Archive for the ‘Gauche germano-hollandaise’ Category

Der anarcho-syndikalismus und die spanische revolution (1937)

13 avril 2017

Le texte original en allemand de L’anarchisme et la Révolution espagnole, rédigé par H. Wagner, constituant la quasi-totalité du numéro d’avril 1937 de la revue Rätekorrespondenz du G.I.C. hollandais, est en ligne sur le site de l’Association Archives Antonie Pannekoek:

 

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Congrès du K.A.P.D. (septembre 1921)

9 février 2017

Nous remercions Philippe Bourrinet pour nous avoir envoyé et autorisé à mettre ici en ligne la traduction du sténogramme du congrès de rupture du KAPD avec le Komintern en septembre 1921.

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Avant-propos

Le manuscrit dactylographié du IVe Congrès du KAPD, qui est essentiellement consacré à la nécessité de fonder une IVe Internationale (KAI) se trouve aux Archives d’État de Brême (Clemens Klockner (Hrsg): Protokoll des aussenordentlichen Parteitages der KAPD vom 11. bis 14.9.1921 in Berlin, Darmstadt, 1986).

Un autre manuscrit se trouve en possession de la BDIC (Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine, Nanterre, France), anciennement «Musée et Bibliothèque de la Guerre», qui fut fondé en juillet 1917. Plus tard le jeune historien Pierre Renouvin, grand mutilé, amputé d’un bras et de plusieurs doigts, en prend la direction. Le manuscrit de ce congrès du KAPD fut saisi en 1921 par les Services secrets de l’armée de terre française et remis par la suite au «Musée et Bibliothèque de la guerre».

C’est sur ce manuscrit que travailla Serge BRICIANER, militant communiste des conseils, dans ses recherches pour exhumer tout un pan du communisme de gauche internationaliste (Linkskommunismus).

Des militants comme Jan Appel (Arndt), et le délégué hollandais Henk Canne-Meijer (Maer) interviennent à plusieurs reprises dans le congrès du KAPD, où Herman Gorter fait une longue intervention paradoxale. Soulignant le recul de la révolution mondiale, il pousse à la formation d’une Internationale communiste-ouvrière.

Ce sont finalement Jan Appel et Henk Canne Meijer qui reprendront dès 1924-27 le flambeau du communisme des conseils, alors que le KAPD se décomposait. Tous deux joueront dans les années 30 un rôle essentiel dans la formation et l’élaboration théorique du GIK (Groupe des communistes internationalistes).

On notera enfin la brève intervention du jeune camarade Paul, sans doute Paul Mattick, installé à Cologne, qui fait ici une romantique apologie de l’illégalisme et initie son long itinéraire communiste des conseils.

Ce sténogramme très brut a été vraisemblablement élaboré par un éditeur parlementaire professionnel, étranger au KAPD, sans qu’il y ait eu la moindre révision d’un texte de fait historique, par la rupture avec le Komintern et la fondation d’une Internationale communiste-ouvrière. D’où les fréquentes coquilles relevées dans le sténogramme et souvent la transcription grossièrement phonétique des intervenants.

P. B.,
31 janvier 2017.

La collectivisation en Espagne (Korsch, 1939)

3 août 2016

Article de Karl Korsch publié dans Living Marxism N°6 (avril 1939), traduit en français par Ivan:

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L’anarchisme et la Révolution espagnole (Wagner, 1937)

30 juillet 2016

80ème anniversaire de la Révolution espagnole

Republications estivales

par Helmut Wagner, paru dans I.C. C. Vol. 3, n°’ 5 et 6 ( juin 1937). Traduit de Raetekorrespondenz N°21 (avril 1937).

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I

Les luttes héroïques des ouvriers espagnols marquent une étape dans le développement du mouvement prolétarien international. Elles ont enrayé la progression jusque-là victorieuse du fascisme et, en même temps, impulsé une nouvelle période d’expansion des luttes de classes. Mais la portée de la guerre civile espagnole pour le prolétariat mondial ne se limite pas à cet aspect. Son importance réside aussi dans le fait qu’elle a mis à l’épreuve les théories et les tactiques de l’anarchisme et de l’anarcho-syndicalisme.

L’Espagne a été de tous temps le foyer traditionnel de l’anarchisme. L’énorme influence que les doctrines anarchistes y ont acquise ne peut s’expliquer que par la structure particulière des classes dans ce pays. La théorie proudhonienne des artisans individuels et indépendants, comme l’application par Bakounine de cette morne théorie aux usines, ont trouvé un soutien passionné parmi les petits paysans, les ouvriers d’usines et les ouvriers agricoles. Les doctrines anarchistes ont été adoptées par de larges fractions du prolétariat espagnol et c’est à cela que l’on doit la levée spontanée des ouvriers contre le soulèvement fasciste.

Nous ne voulons cependant pas dire que le déroulement de la lutte a été déterminé par l’idéologie anarchiste, ou qu’il reflète le but des anarchistes. Au contraire, nous allons démontrer que les anarchistes ont été poussés à abandonner beaucoup de leurs vieilles idées et à accepter en échange des compromis de la pire espèce.c En analysant ce processus, nous allons démontrer que l’anarchisme était incapable de tenir tête à la situation, non pas à cause de la faiblesse du mouvement qui n’en aurait pas permis une application pratique, mais parce que les méthodes anarchistes pour organiser les différentes phases de la lutte étaient en contradiction avec la réalité objective. Ce type de situation révèle des similitudes frappantes avec celle des bolcheviks russes en 1917. Les bolcheviks russes ont été forcés d’abandonner une à une leurs vieilles théories, jusqu’à en être réduits à exploiter les ouvriers et les paysans selon les méthodes capitalistes bourgeoises; de même, les anarchistes en Espagne sont maintenant forcés d’accepter les mesures qu’ils ont jadis dénoncées comme centralistes et répressives. Le déroulement de la Révolution russe a démontré que les théories bolcheviques n’étaient pas valables pour résoudre les problèmes de la lutte de classe prolétarienne; de même, la guerre civile espagnole révèle l’incapacité des doctrines anarchistes à résoudre ces mêmes problèmes.

Il nous semble important d’élucider les erreurs commises par les anarchistes parce que leur lutte courageuse a conduit beaucoup d’ouvriers – qui voient clairement le rôle de traîtres joué par les représentants de la IIe et IIIe Internationales—à croire, qu’après tout, les anarchistes ont raison. De notre point de vue, une telle opinion est dangereuse car elle tend à accroître la confusion déjà grande au soin de la classe ouvrière. Nous considérons qu’il est de notre devoir de démontrer, à partir de l’exemple espagnol, que l’argumentation anarchiste contre le marxisme est fausse, que c’est la doctrine anarchiste qui a échoué. Quand il s’agit de comprendre une situation donnée, ou de montrer des voies et les méthodes dans une lutte révolutionnaire précise, le marxisme sert encore de guide et s’oppose au pseudo-marxisme des Partis de la IIe et IIIe Internationales.

