Archive for the ‘Documents historiques’ Category

Les rassembleurs de Zimmerwald (Monatte, 1927)

30 octobre 2015

Extrait de l’éditorial de Pierre Monatte dans La Révolution prolétarienne du 1er novembre 1927.

Nous sommes des contre-révolutionnaires, c’est entendu. Comme le vrai chrétien est un impie pour le cagot. Nous ne savons pas nous tenir convenablement à l’église; nous nous moquons du prêtre et du révolutionnaire professionnel qui grille d’envie d’être député.

Mais il y a une chose que nous ne sommes pas : nous ne sommes pas de ceux qui découvrent en 1927 seulement l’existence de la Révolution russe, ni de ceux qui ont quelque chose à faire oublier ou à se faire pardonner.

Nous étions autour d’elle à sa naissance, en 1917. Déjà dix ans. Seulement dix ans. Avec quelle joie nous l’avons saluée ! Et quelle espérance ! Dans le pays, la poignée que nous étions l’a défendue alors; elle n’a cessé de la défendre, de la servir au cours de ces dix années. Oui, la servir ! Non comme des domestiques, mais comme des frères de combat. Et nous continuerons à le faire de la même manière, quoi qu’il arrive.

Nous ne croyons pas que ce soit l’aider que de la flatter, de lui mentir, de l’assurer que ses fautes sont des vertus. Nous laissons aux flagorneurs — c’est leur moyen de vivre — le soin de lui dire : « Comme tes poux sont beaux ! Faut-il que tu sois vigoureuse pour en avoir de pareils ! » Nous préférons lui dire, en amis véritables : « Dépêche-toi donc de t’en débarrasser si tu ne veux pas en être malade, peut-être en mourir. »

Un tel langage est généralement mal accueilli. Qu’y pouvons-nous ? Vous ne voudriez pas tout de même que nous en tenions un autre ? Tant pis pour qui prend mal nos paroles. Nous sommes bien décidés à continuer sur le même ton, un peu moins timidement même, car nous avons péché souvent et longtemps par timidité. Et peu nous chaut que les poux — en nos fichus temps les poux ont l’usage de la parole — nous traitent de contre-révolutionnaires.

Qu’on l’explique comme on voudra, de tout le mouvement ouvrier français ce sont des syndicalistes révolutionnaires qui répondirent au premier appel de Zimmerwald, et ce furent encore des syndicalistes révolutionnaires surtout qui saluèrent comme leur révolution la Révolution d’Octobre 1917. On peut nous traiter de petits-bourgeois et de contre-révolutionnaires, nous savons, nous, qu’aux jours d’épreuves nous fûmes seuls ou à peu près seuls, et parmi nos alliés d’alors, combien se sont rapprochés de nos conceptions ! Nous savons qu’en temps de guerre, ici, l’internationalisme ouvrier fut sauvegardé par nous; qu’au temps ou la jeune Révolution russe regarda par le monde quels étaient ses amis et ses défenseurs, elle nous vit au premier rang. La boussole qu’est notre conception révolutionnaire n’est donc pas si mauvaise!

Nous savons ce que nous devons aux révolutionnaires russes.Nous n’oublions rien. C’est aux premiers temps de guerre que nous nous sommes liés à eux. La lutte contre la guerre, la lutte pour l’internationalisme devait ultérieurement se changer, se développer en lutte pour la révolution. Les rassembleurs de Zimmerwald, les social-démocrates russes, devaient être les artisans de la première révolution sociale.

Lors de nos premières rencontres avec Trotsky en novembre 1914, alors que, fidèles à l’internationalisme, nous étions découragés, abattus, désespérés, et que nous croyions à la faillite définitive du socialisme, à l’effondrement de la civilisation pour cinquante ou cent années, Trotsky nous redressait: « Le socialisme est plus vivant que jamais; il va surgir de la guerre, comme enfanté par elle. La Révolution ? Mais nous l’attendons d’un mois à l’autre en Russie ! »

Il est difficile à ceux qui n’ont pas enduré mille souffrances alors de se représenter ce que fut cette période de 1914-1917 — et je parle ici à ceux qui n’avaient pas vingt ans. Ils ne peuvent ignorer cependant les outrages dont on abreuva les zimmerwaldiens, puis les bolchéviks de 1917 traités d’agents de l’Allemagne. Une simple évocation : celle de Kropotkine commençant par ces mots son discours à la Conférence démocratique d’août 1917 à Moscou : « Avant toute chose, je veux dénoncer Zimmerwald. » Quand un tel homme pouvait tenir un pareil langage, jugez de ce que pouvaient hurler tous les autres.

Parce que nous étions ici les hommes de Zimmerwald, nous avons été sans une seconde d’hésitation, ceux qui ont salué la formule magique : « Tout le pouvoir aux Soviets ! Tout le pouvoir aux ouvriers, tout le pouvoir aux producteurs ! »

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Voir aussi:

Ouvriers et paysans en U.R.S.S. (Souvarine, 1937)

26 octobre 2015

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La propagande pacifiste pendant la guerre: Notre affaire (Marie et François Mayoux, 1918)

24 octobre 2015

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Voir aussi:

Les Instituteurs syndicalistes et la guerre (1917)

24 octobre 2015

Brochure de la section de la Charente de la Fédération Nationale des Syndicats d’Institutrices et d’Instituteurs publics.

L’instituteur dans sa classe

Une circulaire ministérielle a proclamé : le premier devoir de l’instituteur non mobilisé est de faire sa classe. Sage parole que toute la hiérarchie, depuis le général-ministre jusqu’au caporal-directeur, en passant par les officiers-inspecteurs, s’applique à démentir en nous proposant – ou imposant ? – une kyrielle de tâches toutes plus patriotiques les unes que les autres.

L’énumération seule des « œuvres» auxquelles nous avons été, officiellement, invités à participer encombrerait plusieurs pages de cette piqûre. Comme d’autre part le secrétariat de mairie absorbe beaucoup d’entre nous ; comme les bonasses œuvres post-scolaires du temps de paix ont encore leur raison d’être ; comme – hélas ! l’instituteur, l’institutrice, sont préoccupés du sort des leurs à la guerre et obsédés par l’immense et hideuse tragédie ; on se demande, vraiment, si tous ces appels à notre concours, à notre bourse et à celle de nos élèves, n’ont pas pour but de désorganiser radicalement l’école publique.

