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Wilhelm Weitling – L’humanité telle qu’elle est et telle qu’elle devrait être (1838) [10 et 11 – fin]

7 août 2013

Traduction intégrale de Die Menschheit, wie sie ist und trie sie sein soltte, Munich, Ernst éd., 1895, édition identique à la seconde, de 1845. Parties 10 et 11 [fin].

X – AVANTAGES MATERIELS DE LA COMMUNAUTE DES BIENS

 L’économie réalisée par la communauté touche presque au miracle. Considérons par exemple, aussitôt après son avènement, la nécessité de nouvelles constructions : celles-ci seront érigées de telle sorte que, dans l’avenir, il n’y ait ni villes trop grandes ni villages trop misérables.

Les membres de chaque association de familles vivent dans cinq ensembles de bâtiments communaux, construits de manière a former un pentagone. Au centre de ce pentagone se situe le bâtiment de l’association, avec les habitations et les bureaux des autorités, les établissements scolaires, les magasins d’approvisionnement, l’immeuble de la poste et des transports, les logements pour recevoir les voyageurs et les membres de l’armée industrielle, la salle du peuple avec la tribune pour les orateurs, le théâtre, l’observatoire astronomique et le télégraphe. A proximité se trouve le jardin communautaire de l’association.

Les bâtiments communaux sont les habitations de tous les autres membres de l’association familiale. Chacun d’eux a une salle du peuple, une salle de bal et une salle pour les repas, une bibliothèque, un télégraphe, des écoles artistiques et professionnelles, des magasins d’approvisionnement et des salles d’exposition. L’intérieur de chacun de ces bâtiments doit offrir confort, élégance et économie. Entre ces édifices, les rues sont pourvues de toits de verre pour protéger de la pluie et du vent, et de fenêtres coulissantes pour rafraîchir pendant l’été. Leur construction doit aussi être effectuée de telle sorte que les habitations intérieures puissent être maintenues toujours a la même température, et pour que le trafic intérieur ne soit pas trouble par le transport des marchandises. Les édifices communaux sont relies au bâtiment de l’association par le chemin de fer. Si l’un d’eux était éloigné même de cinq heures de marche du centre, l’association tout entière pourrait être reliée en une demi-heure.

Nous voyons souvent aujourd’hui le paysan porter ses chaussures a la main, pour ne pas les abîmer sur les routes de campagne, et l’apprenti traîner péniblement son balluchon de par le monde, comme l’escargot sa coquille, et pourtant il no manque ni chevaux in chaussures. Ces difficultés ne sont plus nécessaires. Les paysans seront conduits a l’aller et au retour jusqu’aux champs a cultiver et pourront accomplir leurs travaux sous des tentes transportables qui les protégeront de la pluie et du soleil. Au lieu des 300 foyers nécessaires aujourd’hui pour préparer les repas de 1 600 personnes environ, il suffira de trois. Même économie dans le chauffage et dans les travaux du feu. On utilise aujourd’hui neuf fois plus de matériaux a brûler qu’il ne serait nécessaire dans la communauté des biens, après la construction de nouveaux bâtiments.

Au lieu des cent laitières qui actuellement perdent chacune en ville une demi-journée, il en suffira d’une avec une voiture de lait. Les nombreux paysans qui, le dos courbe sous un fardeau excessif, vont vers la ville les jours de marche, endurent les mêmes fatigues et subissent les mêmes pertes de temps ; il en est de même pour les nombreux petits commerçants et fabricants de sacs en papier qui manient tout le jour les plateaux de la balance. La dixième partie d’entre eux pourrait rendre à la société les mêmes services avec moins de fatigue, sans l’exposer aux dangers de la fraude et de la tromperie.

Aucune région ne se ressentira de la rareté des produits, si les autres les possèdent en abondance.

Pourquoi celui qui vit dans une région où ne poussent que des pommes de terre ne pourrait-il boire son verre de vin, et pourquoi le viticulteur ne pourrait-il manger de la viande ? La distance qui les sépare sera réduite au dixième avec les chemins de fer et la navigation a vapeur. On exploitera chaque culture dans le terrain et sous le climat qui lui conviennent le mieux. Il n’y a pas lieu de planter des céréales là où les pommes de terre viennent bien, ni du tabac dans une région de vigne.

On n’aura plus besoin de faire des prairies artificielles a la place des champs, ni des champs à partir de prairies. Dans les régions de très bon pâturage, on n’aura pas besoin de réduire le nombre de têtes de bétail au profit de champs dont les produits sont nécessaires a l’alimentation des habitants. Qu’on considère encore l’économie de chevaux qui résulte de l’abolition de la propriété individuelle et de la dissolution des armées actuelles, et encore de l’extension générale des chemins de fer ; de même de la suppression de toutes les frontières inutiles, barrières, murs et fossés ; la participation de tous a la culture des champs ; la gaieté, l’entrain et la force de tous les travailleurs, et aussi l’amour que chacun porte a son prochain, parce que personne n’a plus besoin de se préoccuper pour soi. Les soucis redoutes et la venimeuse jalousie professionnelle ne trouveront plus d’aliment dans le cœur des hommes ; car enfin quel bien-être pourraient-ils bien envier, et a qui ? Et de quoi pourraient-ils s’inquiéter qui ne soit un sujet de préoccupation pour tous ? Ils ne seront alors plus des esclaves comme aujourd’hui ; le travail ne les épuisera jamais, et une nourriture saine et abondante leur redonnera généreusement les forces perdues.

Ces avantages, et d’autres encore, sont si évidents que l’on peut affirmer que, des la cinquième année de la communauté des biens, on aura une production triple de celle d’aujourd’hui. Mais puisque nos privations actuelles ne viennent pas d’une trop faible production des biens nécessaires, mais de leur injuste répartition, une augmentation du triple de la production fournira certainement, après l’introduction de la communauté, une énorme surabondance. Mais il ne faut rien préjuger, et, la où il y a déjà excédent, la société, pour ne pas nuire a la prospérité générale, n’aura qu’a tenir pour délit l’intempérance.

Dans les quinze premiers jours qui suivront l’instauration de la communauté des biens, les excès occasionneront sans doute quelques ravages a nos réserves alimentaires ; mais cela cessera des que la génération affamée sera rassasiée. L’homme n’est avide que de ce qu’il obtient difficilement.

Présentez-lui chaque jour des tables bien garnies, et la démesure diminuera exactement comme elle augmente avec la faim dans notre société corrompue actuellement.

Seuls des cas exceptionnels survenant dans les premières années, et provoques par nos ennemis, peuvent justifier la mesure d’une attribution rigoureuse des besoins, c’est-à-dire lorsque la guerre contre l’ennemi exige un appel général aux armes et que de nombreux dépôts et magasins sont voues aux flammes et saccages. Dans de pareils cas, nous devons faire des sacrifices : alors les membres de l’association peuvent se partager entre eux ce qui reste, après avoir pourvu aux besoins de l’armée, pour que nos soldats ne souffrent d’aucune privation. Si les autres ensuite doivent supporter des privations, nous les supporteront ensemble tout ce qu’on supporte en commun est moins lourd a chacun ; tout au moins n’aurons-nous plus la contrariété de voir la graisse couler de la bouche des autres quand nous avons faim, et de voir dans leurs armoires des dizaines de costumes pendant que nous mourons de froid.

Et si, dans un district de un million d’habitants, 200 000 citoyens prennent les armes pour la défense de l’égalité, les autres effectueront avec joie trois heures de travail quotidien de plus pendant la durée de la guerre, de sorte que pas une heure ne soit perdue dans aucune branche de la production nécessaire. Tous ceux-là, malgré ces sacrifices exceptionnels, vivront dans de meilleures conditions physiques et morales que la majorité des gens dans notre civilisation actuelle. De tous ces arguments sur la possibilité et la nécessité de la communauté des biens, ressort également la supériorité de celle-ci en cas de guerre. Aucune autre Constitution que celle-ci n’est en mesure d’accomplir de tels efforts et de tels sacrifices. Une petite portion de territoire, avec seulement trois ou quatre millions d’habitants, pourrait, en cas de besoin, se mesurer avec tous les peuples d’Europe et ressortir vainqueur du combat : en effet, chaque pas que l’ennemi fait en avant redouble son courage et ses efforts, et a chaque pas en arrière de nouveaux frères se libèrent et de nouveaux moyens de lutter se renforcent.

 XI

 Si ces idées proposées viennent a se réaliser, ii n’y aura plus partout que des frères et des sœurs, et jamais d’ennemis. La troisième génération de l’humanité vivant en communauté des biens parlera une seule et même langue et sera semblable par ses mœurs et sa formation scientifique.

L’ouvrier et le paysan seront en même temps des intellectuels, et l’enseignant sera en même temps ouvrier et paysan.

L’homme ne connaîtra pas seulement son pays natal, mais il voyagera dans le monde entier, et trouvera partout une patrie.

La première génération, dans tous ses établissements scolaires, et en plus de la langue populaire, fera enseigner, comme langue universelle, l’une des langues mortes les plus connues ou une langue inventée tout exprès. La seconde génération introduira cette langue dans toutes les relations professionnelles et familiales ; et la troisième génération, par l’admission de tous les enfants dans les établissements scolaires des leur naissance, fera disparaître toutes les langues nationales ; on aura alors un seul berger pour un seul troupeau.

Tout ce qui aujourd’hui, a cause de nombreux préjugés, est difficile, sera facile pour la deuxième génération vivant en communauté des biens, et la troisième le réclamera comme nécessaire.

Quand on introduisit la vaccination, la plupart des parents s’y opposèrent, craignant de nuire a leurs enfants. et ne lui accordèrent aucune confiance. Aujourd’hui ils se prononceraient contre l’interdiction de cette vaccination, comme ils s’étaient opposes a son introduction.

Imaginez un homme du temps de l’empereur Auguste qui aurait invente la poudre et la boussole, et se serait convaincu de leur efficacité après plusieurs années d’expériences. Il aurait pu s’adresser à un ministre de l’empereur a peu près en ces termes :

Avec cette petite chose je suis en mesure de modifier l’art de la guerre d’Alexandre et de César ; je peux faire sauter les forteresses, anéantir les villes a une lieue de distance, transformer en une minute la cite de Rome en un amas de décombres, détruire vos légions a 3000 pas de distance, rendre les soldats les plus faibles semblables aux plus forts et transporter l’éclair dans ma poche de Pantalon ; enfin, grâce a l’instrument contenu dans cette boite, je peux résister dans l’obscurité aux tempêtes et aux écueils, diriger un bateau d’une main sure de jour comme de nuit. et partout, sans voir ni terre ni ciel, me diriger vers les rivages et les plages.

En entendant ce discours, les hautes personnalités de la Rome de l’époque, comme Mécène ou Agrippa. auraient pris l’inventeur pour un rêveur : celui-ci n’aurait pourtant promis que des effets réalisables, connus aujourd’hui des enfants eux-mêmes.

Chaque nouvelle invention, chaque vérité longuement pesée. trouve aujourd’hui les mêmes difficultés et la même opposition, parce qu’elles ont contre elles trop d’intérêts particuliers et trop de préjugés ; mais a la fin elles se frayent un chemin dans l’obscurité, parce qu’elles naissent de la lumière.

Creusez donc courageusement jusqu’à la source précieuse : les générations futures s’y désaltéreront. Si aujourd’hui vous avez réussi a gagner, et si vous avez démoli les vieux liens nourris de l’ambition, de la tyrannie et de l’égoïsme. Veillez bien au choix de votre Constitution : elle ne doit pas ressembler a une route de campagne rafistolée, où les trous sont bouchés de sable et de pierres, sur laquelle on voyage à cheval, à pied et en voiture. Sur cette route, les voitures cherchent a éviter les trous comblés par des cailloux, et suivent seulement le chemin étroit réservé aux piétons. Ceux-ci sont alors contraints. s’ils ne veulent pas être éclaboussés par la boue que projette la voiture, de marcher sur le chemin dur et empierré.

La communauté des biens est le moyen de délivrer l’humanité ; elle transforme la terre en paradis, transforme les devoirs en droits et extermine jusqu’aux racines quantité de gredins. Des mots détestés comme : violence, assassinat, cupidité, mendicité et autres semblables, vieilliront dans les langues des nations et seuls les textes de l’histoire mondiale en expliqueront le triste sens, qui fera frémir d’horreur le futur genre humain. Pouvons-nous espérer son instauration, et comment pouvons-nous réussir a la conquérir ? Par l’intelligence, le courage et l’amour du prochain.

Soyez vigilants comme les serpents et doux comme les colombes n’ayez pas peur en face de ceux qui tuent le corps. L’intelligence arrache les armes des mains de nos ennemis, et le courage saisit toute occasion de les combattre.

Celui qui a le courage de refuser les exigences de ses oppresseurs et de mettre dehors leurs policiers et gendarmes serviles, a accompli une chose glorieuse comme celui qui a abattu un tyran. Mais celui qui, pour prolonger sa propre vie, au prix du sang et des larmes qui font l’argent du tyran, érige des échafauds et des prisons pour ses frères et se croise les bras pendant que les bourreaux cherchent leur proie, ou regarde avec indifférence la victime qu’on emmène, est certainement plus méprisable qu’un valet de police et plus misérable que le plus misérable esclave. Les noms de ces lâches doivent disparaître de l’humanité ils ne sont pas dignes que leurs fils honorent leur mémoire.

