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Fondements de l’économie communiste (ICO, 1971)

6 juin 2016

Brochure d’Informations Correspondance Ouvrières (I.C.O.), numérisée par les Archives Pannekoek, donnant un aperçu des thèses du G.I.C. hollandais en une cinquantaine de pages:

  • L’approche d’un problème essentiel
  • Le mouvement des conseils en Allemagne / [Henk Canne Meijer]
  • Tableau des sigles
  • Tableau des abréviations
  • Temps de travail social moyen [G.I.C., 1935, traduit de l’allemand]
  • Préface de Paul Mattick [1970, traduit de l’allemand]
  • Bibliographie
Transition-fr-Foundations-ICO-1971-1

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Voir aussi:

De Marx au bolchevisme: Partis et conseils (Rubel, 1962)

14 décembre 2015

Article de Maximilien Rubel paru dans Arguments N° 25-26 (1962)

I. Un héritage ambigu.

Il y a chez Marx une méfiance, voire un mépris à l’égard de la politique, dont on peut trouver l’explication romantique dans un texte de 1844, date à laquelle il n’envisageait sans doute pas de s’associer à un parti quelconque (1). il s’agit de sa controverse avec Ruge dans le Vorwaerts parisien: l’article de Marx est, avec l’Adresse sur la Commune, le texte de base de la conception « spontanéiste » du mouvement ouvrier; donc la critique fondamentale du fétichisme du parti. Réduite à l’essentiel, la thèse marxienne pose qu’aucune politique d’État n’est capable de résoudre le pro­blème du paupérisme, « l’existence de l’État et l’existence de l’esclavage sont inséparables ». Plus l’esprit politique est développé, moins il est capable de com­prendre les tares sociales — voir les héros de la Révolution française ; voir la Convention, ce modèle d’énergie et d’intelligence politique.

Bakounine — alors l’ami intime de Marx — a dû recevoir la leçon : il s’agis­sait dans cette controverse de saisir la signification de la révolte des tisserands silésiens. Pour Ruge, la misère sociale témoigne d’une impéritie politique de la société allemande ; pour Marx, la révolte silésienne prouve la supériorité des tis­serands sur leurs frères anglais et fran­çais — pourquoi ? Parce qu’ils ont eu conscience de la portée universelle de leur misère, parce qu’ils ont la voca­tion de la révolution sociale. La révolte des tisserands prouve le génie théorique du peuple allemand : « Un peuple philo­sophe ne peut trouver que dans le socia­lisme la praxis qui lui convient, et dans le prolétariat l’élément actif de son émancipation. » Marx note finement la différence entre la révolution sociale et la révolution politique : « Une révolution sociale — quand bien même elle ne se produirait que dans un seul district industriel — possède un caractère d’uni­versalité parce qu’elle constitue une protestation de l’homme contre la vie inhumaine… L’âme politique d’une.révo­lution, elle est chez les classes privées d’influence politique, dans leur volonté de mettre fin à l’isolement où elles se trouvent vis-à-vis de l’État et du pou­voir… Une révolution dont l’âme est politique organise, conformément à la nature limitée et divisée de cette âme, une sphère dominante de la société aux dépens de la société. »

Une révolution sociale qui possède une âme politique n’est pas une révolution. Mais le socialisme ne saurait se réaliser sans un acte politique qui détruit et dis­sout l’ancien pouvoir. « Cependant là où commence son activité organisatrice, où se manifeste son but propre, son âme, le socialisme rejette son enveloppe poli­tique. »

Ce texte est bien dans le style romanti­que des manuscrits parisiens de 1844, dits économico-philosophiques, mais son esprit est celui de l’Adresse sur la Com­mune de 1871 : la Selbsttätigkeit historique des ouvriers, dont parle le Manifes­te communiste, est pour Marx la seule garantie de réussite pour le mouvement émancipateur de la classe ouvrière, la politique de parti n’en étant qu’un moyen, devant se subordonner au but.

*

Marx et Engels ont témoigné un profond intérêt aux révoltes contre l’absolutisme tsariste. Marx accepta d’être le secrétaire-correspondant, au Conseil général de l’Internationale, du premier groupe de révolutionnaires russes formé à Genève en 1870. Ce ne fut pas sans perplexité. Il jugea sarcastiquement cette délégation. Sa méfiance des Russes avait quelque-chose de pathologique, et son premier geste fut de recommander à ce premier groupe de marxistes russes: l’aide aux Polonais pour recouvrer leur indépendance nationale, et délivrer ainsi l’Europe du voisinage moscovite. En 1867, il avait proposé sans succès, au Congrès de l’Internationale, une résolution affirmant la nécessité du maintien des forces armées dans les pays européens pour parer au danger russe. Pourtant, après l’émancipation des serfs (1861), il avait cru déceler en Russie le début d’une révolution qui eût été le point de départ de la révolution occidentale. Dès lors, il n’y a qu’une seule explication de la russophobie permanente de Marx : sa haine de l’autocratie étatique dont le tsarisme représentait le modèle le plus achevé (2).

A partir de 1870, Marx tourna son attention vers les perspectives révolutionnaires en Russie, vers ce que N. Berdiaev considérait comme le problème fondamental des penseurs russes, tel que se le posaient particulièrement des auteurs populistes comme Tchemichevski, Dobrolioubov, Lavrov, Mikhailovski, Danielson, etc. : l’avenir social de la Russie. Celle-ci pourra-t-elle échapper au destin de l’Europe occidentale, au capitalisme, à la propriété privée, à l’État bourgeois ? Pourra-t-elle accomplir la tâche originale de créer une société nouvelle fondée sur la propriété commune et la production coopérative de la commune paysanne ?

En 1875, à la demande de Marx, Engels publia une réponse aux critiques de P. Tkatchev, adepte russe de Blanqui, qui lui avait reproché son ignorance des conditions sociales et des perspectives révolutionnaires en Russie. Selon Tkatchev, la Russie, sans bourgeoisie ni prolétariat, mais avec la commune paysanne (mir, obchtchina), était le pays élu du socialisme ; restait un problème politique : le renversement du tsarisme et la conquête de l’État par une minorité révolutionnaire. Voici en toute brièveté la réponse d’Engels : la Russie est certes à la veille d’une révolution sociale, mais celle-ci ne pourra prendre un caractère socialiste, vu l’absence d’un nombreux prolétariat urbain et d’une puissante bourgeoisie capitaliste — vu l’insuffisance des forces productrices dont le développement incombe au capital et à la bourgeoisie. La présence en Russie de formes communautaires de travail et de propriété prouve le profond désir du peuple russe pour une économie coopérative, mais ne prouve pas sa vocation au socialisme. Bien que menacé par les progrès du capitalisme en Russie, le mir pourrait devenir la base du socialisme russe — à une condition : le triomphe préalable de la révolution prolétarienne en Europe occidentale. En attendant, les révolutionnaires russes (et européens) n’avaient qu’une seule tâche : renverser le tsarisme.

Dans une réponse de Marx au sociologue et narodnik Mikhailovski, nous lisons cette prédiction étonnante : « Si la Russie tend à devenir une nation capitaliste à l’instar des nations de l’Europe occidentale…, elle n’y réussira pas sans avoir préalablement transformé une bonne partie de ses paysans en prolétaires ; et… une fois au giron du régime capitaliste, elle en subira les lois impitoyables, comme d’autres nations profanes. » C’est aussi le sens de sa réponse à Véra Zassoulitch, en 1881 ; elle l’interrogeait anxieusement sur les « marxistes » qui ne laissaient aux révolutionnaires russes qu’une seule perspective, celle d’assis¬ter impuissants au développement du capitalisme en Russie. Marx le redit un an avant sa mort, dans une préface destinée à l’édition russe du Manifeste communiste : « Si la révolution russe devient le signal d’une révolution ouvrière à l’Occident, de façon que les deux révolutions se complètent, l’actuelle propriété commune russe peut devenir le point de départ d’une révolution communiste. »

Après la mort de Marx, Engels — qui entretenait des relations aussi bien avec des narodniki que des marxistes russes était de plus en plus sceptique sur les chances de survie de la commune russe. Ainsi dans une de ses dernières lettres à Danielson (17 octobre 1893), on lit : « Je crains que cette institution ne soit vouée à la disparition. Mais au demeurant, le capitalisme ouvre de nouvelles perspectives et de nouveaux espoirs. Voyez ce qu’il a réalisé et ce qu’il réalise encore à l’Ouest ! Une grande nation comme la vôtre survit à toutes les crises. Il n’y a pas de grand mal dans l’histoire sans un progrès historique qui le compense… Que les destinées s’accomplissent ! »

Plus intéressantes sont les critiques d’Engels à l’adresse des marxistes russes, pressés de voir la social-démocratie jouer un rôle prépondérant dans leur pays. Ainsi il rappelait à Véra Zassoulitch (devenue « disciple » après avoir été populiste) que la théorie historique de Marx n’admettait pour la Russie d’autre perspective qu’un « 1789 », mais que ce pays se prêtait à merveille à des aventures blanquistes. Le résultat ? « Les hommes qui se sont vantés d’avoir fait une révolution ont toujours compris le lendemain qu’ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient, que la révolution achevée ne ressemblait en rien à celle qu’ils voulaient faire. » Si bien que « 1789 » étant atteint, « 1793 » ne se fera pas attendre.

En somme, ce dont Engels se montrait mécontent, c’était les attaques auxquelles se livraient les marxistes. russes contre les révolutionnaires non marxistes. C’est particulièrement contre Plékhanov qu’il s’exprimait dans ses conversations avec Kautsky, Voden et Lopatine. Après avoir lu la brochure Nos désaccords…, Engels dit à Kautsky : « Ce dont il s’agit aujourd’hui…, ce n’est pas un programme, mais la révolution. Lorsque celle-ci se mettra en marche, ce ne seront pas les socialistes, mais les libéraux qui prendront le pouvoir en Russie… Ce qu’il faut aujourd’hui en Russie, c’est rassembler tous les éléments dynamiques, sans distinction de programme, en vue de l’action. Plékhanov a tort d’attaquer les narodovoltsy, qui sont les seuls pour l’heure à faire quelque chose en Russie. » Au révolutionnaire Lopatine, Engels déclarait que ce n’était pas la tâche d’un parti révolutionnaire russe de chercher en Russie des adeptes pour réaliser une théorie socialiste quelconque. Tout ce qu’on pouvait faire, selon Engels, c’était de pousser l’agitation jusqu’au point où le tsar, intimidé, serait forcé de convoquer une assemblée nationale, qui sera le signal d’un bouleversement politique et social, qui permettrait aux masses de s’éduquer, la vie populaire en Russie offrant des ressources suffisantes pour une transformation de la société ; celle-ci se ferait spontanément par le peuple lui-même, délivré du cauchemar tsariste.

A un auteur américain (I. A. Hourvitch) qui lui avait demandé son opinion sur le rôle de la paysannerie dans la future révolution, Engels écrit qu’il se voit incompétent ; mais il évoque les querelles des émigrés russes, qui, dans les dernières années, citent et interprètent des passages d’écrits et de lettres de Marx à tort et à travers, « comme si c’étaient des textes d’auteurs classiques ou du Nouveau Testament. » (Marx-Engels, Letters to Americans, p. 254.) Le mot « marxiste », expliquait Engels à un visiteur russe, A. Voden, n’a de sens que si l’on se demande ce que Marx, dans telle situation, aurait pensé, au lieu de pêcher çà et là des citations dans l’œuvre de Marx et dans la sienne.

Il y a dans l’héritage politique de Marx une ambiguïté fondamentale. On le voit s’en prendre aux utopistes, qui ont méconnu le dynamisme inventif du prolétariat, sa capacité d’intervenir spontanément dans les événements de l’histoire, sa volonté révolutionnaire. Le soulèvement des tisserands silésiens en 1844, plus tard la Commune de Paris, lui fournissent des occasions de magnifier cette Selbsttätigkeit. Mieux, il étend sa confiance aux paysans des communes russes (contrepartie, sans doute, de sa russophobie, de sa croyance à un destin « mongol » de la Russie). Quand au théoricien du prolétariat, il n’a pas une conscience à part. Aux ouvriers révolutionnaires, doit-il apporter, lui, l’intellectuel bourgeois, une « conscience socialiste » ? (Kautsky et son disciple Lénine le penseront.) Non : il peut seulement leur communiquer « des éléments de culture ».