La faiblesse des théories anarchistes a d’abord été démontrée à propos de l’organisation du pouvoir politique. D’après la théorie des anarchistes, il suffirait pour assurer et garantir la victoire révolutionnaire, de laisser le fonctionnement des usines aux mains des syndicats. Les anarchistes n’ont donc jamais essayé d’enlever le pouvoir au gouvernement de Front Populaire. Ils n’ont pas non plus travaillé à la mise sur pied d’un pouvoir politique des conseils (soviets). Au lieu de faire de la propagande pour la lutte de classes contre la bourgeoisie, ils ont prêche la collaboration de classes à tous les groupes appartenant au front antifasciste. Quand la bourgeoisie a commencé à s’attaquer au pouvoir des organisations ouvrières, les anarchistes ont rejoint le nouveau gouvernement, ce qui constitue une importante déviation par rapport à leurs principes de base. Ils ont essayé d’expliquer œ geste en alléguant qu’en raison de la collectivisation, le nouveau gouvernement de front populaire ne représenterait plus comme avant un pouvoir politique, mais un simple pouvoir économique, puisque ses membres étaient des représentants des syndicats, auxquels appartenaient pourtant des membres de la petite bourgeoisie de l’Esquerra (1). L’argument des anarchistes est le suivant: puisque le pouvoir est dans les usines, et que les usines ont contrôlées par les syndicats, le pouvoir est donc entre les mains des ouvriers. Nous verrons plus loin comment cela fonctionne en réalité.

Le décret de dissolution des milices est paru pendant que les anarchistes étaient au gouvernement. L’incorporation des milices dans l’armée régulière, la suppression du P. O. U. M. (2) à Madrid ont été décrétées avec leur approbation. Les anarchistes ont aidé à organiser un pouvoir politique bourgeois mais n’ont rien fait pour la formation d’un pouvoir politique prolétarien.

Notre intention n’est pas de rendre les anarchistes responsables de l’évolution suivie par la lutte antifasciste et de son détournement vers une impasse bourgeoise. D’autres facteurs doivent être incriminés, en particulier l’attitude passive des ouvriers dans les autres pays. Ce que nous critiquons le plus sévèrement est le fait que les anarchistes aient cessé de travailler pour une révolution prolétarienne réelle, et qu’ils se soient identifiés au processus dans lequel ils étaient impliqués. Ils ont ainsi occulté l’antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie, et ont donné cours à des illusions pour lesquelles nous craignons qu’ils n’aient à payer eux-mêmes très cher dans le futur. Les tactiques des anarchistes espagnols ont eu droit à un certain nombre de critiques dans les groupes libertaires de l’étranger certaines de ces critiques en arrivent même à les accuser de trahison à l’égard des idéaux anarchistes. Mais comme leurs auteurs ne réalisent pas la véritable situation à laquelle sont confrontés leurs camarades espagnols, ces critiques restent négatives.

Il ne pouvait en être autrement. Les doctrines anarchistes n’apportent tout simplement pas de réponse appropriée aux questions que soulève la pratique révolutionnaire. Pas de participation au gouvernement, pas d’organisation du pouvoir politique, syndicalisation de la production voilà les mots d’ordre anarchistes de base. De tels mots d’ordre ne vont effectivement pas dans le sens des intérêts de la révolution prolétarienne. Les anarchistes espagnols sont retombés dans les pratiques bourgeoises parce qu’ils ont été incapables de remplacer leurs irréalisables mots d’ordre par les mots d’ordre révolutionnaires du prolétariat. Les critiques et les conseillers libertaires étrangers ne pouvaient offrir de solutions car ces problèmes ne peuvent être résolus que sur la base de la théorie marxiste.

La position la plus extrême parmi les anarchistes dé l’étranger est celle des anarchistes hollandais (à l’exception des anarcho-syndicalistes hollandais du N. S. V.—Netherlands Syndicalist Vuband). Les anarchistes de Hollande s’opposent à toute lutte employant des armes militaires parce qu’une telle lutte est en contradiction avec l’idéal et le but anarchistes. Ils nient l’existence de classes. En même temps, ils ne peuvent s’empêcher d’exprimer leur sympathie pour les masses en lutte contre le fascisme. En réalité, leur position équivaut à un sabotage de la lutte. Ils dénoncent toute action ayant pour but d’aider les ouvriers espagnols, telle que l’envoi d’armes. Le fond de leur propagande est celui-ci: tout doit être fait pour éviter l’extension du conflit à d’autres pays d’Europe. Ils prônent la résistance passive à la Gandhi, dont la philosophie, appliquée à la réalité objective, aboutit à la soumission de travailleurs sans défense aux bourreaux fascistes.

Les anarchistes d’opposition maintiennent que le pouvoir centralisé exercé par la dictature du prolétariat ou par un état-major militaire, mène à une autre forme de répression des masses. Les anarchistes espagnols répondent en faisant remarquer que eux (en Espagne) ne luttent pas pour un pouvoir politique centralisé; au contraire, ils favorisent la syndicalisation de la production, ce qui exclut l’exploitation des travailleurs. Ils croient sérieusement que les usines sont aux mains des ouvriers et qu’il n’est pas nécessaire d’organiser toutes les usines sur une base centraliste et politique. Cependant, l’évolution réelle a déjà prouvé que la centralisation de la production est en cours et les anarchistes sont forcés de s’adapter aux nouvelles conditions, même si c’est contre leur volonté. Partout où les ouvriers anarchistes négligent d’organiser leur pouvoir politiquement et d’une manière centralisée dans les usines et les communes, les représentants des partis capitalistes bourgeois (les partis socialiste et communiste compris) s’en chargeront. Cela signifie que les syndicats, au lieu d’être directement contrôlés par les ouvriers dans les usines, seront règlementés d’après les lois et les décrets du gouvernement capitaliste bourgeois.

II

De ce point de vue, on se pose la question: est-il vrai que les ouvriers en Catalogne ont détenu le pouvoir dans les usines après que les anarchistes aient « syndicalisé » la production? Il nous suffit de citer quelques paragraphes de la brochure « Que sont la C. N. T. et la F. A. I. ? » (publication officielle delà C.N.T. – F. A. I.) pour répondre à cette question. « La direction des entreprises collectivisées repose dans les mains des Conseils d’usine, élus en assemblée générale d’usine. Ces Conseils doivent se composer de cinq à quinze membres. La durée de participation au Conseil est de deux ans…

« Les Conseils d’usine sont responsables devant l’Assemblée plénière de l’entreprise et devant le Conseil général de la branche d’industrie. En commun avec le Conseil général de leur branche d’industrie, ils règlent la marche de la production. En plus, ils règlent les questions des dommages du travail, des conditions de travail, des institutions sociales, etc.

« Le Conseil d’usine désigne un directeur. Dans les entreprises occupant plus de 500 ouvriers, cette nomination doit se faire en accord avec le Conseil économique. Chaque entreprise nomme en plus, comme représentant de la « Généralité » (3), un des membres du Conseil d’usine, en accord avec les ouvriers.

« Les Conseils d’entreprise tiennent au courant de leurs travaux et de leurs plans aussi bien l’Assemblée plénière des, ouvriers que le Conseil général de leur branche d’industrie. Au cas d’incapacité ou de refus d’application des décisions prises, des membres du Conseil d’usine peuvent être destitués par l’Assemblée plénière ou par le Conseil général de leur branche d’industrie.

« si une telle destitution est prononces par le Conseil général de l’industrie, les ouvriers de l’entreprise peuvent en appeler et le Département de l’économie de la Généralité décide du cas après avoir entendu le Conseil économique antifasciste…

« Les Conseils généraux des branches d’industrie sont composés de: 4 représentants des Conseils d’usine, 8 représentants des syndicats suivant les proportions des différentes tendances syndicales dans l’industrie et 4 techniciens envoyés par le Conseil économique antifasciste. Ce comité travaille sous la présidence d’un membre du Conseil économique.

