Archive for the ‘Colonialisme’ Category

L’Indochine n’a pas droit à la démocratie (Guérin, 1937)

20 décembre 2013

Tribune libre parue dans le Populaire du 14 août 1937.

LA démocratie est à l’ordre du jour. D’un côté, les « démocraties », de l’autre les « dictatures ». Ce schéma laisse les Indochinois rêveurs : démocratie ou dictature, l’“ « Empire » dont ils sont les sujets? Camarades qui jouissez ici d’une démocratie relative quand vous saurez où en est l’Indochine après un an de Front Populaire, vous comprendrez.

Si les termes de la motion de Huyghens sont restés dans votre mémoire, vous pouvez· croire qu’une « ère nouvelle » a commencé là-bas comme ici ; vous pouvez croire que les « libertés démocratiques de la métropole » ont été étendues à cette colonie ; que la « législation sociale et la législation du travail en vigueur dans la métropole » ont été appliquées aux indigènes. Détrompez-vous ! « Une année de gouvernement de Front Populaire à direction socialiste montre que les gouvernants ne veulent même pas de ces petites réformes en Indochine. » C’est un journal ouvrier de Saigon qui parle.

Avant mai 1936, l’Indochine vivait sous le régime du bâillon. Rien n’a changé, ou presque. Il faut toujours courber le front, et se taire. Malheur à qui ne se tait pas ! Des exemples ? Un brave homme d’Annam Nguyen Phu, réunit quelques amis et leur lit la traduction d’une brochure de Léon Blum : Pour être socialiste : trois ans de prison et trois ans de surveillance administrative. Une centaine de collégiens de Vinh (Annam) assistent à une manifestation en l’honneur de M. Justin Godart, Chargé de mission par le gouvernement de Front Populaire : ils sont exclus de leur école. Pour s’être rendus en cortège chez l’administrateur local en réclamant des réductions d’impôts, trois cents paysans de Cang-Long (Cochinchine) sont frappés à coups de matraque, à coups de crosse, torturés, condamnés à de lourdes peines de prison. A Chomoi (Cochinchine), le commissaire de police Bazin oblige des prévenus politiques à sauter sur des cailloux pointus en faisant le salut fasciste. Authentique.

La liberte de la presse, un mythe. A la moindre critique, les journaux se voient retirer l’autorisation préalable, sont condamnés à de ruineuses amendes, leurs exemplaires saisis, leurs rédacteurs incarcérés. Même lorsque ces rédacteurs sont des élus du peuple. A Hanoï, Trinh van Phu, administrateur du journal Travail, « représentant du Peuple », vient d’écoper UN AN de prison. A Saigon, Ta tu Thau et Tao, rédacteurs de la Lutte, conseillers municipaux ouvriers, réélus triomphalement en avril, sont condamnés, en juillet, à DEUX ANS. Les uns et les autres pour simple délit de presse!

Leur crime ? Faire (par la plume) de l’ « agitation ». Chargé des questions d’Indochine à la Commission coloniale du Parti, j’ai lu régulièrement leurs écrits. Je n’y ai rien trouvé de « subversif ». C’est également l’avis de la section socialiste de Saïgon qui, le 20 mai, a voté une motion affirmant qu’il n’y a pas, en Indochine, d’« agitation », mais que par contre, on viole la liberté de la presse. Alors ? La véritable raison de cette répression, la voici : l’administration abhorre la démocratie ; elle est pour un paternalisme autoritaire ; elle voudrait être obéie lorsqu’elle ordonne : « Ne bougez pas, laissez-nous vous faire du bien. ».  Mais les Indochinois savent, comme l’écrit la Lutte, que l’“ « aumône n’existe pas en matière politique », que seule l’action des masses permet de conquérir les plus modestes réformes, que là où cette action ne se fait pas sentir, là où les privilégiés sont seuls à faire pression, on n’obtient rien du tout. Et les masses, avec sang-froid, avec une réelle maturité politique, revendiquent. La toute-puissante Sûreté générale appelle cela « agitation dangereuse », « activité antifrançaise ».

Les lois sociales de la métropole! Une autre mythe. Le 30 décembre dernier, un décret a bien apporté une ébauche -€” combien timide ! – de législation du travail, mais il n’est appliqué nulle part : le patronat le foule au pied, avec la complicité de l’administration· Et les abus subsistent, à peine croyables, des abus qui ramènent un siècle en arrière, l’enfer du capitalisme primitif décrit par Marx. Dans les sucreries de Nhi-Binli (Cochinchine), avant une récente grève, les ouvriers travaillaient dix-neuf heures de suite pour un salaire de famine. Les repas se prenaient debout, sans interrompre le travail. Et fréquemment, femmes et enfants, s’endormant sur leurs machines, laissaient un bras, broyé, entre les cylindres…

Par arrêté du 1er juin, une commission a bien été chargée de fixer des salaires minima. Mais les ouvriers n’y sont pas représentés. Et comme, d’autre part, les dévaluations monétaires successives ont provoqué une hausse sensible des prix, la misère demeure atroce. Résultat : des vagues de grèves se heurtant au front commun du patronat et des autorités.

La reconnaissance des syndicats est, paraît-il, à l’étude. Mais avec quelles restrictions ! Soumis au régime de l’autorisation préalable constamment menacés de suspension ou de dissolution, contraints d’envoyer dans les huit jours à l’administration les procès-verbaux de leurs assemblées, ne pouvant élire leurs responsables qu en présence d’un représentant des pouvoirs publics, empêchés de se grouper en unions et fédérations, les syndicats n’auraient (comme en régime fasciste) de syndicats que le nom.

Voilà où en est l’Indochine, un an après Huyghens. Et pourtant, c’est un des nôtres qui, depuis un an, détient le portefeuille des Colonies… Que s’est-il passé ? Pourquoi l’homme que nous avons réussi à placer à ce poste essentiel n’a-t-il pu mieux faire ? Poser la question, c’est dépasser le cadre de l’Indochine et c’est mettre en cause toute l’“ « expérience ». Nul ne contestera la bonne volonté qui animait Marius Moutet lorsqu’il s’est installé rue Oudinot. Mais que peut un ministre socialiste dans l’appareil de l’État bourgeois, surtout quand ce ministre s’interdit, dès l’abord, de faire passer le « souffle républicain » dans son administration et se condamne ainsi à être constamment trompé, trahi par ses subordonnés ? Il semble que, les premiers temps, notre camarade ait essayé de résister à l’emprise du « milieu », de savoir et de décider par lui-même ; mais, peu à peu, il a dû y renoncer, laisser carte blanche aux proconsuls et aux policiers qui, là- bas, à l’autre bout du monde, jouent les potentats asiatiques. Engrenage fatal et qui prépare des lendemains terribles: « On risque d’éloigner à jamais les masses malheureuses qui espèrent en le gouvernement de Front Populaire. On accule les militants de la cause ouvrière aux actes de désespoir… Le mouvement risque de nous dépasser… », écrivent des journalistes tonkinois à Caput, secrétaire de la section socialiste de Hanoï.

Qu’on se rappelle les révoltes de 1930-1931, les flots de sang versé. Veut-on revoir cela ? Non ? Alors, il faut choisir : ou bien, s’il n’est pas trop lard, faire exactement le contraire de ce qu’on fait actuellement, ou bien, s’il n’est plus possible de sortir de l’engrenage, ne pas associer plus longtemps le Parti à une politique qui est la négation, non seulement du socialisme, mais de la démocratie tout court.

Daniel GUERIN.

indochine-guerin

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Deux militants syndicalistes tunisiens persécutés (Pivert, 1932)

5 mai 2013

Paru dans Le Populaire du 30 août 1932.