D’autre part, Marx croyait à la possibilité d’accélérer le cours de l’histoire. C’était le rôle des partis ouvriers et de leurs leaders, qui fixent la théorie du mouvement et les objectifs politiques dans les diverses phases de la lutte des classes. Cette conviction, qu’on a pu dire jacobine, a dicté à Marx et au «général» Engels, leur attitude devant les guerres : Crimée, Italie, Allemagne, Sécession, conflit franco-prussien. Dans ces diverses conjonctures, le « parti Marx » proclame que le prolétariat doit agir selon les perspectives tracées par le théoricien, qui estime savoir où sont les intérêts lointains mais réels de la révolution. L’indépendance nationale, la formation des nations nouvelles, peuvent alors être des tâches urgentes, et primer l’intérêt immédiat du prolétariat.

Engels, après la mort de Marx, penchera de plus en plus vers la démocratie parlementaire, considérée comme le terrain vraiment favorable à la lutte des classes et à la révolution. Les théoriciens de la social-démocratie allemande ont recueilli sans trop choisir le double legs de Marx. D’où le révisionnisme de Bernstein (qui se réclame de ses maîtres) et les protestations de Kautsky (au nom des mêmes). Remarquons toutefois que Marx et Engels n’ont pas favorisé la naissance de parti « marxistes ». Ils se sont opposés à l’endoctrinement au nom de l’expérience ouvrière.

Querelle bientôt byzantine : le parti allemand a déjà tranché, il met le réformisme en pratique. Du vivant de Marx, et après sa mort, Engels avait souvent écrit aux premiers disciples français, italiens, américains, pour les dissuader d’orienter à leur mode la classe travailleuse : « Qu’elles aient un mouvement à elles, quelle qu’en soit la forme, pourvu que ce soit leur mouvement. » (A Sorge, 20 novembre 1886) (3).

*

II. Un héritier décidé.

Sur le terrain de la théorie « mar­xiste », on peut trouver que Lénine a quelque chose d’un religionnaire. On doit reconnaître, à son avantage, qu’à partir de 1902 environ, il se préoccupa fort peu de citer les pères fondateurs. Deux ou trois textes et quelques lettres de Marx font amplement son affaire, quand il s’agit de justifier son idée du parti prolétarien dans la révolution bourgeoise. Sa référence principale, c’est l’Adresse de mars 1850, considérée (à tort, croyons-nous) comme l’écrit le plus « blanquiste » de Marx et Engels. Sep­tembre 1917 et les Soviets lui remettront en mémoire l’Adresse sur la Commune. Il écrira L’Etat et la Révolution, où il copie les communistes des conseils, quit­te à les injurier plus tard dans La mala­die infantile du Communisme.

Il ne fait jamais allusion au testa­ment politique de Marx et d’Engels sur l’avenir social de la Russie ; ni à leurs relations avec les populistes et les pre­miers marxistes russes.

Serait-ce là penser et agir, comme le voulait Engels, en se demandant ce que Marx en eût fait dans la même situation historique et sociale ? Lénine en a peut-être été persuadé. Pourtant, si l’on met à part son ouvrage sur Le développement du capitalisme en Russie (écrit en prison et en exil en 1896-1897, donc avant son entrée dans la vie politique), Lénine n’a jamais tenté d’analyser sé­rieusement la structure économique et sociale du pays. Un examen nouveau du problème n’était plus nécessaire à ses yeux, étant donné la ligne politique à suivre. Ouvrez n’importe lequel de ses écrits politiques ou « philosophiques », vous y trouverez une seule et même obsession : construire une machine pour l’insurrection et la prise du pouvoir ; avec cet objectif : « la révolution démo­cratique ». D’analyse nouvelle, point.

Jusqu’en 1900, il s’était contenté de prouver, et avec quel acharnement ! que la Russie était sur la voie du capita­lisme. Ses exposés, ses éloges, ont com­me une intonation de jalousie à l’égard de la bourgeoisie russe. Il se soucie fort peu des vues de Marx et d’Engels sur l’avenir du capital en Russie, sur les chances de la commune paysanne, sur les perspectives de la révolution. Dix ans après la mort d’Engels, est oublié l’avertissement si souvent lancé aux «dis­ciples » russes : la révolution n’est pas un cadeau offert au peuple par une équipe de techniciens de la révolution. Pas tout à fait oublié cependant, car Lénine s’est contredit au sujet de la prise de conscience révolutionnaire. Ain­si, il dira à propos de 1905 : « La pra­tique, comme toujours [nous soulignons] a précédé la théorie. » Et en 1906 : « Le marxisme se met à l’école de la pratique des masses. »

On connaît du reste sa véritable et plus constante opinion : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement ré­volutionnaire. » Pour Marx, au contrai­re, la théorie révolutionnaire ne faisait que formuler et dégager dans l’abstrac­tion le mouvement autonome du prolé­tariat.

Plus : le prolétariat ne peut, estime Lénine, percer le secret de sa misère ; il ne peut lui donner un sens « histo­rique » ; il ne peut, à lui seul, penser le socialisme. Son analyse sépare la conscience « trade-unioniste » et la con­science « socialiste » : on a vu que pour Marx cette dernière émanait de la classe ouvrière ; pour Lénine, elle vient à l’intelligentsia (bourgeoise), seule capa­ble de comprendre la situation. Voilà une idée (elle est de Kautsky, cité dans Que faire ?) qui, jointe à la conception léninienne d’une révolution bourgeoise réalisée par la dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre, confère à cette pensée, et à l’action politique qu’elle commande, un caractère « bour­geois », comme l’a très bien montré Pannekoek (4).

Veut-on maintenant un exemple de sa manière, quand il s’agit de se couvrir de l’autorité des grands théoriciens so­cialistes ? De la préface d’Engels à La Guerre civile en France, écrite en 1891, il cite dans L’Etat et la Révolution — où il est le plus proche du communisme des conseils — tout, sauf les passages qui, à travers les blanquistes, expriment la condamnation du Bolchevisme :

« Élevés à l’école de la conspiration, maintenus par la discipline qui est pro­pre à leur parti, ils partaient de cette idée qu’une minorité d’hommes résolus, bien organisés, étaient en état, si les circonstances étaient propices, non seu­lement de s’emparer du pouvoir, mais aussi (…) de le conserver assez long­temps pour réussir à entraîner la masse du peuple dans la révolution et à la grouper autour de la petite minorité directrice. Pour cela, il fallait avant tout la centralisation la plus rigoureuse et dictatoriale de tout le pouvoir entre les mains du nouveau gouvernement ré­volutionnaire. Or, que fit la Commune, où se trouvait pourtant une majorité de blanquistes ? Dans toutes ses proclama­tions aux Français de la province, elle les engagea à se constituer en une libre fédération de toutes les communes de France… Et l’armée, la police, la bu­reaucratie, ces instruments d’oppression dont tous les gouvernements jusque-là s’étaient servis, que (…) voulait en faire la Commune ? Mais précisément les dé­truire partout, comme elle l’avait fait déjà à Paris ! »

*

Lénine a beau reconnaître que les masses russes sont plus avancées que les partis dans la voie du radicalisme poli­tique, il accorde cependant plus d’im­portance au rôle des leaders, guides de l’action de classe. Sa conception du parti est un mélange d’idées social-démocrates allemandes (Kautsky) et d’idées conspiratrices spécifiquement russes (Bakounine) et blanquistes (Tkatchev) ; ca­ractère dominant : l’opportunisme. Par certains traits, il est en jacobinisme le frère de Lassalle, beaucoup plus que celui de Marx. Cette comparaison se trouve par exemple chez Martov, qui dénonce « la dictature occulte des théo­riciens », et qui reproche à Lénine son «formalisme bureaucratique», son abso­lutisme et son jacobinisme (5).

Dans la pratique, aussi bien qu’en théorie, on l’a vu prendre des positions différentes. En 1917, quand il rentre en Russie, il semble se mettre à l’école des Soviets. Puis, quand, pendant les événements de juin-juillet, les bolcheviks sont traqués par le gouvernement sans que les Soviets y mettent le holà, Lénine change d’avis et revendique pour son parti le leadership exclusif. C’est finalement la position initiale de Lénine qui l’emporte définitivement — la posi­tion d’un césarisme éclairé par… le marxisme (6). Lénine a accepté le re­proche que lui faisaient Rosa Luxembourg et Trotski d’être un jacobin (en 1903-06). Rosa a mis le doigt sur la plaie en écrivant que Lénine se situait à l’ex­térieur du prolétariat et de son organi­sation, qui est « le mouvement même de la classe ouvrière ». Et Trotski a prévu l’aboutissement, y compris sa propre culbute, lorsqu’il prédit que « les mé­thodes léniniennes conduisent à une si­tuation où l’organisation du prolétariat se substitue au prolétariat, le Comité central se substitue à l’organisation et enfin le dictateur se substitue au Comité central… Lénine et les bol­cheviks se représentent une dictature sur le prolétariat. » Et Plékhanov : « C’est de cette pâte que se font les Robes­pierre » (1903).

(Ces vues, toutes prophétiques qu’elles étaient, ne reposaient pas sur un examen de la conception fondamentale de Léni­ne, celle d’une « révolution démocra­tique » dans laquelle le prolétariat russe, aidé par les paysans pauvres, assume­rait la direction politique. Ce que les Martinov, Plékhanov, Martov, repro­chaient à Lénine, ce fut plutôt sa con­ception de l’organisation du parti ; et il est peu question dans leurs contro­verses du rôle du capitalisme et de la bourgeoisie en Russie.)

L’inexistence d’une vie parlementaire épargne aux leaders marxistes certaines querelles, mais… l’accord est fait sur un pont capital : chute du tsarisme et ins­tauration d’un régime de démocratie parlementaire, manière occidentale. Seuls les sociaux-révolutionnaires gardent dans leur programme — mieux apparenté à la théorie sociale de Marx — des reven­dications conformes aux particularités sociales de la Russie. Tout comme les narodniki, dont ils sont les continua­teurs, ils sont plus près de la vie des masses, alors que les fractions ennemies du parti marxiste se querellent sur des questions d’organisation bureau-technocratiques.

Rien ne démontre mieux la justesse des attentes de Marx que la lutte des masses russes contre l’exploitation et l’oppression. Le parti marxiste n’y est à peu près pour rien : de toutes les ten­dances, le marxisme politique est celle qui a donné le moins au mouvement des Soviets de 1905. Il ne donnera pas plus en 1917 — bien au contraire : le dynamisme spontané des Soviets se bri­sera contre l’autorité dictatoriale du par­ti bolchevik, qui se fera l’instrument du capital d’État et de sa bureau-technocratie.

*

Marx était prophète, lorsqu’il formu­lait pour Mikhailovski l’alternative que nous avons citée plus haut. Aucun génie, et Marx moins qu’un autre, ne pouvait alors prédire que la transformation de la Russie en « nation capitaliste » se ferait quelque quarante ans plus tard sous l’invocation du marxisme et du socialisme. Et pourtant, quiproquo ou imposture, les maîtres marxistes de la Russie ont eu moins de mal à appren­dre dans l’œuvre de Marx les méthodes du capital, les « lois immanentes » de la plus-value, que la manière de bâtir le socialisme. Au lieu de « recettes pour les marmites de l’avenir », que Marx avait refusé d’offrir à la postérité, ils y ont appris que « le capital vient au monde suant sang et boue de tous ses pores » (7).

Lénine a fermement pensé qu’en avril 1918 la révolution bourgeoise était termi­née ; et que la révolution socialiste com­mencée le 7 novembre 1917 était à l’ordre du jour comme tâche des leaders poli­tiques, membres du P.C. (b) et de tous les représentants conscients des masses ouvrières. En revanche, la tâche du pro­létariat, et de sa protégée la paysanne­rie pauvre, est de socialiser la produc­tion, c’est-à-dire de créer des organismes planificateurs de la production et de la distribution des produits. Le parti doit aborder la tâche d’organiser l’adminis­tration du pays, de cette nouvelle Russie conquise pour les pauvres, les laborieux ; il doit — pour la première fois dans l’histoire, c’est la tâche d’un parti socia­liste — se rendre digne de réaliser la transformation socialiste. Et cela malgré la résistance de la bourgeoisie, des menchéviks et des sociaux-révolutionnaires de droite. Et Lénine de rappeler les rè­gles de la bonne comptabilité et de l’épargne, de la bonne discipline que jadis les « prolétaires révolutionnaires » ont méprisées à bon droit. Réaliser ces méthodes de gestion, c’est « nécessaire et suffisant pour le triomphe du socia­lisme ». Surtout pas d’anarchisme « élé­mentaire »! Il faut être fier d’avoir atteint le niveau occidental de 1793 et de 1871, et d’avoir même dépassé ce ni­veau, puisque « nous avons décrété et introduit en Russie le meilleur type d’État, le pouvoir des Soviets. Ce dont nous avons besoin maintenant, ce sont des spécialistes de la science et de la technique, des dirigeants ». Le socialis­me doit développer à sa manière la base du capitalisme, accepter les services bien payés des spécialistes bourgeois, ce qui est un compromis nécessaire, une déviation des principes de la Commune pari­sienne, un pas en arrière du pouvoir politique, une « retraite stratégique ».