« Les Conseils généraux des industries s’occupent des problèmes suivants: organisation de la production, calcul des prix de revient, éviter la concurrence entre les entreprises, étude des besoins de produits dans l’industrie, étude des marchés intérieurs et extérieurs… étude et propositions sur le terrain des méthodes de travail, suggestions sur la politique douanière, édification de centrales de ventes, acquisition des moyens de travail et des matières premières, attributions de crédits, installations de stations techniques d’essais et de laboratoires, de statistiques de production et des besoins de consommation, de travaux préliminaires pour le remplacement des matériaux étrangers par des matières espagnoles, etc. (4)»

Il n’est nul besoin de se creuser la tête pour se rendre compte que ces propositions placent toutes les fonctions économiques entre les mains du Conseil économique général. Comme nous l’avons vu, le Conseil économique général antifasciste est constitué de 8 représentants des syndicats: 4 techniciens nommés par le Conseil économique général et 4 représentants des Conseils d’usine. Le Conseil économique général antifasciste fut constitué au début de la révolution et se compose de représentants des syndicats et de la petite bourgeoisie (Esquerra, etc.). Seuls les quatre délégués du Conseil d’usine pourraient être considérés comme des représentants directs des ouvriers. Nous notons en outre qu’en cas de renvoi des représentants du Conseil d’usine, le Conseil d’ industrie de la « Generalidad » et le Conseil économique général antifasciste ont une influence décisive. Le Conseil général économique peut destituer des oppositionnels dans les conseils; contre cette mesure, les ouvriers peuvent faire appel auprès du Conseil d’industrie, mais la décision repose en dernier lieu sur le Conseil économique général. Le Conseil d’usine peut désigner un directeur, mais pour les entreprises plus grandes, le consentement du Conseil d’industrie est nécessaire.

Bref, on peut dire que les ouvriers n’ont en réalité aucun pouvoir sur l’organisation et le contrôle des usines. En fait, ce sont les syndicats qui gouvernent. Nous verrons ce que cela signifie.

Considérant les quelques faits susmentionnés, nous sommes incapables de partager l’enthousiasme de la C. N. T. au sujet de « l’évolution sociale ». « Dans les locaux administratifs, palpite la vie d’une révolution véritablement constructive », écrit Rosselli (1) dans « Qu’est-ce que la C. N. T. et la F. A. I. » (pp. 38-39, Éd. allemande). D’après nous, le pouls d’une révolution authentique ne bat pas dans les bureaux administratifs, mais dans les usines. Dans les bureaux bat le cœur d’une vie différente, celle de la bureaucratie.

Nous ne critiquons pas les faits. Les faits, les réalités, sont déterminés par des circonstances et des conditions qui échappent au contrôle des simples groupes. Que les ouvriers de Catalogne n’aient pas établi la dictature du prolétariat, ce n’est pas de leur faute. La vraie raison réside dans la situation internationale confuse, qui met les ouvriers espagnols en opposition face au reste du monde.

Dans de telles conditions, il est impossible au prolétariat espagnol de se libérer de ses alliés petits-bourgeois. La révolution était condamnée avant même d’avoir commencé.

Non, nous ne critiquons pas les faits. Nous critiquons cependant les anarchistes pour avoir confondu la situation en Catalogne avec le socialisme. Tous ceux qui parlent aux ouvriers de socialisme en Catalogne— en partie parce qu’ils y croient, en partie parce qu’ils ne veulent pas perdre leur influence sur le mouvement—empêchent les travailleurs de voir ce qui est en train de se passer en Espagne. Ils ne comprennent rien à la révolution et rendent par là plus difficile le développement des luttes radicales.

Les travailleurs espagnols ne peuvent pas se permettre de lutter effectivement contre les syndicats, car cela mènerait à une faillite complète sur les fronts militaires, Ils n’ont pas d’autre alternative; ils doivent lutter contre les fascistes pour sauver leurs vies, ils doivent accepter toute aide sans regarder d’où elle vient. Ils ne se demandent pas si le résultat de cette lutte sera le socialisme ou le capitalisme; ils savent seulement qu’ils doivent lutter jusqu’au bout. Seule une petite partie du prolétariat est consciemment révolutionnaire.

Tant que les syndicats organiseront la lutte militaire, les travailleurs les soutiendront; on ne peut pas nier que cela mène à des compromis avec la bourgeoisie, mais c’est considéré comme un mal nécessaire. Le mot d’ordre de la C. N. T.: « D’abord la victoire contre les fascistes, après la révolution sociale », exprime le sentiment encore prédominant parmi les militants ouvriers. Mais ce sentiment peut aussi être expliqué par l’arriération du pays qui rend les compromis avec la bourgeoisie non seulement possibles mais obligatoires pour le prolétariat. Il en résulte que le caractère de la lutte révolutionnaire subit d’énormes transformations et qu’au lieu de tendre vers le renversement de la bourgeoisie, il mène à la consolidation d’un nouvel ordre capitaliste.

L’AIDE ÉTRANGÈRE ÉTRANGLE LA RÉVOLUTION

La classe ouvrière en Espagne ne lutte pas seulement contre la bourgeoisie fasciste mais contre la bourgeoisie du monde entier. Les pays fascistes, Italie, Allemagne, Portugal et Argentine, soutiennent les fascistes espagnols dans cette lutte avec tous les moyens dont ils disposent. Ce fait suffit à rendre impossible la victoire de la révolution en Espagne. Le poids énorme des États ennemis est trop lourd pour le prolétariat espagnol. Si les fascistes espagnols, avec leurs moyens considérables, n’ont pas encore gagné, essuyant même des défaites sur plusieurs fronts, ceci est dû aux livraisons d’armes effectuées par les gouvernements antifascistes. Alors que le Mexique, dés le début, a fourni des munitions et des armes sur une petite échelle, la Russie n’a commencé son aide qu’au bout de cinq mois de guerre. L’aide est arrivée après que les troupes fascistes, équipées avec des armes modernes italiennes et allemandes et soutenues, de plus, par tous les moyens dont disposaient les pays fascistes, aient fait reculer les milices antifascistes. Cela permit de continuer à lutter, ce qui obligea l’Italie et l’Allemagne à envoyer encore plus d’armes, et même des troupes. De œ fait, ces pays sont devenus de plus en plus influents dans la situation politique. La France et l’Angleterre, inquiètes à cause des relations avec fleurs colonies, ne pouvaient se désintéresser d’une telle évolution La lutte en Espagne prend le caractère d’un conflit international entre les grandes puissances impérialistes qui, ouvertement ou secrètement, participent à la guerre pour défendre d’anciens privilèges ou pour en conquérir de nouveaux. Des deux côtés, les forces antagonistes en Espagne reçoivent des armes et un soutien matériel. On ne peut pas encore discerner quand et où cette lutte va prendre fin.

En attendant, cette aide de l’étranger sauve les travailleurs espagnols en même temps qu’elle donne à la révolution son coup de grâce. Les armes modernes de l’étranger ont placé la lutte sur le terrain militaire et, en conséquence, le prolétariat espagnol a été soumis aux intérêts impérialistes et, avant tout, aux intérêts russes. La Russie n’aide pas le gouvernement espagnol pour favoriser la révolution, mais pour empocher la croissance de l’influence italienne et allemande dans la zone méditerranéenne. Le blocus des navires russes et la saisie de leurs cargaisons montre clairement à la Russie ce qui l’attend quand elle laissera la victoire à l’Allemagne et l’Italie.

