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Post-scriptum à « Marx théoricien de l’anarchisme » (Rubel, 1983)

14 août 2011

Maximilien Rubel: Post-scriptum (1983) à Marx théoricien de l’anarchisme (dans Les Cahiers du Vent du Ch’min). Texte transcrit par A.B.

En cette année du centenaire de la mort de Marx, l’essai ci-dessus, publié il y a dix ans, nécessiterait un remaniement en vue d’en renforcer la thèse centrale : la fondation par Marx d’une théorie politique de l’anarchisme [1]. Si l’on fait abstraction de la critique traditionnelle de caractère purement phraséologique, dont cette théorie fait l’objet de la part d’idéologues anarchistes et libertaires, on doit admettre que le véritable débat sur les modes de transition des sociétés dominées par le capital et l’État est loin d’être commencé. Le plus souvent, le verbalisme tient lieu d’argument dans les deux camps, anarchiste et marxiste, sans que l’enseignement du principal intéressé soit réellement pris en considération. Que la quasi-totalité des résolutions « politiques » rédigées par Marx pour les congrès successifs de l’Internationale ouvrière aient obtenu l’accord unanime des délégués, ce seul fait suffit pourtant pour reconnaître l’inanité des critiques soi-disant anti-autoritaires. En réalité, les « anti-autoritaires » n’étaient pas moins « marxistes » que leurs opposants, puisque, en votant ces résolutions dont ils ignoraient probablement l’auteur, ils rendaient hommage à l’« autorité » de ce dernier [2]. Et que dire du vote unanime, par l’ensemble des sections de l’A.I.T., de l’adresse sur la Guerre civile en France où le « vrai secret » de la nature de la Commune est révélé en ces termes :

« C’était essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des accapareurs, la forme politique enfin découverte sous laquelle s’accomplira l’émancipation économique du Travail. » [3]

Comment ne pas s’étonner d’une phraséologie « anti-autoritaire » toujours florissante, lorsqu’on sait que cette conception du caractère politique de la Commune fut partagée sans réserve par les adeptes de Proudhon comme par ceux de Bakounine, lequel, peu de temps après, s’est évertué à répandre parmi ses compagnons de lutte des libelles où Marx est traité de « représentant de la pensée allemande », de « Juif allemand », de « chef des communistes autoritaires de l’Allemagne » aux allures de « dictateur-messie », partisan fanatique du « pangermanisme » [4]. Que dire de ces « Pièces justificatives » où Marx est décrit d’une part comme un « économiste profond… passionnément dévoué à la cause du prolétariat », comme « l’initiateur et l’inspirateur principal de la fondation de l’Internationale » et, d’autre part, comme un doctrinaire qui « en est arrivé à se considérer très sérieusement comme le pape du socialisme, ou plutôt du communisme » ? Il est, « par toute sa théorie, un communiste autoritaire, voulant comme Mazzini […] l’émancipation du prolétariat par la puissance centralisée du prolétariat ». Que penser d’un « anarchiste » ou d’un « communiste révolutionnaire » qui croit et affirme que le juif Marx est entouré d’une « foule de petits Juifs », que « tout ce monde juif », « un peuple sangsue », est « intimement organisé […] à travers toutes les différences des opinions politiques », qu’il est « en grande partie à la disposition de Marx d’un côté, des Rothschild de l’autre » [5] ? Comment prendre au sérieux un « anarchisme » qui, « anti-autoritaire » par essence et proclamation, attribue au même Marx le glorieux mérite d’avoir rédigé « les considérants si beaux et si profonds des statuts », et d’avoir « donné corps aux aspirations instinctives, unanimes, du prolétariat de presque tous les pays de l’Europe, en concevant l’idée et en proposant l’institution de l’Internationale, dans les années 1863-1864 », tout en oubliant ou feignant d’oublier que la charte de l’Internationale fut d’emblée un document politique, un manifeste qui confère à la lutte politique de la classe des producteurs le caractère d’un impératif catégorique, condition absolue et moyen indubitable de l’émancipation humaine [6] ?

Ce n’est pas Marx, c’est Bakounine qui pratiquait le principe de la libération de « haut en bas », prônant la constitution d’une autorité centralisée et secrète, d’une élite ayant pour mission d’exercer une « dictature collective et invisible » afin de faire triompher « la révolution bien dirigée » [7]. Confiant dans le mouvement réel des ouvriers, Marx soulignait l’importance des syndicats, des coopératives et des partis politiques en tant que créations « de bas en haut », pendant que Bakounine, tout en retraçant magistralement la carrière de Mazzini, héros des expéditions en marge de la vie réelle des masses, dessinait pour les révolutionnaires italiens, appelés à organiser « une grande révolution populaire », un plan d’action en vue de soulever, de révolutionner les paysans « nécessairement » fédéralistes et socialistes. Le programme prévoyait la formation d’un « parti actif et puissant » qui ne devait être en réalité qu’une avant-garde marchant « parallèlement » aux mazziniens, mais en se gardant de s’allier avec eux, en veillant à ce qu’ils ne pénètrent pas dans ce nouveau parti, etc. Ce n’est pas Marx qui, face aux persécutions gouvernementales et policières dont l’Internationale était la victime, dans tous les pays du continent européen, conseillait la création, « au milieu des sections », des « nuclei » composés des membres les plus sûrs, les plus dévoués, les plus intelligents et les plus énergiques, en un mot des plus intimes », avec la « double mission » de former « l’âme inspiratrice et vivifiante de cet immense corps qu’on appelle l’Association Internationale des Travailleurs en Italie comme ailleurs […]. Ils formeront le pont nécessaire entre la propagande des théories socialistes et la pratique révolutionnaire ». Ce n’est pas Marx qui recommandait aux Italiens ainsi recrutés de former une « alliance secrète » qui « n’accepterait dans son sein qu’un très petit nombre d’individus, les plus sûrs, les plus dévoués, les plus intelligents, les meilleurs, car dans ces sortes d’organisations, ce n’est pas la quantité, c’est la qualité qu’il faut chercher » ; il ne fallait pas imiter les mazziniens et « recruter des soldats pour former des petites armées secrètes, capables de tenter des coups par surprise », car pour la révolution populaire, l’armée, c’est le peuple. Ce n’est pas Marx qui suggérait de former des « états-majors », un « réseau bien organisé et bien inspiré des chefs du mouvement populaire », une organisation pour laquelle « il n’est nullement nécessaire d’avoir une grande quantité d’individus initiés dans l’organisation secrète » [8].

Imagine-t-on l’homme, dénoncé comme la personnification du « communisme autoritaire », apostropher de cette manière un réseau secret de compagnons ou employer ses talents d’homme de science et de militant pour « convertir l’Internationale en une sorte d’État, bien réglementé, bien discipliné, obéissant à un gouvernement unitaire et dont tous les pouvoirs seraient concentrés entre les mains de Marx » [9] ?

Comment expliquer le fait que, pour justifier leur dogme « anti-autoritaire », les soi-disant anarchistes n’ont d’autre recours que l’invocation sans cesse répétée de quelques passages du Manifeste communiste ou la citation d’extraits de lettres privées, ainsi que, naturellement, le rappel des manœuvres douteuses et diplomatiques de Marx et d’Engels pour faire exclure Bakounine et ses fidèles de l’Internationale ? Alors qu’il est facile de composer une anthologie d’écrits jacobins et blanquistes-babouvistes à partir de l’œuvre de Bakounine, pareille gageure se révèle impossible en tant que démonstration du « communisme d’État » prétendument prôné par Marx.

La carrière de Marx s’inscrit d’un bout à l’autre dans un processus de militantisme contre l’autorité. L’État et l’Église de Prusse furent le premier obstacle que le « docteur en philosophie » eut à affronter, pour pouvoir exercer la profession d’enseignant universitaire : ce fut le premier échec et aussi la première impulsion au combat contre l’autorité politique. Désormais, la vie de Marx se confond avec un combat politique mené dans tous les lieux d’exil comme dans le pays natal où il put retourner en 1848, non comme citoyen allemand mais comme apatride. A l’exception de l’Angleterre, lieu de liberté relative, les pays où Marx a séjourné ont mis la police à ses trousses. Jouissant du droit de libre expression en Grande-Bretagne, il ne s’est pas abstenu de pratiquer un journalisme « anti-autoritaire » et de chercher des contacts dans le milieu du chartisme alors sans grandes perspectives politiques. A Cologne, à Paris, à Bruxelles et à Londres, il a milité selon ses convictions socio-politiques, non en aventurier fomentant des conspirations de nul effet contre l’ordre établi, mais à visage découvert, là où les libertés bourgeoises étaient assurées, et dans la clandestinité quand la bourgeoisie devait encore lutter contre les vestiges de l’absolutisme féodal. Bref, son combat était toujours dirigé contre les régimes réactionnaires, donc autoritaires.

Un ensemble de principes ne mérite de s’appeler « théorie » que s’il développe des thèses empiriquement vérifiables et détermine les normes de réalisation rationnellement concevables. La théorie marxienne de l’anarchisme réunit ces deux caractéristiques ; elle analyse les phénomènes socio-historiques dans leur déroulement fixé par des témoignages vérifiés et vérifiables d’une part, et formule des pronostics relativement crédibles en fonction de comportements humains, de tendances transformatrices de la réalité sociale, d’autre part. Analytique et normative, cette théorie ne peut égaler l’exactitude des sciences dites naturelles, même si l’épistémologie moderne remet en question les présupposés déterministes des sciences dites exactes, assurant en quelque sorte le triomphe posthume de ce principe du « hasard », clef de l’atomisme épicurien (qui fut le sujet de thèse de l’étudiant Marx, candidat au doctorat en philosophie). Par opposition à la plupart des penseurs se réclamant de l’anarchisme ou d’un individualisme nihiliste (Max Stirner!), mais peu soucieux des moyens pratiques susceptibles de conduire à des formes de communauté libérées des institutions de classe favorisant l’exploitation et la domination de l’homme par l’homme, Marx a cherché à connaître les modes de transformation révolutionnaire des sociétés dans le passé, afin de déduire de ces expériences historiques des enseignements généraux. Lorsqu’il prétendait avoir assigné à ses recherches l’objectif ambitieux de « révéler la loi économique du mouvement de la société moderne », il avait déjà derrière lui près de trois décennies d’études dans plusieurs domaines du savoir. Ce n’est donc pas en spécialiste de l’économie politique qu’il se posait pour prétendre rivaliser avec Adam Smith ou David Ricardo et leurs épigones. L’originalité de sa méthode devait s’exercer dans l’observation des rapports humains qui sous-tendent les phénomènes dits économiques, tant dans leur expression théorique que dans leur manifestation pratique. Séparer le critique de l’économie politique et le théoricien de la politique révolutionnaire, c’est se fermer à la compréhension du sens profond de son œuvre, mais c’est aussi méconnaître l’influence forcément négative des circonstances « bourgeoises », plus exactement : de la « misère bourgeoise » qui a marqué toute sa carrière de paria intellectuel.

Nous disposons de nombreux indices qui permettent d’affirmer que le Livre de l’Etat prévu dans le plan de l’« Economie » défini par Marx dans l’Avant-propos de la Critique de l’économie politique (1859) devait exposer une Théorie de l’Anarchisme. Lorsque, pour commémorer le centenaire de la mort de Marx, un chroniqueur regrette que l’économiste l’ait emporté sur le théoricien du politique, il semble se fonder sur ce plan qu’il n’a pas été donné à Marx de mettre à exécution. Or, l’auteur de la Critique prétend disposer des « matériaux » destinés aux cinq « rubriques » ou « Livres » ; il parle même de « monographies » susceptibles de se changer, les circonstances aidant, en écrits élaborés conformément au schéma des deux triades où l’on devine facilement le rapport à la méthode dialectique d’un Hegel préalablement « redressé » [10]. Le halo de légende qui entoure l’œuvre de Marx a fini par atteindre un degré de mystification jamais atteint jusqu’ici, et l’on est bien obligé d’admettre que « libertaires » et « anti-autoritaires » y ont contribué pour une part non négligeable, se faisant ainsi les complices, souvent involontaires, des idéologues libéraux et démocrates enrôlés au service des intérêts du capitalisme vrai contre le faux socialisme peint sous les couleurs du démon totalitaire.

A la vérité, c’est « le politique » qui traverse de bout en bout l’ensemble de l’œuvre de Marx, demeurée fragmentaire pour des raisons évidentes. Pour ce qui est de la « monographie » mentionnée parmi les matériaux partiellement rédigés comme texte provisoire du « Livre », elle pourrait être reconstituée à partir des éléments épars et fort nombreux, présents dans presque tous les écrits, publiés et inédits, désormais accessibles, grâce aux éditions et rééditions dont Engels fut l’initiateur. Elles s’échelonnent, après sa disparition, sur plus de huit décennies, au bout desquelles la question posée par Kautsky à Marx en avril 1881 semble enfin recevoir une réponse définitive grâce à l’entreprise éditoriale la plus récente, la Marx-Engels-Gesamtausgabe [12].

On sait donc maintenant que Marx n’a jamais cessé de travailler pour la « rubrique » intitulée « l’Etat ». C’est même par une critique de la morale politique de Hegel qu’il a commencé sa carrière d’homme de science « engagé », tout comme il l’a terminée par un travail sur les perspectives révolutionnaires dans la Russie tsariste. On sait surtout que le premier plan du Livre de l’Etat date de 1845, alors qu’il venait d’écrire la première ébauche d’une critique de l’économie politique. Traiter d’un sujet tel que « Marx théoricien de l’anarchisme » sans soumettre ce plan au jugement des lecteurs et plus particulièrement de ceux parmi eux qui ne se lassent pas de s’acharner contre le « communiste d’Etat », c’est se priver d’un argument capital. Voici donc les onze thèmes inscrits par Marx dans un carnet utilisé pendant les années 1844-1847, leur date précise n’étant pas établie :

I. L’histoire de la genèse de l’Etat moderne ou la Révolution française.
L’outrecuidance du politique (des politischen Wesens) : confusion avec l’Etat antique. Rapport des révolutionnaires à la société bourgeoise. Dédoublement de tous les éléments en bourgeois et citoyens (bürgerliche und Staatswesen).