Nos ennemis nous ont toujours été supérieurs par l’intelligence et la ruse, et c’est pourquoi les armes appropriées pour les combattre ont toujours manqué a notre courage mais on ne peut trouver chez eux aucune trace de l’amour du prochain. Ils ajoutent a leurs armées la contrainte, et les soldats obliges de servir viendraient au contraire volontiers dans nos rangs.

Donnez la preuve de votre courage et de votre résolution en soutenant la lutte pour vos principes. Écrivez sur vos bannières : nous ne voulons plus ni pauvreté ni oppression ! Choisissez vous-mêmes vos chefs, et gardez-vous des riches et des puissants. Que votre général n’ait pas plus de droits que le plus jeune volontaire dans la jouissance des moyens d’existence : qu’il soit votre père face a l’ennemi, et votre frère devant la table. La mort réclame a tous son tribut, il vaut mieux jeter dans le plateau de fer de la balance sa jeune vie pour la libération de l’humanité, plutôt que de la livrer, pour une bouchée de pain, aux mains de l’usure et de l’insolence, qui s’engraissent en lui suçant la moelle, puis la rejettent, sans soucis pour la pauvre et misérable existence du travailleur.

Bénis, trois fois bénis, soient pour leurs contemporains et leur postérité les noms de ces premiers martyrs qui, agitant la bannière de l’amour fraternel, arrosèrent de leur sang le sol de la patrie et signèrent de leur mort leur invincible foi. Sur les lieux où ils ont combattu, que l’humanité libérée érige un piédestal avec les statues et les canons des tyrans fondus ensemble et que, sur la plate-forme de ce piédestal, Mammon fondu en pyramide léguée a la postérité étonnée les noms de ces adversaires de Mammon et de la force brutale.

Et encore trois fois bénis les noms de ceux qui résistèrent jusqu’a la fin! Qu’un monument semblable, érige au plus bel endroit de la terre, en proclame la renommée aux générations futures.

Voila ce que seront les sanctuaires de l’humanité ! Les hommes accourront de toutes les régions de la terre pour les voir et renouveler devant eux le pacte de concorde. Faites en sorte que l’intelligence soit votre guide, le courage votre bouclier et votre arme, l’amour du prochain votre mot de passe : c’est avec ces symboles que vous vaincrez.

Les Spartiates ont vécu pendant 500 ans dans la communauté des biens. Ils ne manquaient ni d’intelligence ni de courage : c’est l’amour du prochain qui leur manqua. Ils ne travaillaient pas, mais faisaient travailler les prisonniers captures a la guerre et repartis parmi eux. Ils ne connaissaient pas le dicton : qui ne travaille pas ne mange pas. C’est pourquoi leur État sombra. Au XVIe siècle, l’horizon politique de l’Allemagne était lourd d’événements importants. Thomas Münzer [9], un prédicateur évangélique saxon, prêcha la communauté des biens, chassa les riches hors des villes, eut de nombreux adeptes. Mais ii manqua de courage. Quand l’armée ennemie s’avança vers lui, il attira l’attention des 30 000 hommes qu’il avait dans son camp, leur montra un arc-en-ciel, leur annonça le soutien des anges et leur interdit de combattre. Ils furent tous massacres presque sans résistance.

Le tailleur Jean de Leyde [10], à la même époque, introduisit la communauté des biens a Munster, en Westphalie, bannit les riches de la vile et se fit proclamer roi du globe terrestre. Après le siège de la ville, tombe par trahison aux mains de l’ennemi, le tailleur mourut de façon cruelle, mais non en martyr, parce qu’il avait par son ambition profane la pure doctrine.

Ces exemples prouvent cependant quelle fascination exerçait alors déjà sur les masses la doctrine de la communauté des biens, malgré l’imperfection propre a ce temps-là.

Au cours de ce même siècle, en Souabe, en Franconie et en Autriche, des armées de paysans rebelles, excites par l’arrogance des prêtres et des grands, se révoltèrent contre leurs tyrans, mettant le feu a leurs couvents, châteaux et forteresses. Toujours a la même époque, en Saxe, un moine s’enflamma contre les abus et les prétentions des prêtres, mais il était indulgent envers la tyrannie des grands, il les encourageait même et les soutenait, et donnait aux princes le conseil d’abattre les paysans révoltés comme des bêtes [11] : pourtant, les dix articles [12], pour lesquels ces derniers combattaient, contenaient des requêtes justes et équitables, que personne, ne conteste aujourd’hui. La révolte des paysans fut étouffée par les princes ; la Reforme, avec leur appui, obtint la victoire, et l’unité de l’Allemagne s’évanouit a leur profit. Si la Reforme s’était jointe a l’insurrection populaire, et si elle était restée un phénomène populaire, nous aurions été libérés une fois pour toutes de la tyrannie des prêtres et des grands, et le peuple n’aurait pas versé tant de larmes et de sang, comme il en est coulé depuis lors. Pendant combien de temps devra-t-il encore gémir ? — Dans quel pays brandira-t-on pour la première fois la bannière des vengeurs allemands ? — Le cœur de tous bat avec impatience en attendant les prochains événements.

La Reforme traversa alors le monde obscur comme un doux rayon de lumière. Le peuple émergeant de l’ombre regarda timidement autour de lui pour guetter l’entrée dans un nouveau paradis ; mais il ne vit que des épées et des couronnes, dont l’éclat sanglant lui blessa les yeux.

Et il ferma ses paupières pour un nouveau sommeil, semblable au précédent : le seul rayon voile de l’Évangile demeura dans son âme gonflée d’espérance. Depuis lors, de temps en temps, la discorde, à l’instigation de tyrans tantôt étrangers et tantôt nationaux, se glisse dans les rangs des dormeurs et réveille les victimes pour les conduire à la boucherie. Pauvre peuple, paisible et trompe ! – Continue de dormir, jusqu’a ce que les trompettes et le tocsin t’appellent pour le jugement dernier. Tu balaieras alors les hommes de Wittenberg [13] et ceux de Rome, qui, raillant ta pauvreté, parlent en faveur des trônes et des sacs d’argent. Alors l’unité fera hisser l’étendard de l’amour du prochain sur tes territoires, tes jeunes gens voleront avec elle jusqu’au bout du monde, la terre deviendra un jardin et l’humanité une famille.

[10] Jan Bokelszoon, dit Jean de Leyde (1509-1536), chef des anabaptistes de Munster, décapité âpres avoir été battu par l’armée épiscopale de la ville.

[11] Allusion aux célèbres écrits de Martin Luther (janvier-juin 1525) sur la guerre des paysans et contre Thomas Münzer.

[12] En fait, les articles étaient au nombre de douze, et non de dix.

[13] Luther et ses adeptes, les luthériens.

 

 

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Wilhelm Weitling – L’humanité telle qu’elle est et telle qu’elle devrait être (1838) [6 à 9]

2 août 2013

WilhelmWeitling Traduction intégrale de Die Menschheit, wie sie ist und trie sie sein soltte, Munich, Ernst éd., 1895, édition identique à la seconde, de 1845. Parties 6 à 9. VI – QUESTIONS GENERALES Chaque famille dispose d’une maison spacieuse, avec un mobilier complet et un jardin. Le devoir d’en prendre soin et de veiller à la propreté incombe a chaque membre de la famine Le père de famille ou les membres les plus âgés veillent a l’accomplissement de ces taches. Les enfants restent dans leur famine jusqu’a rage de six ans, âpres quoi us vont a l’école. Les familles ont des cuisines communes. Les cuisiniers reçoivent ce dont ils ont besoin chaque jour des magasins de l’association, ceux-ci les reçoivent mensuellement des magasins d’arrondissement, et les magasins d’arrondissement reçoivent l’approvisionnement annuel des biens qu’ils ne produisent pas, mais qui leur sont nécessaires sur assignation du Senat. Le bien-être général, l’abondance des récoltes, les produits du climat et le gout des habitants déterminent le choix des nourritures et l’abondance de la table. Chaque arrondissement, outre les petits jardins familiaux que chaque famille cultive a sa guise, dispose d’un grand potager commun dont les produits sont destines a la table commune. Chaque voyageur a également droit a l’hospitalité dans la maison et auprès de la famille chez qui il est logé. Si celui-ci n’est pas en voyage d’affaire pour l’administration centrale, et s’il demeure dans la famille pendant la période du travail, il est tenu de travailler aux côtés de ses hôtes, ou de faire noter sur son livret de travail le temps non employé. Les voyageurs jouissent de toutes sortes de facilités de déplacements. Ceux qui voyagent pour affaires, c’est-à-dire se déplacent pour des raisons professionnelles, ont la priorité dans les conditions de voyage. Les plans de toutes les nouvelles constructions, qui tiennent compte du confort, de l’élégance et de l’économie, proviennent du Ministère et, après approbation du Sénat, sont exécutés sous la direction des présidents des constructions générales et de leurs électeurs. Les tissus pour les vêtements et les matières premières pour les meubles et les constructions sont approuvés de la même manière, selon les plans fournis par le Ministère. Les autorités en déterminent la coupe et la forme, avec l’approbation des directeurs de chaque profession. Toutefois, le temps de travail pour la confection des vêtements et des meubles, fixé par les fédérations, ne doit jamais dépasser le temps accordé par le Ministère, et, dans ce cas, doit être compensé par des heures supplémentaires.