Ce n’est pas que nous rejetions en bloc toute participation aux œuvres de guerre. Non. Mais le plus élémentaire bon sens exige que, pacifistes, nous fassions parmi elles une distinction.

La solidarité en faveur des blessés, l’aide même aux combattants et aux prisonniers sous forme d’envois de vivres et de vêtements, ne soulève aucune objection de principe. Cela regarde chacun de décider ce qu’il peut faire et comment il doit le faire : discrètement, selon la tradition française du bon goût, ou ostensiblement avec listes officielles, rapports, etc., suivis de compliments à tuer un boeuf, qui assimilent le geste vulgaire, commandé souvent par la crainte du qu’en dira-t-on, à l’héroïsme le plus absolu…

Mais ce que nous n’avons jamais accepté, ce que nous n’accepterons jamais, ce que nous repoussons du pied avec une répugnance méprisante, c’est cette prétention du gouvernement de la République à nous transformer en agents politiques de la plus basse espèce, en propagandistes «anti-boches», en missionnaires de la haine la plus aveugle, enfin – honte et infamie ! – en bourreurs de crânes à l’usage de nos propres élèves.

Si l’empressement que les instituteurs ont mis à répondre aux appels administratifs pour les œuvres de secours, d’assistance, d’humanité, a pu faire croire à nos gouvernants que nous étions capables par conséquent d’embrasser leur politique de mort et de misère, il y a urgence à les détromper.

Nous devons refuser notre concours à toute propagande en faveur de la guerre.

Si nous avions quelque hésitation à ce sujet, un peu de réflexion et un regard autour de nous l’auraient vite dissipée. Les vue sur le conflit actuel sont multiples. Les combattants sont les seul à avoir une opinion unanime et catégorique : la paix ! Les civils et les mobilisés de l’arrière, malgré la censure et l’action unilatérale de la presse, sont séparés sur cette question. En apparence et en paroles tout au moins car la crainte dicte bien des convictions.

Pour respecter la conscience des enfants et des familles nous devons donc – en classe – nous abstenir de prendre parti. Les faits, semble-t-il, sont assez terribles ; ils sautent assez aux yeux ; il torturent assez les cerveaux et les cœurs, sans que nous allions, avec nos propos guerriers, retourner le poignard dans la plaie.

La pudeur ne s’impose-t-elle pas, d’ailleurs, quand sur chaque banc, des enfants que la guerre a rendus orphelins, nous regardent de leur yeux clairs, naïfs et confiants ?

Il y a une autre raison, aussi définitive que celle dictée par nos sentiments et la conscience tout court ; c’est le souci de notre dignité, c’est notre conscience professionnelle qui nous interdisent d’aborder des questions aussi graves avec une partialité aussi évidente que la sous-entendent les suggestions et les ordres du gouvernement. Instituteurs, nous devons à nos élèves un enseignement véridique. Nous serions donc obligés, si nous abordions dans le sens demandé, l’histoire de la guerre actuelle, d’envisager la contre-partie des thèses officielles. Les conclusions auxquelles nous serions rigoureusement conduits satisferaient-elles nos braves guerriers en chambre : ministres, inspecteurs, députés ?

Quelques exemples :

a) Le droit des peuple. La Belgique a été meurtrie par l’Allemagne. Mais la Grèce ? L’Alsace-Lorraine a été annexée par la force. Mais l’Irlande ? Mais le Maroc ?

b) La Chambre désire que nous lisions le message guerrier du président Wilson et les dépêches officielles françaises. Pourrions-nous laisser ignorer à nos disciples un autre message du même Président de la grande République, admirable appel à la paix, soulignant fortement l’esclavage des masses d’Europe qui n’ont «ni l’occasion ni le moyen d’exprimer les vrais sentiments de leur cœur devant la mort et la ruine qu’elles voient accabler les personnes et les foyers qui leur sont les plus chers» ?

c) Pourquoi nous a-t-on demandé, fait sans précédent, de faire une leçon sur l’entrée en guerre des États-Unis, alors qu’un événement d’une importance autrement considérable dans l’histoire de l’humanité : la Révolution russe, non seulement n’a pas été jugé digne par la République française d’être notifié à la jeunesse scolaire, mais est journellement discrédité, à l’instigation ou tout au moins avec l’approbation du gouvernement, dans la presse servile de notre pays ?

Preuve évidente que l’émancipation des peuples est considérée, dans les hautes sphères françaises, comme dangereuse, alors que leur militarisation y est saluée avec enthousiasme.

d) Une petite brochure jaune, correctement éditée, écrite par un préfet de la République, renégat du socialisme, est distribuée à profusion dans nos écoles. Elle vise à perpétuer la mémoire de leurs crimes . Les «boches», comme disent à qui mieux mieux inspecteurs et préfets, ont volé, incendié, assassiné, violé, violenté, massacré civils et blessés. Pour s’excuser il ont menti et calomnié. Conclusion : vite il faut utiliser ces tristesses, ces horreurs, pour la propagande jusqu’auboutiste.

Certains fonctionnaires ont poussé le cynisme et la courtisanerie jusqu’à payer les petites brochures avec l’ argent destiné aux victimes de la guerre. Quelle aberration: l’obole des mères en deuil servira à attiser les haines pour que soient sacrifiées d’autres victimes innocentes, encore, toujours, jusqu’au bout !…

Elle est jaune aussi la couverture du livre de Vigné d’Octon : La Gloire du Sabre… Lisez ce petit volume, publié en 1900 par la «Société d’éditions littéraires», et vous y verrez que les armées coloniales françaises ont commis sur les continents noir et jaune tous les crimes possibles et imaginables : vols, incendies, destructions,viols, mutilations d’enfants et de blessés, trafic d’ esclaves, etc. Les faits, les dates , les témoignages, les noms, tout y est.