II. La proclamation des droits de l’homme et la constitution de l’État. La liberté individuelle et la puissance publique. Liberté, égalité et unité. La souveraineté populaire.

III. L’État et la société civile.

IV. L’Etat représentatif et la Charte.
L’État représentatif constitutionnel, ou l’État représentatif démocratique.

V. La séparation des pouvoirs. Pouvoir législatif et pouvoir exécutif.

VI. Le pouvoir législatif et les corps législatifs. Clubs politiques.

VII. Le pouvoir exécutif. Centralisation et hiérarchie. Centralisation et civilisation politique. Système fédéral et industrialisme. L’administration publique et l’administration communale.

VIII. Le pouvoir judiciaire et le droit.

IX. La nationalité et le peuple.

X. Les partis politiques.

XI. Le droit de suffrage, la lutte pour l’abolition (Aufhebung) de l’État et de la société bourgeoise [13].

Marx s’est engagé en février 1845 à céder à un éditeur allemand l’exclusivité d’un ouvrage en deux volumes ayant pour titre « Critique de la politique et de l’économie politique » (voir plus haut). On peut donc s’autoriser à affirmer que le schéma ci-dessus devait servir à l’auteur de cadre de référence pour ses études à entreprendre. Plusieurs des thèmes énumérés avaient déjà été abordés dans les écrits rédigés par Marx avant l’année 1845, d’autres feront l’objet de ses travaux tout au long de son activité d’historien, de chroniqueur politique et de polémiste. « Le politique » sera au cœur de ses affrontements avec les anarchistes affiliés à l’Internationale ouvrière.

A la liste des textes déjà mentionnés, il convient d’ajouter un écrit polémique d’une concision et d’une ironie telles qu’il mériterait d’être cité en entier en tant que document conclusif de la théorie politique qui se dégage de l’ensemble de l’œuvre de Marx et en justifie l’intention stratégique subordonnée à la cause de l’anarchie. Par le subterfuge d’un pastiche, Marx prête la parole à un défenseur de l’« indifférentisme politique », si bien que les propos cités, avant même d’être commentés, révèlent l’inanité du raisonnement soi-disant anarchiste. Il suffit de modifier le caractère ironique du discours fictif, pour parvenir à reconstituer la conception positive du prétendu « communiste d’Etat » :

« La classe ouvrière doit se constituer en parti politique, elle doit entreprendre des actions politiques, au risque de heurter les « principes éternels » selon lesquels le combat contre l’État signifie la reconnaissance de l’État. Ils doivent organiser des grèves, lutter pour des salaires plus élevés ou empêcher leur réduction, au risque de reconnaître le système du salariat et de renier les principes éternels de la libération de la classe ouvrière.

Les ouvriers doivent s’unir dans leur combat politique contre l’État bourgeois, pour obtenir des concessions, au risque de heurter les principes éternels en acceptant des compromis. Il n’y a pas lieu de condamner les mouvements pacifiques des ouvriers anglais et américains, pas plus que les luttes pour obtenir une limite légale de la journée de travail, donc de conclure des compromis avec des entrepreneurs qui ne pourront exploiter les ouvriers que dix ou douze heures, au lieu de quatorze ou seize. Ils doivent s’efforcer d’obtenir l’interdiction légale du travail en usine des filles de moins de dix ans, même si, par ce moyen, l’exploitation des garçons au-dessous de dix ans n’est pas supprimée — donc, nouveau compromis heurtant la pureté des principes éternels !

Les ouvriers doivent exiger que l’État — comme c’est le cas dans la République américaine — soit obligé d’accorder aux enfants des ouvriers la gratuité de l’école élémentaire, même si l’enseignement primaire n’est pas encore l’instruction universelle. Le budget de l’État étant établi aux dépens de la classe ouvrière, il est normal que les ouvriers et les ouvrières apprennent à lire, à écrire et à calculer grâce à l’enseignement de maîtres rémunérés par l’État, dans des écoles publiques, — car mieux vaut renier les principes éternels qu’être illettré et abruti par un travail quotidien de seize heures.

Aux yeux des « anti-autoritaires », les travailleurs commettent l’horrible crime de violation des principes si, pour satisfaire leurs mesquins et profanes besoins quotidiens et pour briser la résistance de la bourgeoisie, ils mènent le combat politique sans reculer devant des moyens violents, en mettant à la place de la dictature de la bourgeoisie leur propre dictature révolutionnaire. » [14]

Marx ne s’avise nullement de désigner cette dictature ouvrière de « communisme d’État », bien qu’il emploie une formule non dépourvue d’ambiguïté, en déclarant que le nouveau pouvoir, « au lieu de déposer les armes et d’abolir l’État », conserve en quelque sorte l’appareil de coercition existant en « donnant à l’État une forme révolutionnaire et transitoire ». Ces lignes, écrites dix-huit mois après l’écrasement de la Commune de Paris, nous prouvent à l’évidence que, dans la théorie politique de Marx, les événements de 1871 en France n’avaient rien d’une expérience susceptible d’être évoquée pour illustrer le concept de « dictature du prolétariat ». Nous avons signalé ailleurs l’erreur commise par Engels à cet égard et nous jugeons utile de la rappeler dans ce post-scriptum — qui est loin d’épuiser le débat sur le thème examiné -par quelques passages d’un texte publié en 1971 :

« Engels ne pouvait ignorer que, pour Marx, la dictature du prolétariat était une phase de transition « nécessaire » — au sens historique et éthique — entre le système capitaliste et le mode de production socialiste, « négation » du précédent. La théorie politique de Marx — qu’il aurait sans doute développée dans le Livre sur l’État prévu dans le plan de l’ « Economie » –— repose sur le principe de l’évolution progressive des « modes de production » dont chacun crée, en se développant, les conditions matérielles et morales de son dépassement par le suivant. En vertu de ses propres antagonismes sociaux, le capitalisme prépare le terrain économique et social de sa mutation révolutionnaire qui n’a rien d’un phénomène accidentel : afin que puisse se réaliser la dictature du prolétariat, les conditions matérielles et intellectuelles doivent avoir atteint un niveau de développement qui rende tout retour en arrière impossible. En d’autres termes, le postulat de la dictature prolétarienne exclut l’éventualité d’un échec. Une dictature, pour mériter le nom de prolétarienne, doit aboutir au type de société qu’elle a aidé à naître. Son existence ne peut être démontrée qu’a posteriori. Par conséquent, l’échec de la Commune prouve qu’il n’y eut pas de dictature du prolétariat et qu’il ne pouvait pas y en avoir. » [15]

En accordant à l’œuvre de Marx une place éminente parmi les contributions à une théorie de l’anarchisme, nous nous efforçons de préserver l’héritage intellectuel des penseurs révolutionnaires du XIXe siècle. La nouvelle théorie naîtra d’un mouvement révolutionnaire à l’échelle mondiale, sans quoi la « loi économique du mouvement de la société moderne » — que Marx prétendait avoir révélée — l’emportera sur l’instinct de survie et de conservation de notre espèce. Alors que cette « loi » relève de l’analyse scientifique du mode de production capitaliste — qui semble loin d’être parvenu au terme de son évolution — l’impératif catégorique de la révolution prolétarienne s’inscrit dans cette éthique de l’anarchie dont Kropotkine nous a légué les prolégomènes [16].

M.R. octobre 1983

Notes:

[1] Voir L. Janover et M. Rubel, « Matériaux pour un Lexique de Marx. — Etat. Anarchisme ». Etudes de marxologie (Cahiers de l’I.S.M.EA), nº 19-20, janvier-février 1978, p. 11-161.

[2] M. Rubel, « La charte dé la Première Internationale. Essai sur le « marxisme » dans l’Association internationale des travailleurs. » Dans : Marx critique du marxisme, Paris, 1974, p. 25-41. Le Rapport du Conseil central de l’A.I.T., rédigé par Marx pour le Congrès de Genève (1866), contient sous la question 4 (« Travail des jeunes personnes et des enfants des deux sexes ») un paragraphe où il est dit entre autres : « La partie la plus éclairée des classes ouvrières comprend pleinement que l’avenir de leur classe, et par conséquent de l’espèce humaine, dépend de la formation de la génération ouvrière qui grandit. Ils comprennent que surtout les enfants et les jeunes personnes doivent être préservés des effets destructeurs du système présent. Cela peut seulement être accompli par la transformation de la raison sociale en force sociale et dans les circonstances présentes nous ne pouvons faire ceci que par des lois générales mises en vigueur par le pouvoir de l’Etat. En créant de telles lois, les classes ouvrières ne fortifieront pas le pouvoir gouvernemental. De même qu’il y a des lois pour défendre les privilèges de la propriété, pourquoi n’en existerait-il pas pour en empêcher les abus ? Au contraire, ces lois transformeraient le pouvoir dirigé contre elles en leur propre agent. Le prolétariat fera alors par une mesure genérale ce qu’il essaierait en vain d’accomplir par une multitude d’efforts individuels. » A.I.T., Compte rendu du Congrès de Genève publié dans le Courrier international. Londres, 1867; cf. La Première Internationale, sous la direction de J. Freymond, t. I, Genève, 1962, p. 32. En votant « à une grande majorité » ce rapport, les délégués ne se sont sans doute pas aperçus qu’ils adhéraient à la théorie du « communisme d’Etat » fabriqué plus tard par la propagande obstinée de Bakounine et ses amis.

[3] Marx, The Civil War in France, 3e éd.,Londres, 1871. MEGA, 1/22,1978, p. 142.

[4] Nous nous abstenons de produire ici un florilège des propos racistes et germanophobes que la figure de Marx a inspirés à Bakounine. On les trouvera, fidèlement rapportés mais peu commentés, dans les Archives Bakounine, I, Michel Bakounine et l’Italie 1871-1872, 2e partie : La première Internationale en Italie et le conflit avec Marx. Leiden, 1963. Le parti pris « anti-autoritaire » de l’éditeur, A. Lehning, ne favorise pas un jugement équilibré et éclairant sur le fond théorique d’un conflit dont l’étude serait à reprendre à zéro, vu le désarroi des porte-parole dans les camps des « marxistes » et des « antimarxistes ».

[5] Bakounine, Rapports personnels avec Marx. Pièces justificatives nº 2. op. cit., p. 124 sq. « Cela peut paraître étrange. (…) Ah ! c’est que le communisme de Marx veut la puissante centralisation de l’Etat, et là où il y a centralisation de l’Etat, il doit y avoir nécessairement une Banque centrale de l’Etat, et là où une pareille Banque existe, la nature parasite des Juifs, spéculant sur le travail du peuple, trouvera toujours moyen d’exister… » (ibid., p. 125).

[6] Voir la « Lettre aux internationaux de la Romagne », datée du 23 janvier 1872, Archives Bakounine, I, 1963, op. cit., p. 207-228. Bakounine y fait son mea culpa pour avoir contribué à l’élargissement des pouvoirs du Conseil général de l’A.I.T. lors du Congrès de Bâle (1869) et renforcé de la sorte l’autorité de la « secte marxienne ».

[7] Bakounine à Albert Richard, 1er avril 1870. Archives…. op. cit.. p. XXXVI sq. A. Lehning résume dans son Introduction les activités de Bakounine tendant à « donner aux masses une direction vraiment révolutionnaire » en multipliant les organisations secrètes.

[8] Lettre à Celso Ceretti, 13-27 mars 1872. Archives…. op. cit.. p. 251 sq.

[9] Lettre aux internationaux de la Romagne…. op. cit., p. 220. Avant de forger l’expression « marxistes » pour désigner les amis de Marx. Bakounine parlait de « marxiens » et du « nucleo marxien ».

[10] Cf. Jacques Julliard, « Marx mort et vif », le Nouvel Observateur, 25-31 mars 1983, p. 60 : Marx aurait « négligé la théorie politique » au profit d’une « théorie de l’exploitation économiques »… « pour notre malheur ».

[11] Marx, Œuvres, Pléiade, t.1.

[12] Cette édition est due à l’initiative conjuguée des Instituts du marxisme-léninisme de Moscou et de Berlin (RDA). Une quinzaine de volumes — sur un total calculé à plus de cent — sont parus depuis 1975.

[13] Cf. Marx-Engels-Werke, Berlin (RDA), vol. III, p. 537. Les points VIII à XI (8 à 11 ) sont indiqués par 8′, 8″, 9′ et 9″.

[14] Marx, « L’indifférentisme en matière politique » (en italien) dans Allmanacco repubblicano, 1873, p. 141-148.

[15] Introduction à Jules Andrieu, Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris en 1871, Paris, Payot, 1971. Édition établie par M. Rubel et L. Janover. Le volume sera repris par l’éditeur de Spartacus, René Lefeuvre.

[16] Pierre Kropotkine, l’Ethique. Trad. du russe avec une introduction par Marie Goldsmith. Stock + Plus, Paris 1979. Un deuxième volume livrera le texte inédit d’une ébauche dont la traductrice résume la pensée directrice, p. 8 sq. Il convient de signaler une étude italienne récemment parue où les thèses présentées ci-dessus reçoivent des éclaircissements complémentaires : Bruno Bongiovanni, L’Universale pregiudizio Le interpretazioni della critica marxiana della politica, Milan, La Salamandra, 1981.

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Entretien avec Maximilien Rubel (1995)

26 juin 2011

« Un penseur du XXe siècle et non du XIXe »

Un entretien avec Maximilien Rubel, qui dirige l‘édition, dans « La Pléiade », des œuvres de Marx. Propos recueillis par Nicolas Weill.

Le Monde des Livres, 29 septembre 1995

Dans votre introduction au premier tome des Écrits politiques de Marx (quatrième volume en « Pléiade »), paru il y a quelques mois (1), comme dans vos livres, dans Marx critique du marxisme par exemple (2), vous dénoncez la transformation d’une pensée vi­vante, prophétique même, en credo laïc d’un régime totalitaire. Quelle est, selon vous, l’actualité de Marx, alors que les régimes qui disaient s’inspirer de sa pensée se sont ef­fondrés ou traversent une crise profonde ?