Illégalement condamnés
ils se voient refuser l’amnistie…

Depuis 1925 deux militants syndicalistes tunisiens sont exilés pour avoir fondé des syndicats! Sous prétexte de « complot contre la sûreté de l’État » on a frappé de bannissement six hommes coupables d’avoir voulu organiser leurs frères de misère. Ils ont fondé la Confédération générale du Travail tunisienne, comprenant surtout des travailleurs indigènes et demeurée dans l’autonomie par rapport à la C.G.T. et à la C.G.T.U. Trois condamnés ont terminé leur peine. Des trois autres, chassés pour dix ans, non seulement de Tunisie mais aussi de France, l’un Mohamed Ali, est mort. Les deux survivants sont Moktar el Ayari et Finidori.

Moktar el Ayari est un vieux militant du syndicat des tramways qui a déjà été retenu en prison en 1922 lors du « complot » monté par Millerand. On n’a rien pu relever contre lui à ce moment. C’est d’ailleurs un « ancien combattant » titulaire de la croix de guerre ! « Il se fit remarquer au retour par ses idées extrêmement avancées » écrit le procureur. Révoqué, il est nommé secrétaire du syndicat. « Pourquoi, après avoir combattu, pour la France pendant la guerre, luttez-vous maintenant contre elle? » lui demanda le procureur. Car lutter contre la Compagnie des tramways de Tunis, QUI EST UNE COMPAGNIE BELGE!, c’est lutter contre la France! !

Finidori a été employé municipal, puis gérant de L’Avenir Social, journal « syndicaliste-communiste », qualifié d’ « individu dangereux » et présenté comme un « communiste notoire et convaincu ». On l’accuse d’avoir été le destinataire d’une lettre adressée par l’ « Union Mondiale de combat en faveur de l’égalité des races ». Cette lettre ne lui est jamais parvenue puisqu’il était incarcéré et qu’on la lui a confisquée…

Il a fallu une véritable forfaiture pour affirmer que les accusés avaient eu « une résolution d’agir, concertée et arrêtée ayant pour but de détruire ou de changer la gouvernement, ou d’exciter les citoyens ou habitant à s’armer contre l’autorité du protectorat… etc. » La seule action, la seule résolution d’agir en commun qu’on puisse établir c’est celle de grouper les travailleurs dans leurs syndicats pour la défense de leurs moyens d’existence…

Voilà le crime qu’expient deux militants !

Or, l’amnistie a été votée pour les cléricaux alsaciens, sous la dernière législature. Ils avaient été condamnés en vertu des articles 87 et 89 du Code pénal. Les syndicalistes tunisiens l’ont été en vertu de l’article 91. On pouvait espérer que le projet déposé par le gouvernement Herriot rectifierait sur ce point l’amnistie Tardieu. La déclaration ministérielle ne contient-elle pas un engagement précis? « Profondément attachés au respect de toutes les libertés syndicales, etc… » Eh bien! non! Le projet d’amnistie a oublié les fondateurs de la Confédération générale du Travail tunisienne. Moktar et Finidori ne constateront, dans leur exil, aucune différence entre Herriot et Tardieu!

Soit! Mais le groupe socialiste au Parlement ne laissera pas s’accomplir ce deuxième geste de classe. Il déposera un amendement en faveur des condamnés frappés par application de l’article 91. Il exigera au besoin un vote public et les syndicalistes pourront compter alors ceux qui sont effectivement « respectueux des libertés syndicales ».

Marceau PIVERT.

deux

Colonies S.O.S. ! (Guérin, 1937)

20 août 2011

Tribune de Daniel Guérin parue dans Le Populaire du 12 octobre 1937.

On commence à découvrir dans le Parti qu’il existe un problème colonial. Ce problème, on l’a considéré jusqu’à ce jour comme « secondaire ». On a attendu, pour en saisir l’importance, que le feu soit dans la maison.

On a méconnu cette vérité arithmétique: sur les cent millions d’êtres humains pris en charge par le gouvernement de Front populaire, il y a soixante millions d’autochtones coloniaux, subissant une exploitation de l’homme par l’homme à peu près illimitée. On n’a pas compris que c’est là où régnait le maximum d’injustice que devait être tenté le maximum de justice.

Sans doute, nos congrès de Huyghens et de Marseille ont ils adopté les motions coloniales qui leur étaient soumises. Mais qui, depuis, s’est soucié sérieusement de faire passer ces textes dans la réalité ?

Résultat: les peuples coloniaux, après avoir recueilli notre message de juin 1936 comme l’annonce de leur délivrance, constatent aujourd’hui qu’ils sont toujours privés de libertés démocratiques élémentaires, qu’ils sont toujours esclaves et qu’ils ont toujours faim. Et, un peu partout, ils commencent à crier leur déception, leur désespoir.

En Algérie, ce sont les démissions collectives des élus musulmans, demain, peut-être, le refus de la conscription et la grève de l’impôt. Les autorités croient résoudre le problème en emprisonnant non seulement Messali Hadj et ses collaborateurs du Parti du peuple algérien, mais aussi notre camarade socialiste Bensalem, dont on n’a pas oublié la courageuse intervention au congrès de Marseille. A Alger, de pauvres diables, pour avoir simplement manifesté dans la rue, sont condamnés à trois ans de prison !

Au Maroc, les autochtones souffrent de la faim et de la sécheresse, protestent contre le détournement de l’eau au profit des gros colons. Réponse: on condamne à plusieurs mois de prison les membres du Comité d’action marocaine de Meknès et de Marrakech, coupables de s’être faits les porte-parole de cette foule misérable. Et quand la foule se fâche, la force armée la disperse avec des balles.

En Indochine, on inflige condamnation sur condamnation à des journalistes annamites, pour ce double crime: avoir cru à la « liberté de la presse », s’être solidarisés avec des ouvriers en lutte. Et comme, en signe de protestation, ils fait dans leur geôle la grève de la faim, on les traîne à demi-morts devant le tribunal, pour leur distribuer de nouvelles années de prison.

Par tous les moyens, les hauts fonctionnaires, les officiers supérieurs, les chefs policiers, la plupart fascistes ou réactionnaires, s’appliquent à pousser les autochtones au désespoir, afin d’amener le gouvernement à répandre le sang. Ce ne sont certainement pas des conseils de modération que leur donnera M. Albert Sarrault (Le communisme, voilà l’ennemi !), chargé récemment de « coordonner » la répression en Afrique du Nord.

Une telle politique rend de plus en plus difficile la tâche de nos vaillants militants socialistes des colonies. Comment le Parti pourrait-il recruter là-bas des autochtones s’il apparaissait à ceux-ci comme oublieux des promesses solennelles de Huyghens ? Notre jeune fédération sud-indochinoise, dont nous saluons la constitution, nous met en garde. Elle  » considère que l’action et le recrutement socialistes ne pourront prendre un essor digne de notre grand Parti que le jour où les travailleurs indochinois comprendront que le programme colonial du Parti socialiste n’est pas destiné à rester dans le domaine de la fiction. « 

La minorité du Parti (tendance Gauche révolutionnaire) n’a jamais considéré, elle, le problème colonial comme « secondaire ». Dans toutes ses motions en vue des congrès ou des conseils nationaux, elle a adjuré le Parti d’avoir une politique coloniale, son unique représentant (1) a déposé un ordre du jour demandant à la C.A.P.  » d’une part, de rappeler aux ministres socialistes les termes des motions coloniales de nos congrès et d’exiger leur exécution, d’autre part de porter la question devant l’ensemble du Parti et devant les masses populaires, d’entreprendre une campagne de protestation contre la répression aux colonies… « 

La majorité de la commission a cru devoir repousser ce texte:  » Impossible, nous dit-on, d’appliquer autre chose, à l’heure actuelle, que le programme du Rassemblement populaire « . D’accord, mais les motions coloniales de Huyghens et de Marseille ne sont nullement en contradiction avec ce programme, dont le préambule réclamait:  » justice pour les indigènes dans les colonies ». Maurice Paz, qui les a rédigées avec le souci de rester dans l’esprit et dans les limites du programme du Rassemblement, le sait mieux que quiconque.