Voici un bref résumé du massacre le plus ignoble qui ait jamais déshonoré la guerre. En 1897, le commandant Gérard fut chargé d’une expédition pour pacifier une région de Madagascar. Il partit au milieu de juillet à la tête de mille fusils. «Pour transporter les vivres, munitions, impedimenta, on avait réquisitionné plus de dix mille porteurs… en quelques semaines deux mille de leurs cadavres couvrirent les traces de la colonne.» Le roi Touère, chef du district d’Ambike, prévenu par M. Samat, agent des Messageries Maritimes, et l’enseigne de vaisseau Blot, se préparait à faire solennellement sa soumission à la France. Le commandant Gérard ne l’entendait pas ainsi. «Sans motif, et uniquement pour se faire valoir», il cerna Ambike, et ses soldats, des Sénégalais pour la plupart, massacrèrent toute la population: cinq mille personnes selon les uns, deux mille cinq cent seulement selon les autres.

Ici le lecteur se posera la question: Est-ce possible, est-ce exact ? Nous n’y avons pas assisté, c’est évident. Mais Vigné d’Octon, député à cette époque, las de clamer dans le désert du palais Bourbon les infamies de la guerre coloniale et les crimes de notre colonisation, écrivit son livre pour renoncer volontairement à l’immunité parlementaire. Depuis, et jusqu’à la veille de la guerre il demanda, toujours en vain,  d’être traduit en cour d’assises…

La justice française dormait en ce qui le concernait comme à l’égard du glorieux commandant Gérard qui ne «subit ni punition, ni disgrâce, ni désaveu: il fut porté d’office au tableau et nommé lieutenant-colonel» . (La Gloire du Sabre, 5ème édition, page 201 à 224).

Comment, après avoir lu le récit de pareilles monstruosités, ne pas frissonner à ces lignes prophétiques prises dans la préface, écrite pour La Gloire du Sabre par Urbain Gohier : «Le sang que nous laissons verser retombera sur nos têtes. Si jamais dans nos villes prises d’assaut par un envahisseur ou livrées par des traîtres, parmi les décombres de nos demeures, à la lueur des incendies, sous le fracas des bombes, nous voyons nos mères égorgées, nos femmes et nos sœurs servant de jouet à la soldatesque – pensons aux crimes coloniaux que nous avons absous, que nous avons célébrés…»

Hâtons-nous d’ajouter que tous les gouvernants en ont autant ou plus sur la conscience. Russes, Anglais, Allemands, Espagnols, Italiens, Austro-Hongrois, Turcs, etc…, tous, tous, jusqu’aux Belges dont les horreurs au Congo dépassent peut-être celles commises par les autres bourreaux coloniaux, témoin ce «capitaine, loyal sujet du roi Léopold, qui a nourri pendant plusieurs mois ses troupes indigènes avec de la viande humaine fumée» . (La Gloire du Sabre, page 105.)

Depuis que la grande guerre ravage l’Europe, si les Français n’ont pas – et pour cause – commis d’atrocités en territoire allemand, ils n’en ont pas moins la responsabilité de fait déplorables pour employer une expression modérée. Qui n’a entendu parler des casques «boches», avec la tête dedans, trimballés dans les musettes des sénégalais ? La chose nous fut affirmée par lettre, au début des hostilités, par un de nos voisins, territorial en garnison à Marly-le-Roi.

Qu’on nous comprenne, nous n’entendons pas excuser les crimes allemands ni la violation de la Belgique, mais nous pensons encore, ce qu’écrivait en 1913, M. Justin Godart, député, membre de la mission Carnegie, aujourd’hui sous-secrétaire d’État au service de santé : « LA GRANDE ET SEULE COUPABLE C’ EST LA GUERRE… Si par malheur elle mettait aux prises demain, les nations les plus civilisées, les armées les plus disciplinées, des atrocités seraient sûrement commises, comme là-bas dans les Balkans.»

e) Qu’il se soit trouvé trois députés, MM. Bouffandeau, Lenoir et Eymond pour déposer cette abracadabrante proposition de loi sur une nouvelle frappe des monnaies d’or françaises, cela s’explique encore, les politiciens étant par vocation et par nécessité des charlatans ; mais qu’il y ait eu à la suite de cette tentative de chantage enfantine et ridicule, une pression officielle sur les instituteurs, c’est incroyable ! Et pourtant c’est vrai. Dans plusieurs départements des feuilles contenant la proposition de loi ont été transmises aux écoles par la voie administrative. Un inspecteur d’Académie, agrégé de quelque chose, a écrit dans un bulletin départemental : «Ah ! monnaie d’or… tu seras frappée d’interdit, tu n’auras plus cours, tu seras démonétisée. Et tu sortiras cette fois de ta retraite… honteuse et amoindrie : tu valais vingt francs, tu n’en vaudras plus que seize. Voilà ce que tu auras gagné à ton coupable entêtement !»

Oui, voilà… voilà sous quelle forme on introduit l’économie politique à l’école primaire. Le ridicule ne tue pas en France.

Où êtes-vous Paul Bert, Ferry, Jaurès, grands éducateurs ? Qu’en pensez-vous monsieur Lavisse ? et vous, monsieur Buisson Ferdinand ?

***

Non, nous ne sommes pas aptes à remplir certaine besognes, nous sommes instituteurs et non journalistes, éducateurs et non charognards, maîtres de la jeunesse et non maître-chanteurs.

Si nous parlons de la guerre à nos gosses, nous nous en tiendrons à des considérations générales de fait, historiques, humaines, admises par tous ceux que n’ égare pas la folie chauvine.

La guerre est immorale, inhumaine, ruineuse.

La diplomatie secrète, honte et mensonge des démocraties, est le fruit empoisonné des monarchies.

Les hommes sont les mêmes partout, bons et mauvais. Si des atrocités sont commises par tous les combattants, des actes d’humanité sont la gloire de tous.

Nos ennemis d’hier sont aujourd’hui nos alliés, pourquoi nos ennemis du moment ne seraient-ils pas nos amis demain ?

Tous les peuples ont été, sont et seront, tant qu’elle subsistera, victimes de la guerre.

Ce faisant, nous servirons l’idéal de notre Fédération qui a pu, en pleine tourmente, publier et republier le passage suivant d’un ordre du jour contre la haine : «La Fédération déclare que les excitations à la haine sont malsaines et dangereuses ; malsaines parce que faisant appel aux instincts les plus brutaux et les plus bas elles sont la négation de tous les principes de la morale ; dangereuses, parce qu’elles ne peuvent que prolonger la durée de la guerre actuelle et seront un facteur de nouvelles guerres en maintenant entre les nations une hostilité permanente.»