VII – LES HEURES SUPPLÉMENTAIRES

 La répartition égale du travail et des moyens d’existence n’est pas en mesure d’assurer à elle seule à l’humanité un bonheur durable. Une égalité uniforme et sévèrement mesurée serait comme le plat sans sel vers lequel un étranger affamé et épuisé par le voyage tend avidement la main il le trouve ensuite de plus en plus mauvais et à la fin s’en dégoûte. L’esprit toujours en éveil de l’homme a besoin, pour ne pas être envahi par l’ennui, d’un champ libre où il puisse s’ébattre. La simple communauté des biens pourrait déjà offrir à l’esprit humain, outre une activité journalière de six heures, des occupations suffisantes et des distractions, moyennant des cours dans toutes les sciences, des fêtes et divertissements publics ; mais il existe des individus passionnés, qui ne s’estiment pas heureux s’ils n’ont pas la possibilité d’agir à leur guise et selon leur bon plaisir, le plus souvent seulement pour se distinguer des autres. L’un a subitement l’envie de ne pas travailler ce jour-là ou celui-ci. L’autre aime les vêtements fournis par l’administration, mais pas les meubles. Un autre a envie de manger quelque chose qui n’est pas prévu sur la liste collective. L’un désire une montre en or à répétition avec l’aiguille des minutes ; un autre veut une pendule pour sa chambre, qui lui joue des airs qui lui plaisent. Ainsi, chacun a ses désirs, ses envies particulières : l’œil plein de convoitise de l’homme a un vaste champ à parcourir avant d’être rassasié, et ces appétits s’accroissent incessamment grâce à l’activité infatigable de l’esprit humain. Cette activité de l’esprit humain réclamera un espace de plus en plus grand, parce que, après vingt ans de vie pacifique dans la communauté des biens, le temps de travail nécessaire à la prospérité et au bien-être de tous pourra facilement être ramené de six ou cinq heures à trois heures quotidiennes. C’est pourquoi le principe de l’égalité sociale doit être intimement mêlé à celui de la liberté individuelle. Certainement, les nombreux besoins dont nous avons déjà connaissance s’en trouveront encore augmentés, mais cet accroissement ne sera plus nuisible à la société, et ne deviendra une charge que pour les personnes qui voudront avoir ces biens superflus. La détermination exacte de l’étendue de la liberté individuelle, dans les limites de l’égalité sociale, donnera aux générations futures vivant dans la communauté des biens l’occasion de créer des lois nouvelles et plus parfaites, afin que l’humanité progresse toujours davantage vers la plus haute perfection terrestre, qui n’est pas pensable aujourd’hui, où ni la liberté ni l’égalité n’ont besoin d’une loi écrite par l’homme, où l’amour et la concorde deviennent une seconde nature. Donc, dans la communauté des biens, pour laisser le champ libre aux diverses inclinations des hommes et à leurs besoins de liberté, sans toutefois attenter aux droits d’autrui, on doit permettre à chacun de faire encore et volontairement des heures de travail supplémentaires en plus de celles qui leur sont imposées. Ces heures supplémentaires sont exécutées sous la surveillance des anciens, qui ne travaillent plus. Chaque membre de la société tient un livret, sur lequel sont reportées toutes les heures supplémentaires. Les heures supplémentaires sont toujours laissées libres dans les professions qui ont le plus pressant besoin de main-d’œuvre. Si une profession possède un nombre suffisant de travailleurs, elle est interdite », c’est-à-dire qu’on ne peut y effectuer des heures supplémentaires de travail volontaire. Les heures supplémentaires ne peuvent être interdites dans aucune branche de l’armée industrielle. Pour les travaux de l’armée industrielle, les heures supplémentaires sont toujours acceptées ; en effet tout le monde peut y travailler sans notions préliminaires, et elle s’étend partout. Les fédérations ou arrondissements de familles peuvent construire des ateliers et des usines pour la confection de divers articles non compris parmi les besoins indispensables mais correspondant aux diverses inclinations des citoyens. Les objets confectionnés sont livrés aux magasins et aux salles d’exposition, et là échangés contre des heures supplémentaires. Les salles d’exposition des objets fabriqués dans ces conditions sont soumises à la surveillance des personnes âgées ou des membres qui ne sont pas en mesure d’accomplir un autre travail. Tous les objets ainsi fabriqués sont estimés selon leur temps de fabrication. Les travailleurs de ces articles sont organisés de la même façon que les travailleurs des autres professions. Si le travailleur, outre son vêtement national, désire acheter tel ou tel autre habit, ou tout autre objet qui ne soit pas réellement nécessaire, il fait transcrire de son livret tant d’heures supplémentaires, qu’il fait enregistrer sur le grand livre de la salle d’exposition, selon le temps de travail exigé pour l’objet en question. De cette manière, le temps de travail employé pour un objet non nécessaire est toujours compensé par l’usage qui en est fait ; la société ne perd rien, et l’individu y gagne ; en effet, les travailleurs doivent seulement être remboursés par l’échange des heures de travail, au lieu que de nos jours il faut engraisser les usuriers et les paresseux. La valeur de tous les produits est calculée en fonction du temps de travail. Tous les travaux sont exécutés dans les seuls bâtiments choisis par la profession et des comptables nommés par les autorités. On admet des exceptions pour les petits travaux manuels, dont on connaît déjà la durée du travail. Tous les articles acquis par l’équivalent d’heures supplémentaires sont, après la mort de l’acquéreur, rapportés dans les salles d’exposition et peuvent être revendus contre des heures supplémentaires. L’excédent des heures supplémentaires qu’entraîne ce procédé est compensé chaque année par un arrêt général de la profession. Lorsque les travaux de la classe paysanne sont urgents, en période de récolte, on procède à un arrêt des autres activités, pour maintenir ainsi un équilibre convenable entre les divers ordres de travaux et assurer un nombre suffisant de volontaires pour les travaux utiles et urgents. Toutes les pièces de monnaie, en particulier l’or et l’argent, sont fondues, pour fabriquer des objets d’utilité courante. Les livres de comptabilité des heures de travail remplaceront l’argent. Pour empêcher l’accumulation des richesses. Les Spartiates utilisaient de grandes barres de fer préalablement refroidies dans l’acide pour les rendre inutilisables à tout autre emploi. La grande surface occupée par ces barres devait empêcher une trop forte accumulation et l’inégalité qui en serait résultée. Depuis l’invention du papier et de l’imprimerie, l’humanité a imaginé des moyens plus efficaces pour interdire l’accumulation et l’usure et maintenir l’égalité sociale ; elle désire seulement en faire un prompt usage. Avec la disposition des heures supplémentaires, les portes sont ouvertes- à toutes les inclinations de l’humanité, et même l’emploi d’articles de luxe pourra s’étendre au lieu de se restreindre. Mais, pour empêcher que cet usage, Dar son excès, ne nuise aux bonnes mœurs, les autorités ont le droit d’augmenter ou de diminuer les heures supplémentaires autorisées, de telle sorte que leur effet assume une réaction salutaire pour la prospérité de tous. Un moyen encore plus efficace à cette fin est l’interdiction des activités.   VIII – LE PRIVILÈGE D’INVENTION ET LA COMPAGNIE DES MAÎTRES Les compagnies des maîtres sont constituées par les membres de la société qui ont réalisé des découvertes utiles ou des inventions. Ils ont, dans l’ordre des activités, le même droit de vote que les représentants élus de 1 000 personnes. Ils ne sont liés à aucune sorte de travail particulier pendant toute la durée de leur privilège. Ils peuvent, comme tous les autres, effectuer des heures volontaires, mais un tiers au moins de ces heures doivent être consacrées à des cours qu’ils donnent dans les écoles artistiques et professionnelles. Chaque profession a, si possible, une ou plusieurs compagnies de maîtres qui examinent l’utilité des découvertes ou des inventions réalisées et déterminent la durée du privilège. La conséquence de ce privilège répandu dans la société sera le progrès de l’humanité dans la formation industrielle et scientifique, et par suite le bien-être et le bonheur de tous ; en effet, l’agrandissement et le perfectionnement des connaissances sont l’âme vivifiante de la société, sans lesquelles aucune prospérité n’est possible. La condition de ce privilège est l’utilité générale. Celui qui a déjà donné à la collectivité des preuves de la supériorité et de l’usage pratique de ses forces intellectuelles peut rendre des services encore plus importants, et c’est donc l’intérêt de la société de lui laisser la pleine liberté d’employer son temps comme il l’entend. En vertu des inclinations naturelles, l’individu tend vers une liberté illimitée, et cette disposition devient l’éperon de ses actions les plus audacieuses, et sa force, spirituelle et physique, est l’expression de cette tendance. Toute force brute peut cependant être utile ou nuisible, selon qu’elle est bien ou mal dirigée. Dans une machine défectueuse, la force brute qui donne le mouvement, enfermée dans la chaudière à vapeur, peut être dangereuse pour ceux qui travaillent là. Il en va de même pour le penchant effréné de l’homme pour la liberté, dans une société mal organisée. Dans notre société mal organisée, les riches et les puissants jouissent, aux frais des travailleurs, d’une liberté vraiment illimitée. Pour eux, la loi n’existe pas. Pour les crimes qu’ils commettent, ils ont trouvé des noms tout à fait différents et, selon leur législation, ils ne sont pas punissables, et leurs fautes peuvent être effacées avec une petite somme d’argent. Mais cela n’est pas réellement une peine pour eux : ils savent bien, d’une façon ou d’une autre, faire endosser une telle Perte aux travailleurs. Pour vous, riches et puissants, un voleur ordinaire est un être vraiment méprisable : bien ! croyez-vous donc que le peuple considère avec moins de mépris les voleurs de haut rang ? Toutes ces richesses, dont vous vous vantez, n’ont-elles pas été volées au peuple par vous ou par vos ancêtres, d’une manière ou d’une autre ? Ne sont-ce pas des vols, les contributions et impôts que vous nous infligez, les intérêts qui gonflent vos capitaux, les faillites, les procès perfides et coûteux que vous nous assénez ? Les travailleurs que vous faites faner avant l’âge dans les usines enfumées et les ateliers, n’est-ce ras un assassinat nue vous perpétuez contre la société ? Vos prisons, vos échafauds, vos armées de baïonnettes, ne prêchent-ils ras partout le meurtre ? Les voleurs les plus méprisables sont ceux qui détroussent les faibles. Actuellement, plus on a d’argent et de pouvoir, plus on est libre et indépendant. Pour obtenir par ces moyens l’indépendance la plus large, on parcourt divers chemins tortueux, tels que les spéculations de commerce et de bourse, l’usure. la fraude, etc. Dans une société bien organisée. ces voies détournées qui lèsent les droits d’autrui et détruisent l’égalité sociale sont fermées : chacun est libre de lâcher la bride à son désir d’indépendance, mais seulement sur le chemin du talent. Celui qui de nos jours est riche et puissant n’a pas besoin de se consacrer à des découvertes ; son argent, par des chemins tortueux, lui rapporte davantage. Au contraire. celui qui a réalisé des découvertes ou des inventions est contraint, par manque de moyens pour les mettre à exécution, de s’entendre avec des hommes d’argent, qui ensuite, sans autre motif que celui d’avoir employé leur capital, se réservent pour eux la plus grande partie du gain. De plus, le pauvre n’a pas les moyens de perfectionner ses connaissances dans le secteur où il se sent attire ; et même s’il a un emploi qui lui plait, ses possibilités intellectuelles ne sont jamais employées dans toute leur plénitude : les préoccupations matérielles, les fatigues et la misère lui laissent a peine quelques jours de repos par an. Dans l’état de la communauté des biens, la situation est toute différente : ici tous ont une éducation égale, une égale liberté et les moyens de choisir une profession qui convienne et de s’y perfectionner ; en effet, la société offre tout ce qui peut maintenir en éveil l’ardeur au progrès. A cela s’ajoute le privilège de l’invention, c’est-h-dire la preuve de la confiance particulière de la société de l’individu, a qui, comme conséquence du service utile qu’il a rendu, est laisse le libre choix de l’emploi de son temps. Le but de ce libre choix entre travail et oisiveté, qu’entraine un tel privilège, est de laisser aux privilégies le champ libre a leurs activités, pour élaborer de nouveaux produits de leur imagination. Si quelqu’un, pendant la durée de son privilège, a produit quelque chose de nouveau dans son domaine, on lui en accorde un second ; sinon, le temps écoule, il retourne travailler dans une profession a son gout.

IX – MAGISTRATURE ET MAISONS DE CORRECTION

 La fonction de juge revient aux anciens qui ont eu une vie irréprochable. Trente anciens sont constitues en cour judiciaire par les élections de chaque arrondissement de familles Parmi ceux-ci, tant l’accuse que l’accusateur en choisissent six. Chacun des deux a le droit d’écarter trois noms parmi ceux choisis par l’adversaire : les six restant jugent de la culpabilité ou de l’innocence de l’accusé. Les officiers supérieurs de l’armée industrielle, les parents et les enseignants des établissements scolaires exercent la fonction de juge auprès de leurs subordonnés qui n’ont pas encore atteint l’âge du droit de vote. Les peines consistent dans l’exclusion totale ou partielle des cercles de familles ou de travailleurs qui ont été lésés par le délit. Elles consistent en outre dans l’exclusion partielle de la participation aux fêtes publiques et aux distractions, dans la radiation des livres d’heures supplémentaires, en jours maigres, c’est-a-dire privation de nourritures carnées et de boissons alcoolisées, enfin l’envoi dans des établissements de correction et déportation dans des mines ou des colonies.

Wilhelm Weitling – L’humanité telle qu’elle est et telle qu’elle devrait être (1838) [3 à 5]

9 juillet 2013

WilhelmWeitling

Traduction intégrale de Die Menschheit, wie sie ist und trie sie sein soltte, Munich, Ernst éd., 1895, édition identique à la seconde, de 1845. Parties 3, 4 et 5.

III

 CONSTITUTION DE LA GRANDE LIGUE DES FAMILLES DE L’HUMANITÉ

Les conditions nécessaires de la vie humaine, tant individuelle que sociale, sont le travail et la jouissance, et l’existence sociale la plus parfaite consiste dans une égale répartition de ces deux conditions entre tous les membres de la société, selon les lois de la nature et de l’amour chrétien. L’égalité sociale, le plus haut idéal et la base la plus solide du bonheur terrestre, selon les deux conditions essentielles de la vie humaine, à savoir le travail et la jouissance, consiste en deux ordres, à l’intérieur desquels chaque membre particulier de la grande ligue est obligé d’agir selon les lois de l’égalité générale. L’un est l’ordre des familles, ou ordre de la jouissance, l’autre est l’ordre des activités.

L’ordre des familles

 Il est composé par les familles sous la surveillance des membres âgés. Mille familles environ forment une association de familles, et élisent un chef de l’association. Dix associations familiales forment un arrondissement de familles, et choisissent en commun, comme les premières, ou au moyen d’élections générales, un chef d’arrondissement. Chaque arrondissement élit un député au Congrès des grandes associations familiales, et ce Congrès à son tour élit un Sénat, la plus haute autorité législative des associations familiales.

L’ordre des activités

Il se compose des classes des paysans, des ouvriers, du corps enseignant et de l’armée industrielle.

 La classe paysanne. Dix paysans constituent un groupe, et choisissent comme surveillant et dirigeant de leur travail un chef de groupe. Dix chefs de groupes élisent un agriculteur. Celui-ci est responsable de cent paysans ; il doit répartir également entre les chefs de groupe le travail qui lui a été confié et surveiller l’exécution précise et ponctuelle de celui-ci. Dix agriculteurs élisent un bailli [8]. Celui-ci veille au bon accomplissement des devoirs des agriculteurs et désigne à chacun le lieu de travail, les champs, ainsi que la part équitable du travail de chacun. Cent baillis élisent un représentant au conseil de l’agriculture. Celui-ci, dans chaque secteur de l’agriculture, tel que la culture des céréales, des vignes et du houblon, la culture des arbres fruitiers, l’apiculture, l’élevage des moutons, etc., élit un Président au Ministère de la grande association familiale.

Ce dernier enfin est formé par les présidents choisis de cette manière par les classes des paysans, des ouvriers et du corps enseignant.

La classe ouvrière

A cette catégorie appartiennent tous ceux qui s’adonnent aux travaux manuels, aux arts, aux travaux industriels ou mécaniques.

Comme cela se passe pour la classe paysanne, ils élisent un responsable pour dix personnes, un maître pour cent, et dix maîtres élisent une direction des travaux.

Dans un arrondissement de cent directions, il y a une compagnie de maîtres, formée par les travailleurs qui ont réalisé une découverte utile au bien de la collectivité. Les compagnies des maîtres élisent un représentant au Comité de l’Industrie, qui est pour la classe ouvrière l’équivalent du Conseil de l’Agriculture pour la classe paysanne, et à son tour ce Comité de l’Industrie nomme, dans chaque branche d’activité, un président au Ministère.

Chaque membre de la société appartient en même temps aux deux catégories de travailleurs, grâce aux notions préliminaires reçues dans les établissements d’éducation, et travaille dans différents secteurs, selon ses inclinations. Ainsi il peut arriver que quelqu’un, qui est directeur des travaux dans une profession, à l’époque de la moisson ou dans toute autre occasion, collabore aux travaux des champs comme un simple travailleur. Chacun, pour son propre plaisir, peut se consacrer en même temps à une ou plusieurs occupations.

Le corps enseignant

C’est à lui que l’on confie l’occupation de tous les postes, dans les trois branches de l’ordre des activités, pour lesquels plusieurs années d’études sont nécessaires.