L’œuvre de Marx n’est liée ni à un esprit ni à un individu, mais au sort d’une classe sociale que Marx appe­lait le prolétariat. Marx croyait en effet, au-delà même des limites de la classe, déchiffrer le destin de l’humanité tout entière. La théorie qu’il a scientifiquement développée dans Le Capital – la prolétarisation et la paupérisation – s’applique bien au plus grand nombre, à l’« immense majorité ». Ce qui est en jeu, chez lui, c’est la survie de l’espèce, livrée à l’économie capita­liste et au mode étatique du gou­vernement – au capital et à l’État. Quant au marxisme, il commence à proprement parler avec Engels. C’est Engels qui, ne l’oublions pas, a tiré Marx de l’oubli, par le soutien financier et intellectuel qu’à lui a apporté. C’est aussi lui qui, en tant qu’héritier littéraire, a publié une partie importante de ses écrits posthumes, les livres II et III du Capi­tal. Marx n’en redoutait pas moins pour l’avenir de son œuvre la dou­teuse destinée qui serait la sienne au XXe siècle. On connaît le mot qu’il aimait à répéter ; « Ce qu’il y a de certain c’est que moi je ne suis pas marxiste. »

Marx était obsédé par la possibi­lité d’un échec. Un échec qui ne se­rait pas celui de sa propre théorie, mais celui d’une humanité qui rate­rait son émancipation à travers celle du prolétariat. Durant les cinq décennies au cours desquelles j’ai étudié cette œuvre, l’école marxiste dominait la scène. A coup sûr, la ré­volution de 1917 marque une rupture entre deux formes de récep­tion de Marx. En forçant quelque peu, on peut dire qu’elle a inauguré l’ère de la mystification marxiste.

Comment avez-vous été amené à l’œuvre de Marx ?

Par les misères du siècle, que j’ai presque toutes vécues. Je suis né en 1905. Ma ville natale, Czemowitz, faisait alors partie de l’empire aus­tro-hongrois. Les aléas de la première guerre mondiale ont fait de moi un Roumain. Je vis à Paris de­puis 1931… Croyez-moi, le Marx dont je parle n’est pas seulement celui que mes collègues ont décou­vert dans les livres, et qu’ils cherchent aujourd’hui à « dépas­ser »… Je suis venu à Marx par l’occupation allemande, à une époque où un juif d’origine pouvait faire dans sa chair l’expérience du totali­tarisme. J’ai été approché par un groupe de jeunes marxistes et anarchistes qui cherchaient à diffuser des tracts de propagande révolu­tionnaire en allemand auprès des troupes d’occupation. J’ai proposé à ces militants de rédiger un texte où l’on ne mentionnerait ni Marx ni le socialisme, mais qui ferait tout simplement appel à l’instinct d’in­soumission des soldats allemands. C’est cependant à la suite de cet épisode que j’ai commencé à m’in­téresser à Marx de façon systématique. J’allais lire, à la Bibliothèque nationale, la MEGA (Marx-Engels-Gesamtausgabe, édition complète des œuvres de Marx et d’Engels)

Comment l’érudit que vous êtes de­venu, le « marxologue », explique-t-il qu’à la différence de Hegel ou de Nietzsche, dont les œuvres furent publiées très vite dans leur intégralité, il n’existe pas encore à ce jour d’édition complète et de ré­férence de Marx ?

La première édition, réalisée conjointement à Moscou et à Ber­lin, et qu’on nomme la première MEGA, avait eu pour maître d’œuvre Riazanov (David Borissovitch Goldendach). Celui-ci fut le premier « marxologue » à part en­tière. Il adhéra en 1917 au parti sans renoncer pour autant à ses principes de « loup syndicaliste ». Il n’était nullement un bolchevik, même s’il avait dû s’inscrire au parti et, à la demande de Lénine – qui se considérait comme un ingénieur de la pensée de Marx –, avait fondé à Moscou l’Institut Marx-Engels en 1922. En janvier 1931, Riazanov est convoqué par Staline, qui le somme de lui livrer les archives du parti menchevik composé de « marxistes de type classique ». Riazanov re­fuse. Il fut alors destitué de ses fonctions et banni à Saratov. On connaît son destin depuis l’ouver­ture des archives soviétiques : il fut fusillé après une parodie de procès au moment de la grande terreur stalinienne.

Riazanov – remplacé par V. Adoratski – avait laissé douze volumes sur les quarante qu’il projetait de sortir. Mais la deuxième MEGA, qui fut initiée, au milieu des années 60, par les deux instituts du marxisme-léninisme de Moscou et de RDA, constitue un nouveau projet. Sur les cent quarante volumes prévus, quarante cinq parurent à partir des années 70, sous les auspices de Moscou. Après l’effondrement de l’empire dit « soviétique » et la dis­parition du parti communiste est-allemand (SED), la tâche éditoriale est assumée par la Fondation internationale Marx-Engels (IMES) d’Amsterdam, ville où furent trans­férés, après la prise du pouvoir par Hitler et grâce à un sauvetage quasi-miraculeux, les deux tiers des manuscrits et des papiers de Marx, légués par Engels au Parti social-démocrate allemand. J’ai, pour ma part, fait partie du conseil scienti­fique de l’IMES avant de le quitter en désaccord sur certains principes d’édition notamment l’absence d’un projet de réédition des vo­lumes publiés pendant la période marxiste-léniniste.

Cela signifie-t-il que le corpus de Marx, une fois qu’il sera complet, pourrait nous réserver des sur­prises ?

Franchement, je ne le crois pas. Riazanov ne voulait publier que quarante volumes tout simplement parce qu’il jugeait inutile d’éditer l’intégralité des cahiers d’extraits de Marx (plus de deux cents !). Cahiers qui ne sont que de simple copies, souvent sans notes personnelles, des textes qu’il lisait. Car Marx était un lecteur obsessionnel. Une phrase nous donne la clef de cette passion. Après la publication du livre I du Capital en 1867, Marx écrit, en anglais, à sa fille Laura Lafargue, pour lui demander de lui procurer certains ouvrages : « Ne pense pas que je sois fou de livres. Je suis une machine condamné à dévorer des livres et à les rejeter sous une forme changée sur le fumier de l’histoire. » Grande passion et surtout grande modestie: ne dirait-on pas que Marx est en train de soutenir ici qu’il n’est rien d’autre qu’un lecteur, qu’il ne prétend pas au titre de « fondateur » ?

Il faut donc pas s’attendre à des découvertes sensationnelles. Je le crois d’autant moins que la pensée de Marx est inachevée par es­sence, et non parce qu’on n’aurait pas encore intégralement publié son œuvre. Mais, assurément, la connaissance de ses sources aide à retrouver l’orientation globale de son enseignement.

Pensez-vous que les idées de Marx puissent fonctionner aujourd’hui sur un autre mode que celui d’un évangile politique pour régime to­talitaire ? Faut-il en faire, comme vous le pensez, une éthique ?

Avant 1917, outre l’école marxiste des Kautsky, Rosa Luxemburg, Otto Bauer, etc, il y a eu une réception non marxiste selon laquelle Marx était une espèce de prophète, et son œuvre une eschatologie pro­fane annonçant le salut de l’huma­nité non par l’arrivée d’un sauveur, d’un messie, mais par le prolétariat, « l’immense majorité », consciente de révolution cataclysmique du système économique fondée sur le capital et sur l’État. La Question juive peut être ainsi lue – au rebours de l’interprétation traditionnelle qui en fait un écrit judéophobe – comme l’admonestation d’un prophète aussi dur pour le peuple d’Israël que pouvait l’être un Jérémie par exemple, mais qui demeure un prophète parmi les siens… Faisant le bilan de son rapport à Hegel dans ses textes de jeunesse, Marx utilise sans hésitation l’expression d’« impératif catégorique », par la­quelle Kant désignait la source de l’action morale. Chez Mars il s’agit de l’impératif de « supprimer toutes les conditions dans lesquelles l’homme est un être humilié, asservi, abandonné et méprisable. » Cette préoccupation éthique traverse toute l’œuvre, jusqu’au Capital.

Cet «aggiornamento » de l’œuvre de Marx doit-il alter jusqu’à considérer celui-ci comme le premier pourfendeur et théoricien du totalitarisme ?

Marx, condamnait trois formes de « despotisme » (le terme de totalitarisme lui était inconnu): en France, le bonapartisme, ce que j’ai développé dans mon Marx devant le bonapartisme (3) ; en Allemagne, le prussianisme ; et surtout en Russie, le tsarisme. Mais l’archétype, c’est bien le premier Napoléon, dont le neveu, Napoléon III, n’est qu’une image affaiblie. Dans la critique de ces trois genres d’absolutisme d’État nous avons déjà celle du to­talitarisme moderne ! La Russie étant la cible préférée. N’a-t-on pas parlé de la « russophobie » de Marx ?

Certains attribuent à son œuvre une valeur exclusivement descriptive du capitalisme au siècle der­nier. La validité de sa pensée n’ex­céderait pas les bornes de son époque. Qu’en pensez-vous ?

Permettez-moi de répondre par un paradoxe. J’estime pour ma part, au contraire, que Marx est un penseur du XXe siècle et non du XIXe. Marx est même le seul pen­seur du XXe siècle dans la mesure où aucun de ses contemporains n’a laissé d’œuvre utilisable, fût-ce au prix d’une distorsion. Ainsi n’y a-t-il pas eu d’empire hégélien, alors qu’il existe encore un empire marxiste – la Chine, par exemple. Ce qui s’est produit et s’est achevé avec l’URSS nous permet de prendre conscience plus encore des deux menaces qui, selon Marx, pèsent toujours sur le destin de l’humanité, par l’intermé­diaire des armes de destruction massive : l’Etat et le système capita­liste en cours de mondialisation. »

Notes:

(1) Ce tome IV couvre la période 1848-1854; et forme la première partie des écrits politiques (1968 p., 540 F, avec un index des noms et des matières). L’édition complète des œuvres de Marx dans La Pléiade-Gallimard de­vrait comprendre six volumes. Signa­lons également le numéro 30-31 (juin-juillet 1994) des Cahiers de l’Isméa, série « Études de marxologie » consacré à Marx et la fin de la préhistoire (Presses universitaires de Grenoble).
(2) Payot, 1974
(3) Ed. Mouton, 1960.

L’agonie posthume de Karl Marx (Rubel, 1983)

2 juin 2011

Maximilien Rubel, interviewé par Olivier Corpet et Thierry Paquot, Le Monde dimanche, 10 avril 1983 [+ pdf].

En cette année du centenaire de la mort de Marx, les commémorations, colloques, publications, fleurissent, tant à Paris que sur la place Rouge. Mais que va-t-on célébrer exactement : l’œuvre de Marx ou ce qu’en ont fait des différents marxismes ? Quelle est, face à ce nouvel enterrement, la réaction d’un marxologue, familier de l’œuvre en question, mais qui se reconnaît également dans le projet éthique et révolutionnaire de Marx d’une auto­émancipation des classes opprimées ?

– Quand on fera le bilan des manifestations et des mascarades de toutes sortes auxquelles cette célébration aura donné lieu, en cette année mémorable, on pourra constater que le message révolutionnaire de l’auteur du Capital aura été étouffé de trois manières différentes : Primo, par la glorification outrancière du prétendu fondateur du marxisme, fondation à laquelle les fidèles du culte marxiste associent, en règle générale, l’alter ego de Marx : Friedrich Engels. Secundo, par la mise à mort posthume du penseur dont les doctrines, loin d’être scientifiques, auraient été controuvées ou démenties par l’histoire économique, politique et sociale des dernières cent années et seraient donc erronées d’un bout à l’autre. Tertio, par l’appréciation dite objective qui sait séparer l’ivraie du bon grain digne d’être engrangé pour l’enrichissement des sciences humaines.

» De ces trois manières d’évacuer la substance émancipatrice de l’œuvre marxienne, la troisième me paraît la moins blâmable. Elle peut rendre justice à l’esprit scientifique qui imprègne la théorie sociale de Marx, sans déformer systématiquement son œuvre. Le marxologue que je m’efforce d’être assume une tâche difficile : faire respecter l’ultime vœu de Marx protestant contre l’usurpation de son nom à des fins idéologiques et politiques, mais s’élevant aussi contre l’identification quasi religieuse de la conscience supposée des esclaves modernes avec une théorie abusivement baptisée « marxisme ».

Un défenseur « bourgeois » des droits de l’homme

» Cette double usurpation a fini par prendre la forme d’un véritable culte onomastique. C’est la raison de l’insistance que je mets à rappeler l’ultime avertissement de Marx : « Ce qu’il y a de certain, c’est que moi je ne suis pas marxiste. » II ne s’agit pas d’une boutade, mais d’une interdiction absolue, conforme à un enseignement scientifique et à une conviction éthique ayant leur source dans le mouvement émancipateur autonome du prolétariat moderne, et non dans l’œuvre de cet individu cosmo-historique que les admirateurs de Hegel, cet anti-Marx, appelaient de leurs vœux du vivant de Marx.

– Depuis quelques années, on voit de nombreux intellectuels se livrer à une critique sévère de Marx et du marxisme. Certains ont cru voir dans Marx un « bourgeois allemand », prisonnier de l’« esprit » de son temps ; pour d’autres, Marx n’aurait pas pensé le politique. D’où le goulag. L’œuvre de Marx vous semble-t-elle totalement in­nocente de toutes ces dérives, détournements, pire, de ces crimes dont on la rend responsable ?

– Votre question concerne surtout les deux dernières manières d’étouffer l’appel révolutionnaire et émancipateur de Marx. L’une consiste à opposer à sa théorie le démenti de l’expérience historique. De ce point de vue, ces cent années auraient été marquées par un pro­grès immense, inimaginable pour les plus grands penseurs du dix-neuvième siècle, Marx y compris. Malgré de terribles catastrophes et régressions de tous ordres, le bilan en serait « globale­ment positif ». L’histoire du vingtième siècle aurait donc déjoué toutes les spéculations de Marx sur la disparition du capitalisme et son remplacement par le socialisme dans les pays industriellement développés ; en revanche, des pays in­dustriellement et politiquement arriérés auraient réussi à s’engager sur la voie du communisme. Bref : naufrage de la théorie de l’homme de science, inefficacité totale de la politique de l’homme de parti !