Qui oserait affirmer, d’autre part, que la répression actuelle était inscrite au programme du Rassemblement Populaire ?

Nous regrettons que la majorité de la commission ne nous ait pas suivis et nous parlerons seuls.

Pour commencer, nous organisons une grande réunion d’information réservée aux membres du Parti, qui aura lieu le jeudi 21 octobre, à 20h30, salle de la Crypte, 4 bis rue Puteaux (17°), métro: Rome. A l’ordre du jour: Colonies S.O.S.!

Daniel GUERIN.

(1) Nous demanderons au Conseil national de novembre que la Commission coloniale du Parti soit composée selon la règle de la représentation proportionnelle.

L’impérialisme français en Algérie (Luxemburg, 1913)

16 novembre 2009

Extrait de l’Accumulation du capital, par Rosa Luxemburg. C’est probablement cet extrait qui avait été publié dans La Flamme (N°5, novembre 1945), c’est pourquoi nous y avons donné le même titre.

A côté de l’Inde britannique et de son martyre, l’Algérie sous la domination politique française tient une place d’honneur dans les annales de l’économie coloniale capitaliste. Lorsque les Français conquirent l’Algérie, la masse de la population kabyle était dominée par des institutions sociales et économiques très anciennes qui, à travers l’histoire mouvementée du pays, se sont maintenues jusqu’au XIXe siècle et en partie jusqu’à aujourd’hui. Sans doute la propriété privée existait-elle dans les villes parmi les Maures et les Juifs, chez les marchands, les artisans et les usuriers. Sans doute la suzeraineté turque avait-elle confisqué dans la campagne de grandes éten­dues de terre comme domaines d’État. Cependant presque la moitié de la terre cultivée était restée propriété collective des tribus arabes kabyles, qui gardaient des mœurs patriarcales très anciennes. Beaucoup de tribus arabes menaient au XIXe siècle la même vie nomade qu’elles avaient toujours menée, et qui ne semble instable et désordonnée qu’à un regard superficiel, mais qui en réalité est réglée de manière stricte et souvent monotone ; chaque été, avec les femmes et les enfants, emmenant les troupeaux et les tentes, elles émigraient vers la région côtière de Tell, au climat rafraîchi par le vent, et chaque hiver les ramenait à la chaleur protectrice du désert. Chaque tribu et chaque famille avaient leurs itinéraires déterminés, et les stations d’hiver ou d’été où elles plantaient leurs tentes étaient fixes. De même, chez les Arabes agriculteurs, la terre était la plupart du temps propriété collective des tribus. La grande famille kabyle avait également des mœurs patriarcales et vivait selon des règles traditionnelles sous la direction de ses chefs élus.

Dans ce large cercle familial, la direction commune des affaires domestiques était confiée à la femme la plus âgée, qui pouvait également être élue par les autres membres de la famille, ou encore à chacune des femmes successivement. L’organisa­tion de la grande famille kabyle au bord du désert africain ressemblait assez curieuse­ment à la « zadruga » des pays slaves du Sud ; la famille possédait en commun non seulement le soi, mais tous les outils, les armes et l’argent nécessaires à l’activité pro­fes­sionnelle de ses membres et acquis par eux. Chaque homme possédait en propre un seul costume, et chaque femme simplement les vêtements et les bijoux qu’elle avait reçus en cadeau de noces. Mais tous les vêtements plus précieux et les joyaux étaient considérés comme propriété indivise de la famille et ne pouvaient être portés par chacun des membres qu’avec la permission de tous. Si la famille était peu nom­breuse, elle prenait ses repas à une table commune, les femmes faisaient la cuisine à tour de rôle, et les femmes âgées étaient chargées de servir les plats. Si le cercle familial était trop large, le chef de la tribu distribuait une ration mensuelle de vivres non préparés, les répartissant avec une stricte égalité entre les diverses familles, qui se chargeaient de les préparer. Ces communautés étaient réunies par des liens étroits d’égalité, de solidarité et d’assistance mutuelle, et les patriarches avaient coutume en mourant de recommander à leurs fils de demeurer fidèles à la communauté [1].

La domination turque qui s’était établie en Algérie au XVIe siècle avait déjà fait de sérieuses entailles dans cette organisation sociale. Cependant ce sont les Français qui inventèrent la légende selon laquelle les Turcs auraient confisqué toute la terre au bénéfice du fisc. Seuls des Européens pouvaient imaginer une idée aussi absurde, qui est en contradiction avec tous les fondements économiques de l’Islam et des croyants. Au contraire les Turcs respectèrent généralement la propriété collective des villages et des grandes familles. Es reprirent seulement aux familles une grande partie des terres non cultivées pour les transformer en domaines d’État (beyliks) qui, sous la direction d’administrateurs locaux turcs, furent soit gérés directement par l’État avec l’aide d’une main-d’œuvre indigène, soit affermés en échange d’un bail ou de redevances en nature. En outre les Turcs profitèrent de chaque rébellion des tribus soumises et de chaque trouble dans le pays pour agrandir les domaines fiscaux par des confiscations de terrains, y fondant des colonies militaires ou bien vendant aux enchères publiques les biens confisqués, qui tombaient généralement entre les mains d’usuriers turcs ou autres. Pour échapper aux confiscations ou à la pression fiscale. beaucoup de paysans se plaçaient, comme au Moyen Âge en Allemagne, sous la protection de l’Église, qui devint ainsi propriétaire d’immenses domaines. Enfin, la répartition des propriétés en Algérie se présentait, après ces nombreuses vicissitudes, de la manière suivante : les domaines d’État comprenaient 1 500 000 hectares de terrain ; 3 000 000 d’hectares de terres non cultivées appartenaient également à l’État comme « propriété commune de tous les croyants » (bled el Islam) ; 3 000 000 d’hectares étaient la propriété privée des Berbères, depuis l’époque romaine ; en outre, sous la domination turque, 1 500 000 hectares étaient devenus propriété privée. Les tribus arabes gardaient en indivision 5 000 000 d’hectares. Quant au Sahara, il comprenait environ 3 000 000 d’hectares de terres cultivables dans le domaine des oasis, qui appartenaient soit à des domaines gérés collectivement par les grandes familles, soit à des domaines privés. Les 23 000 000 d’hectares restants étaient pratiquement déserts.

Après la conquête de l’Algérie, les Français firent grand bruit autour de leur œuvre de civilisation. On sait que l’Algérie, qui s’était délivrée au début du XVIIIe siècle du joug turc, était devenue un repaire de pirates infestant la Méditerranée et se livrant au trafic d’esclaves chrétiens. L’Espagne et l’Union Nord-Américaine, qui elles-mêmes à l’époque pouvaient se glorifier de hauts faits dans le domaine du trafic d’esclaves, déclarèrent une guerre sans merci aux infamies des Musulmans. La Révolution française prêcha également une croisade contre l’anarchie algérienne. La France avait donc entrepris la conquête de l’Algérie en proclamant les mots d’ordre de la lutte contre l’esclavage et de l’instauration de la civilisation. La pratique allait bientôt montrer ce qui se cachait derrière ces phrases. On sait qu’au cours des qua­rante années écoulées depuis la conquête de l’Algérie, aucun État européen n’a changé aussi souvent de régime politique que la France. A la Restauration avait succédé la révolution de Juillet et la royauté bourgeoise, celle-ci fut chassée par la révolution de Février qui fut suivie de la seconde République, du second Empire, enfin de la débâcle de 1870 et de la troisième République. La noblesse, la haute finance, la petite bourgeoisie, les larges couches de la moyenne bourgeoisie se cédaient successive­ment le pouvoir politique. Mais la politique française en Algérie demeura immuable à travers ces vicissitudes, elle resta orientée du début à la fin vers le même but : au bord du désert africain elle découvrait le centre d’intérêt de tous les bouleversements politiques en France au XIXe siècle : la domination de la bourgeoisie capitaliste et de sa forme de propriété.

