Pour connaître l’Espagne Socialiste (Lefeuvre, 1937)

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80ème anniversaire de la Révolution espagnole

Préface de René Lefeuvre à la brochure Catalogne 1936-1937 (Spartacus N°6, mars 1937).

Avec cette brochure, nous commençons la publication d’une série d’études sur la Révolution Espagnole.

Nous avons voulu, tout d’abord, donner la parole à nos camarades anarchistes. En effet, la F.A.I. et la C.N.T. ont été incontestablement les organisations de choc de la lutte anti-fasciste en Espagne et plus particulièrement en Catalogne. Leur importance numérique, l’héroïsme de leurs militants ont été déterminants dans la défaite subie par la rébellion militaire dans la moitié de l’Espagne. Leur sens profond des réalités, leur énergie créatrice se sont révélés devant la nécessité de substituer à l’exploitation patronale l’initiative ouvrière dans la direction des usines et d’assurer la marche des services publics.

La faiblesse relative des organisations anarchistes en France n’a pas permis de rompre le carcan de silence ou de combattre les campagnes de calomnies qui atteignent aussi bien les anarchistes de la C.N.T. et de la FAI que les marxistes du P.O.U.M., c’est-à-dire les seules organisations révolutionnaires d’Espagne. Nos prochaines études porteront sur l’évolution politique de la Révolution Ibérique et sur les réalisations économiques « Collectivisations ». Nous ne pouvons encore dire quelle en sera l’étendue, si nous consacrerons une brochure à chacun de ces sujets ou si nous les comprimerons en une seule publication.

Nous publierons également une étude sur le Parti Ouvrier d’Unification Marxiste. Si la presse stalinienne est tenue d’observer une certaine prudence vis-à-vis de la C N T et de la FAI, eu égard de leur force, elle se rattrape sur le P.O.U.M. Une campagne de calomnies soigneusement orchestrée a remplacé la conspiration du silence des premiers temps de la Révolution espagnole. Tout ce que la presse réactionnaire avait pu baver sur la Révolution Russe est dépassé en ignominie par les jésuitières du bolchevisme stalinien. Le POUM connaît, en effet, trop bien les procédés et les manœuvres du stalinisme et la nécessité de les dénoncer. Il risquerait d’éclairer les camarades anarchistes qui ont tendance à sous-estimer ou même à ignorer l’importance de la menace staliniste. Il faut donc l’isoler des masses à tout prix. Le P.O.U.M., qui a perdu ses meilleurs militants dans la lutte contre Franco, devient donc l’agent du fascisme international. Parce qu’ils préconisent, d’accord avec les anarchistes, la nécessité de la collectivisation, la nécessité d’instaurer la démocratie prolétarienne, condition indispensable du succès de la lutte antifasciste ; pour avoir (avec combien de modération) dénoncé l’ingérence de la diplomatie stalinienne dans la politique intérieure de l’Espagne, les militants de ce parti sont qualifiés de diviseurs « trotskystes contre-révolutionnaires » par ceux qui, trahissant la pensée de Lénine dont ils se réclament, déclarent ouvertement vouloir transformer la lutte pour le socialisme menée pour tout ce que le peuple espagnol compte de meilleur, en une lutte pour le retour à la démocratie bourgeoise.

Crier la vérité sur l’Espagne, l’imposer à ses détracteurs, est un moyen de servir le prolétariat espagnol dans sa lutte contre les puissances de réaction coalisées. Montrer exactement ce qu’est aujourd’hui l’Espagne, c’est-à-dire un pôle révolutionnaire nouveau à l’heure où sombre dans la boue et le sang le régime issu de l’Octobre russe, c’est aider le prolétariat mondial à jeter les bases de sa propre émancipation.

L’élan qui poussa les premières milices catalanes sur le front d’Aragon, cet le même qui créa les premiers organismes du nouveau pouvoir et qui déclencha les premières collectivisations. Pour cette oeuvre, les organisations anarchistes de la FAI et de la C.N.T., l’organisation marxiste de nos camarades du P.O.U.M. se trouvèrent côte à côte.

Quelles que soient les divergences de principe qui les séparent, une double convergence les rapproche: convergence des buts immédiats, convergence d’intérêts. Cette solidarité révolutionnaire, qui est appelée à se resserrer de jour en jour, a pu quelquefois être masquée par l’ignorance) réciproque ou les malentendus, Les anarchistes ayant tendance à voir dans le POUM une simple fraction du « bolchevisme » et le P.O.U.M. n’ayant pas toujours veillé à lever l’équivoque. C’est pourquoi nous saluons les paroles de notre camarade Andrés Nin lors d’un meeting où les travailleurs de Barcelone acclamèrent à la fois la F.A.I. et le P.O.U.M. : « Il y a peu de jours, la FAI lançait un manifeste déclarant qu’ils s’opposeraient à toute dictature exercée par un parti. Nous sommes d’accord avec elle. La dictature du prolétariat ne peut être exercée par un seul secteur du prolétariat, mais par tous les secteurs, sans exception. Aucun parti ouvrier, aucune centrale syndicale n’a le droit d’exercer aucune dictature. »

Puisse cette rencontre d’Andrés Nin avec la conception qui opposait Rosa Luxembourg au bolchevisme totalitaire rapprocher définitivement des fractions militantes qui ont en commun la volonté inébranlable de libérer libérer l’homme de tout asservissement.

René Lefeuvre

spartacusmars37


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