» Quant aux fossoyeurs académiques, une distinction nette est à faire. Il n’est pas question, en effet, de refuser d’en­tendre ceux dont la critique utile, nécessaire, prend en compte l’état d’inachèvement de l’œuvre scientifique de Marx pour séparer les éléments théoriques, dont la validité permanente doit être re­connue, des erreurs historiquement et psychologiquement explicables. Bien au contraire ! Mais que dire quand ceux qui, hier, ne juraient que sur le père fondateur le rendent aujourd’hui responsable des égarements d’une postérité intellectuelle et politique dont la perversité relève de la pathologie la plus élémentaire ?

» Ces apostats du marxisme suspectent le père répudié d’avoir à dessein omis ou sous-estimé le « politique » et de ne pas avoir répondu à la question essentielle du pourquoi de la mise en tutelle de la société civile par le pouvoir d’État. D’autres l’accusent d’ « aveuglement devant les droits de l’homme ». Or, les faits parlent d’eux-mêmes : Marx a passé les quatre décennies de sa carrière de communiste militant à vitupérer, en défenseur « bourgeois » des droits de l’homme, les trois formes majeures du « totalitarisme » de son temps : le bonapartisme, le tsarisme et l’absolutisme prussien.

» C’est cet ennemi acharné du Léviathan moderne que toute cette littérature académique antimarxiste va jusqu’à associer au « goulag » ! Ajoutons que c’est par choix qu’il s’est rangé dans le camp de la démocratie « bourgeoise » : victime dès ses débuts littéraires de la violation des droits de l’homme en Allemagne, en France et en Belgique, il s’est réfugié en Angleterre, cette métropole du capital lui ayant offert un asile sûr où il pouvait non seulement continuer à écrire libre­ment, mais aussi mener campagne pour le droit d’association et le suffrage universel.

» Sur ce Marx démocrate et libéral, mais aussi démocrate révolutionnaire, il m’a été donné de dire l’essentiel dans mes travaux comme dans mes commentaires des écrits de Marx publiés dans la Pléiade : je m’applique à y démolir la légende de Marx construite autant par des adeptes zélés que par des adversaires obtus. En ce moment même, je préfère me tenir loin de la mêlée et du tapage provoqués par les célébrations officielles et officieuses. J’ai en chantier un opuscule consacré à cette légende, dont les méfaits idéologiques, aussi intolérables qu’ils puissent être, sont peu de chose en comparaison de la misère réelle du monde, qu’aucune théorie, fût-elle marxienne ou marxiste, ne saurait faire dis­paraître. Ce sera ma contribution à un hommage dont le défunt célébré et maudit peut certes se passer, mais qui se situera hors de la triple entreprise d’enterrement évoquée.

Mais en réaffirmant qu’il faut considérer Marx comme le premier – et le plus efficace – critique du marxisme, on peut se demander si, à votre tour, vous ne contribuez pas aussi à une certaine mystification de Marx, par exempte en le déchargeant totale­ment du poids de ses « disciples », tout en accablant Engels de tous les maux et en particulier celui d’avoir inauguré le culte de son ami, le jour même de son enterrement ?

– Je me suis contenté de montrer qu’une intelligentsia en mal d’idéologie consolatrice s’évertue à réduire, souvent par pure gloriole, en quelque sorte comme l’investissement le plus rentable de son capital intellectuel, la puissance démystificatrice de l’œuvre de Marx. Seule sa carrière d’auteur marginal et impécunieux a empêché Marx d’élabo­rer systématiquement le projet d’une tri­ple critique scientifique des institutions bourgeoises.

» Mais il suffit de lire son œuvre pour comprendre que, loin de refuser de « penser le politique », il a mis le « politique » au centre de ses préoccupations. Si bien que son Économie est restée inachevée, qu’il n’a pu que péniblement mettre la dernière main à l’unique livre du Capital, alors que l’ensemble de ses écrits historico-politiques, en fait, sa critique du politique, apparaît comme un ensemble relativement achevé. Elle s’impose aujourd’hui à notre réflexion avec plus de pertinence convaincante que la Critique de la philosophie et la Critique de l’économie politique, comme l’œuvre du premier théoricien de l’anarchisme, donc du critique et dénonciateur sans concession tant du vrai capitalisme que du faux socialisme.

» C’est sur ce point essentiel que devrait s’engager le débat concernant le rôle d’Engels. Contrairement à ce que l’on prétend parfois, je ne le tiens nullement pour responsable de tous les avatars et distorsions subis par la pensée marxienne – surtout depuis l’institution du marxisme-léninisme comme religion d’État – dans la fondation de ce qu’il a cautionné, presque à son corps défendant, sous le concept de « marxisme ».

» Mais comment rester indifférent face aux conséquences, aujourd’hui clairement perceptibles, de ce geste de consécration élevé tôt à la dignité d’un dogme intouchable ? Comment méconnaître le fait qu’en se spécialisant dans les questions militaires Engels a légué, sans s’en douter, à la postérité marxiste un héritage ambigu et aliénant qui, baptisé « marxiste-léniniste », constituera la négation absolue de la cause émancipatrice pour laquelle Marx a vécu et combattu ?

» Cependant, cette ambiguïté peut se retourner contre les héritiers aliénés : Engels aurait sans peine reconnu en eux les continuateurs enragés et aveugles de la politique tsariste. N’oublions pas que Marx lui-même n’a cessé de prêcher la « guerre révolutionnaire ». au prix d’une concession vulgairement « réformiste » à la vocation civilisatrice de l’Occident bourgeois, contre le despotisme asiatique, et spécialement contre la Russie, cet « ultime bastion de la réaction européenne ».

» Soyons sérieux ! Engels aurait été le dernier à se laisser prendre au piège d’une idéologie politique accommodée à la sauce « marxiste », et rien de ce qu’il a dit ou fait, en tant que légataire spirituel de son ami, ne peut servir à légitimer ce marxisme-là.

Le monopole de la Mecque marxiste

– Dans quelles conditions et dans quel esprit avez-vous entrepris la publication des œuvres de Marx dans «La Pléiade» ? A quels obstacles et critiques, notamment politiques, avez-vous été confronté ? Ne pensez-vous pas être aujourd’hui mieux reçu et compris ? En fin de compte, y a-t-il, à votre avis, un usage possible, fécond, de Marx ? Ou bien s’agit-il d’une pensée dépassée?

– En acceptant la lourde responsabilité d’une édition des œuvres de Marx dans la «Bibliothèque de la Pléiade», je savais les risques d’une entreprise conçue à contre-courant d’une tradition enracinée. Elle heurtait une coutume éditoriale devenue pour ainsi dire une loi non écrite, en affrontant le mythe de la double fondation d’une scienzia nova appelée « marxisme ». En outre, elle brisait le monopole que la Mecque marxiste possède dans le domaine des éditions prétendument scientifiques des « classiques du marxisme ».

» Si j’ai aujourd’hui la conviction d’avoir réussi, malgré les difficultés et obstacles que l’on imagine facilement, en revanche, j’ai échoué dans une entreprise similaire, mais bien plus ambitieuse : le projet d’une édition du jubilé des œuvres de Marx dans le texte original. L’histoire de cet échec fera sans doute un chapitre de la Légende de Marx que j’ai en chantier. Mon projet devait se conformer au vœu de l’auteur de faire entendre un appel toujours re­commencé et toujours actuel, un réquisitoire éthiquement justifié. L’édition du jubilé devait surtout faire apparaître pourquoi cette œuvre, dès lors qu’elle ne s’affirme qu’en symbiose avec ses sources ouvertement ou tacitement re­connues, répugne à se présenter comme un tout achevé, l’achèvement n’étant pas concevable dans ce processus continu de théorie et de praxis, orienté vers une fin clairement énoncée : la génération de la société humaine ou de l’humanité sociale, accomplissement des visées des utopistes, des réformateurs et des révolutionnaires.

» N’ayant jamais recherché l’approbation ou brigué le verdict de la confrérie des spécialistes, la désapprobation des écolâtres de la théologie marxiste n’a nullement réussi à faire obstacle à la réception plus que favorable de mon travail d’éditeur et de commentateur de l’enseignement marxien. Ce qui m’importait avant tout, c’est que cette édition puisse atteindre les milieux auxquels Marx destinait ses œuvres.

« La classe ouvrière est révolution­naire ou elle n’est rien du tout », a déclaré Marx, conscient que tous les prestiges du verbe dialectique demeurent vains devant l’attitude de résignation ou de soumission des ilotes modernes. Au risque de heurter l’opinion universelle­ment admise, j’affirme que la vie posthume de l’auteur du Capital est loin d’avoir commencé. S’il est vrai, comme le croyait Nietzsche, que « certains individus naissent posthumes », ce propos ne s’applique pas encore à Marx.

» A la vérité, les cent années de marxisme triomphant démontrent le contraire d’une résurrection spirituelle de ce penseur qui se reconnaissait essentiellement dans son activité d’éducateur en situation d’apprentissage permanent. Le triomphe du marxisme comme idéologie du socialisme réellement inexistant dissimule en fait un échec flagrant : la carrière posthume du penseur et praticien de de l’éthique prolétarienne ressemble à une longue agonie plutôt qu’à une présence révolutionnaire. »

La seconde mort de Marx (Rubel, 1983)

2 juin 2011

Article de Maximilien RUBEL paru dans Enjeu Nº 2, mai 1983

Rien n’atteste mieux l’inanité du destin posthume de l’œuvre de Karl Marx que le déclin, au cours des dernières cent années, du mouvement ouvrier comme pensée et pratique d’une révolution émancipatrice. Cette pensée et cette pratique ne devaient-elles pas aboutir à la régénération des sociétés et, couronnant un siècle de luttes économiques et politiques, à l’avènement de la communauté mondiale libérée du double esclavage du capital et de l’État ? Ne devaient-elles pas mettre fin à ces deux tares aliénantes qui rongent l’espèce humaine et l’empêchent de se guérir de cette barbarie lépreuse dévastatrice appelée civilisation bourgeoise ?

Au lieu de quoi, nous en sommes à nous demander, en cette année 1983, que par ironie perverse comme par goût du mythe d’aucuns osent appeler « Année Marx », si ce vingtième siècle ne verra pas l’extinction suicidaire de la race humaine, techniquement et psycho­logiquement préparée, par les castes dirigeantes et les idéologues de service, à ce qui serait le prélude à « une débâcle telle qu’elle éclipsera même les horreurs de la fin de l’Empire romain » (Marx, 1856). Diagnostiquer la paranoïa politico-militaire universelle ne relèverait que d’une pathologie élémentaire, si l’aberration de la paix armée – fondée sur la stratégie de la terreur équilibrée – n’était pas élevée au rang d’un culte sacré par tous les États et Églises. Un cataclysme mili­taire ne serait-il pas le prix à payer pour sauver, selon les uns, les valeurs supérieures du socialisme et du communisme, selon les autres, leur idée de la culture humaniste et de la démocratie, cette « paren­thèse », ô combien confortable pour certains !

Si, par sa critique sociale, Marx témoigne d’une présence incompara­ble aux misères et horreurs de ce temps, où la folie meurtrière se déguise en volonté de paix, son absence est, en revanche, totale si l’on en juge d’après la condition des masses exploitées et opprimées, vic­times aujourd’hui de ceux-là mêmes qui prétendent célébrer – ou déni­grer – une œuvre accomplie voilà maintenant cent ans. Car le public auquel Marx s’adressait n’était pas la caste des intellectuels en titre, et encore moins les disciples soi-disant marxistes qui auraient été mandatés pour s’exprimer en son nom et éla­borer les programmes des partis ouvriers et leurs stratégies révolu­tionnaires. L’audience visée par Marx était formellement désignée dans son œuvre comme « la classe la plus nombreuse et la plus pauvre », ou encore « l’immense majorité ». Ne disait-il pas : « Chaque pas en avant du mouvement réel est plus important qu’une douzaine de programmes ». Lors­que devant la tombe de son ami superstitieusement vénéré, Engels le glorifiait pour avoir été « le premier à rendre le prolétariat moderne conscient de son propre état et de ses propres besoins, conscient aussi des conditions de son émancipation », il ne s’est pas trompé seule­ment sur la vocation véritable du défunt. Il a surtout déposé dans les esprits le germe d’un mythe dont les conséquences néfastes se feront sen­tir tout au long du siècle suivant, les professionnels du marxisme, généreux donneurs de conscience, s’acharnant sur les victimes récalcitrantes à coups de police politique et de dictature du prolétariat pour les forcer à avancer vers les « lendemains qui chantent ». Comme nous sommes loin des leçons d’économie politique données par Marx en 1847 à des ouvriers allemands vivant en Belgique ! C’est en éveilleur s’efforçant de participer à l’œuvre commune en apportant ses propres « éléments de culture » et non en donneur de conscience que le conférencier apprenait à son auditoire ouvrier que « la grande industrie exige sans cesse une armée de réserve d’ouvriers sans emploi pour les périodes de surproduction… » C’est en éducateur éduqué par le mouvement même qui l’avait initié au communisme qu’il s’exaltait devant les premières coalitions ouvrières en constatant que leurs membres prélevaient sur leurs salai­res, déjà tragiquement insuffisants, « une partie des frais de leur guerre contre la bourgeoisie, et qu’ils attendaient de leur activité révolu­tionnaire la suprême satisfaction de leur vie ».

Toutefois, si dans la vénération de son maître et ami, Engels a cédé à la tentation d’inaugurer l’hagiologie marxiste, il n’a rien dit ou écrit qui puisse prêter la moindre justification à la célébration d’un culte dont les servants anonymes sont censés être ceux que Marx voulait aider à se libérer de toute superstition religieuse et de toute « dépendance directe vis-à-vis de tel ou tel auteur ou de tel livre » Quelle n’aurait été sa stupeur de se voir ériger, aux côtés de son ami. en dieu de la nouvelle religion marxiste-léniniste.

« La philosophie dialectique matérialiste élaborée par Marx et Engels en une association créatrice, l’économie politique et le communisme scientifique constituent, dans leur ensemble, un système intrinsèquement achevé de doctrines philosophiques, économiques et socio-politiques, et ils représentent la seule conception scientifique du monde » (1).