Voyons ce que Lénine appelle « trans­formation socialiste » : la nationalisa­tion des banques, le monopole du com­merce extérieur, le contrôle public de la circulation monétaire, la création d’un impôt sur la fortune et le revenu, le service obligatoire du travail ; ne pas négliger la poursuite et la mise à mort des éléments corrompus ; à chaque bour­geois son livret de travail et de consom­mation ; il s’agit d’« encercler » l’enne­mi ; de combattre l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme qui sont des faits bour­geois ; de développer le contrôle ouvrier, les coopératives de production et de consommation sachant économiser, cal­culer et augmenter la productivité du travail…

En somme, toutes les vertus du sys­tème capitaliste sont proposées en mo­dèle aux constructeurs du socialisme. Puisque « le Russe est un mauvais tra­vailleur », en comparaison des travail­leurs des « nations avancées », il faut lui apprendre le taylorisme qui a ses vertus dans la période de transition du capitalisme au socialisme (ses vices bar­bares sont ceux de l’exploitation bour­geoise).

La dictature, « c’est un grand mot », et il ne faut pas le prononcer à la légère. Des pouvoirs dictatoriaux ont été attri­bués à tels directeurs, et d’aucuns y ont vu une violation de la démocratie et d’autres principes du pouvoir soviétique. Mais que nous apprend l’histoire des mouvements révolutionnaires ? « L’expé­rience irréfutable de l’histoire prouve que… la dictature des classes révolution­naires fut très souvent exprimée, portée et exécutée par la dictature de personnes individuelles… » Comme dans la démo­cratie bourgeoise. La grande industrie réclame la « subordination de milliers de personnes à la volonté d’un seul indi­vidu ». Il n’y a pas de « bond » du capitalisme au socialisme — les bonds sont longs, il y a des chaînons qu’il faut savoir saisir… La bureaucratie menace ; il faut savoir louvoyer… Les ergoteurs qui voient dans tout cela un abandon des principes d’Octobre oublient que la Russie est un pays arriéré où la révo­lution socialiste a commencé beaucoup plus tôt que dans les pays avancés.

Lénine ne pouvait pas mieux dire : « Il nous faut le pas mesuré des batail­lons de fer du prolétariat » (8).

*

Isaac Deutscher parle d’or, selon qui les marxistes russes ont eu raison contre Marx et Engels, ces derniers ayant fait preuve, dans leurs discussions avec leurs disciples russes, d’« inconsis­tance intellectuelle » (9). Mais sans y prendre garde, et d’un trait de plume, cet auteur supprime allègrement toute la théorie sociale de Marx.

Bien entendu, tout cela n’est vrai qu’à une condition : il faut que l’U.R.S.S. soit un pays socialiste (et M. Deutscher le pense). Si on la tient, au contraire pour un état capitaliste d’un type nou­veau (et c’est ce que nous pensons), on peut admirer Marx et Engels : il est frappant de voir à ce point vérifiés leurs pronostics sur l’avenir capitaliste de la Russie.

Leur indigence mentale, M. Deutscher n’en parle pas sans avoir ses motifs. On peut penser qu’il lui oppose l’aberrante « théorie » soutenue par Trotski dans son Histoire de la Révolution russe (Rieder, 1933) : « Le privilège d’une situation historiquement arriérée… autorise un peu­ple…, le force à s’assimiler du tout fait avant les délais fixés, en sautant une sé­rie d’étapes intermédiaires» (I, p. 19). De ce privilège, de ce saut, de cette assimila­tion, Trotski aura pu contempler les bienfaits avant de disparaître. « La Rus­sie a accompli si tard sa révolution bourgeoise qu’elle s’est trouvé forcée de la transformer en révolution proléta­rienne, etc. Cela semble absurde. Cepen­dant, l’histoire est pleine de ces para­doxes. » (III, p. 7.) « L’histoire, comme toujours, a suivi la ligne de moindre résistance. L’époque révolutionnaire fait irruption par la porte qui avait été le moins soigneusement barricadée. » (Dé­fense du terrorisme, 1920, éd. 1938, p. 111.) Oui, cela pouvait sembler absur­de à un « marxiste », à un tenant du « socialisme scientifique », doctrine qui pose pourtant en principe que plus une nation est arriérée et paysanne, moins elle est appelée à accomplir une révolu­tion prolétarienne. Il est plus simple et correct de parler pour ces pays de révo­lution capitaliste. La loi du « développe­ment combiné des pays arriérés » ? Elle peut être juste, à condition de savoir de quoi on parle : il est certain que Sta­line a « combiné », sous la couleur pro­létarienne, les institutions et méthodes du capitalisme le plus avancé, avec un style de gouvernement que même le tsa­risme n’avait pas encore pratiqué (avoue Khrouchtchev). Certes, Trotski n’avait pas confondu la révolution prolétarienne ou la dictature du prolétariat avec le socialisme ; il s’en gardait, s’appuyant sur Marx. Mais il faut bien constater qu’il confondit le parti bolchevik et la classe des travailleurs (« la dictature des Soviets n’est possible que grâce à la dictature du parti. » Défense, du terro­risme, 1920, p. 121.) ; qu’on en parle à tous les « militarisés du travail », qui suèrent sang et boue.

Car enfin parlons histoire, comme Marx (et non Histoire, comme Trotski, qui nous la baille parfois). Il nous appa­raît aujourd’hui que la fonction de Lé­nine et de son parti fut de remplacer la bourgeoisie russe ; laquelle, comme toute bourgeoisie, avait pour tâche de créer les présupposés matériels du socialisme futur, à savoir : une économie capita­liste. Les bolcheviks avaient un moyen à leur disposition : présenter cette con­ception bourgeoise et jacobine sous un déguisement « marxiste » en appelant l’autocratie du parti bolchevik « dicta­ture du prolétariat ». Tant il est vrai que le Capital a besoin de moyens d’op­pression idéologique tout autant que de moyens d’oppression économique.

En un sens, Lénine fut le « marxiste » parfait : il a joué son rôle historique conformément à la « loi du mouvement économique de la société bourgeoise », que Marx disait avoir dévoilée. Le rôle dévolu partout ailleurs à la classe bour­geoise, Lénine et son parti l’ont joué en Russie, et très bien joué. Lénine était donc marxiste comme nous sommes newtonistes, nous tous qui nous mouvons et chutons en gravitant (10).

Loin de nous l’idée de mettre en cause la théorie de Marx, qui voit le capita­lisme engendrer la société sans classes et sans Etat, par son propre mouvement : la négation de la négation. Si cette théo­rie est juste, nous ne le saurons que par les actions de l’avenir ; l’histoire des lut­tes prolétariennes nous le donne déjà à penser. Mais disons les choses comme elles sont dans le présent : le capital est le capital, même si la plus-value extor­quée aux producteurs est par baptême une plus-value « socialiste » ; l’Etat est l’Etat, l’armée est l’armée, même si la police et la méga-bombe sont « commu­nistes ».

*

Conclusion.

1914-1918 semble marquer le commen­cement du déclin de l’Occident et l’entrée en scène d’un césarisme oriental, au sens de la prophétie pseudo-scientifique de Spengler. Si la remarque est vraie, c’est un démenti infligé au Manifeste commu­niste, d’après lequel la bourgeoisie occi­dentale (européenne) avait pour vocation de créer le monde à son image.

Ce renversement apparent des perspec­tives historiques de 1848 est dû au mar­xisme bolchevik, plus exactement au léninisme-stalinisme. Lorsque Marx dé­nonçait dans le tsarisme une aspiration à la domination mondiale, il ne se dou­tait guère que la même ambition pût être celle d’un régime russe inspiré par son enseignement.

Initialement, Lénine attendait le salut russe d’une révolution prolétarienne en Europe occidentale. Par salut russe, il entendait le maintien au pouvoir d’Etat du parti bolchevik, incarnation de la dictature du prolétariat russe. L’Ouest ne bougeait pas ; et en Russie, une nou­velle classe dominante et exploiteuse pre­nait la place de l’ancienne. L’appareil politique créé par Lénine et ses fidèles n’avait dès lors plus de raison d’être en tant qu’institution d’attente. Il fallait se transformer en organe d’un pouvoir sta­bilisé, capable de durer et d’assurer coûte que coûte les fondations matérielles du nouveau pouvoir, de la nouvelle élite.

Cette installation se fit sous le signe du massacre des insurgés de Cronstadt, et de la N.E.P. : autrement dit, sous le signe du passé. Héritier de l’appareil, un Sta­line n’avait que faire de demi-mesures et de demi-méthodes. Sous sa poigne, les ouvriers et les paysans ont bâti tant bien que mal le « socialisme en un seul pays», c’est-à-dire un type très accusé de capi­talisme d’État. À défaut d’une bourgeoi­sie capitaliste au sens classique du terme, il existe en U.R.S.S. une élite dominante, identifiée au Parti, qui dé­tient en sa propriété, baptisée « propriété sociale », et le pouvoir économique, et le pouvoir d’État.

C’est là ce que Marx et Engels pré­voyaient lorsqu’ils imaginaient l’étape suprême du développement capitaliste.

*

Une chose est claire, lorsqu’on oublie le côté scholastique des conflits de partis et de fractions avant et après octobre 1917 : les masses russes n’en ont guère été touchées. 1905 ne fut l’œuvre d’au­cune fraction social-démocrate, d’aucun parti. Les masses y ont fait leur expé­rience sans souci de théorie, d’histoire, ou de modèle social élaboré. En 1905 comme en 1917, les partis n’ont influencé les masses que dans la mesure où leurs délégués ou membres, participant à des mouvements de masses, renonçaient à toute théorie et à tout programme poli­tique. Même en 1917, les Bolcheviks n’ont pu agir sur les soviets qu’en se faisant les instruments de leur volonté. Pareille marche des hommes et des choses per­mettait un espoir : que le soviet prît la place de la commune, en laquelle Marx avait vu la source d’une régénération sociale de la Russie. Lénine eut le génie de saisir l’originalité de la situation, la portée de la promesse soviétique. Ce ne fut qu’un moment, et le choix se porta sur le pouvoir. Il faut dire que la défaite des soviets eût été difficilement évitable vu leur dispersion et leur inexpérience. Et les chefs bolcheviks avaient tout pour s’attirer les sympathies des masses, com­parés aux hommes du gouvernement en place.

Portés au pouvoir par les soviets, deve­nus un corps d’élite politique, les bolcheviks ont peu à peu usurpé les pouvoirs de leurs mandants, selon cette « loi de l’oligarchie » que Robert Michels a for­mulée (11). Ils s’y étaient préparés de longue date, et Trotski, naïveté ou cynis­me, l’a mainte fois reconnu, avant et après 1917. Faisant le bilan, en 1910, après la réconciliation des fractions menchéviks et bolcheviks, du mouvement ré­volutionnaire russe, il montre avec une lucidité déconcertante que l’intelligentsia marxiste n’a pas eu la moindre prise sur les organisations ouvrières et paysannes constituées spontanément dans et par la lutte. En occupant les postes de direc­tion de la social-démocratie, les intellec­tuels russes y introduisirent leur « esprit sectaire », leur « individualisme d’intel­lectuels », leur « fétichisme idéologique». Cependant les masses ouvrières purent trouver dans les deux fractions de quoi fortifier leur lutte de classe, donnant ainsi « l’illusion que les deux courants avaient de profondes racines dans le pro­létariat ». Trotski voit apparaître, vers 1908, un « nouveau type de parti » dans les rangs mêmes des ouvriers avancés groupés dans une variété d’associations autonomes hors-parti, et qui consti­tuaient d’eux-mêmes des soviets de délé­gués. Bien entendu, pour Trotski, l’éloge n’a de sens que parce que « les ouvriers avaient conscience d’être des social-démocrates, ils avaient l’instinct du parti dans les os (souligné par nous). Ils étaient des sociaux-démocrates sans so­cial-démocratie ». Tout cela le conduit à la conclusion que désormais. « aucune fraction ne pourra plus, contre la volonté de la couche consciente des ouvriers, traîner les masses à sa remorque » (12).