Dans ce but, chaque association familiale a un établissement d’éducation ; outre plusieurs écoles artistiques et professionnelles, chaque arrondissement de familles a une école supérieure, et pour dix arrondissements de familles, une université. Les professeurs de la grande association familiale élisent dans chaque faculté un président pour le Ministère.

En outre, les universités, c’est-à-dire ceux qui y étudient et ont atteint un degré élevé de culture, élisent dix de leurs membres au Comité des Doctes.

Celui-ci, comme le Conseil de l’Agriculture et le Comité de l’Industrie, reste en place jusqu’à de nouvelles élections. Le Sénat choisit les professeurs dans le Comité des Doctes, et pourvoit tous les postes importants du corps enseignant.

Chacun, outre les matières d’enseignement, est tenu de se familiariser avec la pratique de quelque travail manuel, avec lequel il peut compléter son temps de travail, si la spécialité dont il s’occupe n’emploie pas entièrement sa journée.

A l’université et dans les écoles supérieures, les cours sont comptés comme temps de travail seulement aux élèves qui s’y sont distingués.

IV

 L’ARMÉE INDUSTRIELLE POUR LES TRAVAUX SOCIAUX COLLECTIFS

Tous les hommes sains et vigoureux sont tenus d’y travailler pendant trois ans.

La durée du travail est la même que dans les autres branches de l’activité et le temps de service s’effectue entre quinze et dix-huit ans.

Ils élisent leurs surveillants jusqu’à un maximum de cent, les autres postes, et les charges de direction relatives aux travaux à exécuter, qui réclament des connaissances scientifiques, sont pourvus par le corps enseignant.

Les surveillants ne peuvent être choisis Que parmi ceux qui restent dans l’armée après leur temps de service régulier.

En dehors des heures de travail, toutes les institutions possibles d’enseignement leur sont ouvertes, et ils sont tenus, durant leurs trois années, d’apprendre un métier de leur goût ou de se perfectionner dans celui qu’ils ont déjà exercé avant leur service ou, encore, de fréquenter les établissements scolaires.

Ceux qui, leurs trois années terminées, n’ont acquis de notions dans aucune matière, sont obligés de rester dans l’armée pour une certaine période, mais peuvent aussi être choisis comme surveillants.

L’armée se divise en différents corps, dont chacun assume un travail particulier.

Si un corps quelconque vient à manquer de volontaires, le tirage au sort décide quels sont les membres des corps les plus chargés qui viendront compléter les plus faibles.

Chaque élève peut, tous les six mois, demander son affectation dans un autre corps.

Il existe un corps d’honneur qui prend volontairement en charge les travaux les plus pénibles. Celui qui sert volontairement pendant un an dans ce corps est exempté du reste du service.

Le droit de vote et la qualité de majorité sont acquis après l’accomplissement du service obligatoire.

Jusque-là, tous doivent se soumettre à leurs supérieurs pour l’exécution des travaux à accomplir, comme auparavant ils devaient obéissance à leurs parents et à leurs enseignants.

L’armée industrielle est organisée militairement et placée sous la direction immédiate du Sénat. Elle est logée, dans les régions où sont exécutés les travaux, auprès des familles, et à cette fin, des chambres sont réservées aux étrangers dans chaque maison.

Si elle doit travailler longtemps dans une région inhabitée, elle se construit des logements provisoires.

L’armée industrielle est obligée de mener à leur fin tous les travaux qui lui sont assignés par le Sénat.

Les principaux travaux auxquels elle se livre sont les travaux miniers, la construction de chemins de fer et de barrages, le creusement de canaux, la construction de routes et de ponts, les coupes en forêt, l’assainissement de marais, le défrichage de régions infertiles, le transport des diverses marchandises ; le nettoyage des ports, des routes et des édifices ; la colonisation de terres lointaines.

A partir du moment où la jeunesse se fortifie dans des travaux de cette sorte, disparaît cette génération fragile, fiévreuse et maladive, et naît au contraire un nouveau genre humain, sain de corps et d’esprit.

V – LE SÉNAT ET LE MINISTÈRE

 L’ordre des familles détermine les besoins de tous, tandis que l’ordre des activités fournit les moyens d’y pourvoir.

En ce qui concerne l’ordre des familles, ou la répartition égale des besoins de tous, le Sénat place, pour faciliter l’administration, un directeur pour dix arrondissements de familles, soit environ un million d’habitants.

Les directeurs doivent aviser le Sénat de l’excédent des biens produits par leur district, déduction faite des besoins du district lui-même, et rendre des comptes précis.

Ils font de même pour la répartition égale des produits, bruts ou manufactures, qui leur sont accordes pour les nécessités de leur district.

L’ensemble de tous les relevés des directeurs met le Sénat en mesure de connaitre exactement et de calculer précisément la qualité et la quantité de tous les besoins de la grande association des familles. Puis le Sénat remet au Ministère les relevés des travaux à exécuter par la collectivité, et a son tour le Ministère repartit ces travaux entre ses membres, de telle sorte que chacun assume la catégorie des travaux dont il est président : l’architecte ceux de la construction, l’agronome la culture des vignes, et ainsi de suite.

Les présidents repartissent les travaux à exécuter entre les baillis, les directeurs et autres officiers de l’armée industrielle ; ceux-ci a leur tour parmi leurs électeurs, et ainsi de suite jusqu’à chaque particulier.

Le Sénat dirige tous les travaux par l’intermédiaire des représentants de chaque profession ; pour la prospérité de tous, il procure les objets nécessaires tels que produits alimentaires, logements, vêtements, produits artistiques et scientifiques, confort et loisirs, repartis avec justice.

Tous les ans, tous les trois ans au maximum selon l’étendue du territoire fédéral, ont lieu de nouvelles élections.

A chaque élection on élit seulement un tiers du Sénat. En même temps que s’achève le service d’un tiers du Sénat, s’achève aussi le service d’un tiers du Congres. Les décisions, au Sénat, sont prises a la majorité des deux tiers. Si cette majorité n’est pas obtenue au Sénat, c’est la majorité absolue qui tranche au Congres. Dans l’ordre des activités, les femmes qui travaillent dans une catégorie de travailleurs ont le droit de vote et sont éligibles.

[8] Le paragraphe relatif à l’Amtmann ne figure pas dans la deuxième édition de 1845, alors qu’elle se trouve dans la réimpression de 1839.

Wilhelm Weitling – L’humanité telle qu’elle est et telle qu’elle devrait être (1838) [2]

7 juillet 2013

WilhelmWeitling

Traduction intégrale de Die Menschheit, wie sie ist und trie sie sein soltte, Munich, Ernst éd., 1895, édition identique à la seconde, de 1845. Deuxième partie.

II

Si vous avez foi et confiance dans votre juste cause, vous avez déjà à moitié gagné ; avec votre foi vous pouvez déplacer des montagnes. Heureux ceux qui ne voient pas, et ont la foi. Mais ce n’est pas la foi aveugle qui conduit au but, mais celle née de la persuasion.

Il existe une conviction fondée sur l’enseignement du Christ et sur la nature selon laquelle aucun véritable bonheur n’est possible pour l’humanité sans la réalisation des principes suivants :

1. La loi naturelle de l’amour chrétien est la base de toutes les autres lois à réaliser pour la société.

2. Union générale de l’humanité entière en une grande fédération de familles, et disparition de tous les principes mesquins de nationalité et de sectarisme.

3. Égale répartition du travail pour tous et jouissance égale de tous les biens nécessaires à l’existence.

4. Éducation égale, droits égaux et devoirs égaux pour les deux sexes selon les lois de nature.

5. Abolition des droits d’héritage et de propriété des particuliers.

6. Élection des autorités au moyen du suffrage universel : responsabilité et amovibilité.

7. Aucun privilège pour les autorités dans la répartition égale des moyens d’existence, et égalité de leur travail de bureau avec la durée du travail des autres.

8. Chacun, sans porter tort aux autres dans leurs droits, possède la plus grande liberté possible d’action et de parole.

9. Pour tous, liberté et possibilité d’exercer et de perfectionner ses dispositions physiques et spirituelles.

10. Le coupable ne peut être puni que dans son droit de liberté et d’égalité ; jamais dans sa vie. Et dans son honneur seulement par l’expulsion et l’éloignement de la vie de société pendant son existence.

(more…)

Wilhelm Weitling – L’humanité telle qu’elle est et telle qu’elle devrait être (1838) [1]

30 juin 2013

 WilhelmWeitling

Traduction intégrale de Die Menschheit, wie sie ist und trie sie sein soltte, Munich, Ernst éd., 1895, édition identique à la seconde, de 1845. Première partie.

—-

Les noms de République et de Constitution,

Pour beaux qu’ils soient, ne suffisent pas en eux-mêmes ;

Le pauvre peuple n’a rien dans l’estomac,

Rien sur le corps, et il doit toujours souffrir 

C’est pourquoi la prochaine révolution,

Pour son mieux-être, doit être sociale [2].

 Et lorsque Jésus vit le peuple, celui-ci lui fit pitié,

Et il dit à ses disciples :

La récolte est abondante, mais peu nombreux sont les travailleurs

Priez donc le seigneur de la récolte

D’envoyer des travailleurs dans ses champs [3].

La moisson est haute et mûre, et le travail ne manque pas ; alors venez, travailleurs, pour que commence la moisson. Le champ de la moisson est un champ d’honneur, le travail est glorieux et sa récompense immortelle ; car l’amour du prochain est notre faux, et la véritable loi divine : « Aime Dieu par-dessus tout et ton prochain comme toi-même », qu’elle soit l’acier qui nous serve à l’aiguiser. Approchez-vous donc de la grande troupe des moissonneurs, vous que le travail réjouit et pour qui de telles faux ne sont pas trop lourdes.

La moisson, c’est l’humanité mûrissant vers une perfection terrestre, et la communauté des biens de la terre en est le premier fruit. Le commandement de l’amour nous invite à la récolte, et la récolte invite à la jouissance. Si vous voulez récolter et jouir de votre moisson, obéissez au commandement de l’amour.

Pour faire progresser votre bien-être et obtenir l’ordre, comme on vous le fait croire, on a jusqu’ici écrit et imprimé tant de lois et d’ordonnances qu’elles suffiraient à chauffer vos maisons tout un hiver ; et on n’a jamais requis votre approbation, car elles ne vous apportaient rien que des tracasseries et vous ne leur auriez en aucun cas donné votre assentiment. On ne vous explique pas même le contenu de vos lois, jusqu’au jour où vous leur avez manqué, et vous en êtes punis ; et cela, pour que vous viviez toujours pleins de crainte et dans l’esclavage.

(more…)

Le marxisme contre l’État

10 mai 2012

« La société, qui réorganisera la production sur la base d’une association libre et égalitaire des producteurs, reléguera toute la machine de l’État là où sera dorénavant sa place : au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze », écrivait Friedrich Engels. Pourtant, le marxisme en est venu a être largement assimilé à l’apologie de l’État. Pour y remédier, pour comprendre la critique marxiste de l’État et la dérive étatiste de nombre de ses descendants, pour proposer une alternative politique à l’étatisme, il est nécessaire de revenir au texte même de Marx.

Discussion présentée et animée par Nicolas Dessaux, de l’Initiative communiste-ouvrière, au café Citoyen, le mercredi 16 mai à 18h30 à Lille (Place du marché aux chevaux, Métro république).

Occupation en Irak et critique de l’anti-impérialisme

7 août 2011

Cet article est paru dans le n° spécial commun d’Offensive et de Courant alternatif consacré aux luttes de libération nationales en juin 2011.

N° spécial commun d’Offensive et de Courant alternatif

N° spécial commun d’Offensive et de Courant alternatif

L’occupation de l’Irak par la coalition militaire dirigée par les USA a été l’occasion de vifs débats sur la question de l’anti-impérialisme. L’existence d’un mouvement jouant un rôle significatif dans les luttes ouvrières et féministes dans l’Irak occupé, sur des bases politiques en rupture avec les « luttes de libération nationale », a permis de soulever le débat sur des bases concrètes. Cet article vise à mettre en évidence les principales étapes de la genèse de ce courant, depuis la révolution iranienne jusqu’aux manifestations actuelles en Irak. En effet, pour en comprendre l’origine, il faut se tourner d’abord vers la révolution iranienne de 1979 et son écrasement par la république islamique.

La révolution iranienne

Dès l’année 1978, le régime monarchique du Shah d’Iran est ébranlé par les manifestations et les grèves. Deux mouvements puissants, mais qui se rencontrent difficilement : la jeunesse étudiante, très influencée par l’extrême-gauche, et le mouvement ouvrier, qui va bientôt s’organiser en conseils ouvriers, les shuras. Reza Shah Pahlavi, monarque absolu appuyé par une police politique omniprésente, la savak, est soutenu par les USA. L’Iran fait alors partie des dictatures réactionnaires qui constituent autant de pièces dans l’échiquier de l’impérialisme américain en lutte avec l’Union soviétique.

La rhétorique anti-impérialiste influence donc fortement la jeunesse. Il existe, au sein de la gauche, un courant antioccidental, qui s’oppose à ce qu’elle assimile aux valeurs américaines, y compris sa contre-culture. Jean, mini-jupes et rock’n’roll fleurissent sur les campus, mais suscitent la méfiance de cette gauche anti-impérialiste. Le souvenir du coup d’état de 1953, qui avait mis fin à l’expérience nationaliste de gauche du Dr Mossadegh, marque les mémoires, de même que le soutien très limité du Tudeh, parti prosoviétique, à ce gouvernement. Cette défiance attire la sympathie des étudiants pour les mouvements prochinois, dont les Fedayin, et l’islamogauchisme (au sens strict) des Mujahidin, qui pratiquent la guérilla urbaine depuis des années.