Voilà ce que nous apprennent les réalisateurs de la nouvelle édition des Œuvres de Marx et d’Engels, qui, pour ne laisser planer aucun doute sur l’identité des heureux dépositaires de cette science miraculeuse, n’ont pas hésité à faire profiler le lecteur de la leçon politique qu’il convient de tirer de cette présentation inaugurale:

« Lénine dirigea la première révo­lution prolétarienne victorieuse dans l’histoire : la Grande Révolution Socialiste d’Octobre 1917 en Rus­sie. Elle ouvrit une nouvelle ère dans l’histoire de l’humanité, l’époque de la transition du capitalisme au socialisme à l’échelle mondiale. »

Si telle est la vérité du Grand Octobre, pou; quoi la censure « soviétique » s’est-elle acharnée contre une œuvre de Marx, nullement inédite et pourtant absente de toutes les éditions « complètes » publiées à ce jour en URSS et dans les pays sous son protectorat ? Craindrait-elle que le lecteur capa­ble de voir et de comprendre replace le socialisme décrété « réel » dans la véritable perspective de la théorie sociale de Marx ? Ce pouvoir dictatorial « marxiste » se serait-il senti vise par les propos irrévérencieux tenus par l’historien du tsarisme… Karl Marx

« Il suffit d’opérer une substitution de noms et de dates pour avoir la preuve qu’entre la politique d’Ivan III et celle de la Russie moderne, il y a non seulement similitude, mais identité ». (Révélations sur l’histoire de la diplomatie secrète au XVIIIe siècle, 1856-1857).

A la lumière des cent années d’histoire qui nous séparent de la mon de Marx, la contribution scientifique de l’auteur du Capital peut être comparée à un miroir grossissant dans lequel l’humanité souffrante qui pense et l’humanité pensante qui souffre – donc l’immense majorité – peuvent déceler le secret d’un destin tragique. Ce secret révélé, c’est la loi économique du mouvement de la société moderne, loi qui préside à l’accumulation du capital d’une part et à l’accumulation de la misère matérielle et morale d’autre part. Au miroir de cette dialectique, on n’aperçoit pas cependant la négation révolutionnaire de cette double misère, négation dont Marx a rêvé et diagnostiqué l’émergence. Il espérait que le mouvement ouvrier pour­rait libérer l’humanité du capital et de l’État, ces fléaux universels cruellement à l’œuvre dans le monde du faux socialisme comme dans celui du vrai capitalisme. En l’absence de cette révolution émancipatrice, les tenants de l’idéologie marxiste ne sont pas mieux placés que leurs antagonistes, les casuistes de l’antimarxisme, pour juger de l’apport de Marx à une compréhension scientifique de la crise contemporaine. Face à ces deux types de mystification idéologique, la critique de la politique et de l’économie politique qui constitue la substance de l’enseignement de Marx n’a rien perdu de sa pertinence. Elle aboutit toujours à l’impératif catégorique de « bouleverser toutes les conditions sociales dans lesquelles l’homme est un être dégradé, asservi, abandonné, méprisable » (Marx, 1844).

En cette « Année Marx », Marx est partout absent des cérémonies officielles et des colloques où l’intelligentsia prétend célébrer ou stigma­tiser sa mémoire ; où elle ne fait en réalité que donner libre cours à sa mythomanie, soit qu’elle s’acharne dans la critique soit qu’elle encense sans mesure ! Aussi est-il impérieux de prêter l’oreille à certains propos prémonitoires du paria érudit, dont la voix, étouffée de son vivant par le silence et la calomnie, est aujourd’hui recouverte par le vacarme des querelles académiques ou par cette glorification posthume non moins fatale à son enseigne­ment révolutionnaire. Le penseur ainsi momifié a prévu ce destin post mortem, quand son renom de « chef rouge » défraya subitement la chronique parisienne et londonienne lors des événements tragiques de la Commune. Assailli par des journalistes de tout bord et par toutes sortes de gens curieux de connaître « le monstre », l’auteur de l’Adresse sur la Guerre civile en France, rendit ainsi compte de cette aventure à un ami allemand, un des rares admirateurs de l’auteur du Capital :

« On a cru jusqu’ici que la floraison des mythes chrétiens sous l’Empire romain n’a été possible que parce que l’imprimerie n’était pas encore inventée. C’est tout le contraire. La presse quotidienne et la télégraphie, qui diffuse ses inventions instantanément à travers toute la terre, fabriquent en un seul jour plus de mythes (et le bourgeois imbécile les croit et les répand) qu’on n’en aurait pu produire autrefois en un siècle. » (Marx à Kugelmann, 27 juillet 1871).

C’est toujours à propos de son propre destin qu’il devait déclarer à la veille de sa mort : « Mais si je voulais réfuter tout ce qui a été dit ou écrit à mon sujet, il me faudrait employer vingt secrétaires. »

Nul doute que cette tâche peut paraître insurmontable aujourd’hui, où l’entreprise de mystification et de mythification a dépassé toute mesure. Mais la seule façon de rendre aujourd’hui hommage à Marx ne serait-elle pas de nier le culte de son nom et de réaliser les tâches que l’humanité a désormais les moyens de résoudre ? Autrement dit, de nier Marx en le réalisant ?

Note:

1. Cf. la nouvelle édition des Œuvres complètes de Marx et d’Engels, vol. 1/1, Introduction, Berlin (RDA), 1975.

Le Mouvement Travailliste en Angleterre (SPGB, 1931)

4 avril 2011

Le Fond Économique

Afin de comprendre la situation actuelle du prolétariat anglais et de ses organisations, il faut d’abord pouvoir apprécier quelques réalités en ce qui concerne le dessous économique et politique.

La première chose à remarquer est la grande inégalité dans la distribution des biens dans ce pays. Un économiste connu (qui n’est pas socialiste) a calculé que 4 % de la population de ce pays détient 80 % de toute la propriété qui existe actuellement dans la Grande Bretagne.

L’inégalité dans la distribution du revenu global du pays (y compris les salaires) n’est pas aussi grande, mais quand même elle est remarquable. Le même économiste nous informe qu’à peu près 6 % de la population reçoit 50 % du revenu global du pays. Il est probable que cette inégalité est plus grande dans l’Angleterre que dans tout autre pays du monde.

Tandis que les salaires des ouvriers industriels n’atteignent guère une moyenne de £130 sterling par an, il y a environ 100.000 personnes qui reçoivent annuellement au moins £2.000 par an. Le revenu global de ces derniers s’élève à £500 millions par an.

Plus que 2.500.000 des travailleurs industriels sont enregistres comme chômeurs, soit une proportion de 20 % de ceux qui sont assurés selon les provisions de la loi d’assurance contre le chômage. De plus, il y a des centaines de milles de sans-travail qui ne sont pas assures (les commis, domestiques, et autres) et ceux-ci ne sont pas enregistrés officiellement comme chômeurs du fait qu’ils ne sont pas assurés. Le chômage actuel est d’une sévérité anormale, et il faut remonter jusqu’à 1921 pour trouver une période où le nombre des chômeurs s’est élevé à 2.500.000. Dans la période intermédiaire, le nombre des chômeurs n’est jamais tombé à un niveau très inférieur à un million.

En outre, il y a plus que 1.000.000 de personnes qui sont dans un dénuement complet et qui reçoivent des autorités municipales un secours soit de l’argent soit de provisions (denrées, etc.). Ce nombre comprend beaucoup des sans-travail et de leurs dépendants.

Il est facile de comprendre que cette pauvreté des travailleurs n’est pas à reporter à l’étroitesse du revenu total du pays, mais à sa distribution inégale. Prenant en considération le plus grand coût de la vie et l’accroissement de la population, ce pays est beaucoup plus riche qu’avant la guerre.

Envisageant la question d’une manière générale, on peut dire que le salaire des ouvriers, par rapport au pouvoir d’achat, est probablement moins qu’avant la guerre. Le chômage s’est constamment accru par l’installation de machines ayant pour but d’amoindrir le nombre de personnes engagées dans telle ou telle industrie, ce personnel réduit pouvant produire avec les nouvelles machines la même ou une plus grande quantité de marchandises.

La Politique

Presque tous les adultes (hommes et femmes) ont le droit de voter dans les élections nationales, et par conséquent la plupart des votants sont des travailleurs. Il y a environ 29.000.000 personnes possédant le droit de suffrage, dont 23.000.000 utilisèrent leur droit aux dernières élections de 1929. De ce nombre, 8.800.000 votèrent pour les Conservateurs, 5.300.000 pour les Libéraux, et 8.389.000 pour le Labour Party (le parti soi-disant des ouvriers). 25 candidats Communistes se firent présenter, mais aucun ne réussit à gagner une place dans la Chambre des Communes. Ce dernier parti n’a que 8.000 membres, et il ne fut en mesure de prendre part aux élections que grâce à l’argent qu’il recevait de la Russie.

Le Socialist Party of Great Britain ne put faire entrer aucun candidat aux élections susmentionnées, parce qu’il faut d’abord déposer une somme de 150 livres sterlings pour chaque candidat qui se fait présenter, et cette somme est forfait si le candidat ne reçoit pas une proportion prescrite des suffrages. Par contre le Labour Party n’est pas gêné par le manque d’argent, par suite du revenu qu’il reçoit dos syndicats ouvriers et des donations que lui donnent ses riches partisans.

Les partis politiques

Les programmes des trois grands partis politiques ne sont pas très différents l’un de l’autre. Tous offrent au prolétariat plusieurs « réformes » telles que: des pensions de retraite plus avantageuses, des meilleures conditions d’assurance pour les malades et les chômeurs, la provision d’habitations pour un loyer un moyen, et ainsi de suite. Tous les partis promirent de résoudre la question du chômage. La grande ressemblance entre les programmes des trois partis s’explique par le fait que la plupart des électeurs (à peu près 80 %) est constitué par le prolétariat. Il s’ensuit que tous les trois partis sont en concurrence pour les votes du prolétariat.

En outre, le parti des Conservateurs représente ceux des capitalistes qui désirent imposer des droits de douane pour les marchandises étrangères, tandis que les Libéraux et le Labour Party représentent ceux des capitalistes qui préfèrent le libre-échange.

Le Labour Party a plus de représentants dans la Chambre de Communes qu’aucun des autres partis, quoique ayant reçu moins de votes que les Conservateurs, et depuis 1929 il existe une situation où le Labour Party n’est au pouvoir que grâce au soutien des libéraux. Le Labour Party espère rester au pouvoir jusqu’à la terminaison du terme maximum de 5 ans, et il espère aussi que durant cette période le chômage aurait diminué, dont il se ferait honneur.

Le Labour Party n’est pas et n’a jamais été un parti socialiste, quoique ses partisans font usage parfois du mot « socialisme. » Heureusement il n’a jamais prétendu être marxiste. Au fond, c’est un parti dont l’objet principal est d’améliorer le capitalisme. Auparavant il soutenait le capitalisme d’État (« nationalisation »), mais dernièrement il soutient l’idée de grandes sociétés industrielles qui travailleraient sous l’égide de pouvoirs qui leur seraient donnés par le parlement.

Le Labour Party appuya fortement la guerre de 1914-1918 depuis le commencement jusqu’à la fin, et n’a jamais prétendu renier son action.

Affilié au Labour Party se trouve le Independent Labour Party (« parti ouvrier indépendant »). Ce dernier, qui avait comme président Mr James Maxton, prétend être socialiste, mais sauf quelques détails sans importance, sa politique n’est pas différente de celle du Labour Party actuellement au pouvoir. Beaucoup de ses sociétaires opposèrent la guerre (mais non pas d’un point de vue socialiste), mais il permit à d’autres de ses sociétaires de participer à la coalition qui était alors au pouvoir et de voter des crédits pour les opérations militaires. Il n’ose pas défendre ni faire de la propagande pour le socialisme, car dans ce cas il serait obligé de sortir des rangs du Labour Party et perdrait en conséquence toutes les places (à peu près 140) détenues actuellement par ses sociétaires dans la Chambre des Communes. Au moment des élections, ceux-ci ne se présentent pas comme candidats du Independent Labour Party, mais du Labour Party.

Le Indépendant Labour Party a peut-être 20.000 sociétaires. Le Labour Party se compose pour la plupart d’affiliations des syndicats de travail, ce qui fait élever le nombre de ses sociétaires à 2 millions.

La plupart des travailleurs n’appartiennent pas à aucun parti politique, mais aux élections ils votent pour l’un ou l’autre des trois partis principaux.

Le Socialist Party of Great Britain n’a que quelques centaines d’adhérents, et quelques milliers qui le soutiennent. Nous sommes la seule organisation marxiste dans ce pays (quoique le parti Communiste se dit être marxiste).

Nous sommes pour le socialisme et pour rien que cela. Le nôtre est le seul parti qui resta ferme dans son opposition à la guerre mondiale. Nous refusons de travailler pour la réforme du capitalisme, et c’est pour cela que nous n’avons pas un très grand nombre de sociétaires. Nous n’admettons comme sociétaires que ceux qui sont vraiment des socialistes, et jusqu’à présent il n’y a qu’un très petit nombre de vrais socialistes dans ce pays.

Maintenant que les travailleurs peuvent voir à pleins yeux l’inutilité pour eux d’un gouvernement du Labour Party, nous avons pleinement confiance que les travailleurs s’intéresseront de plus en plus au vrai socialisme.

Les Syndicats des travailleurs

La plupart des travailleurs ne font pas partie des syndicats. Quoique 13 millions de travailleurs sont assurés contre le chômage et qu’il existe des millions encore qui ne sont point assurés, le nombre de sociétaires de tous les syndicats ne s’élève qu’à 5 millions, dont la plupart se trouve parmi les cheminots, les mineurs, les ouvriers du transport et de l’industrie textile, les mécaniciens, etc.

Après la guerre 1914-1918, la totalité des salaires du prolétariat subit une réduction de 700 millions de livres sterlings par an. En 1926 on essaya la grève générale afin de soutenir les mineurs que les patrons avaient mis en « lock-out » afin d’abaisser leurs salaires. Environ 2 millions de travailleurs y prirent part, mais après une semaine seulement, les chefs des syndicats cédèrent complètement. Les Communistes énoncèrent quelques sottises telles que « saisir le pouvoir, » mais le prolétariat n’y prêtait pas l’oreille. La grève fut un acte spontané en vue de secourir les mineurs II n’y réussit pas, mais quand même, on peut dire qu’il ne fut pas complètement inutile, parce que la stabilité des salaires depuis lors jusqu’en 1930 semble indiquer que par suite de cette grève, les patrons ne firent plus d’efforts afin de procurer un abaissement général des salaires.