Ce faisant, nous ne nous mettrons pas bêtement en travers des réalisations historiques qui nous mènent inéluctablement des rivalités de village à village à la paix mondiale. Les provinces françaises, divisées pendant des siècles par la haine et la guerre, se sont étroitement unies sans perdre aucun des avantages qui le caractérisent. Nos descendants souriront de pitié sur nos grands conflits, quand les États-Unis du monde grouperont les continents en une vaste et libre fédération… Alors seulement, la race humaine, dégagée de la barbarie ancestrale, marchera d’un pas allègre sur le chemin du bonheur par une connaissance de plus en plus sûre des lois naturelles et un progrès indéfini de nos qualités morales encore embryonnaires.

  L’instituteur-citoyen

Les accusations stupides des réactionnaires de tout poil, secondés trop souvent par les radicaux de tout acabit, nous laisseront froids désormais. Des injures comme celles de la Libre Parole, imprimant le 27 janvier 1917 : « L’école laïque c’ est l’école boche » ne se discutent pas.

Nous voudrions pourtant, une fois de plus, nous expliquer sur le terme patriotisme. Ce mot est tenu en suspicion dans nos milieux syndicalistes pour le motif que les militaristes et les autoritaires en ont fait le pavillon qui recouvre une marchandise ignominieuse. Est-ce une raison pour leur en abandonner la propriété exclusive ?

Nous ne le pensons pas. Notre patriotisme pacifique et pacifiste, qui veut la nation libre, heureuse, fière et forte, armée pour le travail et la justice sociale ; notre patriotisme par l’amour et pour la vie qui est celui d’un Romain Rolland ; notre patriotisme qui réclame la lumière éblouissante du plein midi ; – ne vaudrait-il pas, par hasard, ce fouillis de haines, d’hypocrisies, de mensonges, d’étouffements, de folies, de crimes et de dividendes, qui pousse à l’ombre des traités secrets, sur le fumier des grandes entreprises commerciales, industrielles, coloniales, et qui constitue le patriotisme des gouvernants et des militaristes ?

Ne rougissons pas du nôtre ; il peut soutenir partout et toujours la discussion et la comparaison. De plus, il a pour aboutissant logique l’Internationale, cette libre fédération des peuples que nous considérons, redisons-le, comme un aboutissement, comme un épanouissement de l’humanité ; alors que le patriotisme sanguinaire, discrédité avec juste raison, conduira toutes les nations, si elles ne s’en libèrent pas bientôt, jusqu’au gouffre béant où s’engloutira, une fois de plus, la civilisation péniblement reconquise.

Aussi nous nous réservons de lutter en dehors de l’école pour les conceptions politiques et sociales qui nous sont chères. La revendication de la plénitude des droits de citoyens français forme la base solide de notre syndicalisme. Nous avions réalisé de ce côté des progrès indéniables quand la guerre, servante de toutes les réactions, est traîtreusement venue et nous a replongés dans le noir, muselés et impuissants, sous la garde étroitement tatillonne de la censure républicaine.

Nous n’avons pas renoncé pour cela à notre propagande pacifiste, dont les résultats, quoique modestes, sont néanmoins réconfortants.

Dès mai 1915, nous avons préparé un manifeste des instituteurs syndicalistes pour crier : «Assez de sang versé !» Nous avons tenté de le publier le 1er juillet 1915. Cette tentative valut à notre secrétaire-adjointe une menace de révocation sans préjudice des poursuites qui pourraient être ordonnées par l’autorité militaire».

Le ministre Sarraut ne nous fit pas taire. En revanche nous eûmes la très grande joie de rallier à notre conception la presque unanimité de la Fédération qui depuis, de concert avec d’autres organisations ouvrières,notamment la Fédération des Métaux, a toujours gardé la tête du mouvement pacifiste en France.

C’est sur notre initiative que la F. a adhéré à Zimmerwald ; qu’elle tenta d’être représentée effectivement à Kienthal et qu’elle a adressé des félicitations au Président Wilson pour ses déclarations pacifistes, avant qu’elles soient démenties par les faits.

Sur notre proposition également une déclaration de la F., étendue par la suite à une trentaine d’autres groupements, devait être lue, fin décembre 1916, par Alexandre Blanc à la tribune de la Chambre. Rédigée dès le début d’octobre, elle contenait cette phrase: « La paix ! c’est maintenant plus qu’une nécessité, c’est un devoir de la faire.»

Sans l’hésitation, la frousse pour trancher le mot, de quelques membres du Conseil fédéral que ne réussirent pas à entraîner nos dévoués amis Hélène Brion et Loriot, la lecture aurait pu être faite avant l’offre de paix allemande. Finalement Blanc y renonça, comme n’étant plus d’actualité ou pour tout autre motif que nous ignorons.

Nous avons vivement regretté cet abandon. Cependant, au milieu des trahisons des manitous socialistes et syndicalistes ; parmi les capitulations de conscience de tant d’hommes qui furent courageux seulement dans les réunions publiques d’avant guerre, pacifistes pendant la paix et aboyeurs de la mort pendant la tuerie ; en face de la faillite lamentable des intellectuels en général et de nos chefs universitaires en particulier ; nous sommes heureux de constater que les trois députés pacifistes français sont membres de l’enseignement primaire : deux, Raffin-Dugers et Blanc, instituteurs syndiqués, le troisième, Brizon, professeur d’école normale.

Mentionnons d’une façon toute spéciale l’action pacifiste de l’organe officieux de la F., l’Ecole Emancipée, interdit dès 1914 par la censure de Marseille, et qui subsiste sous le titre l’Ecole de la Fédération (des syndicats d’institutrices et d’instituteurs).

Nos camarades des Bouches-du-Rhône ont vraiment du mérite d’avoir maintenu debout ce journal pédagogique au milieu des pires difficultés.