L’islamisme dispose d’une certaine assise dans les milieux religieux, mais il est presque invisible aux yeux des militants d’extrême-gauche. Lorsque la monarchie vacille, sur fond de grève du pétrole et d’agitation ouvrière, les régimes occidentaux vont miser sur ce courant profondément anticommuniste, comme ils le font alors en Afghanistan en armant les islamistes contre l’Union soviétique. L’Allemagne et la France vont aider un leader religieux en exil, Rubollah Khomeiny, à devenir une figure de premier plan. Accueilli en France, soutenu par des intellectuels de gauche prestigieux malgré ses thèses réactionnaires et son obsession répressive en matière sexuelle, il prépare son retour triomphal en Iran.

Avec une certaine intelligence tactique, Khomeiny s’empare de la thématique anti-impérialiste, relayée par de jeunes islamistes radicaux comme Mousavi. Son discours se radicalise contre les USA. L’extrême-gauche étudiante l’identifie alors comme représentant de la « bourgeoise nationale progressiste », « objectivement anti-impérialiste ». Dès lors, la majorité des organisations va soutenir la montée au pouvoir des islamistes, sous un vernis marxisant. Ils vont aussi en accepter les conséquences, notamment l’imposition du port du voile pour les femmes et la mise en place d’institutions religieuses à la place des institutions civiles. Puis, le régime va écraser systématiquement ses alliés de gauche. En 1982, le premier ministre Mousavi – qui se présente aujourd’hui comme l’alternative au régime d’Ahmadinejad – fait massacrer des milliers de prisonniers communistes.

C’est dans ce contexte que nait la critique de l’anti-impérialisme dans la gauche iranienne : il ne s’agit pas d’une critique purement théorique, mais de l’opposition résolue à un régime qui s’en réclame. Au départ, elle émane d’un groupuscule, l’Union des combattants communistes, qui mène une vigoureuse campagne théorique pour dénoncer le « mythe de la bourgeoisie nationale progressiste » et s’ancrer dans le mouvement ouvrier. Son audience va croissante, amenant des débats au sein de l’extrême-gauche, car nombre de militants sont déboussolés par l’orientation pro-islamiste.

En 1980, la révolution est très active, au Kurdistan, mais la population hostile aux islamistes. Le régime va envoyer l’armée occuper les villes, provoquant un soulèvement massif. Une organisation d’origine marxiste-léniniste, Komala, va alors s’imposer comme l’un des piliers de la résistance, d’abord en menant la résistance dans les villes, puis plusieurs années de guérilla dans les campagnes. Contrairement aux nationalistes du Parti démocrate du Kurdistan, elle refuse tout compromis avec le régime.

D’abord influencée par le maoïsme à la sauce albanaise, Komala se trouve en décalage avec l’extrême-gauche pro-Khomeiny, puisqu’elle affront ce dernier sur le terrain militaire – déployant plusieurs milliers de combattants. C’est ce qui l’amène à entrer en contact avec l’Union des combattants communistes, dont elle se rapproche très rapidement. Les deux organisations fusionnent sous le nom de Parti communiste d’Iran, un parti qui dénonce aussi bien l’URSS que la Chine comme des états capitalistes et cherche à articuler guérilla et organisation de cellules clandestines dans les usines d’Iran, avec un certain succès. Komala reste la branche armée du parti au Kurdistan.

Le soulèvement de 1991 en Irak

La guérilla menée par Komala contre la république islamique en Iran n’est pas sans attirer l’attention de l’extrême-gauche irakienne. La vaste zone libérée détenue par les peshmergas (guérilleros) de Komala, son puissant émetteur radio qui diffuse en Kurde et en Persan, lui donnent une certaine influence. De plus, dans le cadre de la guerre Iran-Irak, le régime de Saddam Hussein accorde aux guérillas iraniennes le droit d’installer des bases arrière en Irak à condition de n’avoir aucun contact avec l’opposition irakienne. Komala bénéficie de ces facilités, mais la découverte par la police politique irakienne de brochures traduites en arabe va entraîner une répression terrible : alors que le congrès doit se tenir, l’armée irakienne emploie les gaz de combat contre le camp de Komala, faisant un massacre parmi les peshmergas.

Malgré cela, des groupes communistes radicaux, liés à Komala et au Parti communiste d’Iran, se créent clandestinement au Kurdistan et à Bagdad. En 1991, alors que se déclenche la première guerre du Golfe, ils vont prendre l’initiative du soulèvement contre régime de Saddam Hussein. Dans le sud, le soulèvement est rapidement pris en main par les islamistes, tandis que dans le nord, au Kurdistan, les conseils ouvriers fleurissent dans les usines et dans les quartiers. Pendant près d’un mois, ils vont contrôler la situation, au grand dam des nationalistes kurdes et surtout, au grand étonnement des USA.

Alors qu’ils avaient appelé la population irakienne à se soulever contre la dictature de Saddam Hussein et juré au monde entier qu’ils allaient renverser ce « nouvel Hitler », les américains stoppent les combats. Ils laissent ouvertement l’armée de Saddam Hussein se réorganiser pour écraser le soulèvement. Il y parvient assez rapidement dans le sud, mais se heurte à la résistance kurde. Les nationalistes reprennent l’initiative. D’un côté, ils appellent la population des villes à s’enfuir, provoquant un exode de centaines de milliers de personnes vers la frontière iranienne, sous une pluie battante, causant de nombreuses victimes. De l’autre, ils mobilisent leurs peshmergas face à la progression des troupes irakiennes. Le soulèvement laisse place au chaos, même si les conseils ouvriers vont perdurer quelques temps. L’ONU impose finalement une zone de non-survol aérien, qui va figer la situation pendant 12 ans : le Kurdistan restera autonome, quasi-état sous direction nationaliste, sans jamais accéder à l’indépendance.

Le soulèvement de 1991 est à bien des égards symboliques : c’est la première insurrection communiste après la chute de l’URSS, menée par des militants qui critiquent ouvertement le capitalisme d’état soviétique et chinois ; elle s’oppose à un régime « anti-impérialiste », au beau milieu d’une guerre menée par l’impérialisme US, sans se référer à un autre cadre que celui de la lutte de classes ; c’est une expérience courte, mais réussie, de mise en place de conseils ouvriers qui dirigent la production et la société.

Insurrection au Kurdistan en 1991

Insurrection au Kurdistan en 1991

L’occupation de l’Irak

Pendant les années 90, les nationalistes kurdes vont mener une dure répression contre les communistes, réduisant progressivement leur influence dans la classe ouvrière. Pourtant, des expériences sont tentées, qui auront un impact sur la suite : la création d’un syndicat de chômeurs, celle de l’organisation indépendante des femmes, et naturellement, la fusion de plusieurs groupes d’extrêmes gauche sous le nom de Parti communiste-ouvrier d’Irak, organisation-sœur du Parti communiste-ouvrier d’Iran issu de Komala en 1991. En 2003, alors que les USA reprennent la guerre contre le régime de Saddam Hussein, ces organisations vont servir de modèle. Dès les premiers mois de l’occupation, Qasim Hadi, un militant communiste-ouvrier clandestin, anime un syndicat de chômeurs qui regroupe des dizaines de milliers d’adhérents et combat pour obtenir la création d’un indemnité chômage, face aux troupes américaines qui mènent la répression. Sur cette base, Falah Alwan, un autre militant ouvrier clandestin, constitue la Fédération des conseils ouvriers et syndicats en Irak, qui joue un rôle significatif dans l’organisation des grèves. Yanar Mohammed, créé l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak, héritière directe de l’organisation indépendante des femmes, et devient une figure mondialement connue de la lutte pour le droits des femmes. Samir Adil, revenu clandestinement en Irak dès 2002, après avoir été libéré de prison par une campagne internationale, prend la direction du Congrès des libertés en Irak, cherchant à coaliser les syndicats et les organisations de la société civile autour d’un projet de libération de l’Irak sur une base laïque.

Ces organisations doivent faire face à un problème complexe, celui de l’attitude vis-à-vis de l’occupation. Leur héritage communiste-ouvrier leur permet de l’aborder sans aprioris « anti-impérialistes » au sens classique. Les USA leurs proposent, comme à toute l’opposition irakienne, de prendre part à la conférence de Londres en 2003, où vont être partagés les postes pour le futur pouvoir sous occupation : ils refusent d’y prendre part. Mais ils refusent également de prendre part à la résistance armée contre l’occupation : refus de s’allier aux islamistes, refus de pratiquer une guérilla urbaine qui fait plus de victime civiles que militaires, priorité à l’action ouvrière et à l’organisation dans les quartiers. Ils vont donc mettre en avant leur propre alternative : la résistance civile à l’occupation et à ses conséquences, sur une base ouvrière et féministe ; les exactions des islamistes, qu’ils soient au gouvernement ou dans l’opposition militaire, sont considérées comme faisant partie des conséquences de l’occupation américaine.

Cela va causer un débat dans l’extrême-gauche internationale, où l’anti-impérialisme acritique domine : on leur reproche de refuser l’alliance avec les islamistes. Certains s’éprennent des milices chiites de Muqtada al-Sadr, qui alternent offensives anti-américaines et participation au gouvernement d’occupation, tout en massacrant les femmes qui s’opposent à leur dictature religieuse. D’autres jettent leur dévolu sur les organisations islamo-nationalistes, dont le programme patriarcal diffère peu de celui de leurs rivaux chiites, et qui causent des milliers de victimes civiles innocentes par leurs attentats. Leurs espoirs s’envoleront quand ces organisations finiront par rallier les USA dans leur lutte contre Al-Qaeda, leur principale concurrente. Les massacres interreligieux vont achever de leur ôter tout crédit. Timidement, certains courants d’extrême-gauche finirons par accorder aux organisations liées au Parti communiste-ouvrier ou à ses organisations de masse la sympathie qu’elle leurs avaient refusée en 2003, sans faire de véritable critique de leur attitude passée.

L’Irak montre ainsi une situation paradoxale en apparence, qui témoigne de l’obsolescence du concept de « libération nationale » : les nationalistes kurdes ont obtenu la présidence du pays, et se montrent hostiles à toute idée d’indépendance pour le Kurdistan ; les nationalistes de gauche, comme le Parti communiste d’Irak, sont les meilleurs alliés des USA ; les nationalistes arabes, type baathistes, ont fini par rallier les mêmes USA pour lutter contre l’internationalisme islamiste d’Al-Qaeda. Les luttes sont directement sociales, et les revendications ou les formes classiques du nationalisme de gauche n’y jouent plus le rôle central qu’elles avaient autrefois. Cela ouvre des horizons nouveaux pour les courants qui se fondent sur la lutte de classe sans référence au nationalisme.

Cette position, assumée par les communistes-ouvriers, est en rupture avec l’anti-impérialisme classique. Elle est fondée sur une analyse différente. Là où la gauche traditionnelle identifiait lutte de libération nationale et lutte pour le socialisme, ils considèrent que nationalisme et communisme sont fondamentalement inconciliables, qu’ils représentent les intérêts de classes différentes et opposées. Deux conceptions s’articulent : d’une part, l’unité de la classe ouvrière, contre les divisions ethniques ou religieuses – ce qui a amené le Congrès des libertés en Irak à intégrer des syndicats religieux hostiles aux divisions entre les travailleurs ; d’autre part, l’universalisme, qui refuse toute forme de division de l’humanité, la lutte de classes menant à l’abolition de toutes les classes et à la libération du genre humain.

Dans le contexte irakien, ce refus n’est pas simplement intellectuel, il est à la fois opératoire par rapport à la situation, et dispose d’une base réelle dans la société. C’est ce qui lui permet de jouer aujourd’hui un rôle significatif dans les émeutes et les manifestations contre la corruption et la vie chère, qui se déroulent aujourd’hui en Irak et, de manière plus vive encore, au Kurdistan, dans le sillage de la vague de soulèvements au Proche et Moyen-Orient. C’est contre la corruption du gouvernement nationaliste du Parti démocrate du Kurdistan, que les manifestations sont les plus importantes, rassemblant des milliers de personnes chaque jour depuis 5 mois.

Nicolas Dessaux

Soulaymaniyah, 19 février 2011

Soulaymaniyah, 19 février 2011

Nos différences (Hekmat, 1989) [2]

20 mars 2011

Suite de la traduction de l’interview de Mansoor Hekmat (première partie ici, 3ème et dernière partie en préparation).

Question : Bien sûr, cette campagne théorique implique de se différencier avec de nombreux courants du soi-disant mouvement communiste existant et de résoudre les questions clefs qui s’y posent. En d’autres termes, nous devons montrer en quoi le communisme-ouvrier est une conception marxiste spécifique qui se distingue d’autres traditions qui se proclament telles. Ma question est : sur quels points essentiels penses-tu que cette lutte théorique devrait se focaliser et quelles sont ses priorités ?