Le 30 juin 1873, le député Humbert, rapporteur de la Commission pour le règle­ment de la situation agricole en Algérie, déclara à une séance de la Chambre : « Le projet de loi que nous proposons à votre étude n’est rien d’autre que le couronnement de l’édifice dont le fondement a été posé par une série d’ordonnances, de décrets, de lois et de senatus-consultes, qui tous ensemble et chacun en particulier poursuivent le même but : l’établissement de la propriété privée chez les Arabes. »

La destruction et le partage systématiques et conscients de la propriété collective, voilà le but et le pôle d’orientation de la politique coloniale française pendant un demi-siècle, quels que fussent les orages qui secouèrent la vie politique intérieure. On servait en ceci un double intérêt clairement reconnu.

Il fallait détruire la propriété collective surtout pour abattre la puissance des familles arabes comme organisations sociales, et briser ainsi la résistance opiniâtre contre la domination française ; cette résistance se manifestait, malgré la supériorité de la puissance militaire française, par de constantes insurrections de tribus, ce qui entraînait un état de guerre permanent dans la colonie [2].

En outre la ruine de la propriété collective était la condition préalable à la domi­nation économique du pays conquis; il fallait en effet arracher aux Arabes les terres qu’ils possédaient depuis un millénaire pour les confier aux mains des capitalistes français. A cet effet on jouait de cette même fiction, que nous connaissons déjà, selon laquelle toute la terre appartiendrait, conformément à la loi musulmane, aux déten­teurs du pouvoir politique. Comme les Anglais en Inde, les gouverneurs de Louis-Philippe en Algérie déclaraient « impossible » l’existence de la propriété collective des grandes familles. Sur la base de cette fiction, la plupart des terres cultivées, notam­­ment les terrains communaux, les forêts et les prairies furent déclarées pro­priété de l’État et utilisées à des buts de colonisation. On construisit tout un système de cantonnements par lequel les colons français s’installèrent au milieu des territoires indigènes, tandis que les tribus elles-mêmes se trouvèrent parquées dans un territoire réduit au minimum. Les décrets de 1830, 1831, 1840, 1844, 1845 et 1846, « légalisè­rent » ces vols de terrains appartenant aux tribus arabes. Mais ce système de canton­ne­ments ne favorisa aucunement la colonisation. Il donna simplement libre cours à la spéculation et à l’usure. La plupart du temps, les Arabes s’arrangèrent pour racheter les terrains qui leur avaient été volés, ce qui les obligea naturellement à s’endetter. La pression fiscale française accentua cette tendance. En particulier la loi du 16 juin 1851, qui proclamait les forêts domaines d’État, vola ainsi 2 400 000 hectares de pâturages et de taillis privant les tribus éleveuses de bétail de leurs moyens d’exis­tence. Cette avalanche de lois, d’ordonnances et de décrets donna lieu à une confusion indescriptible dans les réglementations de la propriété. Pour exploiter la fièvre de spéculation foncière et dans l’espoir de récupérer bientôt leurs terres, beaucoup d’indigènes vendirent leurs domaines à des Français, mais ils vendaient souvent le même terrain à deux ou trois acheteurs à la fois ; parfois il s’agissait d’un domaine qui ne leur appartenait pas en propre, mais était la propriété commune et inaliénable de leur tribu. Ainsi une société de spéculation de Rouen crut avoir acheté 20 000 hectares de terre, tandis qu’en réalité elle n’avait un titre – contestable – de propriété que pour un lot de 1 370 hectares. Une autre fois, un terrain de 1 230 hectares se réduisit après la vente et le partage à 2 hectares. Il s’ensuivit une série infinie de procès, où les tribunaux faisaient droit par principe à toutes les récla­mations des acheteurs et respectaient tous les partages. L’insécurité de la situation, la spéculation, l’usure et l’anarchie se répandaient universellement. Mais le plan du gouvernement français, qui voulait s’assurer le soutien puissant d’une masse de colons français au milieu de la population arabe, échoua misérablement. C’est pourquoi la politique française sous le Second Empire changea de tactique : le gouvernement, après avoir pendant trente ans nié la propriété collective des tribus, fut obligé, sous la pression des faits, d’en reconnaître officiellement l’existence, mais d’un même trait de plume il proclamait la nécessité de la partager de force. Le senatus-consulte du 22 avril 1863 a cette double signification : « Le gouver­nement, déclarait le général Allard au Sénat, ne perd pas de vue que le but commun de la politique est d’affaiblir l’influence des chefs de tribus et dissoudre ces tribus. De cette manière les derniers restes de féoda­lisme (!) seront supprimés, les adversaires du projet gouvernemental sont les défenseurs de ce féodalisme… L’établissement de la propriété privée, l’installations de colons français au milieu des tribus arabes… seront les moyens les plus sûrs pour accélérer le processus de dissolution des tribus [3]. »

Pour procéder au partage des terres, la loi de 1863 instaura des commissions particulières composées de la manière suivante : un général de brigade ou un capi­taine comme président, puis un sous-préfet, un employé des autorités militaires arabes et un fonctionnaire de l’Administration des Domaines. Ces experts tout dési­gnés des questions économiques et sociales africaines avaient une triple tâche : il fallait d’abord délimiter les frontières des territoires des tribus, puis répartir le domaine de chaque tribu entre les branches diverses des grandes familles, enfin diviser ces terrains familiaux eux-mêmes en petites parcelles individuelles. Cette expédition des généraux de brigade fut ponctuellement exécutée à l’intérieur de l’Algérie. Les commissions se rendirent sur place. Elles jouaient à la fois le rôle d’arpenteurs, de distributeurs de parcelles, et en outre, de juges dans tous les litiges qui s’élevaient à propos des terres. C’était au gouverneur général de l’Algérie de confirmer en dernière instance les plans de répartition. Dix ans de travaux difficiles des commissions aboutirent au résultat suivant : de 1863 à 1873, sur 700 propriétés des tribus arabes, 400 furent réparties entre les grandes familles. Ici déjà se trouvait en germe l’inégalité future entre la grande propriété foncière et le petit lotissement, car selon la grandeur des terrains et le nombre des membres de la tribu, chaque membre se vit attribuer tantôt des parcelles de 1 à 4 hectares, tantôt des terrains de 100 et parfois même de 180 hectares. Le partage des terres n’alla cependant pas plus loin. Malgré les généraux de brigade, les mœurs des Arabes offraient des résistances insurmontables au partage ultérieur des terres familiales. Le but de la politique française : l’établissement de la propriété privée et la transmission de cette propriété aux Français, avait donc encore une fois échoué dans l’ensemble.

Seule la Troisième République, régime officiel de la bourgeoisie, a trouvé le courage et le cynisme d’aller droit au but et d’attaquer le problème de front, sans s’embarrasser de démarches préliminaires. En 1873, l’Assemblée élabora une loi, dont le but avoué était le partage immédiat des terres des 700 tribus arabes en parcelles individuelles, l’introduction de la propriété privée par la force. Le prétexte de cette loi était la situation désespérée qui régnait dans la colonie. Il avait fallu autrefois la grande famine indienne de 1866 pour éclairer l’opinion publique en Angleterre sur les beaux résultats de la politique coloniale anglaise et provoquer l’institution d’une commission parlementaire chargée d’enquêter sur la situation désastreuse de l’Inde. De même, à la fin des années 1860, l’Europe fut alarmée par les cris de détresse de l’Algérie, où quarante ans de domination française se traduisaient par la famine collective et par un taux de mortalité extraordinairement élevé parmi les Arabes. On réunit une commission chargée d’étudier les causes et l’effet des lois nouvelles sur la population arabe ; l’enquête aboutit à la conclusion unanime que la seule mesure susceptible de sauver les Arabes était l’instauration de la propriété privée. En effet, la propriété privée seule permettrait à chaque Arabe de vendre et d’hypothéquer son terrain et le sauverait ainsi de la ruine. On déclara ainsi que le seul moyen de soulager la misère des Arabes qui s’étaient endettés parce que les Français leur avaient volé leurs terres et les avaient soumis à un lourd système d’impôts, était de les livrer aux mains des usuriers. Cette farce fut exposée à la Chambre avec le plus grand sérieux et les dignes membres de l’Assemblée l’accueillirent avec non moins de gravité. Les vainqueurs de la Commune de Paris triomphaient sans pudeur.