La Russie essaie de s’implanter en Espagne. Nous ne ferons qu’indiquer comment, de par la pression qu’elle exerce, les ouvriers espagnols sont en train de perdre graduellement leur influence sur le déroulement des événements, comment les comités de milice sont dissous, le P. O. U. M. exclu du gouvernement et la C. N. T. ligotée.

Depuis des mois, on refuse des armes et des munitions au P. O. U. M. et à la C. N. T. sur le front d’Aragon. Tout cela prouve que le pouvoir dont dépendent matériellement les antifascistes espagnols dirige aussi la lutte des ouvriers. Ces derniers, s’ils peuvent essayer de se débarrasser de l’influence de la Russie, ne peuvent se passer de son aide, et, en dernier ressort, ils doivent accéder à toutes ses demande,. Tant que les ouvriers de l’étranger ne se révolteront pas contre leur propre bourgeoisie, apportant ainsi un soutien actif à la lutte en Espagne, les ouvriers espagnols devront sacrifier leur but socialiste.

La cause réelle de la faillite interne de la révolution espagnole s’explique par sa dépendance vis-à-vis de l’aide matérielle des pays capitalistes (ici, le capitalisme d’État russe). Si la révolution s’étendait à l’Angleterre, la France, l’Italie, l’Allemagne, la Belgique, alors les choses auraient un autre aspect. Si la contre-révolution était écrasée dans les zones industrielles les plus importantes, comme elle l’est maintenant à Madrid, en Catalogne, aux Asturies, alors le pouvoir de la bourgeoisie fasciste serait brisé. Des troupes de gardes blancs pourraient certainement mettre la révolution en danger, mais non plus la battre. Des troupes qui ne s’appuient pas sur une puissance industrielle suffisante perdent vite tout pouvoir. Si la révolution prolétarienne s’effectuait dans les zones industrielles les plus importantes, les travailleurs ne dépendraient pas du capital étranger. Ils pourraient se saisir de tout le pouvoir. Ainsi, nous disons une fois de plus que la révolution prolétarienne ne peut être vigoureuse que si elle est internationale. Si elle reste confinée à une petite région, elle sera ou écrasée par les armes, ou dénaturée par les intérêts impérialistes. Si la révolution prolétarienne est assez forte à l’échelle internationale, alors elle n’a plus besoin de craindre la dégénérescence dans le sens d’un capitalisme d’État ou privé. Dans la partie suivante, nous traiterons des questions qui se poseraient dans ce cas.

LA LUTTE DE CLASSES DANS L’ESPAGNE « ROUGE »

Bien que nous ayons montré dans la partie précédente comment la situation internationale forçait les ouvriers espagnols à des compromis avec la bourgeoisie, nous n’en avons cependant pas conclu que la lutte de classes était terminée en Espagne. Au contraire, elle continue sous le couvert du front populaire antifasciste, comme le prouvent les assauts de la bourgeoisie contre chaque bastion des comités ouvriers, et le durcissement des positions du gouvernement. Les ouvriers de l’Espagne « rouge » ne peuvent rester indifférents à ce processus; de leur côté, ils doivent essayer de conserver les positions conquises pour éviter les empiétements futurs de la bourgeoisie et pour donner une nouvelle orientation révolutionnaire aux événements. Si les ouvriers en Catalogne ne s’opposent pas à la progression de la bourgeoisie, leur défaite totale est certaine. Si le gouvernement de front populaire battait éventuellement les fascistes, il utiliserait tout son pouvoir pour écraser le prolétariat. La lutte entre la classe ouvrière et la bourgeoisie continuerait mais dans des conditions bien pires pour le prolétariat; parce que la bourgeoisie « démocratique », après avoir laissé les travailleurs remporter la victoire contre les fascistes, retournerait ensuite toutes ses forces contre le prolétariat. La désintégration systématique du pouvoir des ouvriers se poursuit depuis des mois; et dans les discours de Caballero, on peut déjà entrevoir le sort que réserve aux travailleurs le gouvernement actuel, une fois qu’ils lui auront donné la victoire.

Nous avons dit que la révolution espagnole ne peut être victorieuse que si elle devient internationale. Mais les ouvriers espagnols ne peuvent pas attendre que la révolution commence en d’autres points d’Europe; ils ne peuvent pas attendre l’aide qui, jusqu’à présent, est restée un vœu pieux. Ils doivent maintenant, tout de suite, défendre leur cause non seulement contre les fascistes, mais contre leurs propres alliés bourgeois. L’organisation de leur pouvoir est aussi une nécessité urgente dans la situation actuelle.

Comment le mouvement des ouvriers espagnols répond-il à cette question? La seule organisation qui y donne une réponse concrète est le P. O. U. M. Il fait de la propagande pour l’élection d’un congrès général des conseils, dont sortira un gouvernement véritablement prolétarien. A cela, nous répondons que les bases d’un tel programme n’existent pas encore. Les prétendus « conseils ouvriers », dans la mesure où ils ne sont pas encore liquidés, sont pour la plupart sous l’influence de la Generalidad, qui a un contrôle serré sur leurs membres. Même si elle avait lieu, l’élection de ce congrès ne garantirait pas le pouvoir des ouvriers sur la production. Le pouvoir social n’est pas le simple contrôle du gouvernement. Pour se maintenir, le pouvoir prolétarien doit s’exercer dans tous les domaines de la vie sociale. Le pouvoir politique central, pour grande que soit son importance, n’est qu’un des moyens de le réaliser. Si les ouvriers doivent organiser leur pouvoir contre la bourgeoisie, ils doivent commencer par le commencement. D’abord, ils doivent libérer leurs organisations d’usine de l’influence des partis et des syndicats officiels, parce que ces derniers rattachent les ouvriers au gouvernement actuel et, par là, à la société capitaliste, Ils doivent essayer, à travers leurs organisations d’usine, de pénétrer chaque secteur de la vie sociale. Sur cette base seulement, il est possible de bâtir le pouvoir prolétarien; sur cette base seulement, peuvent travailler en harmonie les forces de la classe ouvrière.

L’ORGANISATION ÉCONOMIQUE DE LA RÉVOLUTION

Les questions de l’organisation politique et économique sont indissociables. Les anarchistes, qui niaient la nécessité d’une organisation politique, ne pouvaient donc pas résoudre les problèmes de l’organisation économique. Il y a interrelation entre le problème de la liaison du travail dans les différentes usines, et celui de la circulation des biens, dans la mesure où le pouvoir politique ouvrier est en cause. Les travailleurs ne peuvent pas établir leur pouvoir dans les usines sans construire un pouvoir politique ouvrier et œ dernier ne peut se maintenir comme tel que s’il a ses racines dans la formation de conseils d’usine. Ainsi, une fois démontrée la nécessite de la construction d’un pouvoir politique, on peut s’interroger sur la forme que revêtira ce pouvoir prolétarien, sur la manière dont il intègre la société et dont il s’exprime à partir des usines. Supposons que les ouvriers des principales zones industrielles, par exemple en Europe, prennent le pouvoir et écrasent ainsi quasiment la puissance militaire de la bourgeoisie. La menace extérieure la plus grave pour la révolution se trouverait donc écartée. Mais comment les ouvriers, en tant que propriétaires collectifs des ateliers doivent-ils remettre la production en marche pour satisfaire les besoins de la société? Pour cela, on a besoin de matières premières; mais d’où viennent-elles? Une fois le produit fabriqué, ou doit-on l’envoyer? Et qui en a besoin? On ne pourrait résoudre aucun de ces problèmes si chaque usine devait fonctionner isolément. Les matières premières destinées aux usines viennent de toutes les parties du monde, et les produits résultant de ces matières sont consommés dans le monde entier. Comment les ouvriers vont-ils savoir où se procurer ces matières premières? Comment vont-ils trouver des consommateurs pour leurs produits? Les produits ne peuvent pas être fabriqués au hasard. Les ouvriers ne peuvent livrer des produits et des matières premières sans savoir si les deux vont être utilisés d’une façon appropriée. Pour que la vie économique ne s’arrête pas immédiatement, il faut mettre au point une méthode pour organiser la circulation des marchandises.