Mansoor Hekmat : Laisse-moi d’abord expliquer un point. Généralement, quand une force de la gauche radicale parle de lutte théorique, elle veut d’abord dire une polémique « sur le marxisme » avec d’autres courants. Pour eux, lutte idéologique signifie controverse au sein d’une secte. Nous l’avons-nous même fait nombre de fois par le passé. Je ne peux pas entrer ici dans la question de pourquoi est-ce que lutte théorique a acquis un sens aussi limité, mais je dois dire que cela reflète, en soi, le caractère asocial, ésotérique, de la gauche radicale et soi-disant communiste. Pour nous, la lutte théorique est un aspect de la lutte de classes, et par conséquent, une bataille avec les idées qui dominent dans la société, les idées des classes contre lesquelles nous nous battons, en tant que classe dans le monde réel, dans la pratique. Une bataille contre les traditions théoriques, contre les idées bourgeoises qui sont capable de façonner l’esprit des gens par dizaines de millions. Les polémiques contre ceux qui continuent de se dire marxistes forment une partie, mais en aucun cas essentielle, de cette lutte ; ce n’est tout particulièrement pas par ce moyen-là que le profil théorique du communisme-ouvrier va surgir au devant de la scène. La campagne dont je parlais, l’offensive que le communisme-ouvrier – le marxisme comme mouvement de classe – doit lancer est dirigée contre les traditions théoriques fondamentales de la bourgeoisie, qui ne se réclament absolument pas du marxisme. Dans le champ de la bataille théorique, nous sommes confrontés au libéralisme et à la démocratie, au nationalisme, au réformisme et à la social-démocratie, à l’anarchisme et ainsi de suite. En fait, je crois que même la lutte contre ceux qui se disent marxistes n’est pas possible si on ne prend pas en compte la profonde influence que ces traditions théoriques exercent de manière sous-jacente sur la pensée des pseudo-marxistes.

Question : Peut-être pourrais-tu développer un peu ce point, puisque les polémiques internes font aussi partie intégrante de la tradition communiste – la tradition communiste-ouvrière de Marx et de Lénine. Il y a eu les polémiques marxistes contre Proudhon et Lasalle. Celles de Lénine contre les théoriciens de la Seconde Internationale ont largement permis de définir les traits politiques et théoriques du léninisme. Il y a aussi la question du révisionnisme, qui a longtemps entravé la formation de partis marxistes et la croissance du socialisme ouvrier. Quelle est la signification de cette dimension de la lutte théorique telle que tu la conçois ?

Mansoor Hekmat : En aucun cas, je ne dis qu’il faut jeter par dessus bord les polémiques au sein du marxisme. Mais regardons le contexte historique de ces polémiques – pour autant que l’un des pôles de ce débat ait réellement été le marxisme et le communisme-ouvrier – se sont déroulées, et quel rôle ces débats ont joué dans la lutte théorique du communisme-ouvrier. Ce qui fait que le marxisme est le marxisme, que le communisme est le communisme, ce n’est pas la différenciation polémique de Marx avec Proudhon ou Lasalle, c’est plutôt sa critique universelle du capitalisme et de la pensée bourgeoise dans son ensemble. Marx critique l’idéologie allemande et les pensées philosophiques antérieures. Il dresse une critique scrupuleuse des penseurs de l’économie politique, contemporains ou plus anciens. Et surtout, il critique la dynamique de la société existante et ses conséquences, de l’exploitation, la paupérisation, la colonisation, l’esclavage, la prostitution et la religion, jusqu’à la démocratie, le nationalisme et ainsi de suite. Marx part en bataille contre les classes dirigeantes et les idées dominantes. La Critique du programme de Gotha serait impossible sans le Capital et l’Idéologie allemande, et ça n’aurait pas constitué une école de pensée. Le marxisme critique une situation économique, politique et théorique dominante, et sur cette base, les critiques superficielles, non-révolutionnaires, de ce système. Tu as mentionné les critiques de Lénine contre la seconde Internationale. Ma question est, comment est-ce qu’une telle campagne aurait été possible sans la critique de l’impérialisme, du nationalisme et de la démocratie bourgeoise, comme autant d’idées qui existaient en dehors de la tradition marxiste ? C’est cette critique universelle, qui transcende le mouvement, qui a façonné le léninisme comme courant révolutionnaire contre la Seconde internationale. Je dois ajouter que Marx tout comme Lénine se sont trouvés face à de puissants courants quasi-socialistes. C’étaient des forces qui influençaient, à l’échelle sociale, l’esprit des militants ouvriers. Moi aussi, je pense que les polémiques contre d’autres forces réelles au sein du mouvement de classe, dans le sens réel du terme, sont toujours nécessaires. Mais je ne place pas ça sous l’appellation de débats doctrinaux.

La question du révisionnisme devrait être discutée plus en détail. Avec le temps, c’est un mot qui a acquis une signification de plus en plus religieuse, ésotérique. Le révisionnisme, bien sûr, ne pouvait pas être un problème à l’époque de Marx. Pour Lénine, la révision de la pensée marxiste par d’autres tendances était en relation directe avec les mouvements sociaux et les forces matérielles qui s’en servaient. C’est-à-dire que pour lui, le révisionnisme était l’expression de forces sociales et matérielles non-ouvrières. Ces forces doivent être critiquées, avant tout, sur la base de leur position politique et sociale. Lénine a défendu les véritables positions du marxisme contre les distorsions, dans le cadre du combat contre les actions politiques d’autres classes. Avant d’être un problème confiné au règne de l’idéologie et défini par le critère des principes qu’il viole, le révisionnisme apparaît comme l’expression théorique d’intérêts sociaux non-ouvriers et non-communistes. Dans son sens non-religieux, le révisionnisme signifie la montée de ces mouvements sous le nom du marxisme. Une branche du mouvement capitaliste d’État en URSS agit sous le nom du marxisme, et comme résultat, produit une interprétation particulière de cette théorie : c’est le révisionnisme. Il en va de même pour le mouvement anticolonial et nationaliste en Chine. Dans sa lutte contre le nationalisme et le capitalisme d’État en tant que tels, le communisme-ouvrier mène aussi des polémiques contre les branches pseudo-socialistes de ces mouvements. Mais en contraste avec le mouvement antirévisionniste de la gauche radicale, son identité théorique et politique n’est pas dérivée de ses démarcations avec, par exemple, le maoïsme, ou avec les résolutions du 20e ou du 22e congrès du parti soviétique, ou avec la thèse de la voie non-capitaliste au développement, et ainsi de suite. La nature totalement ésotérique de la vie intellectuelle de la gauche radicale et le fait qu’elle définisse son identité particulière sur la base de ses différences avec les camps socialistes existants prouve qu’elle se place sur les mêmes bases sociales. Les gauches radicales, tout comme les camps soi-disant socialistes qu’ils critiquent, appartiennent à la même classe sociale. Leurs différenciations avec le révisionnisme soviétique et chinois sont sectaires, quasi-religieuse, car ils ne représentent pas, par eux-mêmes, un mouvement distinct, indépendant, avec des idéaux différents. Ils ont la même critique du capitalisme et la même conception du socialisme. Leur problème est la « déviation » de ces camps par rapport à des principes, des politiques ou des tactiques. Au sens social, toutes les ramifications de la gauche radicale jusqu’à aujourd’hui, jusqu’au bordiguisme et au trotskisme, ont émergé comme critiques de ce courant principal. Personne ne peut définir le trotskisme isolément, par sa confrontation indépendante avec la société bourgeoise. C’est un produit dérivé du courant principal, une version spécifique au sein du même mouvement social.

En bref, bien que le communisme-ouvrier aura surement à mener des polémiques contre ces traditions également, son identité politique se définit par sa confrontation avec la société bourgeoise dans son ensemble et avec les courants principaux de la bourgeoisie. Tu as mentionné les polémiques passées de la tradition marxiste et communiste-ouvrière. Très bien, mais ma question est : quelles sont les polémiques théoriques qui sont cruciales aujourd’hui pour préparer la révolution : Les polémiques avec le maoïsme, le trotskisme, la Nouvelle gauche ? Ou avec le nationalisme, le syndicalisme, le libéralisme et la démocratie, le réformisme, la social-démocratie, le gorbatchévisme, le thatchérisme, et ainsi de suite ? C’est-à-dire avec les interprétations de la société actuelle qui façonnent l’esprit des travailleurs et de la société en général. Depuis l’époque de Marx, le communisme-ouvrier s’est posé par une confrontation de classe avec la société bourgeoise, et pas seulement en essayant de préserver sa pureté théorique vis-à-vis des courants les plus proches.

Laisse-moi ajouter quelques points. Premièrement, nous devons voir jusqu’à quel point ces gens vont adhérer à Marx dans la période dans laquelle nous entrons. Jusqu’ici, il semble qu’ils aient tous, soit rejoint le chœur de la « fin du marxisme », ou qu’ils attendent que cette vague retombe. A la fin des années 60 et au début des années 70, quand le marxisme était à la mode parmi les intellectuels, il y avait certainement un plus grand besoin de l’intervention du socialisme-ouvrier dans la lutte pour la légitimité de l’interprétation ouvrière du marxisme. Deuxième point, nous ne devons pas tomber dans le piège de la lutte doctrinale. Pour critiquer le maoïsme et le populisme, il n’y a pas besoin de se référer à ce que Marx a vraiment dit. Nous pouvons exposer directement le noyau nationaliste de ce courant et le dénoncer. Pour moi, aller trop loin dans les polémiques « intra-doctrinales » avec ces tendances ajouterait à la confusion qui entoure leur identité sociale réelle. Troisième point, comme je l’ai déjà dit, les autres versions du marxisme ne résultent pas d’incompréhensions ou de disputes académiques. Ce sont les interprétations du marxisme, comme théorie, par d’autres tendances sociales, par le nationalisme, le réformisme ou la démocratie, en tant que mouvements sociaux. Ces forces n’ont pas seulement fait main basse sur le marxisme. Par exemple, la base du nationalisme est le racisme, et il peut par ce biais donner sa propre interprétation du darwinisme. Mais polémiquer dans le champ de la biologie et de l’évolution non seulement passerait à côté du problème, mais masquerait les différences réelles. Quatrième point, la profusion de débats sur ce que « Marx a réellement dit »reflète jusqu’à un certain point l’audience que les tendances non-ouvrières ont créées pour Marx. L’intellectuel bourgeois a fait de ces polémiques une profession, et cette profession, détachée de la lutte communiste, a exercé une certaine attraction, au moins jusqu’à il y a sept ou huit ans. Je crois que lorsque le centre de la lutte communiste revient à la classe ouvrière – et que les leaders ouvriers sont le principal auditoire des polémiques théoriques – la nature doctrinale des différenciations théoriques diminue au profit de formes plus classiques, comme la confrontation entre le socialisme et le nationalisme, le socialisme et le libéralisme, etc.

Même dans cette lutte théorique contre les forces qui usent du nom du marxisme, la base principale de notre travail doit être de montrer le reflet des mouvements intellectuels bourgeois dans l’explication qu’elles donnent du marxisme et du communisme. Ce n’est que lorsque le côté répugnant du nationalisme, comme façon d’appréhender le monde, est dévoilé, que quelqu’un peut montrer le contenu non-ouvrier et non-marxiste du populisme et du maoïsme. Si la gauche – comme la gauche radicale en Iran dans les quelques décennies écoulées, ou toute la tradition maoïste et populiste – est fière d’être nationaliste, ou tout au moins, n’est pas repoussée par le nationalisme, alors toute polémique sur le marxisme avec elle est futile, sans issue. Je crois que nous devons regarder la gauche non-ouvrière comme une autre version des forces sociales bourgeoises, et c’est à cette lumière que nous devons briser sa production quasi-marxiste.

Enfin, je dois ajouter que, pendant longtemps, le marxisme comme théorie a été transformé en une science destinée à sauvegarder la cohésion interne de telle ou telle secte. Le théoricien marxiste a été réduit à celui qui peut répondre aux gens qui ont déclarés par avance qu’ils appartenaient à la même doctrine. En dehors de ce milieu, de ce « marché », notre théoricien n’est même pas un penseur ou un critique influent dans le monde contemporain. En fait, même du point de vue du calibre intellectuel et de la capacité théorique, c’est généralement un penseur de seconde zone. Marx a pris pour cible et triomphé de géants intellectuels du monde bourgeois. Il a écrasé Hegel et Feuerbach, Ricardo, Smith, Mille et Malthus sous leurs contradictions. On peut en dire de même de Lénine, de Rosa Luxembourg, de Trotski, de Boukharine, de Preobrajenski et d’un grand nombre de leaders communistes au début du XXe siècle. Aujourd’hui, le penseur de la gauche radicale a d’autant plus d’audience et de prestige qu’il polémique sur une ligne de division avec la tendance voisine. Ses pensées sont destinées à être consommées au sein de la secte et ont une signification par vertu de la secte. Mettez de côté le maoïsme, et vous n’avez plus de Bettelheim dans le royaume de la pensée critique. Selon moi, la théorie communiste, et par là-même, le théoricien, le critique communiste, doit s’affirmer comme critique des idées dominantes. Plutôt que d’agir comme un guide pour ses disciples, il doit expliquer le monde pour les masses ouvrières et jouer un rôle à façonner la conscience de classe en général. C’est ce que le communisme-ouvrier a été. Quand il a émergé, et surtout, quand Marx et le marxisme ont exprimés sa conception du monde, c’est un courant critique avec une immense portée sociale qui est entré en scène. Quand il a progressé, les concepts d’État, de religion, de justice, d’histoire, de futur de l’humanité et, en résumé, toutes les dimensions de la société humaine, ont changé de manière irréversible. C’est précisément ce dont nous avons besoin aujourd’hui. A chaque instant, les concepts essentiels de la société bourgeoise, que ce soit le caractère sacré de la propriété, le nationalisme, le réformisme, la démocratie, le libéralisme, le racisme et ainsi de suite, façonnent l’esprit de millions de gens. Qui, dans ces circonstances, pourrait accepter que le communisme et la classe ouvrière, se préoccupe de polémiques avec des tendances comme le maoïsme, le trotskisme et la Nouvelle Gauche, et puisse encore se considérer comme un courant de pensée vivant, une critique valable du monde contemporain ? Nous devons contrer les sectes qui se disent marxistes. Mais le communisme-ouvrier doit une fois encore s’affirmer comme une puissante critique sociale des idées dominantes. C’est ce que nous voulons atteindre. Le communisme-ouvrier ne va pas atteindre le pouvoir social comme vision du monde, sans prendre le pas sur la pensée bourgeoise à l’échelle sociale.