Par suite de l’abaissement général des prix durant les deux dernières années, les salaires ont dû baisser en même temps, et les dirigeants du Labour Party n’ont rien fait pour empêcher ces abaissements. Même les employés de l’état ont dû subir des baisses automatiques et considérables suivant une formule basée sur le coût de la vie qu’ils avaient agréé antérieurement avec le gouvernement du jour.

L’Avenir

Par suite de la désillusion que leur a donnée l’administration du Labour Party, il est probable que pendant un certain temps les travailleurs s’écarteront de la politique et s’appuieront sur les syndicats – une forme d’organisation très utile mais limitée dans son rayon d’action.

Le Socialist Party of Great Britain continuera sa propagande, mais nos moyens ne sont pas larges, et forcément nous ne sommes pas en mesure d’avancer rapidement. Nous nous opposons également au « réformisme » ainsi qu’à la conception communiste d’une révolte armée de la part d’une minorité du prolétariat. Nous soutenons le point de vue marxiste que le prolétariat doit comprendre ce que c’est que le Socialisme et de s’organiser dans un parti politique afin de pouvoir se rendre maître de l’administration. Le suffrage universel existe ici, et il suffit que les travailleurs comprennent la manière de s’en servir.

(Mémorandum en date du 1er août 1931)

Les bordiguistes et « la nature et le rôle de la Russie » (1952)

20 janvier 2011

(extrait de l’article « La crise du bordiguisme italien » d’A. Véga, Socialisme ou Barbarie, Nº 11, novembre-décembre 1952)

La Gauche italienne a rejeté, dès 1933, la position trotskyste de défense de la Russie et proclamé le caractère contre-révolutionnaire de la politique stalinienne.

Mais, comme nous l’avons déjà dit, aucune analyse sérieuse des causes du triomphe du stalinisme en U.R.S.S. ni de la nature de celle-ci n’a été faite.

Dans la plupart des documents bordiguistes, l’échec de la révolution en Europe après 1917 est attribué aux fautes tactiques de la IIIe Internationale. Nous ne nous étendrons pas sur cette explication simpliste qu’on pourrait à juste titre assimiler à l’explication populaire de la défaite par la trahison. L’échec de la révolution et plus encore les formes de cet échec, tout comme l’évolution ultérieure du capitalisme, ont montré que les conditions historiques n’étaient pas mûres à cette époque pour une victoire décisive généralisée. C’est là évidemment une explication « après coup », explication qu’on ne pouvait pas donner il y a trente ans, mais qui, loin de nier l’importance fondamentale des événements de cette période pour l’avenir de la classe ouvrière, peut seule servir justement à définir ce qui était fondamental. Explication après coup, mais certainement plus sérieuse que celle de l’échec déterminé par une « application tardive des positions tactiques des marxistes radicaux » (Bases pour l’organisation, 1952 ).

En ce qui concerne le triomphe du stalinisme en Russie, l’explication bordiguiste se contente d’en attribuer la cause à l’isolement de l’U.R.S.S. par suite du recul de la vague révolutionnaire en Europe. Et sur le déroulement concret des événements, la formation en Russie d’une couche exploiteuse remplissant non seulement les fonctions classiques de la bourgeoisie mais perfectionnant et transformant le système d’exploitation, utilisant les organismes créés par la classe ouvrière, le parti et l’Internationale, pour affermir sa propre domination sur le prolétariat, l’analyse bordiguiste est inexistante ou contradictoire à souhait.

La Plateforme du P.C.I. d’Italie de 1945 nous apprend en effet : « . . . l’économie a repris des caractères de privilège et d’exploitation les salariés ; dans le domaine social les couches aisées ont repris de l’influence… »

Si la première phrase est insuffisante, la deuxième est fausse de toute évidence. Les anciennes couches ont été détruites, éliminées socialement. Des nouvelles couches sont apparues dont les fonctions de direction ne reposent plus sur des titres de propriété ni ne sont garanties par eux ; les revenus de ces couches sont inséparables de leur fonction dirigeante réelle (politique ou économique) et ne découlent pas de la possession d’actions ou de parts quelconques dans une entreprise privée, indépendamment du rôle réel de leurs possesseurs, comme c’est le cas dans le capitalisme classique. Ces nouvelles couches constituent en fait la classe capitaliste bureaucratique russe qui dispose de la plus-value extraite aux prolétaires industriels et agricoles et l’utilise selon les besoins de sa propre domination.

Or, les bordiguistes se refusent à voir dans la bureaucratie russe autre chose que la machine administrative de l’État : les bureaucrates sont des exécutants et l’État n’est autre chose, suivant la formule classique, qu’un instrument de violence au service des capitalistes privés.

Que cet instrument organise, dirige toute l’économie, qu’il planifie la production du trust géant tout comme celle de la moindre usine, qu’il fabrique la bombe atomique aussi bien que la production littéraire, qu’il assume en un mot toutes les fonctions que la classe dominante (et pas seulement son État) remplit ailleurs, cela ne change rien au problème selon les bordiguistes. Ils se refusent ainsi à reconnaître que la classe dominante en Russie se trouve à l’intérieur de l’appareil étatique, dont elle occupe les postes dirigeants, ce qui ne signifie pas que l’État ait perdu son caractère d’instrument (ou qu’il soit devenu lui-même une classe !) mais qu’il est l’instrument de la classe dominante dans tous les domaines : appareil de coercition et de gestion des moyens de production à la fois.

Mais si la bureaucratie dirigeante (économique, politique, militaire) n’est pas la classe dominante, quelle est donc cette classe et au profit de qui s’effectue l’exploitation de la force de travail russe ?

La position bordiguiste sur ce problème est extrêmement confuse. Nous avons vu comment, dans la Plateforme de 1945, c’étaient « les couches aisées qui avaient repris de l’influence ». Mais dans un texte plus complet publié un peu plus tard (« La Russie soviétique de la Révolution à nos jours », Prometeo, n » 1. Juillet 1946. Année I. Pages 32 et suivantes), on nous dit aussi :

« La classe exploiteuse du prolétariat russe, laquelle pourra peut-être, dans un proche avenir, apparaître au grand jour à l’intérieur du pays lui-même, est aujourd’hui constituée par deux forces historiques évidentes : le capitalisme international et l’oligarchie bureaucratique interne dominante, sur laquelle s’appuient paysans, marchands, spéculateurs enrichis et intellectuels prêts à soutenir le plus puissant.
« Le rapport économique avec le capitalisme étranger présente les caractères suivants : l’état prolétarien avait dès le début proclamé et maintenu le monopole du commerce extérieur, ce qui signifie qu’il n’est pas possible en Russie à une personne privée d’accumuler des capitaux en plaçant des marchandises russes sur le marché international et vice versa. C’est l’Etat qui préside à ces échanges et lui seul en discute et accepte les conditions et en reçoit les bénéfices ou les pertes. Si l’Etat prolétarien est politiquement fort, si dans les pays bourgeois la menace des couches sociales qui lui sont solidaires est forte et si l’économie intérieure ne se trouve pas dans une crise grave, les conditions internationales d’échange pourront être favorables ; dans le cas contraire, elles seront défavorables. Du fait que les marchandises entrées et sorties ont dû être évaluées en argent et que, avec la mesure transitoire de l’étatisation des banques, l’état ouvrier a dû se donner une monnaie négociable sur les marchés internationaux, chaque fois que celui-ci aura un besoin indispensable de produits étrangers pour son économie, il devra accepter une perte dans le rapport monétaire entre marchandises cédées et marchandises reçues. Cette différence équivaut à une différence des forces de travail, dont le produit passe aux bénéfices du capital industriel et commercial étranger, si bien que l’ouvrier qui travaille en Russie, apparemment sans patrons, cède une plus-value à l’exploitation étrangère et ne s »est pas libéré de la domination bourgeoise. »

Ce qui frappe immédiatement dans le texte ci-dessus c’est que, tandis que la définition du capitalisme international comme élément constitutif de la classe exploiteuse du prolétariat russe s’applique à un État non prolétarien — la Russie actuelle — l’explication de cette définition se fait avec l’exemple d’un État prolétarien.

En réalité, ni définition ni explication ne sont valables aujourd’hui ; elles ne sont que le replâtrage d’une idée formulée il y a 25 ans alors qu’on n’apercevait pas encore la formation d’une classe bureaucratique en Russie et qu’on cherchait à la fois l’explication de l’exploitation des ouvriers russes et du rôle réactionnaire de « l’oligarchie bureaucratique » dans l’influence directe de la bourgeoisie internationale sur un État encore ouvrier.

A vrai dire, il n’y a jamais eu de commune mesure entre le surtravail exporté et l’énorme quantité de surtravail que la classe bureaucratique russe s’est approprié et qu’elle a accumulé au travers des plans quinquennaux pour édifier, avec la puissance industrielle de l’U.R.S.S., sa propre domination de classe.

Mais l’idée de l’exploitation des ouvriers russes par la bourgeoisie internationale et de la subordination de « l’oligarchie bureaucratique » au capitalisme international n’a jamais été sérieusement révisée par les bordiguistes. Elle s’est d’ailleurs plus nettement exprimée dans d’autres textes par la formule : « La bureaucratie russe est au service du capitalisme international ». Ce qui signifierait sans doute qu’il n’y a pas, à vrai dire, de classe dominante en Russie, mais seulement une espèce de clique exploitant pour le compte d’un tiers. Or, dans la mesure où le capitalisme international n’est pas un personnage abstrait, mais (en dehors des frontières russes) le complexe économico-militaire occidental, cela voudrait dire que la clique russe est au service de Washington ! Nous n’exagérons rien en disant cela : l’hypothèse que « Staline vendrait la Russie à l’Amérique » a été très sérieusement avancée il y a quelques années par Alfa, auteur de ce texte, lequel parlait encore récemment de la « pénétration du dollar en Russie ».

D’ailleurs, l’idée de la dépendance de la Russie vis-à-vis de l’Amérique se trouve clairement exprimée dans un autre passage de ce même texte : «…la Russie d’aujourd’hui ne pourra pas dénoncer la dette de prêt et bail envers les alliés, comme elle dénonça en 1917 celle qu’elle avait vis-à-vis des états bourgeois, qui étaient tous alors ses ennemis. Elle ne le pourra pas, parce qu’elle aura nécessairement besoin d’autres locations et prêts de capital étranger pour la tâche énorme de reconstruction de ses territoires dévastés… »

Et plus clairement encore dans le passage suivant d’un article récent :

« Marx définit la dette publique comme l’aliénation de l’État. L’Etat ne peut s’aliéner qu’à un groupe privé. L’État de la classe prolétarienne ne peut s’aliéner qu’à une classe prolétarienne. Avec des grands emprunts, l’État russe s’aliène plus ou moins directement à la grande finance mondiale, maîtresse de toute la masse des titres circulant dans le monde (selon le calcul de Lénine) et le canal de cette progressive et inexorable aliénation, c’est évidemment une couche interne d’entrepreneurs d’affaires et d’entrepreneurs de complexes productifs qui s’appuient sur la bureaucratie d’État et servent d’elle. » (Battaglia Comunista, 23 mai-6 juin 1951, n° 11. Rubrique « Filo del tempo »).

La position bordiguiste se fonde surtout sur le refus d’analyser les transformations structurelles du capitalisme moderne, en Russie et ailleurs.

En effet, le premier texte définit l’économie russe de la manière suivante : « … un vaste et puissant capitalisme d’État, avec distribution de type privé et mercantile, limitée dans tous les secteurs par les contrôles de l’appareil bureaucratique central… »

Il affirme par ailleurs : « Dans les pays bourgeois les phénomènes de l’impérialisme… conduisent chaque jour à une osmose entre bureaucratie d’État et classe patronale ».

Mais comment faut-il comprendre cette osmose ? Est-ce la disparition de la propriété privée, la gestion de l’économie par une classe exploiteuse qui a la propriété collective des moyens de production et de distribution ? Est-ce la planification avec la transformation radicale du système d’appropriation de la plus-value et donc du processus d’échange et du rôle de la monnaie ?

Non pas puisque, en régime capitaliste : « La spéculation périphérique et d’initiative privée vit à son aise au milieu des plans et des limites du contrôle étatique et donne une large partie de son profit aux agents de la bureaucratie d’état qui administrent les concessions, les permis et les dérogations ».

Ainsi l’osmose n’est en réalité que l’utilisation de la bureaucratie par les capitalistes privés !

Et cela est aussi vrai pour la Russie où : « Le capitalisme monétaire privé, justement parce qu’il est empêché dans tous les sens de s’investir ouvertement dans la gestion directe des moyens de production, trouve avantage à s’ouvrir un champ de spéculation en rétribuant de manière plus ou moins légale les bonzes tout-puissants de la bureaucratie d’état qui surveillent les différents secteurs de l’économie ».

Or, si le « capitalisme monétaire privé » ne peut pas s’investir en Russie dans les moyens de production, qui gère (et non surveille !) l’économie, s’approprie et distribue la plus-value extraite aux prolétaires ?

Si l’on admet que c’est la bureaucratie, celle-ci remplit donc les fonctions d’une classe exploiteuse et il n’y a sûrement pas de place pour ce capitalisme monétaire privé qui n’est pas la bureaucratie et qui… ne peut pas s’investir dans la production ! Car, avouons qu’il est difficile de concevoir l’existence de capitalistes privés qui ne peuvent pas transformer leurs capitaux en main-d’œuvre, machines et matières premières et qui tirent donc leurs revenus… du marché noir sans doute.

Mais si la bureaucratie n’est qu’un « surveillant » rétribué de la production, si la classe dominante ne s’est pas encore fait jour, où se trouvent donc les vrais maîtres de l’économie, la classe dominante « en puissance » ?

Un autre article nous éclairera à ce sujet en nous montrant en même temps que ces capitalistes monétaires privés qui ne pouvaient pas investir dans les moyens. de production en 1946 ont trouvé le moyen de le faire en 1951 et qu’ils constituent donc la classe dominante enfin trouvée. Profond bouleversement dont personne ne s’était aperçu !