La Chambre invoquait surtout deux arguments pour appuyer la nouvelle loi. Les avocats du projet de loi gouvernementale répétaient sans relâche que les Arabes eux-mêmes souhaitaient ardemment l’introduction de la propriété privée. En effet ils la souhaitaient, surtout les spéculateurs de terrains et les usuriers algériens, qui avaient le plus grand intérêt à « libérer » leurs victimes des liens protecteurs des tribus et de leur solidarité. Tant que le droit musulman était en vigueur en Algérie, les propriétés des tribus et des familles restaient inaliénables, ce qui opposait des difficultés insurmontables à l’hypothèque des terres. Il fallait à présent abolir complètement l’obstacle pour laisser libre champ à l’usure. Le deuxième argument était d’ordre « scientifique ». Il faisait partie du même arsenal intellectuel où puisait l’honorable James Mill lorsqu’il étalait les preuves de sa méconnaissance du système de propriété indien : l’économie politique classique anglaise. Les disciples de Smith et de Ricardo proclamaient avec emphase que la propriété privée est la condition nécessaire de toute culture du sol intensive en Algérie, qui seule parviendrait à supprimer la famine; il est évident en effet que personne ne veut investir ses capitaux ou faire une dépense intensive de travail dans une terre qui ne lui appartient pas et dont il ne peut goûter seul les produits. Mais les faits parlaient un autre langage. Ils démontraient que les spéculateurs français se servaient de la propriété privée, instaurée par eux en Algérie, à de tout autres fins qu’à une culture plus intensive et à une meilleure exploi­tation du sol. En 1873, sur les 400 000 hectares de terres appartenant aux Français, 120 000 hectares étaient aux mains de compagnies capitalistes, la Compagnie Algérienne et la Compagnie de Sétif ; celles-ci, loin de cultiver elles-mêmes les terres, les affermaient aux indigènes, qui les cultivaient selon les méthodes tradi­tionnelles. Un quart des propriétaires français restants se désintéressaient égale­ment de l’agriculture. Il était impossible de susciter artificiellement des investisse­ments de capitaux et des méthodes intensives de culture, comme il est impossible de créer des conditions capitalistes à partir de rien. C’étaient là des rêves nés de l’imagination avide des spéculateurs français et de la confusion doctrinale de leurs idéologues, les économistes classiques. Abstraction faite des prétextes et des ornements par lesquels on voulait justifier la loi de 1873, il s’agissait simplement du désir non dissimulé de dépouiller les Arabes de leur terre, qui était la base de leur existence. Malgré toute la pauvreté de l’argumentation et l’hypocrisie manifeste de sa justification, la loi qui devait ruiner la population algérienne et anéantir sa prospérité matérielle fut votée à la quasi-unanimité le 26 juillet 1873.

Cependant cette politique de brigandage devait échouer avant longtemps. La Troisiè­me République ne sut pas mener à bien la difficile politique qui consistait à substituer d’un coup aux liens familiaux communistes ancestraux la propriété bourgeoise privée. Le Second Empire y avait également échoué. En 1890, la loi de 1873, complétée par celle du 28 avril 1887, ayant été appliquée pendant dix-sept ans, on avait le résultat suivant : on avait dépensé 14 millions de francs pour aménager 1 600 000 hectares de terres. On calculait que cette méthode aurait dû être poursuivie jusqu’en 1950 et qu’elle aurait coûté 60 millions de francs supplémentaires. Cependant, le but, qui était de supprimer le communisme tribal, n’aurait pas encore été atteint. Le seul résultat que l’on atteignit incontestablement fut la spéculation foncière effrénée, l’usure florissante et la ruine des indigènes.

Puisqu’on avait échoué à l’établissement par la force de la propriété privée, on tenta une nouvelle expérience. Bien que dès 1890, les lois de 1873 et de 1887 aient été étudiées et condamnées par une commission instituée par le gouvernement général d’Algérie, sept ans s’écoulèrent avant que les législateurs des bords de la Seine eussent le courage d’entreprendre une réforme dans l’intérêt du pays ruiné. La nouvelle politique abandonnait le principe de l’instauration forcée de la propriété privée à l’aide de méthodes administratives. La loi du 27 février 1897 ainsi que l’instruction du gouvernement général d’Algérie du 7 mars 1898 prévoient que l’instauration de la propriété privée se fera surtout à la demande des propriétaires ou des acquéreurs [4].

Cependant certaines clauses permettaient à un seul propriétaire l’accession à la propriété privée sans qu’il ait besoin du consentement des copropriétaires du sol ; en outre, à tous moments, la pression de l’usurier pouvait s’exercer sur les propriétaires endettés pour les pousser à l’accession « volontaire » à la propriété ; ainsi la nouvelle loi offrait des armes aux capitalistes français et indigènes pour poursuivre la désintégration et le pillage des territoires des tribus et des grandes familles.

La mutilation de l’Algérie dure depuis quatre-vingts ans; les Arabes y opposent aujourd’hui d’autant moins de résistance qu’ils sont, depuis la soumission de la Tunisie en 1881 et plus récemment du Maroc, de plus en plus encerclés par le capital français et lui sont livrés pieds et poings liés. La dernière conséquence de la politique française en Algérie est l’émigration massive des Arabes en Turquie d’Asie [5].

Algerie_YT88Notes:
[1] « Presque toujours le père de famille en mourant recommande à ses descendants de vivre dans l’indivision, suivant l’exemple de leurs aïeux : c’est là sa dernière exhortation et son vœu le plus cher. » (A. Hanotaux et A. Letourneux, La Kabylie et les coutumes kabyles, 1873, tome 2, Droit civil, pp. 468-473.) Les auteurs ont le front de faire précéder cette description du commentaire suivant : « Dans la ruche laborieuse de la famille associée tous sont réunis dans un but commun, tous travaillent dans un intérêt général mais nul n’abdique sa liberté et ne renonce à ses droits héréditaires. Cher aucune nation on ne trouve de combinaison qui soit plus près de l’égalité et plus loin du communisme ! »
[2] « Nous devons nous hâter – déclara le député Didier, rapporteur de la Commission à une séance de la Chambre en 1851 – de dissoudre les associations familiales, car elles sont le levier de toute opposition contre noire domination. »
[3] Cité par Kowalesky, op. cit., p. 217. Comme on le sait, il est d’usage en France, depuis la Révolution de stigmatiser toute opposition au gouvernement comme une apologie ouverte ou indirecte du « féodalisme ».
[4] Cf. G. K. Anton, Neuere Agrarpolitik in Algerien und Tunesien, Jahrbuch für Gesetzgebung, Verwaltung und Volkswirtschaft, 1900, p. 1341 et suiv.
[5] Dans son discours du 20 juillet 1912 devant la Chambre des Députés, le rapporteur de la commission pour la réforme de l’indigénat (c’est-à-dire de la justice administrative) en Algérie, Albin Rozet, lit état de l’émigration de milliers d’Algériens dans le district de Sétif. Il rapporta que l’année précédente, en un mois, 1 200 indigènes avaient émigré de Tlemcen. Le but de l’émigration est la Syrie. Un émigrant écrivait de sa nouvelle patrie : « Je me suis établi maintenant à Damas et je suis parfaitement heureux. Nous sommes ici, en Syrie, de nombreux Algériens, émigrants comme moi ; le gouvernement nous donne une terre ainsi que les moyens de la cultiver. » Le gouvernement d’Algérie lutte contre l’émigration de la manière suivante : il refuse les passeports (voir le Journal Officiel du 21 mai 1912, p. 1594 et suiv.).