Ceci dit, nous déplorons le sectarisme qui les a poussés, par représailles envers la censure gouvernementale et pour maintenir avec rigidité leur opposition à la guerre, à instituer une censure supplémentaire pour la partie sociale de l’École ; – censure quelque peu excessive puisqu’elle a arrêté des articles jugés d’un pacifisme dangereux ; – censure vraiment trop pudique puisqu’elle a empêché toute discussion publique à son sujet.

Nous estimons qu’il faut laisser cette institution aux gouvernants. La raison d’État, la diplomatie secrète ne sont pas à leur place dans nos organisations.

Notre désaccord sur ce point spécial divise la Fédération en deux fractions égales ; il sera solutionné, au plus tard, dès que nos camarades mobilisés reviendront.

Nous espérons sérieusement que ce sera dans le sens de la liberté, déesse d’autant plus chère à nos coeurs qu’elle est plus outragée à l’heure actuelle.

***

Notre programme n’a pas varié, il ne variera pas jusqu’à la fin de l’horrible et stupide boucherie : la paix ! la paix ! la paix ! Tout le reste est mesquin en face de ce devoir qui va sous peu devenir une pressante nécessité.

Nous ne reprendrons pas les arguments qui militent en faveur de la paix rapide, arguments que nous avons mis en lumière par tout où nous avons pu le faire. Ils pullulent. Mais le plus fort, le plus décisif, le seul qui compte, c’est qu’il y a la guerre. Qu’on ne sourie pas à cette lapalissade. L’état de fait, la guerre, mal et crime suprêmes, renverse, détruit, pulvérise, anéantit tous les raisonnements puérils ou savants, tous les bourrages de crânes des journalistes et toutes les dissertations des académiciens en faveur du massacre.

A la guerre il n’y a qu’un remède, la paix. C’est la paix que nous voulons, d’accord avec tous le hommes dignes de ce nom. Une grande pacifiste, la misère, va nous prêter main forte. Avec tristesse nous envisageons cette aide prévue et fatale. Ce cri : la paix ! que tant de deuils, tant de souffrances morales et physiques endurées par les combattants, tant de crimes, tant de sang répandu n’ont pu arracher des lèvres de la foule, ce cri si simple, si éloquent, si humain, jaillira demain de toutes les poitrines populaires parce que le pain sera noir et que le charbon manquera !

Nous aurons au moins la satisfaction de n’avoir pas attendu cette sommation brutale pour exposer notre désir, notre volonté de paix.

Nous accueillerons fraternellement, avec la pitié à laquelle ils ont droit, les pacifistes de la misère ; tout notre mépris sera réservé aux bourgeois féroces, aux gros fonctionnaires domestiqués, aux gouvernants ; à tous les gouvernants responsables de la tuerie infâme, que les peuples ont déjà commencé à châtier selon la formule prédite par Jaurès, à la veille de sa mort pour la paix : «Allez-vous-en et que Dieu vous pardonne ! »

Dignac (Charente), 25 mai 1917.

Pour la Section : Marie et François MAYOUX.

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François Mayoux, avec ses élèves dans une école de Charente en 1912

Eugène Varlin (Dommanget, 1926)

19 octobre 2015

Brochure de Maurice Dommanget disponible au format pdf:

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La peste brune a passé par là (Guérin, 1933)

17 octobre 2015

Brochure de la Librairie du Travail disponible au format pdf:

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Bilan de la Terreur en U.R.S.S. (Faits et Chiffres) (1936)

16 octobre 2015

A force d’entendre parler de l’impitoyable dictature bolchéviste et de lire dans les journaux des nouvelles sinistres ou des récits horrifiants à propos d’exécutions capitales en série, d’arrestations et déportations en masse, le public devient blasé et perd la notion exacte de ces choses atroces.

On finit même par n’y plus prêter qu’une attention vague ou résignée, quand ce n’est pas indifférence ou scepticisme. L’on s’habitue à tout, à la répression com me à la guerre, surtout si ce sont d’autres qui en souffrent.

Il importe pourtant que les travailleurs de tous les pays sachent la vérité sur le régime intérieur de l’U.R.S.S. et prennent conscience du malheur qui pèse sur leurs frères « soviétiques » et les écrase. A défaut de la plus élémentaire solidarité humaine, pour ne pas évoquer une imaginaire « solidarité de classe », leur strict intérêt bien compris serait au moins de se tenir sur leurs gardes.

En France, hors de certaine presse qui a longtemps donné le mauvais exemple de l’information tendancieuse sur l’U.R.S.S. et qui, dans son ensemble, depuis deux ou trois ans, pour des raisons de politique extérieure, déforme aujourd’hui en sens contraire, quelques publications seulement (du côté socialiste, syndicaliste ou communiste) ont donné aux travailleurs des renseignements précis et sérieux sur la répression et la terreur exercées par Staline contre les ouvriers, les paysans, les intellectuels, contre tous les Russes coupables ou simplement suspects de penser.

Le Populaire lui-même, organe du parti socialiste, a cessé ou presque de publier des informations sur le sort des militants social-démocrates de l’U.R.S.S. emprisonnés ou déportés sans jugement, attitude inexplicable à moins que l’entente politique du « Front Populaire » ne prime la traditionnelle solidarité socialiste internationale.

Les rares publications d’extrême-gauche qui aient divulgué la vérité ou s’y efforcent, dans la mesure où des renseignements valables leur parviennent à travers les multiples censures de Staline, sont malheureusement de faible tirage comme le Bulletin Communiste (qui a cessé de paraître), la Révolution Prolétarienne (revue syndicaliste), le Courrier Socialiste (organe social-démocrate en langue russe), le Combat Marxiste (revue socialiste), la Critique Sociale (revue des idées et des livres), le Bulletin de l’Opposition (en russe, publié par Trotski), le Libertaire, le Combat Syndicaliste, l’ En-Dehors et quelques autres, plus éphémères ou confidentielles. Le grand public est donc encore mal informé ou ne l’est pas du tout. Aussi faut-il attirer son attention et, si possible, secouer sa torpeur en lui mettant sous les yeux, sous une forme accessible, les faits et les chiffres impressionnants relevés par diverses personnes tout à fait dignes de foi et bien au courant. La valeur de ces données fragmentaires est indiscutable et n’a jamais été discutée, pas plus que celles des publications d’avant-garde ci-dessus désignées. La presse dite communiste n’a jamais pu les réfuter et n’a même pas osé les contester.