« Le socialisme des staliniens est le suivant : l’État nationalise les industries, les possesseurs de capitaux financiers prêtent à l’État, lequel investit dans la production. La répartition du produit se fera selon les plus orthodoxes principes capitalistes : une partie minime à l’ouvrier sous forme de salaire, le reste constituera le profit dont une partie ira à l’accumulation et une autre à l’entretien des classes privilégiées qui prêtent à l’État. Outre la bureaucratie étatique, les hiérarchies syndicales et de parti, la police et le corps des officiers, le clergé et les geôliers auront, en qualité d’intermédiaires et de serviteurs armés, leur partie du banquet lequel se fera, en dernière analyse, sur le dos du prolétariat. » (Battaglia Comunista, 18-31 octobre 1951, n° 20.).

Nous pourrions compléter cette vue originale du fonctionnement de l’économie russe et de la nature de la classe dominante par la définition de Alfa selon laquelle cette dernière est constituée par une « coalition hybride et association fluide entre les intérêts internes des classes de petits bourgeois, de demi-bourgeois, d’entrepreneurs dissimulés et les intérêts du capitalisme international ».

On sait qu’en Russie il n’y a pas une classe de petits bourgeois puisque l’exploitation privée n’est pas tolérée, puisqu’il n’y a pas de petits entrepreneurs, petits commerçants.

Quant aux « entrepreneurs dissimulés » il s’agit sans doute des membres des « classes privilégiées qui prêtent à l’État ». Nous attendons donc que les bordiguistes nous expliquent ce qui s’est passé depuis 1946, époque où ils ne pouvaient pas investir dans la production.

En réalité, il n’y a d’autre entrepreneur en Russie que la bureaucratie dirigeant l’appareil économique, politique et militaire du pays : cette bureaucratie est un entrepreneur collectif, pas le moins du monde dissimulé et les ouvriers russes en savent quelque chose !

Mais les bordiguistes qui qualifient la Russie de capitalisme d’État se refusent à dépasser la conception traditionnelle : capitalistes privés d’un côté, appareil d’État de l’autre, les premiers utilisant le deuxième comme instrument de coercition, etc.

Au fond ils n’ont jamais accepté le fait que la transformation de l’État ouvrier en régime d’exploitation a eu lieu de toute autre manière que par le retour à l’exploitation privée et au marché classique.

Aujourd’hui, les bordiguistes déclarent que la nationalisation de l’industrie et du sol n’ont servi en Russie qu’à faciliter le passage au capitalisme des secteurs pré-capitalistes de l’économie (Voir article « La révolution bourgeoise jusqu’au bout », B. C. n° du 5-19 février 1952.). Mais, après cela, ils continuent d’ignorer tranquillement le vrai contenu de ces mesures et attendent toujours que la classe exploiteuse apparaisse au grand jour. Il n’y a pas pour eux de contradiction entre le fait de reconnaître que tout l’appareil de production est nationalisé et en même temps d’affirmer que la bureaucratie qui en dispose n’est pas la classe dominante. Ils croient toujours en une évolution de la Russie d’aujourd’hui vers le capitalisme privé, en l’apparition d’une classe de capitalistes privés, maintenant encore « dissimulée » et qui agit provisoirement derrière le paravent de la bureaucratie étatique.

Que les faits contredisent cette thèse, que l’évolution dans tous les pays se fasse dans le sens opposé, peu importe : eux restent toujours dans la ligne de Marx, lequel n’avait parlé ni de classe dominante bureaucratique, ni… de capitalisme 1952 !

The nature of the Russian ruling class (1969)

20 janvier 2011

Discussion sur la nature de la classe dirigeante en Russie menée dans le Parti socialiste de Grande-Bretagne (SPGB).

« This Conference recognises that the ruling class in state capitalist Russia stands in the same relationship to the means of production as does the ruling class in any other capitalist country (viz. it has a monopoly of those means of production and extracts surplus value from the working class) and is therefore a capitalist class ».

Comrade Crump (Manchester) said the issue here was not whether or not Russia was State capitalist–all members agreed on that–but is the ruling class in Russia a capitalist class. His branch felt that the way the Party tended to speak about the Russian ruling class reflected a weakness in our theory of « state capitalism » and « social class »: it seemed that we were not prepared to face up to calling the ruling class in Russia capitalist. Those who were against this had argued that « capitalist » has come to have a more or less definite meaning in socialist discussion over the years–those who were direct employers or investors in shares or government bonds. But this was not necessarily so. The capitalist class were those who monopolised the means of production and accumulated capital. It was irrelevant that the Russian rulers may have led Spartan lives. They were a capitalist class, even though they were not direct employers, because they monopolised the means of production and accumulated capital.

Comrade Hardy urged the Conference to go slow on the Manchester resolution that seemed to say that in Russia the top political and managerial people were the capitalist class because they were the rulers. Marx held that a capitalist was a person who owned enough money and commodities to have a business employing hired labour. There were various types of capitalist–the small working capitalist, the larger one carrying out purely capitalist functions, shareholders in joint stock companies, State bondholders, directors. All these made up the capitalist class. Manchester’s view was at variance with that put forward by Engels in Socialism Utopian and Scientific on the evolution of State capitalism. Engels held that when the State took over industry the capitalists would be forced out of control in favour of salaried employees. He took this to be the end of capitalism, but he was wrong on this.
Private enterprise and investment in Russia were not unimportant and Russian factory managers were themselves involved in it. Millar estimated in 1963 that about a quarter of all industrial (ie non-agricultural) investment in Russia went through private or non-official channels. Manchester branch had suggested that bondholding in Russia was disappearing. It was true that the old forced loans had gone but they had been replaced by savings bonds. The Russian government had been very successful in building up private savings in this way and paid 3% tax free.
Engels had argued that the capitalist class being thrown out of both joint stock companies and State enterprises in favour of salaried employees meant the beginning of the end of capitalism. But in fact in Britain the capitalists never were entirely replaced and have come back in increasing numbers. One reason for this has been the effect of inflation of workers’ incomes. In order to combat this they have enrolled some as directors for the big salaries, pension funds, golden handshakes etc, and other perks. It was not true that in Britain the typical director was a salaried employee: he was a wealthy capitalist. What was the ambition of salaried people in Britain and Russsia? To become wealthy capitalists in their own right. They had not only the ambition but also the opportunities. This applied to politicians and even Trade Union leaders as well. It is certain that in Russia, in addition to the one quarter of private capitalism, managers and Party officials were using the set-up to make money on the side. Russia was going through g reat changes. The question was in what direction? He would suggest tentatively towards the mixed State/private set-up–as in Britain

Comrade Zucconi said that, as Djilas had pointed out in his The New Class, the Russian ruling class had a different background to that in America or Britain. In 1917 most of the capitalists left Russia so that the Bolsheviks had to develop State capitalism, raising some of the capital through State bonds. It was not correct to say that only those who owned industry or employed labour were capitalists. The bureaucrats in Russia were privileged in that they could use their control of capital to channel surplus value in their own interests. In this there was no difference between them and Paul Getty. In Russia there was a class enjoying the fruits of the labour of the Russian workers. A capitalist was a capitalist whether he got his surplus value from direct ownership or political control.

Comrade Knight said the top managerial strata were a significant part of the capitalist class in Russia. They had a vested interest in exploiting the workers and accumulating capital, not for themselves but also for the State.

Comrade D’Arcy said the resolution was premature. The Party had always avoided saying there was a capitalist class in Russia. We asked not who got the surplus value but where did it come from. It was confusing to say that the bureaucracy were the ruling class because of their nepotism and money-making sidelines. They may be becoming capitalists, but it was wrong to speak as if this had already happened. In Russia the monopoly of the social capital was exercised not by private individuals but by the State. Private enterprise was still illegal in Russia and so could not be carried on properly. The capitalist class had not yet emerged. All we could speak of was an embryonic capitalist class which at some later stage would plunder the State industries. Bureaucracy would break down into private wealthy individuals.

Comrade Baldwin: Engels had pointed out in his Origin of the Family that the State was not only an instrument of class oppression but also that with the development of industry it tended to become the ideal personification of the capitalist class. In Russia in the absence of private capitalists the State had taken over their function. This was why we spoke of State capitalism there.

Comrade Buick said there were private capitalists in Russia but were they the ruling class? They were not and we might need a new name to describe those who exploited the workers through political control. The Party had already accepted that a class could own collectively and a chapter in our pamphlet Russia 1917-1967 explains how this was so in Russia. In Russia the individuals who made up this class got an income not as direct employers or as bondholders but from the bloated salaries, perks, bonuses, etc that went with their jobs.

Comrade Cook: This was the old argument of where you draw the line between « ownership » and control. The bureaucrats were using their control to become owners. When control was legalised it then became ownership. The question was would what was now illegal in Russia become legalised so that the bureaucrats turned their control into ownership. The situation was fluid.

Comrade Young quoted Tony Cliff about Trotsky’s mistake in equating State ownership with socialism which prevented him realising the State capitalist nature of Russia. The « official persons » in Russia were a capitalist class eating up surplus value.

Comrade Lawrence said it was not a question of the size of a person’s income or of whether capital was in private or State form. We should look at the historical background of the capitalist class in Russia. Clearly those who monopolised the means of production and accumulated capital were the Russian capitalist class. It had been argued that development in Russia would make capitalism there more like that in Britain. But there was no reason why it should. Capitalism in Russia had a different historical background. The State had always dominated and control had always been centralised there. Whereas in Britain the rising bourgeoisie had broken the power of the autocratic State. This had never happened in Russia. Thus we would expect the State to play a dominant role in the development of capitalism there.

The resolution was carried 30-3, with 10 abstentions.

Entretien avec Maximilien Rubel (1979)

12 janvier 2011

(Document inédit).

Socialist standard – Un de thèmes constants dans vos écrits, c’est que Marx n’était pas « marxiste ». Qu’est ce que vous voulez dire par ce paradoxe apparent ?

Maximilien Rubel – Lorsque j’ai commencé a étudier l’œuvre de Marx j’ai compris aussitôt qu’un de postulats de base de son enseignement exige de ne pas confondre la vérité de la cause de l’émancipation humaine avec la vérité d’une théorie sociale quelle qu’elle soit, fut-elle la théorie d’un individu génial ou celle d’un parti politique prétendant agir conformément à cette théorie. Celui qui se dit « marxiste » et adhère à un « marxisme » quel qu’il soit (et nous savons que l’Église marxiste a ses sectes et ses hérésies) trahit à la fois ce postulat et cette cause : il rabaisse la théorie en la changeant en une idéologie, il professe la superstition du nom, il pratique le culte onomastique, il aliène sa propre personnalité. En déclarant qu’il n’était pas « marxiste » Marx ne jouait pas au paradoxe, mais proclamait l’évidence de sa théorie scientifique, donc négatrice de l’idéologie. La science de Marx n’appartient pas qu’à Marx : elle est une tentative de fonder rationnellement l’éthique socialiste, communiste et anarchiste qui existait avant Marx et qui est, aujourd’hui, la négation des réalités barbares dites « socialistes » et « communistes ». Qui dit « science » dit « humanité » ; c’est dans la mesure ou elle est humaine que la science de Marx nous intéresse, et non qu’en tant qu’elle est « marxiste ».

2. D’après votre étude de Marx que diriez-vous [sur ce qu’] était sa conception de la société future ?

Négativement, la vision marxienne de la société future est celle d’une communauté libérée de l’argent, des classes sociales, de l’Etat et des superstitions idéologiques. Positivement, elle imagine une communauté où le mode de production capitaliste, fondé sur le profit et la division du travail, est remplacé par le mode de production coopératif fondé sur l’intérêt commun et les conquêtes rationnellement exploitées de la science et de la technique ; où la propriété privée est remplacée par la propriété individuelle (cf. Le Capital I, chap. 32), c’est-à-dire l’appropriation décrite par Marx sous le concept de Vergegenstandlichung [«Objectification »] (Manuscrits de 1844, Grundrisse, Le Capital I). La vision marxienne se résume dans ce passage du Manifeste communiste : « A la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Bien que Marx se fut refusé de prescrire (verschreiben) « des recettes (à la Auguste Comte ?) pour les gargotes de l’avenir » (Postface à la 2e éd. allemande du Capital, 1873), il a nourri sa conception de la société future des visions empruntées à ses maîtres en utopie, Saint-Simon, Fourier, Owen et Pierre Leroux. L’idée romantique de l’« homme intégral », — der allseitige Mensch — est au centre de la conception que Marx avait de l’éducation future et des méthodes « de produire des hommes complets » (Le Capital I, chap. 15/9) . Contrairement à Engels, il n’a pas cru que nous puissions sortir du règne de la nécessité : c’est « au delà » que « commence le développement des forces humaines comme fin en soi, le véritable royaume de la liberté qui ne put s’épanouir qu’en se fondant sur l’autre royaume, sur l’autre base, celle de la nécessité. » ( Le Capital III. ch. 48)

3. Quelle attitude Marx a-t-il prise envers l’argent ? A-t-il envisagé qu’il pourrait jouer un rôle dans la société socialiste ?

Avant de procéder à l’étude scientifique de la nature et du rôle de l’argent, Marx a prononcé un verdict de condamnation qui révèle la motivation éthique de sa critique de l’économie politique et du mode de production capitaliste :

« L’argent est la valeur universelle des choses, constitue pour elle-même. C’est pourquoi il a privé le monde entier de sa valeur propre, le monde des hommes aussi bien que la nature. L’argent est l’essence, devenue étrangère à l’homme, de son travail et de son existence, et cette essence étrangère le domine et il l’adore. » (La Question Juive, 1844)

Même lorsqu’il ébauchait sa première critique de l’économie politique, il abordait le problème de l’argent dans le même esprit éthique : il tenait à citer Goethe et Shakespeare plutôt que Adam Smith et Ricardo, pour dénoncer l’argent comme « le lien de tous les biens » (das Band aller Bande), mais aussi comme « le moyen universel de séparation », comme « la prostituée universelle, l’entremetteuse générale des hommes et des peuples », comme « la confusion et la perversion universelles des choses » (Manuscrits de 1844). Dans une société libérée de l’argent, dans un monde humain, les échanges se feront sans ce médiateur-fétiche :

« Si tu supposes l’homme en tant qu’homme et son rapport au monde comme un rapport humain, tu ne peux échanger que l’amour contre l’amour, la confiance contre la confiance, etc. Si tu veux jouir de l’art, il faut que tu sois un homme ayant une culture artistique… » (Manuscrits)

En analysant l’argent dans son œuvre maîtresse, donc de manière rigoureusement scientifique, Marx recourt aux mêmes métaphores et descriptions que plus de vingt ans auparavant, et il cite les mêmes paroles tirées du Simon d’Athènes de Shakespeare, en y ajoutant un extrait d’Antigone de Sophocle. A propos de la « Schatzbildung » (thésaurisation). il observe que

« La société moderne qui, à peine née encore, tire déjà par les cheveux le dieu Plutus des entrailles de la terre, salue dans l’or, dans son saint Grail, l’incarnation éblouissante du principe même de sa vie. » (Le Capital I, chap. 3)

Dans la « société socialiste », plus exactement dans la « société communiste », l’argent se trouve aboli, mais il y a encore échange de produits, dans la première phase, au moyen de « reçus » (Scheine, receipts) certifiant le quantum de travail fourni mesuré en « heures de travail individuelles » , etc. ; comme tout droit (Recht) qui est un « droit égal pour un travail inégal », ce droit est celui de « inégalité » – un inconvénient (Missstand) inévitable aussi longtemps qu’existe la division du travail et que l’ « état économique de la société et que le degré de civilisation qui y correspond » sont insuffisants pour supprimer l’échange selon la valeur calculée en travail.