En devenant à son tour chef bolche­vik, Trotski se découvrira un talent extraordinaire pour contraindre les ou­vriers à la remorque du parti.

Pour conclure, nous pourrions formu­ler une hypothèse de travail : la « con­quête du pouvoir politique » est leurre, c’est le piège absolu ; c’est le suicide du mouvement ouvrier. Pour ambigu qu’ait été l’héritage de Marx, il en reste pour­tant un acquis : l’auto-émancipation ou­vrière ne peut être que sociale, et le moyen n’en est pas la conquête de l’État, mais sa destruction, et la destruction de tout pouvoir politique. Seule la conquête du pouvoir social, tel que l’enseigne le socialisme des conseils, peut redonner un sens et une âme au mouvement ouvrier.

Maximilien RUBEL.

Notes:

(1) Voir mes Remarques sur le concept de parti prolétarien chez Marx, « Rev. fr. de Sociologie », 1961, II, 3.
(2) Le témoignage le plus véhément de cette phobie est sans doute l’écrit de Marx intitulé : Révélations sur l’histoire diplomatique… Cette œuvre n’a été accueillie ni dans dans la première ni dans la seconde édition russe des œuvres de Marx-Engels.
(3) Le projet du programme d’Erfurt (1891) de la social-démocratie allemande contenait un alinéa qu’Engels avait revu et approuvé, mais qui disparut dans le texte définitif (sans doute pour éviter de froisser les lassaliens): « Le parti social-démocrate n’a rien de commun avec le socialisme d’État qui est un système d’étatisation à des fins fiscales, et qui met l’État à la place de l’entrepreneur privé, réunissant ainsi en une seule main le pouvoir de l’exploitation économique et de l’oppression politique de l’ouvrier ».
(4) J. Harper, Lenin als Philosoph, Ams­terdam, 1938.
(5) Axelrod observe chez lui le centralisme autocratique, une volonté d’étouffer par système toute initiative des individus. On connait la réponse de Lénine dans Un pas en avant, deux pas en arrière.
(6) Bonne description chez M. Collinet, Le Bolchevisme, 1957, 77 s.
(7) Le Capital, Livre I., chap. 24, § 6.
(8) Toutes ces citations proviennent des « Tâches immédiates du pouvoir soviétique« , paru dans Ivestiia, 28 avril 1918.
(9) I. DEUTSCHER, Russia in Transition, New York, 1960, p. 184.
(10) Cf. M. RUBEL, La croissance du capitalisme en U.R.S.S., « Economie appliquée », septembre 1957.
(11) Max Weber a vu la révolution de février 1917 sous un éclairage qui mérite réflexion. Voir l’excellente étude de Richard Pipes : Max Weber et la Russie, dans « Le Contrat Social », mars et mai 1960.
(12) Trotski, « Die Entwicklungstenden­zen der russischen Sozialdemokratie », in Die Neue Zeit, 50, 1910, XXVIII/2.

L’Occident doit à Marx et à Engels une édition monumentale de leurs œuvres (Rubel & Bracke-Desrousseaux, 1952)

11 décembre 2015

Article de Maximilien Rubel et Bracke-Desrousseaux paru dans La Revue socialiste en juillet 1952, disponible au format pdf.

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Rapport sur Moscou (Rühle, 1920)

26 novembre 2015

Article d’Otto Rühle paru dans Die Aktion du 2 octobre 1920. Nous avons revu la traduction de (Dis)continuité sur un paragraphe.

I

J’ai voyagé illégalement vers la Russie. L’affaire fut difficile et périlleuse. ; mais elle réussit. Le 16 juin, je mettais le pied sur le sol russe ; le 19, j’étais à Moscou.

Le départ d’Allemagne s’était déroulé dans la précipitation. Le KAPD avait, en avril, sur l’invitation de Moscou, envoyé deux camarades comme négociateurs à l’Exécutif, pour discuter de l’adhésion à la III° Internationale. Le bruit courut alors que les deux camarades avaient été arrêtés en Estonie au cours de leur retour. Il s’agissait donc de reprendre immédiatement les négociations et de les mener à bonne fin, et si possible de faire aussi un compte rendu au KAPD avant le Congrès. Tout cela en toute hâte puisque le Congrès devait commencer dès le 15 juin.

Arrivé en Russie, je constatai à ma grande joie que la nouvelle de l’arrestation de nos camarades était fausse. Ils étaient repartis par Mourmansk et se trouvaient déjà en Norvège sur le chemin de l’Allemagne. J’appris en outre que le Congrès ne devait pas débuter le 15 juin mais seulement le 15 juillet.

Les autres constatations étaient moins agréables. Mon premier entretien avec Radek fut une véritable explication. Pendant des heures. Parfois très violente. Chaque phrase de Radek était une phrase tirée du Rote Fahne. Chaque argument, un argument spartakiste. Radek est en fait le chef et le patron du KPD. Levi et consorts sont ses perroquets dociles. Ils n’ont pas d’opinion propre et ils sont payés par Moscou.

Je priai Radek de me remettre en mains propres la Lettre ouverte… adressée au KAPD. Il me le promit mais ne tint pas parole. Je le lui rappelai encore à plusieurs reprises et le lui fis rappeler par d’autres, mais je ne l’obtins pas. Lorsque j’entendis dire plus tard que les deux camarades qui avaient travaillé comme négociateurs n’avaient, eux aussi, reçu la Lettre ouverte… qu’au tout dernier moment avant leur départ, le comportement de Radek, du point de vue psychologique, devint plus clair pour moi. Lui, le plus roublard des roublards et le plus cynique des cyniques, il éprouvait cependant, eu égard aux mensonges perfides et aux imprudences dont la Lettre ouverte… regorgeait tout simplement, quelque-chose comme de la honte, de sorte qu’il redoutait pour ainsi dire d’avoir à tenir tête et à répondre, les yeux dans les yeux, à ceux qu’il avait insultés et diffamés.

Les méthodes auxquelles je me suis vu livré à Moscou provoquèrent en moi le plus violent dégoût. Où que je regarde : des manœuvres politiques de coulisse s’appuyant sur le bluff pour dissimuler le fond opportuniste par de dures résolutions révolutionnaires. J’aurai aimé me lever et partir. J’ai pourtant décidé de rester jusqu’à ce que le second délégué, le camarade Merges (Braunschweig), soit arrivé.

J’utilisai mon temps à faire des études.

Tout d’abord, j’explorai Moscou, la plupart du temps sans conduite officielle, afin de voir aussi ce qui n’était pas destiné à la visite par les autorités. Ensuite, je fis un grand périple en voiture jusqu’à Kachira et un voyage à Nijni Novgorod, Kazan, Simbirsk, Samara, Saratov, Tambov, Toula, etc. ; j’appris ainsi à connaître les localités les plus importantes de la Russie centrale. Cela provoqua en moi une abondance d’impressions plus pénibles que réjouissantes. La Russie souffre, dans tous ses membres, de toutes les maladies. Comment pourrait-il en être autrement ! On pourrait relater beaucoup de choses, mais l’exemple des Crispien et Dittmann ne m’incite pas à les imiter. Car à qui cela servirait-il ? Aux adversaires du communisme uniquement. Mais tous ces défauts et inconvénients ne constituent cependant aucun argument contre le communisme. Tout au plus contre la méthode et la tactique appliquées par la Russie pour réaliser le communisme. Mais l’on doit s’expliquer là-dessus avec les camarades russes d’une autre manière.

II

La tactique russe est la tactique de l’organisation autoritaire. Le principe du centralisme, qui en est le fondement, a été développé par les bolchéviks avec un tel esprit de suite, et finalement poussé par eux jusqu’à l’extrême, qu’il a conduit à l’ultra-centralisme. Les bolchéviks n’ont pas fait cela par arrogance ou par désir d’expérimenter. Ils y ont été contraints par la révolution. Quand aujourd’hui les tenants allemands de l’organisation en parti s’indignent et se signent à propos des phénomènes dictatoriaux et terroristes en Russie, ils en parlent à leur aise. S’ils étaient à la place du gouvernement soviétique, ils devraient agir exactement de cette manière.

Le centralisme est le principe d’organisation de l’époque bourgeoise-capitaliste. Mais non l’État prolétarien et l’économie socialiste. Ils requièrent le système des conseils.

Pour le KAPD – contrairement à Moscou – , la révolution n’est pas une affaire de parti, le parti n’est pas une organisation autoritaire fonctionnant du haut vers le bas, le chef n’est pas un supérieur militaire, la masse n’est pas une armée condamnée à l’obéissance aveugle, la dictature n’est pas le despotisme d’une clique de chefs, le communisme n’est pas le tremplin pour l’avènement d’une nouvelle bourgeoisie soviétique. Pour le KAPD, la révolution est l’affaire de toute la classe prolétarienne, à l’intérieur de laquelle le parti communiste ne constitue que l’avant-garde la plus mûre et la plus résolue. Pour l’élévation et le développement des masses jusqu’à la maturité politique de cette avant-garde, il ne compte pas sur la tutelle des chefs, la formation à la discipline et à la réglementation. Au contraire : ces méthodes produisent chez un prolétariat avancé, comme le prolétariat allemand, exactement le résultat opposé. Elles étouffent l’initiative, paralysent l’activité révolutionnaire, portent préjudice à la combativité, amoindrissent le sens de la responsabilité. Or il s’agit ici de provoquer l’initiative des masses, de les libérer de l’autorité, de développer leur conscience de soi, de les éduquer à l’activité autonome, et ainsi d’accroître leur intérêt pour la révolution. Chaque combattant doit savoir et sentir pour quel but il lutte, pour quelle raison il lutte, pour qui il lutte. Chacun doit devenir dans sa conscience un champion actif de la lutte révolutionnaire et un membre actif de l’édification communiste. Mais la liberté qui est nécessaire pour cela ne sera jamais acquise dans le système de contrainte du centralisme, dans les chaînes du pouvoir bureaucratico-militaire, sous la pression d’une dictature de chefs et de ses inévitables manifestations concomitantes : arbitraire, culte de la personnalité, autorité, corruption, violence. Par conséquent : la transformation de la notion de parti en une notion fédérative de communauté au sens de l’esprit des conseils. Et donc : remplacement de la contrainte extrême par la disponibilité et la volonté intimes. Et donc : élévation du communisme, hors du verbiage démagogique de la phrase abstraite, à la hauteur d’une expérience des plus captivante et épanouissante qui soit.

Le KAPD est parvenu à cette manière de voir par la simple connaissance de cette circonstance : il est très facile d’imaginer que chaque pays et chaque peuple, parce qu’ils ont une économie, une structure sociale, une tradition, une maturité du prolétariat particulières, c’est-à-dire des conditions et des modalités révolutionnaires particulières, doivent avoir également des lois, des méthodes, des rythmes d’évolution et des formes de manifestations révolutionnaires propres. La Russie n’est pas l’Allemagne, la politique russe n’est pas la politique allemande, la révolution russe n’est pas la révolution allemande. Et par conséquent, la tactique de la révolution russe ne peut pas être non plus celle de la révolution allemande. Lénine pourrait démontrer une centaine de fois que la tactique des bolchéviks a été brillamment confirmée dans la révolution russe, elle n’en devient pas pour autant, et loin s’en faut, la tactique juste de la révolution allemande. Toute tentative pour nous imposer de force cette tactique provoquera de notre part la résistance la plus ferme.

Moscou met en œuvre cette tactique terroriste. Il veut ériger son principe en principe de la révolution mondiale. Le KPD est l’agent de cette dernière. Il travaille par délégation russe et selon le schéma russe. Il est le gramophone de Moscou. C’est parce que le KAPD ne joue pas ce rôle d’eunuque mais a, au contraire, sa propre opinion, qu’il est poursuivi d’une haine mortelle. Il n’y a qu’à lire les injures outrageantes, les calomnies et les suspicions venimeuses, avec lesquelles on nous combat, sans qu’on tienne compte de la situation révolutionnaire dans laquelle nous nous situons, et de l’effet que cette pratique fâcheuse provoquera chez nos adversaires bourgeois. Le Dr Levi et Heckert nous enverront toutes les ordures que Radek et Zinoviev leur glisseront dans les mains. C’est pour cela que ces gars-là sont payés. Mais c’est parce que le KAPD, malgré tout, ne s’est pas laissé soumettre qu’il sera condamné par le Congrès de la III° Internationale à se conformer à la loi autoritaire de Moscou. Tout cela était préparé à la perfection. La guillotine était dressée. Radek éprouvait en souriant d’aise le tranchant du couteau. Et la haute cour commençait déjà à siéger. Ce devait devenir une grande scène. C’est ainsi que l’Exécutif se l’était imaginé. Trop beau pour que cela se réalise.