Le silence des agents de Staline en France a toute la valeur d’une confirmation implicite. Raison de plus pour diffuser largement ce Bilan de la Terreur en U.R.S.S.

Citons d’abord un premier texte de B. Souvarine, écrivain communiste indépendant et spécialisé en matière de problèmes russes. Questionné en 1934 par des personnalités du parti socialiste qui semblaient ignorer tout des persécutions dont leurs camarades de l’U.R.S.S. sont victimes, B. Souvarine leur remit une brève notice énumérative que voici :

LES PERSÉCUTIONS EN U. R. S. S.

Il y a en U.R.S.S. plusieurs millions de déportés ou de bannis de toutes catégories et des centaines de milliers de détenus politiques dans les prisons, les isolateurs et les camps de concentration.

Ce sont la plupart d’obscurs travailleurs, ouvriers ou paysans, sans notoriété ni soutien. A de rares exceptions près, ils ont été condamnés par voie administrative, c’est- à-dire par une procédure sommaire et secrète sans instruction contradictoire, sans procès, sans témoins, sans défense. A l’expiration de leur peine, la Guépéou la renouvelle automatiquement si tel est son bon plaisir.

Parmi les victimes de cet arbitraire illimité figurent aussi des représentants de toutes les nuances de l’opinion révolutionnaire non conformiste, même passifs ou retirés de toute action sociale. Il s’y trouve également des suspects de toutes sortes ou soi-disant tels, sous diverses étiquettes politiques ou religieuses. Un essai d’énumération des tendances frappées donnerait à première vue le résultat suivant :

1° Des communistes hétérodoxes qui n’appartiennent à aucune fraction comme D. Riazanov, fondateur de l’Académie Communiste et de l’Institut Marx-Engels ; comme Victor-Serge, écrivain communiste, etc. (Rappelons que la presse soviétique monopolisée ne donne aucune publicité à cette répression, que l’on ignore à moins d’un hasard, relations personnelles, liens de parenté, etc.).

2° Les communistes ayant appartenu aux groupes dénommés « Vérité ouvrière », « Groupe ouvrier » et « Opposition ouvrière », et prolétaires pour la plupart.

3° Les communistes de la tendance dite de Sapronov- Smirnov, y compris leurs deux leaders, ancienne frac tion du « Centralisme démocratique » ou « Détsistes ».

4° Les communistes de gauche ou « trotskistes » ; d’après leur chef de file, leur nombre s’est élevé à quel que 5.000 individus. 5° Un groupe de communistes géorgiens taxés de « déviation nationale » et apparentés aux précédents.

6° Divers communistes de droite, ancienne fraction Rykov-Boukharine-Tomski, comme Rioutine, Sliepkov, Esmondt, etc.

7° Des socialistes hors parti, comme Bazarov, traducteur du Capital de Marx, longtemps collaborateur de Maxime Gorki.

8° Les socialistes menchéviks, parmi lesquels le vieil écrivain Tchérévanine, âgé de 68 ans ; Koutchine, con damné à dix ans de détention pour avoir assisté à une réunion de l’Internationale Socialiste ; Iejov, frère de Martov; Eva Broïdo, Ber, Braunstein, etc.

9° Les socialistes-révolutionnaires de gauche, anciens alliés des bolchévîks lors du coup d’État d’Octobre ; parmi eux Marie Spiridonova, Irène Kakhovskaïa, Kamkov, Maïorov, Troutovski, etc.

10° Les socialistes-révolutionnaires du centre et de droite, dont les condamnés du procès de 1922 maintenus en exil au-delà de leur peine, Gotz, Timoféiev, Donskoï, etc.

11° Les Bundistes (parti socialiste juif).

12° Les socialistes de Géorgie, déportés ou incarcérés dans leur quasi totalité.

13° Diverses nuances de socialistes nationaux d’Ukraine.

14° Les socialistes d’Arménie.

15° Les socialistes Israélites du groupe Poale-Zion.

16° Les anarchistes et syndicalistes de toutes nuances comme Baron, Barmasch, Kaïdanov, Kakhordine, Andréiev, etc.

17° Les Tolstoïens.

18° Les Sionistes.

19° Les adeptes des diverses sectes ou confréries religieuses.

20° Les restes des anciens partis politiques bourgeois.

Mais la grande masse des déportés se compose sur tout de paysans « dékoulakisés » lors de la collectivisation forcée et d’ouvriers arrêtés au cours de grèves. M. Walter Duranty, apologiste de Staline et « ami de l’U.R.S.S.  » évaluait à 2.000.000 le nombre des paysans déportés au début de 1931 (New-York Times du 3 février 1931), mais son estimation restait au-dessous de la réalité et les déportations n’ont pas cessé dans la suite. Au total, on peut considérer comme un minimum le chiffre de 5.000.000 de paysans déportés.

A signaler encore parmi les victimes de l’arbitraire policier en U.R.S.S. les savants et les techniciens décrétés coupables de « nuisance » ou sabotage.

Les « Commissions Extraordinaires » (Tchéka) avaient été crées, comme leur nom l’indique, pour une période extraordinaire, c’est-à-dire pour la guerre civi le, laquelle a pris fin en 1921. Mais treize ans après ces circonstances extraordinaires qui expliquaient les me sures extraordinaires de la Tchéka, la Guépéou dispose toujours, use et abuse, des mêmes pouvoirs extraordinaires.

La peine de mort n’a jamais figuré au programme des bolchéviks. C’est son abolition que préconisaient Lénine et ses disciples. Aujourd’hui, elle est inscrite dans le Code pour les délits les plus anodins, comme le glanage de quelques épis dans les champs (atteinte à la propriété d’État) ou le départ d’un sujet soviétique pour l’étranger (qualifié de fuite et de trahison).

Un certain « Comité pour la libération de Thaelman » lance un appel qui conclut : « Ceux qui se taisent se rendent coupables. Ceux qui ne font rien aident Hitler ». A plus forte raison sont coupables ceux qui taisent les persécutions accomplies en U.R.S.S. sous le drapeau usurpé du socialisme et qui, par leur indifférence ou leur apathie, aident Staline.