« Au sein d’un ordre social communautaire. Fondé sur la propriété commune des moyens de production, les producteurs n’échangent pas leurs produits ; de même le travail incorpore dans des produits n’apparaît pas davantage ici comme valeur de ces produits, comme une qualité réelle possède par eux… » (Critique du Programme de Gotha 1875).

L’abolition de l’argent et de l’échange sera, par conséquent, complètement achevée « dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail, … »

L’oeuvre éthique de Karl Marx (Rubel, 1982)

7 janvier 2010

Thèses et postulats (Aux camarades du Socialist Standard)

1. Si l’on considère l’ÉTHIQUE comme la négation de l’idéologie et de la morale bourgeoises, d’une part, et comme l’anticipation intellectuelle et pratique des valeurs humanistes qui présideront aux rapports entre individus dans la communauté mondiale libérée des institutions aliénantes actuellement dominantes (économiques, politiques, idéologiques, etc.), d’autre part, on est amené à concevoir l’Oeuvre de Marx comme un ACTE ÉTHIQUE. Comme tel, cette oeuvre est une des contributions les plus importances à une transformation radicale de la destiné humaine : le passage de l’humanité du stade préhumain à stade humain, de la préhistoire humaine, l’histoire créée par l’homme.

2. ACTE ÉTHIQUE, l’œuvre de Marx se fonde sur la démonstration scientifique de la chance offerte à l’espèce humaine de pouvoir choisir entre un suicide collectif rendu possible par les conquêtes techniques échappant à la maîtrise rationnelle de l’homme et un épanouissement de la vie humaine grâce à l’utilisation raisonnable des ressources terrestres et des conquêtes techniques dues aux progrès de la science.

3. ACTE ÉTHIQUE, l’enseignement et la praxis de Marx s’inspiraient d’une vision conjoncturelle du développement et de l’expansion rapides du mode de production capitaliste à l’échelle mondiale, donc de la prolétarisation croissante des masses laborieuses, en dépit des immenses progrès des sciences et des techniques, donc des chances de l’émancipation matérielle et intellectuelle de l’humanité. C’est en prenant conscient de ces chances que le prolétariat des pays industriellement développés devaient, en se constituant en partis politiques, procéder à la « conquête de la démocratie », soit par la voie légale (suffrage universel), soit la lutte révolutionnaire (grève générale et prise en main autogestionnaire de l’appareil de production).

4. ACTE ÉTHIQUE, la théorie de Marx ne s’offrait à la classe la plus nombreuse et la plus pauvre comme la révélation définitive de l’esclavage prolétarien et de l’émancipation humaine, mais comme un instrument d’auto-éducation révolutionnaire, dans la tradition de l’enseignement et de la praxis des grands réformateurs sociaux dont Marx s’est reconnu le disciple. Lecteur et étudiant insatiable, il a lui-même fourni une définition de sa vocation intellectuelle et littéraire, en même temps qu’il a reconnu les limites de son originalité théorique, lorsqu’il a fait cet aveu : « You’ll certainly fancy my dear child, that I am very fond of books, because I trouble you with them at so unseasonable a time. But you would be quite mistaken. I AM A MACHINE CONDEMNED TO DEVOUR THEM AND THEN, THROW THEM, IN A CHANGED FORM, ON THE DUNGHEAP OF HISTORY » (à sa fille Laura, qui venait d’épouser Paul Lafargue, le couple passant leur « lune de miel » à Paris ; lettre datée du 11 avril 1868, donc quelques mois après la parution du Capital.

5. A l’école d’Épicure, de Spinoza et de Leibniz, mais aussi des matérialistes français et anglais, Marx a su construire sa propre Weltanschauung qu’il ne concevait nullement comme un nouveau système de pensée, une nouvelle philosophie ou une nouvelle science. Il n’exigeait pas des travailleurs d’étudier la Logique de Hegel avant de se mettre à l’étude du Capital. Bien qu’inachevée, son œuvre maîtresse s’entend parfaitement comme un ensemble de thèses scientifiques et critiques visant à « révéler, en dernière analyse (der letzte Endzweck), la loi économique du mouvement de la société moderne » (Préface du Capital), d’une part, et comme un ensemble de normes et de postulats éthiques dérives de l’observation empirique des efforts et des combats auto-émancipateurs des esclaves modernes, victimes non des capitalistes mais du capital, d’autre part. L’objet de l’analyse scientifique est. le « règne de la nécessité » ; l’objet de la vision éthique est le « règne de la liberté » (cf. Livre III, chap. 48 de l’éd. Engels).

6. En adhérent non à une quelconque idéologie socialiste ou communiste, mais à la cause de l’émancipation ouvrière et humaine, Marx a d’emblée formulé son credo ÉTHIQUE par l’énonce d’un « impératif catégorique » foncièrement différent de celui propose par Kant: « The criticism of religion ends with the teaching that man is the highest being for man, hence with the categorical imperative to overthrow all relations in which man is a debased, enslaved, forsaken, despicable being…» (Deutsch-Franz Jarhrbücher, 1844). Devenu membre de la Ligue des communistes et chargé par celle-ci de rédiger son statut et sa charte, Marx a juge bon d’exprimer le sens de cet impératif sous la forme d’un appel à l’union, tel qu’avant lui les leaders du mouvement chartiste l’avaient lancé aux travailleurs britanniques, mais en lui prêtant un horizon mondial :

« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Cet appel de 1848 constituera implicitement, près de vingt années plus tard, la conclusion du Capital formulée dans les trois pages du chapitre intitulé : « Tendance historique de l’accumulation capitaliste ; » C’est par deux passages extraits du Manifeste communiste que ce se termine ce chapitre où Marx met en parallèle l’accroissement de la misère, de l’oppression, de l’esclavage et de la dégénérescence (Entarturg) d’une part, et la révolte (Empörung) de la classe ouvrière sens cesse grossissante, instruite (geschult), unie et organisée par la mécanique même du processus capitaliste de la production d’autre part. Voilà le type même de raisonnement à deux faces, le jugement empirique de l’observateur lucide allant de pair avec la conception éthique du comportement révolutionnaire et de la volonté émancipatrice des esclaves conscients de leur état de servitude.

7. Marx s’est refusé à « prescrire des recettes (à la Auguste Comte ?) pour les gargotes de l’avenir » (Postface à la 2ème éd. du Capital, 1873), de même qu’il n’a jamais prétendu avoir inventé une nouvelle morale à l’intention des esclaves du capital. S’il est vrai d’affirmer, avec Engels, que « la véritable mission de Marx fut de coopérer… au renversement de la société capitaliste et des institutions d’État créées par elle ; donc de coopérer à la libération du prolétariat, il est faux de prétendre que Marx « a été le premier à donner (au prolétariat moderne) la conscience de sa propre situation et de ses besoins, la conscience des conditions de son émancipation », Par cet éloge hasardeux prononce devant la tombe de Marx, Engels est devenu le premier responsable de l’idéologie marxiste, donc d’une nouvelle superstition politique, dont Kautsky et Lénine deviendront les principaux représentants. Ce fut le prolétariat britannique qui, le premier, prit conscience de son esclavage et des conditions de son émancipation, et ce n’est pas en tant que maître, mais en tant que disciple de ce prolétariat que Marx a choisi de coopérer au mouvement d’émancipation du prolétariat moderne, en mettant à son service non seulement les fruits de ses études, mais son énergie de militant. ACTE ÉTHIQUE, ce choix a réduit la vie de Marx à la carrière d’un. paria intellectuel, en marge de la société officielle, quémandeur perpétuel dépendant surtout des largesses de son ami Engels. Ce n’est pas en maître et fondateur mais en disciple et paria qu’en avril 1856 il évoqua devant un auditoire de travailleurs anglais les « symptoms of decay, far surpassing the horrors recorded of the latter times of the Roman empire », pour rappeler que « the English working men are the first born sons of modern industry » et que « they will then, certainly, not be the last in aiding the social revolution produced by that industry, revolution which means the emancipation of their own class all over the world, which is as universal as capital-rule and wages-slavery ».

Près de 125 années après cet appel qui est comme une profession de foi les « symptoms of decay » se sont changés en certitude d’un monde en déclin, sans qu’apparaissent à l’horizon les fossoyeurs du capital et de l’État.

M.R. (Maximilien Rubel), Paris, le 13 février 1982

« Marx & Keynes » (SPGB, 1971)

26 novembre 2009

Extrait du Guide To Books and Pamphlets on Marxian Economics publié par le Socialist Party of Great Britain, juillet 1971.

MARX AND KEYNES by Paul Mattick (1969) [*]

This is a Marxist criticism of Keynesian economics. Chapters II-X deal with Marxian economics, chapters XI-XVII with the so-called mixed economy and chapters XVIII-XXII with national state capitalism and the backward countries.

Mattick places the falling rate of profit at the centre of his version of the Marxian theory of crises and the so-called collapse of capitalism.

Crises break out, he says, when the factors offsetting the latent tendency for the rate of profit to fall (due to the rising organic composition of capital) fail to prevent the rate from actually failing. Capitalism recovers from a crisis, he goes on, because the resulting devaluation of capital assets again raises the rate of profit. Accumulation proceeds until it is again checked, though at a higher level. As Mattick puts it:

Despite intermittent periods of depression, each upswing brings capital production to a higher point and wider extension than its previous level of development … Capital deve1ops in a manner that maybe described as three steps forward and two steps backward. This type of locomotion does not hinder the general advance; it only slows it

This is a good description of capitalist development, even though Mattick has little space for unbalanced growth arising out of the anarchy of capitalist production.

Marx, said Mattick, recognised that there were theoretical limits to capital accumulation. It can be demonstrated mathematically that it is physically impossible for a rising rate of surplus value (s/v) to forever prevent a declining rate of profit (s/c + v) given an ever-rising organic composition (c/v). But although Marx once or twice used the word ‘collapse’ in this context, this is not really a theory of the collapse of capitalism because in practice the point of no accumulation is never likely to be reached. It would presuppose, for a start, a fantastically high degree of capital accumulation, automation and labour productivity (which would mean, as Marx once pointed out, that the price system would break down because commodities would be so cheap that they ought to be given away free). This theory was meant as Marx’s contribution to the problem of the threat of stagnation which had worried classical political economists like Adam Smith, Ricardo and John Stuart Mill. Marx was pointing out that if this stage was ever reached it would be due to an economic factor like falling profits rather than a natural one like diminishing returns from agriculture.

Mattick is undoubtedly right in stating that “Marx’s theory is not a theory of underconsumption” and in placing profits rather than markets as capitalism’s big problem.

Keynes, too, held a theory of capitalist stagnation. He felt that as capital became more and more abundant the rate of profit (its “efficiency” as he called it) would fall thus discouraging investment. His policies were meant to combat this stage of stagnation towards which ‘mature’ capitalism was tending.

Mattick’s criticism of the theory of Keynsianism is quite good. He points out that all government spending must be financed from the present and future profits of capitalist industry. Government spending to combat slumps would thus be a redistribution of profits from one section of capitalist to another (those who sold to the government or who received government subsidies). It would be a cost which, by maintaining what Mattick calls a “non-profit sector”, reduces the overall rate of profit. The limits of Keynsian policies are the profits of private industry. If these are discouraged then more government spending would be needed to avoid the slump and so on, with full national state capitalism as the logical outcome. Since the capitalists do not want this, says Mattick, they seek to keep government spending within limits.

Mattick does seem to imply that the state of stagnation of both Marx and Keynes had begun to appear and that government spending has been consciously undertaken to combat it. This is open to challenge on a number of counts.

First, Marx’s theoretical state of stagnation is nowhere near. Second, government spending has been undertaken not so much as to avoid slumps as to provide essential services for the capitalist class as a whole (education, health, defence), though this has incidentally affected the overall level of production and employment and has been financed out of profits and by inflation. Third, Mattick is saying in effect that Keynsian techniques have saved capitalism, at least temporarily. This is not true because they have never really been tried properly, except perhaps as inflation to reduce real wages.

Mattick also deals with economic development, the backward countries and Russia. Although he describes Russia as state-capitalist (because it is still based on wage-labour) he views the national state capitalism practised there and in a number of other countries as a quite different social system from Western-type capitalism. Indeed, he sees it as more advanced and one towards which the West is heading too, under the ideology of Keynsianism. This does not mean, however, that he supports it. National state-capitalism, he says, is no solution to the problem of the backward countries, only world socialism is. And Mattick is quite clear that Socialism means the end of money, wages, profits, interest, etc.

On a number of points Mattick comes quite close to us, and used to write for the Western Socialist, during the fifties when they accepted articles from outsiders (in fact parts of chapters I, II and XII of this book originally appeared in the W.S. article ‘Marx and Keynes’ Mattick wrote in November-December, 1955). Unfortunately his book assumes a high level of acquaintance with the theories of both Marx and Keynes which makes it difficult to follow for beginners.

Note de la BS:

[*] Nous avons déjà publié un extrait en français de ce livre: L’économie mixte.