Le colonialisme (Paul Louis, 1905)

25 octobre 2009

colonialisme

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INTRODUCTION

L’expansion coloniale n’est pas, de nos jours, un phénomène particulier à tel ou tel Etat. Elle est devenue en quelque sorte l’une des caractéristiques du monde contemporain, et apparaît, par suite, comme l’une des manifestations organiques du régime capitaliste.

Aussi longtemps qu’elle demeurait le fait d’une ou de plusieurs puissances isolées, il était permis, sinon de s’en désintéresser, du moins de la reléguer au rang des préoccupations et des événements secondaires. Tant que l’Angleterre, héritière des empires exotiques de la France, de la Hollande, de l’Espagne, ne compta point de rivales sérieuses, dans les continents ou les archipels lointains, le problème ne pouvait surgir en toute sa grandeur. Mais dans le dernier quart du siècle écoulé la répartition politique du monde a été renouvelée : les pavillons européens ont été plantés sur les îles de la Papouasie et dans les bassins lacustres de l’Afrique centrale. Tous les pays, ou peu s’en faut, ont affirmé des velléités de conquêtes ; des dizaines de millions de jaunes et de noirs ont été assujettis, astreints à l’impôt, incorporés aux milices, forcés au travail le plus pénible et le plus mal rétribué, si bien que leur sort a semblé plus lamentable et plus dur que la condition des prolétaires blancs les moins favorisés.

L’Europe et après elle l’Union américaine, issue de souches européennes, se sont déversées sur toutes les terres qui demeuraient disponibles. Cette occupation brutale évoque les souvenirs historiques des grandes migrations de peuples, des invasions barbares, — des avalanches humaines qui se succédèrent de l’apparition des Cimbres à la prise de Constantinople.
Le phénomène est assez ample et assez saisissant pour secouer notre indifférence ; il vaut d’être étudié en lui-même, dans ses causes, dans ses conséquences multiples.

Ce n’est pas uniquement parce qu’il s’est, à vrai dire, universalisé, et parce qu’il a brisé tous les cadres, qu’il mérite d’être examiné minutieusement. Il intéresse, au plus haut degré, la vie présente et aussi l’avenir du prolétariat. Il importe de rechercher quelle influence le colonialisme peut et doit exercer sur l’évolution des sociétés, quels éléments perturbateurs il jette dans l’atmosphère., quels effets économiques il engendre nécessairement.

Ces quelques observations précisent le sens de ce petit livre, et en circonscrivent en même temps le domaine. La classe ouvrière, qui sera l’instrument d’unification de l’humanité future, ne saurait pourvoir à toutes ses lâches, si elle ne connaissait exactement le milieu où elle opère.

Or, l’on n’a pas défini tout le régime contemporain, lorsqu’on a signalé l’extension du machinisme, la concentration capitaliste, la ruine de la petite industrie, le déracinement des populations rurales, la crise agricole, le grossissement continu de l’armée prolétarienne, la croissance du chômage. Le développement colonial n’est pas le trait le moins significatif du système. Il pèse à celle heure sur les Allemands comme sur les Anglais, sur les Américains comme sur les Français. Il domine toutes les combinaisons de forces du lendemain, et commande déjà toutes les guerres d’aujourd’hui.

Les congrès socialistes ont inscrit, à plusieurs reprises, le colonialisme à leur ordre du jour ; aux assises d’Amsterdam, en 1904, deux spécialistes en la matière, Hyndman et van Kol, ont remis des rapports qui offrent le plus haut intérêt, mais qui n’embrassent pas l’ensemble des questions posées, et il n’en pouvait être autrement, au surplus, puisque ces rapports devaient être des résumés.

Notre objectif est ici de montrer les sources profondes du mouvement colonial, les caractères généraux qu’il présente, les résultats qu’il a donnés et ceux qu’il engendrera fatalement, la répercussion qu’il aura sur la contexture économique du globe et sur les relations des classes en présence. Notre conclusion se synthétiserait assez bien en ces lignes : le colonialisme, issu du mécanisme capitaliste, déchaîné par les convoitises et par les besoins pressants des possédants, hâte l’effondrement de la société actuelle, exaspère et universalise les conflits sociaux.

Lire le livre (format pdf)

Du même auteur:

Les nationalistes de gauche (Socialisme Mondial, 1980)

19 janvier 2009

Contributions à la critique de l’idéologie nationale/1 de Alain Le Guyader. 1978. 10/18.

Un livre portant un pareil titre ne manquera pas d’attirer notre attention, nous les critiques acharnés de toute idéologie nationaliste quelle qu’elle soit. Alain Le Guyader est malheureusement affligé d’une tare fréquente chez les intellectuels français: une incapacité foncière, lorsqu’il écrit, à exprimer ses pensées d’une manière claire et simple (son introduction est pratiquement incompréhensible). Toutefois, deux des articles de ce livre (l’ensemble ayant paru pour la première fois dans La Taupe Bretonne au début des années 70) valent la peine qu’on s’y arrête sérieusement.

Le premier (« Le mouvement national breton ») concerne les idées et la façon de penser de l’Union démocratique bretonne (l’UDB). Le Guyader montre que ses membres sont emparés de termes socialistes en vue de s’assurer une certaine audience. Après analyse, on s’aperçoit qu’ils partagent les mêmes points de vue irrationnels que tous les nationalistes, qui pensent qu’il existe une Nation (dans ce cas précis, une nation bretonne) possédant des intérêts et un territoire communs et à laquelle eux-mêmes avec d’autres appartiennent, présomption devant être considérée comme un article de foi puisqu’on ne trouve pas la moindre preuve scientifique capable d’appuyer une telle affirmation. Elle est plutôt basée sur la présupposition absurde qui veut, qu’avant que certains « nations » n’aient entrepris d’oppresser les autres, le monde était composé de « nations » pures, chacune vivant paisiblement sur son territoire « national ».

Dans le second article (« La ‘révolution nationale‘ des minorités ») Le Guyader traite du concept établissant que les travailleurs de Bretagne (de Corse ou du Midi, etc.) sont doublement exploités, d’abord en tant que salariés, ensuite comme membres d’une minorité nationale opprimée ou colonisée. Il est difficile de savoir ce qu’il faut entendre par là. Pour ce qui est de leur place dans le processus de la production, le travailleur de Rennes ou d’Ajaccio se trouve dans une position ne différant nullement de celle du travailleur de Paris ou de Nancy. Le seul argument avancé en faveur d’une exploitation nationale au second degré présumée, est que le travailleur breton (ou corse, etc.) est membre d’une « nation » qui a été spoliée de son « droit » de constituer un État national sur son propre territoire « national ». Mais c’est tenir pour acquis des faits qui restent à prouver, à savoir, qu’il existe des nations et que certaines d’entre elles sont opprimées! Nous constatons une fois de plus que nous avons affaire à des nationalistes accommodant leurs arguments irrationnels à la sauce socialiste. En fin de compte, comme le signale Le Guyader, par « capitalisme », ils n’entendent pas un système de société et un mode de production particuliers, mais l’État (dans leurs cas, l’État français) qui les prive de leurs « droits » en tant que nation.