III

Quand je revins de la Volga, le camarade Merges était arrivé à Moscou.

Une session de l’Exécutif de la III° Internationale avait lieu le même jour. Nous n’y fûmes pas invités. En notre absence, on délibéra sur la motion Ernst Meyer (KPD) qui voulait nous refuser l’admission au Congrès. La motion fut rejetée.  Là-dessus, on alla nous chercher pour participer à la session et l’on fut assez bon pour nous octroyer une voix consultative pour le Congrès.

Lors de cette session, nous eûmes un aperçu des thèses qui devaient être présentées au Congrès. Elles avaient été pensées comme le fondement des résolutions du Congrès, à propos duquel Radek, à sa manière vantarde, m’avait déjà dit auparavant qu’il l’avait dans la poche. « Dans la poche ! »

Les thèses n’étaient-elles pas de vieilles connaissances ? En effet. Nous reconnaissions en elles les thèses de Heidelberg que personne n’ignorait. Elles étaient seulement apprêtées de manière un peu plus stylée, maquillées de manière un peu plus théorique, renforcées un peu plus dans le centralisme dictatorial. De thèses de la politique spartakiste de scission, elles étaient devenues les thèses de la politique de pouvoir russe et devaient devenir maintenant les thèses de la tyrannisation internationale selon la méthode russe.

Nous sacrifiâmes une nuit à leur étude et nous sûmes le matin suivant ce que nous avions à faire.

Nous allâmes trouver Radek et nous lui posâmes la question de savoir si l’exclusion de Laufenberg, Wolffheim et Rühle, réclamée dans sa Lettre ouverte… (qui ne nous avait pas encore été remise en mains propres), était un ultimatum et si l’Exécutif persistait dans la réalisation de cette exigence avant que le KAPD ne soit admis dans la III° Internationale. Radek tenta toutes sortes de faux-fuyants, mais nous exigeâmes une réponse claire et nette. Radek expliqua alors : l’Exécutif serait satisfait si le KAPD promettait de se débarrasser – plus tard, quand l’occasion s’y prêterait – de Laufenberg et de Wolffheim. Il n’était plus question de mon exclusion. Cette souplesse remarquable dans les exigences que l’on avait émises d’un ton de profonde conviction comme condition sine qua non, nous déconcerta. Nous demandâmes alors de savoir laquelle des exigences de l’Exécutif était définitive pour l’entrée du KAPD dans la III° Internationale. Radek expliqua : vous devez déclarer, au nom de votre parti, avant le début du Congrès, que le KAPD désire se soumettre à toutes les résolutions – alors vous obtiendrez des voix délibératives au Congrès ; alors rien ne s’opposera à votre entrée dans la III° Internationale.

Si nous avons bien entendu : déclarer le plus solennellement dès l’abord que nous voulons nous soumettre aux résolutions du Congrès que nous ne connaissions pas du tout encore… Etait-ce une plaisanterie de Radek ?

Non, c’était sérieux.

Et si le Congrès proposait la dissolution du KAPD ?

Plaisanterie mise à part : il en avait en effet l’intention.

Radek était ainsi démasqué !

Qu’y avait-il donc dans les thèses ?

Tiens donc ! 1°) Les communistes s’engagent à créer une organisation de fer strictement centralisée, militaire et dictatoriale. 2°) Les communistes s’engagent à participer aux élections législatives et à aller au parlement afin d’y effectuer une nouvelle sorte de travail parlementaire. 3°) Les communistes s’engagent à demeurer dans les syndicats afin d’aider la révolution à parvenir à la victoire dans ces institutions qui sont à transformer de façon révolutionnaire.

Ces trois exigences, nous les connaissions depuis Heidelberg. Mais continuons : 4°) Tout parti appartenant à la III° Internationale doit se dénommer Parti communiste, et 5°)Il ne peut exister qu’un seul Parti communiste dans chaque pays… et, par conséquent, le KAPD doit renoncer à toute autonomie ultérieure et se dissoudre dans le KPD.

Et donc plaisanterie à part : le Congrès devait réellement prononcer la sentence de mort du KAPD, et nous, les délégués du KAPD, devions en même temps obtenir une voix délibérative, c’est-à-dire que nous devions être autorisés à prêter notre concours à cette sentence de condamnation à mort, à condition d’avoir déclaré auparavant que le KAPD désirait se soumettre sans résistance au jugement prononcé !

Peut-il y avoir une plus grosse comédie politique ? Ou bien une plus grande perfidie ?

Nous avons ri au nez de Radek et lui avons demandé s’il n’était pas fou.

Un parti qui s’est séparé du KPD sur la base des thèses de Heidelberg, qui s’est constitué sur de nouveaux fondements, qui s’est donné, organisationnellement, une nouvelle structure, tactiquement, une nouvelle orientation, et théoriquement, un nouveau programme, qui tient vigoureusement sur ses jambes, concentre en lui toutes les forces agissante de la révolution allemande et qui a beaucoup plus d’adhérents que le KPD, un tel parti refuse, et même se doit de refuser d’entrer encore une fois dans une discussion à propos de la question de son droit à l’existence. De même qu’un enfant ne peut pas entrer de nouveau dans le corps de sa mère, de même le KAPD ne reviendra pas dans le KPD. Discuter de cela ne serait-ce que d’un mot, c’est un scandale, une ineptie, c’est de l’enfantillage politique.

Nous laissâmes donc Radek avec la corde de bourreau qu’il se proposait de passer autour du cou du KAPD et nous allâmes notre chemin. Nous n’avions aucune envie de nous casser la tête inutilement dans cette atmosphère de supercherie et de filouterie politiques, de mises en scène diplomatiques et de manœuvres opportunistes, de sans-gêne moral et de fourberie froidement souriante.

Nous n’avions, dans notre for intérieur, rien, absolument rien à chercher dans ce Congrès qui tenait ses assises si loin, à une telle distance, du communisme.

C’est pourquoi nous déclarâmes : « Nous renonçons, en vous remerciant, à la participation au Congrès. Nous avons décidé de rentrer chez nous pour recommander au KAPD une attitude d’expectative jusqu’à ce que naisse une Internationale véritablement révolutionnaire à laquelle il puisse adhérer. Adieu ! »

IV

Notre décision eut un effet surprenant.

Si nous avions été traités jusque-là comme des enfants qui ont mal tourné, dont les méfaits ne causent à leurs pauvres parents que souci et contrariété et auxquels on fiche de temps en temps une bonne fessée, on commença à se raviser. Le bâton agité de manière menaçante disparut derrière le miroir et l’on sortit la carotte du tiroir. On tenta de nous amadouer avec des paroles fraternelles qui devraient être d’usage parmi des communistes et avec l’apparence de la bonne volonté en vue d’un accord effectif. Radek lui-même y mit les formes. Il discuta de façon objective et se répandit en de nombreuses injures à l’égard du KPD qu’il désigna comme « une bande de pourris et de lâches » à qui il secouerait les puces et flanquerait la trouille. Nous avons eu des entretiens assez longs avec Zinoviev, Boukharine et, au dernier moment, encore une discussion décisive avec Lénine. Le grand respect et la haute admiration que nous avons pour lui et qui ont encore été augmentés par cette discussion, ne nous ont pas empêché de lui dire notre pensée d’une manière totalement allemande. Nous lui avons expliqué que nous avons ressenti comme un scandale et comme un crime envers la révolution allemande le fait que, à une époque où, il faudrait écrire des centaines de brochures contre l’opportunisme, il trouve le temps et se sente obligé de rédiger, précisément contre le KAPD – le parti actif et le plus conséquent de la révolution allemande -, une brochure qui est utilisée maintenant, de même que ses autres écrits récents, comme un arsenal d’armes par toute la contre-révolution, non pas pour corriger notre fausse tactique supposée dans l’intérêt de la révolution, mais pour mettre à mort, grâce à des arguments et des citations de Lénine, toute activité énergique des masses. Nous lui avons démontré qu’il est absolument mal informé sur la situation allemande et que ses arguments en faveur de l’utilisation révolutionnaire du parlement et des syndicats ne prêtent qu’à rire chez les ouvriers allemands. Nous ne lui avons pas laissé finalement le moindre doute sur le fait que le KAPD, de même qu’il refuse toute aide matérielle de Moscou, ne tolérera avec une totale fermeté aucune ingérence de Moscou dans sa politique.

Ces conversations nous laissèrent le sentiment que les camarades russes commençaient à comprendre quelle erreur avait été d’avoir trop tiré sur la corde. Car en fin de compte l’Internationale, c’est-à-dire au premier rang la Russie, a plus besoin du KAPD qu’à l’inverse le KAPD de l’Internationale. Aussi, notre décision leur fut très désagréable et ils cherchèrent un compromis. Alors que nous étions déjà à Petrograd sur le chemin du retour, l’Exécutif nous fit parvenir une nouvelle invitation pour le Congrès, accompagnée de l’engagement d’accorder au KAPD une voix délibérative pour ce Congrès (bien qu’il n’ait pas rempli ni promis de remplir une seule des conditions draconiennes de la Lettre ouverte…). Un appât trop grossier ! Au fond, c’était tout à fait indifférent au KAPD qu’il assiste à son exécution projetée à Moscou avec une voix consultative ou délibérative. Aussi, nous remerciâmes encore une fois et repartîmes pour l’Allemagne.

Le déroulement du Congrès a justifié notre tactique. Les résolutions prises dans les questions qui entraient pour nous en ligne de compte – structure du parti, parlementarisme, politique syndicale – attestèrent de l’opportunisme le plus franc. Ce sont des résolutions qui s’alignent sur l’aile droite de l’USPD, des résolutions qui font violence même aux conceptions de Daümig, Curt Geyer, Koenen, etc., dans les questions du parlement et du syndicat. Mais le KAPD doit-il ou peut-il se placer sur le même terrain que l’USPD dans le cadre des résolutions de ce congrès ? Il suffit de répondre à cette question par l’affirmative et d’en imaginer les conséquences pour mesurer toute la monstruosité et l’absolue impossibilité pour le KAPD d’une adhésion à cette III° Internationale.

Nous ne disons pas en cela que nous avons voulu nous opposer à une unification organisationnelle des ouvriers communistes et à une association internationale du prolétariat révolutionnaire. Pas du tout ! Nous pensons seulement que l’appartenance à une Internationale véritablement révolutionnaire n’est pas déterminée par des résolutions de congrès sur le papier et les bonnes grâces des instances. Elle se détermine d’elle-même par la volonté de lutte et l’activité révolutionnaire des masses à l’heure décisive. Elle est le produit du processus de purification et de maturation de la révolution qui élimine tout ce qui est partiel ou erroné, et ne laisse libre cours qu’à ce qui est vrai et complet. Le KAPD peut envisager avec confiance ce moment décisif car il se montrera à la hauteur de la mission historique qui l’attend.

Lorsque j’ai pris congé de Lénine, je lui ait dit : « J’espère que le prochain congrès de la III° Internationale pourra avoir lieu en Allemagne. Alors nous vous aurons apporté la preuve concrète que nous avions raison. Il vous faudra alors corriger votre point de vue. » Ce à quoi Lénine a répliqué en souriant : « S’il en est ainsi, nous serons les derniers à nous opposer à une correction. »

Qu’il en soit ainsi ! Il en sera ainsi !

moscow-1920s-10Du même auteur:

Voir aussi:

Le millerandisme répudié (De Leon, 1904)

23 novembre 2015

Article de Daniel De Leon paru dans le  Daily People, 28 août 1904. Traduit de l’anglais par Ivan Jurkovic.

Le Congrès International condamne la résolution Kautsky – De Leon est en première ligne et présente habilement la position du Parti ouvrier socialiste d’Amérique.

Amsterdam, le 18 août. – Le Congrès International tenait une session depuis dimanche dernier, ce qui fait cinq jours. Cette session réunissait un comité sur l’orientation politique internationale qui avait en vue de rectifier les erreurs faites lors du dernier Congrès International de 1900, avec l’adoption de la résolution de Kautsky. Le sujet était si brûlant, ceci avant même que ce comité le juge également tel, et pour une large partie de la convention, si ce n’est pour tous ses participants entassés dans le hall de la chambre du comité, que, pendant un jour et demi les sessions de la Convention furent toutes suspendues, et un autre jour et demi la convention a été autorisé à tenir ses sessions et transactions superflues. Ainsi, alors que la Fédération social-démocrate Hyndman « divertissait » le congrès mutilé par des propositions banales et notamment avec le membre hindou de sa délégation, Dabhahai Naoradji, la partie plus sobre de la convention assistait aux débats du comité. Ces dernières ont duré du lundi après-midi, le 15, à ce jour, jeudi 18, à midi.