C’est là que réside la difficulté. Dans le capitalisme, cette tâche est accomplie par le marché libre et au moyen de l’argent. Sur le marché, les capitalistes, en tant que propriétaires des produits, s’affrontent les uns aux autres; c’est là que sont déterminés les besoins de la société: l’argent est la mesure de ces besoins. Les prix expriment la valeur approximative des produits. Dans le communisme, ces formes économiques, qui découlent de la propriété privée et y sont liées, disparaitront. La question qui se pose est donc: comment doit-on fixer, déterminer les besoins de la société sous le communisme?

Nous savons que le marché libre ne peut remplir son rôle que dans certaines limites. Les besoins qu’il mesure ne sont pas déterminés par les besoins réels des gens mais par le pouvoir d’achat des possesseurs et par les salaires que reçoivent les ouvriers. Sous le communisme, par contre, ce qui comptera, ce seront les besoins réels des masses et non le contenu des portefeuilles.

Il est clair maintenant que les besoins réels des masses ne peuvent être déterminés par aucune sorte d’appareil bureaucratique, mais par les ouvriers eux-mêmes. La première question que cette constatation soulève est, non pas de savoir si les ouvriers sont capables de réaliser cette tâche, mais qui dispose des produits de la société. Si l’on permet à un appareil bureaucratique de déterminer les besoins des masses, il se créera un nouvel instrument de domination sur la classe ouvrière. C’est pourquoi il est essentiel que les ouvriers s’unissent dans des coopératives de consommateurs et créent ainsi l’organisme qui exprimera leurs besoins. Le même principe vaut pour les usines; les ouvriers, unis dans les organisations d’usine, établissent la quantité de matières premières dont ils ont besoin pour les produits qu’ils doivent fabriquer. Il n’y a donc qu’un moyen sous le communisme pour établir les besoins réels des masses; l’organisation des producteurs et des consommateurs en conseils d’usine et conseils de consommateurs.

Cependant, il ne suffit pas aux ouvriers de savoir de quoi ils ont besoin pour leur subsistance, ni aux ateliers de connaître la quantité nécessaire de matières premières. Les usines échangent leurs produits; ceux-ci doivent passer par différentes phases, par plusieurs usines avant d’entrer dans la sphère de consommation. Pour rendre possible ce procès, il est nécessaire, non seulement d’établir des quantités, mais aussi de les gérer. Ainsi, nous en venons à la deuxième partie du mécanisme qui doit se substituer au marché libre; c’est-à-dire la « comptabilité » sociale générale. Cette comptabilité doit inclure la situation de chaque usine et conseil de consommateurs, pour donner un tableau clair qui permette d’avoir une connaissance complète des besoins et des possibilités de la société.

Si l’on ne peut pas rassembler et centraliser ces données, alors toute la production sera plongée dans le chaos quand sera abolie la propriété privée et, avec elle, le marché libre. Seuls l’organisation de la production et de la distribution par des conseils de producteurs et de consommateurs, et l’établissement d’une comptabilité centralisée permettront d’abolir le marché libre.

Nous avons vu qu’en Russie, le « marché libre » s’est maintenu, malgré toutes les mesures de suppression décrétées par les bolcheviks, parce que les organes qui étaient supposés le remplacer ne fonctionnèrent pas. En Espagne, impuissance des organisations à bâtir une production communiste est clairement démontrée par l’existence du marché libre. L’ancienne forme de propriété a maintenant un autre visage. A la place de la propriété personnelle des moyens de production, les syndicats jouent en partie le rôle des anciens propriétaires, sous une forme légèrement modifiée. La forme est changée, mais le système demeure.La propriété en tant que telle n’est pas abolie. L’échange des marchandises ne disparaît pas. Voici le grand danger qu’affronte à l’intérieur la révolution espagnole.

Les ouvriers doivent trouver une nouvelle forme de distribution des biens. S’ils maintiennent les formes actuelles, ils ouvrent la voie à une restauration complète du capitalisme. Si jamais les ouvriers établissaient une distribution centrale des biens ils devraient garder cet appareil central sous leur contrôle, car, créé dans le simple but d’établir des registres et des statistiques, il aurait la possibilité de s’approprier le pouvoir et de se transformer en instrument de coercition contre les ouvriers. Ce processus serait le premier pas vers un capitalisme d’État.

LA PRISE EN CHARGE DE LA PRODUCTION PAR LES SYNDICATS

Cette tendance a été clairement discernée en Espagne. Les permanents syndicaux peuvent disposer de l’appareil de production. Ils ont aussi une influence décisive sur les affaires militaires. L’influence des ouvriers dans la vie économique ne va pas plus loin que l’influence qu’ont leurs syndicats; et le fait que les mesures syndicales n’aient pas réussi à menacer sérieusement la propriété privée, illustre bien les limites de cette influence. Si les ouvriers prennent en charge l’organisation de la vie économique, un de leurs premiers actes sera dirigé contre les parasites. Le pouvoir magique de l’argent, qui ouvre toutes les portes, qui réduit tout à l’état de marchandises, disparaîtra. Un des premiers actes des travailleurs sera donc, sans doute, la création d’une sorte de bons de travail. Ces bons ne pourront être obtenus que par ceux qui accomplissent un travail utile (Des mesures spéciales concernant les vieillards, les malades, les enfants, etc., s’imposeront certainement.)

En Catalogne, cela ne s’est pas produit. L’argent demeure le moyen d’échange des biens. On a introduit un certain contrôle sur la circulation des marchandises, qui n’a profité en rien aux travailleurs: ils se sont vus contraints d’apporter leurs maigres possessions au mont-de-piété, pendant que les propriétaires fonciers, par exemple, touchaient des rentes qui se montaient à environ 4 % de leur capital (« L’Espagne antifasciste », 10 octobre).

Évidemment, les syndicats ne pouvaient pas prendre d’autres mesures sans menacer l’unité du front antifasciste. On peut aussi penser, comme y incite le caractère libertaire de la C. N. T., que les syndicats regagneront certainement le terrain perdu, une fois qu’ils auront vaincu les antifascistes et accompli toutes les réformes nécessaires. Mais raisonner de cette façon, c’est commettre les mêmes erreurs que les différentes variétés de bolcheviks, qu’elles soient de gauche ou de droite. Les mesures accomplies jusqu’à présent prouvent clairement que les ouvriers n’ont pas le pouvoir. Qui prétendra que le même appareil qui aujourd’hui domine les ouvriers, leur donnera volontairement le pouvoir le jour où le fascisme aura été écrasé?

Sans doute, la C. N. T. est libertaire. Même si nous supposons que les permanents de cette organisation sont prêts à abandonner leur pouvoir dès que la situation militaire le permettra, qu’est-ce que cela changera réellement? Le pouvoir, en effet, n’est pas aux mains d’un quelconque leader, il appartient au grand appareil, composé d’innombrables « chefaillons » qui détiennent les positions clés et les postes secondaires. Ils sont capables, si on les chasse de leurs postes privilégiés, de bouleverser complètement la production. Voici soulevé le problème qui eut un rôle si important dans la révolution russe. L’appareil bureaucratique sabota la vie économique entière tant que les ouvriers eurent le contrôle des usines. Il en est de même pour l’Espagne.