B. SOUVARINE.

Quelque temps après la circulation de cette notice, le Populaire ayant publié un article de Th. Dan à l’occasion de l’anniversaire du vieux socialiste Tchérévanine emprisonné, cet article fit son effet à Moscou : l’incarcération de ce vieillard de 70 ans au mépris de tout droit, de toute justice, sans inculpation ni jugement, fut commuée en déportation sibérienne. C’était un léger progrès. Preuve que si l’on se donnait la peine de pro tester, en France et ailleurs, les bolchéviks seraient obligés de tenir compte des manifestations de la réprobation générale.

***

Dans sa brochure : Les Prisonniers politiques dans la République des Soviets, R. Abramovitch, membre du Bureau Socialiste International et l’un des principaux leaders du Parti social-démocrate ouvrier de Russie, écrit ce qui suit :

« Si l’on considère les statistiques officielles de per sonnes fusillées après verdicts judiciaires et si l’on ajoute le nombre de celles exécutées par voie « administrative » par la Guépéou, on constate qu’aucun pays au monde ne tue « légalement » autant d’individus annuellement que l’U. R. S. S.

« En 1924, le chiffre des exécutés atteignit 1.804, sans compter plus de 4.000 personnes (otages et prisonniers) qui furent exécutés par la Tchéka à l’occasion des tentatives de soulèvement en Géorgie.

« Dans les trois premiers mois de 1925, les exécutions s’élevèrent à 275, ce qui ferait pour une année 1.100 (les exécutions par la Tchéka non comprises). « En 1926, on compta plus de 2.000 victimes.

« Pour les années 1927 et 1928, les chiffres n’ont pas été publiés. Si l’on considère toutefois le grand nombre de fusillades en masse, à l’occasion de « conspirations » de toute espèce, (Chakhty, etc.), ainsi que les dispositions du nouveau Code pénal, il n’est pas douteux que le nombre des exécutions ait crû constamment.

« Le nombre des exécutions a augmenté de façon effrayante en 1929-1930. D’après les avis publiés dans la presse soviétique, au cours des derniers mois de 1929, environ 500 personnes ont été fusillées du 1er octobre au 15 novembre 1929. Le nombre des fusillés doit donc atteindre plusieurs milliers pour 1929.

« En 1930, au cours de la campagne de « collectivisation » forcée des paysans russes, menée par le gouvernement soviétique par les méthodes les plus inhumaines, des dizaines de milliers de prétendus paysans riches (koulaks) ont été fusillés. »

Après ce bilan des exécutions capitales avouées pour quelques années, R. Abramovitch passe aux effets terrifiants de la « guillotine sèche », laquelle tue avec autant d’efficacité que « la balle de revolver du bourreau tchékiste », mais avec en plus d’indicibles tortures morales ou physiques :

« Le système de démoralisation, d’intimidation et de désorganisation se manifeste le plus fréquemment par des arrestations en masse et des perquisitions ininterrompues. « De telles opérations ont lieu dans tout le territoire, à un couple de mois d’intervalle. Elles prennent des pro portions formidables à l’approche des jours ayant une signification politique (1″ mai, ou anniversaire de la révolution, etc.).

« Les pouvoirs de la police étant illimités, des perquisitions et des arrestations peuvent être opérées sans indication de motifs. Le moindre soupçon suffit. Les causes peuvent être de nature les plus diverses’: la dénonciation d’un espion, d’un ennemi personnel ou d’un concurrent, l’affiliation à un parti socialiste en 1917, même en 1905 !…

« La participation d’un ouvrier à une grève ou à un conflit économique, une querelle avec un communiste influent, la connaissance d’un socialiste recherché par la police ou une parenté avec lui, ce sont là des motifs suffisants pour s’exposer à toute la rage des persécutions tchékistes.

« …Des centaines et parfois des milliers de personnes sont enlevées à leurs familles et à leurs occupations et doivent croupir des semaines et des mois dans les prisons soviétiques, sombres et infectes. Là, commencent des interrogatoires inquisitoriaux sans fin, sans le moindre contrôle ni la moindre garantie juridique…

« …Des conversations nocturnes pendant des heures plusieurs jours de suite où les juges d’instruction se relaient, des coups, des menaces avec le revolver braqué, le départ en vue d’une soi-disant « exécution immédiate »…, dans les cas graves des simulacres d’exécution avec le terrible « masque de feutre » sur la tête, ainsi que de véritables tortures,… toute la gamme des moyens de pression et d’intimidation est utilisée. »

Par ces moyens, écrit R. Abramovitch, la Guépéou réussit souvent à obtenir des dénonciations, mais beaucoup de dénonciateurs « se repentent ensuite amèrement et, talonnés par les remords, se suicident ».

Ce sont surtout les socialistes qui sont victimes de cette répression implacable : « La majorité de ceux qui sont pris dans les arrestations en masse sont des gens qui n’ont pas de rapports directs avec le parti ou d’anciens socialistes qui, depuis des années, ne participent plus à la vie politique. L’exil est non seulement pour eux un coup redoutable, il signifie la ruine matérielle, la faim et la misère de leur famille. »

Le régime des prisons est épouvantable, pire que sous le tsarisme : « Les conditions sanitaires, le traitement des détenus et l’attitude générale à leur égard ont même considérablement empiré, pour autant qu’il s’agisse de détenus politiques. »

Les prisons sont des cloaques, « des foyers d’épidémies dangereuses, dont une série de socialistes notoires ont déjà été victimes ». Parmi ces socialistes, R. Abramovitch nomme :

  • Boris Zeitlin-Batourski, leader ouvrier très considéré ;
  • Liakhovitch, gendre de l’écrivain Korolenko ;
  • Lestchinski, socialiste connu de Nicolaïev ;
  • Isaac Astrov, membre du Comité Central social- démocrate ;
  • Jacques Petcherski, vieux socialiste.