Sur un plan plus général, Le Guyader remarque que toute idéologie nationale cherche à fonder un État, et que, tout État étant un instrument de domination de classe, nous sommes amenés à constater d’une manière flagrante que tout mouvement national d’une minorité n’est que l’expression des intérêts d’une classe dirigeante en puissance. La même chose s’applique, bien entendu, aux États-Nations déjà établis et à leur idéologie de la Nation, avec pour seule différence qu’ils expriment les intérêts d’une classe dirigeante déjà fermement installés. D’où la conclusion de La Guyader, à laquelle nous souscrivons:

« Au mot d’ordre: A bas le salariat! doit faire écho son frère jumeau: A bas la nation! Car si  libération nationale il doit y avoir, ce ne peut être qu’au sens où nous devons nous libérer de la forme nationale. »

Les arguments développés par Le Guyader, en dépit de leur forme parfois obscure, sont en fait extrêmement valables et méritent d’être plus largement connus. Ils arrachent, une fois pour toutes, leurs masques socialistes à l’UDB, le FLNC et le FLB (ainsi que l’ETA, l’IRA et le FLQ, etc.) et les révèlent tels qu’ils sont: des partisans (qui deviennent parfois des meurtriers) de la création de nouveaux États capitalistes et oppressifs, et donc les ennemis du socialisme (qui vise à mettre fin à l’existence de tout État), en ceci nullement différents des idéologies nationalistes qui défendent les États capitalistes déjà existants.

(Socialisme Mondial 13, printemps 1980)

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L’Intifada du XXI° siècle (Aufheben, 2002)

6 janvier 2009

Il n’ est pas possible de comprendre, du point de vue de la classe prolétaire, ce qui se passe à GAZA sans en revenir à la question de l’ accumulation primitive dans la région. Donc retour sur la brochure « L’Intifada du XXIe siècle ».Ce texte rédigé en septembre 2001 par la revue britannique « Aufheben » [*] est paru dans son numéro 10 (2002). Il a été traduit en allemand dans un supplément à « Wildcat-Zircular » (n° 62, février 2002). Echanges et mouvement en a publié une traduction française disponible en brochure en octobre 2003. On trouvera sur ce site le texte de cette brochure et tous les liens pour la consulter.

Spartacus

Table des matières

Introduction

La domination américaine

  • Les intérêts économiques de l’Amérique au Moyen-Orient
  • Le nationalisme panarabe et le prolétariat de l’industrie du pétrole
  • Le nationalisme palestinien, rejeton bâtard du sionisme travailliste

Histoire de deux mouvements de libération nationale : le sionisme travailliste et le mouvement national palestinien

  • Le sionisme travailliste et le militantisme de la classe ouvrière juive européenne
  • Naissance du sionisme travailliste en Palestine
  • La stratification ethnique sioniste
  • La résistance de la classe ouvrière juive et l’impératif d’expansion
  • Le boom d’après 1967
  • Les colonies et l’accord travailliste sioniste
  • Les Panthères noires israéliennes
  • La crise inflationniste de 1978-1985
  • Les États arabes, l’expansion et les États-Unis
  • Colonies et contradictions
  • La formation de la classe ouvrière palestinienne
  • Une terre sans peuple ? L’abolition de la bourgeoisie palestinienne locale « Le seul représentant légitime du peuple palestinien »
  • L’OLP contre l’activité autonome du prolétariat
  • La Jordanie
  • Le Liban

L’Intifada (1987 -1993)

  • Une lutte de « libération nationale » ?
  • L’Intifada en tant que lutte de classe et les luttes de classe dans l’Intifada
  • La « révolte des pierres »
  • La réaction de la bourgeoisie israélienne
  • Les Islamistes
  • La guerre du Golfe
  • La route d’Oslo

Le  » processus de paix  » d’Oslo (1993-2000)

  • Le rôle policier de l’OLP
  • Le processus de paix et la restructuration du capital israélien
  • La classe ouvrière palestinienne
  • La classe ouvrière juive

L’Intifada du XXIe siècle

  • Les Arabes israéliens
  • L’Autorité palestinienne de plus en plus discréditée et la militarisation de la lutte
  • L’impact de la nouvelle Intifada

Conclusion : de la révolte à la guerre ?

Notes

***

Note:

[*] Aufheben : Brighton and Hove Unemployed Workers Centre, 4 Crestway Parade, Hollingdean. Brighton BN1 7BL, Royaume-Uni. Courriel : aufheben99@yahoo.co.uk

Voir aussi:

Réédition de « Indochine SOS » (A. Viollis)

22 août 2008


Andrée Viollis/ Indochine SOS (Les Bons caractères, 2008)

ISBN : 978-2-915727-15-9
288 pages
17.00 euros


Notice de l’éditeur:
Andrée Viollis (1879–1950) s’était d’abord fait connaître comme journaliste féministe avant de devenir grand reporter et de parcourir le monde d’URSS en Afghanistan et en passant par les Indes, le Japon et la Chine. A partir de la prise du pouvoir par Hitler, elle se rapprochera du Parti communiste et entrera en 1938 au quotidien communiste Ce soir.
Quand elle arrive en Indochine, en septembre 1931, dans la délégation qui accompagne le ministre des colonies Paul Reynaud, le pays est touché par la famine qui sévit depuis deux ans. Andrée Viollis profita de sa situation de journaliste “accréditée” pour découvrir l’envers du décor, en rencontrant des officiels mais aussi des opposants. A travers eux, elle découvrira la réalité de l’oppression coloniale : les famines, les conditions de travail épouvantables dans les plantations, la répression brutale des manifestations, les prisons où s’entassent les militants anticolonialistes, la corruption du pouvoir colonial et les humiliations quotidiennes de la population…
Lors de sa première édition, en 1935, le livre d’Andrée Viollis avait fait scandale. Plus de 70 ans après, il a le mérite de rappeler ce que voulait dire colonialisme. C’est pour cela que nous le rééditons.

A. Viollis

Voir aussi:

Deux ans d’Indochine: un fleuve de sang (1934)

25 juillet 2008

Brochure de la Révolution prolétarienne de 48 pages, sans date mais estimée à 1934 [note de présentation par J. Péra dans le n° 177 de la R.P. du 25 juin 1934], numérisée au format pdf. Attribuée parfois à Marcel Martinet, cette brochure, qui revient notamment sur les massacres de 1930-1931, témoigne que la revue de Monatte et Louzon était à la pointe du combat anticolonialiste.

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L’autre 8 mai 1945: les massacres de Sétif et de Guelma

8 mai 2008

Article publié dans l’Humanité d’hier

HISTOIRE

8 mai 1945, retour sur une tragédie restée impunie

Algérie . Retour sur un événement marquant de l’histoire franco-algérienne à l’occasion de la diffusion demain sur France 2 du film de Yasmina Adi sur les massacres de Sétif et de Guelma.

Un mois après le débarquement des forces américaines à Alger et treize jours avant son assassinat, le 11 décembre 1942, l’amiral Darlan lançait un appel aux Algériens pour se battre contre l’Allemagne nazie. « La France, déclarait-il, ne manquera pas à ses devoirs envers les musulmans. » Dans un message adressé aux alliés et au gouvernement provisoire de la France libre siégeant à Alger, Ferhat Abbas, l’un des leaders les plus en vue du mouvement national algérien, déclarait : « L’opinion musulmane veut être associée au sort commun autrement que par de nouveaux sacrifices. »

À la veille du débarquement américain, l’Algérie était administrée par les lois de Vichy. La répression à l’endroit des nationalistes et des communistes s’était durcie : en 1941, Messali Hadj, leader du mouvement national algérien, était condamné à seize ans de prison. Bien que le débarquement américain ait mis fin à l’administration de Vichy en Algérie, les nationalistes et les communistes ne seront libérés qu’en avril 1943, tandis que d’autres voient leur incarcération transformée en assignation à résidence.

Prenant au mot les promesses faites par l’amiral Darlan, ils sont 138 000 Algériens à s’engager dans l’armée française. Aux côtés des tirailleurs marocains, ils participent à la libération de la Corse, de la Provence et de plusieurs régions de France. Plusieurs milliers d’entre eux trouveront la mort en France, en Allemagne ou en Italie lors de la terrible bataille de Monte Cassino. Parmi ces soldats, des futurs fondateurs du Front de libération nationale (FLN) comme Ahmed Ben Bella, Mohamed Boudiaf ou encore Krim Belkacem.