Pour résumer la situation au sein du comité : Un quart du comité était parfaitement satisfait de la résolution Kautsky. Cette tendance était caractérisée par Jaurès: il aurait aimé voir la résolution Kautsky entérinée, et si possible, faite plus adaptée à son penchant utopique ; le reste de cette tendance, constitué par les Belges, les Danois, les Suédois, les Norvégiens, le Néerlandais, les Autrichiens, un Polonais et un délégué suisse, préférait dans l’ensemble le status quo. Les trois autres quarts du comité étaient mécontents de la résolution Kautsky, et ils voulaient se débarrasser d’elle par quelque moyen. Parmi ceux-ci je tenais la position extrême – extrême au sens où je me suis prononcé explicitement et clairement pour son abrogation. Ma position n’était pas typique pour cette tendance ; la majeure partie de celle-ci, soit par considération pour Kautsky ou encore pour la social-démocratie allemande, ou pour d’autres raisons, préféra avancer une main tendre et tourner autour du pot.

Le débat s’ouvrit au début de l’après-midi du lundi 15, avec un court discours de Guesde. Jaurès lui répondit ; Kautsky répondit à Jaurès ; je répondis moi-même à Kautsky. Je dis en substance :

« Kautsky autant que Jaurès ont convenu qu’un Congrès international ne peut pas faire plus qu’établir des principes cardinaux généraux ; et tous deux conviennent que les mesures concrètes d’une orientation politique doivent être laissées aux soins de chaque pays. Ainsi, je m’y tiens. Kautsky a remarqué, contre Jaurès, que ce dernier ne peut pas contester les décrets adoptés par le Congrès en matière d’orientation politique concrète parce qu’il a voté à Paris pour la résolution de Kautsky. Cet argument est également correct, et étant tel, il se retourne dans le même temps contre Kautsky lui-même. Son argument est en fait l’aveu que sa résolution va au-delà de la sphère théorique qui, selon lui-même, est du ressort d’un Congrès international. Il faut admettre que les pays de la sororité des nations ne sont pas tous au même stade de développement social. Nous savons que la plupart d’entre eux sont encore entravés par des conditions féodales. Les tactiques concrètes et applicables admissibles en eux, sont inapplicables et inacceptables dans une république comme celle des États-Unis par exemple. Mais les travers de la résolution Kautsky sont bien plus graves que cela. Kautsky a simplement déclaré que sa résolution envisageait seulement le cas d’extrême urgence – d’une guerre par exemple, et qu’il n’a jamais pu envisager ou même considérer le cas d’un socialiste assis dans un cabinet aux côtés d’un Gallifet. C’est ce qu’il affirme. Nous devons le croire. Mais, tandis qu’il contemplait le lointain – la possibilité imaginaire d’une guerre qui n’était d’ailleurs pas à l’horizon – tous les autres au Congrès de Paris avaient à l’esprit une chose qui, elle, était bien en vue. Une chose qui palpitait et vrombissait avec une impulsion fiévreuse ; oui, un spectacle en vertu duquel l’ouverture même du Congrès de Paris se fit avec de fortes convulsions. Et quel spectacle était-ce ? – Le véritable spectacle était celui d’un socialiste assis dans un cabinet côte à côte, non seulement avec UN, mais avec LE Gallifet. Quoique Kautsky peut avoir pensé lorsqu’il a présenté sa résolution et voté pour elle, nous avons ses propres mots, officiellement enregistrées, qui tendent à montrer qu’il savait par quoi les esprits de tous été alors remplis. J’ai ici, dans mon cartable, le rapport officiel de la Convention de Dresde. Dans son discours, qui a été enregistré, il dit lui-même que Auer, le porte-parole de la délégation allemande en faveur de la résolution Kautsky, a dit au sujet de sa résolution : « Nous, en Allemagne, n’avons pas encore un Millerand ; nous ne sommes pas encore à ce jour ; mais j’espère que nous pourrons bientôt être à ce point – ce qui signifiait dans tous les esprits – Millerand, l’associé de Gallifet.

« Il est évident qu’une résolution adoptée alors que son propre initiateur était obnubilé par une situation d’urgence qui n’était pas à l’horizon, et tandis que tous les autres gardaient leurs yeux rivés sur cette énormité malodorante, allait venir cogner contre leur nez et choquer la conscience socialiste du monde. Il va sans dire qu’une telle résolution, adoptée dans ces conditions, aurait jeté le monde socialiste dans les convulsions de discussions que nous avons tous connu au cours des quatre dernières années. Il va sans dire qu’une telle résolution pourrait être l’objet d’interprétations contradictoires, et c’est ce qui eu lieu à un point tel que la résolution Kautsky en est venu à être connue comme la « Résolution Caoutchouc ». (éclats de rire.)

« Compte tenu de ce fait, la première chose à faire est de dégager la route d’un tel bourbier. Pour cette raison, je propose l’adoption de la résolution suivante :

« Considérant que, la lutte entre la classe ouvrière et la classe capitaliste est un conflit permanent et irrépressible, un conflit qui tend chaque jour plutôt à s’intensifier plutôt que ramollir ;

« Considérant que les gouvernements en place sont des comités de la classe dominante visant à sauvegarder le joug de l’exploitation capitaliste sur la classe ouvrière;

« Attendu que, lors du dernier Congrès international tenu à Paris en 1900, une résolution généralement connue comme résolution Kautsky, a été adoptée, posant les clauses ultimes de ceux qui pensent pouvoir sauver la classe laborieuse en acceptant une fonction de la main de tels gouvernements capitalistes, SUPPOSE LA POSSIBLE IMPARTIALITE DES GOUVERNEMENTS DE LA CLASSE DOMINANTE DANS LES CONFLITS ENTRE LA CLASSE LABORIEUSE ET LA CLASSE CAPITALISTE ; et

« Considérant que, ces clauses – applicables, peut-être, dans des pays pas encore tout à fait libérés des institutions féodales – ont été adoptées dans des conditions que ce soit en France et lors du Congrès de Paris lui-même, qui justifient des conclusions erronées sur la nature de la lutte de classe, sur la nature des gouvernements capitalistes et sur les tactiques qui sont impératives pour le prolétariat dans la poursuite de sa campagne pour renverser le système capitaliste dans les pays, qui, comme les États-Unis d’Amérique, ont totalement anéanti les institutions féodales ; par conséquent, que soit

« Résolu, d’abord, que la dite résolution Kautsky est abrogée comme principe des tactiques socialistes générales ;

«Deuxièmement, admis que dans des pays capitalistes complètement développés comme l’Amérique, la classe ouvrière ne peut pas, sans trahir la cause du prolétariat, remplir aucune fonction politique autre que celle de conquérir pour et par eux-mêmes.

« Proposé par Daniel De Leon, délégué du Parti ouvrier socialiste d’Amérique, avec l’approbation des Partis ouvriers socialistes d’Australie et du Canada. »

« De New York à la Californie, le Parti ouvrier socialiste, que je représente ici, a ressenti le choc de cette résolution Kautsky. L’Evening Post l’a présentée comme une illustration de la « santé mentale » des socialistes européens contre nous, les socialistes « fous » d’Amérique. De la façon dont vous avez reçu ma proposition de rectifier l’erreur, je pense que ma proposition ne sera pas acceptée. Tant pis pour vous. Mais acceptée ou non, je serai en mesure de revenir en Amérique, comme la délégation de notre Parti ouvrier socialiste rentra de Paris il y a quatre ans, avec mes mains et les jupes du Parti lavées de tout blâme, ce qui, dans cette affaire, est la véritable victoire. »

Pendant le reste de ce lundi après-midi, puis pendant l’ensemble du mardi suivant, du mercredi jusqu’à 19 et 20 heures, et enfin jusqu’à aujourd’hui, à midi, le débat fait rage. Les représentants de toutes les nations (il y en avait deux de chaque dans le comité) prirent la parole. Mes remarques liminaires ont montré quelles positions ils avaient. Le dernier discours était un discours d’une heure et demi prononcé par Jaurès. Ce fut un déploiement grandiose de socialisme utopique, que Guesde démonta immédiatement en répondant pendant vingt minutes. Ceci clôtura le débat.

La pratique parlementaire ici en vogue est unique. D’après celle-ci, en plus de la mienne, il y avait cinq autres résolutions. Chacune reflète une nuance d’opinion différente. L’une d’elle était positivement humoristique. Elle venait des Suisses. Elle affirmait qu’aucune nation ne peut apprendre de l’expérience d’autres nations ; que les maux de ce qu’ils ont appelé la politique de « co-opération des classes », signifiant l’orientation de Jaurès au sujet de la résolution Kautsky, doit d’abord être suivie par toutes les nations avant qu’elles soient assez sages pour la condamner et la rejeter. La résolution permettait à chaque nation de « suivre son propre bon vouloir », son propre « cake walk » comme on dirait en Amérique. Une autre résolution, proposée par Adler pour l’Autriche, conjointement avec Vandervelde de Belgique, consistait en l’adoption de la résolution de Dresde avec de tels amendements qui, tels des sucreries, lui aurait faite perdre toutes ses dents. Le contingent d’allumés britanniques du comité était sans voix devant cette proposition. Une autre résolution était d’adopter la résolution du Congrès de Dresde. Cette proposition fut faite par nos amis du « Parti de Guesde », le Parti socialiste français. La majeure partie des membres du comité se rangea derrière cette résolution pour les raisons indiquées ci-dessus. La résolution condamnait catégoriquement sans précision les véritables erreurs de la résolution Kautsky. Elle les condamnait donc avec tant d’insistance que, afin de permettre à Kautsky, et aux socialistes allemands en général, de se calmer doucement, la résolution de Dresde affirmait que ses condamnations étaient en accord avec la ligne de la résolution Kautsky (!!). Jaurès, lui, les opposait catégoriquement. Le classement de ces résolutions fit de la résolution de Dresde la motion première ; de la proposition Adler-Vandervelde le premier amendement ; d’autres propositions des amendements à l’amendement ; venait ensuite ma motion ; et avant tout, la proposition suisse. L’ensemble a été soumis au vote dans l’ordre inverse que j’ai exposé ici, en obtenant à chaque fois moins de voix, la mienne ne recevant que mon propre vote, jusqu’à ce que le vote eu lieu au sujet de la résolution de Dresde. La véritable épreuve arriva au moment où la bouillie Adler-Vandervelde fut soumise au vote. Elle fut défaite par vingt-quatre voix contre seize, moi votant avec la majorité. Lorsque le vote toucha à la résolution de Dresde, il fut porté par vingt-sept voix contre trois, avec la Belgique, le Danemark, la Norvège, la Suède ; un délégué de la Pologne et de la Suisse s’abstenant chacun. Les trois voix contre provinrent pour deux de l’Argentine et une (celle de Jaurès) de la France. Ma propre motion ayant été rejetée, et celle d’Adler-Vandervelde, avec toutes les autres motions pro-résolution Kautsky, ayant également été rejetées, il ne me restait rien à faire sinon à voter pour la résolution de Dresde, comme étant la meilleure chose pouvant être obtenue dans ces circonstances. Voter contre aurait signifié ranger le Parti ouvrier socialiste d’Amérique aux côtés de Jaurès ; s’abstenir aurait été un détour pour faire la même chose. En votant comme je le faisais, j’expliquais que ma position consistait à condamner le plus fermement possible que les circonstances me le permettaient, la politique de Jaurès et la résolution Kautsky ; et j’affirmais que j’expliquerai ma position au Congrès lorsque j’y présenterai à nouveau ma résolution.

Une vive discussion, uniquement possible d’ailleurs dans le cadre de ces pratiques parlementaires, éclata au sujet de la rédaction du rapport du Congrès par le comité. Bebel exprima son horreur du fait que cette question ait à nouveau été omise tout le long du Congrès. Il espérait qu’aucune des propositions vaincues ne soit réintroduite par la suite ; et il proposa que Vandervelde, dont la proposition avait été rejetée, soit le rapporteur de la commission, qu’il fasse, non pas un rapport pour la majorité, mais un rapport complet pour l’ensemble du comité, à charge pour chaque côté de lui fournir une courte déclaration devant ensuite être incorporée dans son rapport général. Je lui ai fourni la déclaration suivante qu’il a correctement intégrée dans son rapport :

« Le Parti ouvrier socialiste d’Amérique a voté à Paris en 1900 contre la résolution Kautsky, et il continue à s’y opposer.