L’auteur donne des détails précis et effroyables sur diverses prisons. Il cite d’ailleurs l’article d’un communiste, publié dans la Pravda (n° 258, du 13 novembre 1924). Cet homme avait été jeté en prison pour avoir révélé des abus de ses camarades communistes locaux. Or, voici ce qu’il a constaté, et subi :

« J’ai séjourné là toute une semaine sans recevoir un seul morceau de pain. Des jours entiers, on ne nous laissait pas aller à la cour pour satisfaire nos besoins, boire un peu d’eau et respirer l’air pur. On nous a gar dés enfermés derrière deux verrous tandis que des montagnes d’excréments humains s’amoncelaient sur le sol et que des détenus malades couchaient entre elles sur le sol nu. »

Il faut lire dans la brochure d’Abramovitch l’exposé des conditions atroces infligées aux détenus dans les prisons et les isolateurs. Il est impossible de le résumer.

Ce régime provoque naturellement des grèves de la faim, des réactions désespérées, de nombreux suicides. Parmi les exemples recueillis par Abramovitch, relevons les suivants :

  • Les socialistes révolutionnaires Gotz, Timoféiev et d’autres font la grève de la faim pendant 15 jours ;
  • Le communiste opposant Gabriel Miasnikov, vieil ouvrier, pendant 10 jours, puis 12 jours, avec tentatives de suicide ;
  • L’ouvrier social-démocrate Deviatkine, leader des typo graphes, pendant 24 jours, pour faire relâcher sa fille tuberculeuse, que la Gépéou avait arrêtée ;
  • L’ouvrier Beliankine, de l’usine Dynamo, pendant 17 jours, ce qui suscita la solidarité de 200 prisonniers socialistes de toutes nuances, y compris 50 femmes, à Verkhne-Ouralsk, et des brutalités inouïes des geôliers, en particulier contre des femmes comme Kchechnevska, socialiste-révolutionnaire, et Holzman, socialiste- sioniste ;
  • Le vieil ouvrier social-démocrate Stroukov s’est suicidé, à la suite de sévices ;
  • Le communiste E. Dreiser, deux fois décoré de l’ordre du Drapeau Rouge, est mort de faim et de mauvais traitements lors d’une grève de la faim accomplie par 63 communistes non-conformistes ;
  • Samuel Bronstein, socialiste-sioniste d’Odessa, a été tué d’une balle de revolver dans la nuque, à la prison de Khiva ;
  • Le cheminot Makedonski, transporté sur une civière en Sibérie, périt en cours de route ;
  • L’ouvrier Vladimir Lestchinski, social-démocrate et syndicaliste, meurt en prison ;
  • De même, l’ajusteur Alexandre Smirnov, membre du Comité Central social-démocrate ;
  • De même, le socialiste juif Aron Kritchevski (bundiste) ;
  • Serge Morozov, socialiste-révolutionnaire très connu, se suicide en s’ouvrant les veines avec des morceaux de verre ;
  • Origoriev, paysan anarchiste, fait un tentative de se brûler vif pour échapper à ses bourreaux ;
  • Logatchev, socialiste-révolutionnaire de gauche, s’im bibe de pétrole et périt dans d’atroces souffrances ;
  • Stroukov se suicide en se jetant la tête la première du haut d’un escalier ;
  • Boutov, communiste, ancien secrétaire de Trotski, se suicide de la même manière.

Ayant mentionné tous ces cas tragiques, pour illustrer l’état des choses dans les prisons, R. Abramovitch passe aux déportations. Là encore, il est impossible de résumer en quelques lignes. Il faut lire la brochure et les descriptions qui s’y trouvent.

Les déportés succombent nombreux, en Sibérie et ailleurs. Les décès et les suicides se succèdent et se ressemblent :

  • Vladislas Kamenski, social-démocrate, membre du Soviet de Pétrograd, faute de soins meurt de maladie en Sibérie;
  • Boukhariev ,social-démocrate, se tranche la gorge avec un rasoir ;
  • La femme de Michel Lvov, socialiste-révolutionnaire, meurt en couches, faute de soins médicaux ;
  • Alexandre Mikhels, social-démocrate ;
  • Mikhéiev, ouvrier social-démocrate ;Samuel Abachidzé, mineur géorgien, social-démocrate ;Béridzé, national-démocrate géorgien ;Alexis Tarassov (N. Morozov), ouvrier social-démocrate, coopérateur ;Michel Konomenko, social- démocrate ;Alexandra Speresnevska, socialiste-révolutionnaire ;Minna Bauer, socialiste-révolutionnaire ; Anatole Lévine, social-démocrate, — sont tous morts par manque de soins ;

Houmeniouk, anarchiste, et Prokofiev, socialiste-révolutionnaire, se sont suicidés.

(On pourrait allonger indéfiniment de telles listes en consultant les publications d’extrême-gauche plus haut désignées).

Il y a enfin les camps de concentration. Le Courrier Socialiste (n° 5, du 8 mars 1924) a publié une lettre de socialistes internés au camp des lies Solovki, disant « Kern, Khomogory, Pertominsk, Solovki, — cette Guyane soviétique modernisée — sont des abominations du bolchévisme que l’historien le plus discret ne pourra passer sous silence. Beaucoup de temps et d’efforts seront encore nécessaires pour évaluer approximative ment le nombre de milliers d’existences humaines dé truites sur la Dvina et au bord de la mer Blanche, dans les « camps septentrionaux à destination spéciale ».

300 socialistes prisonniers aux Solovki ayant élevé des protestations contre le régime pénitentiaire, le chef tchékiste fit tirer sans sommation sur des détenus sans défense. Six furent tués: Elisabeth Kotov, Anastasie Zeit- Iin, Georges Kotcharovski, Gabriel Pasternak, Meer Gorelik, Vsevolod Popov, la plupart atteints dans le dos et à bout portant.

160 prisonniers firent la grève de la faim pendant 14 jours, à la suite de cette tuerie.

[à suivre]

bilan

La Commune de Paris: Textes et documents (Dunois, 1925)

15 octobre 2015

Brochure d’Amédée Dunois disponible au format pdf:

commcouv

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L’anarcho-syndicalisme en Espagne (Maurin, 1924)

13 octobre 2015

Brochure de Joaquin Maurin disponible au format pdf:

maurin-couv

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L’ouvrière et la paysanne dans la République soviétique (Kollontaï, 1921)

12 octobre 2015

Brochure d’Alexandra Kollontaï disponible au format pdf:

koll_couv

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