Question : Je suis totalement d’accord. Je crois que cette approche de la théorie atteste en elle-même d’une rupture intellectuelle radicale avec la gauche non-ouvrière traditionnelle. Mais certains pourraient dire que c’est vrai seulement aujourd’hui, c’est-à-dire à un moment où les diverses fractions du socialisme bourgeois ont atteint une impasse. L’« antirévisionnisme » aujourd’hui ne dit pas grand chose sur l’identité théorique du communisme révolutionnaire. Mais ça n’était pas vrai il y a 30 ou 40 ans, quand le « camp socialiste » soviétique dominait toute la mentalité et la pratique des communistes, la formation de tout courant communiste réel et le développement du communisme-ouvrier en parti ne pouvait être atteint que par la lutte antirévisionniste ? Est-ce que tu reconnais une place pour l’histoire de la tradition antirévisionniste, particulièrement dans les quatre dernières décennies, dans l’histoire du communisme-ouvrier ?

Mansoor Hekmat : Bien sûr, la compréhension de notre point de vue et sa présentation sont bien plus faciles aujourd’hui qu’il y a 30 ou 40 ans. Je n’ai aucun doute là-dessus. J’accepte même l’idée que, si le mouvement capitaliste d’Etat en Union soviétique n’avait pas déjà perdu son statut usurpé de porte-étendard du marxisme, le communisme-ouvrier aurait bien plus de tâches « antirévisionnistes ». Mais la situation qui prévalait alors ne fait pas de différence sur le point essentiel de ma discussion. Ça n’amène pas nécessairement un jugement plus favorable sur les courants qui, à ce moment là, se sont séparés du courant principal et lui ont lancé un défi. Cela ne me fait pas les considérer comme plus proches du socialisme-ouvrier, ou comme y ayant contribué de quelque manière. Au contraire, la montée de courants issus du soi-disant camp socialiste a coïncidé avec une séparation accrue entre le communisme – comme théorie et comme mouvement – et sa base sociale. Le maoïsme est une critique du socialisme soviétique, mais c’est tout autant un courant non-marxiste, non-ouvrier. Il en va de même pour la nouvelle gauche, le trotskisme, l’eurocommunisme, le courant proalbanais et le socialisme populiste. En fait, l’aliénation du socialisme radical par rapport à la classe ouvrière et au communisme-ouvrier est plus claire dans le cas de ces courants critiques, car ils n’ont pas l’héritage d’une révolution ouvrière. Ils sont surgis entièrement des secteurs non-ouvriers de la société. Ils n’ont jamais critiqué les fondements intellectuels du socialisme bourgeois soviétique, et partagent avec lui la même conception du socialisme et de la propriété commune. Vous pouvez clairement détecter dans leurs controverses leurs intérêts non-ouvriers et l’influence de tendances politiques et intellectuelles bourgeoises. La critique par l’Eurocommunisme, le maoïsme et le populisme, par rapport au courant principal, est entièrement nationaliste. La critique par le trotskisme, le libéralisme de gauche et la nouvelle gauche, est faite du point de vue de la démocratie. Du point de vue pratique et social, ces courants critiques ne représentent en aucun cas l’activité ouvrière contre le bloc officiel. Au contraire, leur radicalité politique coïncide avec leur base sociale étudiante et intellectuelle ; elle coïncide avec le basculement du centre d’intérêt pour le marxisme vers les campus et les milieux contestataires étudiants. Ils n’ont jamais représenté les protestations ouvrières et, en aucun cas, ils n’organisent la contestation ouvrière socialiste contre le socialisme bourgeois soviétique. Si bien que, quand le camp officiel a commencé à s’effondrer sous les pressions économiques objectives et l’offensive de la bourgeoisie promarché, les ouvriers ne se sont pas retrouvés derrière ces courants critiques, mais tout aussi sceptiques sur le socialisme. Si le communisme-ouvrier avait construit une base contre ces camps, nous ne serions pas aujourd’hui témoins des incursions de l’église et du néoconservatisme dans le mouvement ouvrier qui se développe dans le bloc soviétique, ni de l’abandon des protestations ouvrières en Europe occidentale à la merci de la social-démocratie et du syndicalisme.

On peut retourner 30 ou 40 ans en arrière et définir les tâches « antirévisionnistes » du communisme-ouvrier, tâches qui, avec la désintégration des partis appartenant à cette tradition, n’ont jamais été prises en charge. Mais pour moi, une telle lutte par le socialisme-ouvrier ne prendra en aucun cas les traits des critiques de la gauche radicale contre l’union soviétique. Je pense que cette gauche radicale n’a aucunement contribué à l’histoire du communisme-ouvrier. Elle a contribué à l’histoire et à la formation d’un socialisme radical et militant, mais ce n’est pas l’histoire du socialisme-ouvrier.

Question : Tu as dit que tu considérais que la lutte théorique contre les soi-disant socialistes et communistes fait partie du défi lancé aux principaux courants de pensées de la société bourgeoise. Quels sont ces courants et, selon toi, lesquels le communisme-ouvrier va-t-il affronter en premier pour progresser ?

Mansoor Hekmat : Ce sur quoi je voulais insister, en réponse à tes premières questions, c’est que le communisme-ouvrier n’est pas un mouvement théorique qui cherche sa base pratique. Au contraire, c’est un mouvement matériel, pratique, distinct. Et c’est sur cette base qu’il doit prendre part à la lutte théorique sur tous les plans. C’est seulement lorsque l’on identifie correctement sa propre position sociale, comme mouvement contre la société existante et contre tous les autres mouvements contestataires, y compris ceux qui prennent le nom de socialisme ou de communisme, que l’on peut entrer en confrontation avec tout cela.

Le communisme-ouvrier, le marxisme, est un critique sociale du système capitaliste existant. C’est une critique radicale menée par une classe qui n’a aucun intérêt à préserver les fondements du système existant. Il est totalement opposé à l’existence même du capitalisme. Mais il n’est pas la seule critique existante. Au sein de cette même société, d’autres critiques sociales ont émergées, avant même le socialisme ouvrier, qui ont polarisé la société bourgeoise. Ces tendances en ont constitué le cadre intellectuel et politique. En même temps, puisque chacune avait son propre schéma de développement capitaliste, elles ont été amenées, parfois, à critiquer celui qui était adopté dans tel pays, à telle période. Pour moi, les principales tendances qui ont marqué de leur sceau aussi bien la pensée officielle que critique de la société bourgeoise sont le nationalisme, la démocratie et le réformisme. L’histoire du communisme-ouvrier est en même temps l’histoire de la confrontation avec ces mouvements sociaux et ces convictions fermement enracinées dans la société contemporaine. Mon opinion, c’est que mis à part de courtes périodes, par exemple pendant les deux ou trois premières décennies du siècle en Russie et en Allemagne et en Union soviétique, le socialisme ouvrier a été jusqu’ici, dans son ensemble, dominé par ces tendances à l’échelle sociale.

Même du point de vue des forces concrètes au sein de la classe ouvrière, il a été largement mis à l’ombre de ces mouvements. Ces courants ne représentent pas des divisions entre classes sociales, mais des divergences objectives au sein de la bourgeoisie. Que ce soit individuellement ou se combinant les uns aux autres, ils sont à l’origine d’une série de mouvements politiques et sociaux dans l’histoire contemporaine. Chacun a ses particularités, et dans certains pays, ils ont gagné la suprématie et sont devenues la ligne dominante au sein de la bourgeoisie elle-même. Selon moi, les différentes tendances du communisme et du socialisme qui sont apparues jusqu’ici ont largement été le produit de ces puissantes tendances sociales non-ouvrières, avec un certain degré de compromis avec le socialisme ouvrier. Selon les tendances fondamentales qui ont joué le plus grand rôle pour les modeler, on se retrouve face à différents courants du communisme et du socialisme. Par exemple, l’élément nationaliste, qui est très fort dans le maoïsme, ne joue pas un grand rôle dans le trotskisme, où le réformisme et la démocratie sont des éléments prononcés. Le populisme était un mélange de nationalisme et de réformisme particulier aux pays les moins développés, où la démocratie, au moins dans les premiers stades du populisme, tient une place mineuse. La Nouvelle Gauche était essentiellement le produit d’une critique de la ligne officielle du point de vue de la démocratie. Le « communisme » soviétique, comme on l’a noté dans le bulletin de discussion sur le Marxisme et la question de l‘union soviétique, était le résultat de la victoire du nationalisme et du réformisme sur le socialisme ouvrier, et essaie maintenant de troquer son réformisme pour la démocratie. Quand on étudie l’histoire de la gauche iranienne, on voit que les mêmes traditions de critique bourgeoises ont façonné la révolution constitutionnelle, le Front national, le Tudeh, la ligne guérilla et le socialisme populiste. Aujourd’hui, quand le monde entier se tourne vers la Glasnost, les leaders de ces courants expliquent dans leurs mémoires politiques la nature de ces mouvements dans des termes qui sont exactement les mêmes tendances fondamentales de la critique bourgeoise du capital.

Ces tendances ne sont pas seulement des systèmes intellectuels, mais des mouvements massifs à l’échelle sociale. Ils font partie des idées de la classe dominante, qui ont imprégné l’esprit des millions de personnes, se sont transformées en forces matérielles et ont façonné le destin de la société contemporaine. Leur pression sur le socialisme ouvrier est réelle, immense. Nous nous dressons contre elles comme un mouvement différent. Nos différences avec les courants socialistes sont le reflet de nos différences avec ces vastes mouvements bourgeois. Nous ne reconnaissons aucune place pour eux dans le socialisme et la révolution ouvrière. Ils peuvent amener des changements sociaux qui peuvent faciliter, ou ralentir, la cause de cette révolution, mais pas comme mouvement socialiste de la classe ouvrière. Nous sommes un mouvement social indépendant en conflit avec le capital dans sa globalité et contre tous les courants critiques non-ouvriers dans cette société.

Aujourd’hui, le socialisme non-ouvrier est frappé par une crise qui touche toutes ses branches. C’est essentiellement dû au fait que la tradition sociale qui lui offrait son contenu économique a perdu toute perspective. Le résultat, c’est que d’autres tendances, la démocratie et, jusqu’à un certain point, le nationalisme, ont gagné la suprématie. A en juger par la manière dont ils procèdent, les polémiques théoriques sérieuses avec les tendances existantes la gauche non-ouvrière pourraient aussi avoir perdu de leur pertinence ; on pourrait tout simplement faire face à leur tendance mère. Au demeurant, si la polémique avec eux s’avère nécessaire pour faire lumière sur la mémoire historique de la classe ouvrière et leur façon de voir le monde contemporain, nous devrions expliquer nos différences sur la base des tendances qui les ont façonnées.

Aujourd’hui, la mode chez les pseudo-marxistes est de rechercher lequel de ces trois ingrédients est le plus utile pour fonder leur socialisme. Ils veulent rendre leur socialisme plus démocratique, faire plus de place au nationalisme, et ainsi de suite. C’est leur doctrine, ils en font ce qu’ils veulent. Pour le communisme-ouvrier, au demeurant, pas besoin de se mêler avec l’une ou l’autre de ces tendances. Bien au contraire, il est grand temps, de la même manière que le communisme-ouvrier a brisé le nationalisme durant la première guerre mondiale et répliqué à la démocratie par la révolution d’Octobre, nous devons rendre le communisme indépendant de tout résidu d’influence de ces courants à une échelle sociale.

Les courants quasi-socialistes qui se sont développés sous l’influence de ces grandes tendances bourgeoises ont inévitablement distordu le contenu du marxisme, depuis sa méthode et sa philosophie jusqu’à sa théorie politique et sa critique économique, pour la convertir en quelque chose d’autre, adapté à leurs besoins.

En introduisant la discussion sur le communisme-ouvrier dans un séminaire, voici quelques mois, j’ai essayé d’exposer brièvement ma compréhension des fondements de la théorie de Marx dans ses principaux champs. C’est ce que ferait n’importe qui se référant aux écrits de Marx du point de vue du militant ouvrier. Selon moi, nos différences avec les conceptions erronées qui prévalent sur la théorie de Marx portent sur ses fondements même, et pas sur les questions plus concrètes qui se posent au cours du développement concret du mouvement communiste.