« Il l’a fait et le fait parce que cette résolution contient deux clauses:

« D’abord, elle prévoit la participation de la classe ouvrière aux gouvernements capitalistes par la grâce de fonctionnaires capitalistes ;

« Deuxièmement, elle suppose l’impartialité possible de la part des gouvernements bourgeois dans les conflits opposant la classe laborieuse à la classe capitaliste.

« Je porte le mandat expresse de voter pour l’abrogation de cette résolution ; et en l’obéissance à celui-ci, j’ai présenté la résolution suivante. [La résolution donnée ci-dessus continue ici] :

« La majorité du comité n’a pas considéré la résolution Kautsky tel que le Parti ouvrier socialiste d’Amérique le fait. Mais il était évident pour moi que le comité était en accord avec le S.L.P. en ce que la résolution Kautsky a conduit à de si nombreux malentendus qu’ils se sont condensés autour de la résolution de Dresde qui corrige les défauts de la résolution Kautsky.

« Par conséquent, ma motion pour abroger la résolution Kautsky ayant été rejetée, je rejoins la majorité, en faveur de la résolution de Dresde, car quoiqu’elle prétende approuver la résolution Kautsky, ses termes soutiennent en fait l’abrogation de la résolution Kautsky, résolution à laquelle mon Parti est irrévocablement opposé. »

La séance d’aujourd’hui a débattu de cette question, et à l’exception de Bebel et de Jaurès, la plupart des membres du comité se sont abstenus de s’exprimer avant le début du Congrès, de manière à donner aux autres délégués une chance de prendre la parole. La décision du comité a été approuvée par le Congrès. Il y a une bonne partie de mécontentement dans le Congrès provenant du résultat du débat au comité, alors qu’au Congrès ne furent exposés que quelques résidus de celui-ci. La grogne est d’autant plus forte du fait que cette question était la seule et véritable digne d’intérêt. Mais comment faire autrement ? Voici une véritable tour de Babel, une vingtaine de nationalités, de tempéraments et d’habitudes et enfin et surtout, à peine six jours pour gérer une question qui en exigerait autant de mois.

Tout ce que je souhaite ici ajouter à ce rapport est une caractérisation des discours prononcés dans le comité. Ces discours étaient, à une exception près, plein d’informations pratiques et précieuses, et la plupart d’entre eux regorgeaient de principes théoriques. Le discours de Ferri (Italie) était essentiellement théorique et concernait les méthodes politiques. Celui d’Adler (Autriche) a bien été caractérisé par Rosa Luxemburg (aile polonaise) comme de la saucisse ou du haché. Celui de Vandervelde (Belgique) a été théâtral. Celui de Plekhanov (Parti ouvrier social-démocrate de Russie) satirique ; ses pointes stylistiques firent se tordre Adler et Vandervelde ; il caractérisa leur position comme étant du « doute systématique » ; à leur tour, ils répondirent par l’accusation selon laquelle il était facile pour lui d’avoir une unité dans son parti, parce que celui qui était en désaccord était exclu. (Cela n’a-t-il pas un son familier à nos oreilles américaines ?) Les discours de MacDonald (une combinaison de la Socialist Democratic Federation anglaise (S.D.F.) et du Labor Representation Comittee) étaient des produits authentiques d’où ils venaient. Bax, par exemple, s’opposa au terme « civilisation », auquel il préférait « socialisation » et parla longuement à ce sujet ; Macdonald prétendait représenter « Des millions. » Les deux furent accueillis par un éclat de rire général. Nemec (Menke?) (Bohême) a déclaré que le manque de rigueur actuel avait remplacé l’anarchie sur son propre terrain ; même à Berlin lors d’une réunion de 1500 gaillards, pas une seule voix n’est s’est soulevée face à un anarchiste qui accusait la social-démocratie allemande d’être une affaire de bourgeois avec une parure socialiste. Hilquit (Parti socialiste d’Amérique) a déclaré que la résolution Kautsky était précise et bien et qu’elle lui convenait. Il nia avoir choqué les ouvriers américains ayant une conscience de classe. Cela pourrait sembler étrange, mais du moins pour moi, c’en était l’effet ; le discours de Bebel fut parmi les plus faibles en substance. Son volume augmenta avec une attaque contre Jaurès qui avait donné sa préférence à la République française plutôt qu’à la monarchie allemande. Certes, Bebel a dit qu’il préférait aussi une république, mais son argument contre certaines paroles de Jaurès s’est dangereusement rapproché d’un nativisme germanique. En outre, il dit beaucoup de bonnes choses.

Avec le vote de la convention à ce sujet, le Congrès peut être dit ajourné de facto.

Daniel De Leon.

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1923 : Une révolution manquée? (Thalheimer, 1931)

12 novembre 2015

1923 : Une révolution manquée ? (La Légende de l’Octobre allemand face à la véritable histoire de 1923) est une brochure d’August Thalheimer publiée en 1931, traduite de l’allemand par Ivan Jurkovic. On sait l’importance sinon des évènements eux-mêmes de 1923 en Allemagne, du moins leur évocation et leur interprétation, dans la politique de l’Internationale communiste et dans les conflits internes du parti communiste russe. August Thalheimer, dirigeant du P.C. allemand en 1923 puis du K.P.O. « dissident » lors de la publication de ce texte, donne ici sa version (sa brochure n’avait jamais été traduite en français).

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Du même auteur:

Collectivization in Spain (Korsch, 1939)

11 novembre 2015

Article de Karl Korsch publié dans Living Marxism N°6 (avril 1939), consistant en plus qu’une note de lecture de L’oeuvre constructive de la Révolution Espagnole. Recueil de documents (CNT, 1937), disponible au format pdf:

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Intervention au Congrès de l’I.C. (Appel, 1921)

6 novembre 2015

Jan Appel (alias Max Hempel), ouvrier des chantiers navals à Hambourg, est délégué du K.A.P.D. au III° Congrès de l’Internationale communiste en 1921. Il s’installe en Hollande en 1926, sera un des principaux rédacteurs en 1930 de la brochure du GIC : Fondements de la production et de la distribution communiste et participera pendant la guerre au Communistenbond Spartacus (une scission du MLL-Front après l’arrestation et l’exécution de ses dirigeants).

Il faut d’abord que je demande quelque-chose au camarade Radek, qui apparemment est absent (cris : Il est là.). Je demande au camarade Radek de nous épargner ses plaisanteries en nous identifiant avec les menchéviks, parce que ces plaisanteries quand elles se répètent souvent deviennent ridicules.

Ensuite, le camarade Radek nous a conviés à répondre à la question : la politique russe est-elle correcte pour la Russie et pour l’Internationale ? Nous dirons brièvement sur ce sujet : si la politique intérieure du Parti communiste russe est correcte, les camarades russes peuvent en juger eux-mêmes. Nous étions toujours d’avis que la tactique que les camarades russes suivent dans leur pays est juste. Aujourd’hui, après que la camarade Kollontaï a parlé, nous apprenons qu’il faut accorder plus d’efforts pour élever l’initiative chez les travailleurs, pour ne pas être forcés de faire tant de concessions aux capitalistes. Si l’état de choses est tel que l’a décrit la camarade Kollontaï, nous devons dire qu’il y a là une faute de la politique russe. Nous disons cela parce que nous avons pour l’Allemagne et pour l’Europe occidentale une autre conception de la dictature du prolétariat exercée par son parti. Selon notre conception il est vrai, la dictature était juste en Russie, parce qu’il n’y a pas de forces suffisantes, de forces suffisamment développées à l’intérieur du prolétariat et que la dictature doit être exercée davantage par en haut. Mais quand nous voyons maintenant des efforts se faire jour à l’intérieur du prolétariat russe, quand nous le voyons vouloir lui aussi contribuer au développement, alors il faut soutenir ces efforts, il faut tenir compte de ces poussées de bas en haut ; on a ainsi une force qui soutiendra beaucoup mieux la dictature prolétarienne que le capital étranger. Si nous mettons le plus largement à profit cette force nous aurons une part de concessions moins grande à faire aux capitalistes.

Deuxièmement, il faut examiner la question de savoir comment agit la politique russe sur l’Internationale. En ce cas nous disons : en ce moment, il est vrai, nous ne pouvons pas encore voir si le chemin pris est totalement faux. Mais nous voyons que les préparatifs qui sont faits sont faux, et c’est ce qu’il faut analyser.

La question est : les camarades en Russie sont-ils des surhommes, sont-ils des hommes qui peuvent se détacher des rapports de forces, ou bien leurs actions sont-elles déterminées par les choses qui les entourent ? C’est cela que nous devons examiner. Pour nous donc, il est sans intérêt de critiquer ; mais nous voyons la faute et aussi le fait qu’elle s’accroîtra et qu’elle devra s’accroître. Le camarade Trotsky le dit clairement et c’est ainsi que nous l’entendons aussi : gagner du temps. Tout dépend si l’avant-garde parvient à dépasser, si nous parvenons à dépasser cet état d’incertitude, comme le dit le camarade Lénine. Car alors arrivera l’aide de la révolution mondiale ou de la révolution d’un pays quelconque. Et cette avant-garde, ce pouvoir d’État pourra-t-il survivre à cet état d’incertitude ? Telle est la question. Trotsky répond d’un côté : nous sombrons si nous n’empruntons pas ce chemin si simple, c’est-à-dire celui qui consiste à faire des concessions à la petite-bourgeoisie (ce qui signifie petit capitalisme) d’un côté, et au capitalisme étranger d’un autre côté (ce qui signifie capitalisme d’État). C’est la nécessité . Qui peut s’empêcher de faire une chose, lorsque seule cette chose est possible ? Mais si on fait cela, peut-on en même temps rester communiste ? Sera-t-on si solide que ça ?

Bien, je voudrais maintenant ramener les choses à leur noyau. Ce Parti communiste pourra-t-il survivre en faisant cela, si cela dure pendant un an ou pendant des années ? Ce Parti restera-t-il tel qu’il est aujourd’hui ? N’y aura-t-il pas, pour une cause quelconque, grand intérêt à ne pas porter la révolution au-delà ? Car cela signifierait une nouvelle misère. Si la révolution éclate en Allemagne, elle durera peut-être un an ou plus ; nous ne pourrons pas alors aider la Russie. Nous devons y réfléchir ; la population entière, et avec elle le parti russe, s’est habituée à la reconstruction, à une époque de repos, de stabilité, de sûreté. Comme cela va de soi ! Cette population s’insurgera contre le pouvoir d’État dominant si les troubles reviennent, si les relations commerciales cessent, si la misère revient. C’est comme cela que la question se présente. En conséquence, il est prouvé qu’il y a un besoin de repos révolutionnaire chez de larges masses, un besoin de repos après la révolution. Cela devient déjà perceptible, et plus tard cela aura une influence sur le Parti communiste. Il doit en tenir compte. Je demande s’il sera assez fort.

J’aborde maintenant autre chose. Nous savons que l’économie est détraquée quand on se charge de la reconstruction du capitalisme ; cela apporte dans chaque pays une énorme corruption, comme celle à laquelle nous assistons aujourd’hui en Allemagne. Nous assistons alors au marché noir, qui sévit ici aussi. Nous avons entendu parler encore de beaucoup de choses, atteignant et frappant jusqu’à l’intérieur du Parti communiste, et contre lesquelles des gens de valeur, comme Lénine et Trotsky, sont impuissants. Voilà le grand danger. Il ne faut pas le perdre de vue. C’est pourquoi, disions-nous, il est dans l’intérêt de la révolution russe, de la révolution mondiale et du communisme que cet état d’incertitude ne dure pas trop longtemps. Nous y arriverons vite ? Nous nous mettrons presque d’accord dans l’affaire. Nous verrons comment parvenir à une accélération. Il manque aux camarades russe une compréhension des choses telles qu’elles se passent en Europe occidentale. Les camarades russes comptent avec une population telle que celle qu’ils ont en Russie. Les Russes ont vécu une longue domination tsariste, ils sont durs et solides, tandis que chez nous le prolétariat est pénétré par le parlementarisme et en est complètement infesté. En Europe, il s’agit de faire quelque-chose d’autre. Il s’agit de barrer la route à l’opportunisme…

(cris : Théorie scheidemannienne!)