Tout l’enthousiasme que manifeste la C. N. T. en faveur du droit à l’autogestion dans les usines, n’empêche pas que ce sont les comités syndicaux qui, en fait, assument la fonction de l’employeur et qui, par conséquent, doivent jouer le rôle d’exploiteurs du travail. Le système salarial est maintenu en Espagne. Seul l’aspect en a changé: auparavant au service des capitalistes, le travail salarié est maintenant au service des syndicats. en voici comme preuve quelques citations extraites d’un article de « l’Espagne antifasciste », n° 24, 28 novembre 1936, intitulé « La Révolution s’organise elle-même »:

« Le plenum provincial de Grenade s’est réuni à Cadix, du 2 octobre au 4 octobre 1936; et a adopté les résolutions suivantes:

5) Le comité d’union des syndicats contrôlera la production dans son ensemble d’agriculture comprise). Dans ce but, tout le matériel nécessaire aux semailles et à la moisson sera mis à sa disposition.

6) Comme point de départ de la coordination entre régions, chaque commission doit rendre possible l’échange des marchandises en comparant leurs valeurs sur la base des prix en cours.

7) Pour faciliter le travail, le comité doit établir le relevé statistique de ceux qui sont aptes au travail afin de savoir sur quel potentiel il peut compter et comment doit être rationnée la nourriture en fonction de la taille des familles.

8) La terre confisquée est déclarée propriété collective. Par ailleurs, la terre de ceux qui ont des capacités physiques et professionnelles suffisantes, ne peut être saisie. Ceci pour obtenir une rentabilité maximale. » (En outre, la terre des petits propriétaires ne peut pas être confisque La saisie doit être accomplie en présence des organes de la C. N. T. et de l’U. G. T.)

Ces résolutions doivent être comprises comme une sorte de plan d’après lequel le comité d’union des syndicats organisera la production. Mais en même temps, nous devons faire remarquer que la direction des petites exploitations, aussi bien que celle des grandes où doit être garantie une rentabilité maximale, restera aux mains des anciens propriétaires. Le reste de la terre doit servir à des buts communautaires. En d’autres termes, elle doit être placée sous le contrôle des commissions du syndicat. De plus, le comité d’union des syndicats obtient le contrôle sur la production dans sa totalité. Mais pas un mot n’indique le rôle que doivent jouer les producteurs eux-mêmes dans ce nouveau type de production. Ce problème ne semble pas exister pour I’U.G. T. Pour eux, il ne s’agit au que de l’établissement d’une autre direction, à savoir la direction du comité de l’union des syndicats qui fonctionne encore sur la base du travail salarié. C’est la question du maintien du salariat qui détermine le cours de la révolution prolétarienne. Si les ouvriers demeurent des ouvriers salariés comme auparavant, même au service d’un comité établi par leur propre syndicat, leur position dans le système de production demeure inchangée. Et la révolution s’écartera de son orientation prolétarienne à cause de la rivalité inévitable qui surgira entre les partis ou les syndicats pour s’assurer le contrôle de l’économie. On peut donc alors se demander jusqu’à quel point les syndicats peuvent être considérés comme les représentants authentiques des travailleurs; ou, en d’autres termes, quelle influence ont les ouvriers sur les comités centraux des syndicats qui dominent la vie économique tout entière.

La réalité nous enseigne que les ouvriers perdent toute influence ou tout pouvoir sur ces organisations, même si, dans le meilleur des cas, tous les ouvriers sont organisés dans la C. N. T. ou l’ U. G. T. et s’ils élisent leurs comités eux-mêmes. Car les syndicats se transforment graduellement dés qu ils fonctionnent en tant qu’organes autonomes du pouvoir. Ce sont les comités qui déterminent toutes les normes de production et de distribution sans en être responsables devant les ouvriers qui les ont élevés à ces postes, mais qui n’ont en aucun cas la possibilité de les révoquer à leur gré. Les comités obtiennent le droit de disposer de tous les moyens de production nécessaires au travail, et de tous les produits finis, tandis que le travailleur ne reçoit que le montant du salaire défini d’après le travail accompli. Le problème pour les ouvriers: espagnols consiste donc, jusqu’à présent, à préserver leur pouvoir sur les comités syndicaux qui règlent la production et la distribution. Or, on voit que la propagande anarcho-syndicaliste s’exprime dans un sens tout à fait contraire; elle maintient que tous les obstacles seront surmontés quand les syndicats auront en mains la direction totale de la production. Pour les anarcho-syndicalistes, le danger de formation d’une bureaucratie existe au niveau des organes de l’État, mais non des syndicats. Ils croient que les idées libertaires rendent impossible un tel processus.

Mais au contraire, il a été démontré – et pas seulement en Espagne – que les nécessités matérielles font rapidement oublier les idées libertaires. Même les anarchistes confirment le développement d’une bureaucratie. « L’Espagne antifasciste », dans son n°1 de janvier, contient un article extrait de Tierra y Libertad (organe de la F. A. I.), dont nous citons ce qui suit:

« Le dernier plenum de la « fédération régionale » des groupes anarchistes en Catalogne a exposé clairement la position de l’anarchisme face aux exigences présentes. Nous publions toutes ces conclusions, suivies de brefs commentaires. »

L’extrait suivant est tiré de ces résolutions commentées:

« 4) Il est nécessaire d’abolir la bureaucratie parasitaire qui s’est grandement développée dans les organes de l’État, A tous les échelons

« L’État est l’éternel berceau de la bureaucratie, Aujourd’hui, cette situation devient critique au point de nous entraîner dans un courant qui menace la révolution. La collectivisation des entreprises, l’établissement de conseils et de commissions ont favorise l’épanouissement d’une nouvelle bureaucratie d’origine ouvrière. Négligeant les tâches du socialisme et n’ayant plus rien de révolutionnaire, ces éléments qui dirigent les lieux de production ou les industries en dehors du contrôle syndicat, agissent fréquemment comme des bureaucrates disposant d’une autorité absolue, et se comportent comme de nouveaux patrons. Dans les bureaux nationaux et locaux, on peut observer le pouvoir croissant de ces bureaucrates Un tel état de choses doit prendre fin. C’est la tâche des syndicats et des ouvriers que d’enrayer ce courant de bureaucratisme. C’est l’organisation syndicale qui doit résoudre ce problème. Les « parasites » doivent disparaître de la nouvelle société. Notre devoir le plus urgent est de commencer la lutte sans plus tarder avec détermination. »

Mais chasser la bureaucratie par l’intermédiaire des syndicats revient à vouloir chasser le démon par Belzébuth car ce sont les conditions dans lesquelles s’exerce le pouvoir, et non des dogmes idéalistes, qui déterminent le déroulement des événements. L’anarcho-syndicalisme espagnol, nourri de doctrines anarchistes, se déclare lui-même pour le communisme libre et opposé à toutes les formes de pouvoir centralisé; cependant, son propre pouvoir se trouve concentré dans les syndicats et c’est donc par l’intermédiaire de ces organisations que les anarcho-syndicalistes réaliseront le communisme « libre ».

L’ANARCHO-SYNDICALISME

Ainsi, nous avons vu que la pratique et la théorie de l’anarcho-syndicalisme différent totalement. Cela était déjà manifeste quand la C.N. T. et la F. A. I., pour consolider leur position, durent renoncer peu à peu à leur « antipolitisme » passé. Le même décalage s’observe maintenant dans la « structure économique » de la révolution.

