la tempête entre ses deux « âmes » et tandis que la possibiliste en venait à théoriser avec enthousiasme la participation gouvernementale, la spontanéiste, submergée surtout dans la base militante, voyait avec stupeur la destruction, une à une, de toutes les conquêtes révolutionnaires. Les deux positions allaient affleurer quand le processus de « normalisation » républicaine coïncida avec le moment d’en finir avec les ambivalences et qu’il fallut en finir. Les obstacles sur cette voie étaient nombreux, mais avant tout pouvaient se résumer à deux : le poids déterminant de la révolution en Catalogne et en Aragon et l’attitude ambivalente, « centriste » de Largo Caballero et de la Ezquerra. Au milieu de tout cela se trouvait le POUM qui posait aux PCE/PSUC deux problèmes supplémentaires : ils représentaient une option révolutionnaire plus conséquente et constituait donc le danger essentiel pour un changement de situation, d’autant qu’il était suffisamment anti¬stalinien pour être catalogué comme « trotskyste »…

A partir de la fin de 1936, le climat politique est de plus en plus tendu par l’attitude chaque fois plus audacieuse du communisme officiel. Les contradictions étaient à fleur de peau et l’explosion se produisit pendant « les journées de mai 1937 », au cours desquelles on peut distinguer trois phases : a) la provocation de Telefonica donna lieu à une situation révolutionnaire, de façon externe très semblable à celle de juillet mais réduite à l’intérieur à la défensive, b) l’arrivée des ministres anarchistes — surtout Federica Montseny, plus écoutée à cause de son passé révolutionnaire — et l’attitude honteuse des dirigeants de la CNT barcelonaise, donnent lieu à une réaction du mouvement qui ne se construit aucune sauvegarde, c) le mouvement recule et commence une nouvelle offensive de la droite républicaine… Ses conséquences sont bien connues : dans le même moment de la défaite de mai 1937 tombent Nin et de nombreux autres militants (Bemeri, Wolf, Landau ), le POUM est mis hors la loi, le déclin de la CNT s’accentue, le Conseil d’Aragon est déposé manu militari, Largo Caballero tombe et la Catalogne perd son importante autonomie. La CNT, qui s’était surtout efforcée de désavouer ses « enragés » des Amis de Durruti — dont la valeur essentielle est d’exprimer le malaise et la volonté de résistance de la masse militante, mais qui manquent par ailleurs des instruments les plus élémentaires d’analyse politique —, arrive tard au moment de comprendre que la persécution du POUM la vise aussi. Curieusement, Emma Goldman, la plus acharnée théoricienne de l’idée que bolchevisme et stalinisme étaient symétriques, défend alors les « véritables bolcheviks » comme Nin.

Notes:

[1] L’anarcho-syndicalisme avait subi de nombreuses défaites politiques – sans remonter au-delà de celle de la CGT en août 1914 – mais n’avait nulle part joué un rôle aussi important que dans la guerre d’Espagne. Un cas peu connu est celui de la CGT portugaise, très puissante à la veille du coup de Salazar, face auquel elle préconisa une ligne ouvertement suicidaire : « neutralité révolutionnaire ». Je n’ai trouvé parmi ses porte-parole aucun commentaire critique de cette attitude.
[2] Sur cet aspect, voir le prologue de Manuel Sacristan aux Écrits de Marx et Engels sur l’Espagne éd. Ariel, Barcelone, 1966.
[3] Ces types de provocations étaient assez courants. Elles s’appuyaient sur l’existence de quelque désespéré, et parfois même pas. Comme à Chicago en 1885, quelqu’un provoque un massacre et une série de crimes « vengeurs ». Il n’y a pas de preuves et celles qui existent, comme à Jerez, ne sont pas soutenues. Mais la manœuvre servit à décapiter le mouverment.
[4] Eduardo Mendoza interprète très bien ces faits dans La verdad sobre el caso Savolta, le présentant comme un essai de méthodologie fasciste. Dans le programme de la TVE sur la guerre civile, il est attribué au « terrorisme » anarchiste.
[5] Prologue à H.E. Kaminski, Los de Barcelona, Ed del Cotai, Barcelone, 1977.

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