Notre première différence théorique concerne notre approche de l’histoire du mouvement ; c’est-à-dire, comment le communisme comprend et présente son propre passé. La façon dont le communisme existant trace sa propre histoire, montre à quelle partie de la société il appartient réellement. Je ne comprend pas pourquoi on devrait considérer que font partie de l’histoire du communisme tous ceux qui, sous le drapeau du marteau et de la faucille, veulent planifier l’économie nationale et organiser le travail salarié dans leur pays , veulent retrouver leurs droits nationaux , consommer le pain et le beurre produits sur la terre sacrée de leur patrie , avoir la démocratie, ou qui se sentent « aliénés » dans la « société postindustrielle »; mais qu’il faudrait classer sous l’étiquette de syndicalisme la grève des mineurs britanniques qui se sont battus un an durant contre la bourgeoisie toute entière, depuis sa police jusqu’à ses plumitifs, ou rejeter le mouvement des conseils ouvriers dans tel ou tel pays dans l’histoire de l’anarchisme ou de l’anarcho-syndicalisme. Donc, notre première distinction avec le socialisme existant dans son ensemble porte sur l’histoire du communisme lui-même ; pas seulement sur l’histoire passée, mais plutôt, l’histoire vivante, celle qui se déroule tous les jours sous nos yeux. Pour nous, l’histoire du communisme n’est pas celle d’une idéologie, mais celle d’une contestation de classe. Une fois qu’on regarde sous cet angle, on commence à réaliser ce que ces gens ont fait à l’idéologie elle-même, et comment, aujourd’hui, quand leur propre mouvement touche à sa fin, ils se mettent à annoncer celle du marxisme, c’est-à-dire de la critique ouvrière du capitalisme. Ces différentes façons de voir l’histoire du communisme, non seulement nous autorisent à rejeter les problématiques existantes, mais aussi nous amènent à nous confronter à une vaste série de problèmes théoriques et pratiques très différents de ceux auxquels s’adresse le communisme existant. Quelques-unes de nos différences avec ces courants trouvent leur expression dans ce qu’ils ne disent pas ou ne comprennent pas.

Une autre différence, c’est le socialisme lui-même. La réponse est liée à ce que chacun identifie comme problème principal dans la société. Marx, d’un point de vue clairement ouvrier, considérait que ce problème était le système salarial et la propriété bourgeoise des moyens de production. C’est pourquoi il a défini le socialisme comme l’achèvement de cette situation, l’abolition de l’esclavage salarié et la création d’une société fondée sur la propriété commune. Marx était ainsi en mesure de critiquer et d’analyser toutes les souffrances humaines, du manque de droits à l’insécurité économique, jusqu’à l’asservissement de l’homme dans des relations sociales et des superstitions apparemment incompréhensibles. Le socialisme est la libération totale de l’humanité de toute forme de privation et de liens, et la maîtrise de sa propre destinée économique et sociale. Mais cela n’est possible qu’en mettant à bas le capital comme force placée hors du contrôle du producteur immédiat, et en confrontation avec lui. Les autres tendances, au demeurant, n’ont pas ce problème. Pour la majorité d’entre elles, le socialisme est la solution à « l’anarchie de la production » du système capitaliste, ou une stratégie particulière pour le développement des forces productives. Ils comprennent traditionnellement le socialisme comme l’étatisation et la planification. Leur socialisme est, du même coup, le manifeste d’un autre mouvement dans la société capitaliste qui ne puise pas sa critique dans la relation capital-travail, ou dans le salariat, mais dans les critiques des crises de la production et de la distribution dans un capitalisme non-contrôlé. Notre distinction avec ce communisme non-ouvrier est, dans ce cas, en essence la même que celle que Marx esquisse dans le Manifeste communiste par sa critique du socialisme bourgeois. Le fait que ce mouvement socialiste bourgeois aie adopté la bannière de Marx et du marxisme, c’est, bien sûr, le reflet de la puissance du marxisme comme idéologie et de la vigueur du communisme-ouvrier comme mouvement social. Mais ça n’altère pas son caractère social de socialisme bourgeois. Ils abandonnent le marxisme aujourd’hui car leur mouvement pour réformer le capitalisme dans le sens qu’ils désiraient à échoué. Mais les rigueurs du système capitaliste demeurent, de même que sa critique ouvrière, en termes pratiques aussi bien que théoriques. Ce qui fonde notre critique du système existant, dont le socialisme est la négation, forme une différence centrale entre le communisme-ouvrier et les variantes contemporaines du socialisme et du communisme. Cette différence sur les critiques de la société actuelle et sur le socialisme sont la source d’une série de divergences programmatiques fondamentales entre eux et nous. Cela se voit dans notre programme, dans notre analyse des tâches de la révolution ouvrière et dans classification théorique et sociale de la gauche. On peux voir un exemple de cette différence de point de vue dans les bulletins de débats sur l’expérience soviétique. La même chose s’applique aux analyses sur l’histoire de la gauche iranienne et sur notre conception des bases du programme du parti communiste. Dans la période qui arrive, on va pousser plus loin la discussion sur la plupart de ces différences.

L’autre différence avec les tendances soi-disant socialistes et communistes, ou en d’autres termes, un trait distinctif du communisme-ouvrier, c’est la question de l’attitude vis-à-vis des réformes sociales et des luttes économiques de la classe ouvrière. Je considère cette question comme l’une des bases fondamentales de la séparation entre le communisme existant et la classe ouvrière. Pour nous, les luttes économiques constantes de la classe ouvrière pour améliorer leurs conditions de travail pour forcer la bourgeoisie à des réformes économiques et politiques est une part inséparable de la lutte de classe, dont elle constitue l’une des prémisses fondamentales. La question de la relation entre révolution ouvrière, d’un côté, et réformes et luttes économiques, de l’autre, est cruciale dans l’activité communiste. Le socialisme et le communisme ont jusqu’ici succombé face à cette question. Les courants qui ont en apparence accordé une signification aux luttes économiques et aux combats pour les réformes – ce qui est très caractéristiques des tendances officielles du communisme avant les années 60 – ont essentiellement agi comme des forces réformistes. Leur tendance à prendre part au combat pour les réformes est le résultat du retrait de la révolution ouvrière de leur programme. L’aile gauche de la bourgeoisie a toujours été active dans le champ de la lutte pour les réformes, et ces tendances représentent cette tradition politique. Au contraire, la gauche radicale qui a émergé à travers les critiques de la ligne officielle, que ce soit sous la forme du maoïsme, ou jusqu’à un certain point, du trotskisme, a d’abord rompu avec les luttes économiques de la classe, faisant des intellectuels le centre de leur activité, et ensuite ont abandonné les réformes. L’affirmation « le capitalisme ne peut pas être réformé » est devenue la base de leur crédo révolutionnaire. Tout leur révolutionnarisme n’était rien d’autre que le souhait d’imposer des réformes économiques, administratives et culturelles à la bourgeoisie, alors même qu’au niveau théorique et dans leur activité pratique, la lutte pour les réformes est devenue une hérésie dans leur vocabulaire politique. Le communisme-ouvrier est un mouvement pour la classe ouvrière et la révolution communiste. Nous considérons cette révolution comme possible et dès maintenant au programme. Mais, en tant que classe sous pression, nous nous battons résolument pour toute amélioration sociale qui renforce le pouvoir économique et politique de la classe ouvrière et qui promeut sa dignité humaine. Nous nous battons aussi pour toute ouverture politique et culturelle qui puisse faciliter notre lutte. Être dans la lutte pour améliorer les conditions est le stade initial du communisme-ouvrier ; ce n’est pas quelque-chose qui doit être mis au programme en votant des résolutions. Nous voulons à la fois l’État ouvrier et l’augmentation du salaire minimum. Nous voulons transformer les moyens de production en propriété commune et nous voulons baisser l’âge de la retraite. Nous voulons l’insurrection contre les États bourgeois, et aussi l’allocation chômage. Pour nous, l’égalité légale entre hommes et femmes est importante ; la séparation de la religion et de l’État, l’alphabétisation, la santé, la liberté d’expression, et les droits individuels, puisque nous n’avons pas déduit leur nécessité dans les livres, mais nous la ressentons dans notre vie quotidienne comme classe. C’est un aspect du marxisme que la gauche non-ouvrière n’a aucun intérêt à comprendre. Selon les mots de Marx, un trait distinctif du communisme-ouvrier, c’est qu’il cherche à « faire avancer le mouvement de classe dans son ensemble » à tous moments.

Nous avons aussi des différences fondamentales avec les tendances variées du socialisme dans le champ de la théorie de l’organisation, de la relation entre classe et parti, des traits du parti de classe, les bases générales de la tactique, la conception de l’internationalisme, et ainsi de suite. Quand on met tout ça ensemble, on voit que pour le communisme-ouvrier, ce serait une erreur que de chercher quelque espèce de parenté avec cette gauche radicale. Ce qui est le plus important, aujourd’hui, c’est qu’avec l’érosion du socialisme bourgeois, des conditions favorables se sont crées pour une présentation directe et positive du marxisme. Je crois que cela va largement faciliter notre travail de « redéfinir » positivement le marxisme en se référant au corps même de la théorie.

[à suivre]

Réunion publique en ligne sur les révolutions en Tunisie, Egypte, etc.

9 février 2011

Si rien n’est encore gagné, tant en ce qui concerne les revendications de liberté que les revendications sociales de la population tunisienne, la fuite du départ du dictateur Ben Ali le 14 janvier grâce à la révolution est déjà un évènement historique. Après la Tunisie, c’est la population d’Egypte qui se soulève contre la dictature de Moubarak, et les protestations s’intensifient dans tous les pays arabes, comme au Yémen, en Algérie, en Syrie, etc. Du Maroc aux monarchies du Golfe, tout le monde regarde, avec espoir pour la population et la classe ouvrière, avec terreur pour les dictateurs et têtes couronnés, les révoltes et révolutions de Tunisie et d’Egypte.

Pour discuter et tenter d’analyser les révolutions en Tunisie, en Egypte et ailleurs, les militants de l’Initiative Communiste-Ouvrière organisent une réunion publique en ligne (sur Paltalk) le mardi 15 février à 20 h 30 (heure de Paris).

(Voir ici comment participer)

Призыв к национальной встрече в городе Тур 6 ноября. (Appel de Tours, en Russe)

13 novembre 2010

Призыв к национальной встрече в городе Тур 6 ноября.

Не время для смирения!

 

6 ноября в городе Тур собрались уполномоченные представители  или наблюдатели 25-ти общих собраний межспециалистов, общих собраний борьбы,  межпрофсоюзных организации открытые для непрофзоюзов,коллективных собраний, межсекторных координаций и т.д. городов Лаваль, Гавр, Анже, Безье, Сент-Этьен, Роанн, Шамбери, Нант, Ангулем, Коньяк, Байонна, Шинон, Ним, Тур, Сен-Дени, Руан, Шампиньи, Париж-Восток, Париж-Центр, V-ый/XIII-ой округа Парижа, XX – ый округ Парижа, Ван, Лилль, Гренобль, Нанси (города Обна, Ажен, Брест, Ренн, Монпелье и Сарла не отозвались на приглашение).

 

Рабочие госсектора и частного сектора , безрабочие, пенсионеры, учащиеся лицеев, студенты массивно мобилизированы забастовками, демонстрацией и акциями блокады  с целью отмены пенсионной реформы с поддержкой большинства населения. Однако, власть ответила только презрением, дезинформацией, наказанием, покушением на право на забастовку, и решила заставить принять насильственно своё решение.

Борьба с пенсионной реформой пришла в момент стыка. В то время  как правительство и большинство СМИ нам сообщают уже неделями об окончании мобилизации, действия блокады и солидарности проводятся во всей стране и демонстрации остаются массовыми. Этот закон должен быть отменён. Мы отказываемся прекратить движения после голосования закона.

Стратегия межпрофсоюзной организации была провалом для трудящихся. Но не время для смирении : мы решили продолжить битву. В многочисленных населенных пунктах, те, кто борются : профсоюзы различных организаций и непрофсоюзы встретились на общих и коллективных собраниях чтобы размышлять и действовать вместе : информировать, поддерживать борющиеся сектора, расширить возобновимую забастовку, организовать действия блокады. Мы хотим, чтобы эта динамика самоорганизации и общего действия увековечилась, усилилась и соглосовалась.

Это движение входит в более широкую перспективу чтобы нанести окончательный удар политике правительства и объединению предпринимателей, которые готовят новые атаки, именно против социального страхования.  Мы остаемся убеждёнными, что единственное средство выигрывать против правительства это блокировка экономики и всеобщая забастовка.

Мы призываем к тому чтобы оказать сопротивление против наказания, которое поражает все более и более жестоко тех, кто принимает участие в социальном движении.

Мы провели это национальное собрание с целью начать обсуждение между нами, чтобы согласоваться между нами и чтоб вести общие действия.

Мы призываем тех, кто борются собраться на общих собраниях, если их нет еще в их населенном пункте.

Мы призываем все общие собрания межспециалистов, общие собрания борьбы, межпрофсоюзные организации, охватывающие немежпрофсоюзыне организации и т.д.. принять участие в ближайшей национальной встрече в Нанте в субботу 27 ноября 2010, послав своих уполномоченных представителей  .

Мы призываем профсоюзные организации послать наблюдателя на эту встречу.

Мы призываем к следующим действиям, для уселения акций всякого рода, проходящие повседневно :

– символическая акция 11 ноября в 11 часов для отмены законопроекта  и в знак уважения умершим на работе так и не ушедшие на пенсию;

– день акции экономической блокировки 15 ноября, для чего мы призываем к международной поддержке ;

– символическое действие, состоящее в том, чтобы сжечь текст закона в день его утверждения.

Электронный адрес : ensemblepourleretrait@gmail. com

Веб-сайт : http://ensemblepourleretrait. wordpress.com/