En théorie, les anarcho-syndicalistes se prétendent l’avant-garde d’un communisme « libre ». Toutefois, pour faire fonctionner les entreprises « libres » dans l’intérêt de la révolution, ils sont contraints d’arracher leur liberté à ces entreprises et de subordonner la production à une direction centralisée. La pratique les contraint d’abandonner leur théorie ce qui prouve que cette théorie n’était pas adaptée à la pratique.

Nous trouverons l’explication de ce décalage en nous livrant à une critique radicale de ces théories du communisme « libre». qui sont, en dernière analyse, les conceptions de Proudhon, adaptées par Bakounine aux méthodes de production modernes.

Les conceptions socialistes avancées par Proudhon il y a cent ans, ne sont que les conceptions idéalistes du petit-bourgeois qui voyait dans la libre concurrence entre petites entreprises le but idéal du développement économique. La libre concurrence devait automatiquement supprimer tous les privilèges du capital financier et du capital foncier. Ainsi, toute direction centrale devenait superflue: les profits disparaîtraient et chacun recevrait le « fruit intégral de son travail », puisque, d’après Proudhon, seuls les monopoles réalisent le profit. « Je n’ai pas l’intention de supprimer la propriété privée, mais de la socialiser; c’est-à-dire, de la réduire à de petites entreprises et de la priver de son pouvoir. » Proudhon ne condamne pas les droits de propriété en tant que tels; il voit la « liberté réelle » dans la libre disposition dés fruits du travail et condamne la propriété privée seulement en tant que privilège et pouvoir, en tant que droit du maître. (Gottfried Salomon: Proudhon et le socialisme, p. 31). Par exemple, pour éliminer le monopole de l’argent, Proudhon avait imaginé l’établissement d’une banque de crédit central pour le crédit mutuel des producteurs, supprimant ainsi le coût de l’argent-crédit. Cela rappelle l’affirmation de «L’Espagne antifasciste » du 10 octobre:

« Le syndicat C. N. T. des employés de la banque de crédit de Madrid propose la transformation immédiate de toutes les banques et institutions de crédit gratuit pour la classe ouvrière, c’est-à-dire contre une compensation annuelle de 2 %,.. »

Cependant, l’influence de Proudhon sur la conception des anarcho-syndicalistes ne se limite pas à ces questions relativement secondaires. Son socialisme constitue fondamentalement la base de la doctrine anarcho-syndicaliste, avec quelques révisions nécessitées par les conditions modernes de l’économie hautement industrialisée.

Dans sa perspective du « socialisme de libre concurrence », la C. N. T. conçoit simplement les entreprises comme des unités indépendantes. Il est vrai que les anarcho-syndicalistes ne veulent pas revenir à la petite entreprise. Ils proposent de la liquider, ou bien de la laisser mourir de mort naturelle quand elle ne fonctionne plus assez rationnellement. Pourtant, il suffit de remplacer les « petites entreprises » de Proudhon par les « grandes entreprises » et les « artisans » par les « syndicats ouvriers », pour avoir une image du socialisme vu par la C. N. T.

LA NÉCESSITÉ D’UNE PRODUCTION PLANIFIÉE

En réalité, ces théories sont utopiques. Elles sont particulièrement inapplicables à la situation espagnole. La libre concurrence, A ce stade de développement, n’est plus possible, et encore moins dans un contexte de guerre et de chaos comme en Catalogne. Là où un certain nombre d’entreprises ou de communautés entières se sont libérées et sont devenues indépendantes du reste du système de production – en réalité avec pour seul résultat d’exploiter leurs consommateurs – la C. N. T. et la F. A. l. doivent maintenant subir les conséquences de leurs théories économiques. Elles y sont contraintes pour éviter l’éclatement du front uni antifasciste, qui serait très dangereux en un moment où la guerre civile exige l’union de toutes les forces. Les anarcho-syndicalistes n’ont d’autre issue que celle déjà adoptée par les bolcheviks et les sociaux-démocrates, à savoir: l’abolition de l’indépendance des entreprises et leur subordination à une direction économique centrale. Que cette direction soit assumée par leurs propres syndicats ne diminue en rien la portée d’une telle mesure. Un système centralisé de production où les ouvriers ne sont que des salariés, reste, n’en déplaise à la C. N. T., un système fonctionnant sur les principes capitalistes.

Cette contradiction entre la théorie des anarcho-syndicalistes et leur pratique est due en partie à leur incapacité à résoudre les problèmes les plus importants que pose la révolution prolétarienne dans le domaine de l’organisation économique, à savoir: comment, et sur quelle base, sera déterminée la répartition de la production sociale totale entre tous les producteurs? D’après la théorie anarcho-syndicaliste cette répartition devrait être déterminée par les entreprises indépendantes formées d’individus libres, grâce à l’intervention du « capital libre », le marché restituant par l’intermédiaire de l’échange la valeur intégrale de la production mise en circulation. Ce principe fut maintenu alors que la nécessité d’une production planifiée – et par conséquent d’une comptabilité centrale – s’imposait depuis longtemps. Les anarcho-syndicalistes reconnaissent la nécessité de planifier la vie économique et pensent que cela est irréalisable sans une centralisation comptable impliquant un recensement statistique des facteurs productifs et des besoins sociaux. Cependant, ils omettent de donner une base effective à ces nécessités statistiques. Or, on sait que la production ne peut être comptabilisée statistiquement ni planifiée sans une unité de mesure applicable aux produis

MODE DE PRODUCTION BOLCHEVISTE CONTRE MODE DE PRODUCTION COMMUNISTE

Le communisme règle sa production sur les besoins des larges masses. Le problème de la consommation individuelle et de la répartition des matières premières et des produits semi-finis entre les diverses entreprises ne peut être résolu grâce à l’argent, comme dans le système capitaliste. L’argent est l’expression de certains rapports de propriété privée. L’argent assure une certaine part du produit social à son possesseur. Cela vaut pour les individus comme pour les entreprises. Il n’y a pas de propriété privée des moyens de production dans le communisme; néanmoins, chaque individu aura droit à une certaine part de la richesse sociale pour sa consommation et chaque usine devra pouvoir disposer des matières premières et des moyens de production nécessaires. Comment cela doit-il s’accomplir? Les anarcho-syndicalistes répondent vaguement en se référant aux méthodes statistiques. Nous touchons là un problème très important pour la révolution prolétarienne. Si les ouvriers se fiaient simplement à un « bureau statistique » pour déterminer leur part, ils créeraient ainsi un pouvoir qu’ils ne pourraient plus contrôler.

Nous abordons ici la question suivante: comment est il possible d’unir, d’accorder ces deux principes qui semblent contradictoires à première vue, à savoir: tout le pouvoir aux ouvriers, ce qui implique un fédéralisme – (concentré) et la planification de l’économie, qui revient à une centralisation extrême? Nous ne pouvons résoudre ce paradoxe qu’en considérant les fondements réels de la production sociale dans sa totalité. Les travailleurs ne donnent à la société que leur force de travail. Dans une société sans exploitation, comme la société communiste, le seul étalon pour déterminer la consommation individuelle sera la force de travail fournie par chacun à la société.