Pendant ce temps, en Algérie, la revendication nationale prenait de l’ampleur. L’ordonnance du 7 mars 1944 promulguée par le gouvernement de la France libre, octroyant la citoyenneté à une minorité d’Algériens, est rejetée par les nationalistes. Cette ordonnance est également rejetée par les colons qui refusent que l’on accorde des droits identiques aux Algériens et aux Français d’Algérie.

À l’occasion du 1er Mai 1945, les manifestations et rassemblements populaires organisés par les partis nationalistes, pour rappeler les promesses faites aux Algériens en contrepartie de leur contribution à la libération de l’Europe, sont brutalement réprimés. Le Parti populaire algérien (PPA, principal parti nationaliste) préconise alors d’organiser à l’occasion du 8 mai 1945 des manifestations pacifiques avec pour principal mot d’ordre « l’indépendance de l’Algérie ». Anticipant sur ce qui allait arriver, le préfet de Constantine, Lestrade-Carbonnel, prévient : « Il y aura des troubles et un grand parti sera dissous. »

Le 8 mai 1945, les premiers tirailleurs algériens qui débarquent du croiseur Gloire font une entrée triomphale à Alger. Le jour même débutent les manifestations organisées par le PPA à travers les principales villes algériennes. Brandissant des drapeaux alliés, y compris celui de la France mais aussi l’emblème algérien, scandant des mots d’ordre revendiquant l’indépendance de l’Algérie, portant des gerbes de fleurs devant être déposées devant les monuments aux morts, ils sont plusieurs dizaines de milliers d’Algériens à répondre à son appel. À Sétif cependant, l’événement prend une tournure dramatique. « Faites tirer sur tous ceux qui arborent le drapeau algérien », ordonne le préfet de Constantine. Le matin du 8 mai, la police tire sur les manifestants, précédés par des scouts venus déposer des gerbes de fleurs au monument aux morts de la ville. Le soir, à Guelma, sans attendre, le sous-préfet (socialiste) André Achiary fait tirer sur la foule.

De pacifiques, les manifestations deviennent violentes, embrasant tout l’Est algérien. L’administration coloniale fait intervenir l’armée. Des milices de « petits Blancs » participent également à la répression : manifestants fusillés sommairement par centaines, femmes violées… L’aviation mitraille et bombarde les villages de montagne. De la baie de Bougie, le croiseur Duguay-Trouin bombarde les douars de la montagne kabyle. À Périgotville, près de Guelma, on fusille tous ceux qui savent lire et écrire. Des prisonniers fusillés sont jetés dans les gorges de Kherrata. Parmi eux, Rabah Hanouz, membre de la Ligue des droits de l’homme, et ses trois enfants. Plusieurs milliers sont internés et condamnés.

Officiellement, cette répression a fait 1 500 morts algériens et 110 Européens. Le général Tubert, membre de la commission d’enquête mise en place par le gouvernement, avance le chiffre de 15 000. Mais, selon les nationalistes algériens, elle aurait fait 45 000 morts. Le Parti communiste algérien, qui avait dénoncé ces manifestations populaires manipulées selon lui par des « fascistes », opère un revirement et mène alors campagne pour la libération des prisonniers. Certains sont amnistiés, d’autres, comme Mohamed Saïd Mazouzi, futur ministre du Travail algérien, ne seront libérés qu’en… 1962 !

À la fin de ces événements sanglants, le général Duval, commandant en chef des forces françaises en Algérie, assurait alors : « Je vous ai donné la paix pour dix ans. » Le 1er novembre 1954 débutait la guerre d’Algérie !

Hassane Zerrouky

Voir aussi:

Interview de Yasmina Adi,

réalisatrice de « L’AUTRE 8 MAI 1945 – Aux origines de la guerre d’Algérie »

Mêlant archives françaises, anglaises américaines et témoignages des protagonistes français et algériens, Yasmina Adi lève le voile sur les mécanismes et les conséquences de la répression coloniale du 8 mai 1945 en Algérie. Elle répond à nos questions.

Pourquoi avoir choisi un tel sujet ?
Yasmina Adi : C’est en plein débat sur l’article 4 de la loi du 23 février 2005 que m’est venue l’idée de ce documentaire. On discutait alors de l’inclusion dans les manuels scolaires du « rôle positif de la présence française en Afrique du Nord ». Une éventualité qui a fait resurgir la répression du 8 mai 1945. Une histoire absente de ces mêmes manuels scolaires à laquelle j’avais été sensibilisée par les récits de mes parents, originaires de la région de Constantine.

Comment s’est passée la réalisation d’un tel projet ?
Yasmina Adi : J’ai tenu à mener une enquête à la fois sur le terrain et en m’appuyant sur des documents inédits. En Algérie, j’ai réussi à retrouver 63 ans plus tard des témoins de premier plan de ces événements dans la région de Constantine, un très vaste département. Parmi ces acteurs majeurs : Chawki Mostefaï, le créateur du drapeau algérien créé pour les manifestations du 8 mai 1945, Aïssa Cheraga le porteur de drapeau de la manifestation de Sétif ou Lahcene Bekhouche, Messaoud Merghem et d’autres condamnés à mort en 1945 qui ne retrouveront finalement la liberté qu’en 1962 lors de l’indépendance de l’Algérie. Parallèlement, j’ai consulté en France les archives de police, du gouvernement général en Algérie et en France, et le peu d’archives militaires accessibles. Mais j’ai également enquêté en Algérie, en Angleterre et aux Etats-Unis.

Pourquoi avoir cherché des documents américains et anglais ?
Yasmina Adi : A l’heure où se créait l’Organisation des Nations Unies, les Anglais et les Américains sont présents en Algérie depuis 1942. J’ai voulu retrouver dans les archives des Alliés le compte-rendu de ces événements. Ma rencontre avec Landrum Bolling, premier journaliste étranger arrivé sur le terrain en mai 1945 m’a conforté dans ce choix. A l’époque, ses échanges avec les services secrets anglais et américains ont confirmé que ces forces ont été des témoins privilégiés de la répression. Les documents que j’ai trouvés à Londres et à Washington offrent un nouvel éclairage à cette page de l’histoire.

Comment interprétez-vous les déclarations du 27 avril 2008 de M. Bajolet, Ambassadeur de France en Algérie ?
Yasmina Adi : Le prédécesseur de M. Bajolet, M. Colin de Verdière avait parlé en 2005 de « tragédie inexcusable ». Aujourd’hui, M. Bajolet parle d’ »épouvantables massacres », d’événements qui « ont fait insulte aux principes fondateurs de la République française et marqué son histoire d’une tache indélébile ». Prononcés à l’Université du 8 mai 1945 à Guelma, ces propos interviennent 5 mois après celui du président de la République Nicolas Sarkozy à Constantine, qui avait parlé d’impardonnables fautes et crimes du passé colonial français en Algérie. Au-delà de ces déclarations, il convient d’aller plus loin pour que la cicatrice laissée par cette répression puisse réellement se refermer. Cela veut dire donner les moyens aux historiens de faire toute la lumière sur cette page de l’histoire. Aujourd’hui, de nombreux désaccords persistent, comme par exemple sur le bilan de cette répression.

Pourquoi est-il si difficile d’avoir un bilan précis de cette répression ?
Yasmina Adi : En Algérie, on parle de 45 000 morts. Les historiens oscillent entre 6 000 et 25 000 morts et les autorités françaises reconnaissent aujourd’hui 7 000 morts. Des deux côtés de la Méditerranée, ce bilan a une valeur très symbolique : d’un côté, les traces d’une répression coloniale que l’on aimerait cacher ; de l’autre, des massacres qui symbolisent le début d’une volonté d’indépendance nationale. C’est aussi pour éviter cette instrumentalisation des chiffres que j’ai recherché les documents des services secrets alliés (anglais et américains présents en Algérie). Leurs documents font notamment état d’une enquête française jusqu’alors restée secrète.