Depuis quand Scheidemann veut-il barrer la route à l’opportunisme ? Il s’agit de barrer aux combattants prolétariens, aux partis communistes, qui doivent lutter en première ligne, l’échappatoire de l’opportunisme, et l’opportunisme chez nous, c’est l’utilisation des institutions bourgeoises dans le domaine économique ; même chose pour la tentative d’utiliser les coopératives de consommation comme moyen de lutte pour aider la Russie, non avec des moyens révolutionnaires, mais avec les moyens du capitalisme, dans la mesure où le prolétariat en dispose.

Oui, camarades, qu’est-ce que cela signifie ? On agit sur le prolétariat international ? Quand vous proposez à vos coopératives de consommation d’entrer en relations commerciales avec la Russie, faites-vous alors quelque-chose pour la Russie ? Non, rien. Les coopératives de consommation doivent, exactement comme tout autre entrepreneur, compter avec les lois de la finance. Avec elles, ça reviendra même plus cher. Cela détournera du droit chemin. C’est le point central. La III° Internationale doit veiller à ce que la Russie ne soit pas soutenue de l’extérieur par des moyens capitalistes, mais par le prolétariat, avec des moyens révolutionnaires. Là est le point central. Et cela ne se produira pas en adoptant la tactique que se donne la III° Internationale. Nous réclamons une ligne plus dure (Rires). Les camarades peuvent bien en rire. Le camarade Lénine rit aussi, nous ne pouvons pas dire mieux. Telle est notre honnête conviction.

(Interruption : Le camarade Boukharine dira pourquoi nous rions.)

Chacun peut rire. Je veux encore une fois indiquer ce point qu’en Allemagne, dans tous les pays du monde, à la suite du développement prolongé de la démocratie, démocratie qui n’est pas révolutionnaire, la classe ouvrière et avec elle le grand Parti communiste de masse, dans lequel se trouvent beaucoup d’éléments opportunistes, va prendre sans autre façon la voie qui consiste à ne pas utiliser le moyen difficile, et il va utiliser pour aider la Russie le parlementarisme, les syndicats et autres moyens. Mais cela n’est pas une aide ; c’est une déviation de la lutte. Trotsky dit maintenant : sortir le plus vite possible de cet état d’incertitude. Alors j’en arrive au deuxième point : le danger qu’il y a, si l’on ne s’efforce pas, par tous les moyens, d’offrir le moins de prises possibles aux capitalistes étrangers, si on ne veille pas attentivement et si l’on ne laisse pas les prolétaires contrôler. Le danger, c’est que l’Union soviétique, à notre avis, débouchera alors, d’une manière bien différente à ce que pense Trotsky, sur une situation qui verra le capitalisme international se relever sur le martyre du prolétariat international. Il ne se relèvera pas totalement guéri, mais juste assez pour se traîner encore un moment. La politique de la III° Internationale doit être de rendre impossible cette période, ce développement du capitalisme. Ceci peut se faire par le sabotage de la production dans les usines. Nous ne parlons pas naturellement de la destruction des moyens de production ; il s’agit de rendre l’affaire non rentable pour les capitalistes. Telle est la tâche des prolétaires du monde entier pour faire avancer la révolution en un temps très bref. Car il est aussi vrai que la révolution naît de la misère de la population ouvrière.

Donc, camarades, ce que nous avons à dire à la III° Internationale, c’est que le parti russe doit davantage reconnaître les dangers et les exprimer. Alors, ils deviendront moins importants. Le parti russe doit être conscient qu’il est le fondement de la III° Internationale et que les autres partis n’ont absolument aucune possibilité, ni intellectuelle, ni matérielle, d’aller contre lui. On le voit en ce qu’aucune opinion ne peut s’élever ici contre les camarades russes. Ceux-ci doivent donc voir et reconnaître qu’ils sont eux-mêmes contraints de plus en plus, par le cours des choses – disons-le une bonne fois -, de diriger vers la droite leur politique d’État russe ; ils ne sont pas non plus des surhommes et ont besoin d’un contrepoids, et ce contrepoids doit être une III° Internationale liquidant toute tactique de compromis, parlementarisme et vieux syndicats.

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Proposition de monument au 3° Congrès de l’I.C., Aleksandr Vesnin et Liubov Popova (1921)

Voir aussi:

La Révolution mondiale (Gorter, 1918)

5 novembre 2015

Brochure d’Herman Gorter (Editions socialistes, Bruxelles, 1919) dont le résumé final est paru dans le Bulletin communiste N°12 (3 juin 1920).

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Voir aussi:

Moscou et nous (Rühle, 1920)

1 novembre 2015

Publié dans Die Aktion du 18 septembre 1920, traduit en français par J.-P. Laffitte dans (Dis)continuité N°11 (juin 2001).

I

La Première Internationale était celle de l’éveil. Son rôle était d’appeler le prolétariat mondial à se réveiller; il était de donner le grand mot d’ordre du socialisme. Sa tâche était du domaine de la propagande.

La Deuxième Internationale était l’Internationale de l’organisation. Son rôle était de rassembler, de former, de préparer à la révolution, les masses qui s’étaient éveillées à la conscience de classe. Sa tâche était du domaine de l’organisation.

La Troisième Internationale est l’Internationale de la révolution. Son rôle est de mettre en marche les masses et de déclencher leur activité révolutionnaire; il est d’accomplir la révolution et d’instaurer la dictature prolétarienne. Sa tâche est une tâche révolutionnaire.

La Quatrième Internationale sera l’Internationale du communisme. Son rôle est d’instaurer la nouvelle économie, de réaliser le socialisme. Il est de demander la dictature, de dissoudre l’Etat, de donner le jour à la société sans domination – enfin libre ! Sa tâche est l’accomplissement de l’idée communiste.

II

La III° Internationale se qualifie d’Internationale communiste. Elle veut être plus qu’elle ne peut. Elle est l’Internationale révolutionnaire, pas plus et pas moins. Elle se situe en cela à la position la plus élevée jusqu’ici sur l’échelle graduée des Internationales et elle accomplit la tâche la plus haute qu’elle doit accomplir et qu’il est possible d’accomplir aujourd’hui.

On pourrait l’appeler l’Internationale russe. Sa création procédait de la Russie. Elle a son siège en Russie. Elle est dominée par la Russie. Son esprit est un condensé parfait de l’esprit de la révolution russe, du Parti communiste russe.

C’est la raison pour laquelle précisément elle ne peut pas être déjà l’Internationale communiste.

Ce qui attire les regards du monde sur la Russie – regards d’épouvante et d’admiration -, ce n’est pas encore le communisme.

C’est la révolution, c’est la lutte de classe du prolétariat contre la bourgeoisie, menée avec une résolution, un héroïsme et ujn esprit de suite formidables, c’est la dictature.

La Russie est encore loin, à des lieues, du communisme. La Russie, le premier pays qui est arrivé à la révolution et qui l’a mené victorieusement au bout sera le dernier pays qui parviendra au communisme.

Non et non, la III° Internationale n’est pas une Internationale communiste !

III

Les bolchéviks sont parvenus au pouvoir en Russie non pas tant grâce au combat révolutionnaire pour l’idée socialiste que par un putsch pacifiste.

Ils ont promis la paix au peuple.

Et la terre – la proriété privée – aux paysans.

C’est ainsi qui ont eu l’ensemble du peuple derrière eux. Et le putsch a réussi.

Ils ont sauté toute une époque, la période du développement du capitalisme.

Par un fabuleux saut périlleux, ils sont entrés dans le socialisme en sortant du féodalisme dont la guerre avait accéléré et achevé l’effondrement, lequel avait débuté en 1905. Ils se figuraient à tout le moins que la prise de pouvoir politique par des socialistes suffirait pour ouvrir une époque socialiste.

Ce qui doit croître et mûrir lentement comme le produit d’un développement organique, ils croyaient pouvoir le combler d’une manière volontariste.

Révolution et socialisme étaient pour eux en premier lieu une affaire politique. Comment d’aussi excellents marxistes pouvaient-ils oublier qu’ils constituent en premier lieu une affaire économique ?

La production capitaliste la plus mûre, la technique la plus développée, la classe ouvrière la plus éduquée, un rendement productif le plus élevé – pour ne citer que celles-là – sont des conditions préalables sine qua non de l’économie socialiste, et par-là du socialisme en général.

Où a-t-on trouvé ces conditions préalables en Russie ?

Une extension rapide de la révolution mondiale pourra combler ce manque. Les bolchéviks ont tout fait pour la provoquer. mais jusqu’à présent elle n’est pas venue.

C’est ainsi qu’est né un vide.

Un socialisme politique sans fondement économique. Une construction théorique. Un règlement bureaucratique. Une collection de décrets n’existant que sur le papier. Une phrase relevant de l’agitation. Et une effroyable déception.

Le communisme russe est suspendu en l’air. Et il y restera jusqu’à ce que la révolution mondiale ait créé les conditions de sa réalisation dans les pays les plus développés au sens capitaliste, les plus mûrs pour le socialisme.

IV

L’avalanche révolutionnaire est en mouvement. Elle déferle sur l’Allemagne. Elle aura bientôt atteint d’autres pays.

Dans chaque pays, elle rencontre d’autres rapports économiques. Une autre structure sociale. D’autres traditions. Dans chaque pays, le degré de développement politique du prolétariat est différent; différent son rapport à la bourgeoisie, aux paysans; différente en cela aussi sa méthode de lutte des classes.

Dans chaque pays, la révolution prend sa propre physionomie. Elle crée ses propres formes. Elle développe ses propres lois.

Bien qu’elle se déploie comme une affaire internationale, la révolution est en premier lieu une affaire qui concerne chaque pays, chaque peuple en soi.

Aussi précieuses les expériences révolutionnaires de la Russie puissent être pour le prolétariat d’un pays, aussi reconnaissant soit-il pour les conseils de leur frère et le soutien de leur voisin, la révolution elle-même est son affaire; il doit être autonome dans ses combats, libre dans ses résolutions, et non influencé et gêné dans l’évaluation et l’exploitation de la situation révolutionnaire.

La révolution russe n’est pas la révolution allemande, elle n’est même pas la révolution mondiale !

V

A Moscou, on est d’un autre avis.

Là-bas, on a le schéma révolutionnaire standard.

Selon ce schéma, la révolution russe s’est soi-disant déroulée.

Selon ce schéma, les bolchéviks ont mené leurs combats.

Par conséquent, selon ce schéma, la révolution doit aussi se dérouler dans le reste du monde.

Par conséquent, selon ce schéma, les partis des autres pays doivent aussi mener leurs combats.

Riern de plus facile et de plus simple que cela.

Là nous avons une révolution…, là nous avons un parti révolutionnaire… que faut-il faire ?

Nous sortons le schéma révolutionnaire standard (brevet Lénine) de la poche, nous l’appliquons… hourra ! ça marche… et crac ! la révolution a gagné !

Et a quoi ressemble ce prodigieux schéma standard ?

« La révolution est affaire de parti. L’Etat est affaire de parti. La dictature est affaire de parti. Le socialisme est affaire de parti »

Et en outre: « Le parti c’est la discipline. Le parti c’est la discipline de fer. Le parti c’est le pouvoir des chefs. Le parti c’est le centralisme le plus rigoureux. Le parti c’est le militarisme. Le parti c’est le militarisme de fer, absolu, le plus rigoureux. »

Traduit concrètement, ce schéma veut dire:

En haut: l’autorité, le bureaucratisme, le culte de la personnalité. La dictature des chefs. Le pouvoir du quartier général.

En bas: l’obéissance aveugle. La subordination. Le garde-à-vous.

Un appareil de bonzes multiplié.

Une centrale du K.P.D. au superlatif.

VI

Il n’est pas possible d’appliquer pour la deuxième fois en Allemagne le système Ludendorff, même s’il prenait l’uniforme du bolchévisme.

La méthode russe de la révolution et du socialisme n’est pas acceptable pour l’Allemagne, pour le prolétariat allemand.

Nous la refusons. Absolument. Catégoriquement. Elle serait un désastre.

Plus que cela, elle serait un crime. Elle mènerait la révolution à sa perte.

C’est pourquoi nous ne voulons et nous ne pouvons avoir rien de commun avec une Internationale qui finit par imposer, et même de force, la méthode russe au prolétariat mondial.

Nous devons conserver notre liberté et une autonomie complète.

Le prolétariat allemand fera sa révolution allemande, comme le prolétariat russe a fait sa révolution russe.

Il est venu plus tard à la révolution.

Il doit lutter plus difficilement.

Mais il arrivera au communisme plus tôt et de manière plus sûre.

Autres textes d’Otto Rühle:

Voir aussi:


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