Dans le procès de production, les matières premières sont converties en biens de consommation par la force de travail qui vient s’y ajouter. Un bureau statistique serait complètement incapable de déterminer la quantité de travail incorporée dans un produit donné Le produit est passé par de multiples stades, en outre, un nombre immense de machines, outils, matières premières et produits semi-finis ont servi à sa fabrication. S’il est possible à un bureau statistique central d’assembler toutes les données nécessaires en un tableau clair, comprenant toutes les branches du procès de production, les entreprises ou les usines sont bien mieux placées pour déterminer la quantité de travail cristallisée dans les produits finis, en calculant le temps de travail compris dans les matières premières et celui qui est nécessaire la production de nouveaux produits. A partir du moment où toutes les entreprises sont reliées entre elles dans le procès de production, il est facile à une entreprise donnée de déterminer la quantité totale de temps de travail nécessaire pour un produit fini, en se basant sur les données disponibles. Mieux encore, il est très facile de calculer le temps de travail moyen social en divisant la quantité de temps de travail employé par la quantité de produits. Cette moyenne représente le facteur final déterminant pour le consommateur. Pour avoir droit à un objet d’usage, il devra simplement prouver qu’il a donné à la société, sous une forme différente, la quantité de temps de travail cristallisée dans le produit qu’il désire. Ainsi se trouve supprimée l’exploitation. chacun reçoit ce qu’il a donné, chacun donne ce qu’il reçoit: c’est-à-dire, la même quantité de temps de travail moyen social. Dans la société communiste il n’y a pas de place pour un bureau statistique central, ayant le pouvoir d’établir « la part » reversant aux différentes catégories de salariés.

La consommation de chaque travailleur n’est pas déterminée « d’en haut »; chacun détermine lui-même par son travail combien il peut demander à la société. II n’y a pas d’autre choix dans la société communiste, tout au moins pendant le premier stade. Des bureaux statistiques ne peuvent servir qu’à des fins administratives. Ces bureaux peuvent, par exemple, calculer les valeurs moyennes sociales en accord avec les données obtenues à partir des usines; mais ils sont des entreprises au même titre que les autres. Ils ne détiennent pas de privilèges. Il est absurde d’imaginer qu’une société communiste pourrait tolérer un bureau central doté d’un pouvoir exécutif; en effet, dans de telles conditions, il ne peut exister que l’exploitation, l’oppression, le capitalisme.

Nous voulons mettre ici l’accent sur deux points:

1. S’il en résultait une autre dictature, celle-ci ne ferait que refléter les rapports fondamentaux de production et de distribution dominant dans la société.

2. Si le temps de travail n’est pas la mesure directe de la production et de la distribution, si l’activité économique est seulement dirigée par un « bureau de statistiques » établissant la ration des travailleurs, alors cette situation conduit à un système d’exploitation.

Les syndicalistes sont incapables de résoudre le problème de la distribution. Ce point n’est abordé qu’en une seule occasion, dans la discussion sur la reconstruction économique parue dans « L’Espagne antifasciste » du 11 décembre 1936:

« Au cas où on introduirait un moyen d’échange qui n’aurait aucune ressemblance avec l’argent actuel et qui ne servirait qu’à simplifier l’échange, ce moyen d’échange serait administré par un « conseil du crédit ». »

On ignore complètement la nécessité d’une unité comptable qui permette l’évaluation des besoins sociaux, et, par là même, la mesure de la consommation et de la production. Dans œ cas, le moyen d’échange a pour seule fonction de simplifier le procès d’échange. Comment cela se réalise, reste un mystère.

On ne nous dit rien non plus sur la manière de calculer la valeur des produits à partir d’un tel moyen d’échange; on n’établit aucun critère pour évaluer les besoins des masses; on ne sait si la répartition sera déterminée par des conseils d’usines ou des organisations de consommateurs, ou bien par les techniciens des bureaux administratifs. Par contre, l’équipement technique de l’appareil productif est décrit avec force détail. C’est ainsi que les syndicalistes ramènent tous les problèmes économiques à de simples problèmes techniques.

Il existe dans ce domaine une étroite ressemblance entre les syndicalistes et les bolcheviks; le point central pour eux, c’est l’organisation technique de la production. La seule différence entre les deux conceptions est que celle des syndicats est plus naïve. Mais toutes les deux essaient d’éluder la question de l’élaboration de nouvelles lois de fonctionnement économique. Les bolcheviks sont seulement capables de répondre concrètement à la question de l’organisation technique, en prônant une centralisation absolue sous la direction d’un appareil dictatorial. les syndicalistes, de leur côté, dans leur désir « d’indépendance des petites entreprises », ne peuvent même pas résoudre ce problème. Lorsqu’ils s’efforcent de le faire, ils sacrifient en réalité le droit à l’autodétermination des ouvriers. Le droit à l’autodétermination des ouvriers dans les usines est incompatible avec une direction centralisée; et ce, tant que les fondements du capitalisme, l’argent et la production de marchandises, ne seront pas abolis et qu’un nouveau mode de production, fondé sur le temps de travail moyen social ne viendra pas s’y substituer. Pour accomplir cette tâche, les ouvriers ne doivent pas compter sur l’aide des partis, mais seulement sur leur action autonome.

Notes:
[1] « Gauche républicaine ». Principal parti catalaniste. Représentant de la petite bourgeoisie.

[2] Parti ouvrier d’unification marxiste, organisation assez proche du trotskysme, principale victime des exactions staliniennes.

[3] »La generalidad » gouvernement de la Catalogne.

[4] « Que sont la C.N.T. et la F.A.I.? », traduit dans Catalogne libertaire 1936-1937, A. et D PRUDHOMMEAUX, Cahiers Spartacus n°11, novembre 1940, p.57-58.


Fondements de l’économie communiste (ICO, 1971)

6 juin 2016

Brochure d’Informations Correspondance Ouvrières (I.C.O.), numérisée par les Archives Pannekoek, donnant un aperçu des thèses du G.I.C. hollandais en une cinquantaine de pages:

  • L’approche d’un problème essentiel
  • Le mouvement des conseils en Allemagne / [Henk Canne Meijer]
  • Tableau des sigles
  • Tableau des abréviations
  • Temps de travail social moyen [G.I.C., 1935, traduit de l’allemand]
  • Préface de Paul Mattick [1970, traduit de l’allemand]
  • Bibliographie
Transition-fr-Foundations-ICO-1971-1

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Voir aussi:

Rapport sur Moscou (Rühle, 1920)

26 novembre 2015

Article d’Otto Rühle paru dans Die Aktion du 2 octobre 1920. Nous avons revu la traduction de (Dis)continuité sur un paragraphe.

I

J’ai voyagé illégalement vers la Russie. L’affaire fut difficile et périlleuse. ; mais elle réussit. Le 16 juin, je mettais le pied sur le sol russe ; le 19, j’étais à Moscou.

Le départ d’Allemagne s’était déroulé dans la précipitation. Le KAPD avait, en avril, sur l’invitation de Moscou, envoyé deux camarades comme négociateurs à l’Exécutif, pour discuter de l’adhésion à la III° Internationale. Le bruit courut alors que les deux camarades avaient été arrêtés en Estonie au cours de leur retour. Il s’agissait donc de reprendre immédiatement les négociations et de les mener à bonne fin, et si possible de faire aussi un compte rendu au KAPD avant le Congrès. Tout cela en toute hâte puisque le Congrès devait commencer dès le 15 juin.

Arrivé en Russie, je constatai à ma grande joie que la nouvelle de l’arrestation de nos camarades était fausse. Ils étaient repartis par Mourmansk et se trouvaient déjà en Norvège sur le chemin de l’Allemagne. J’appris en outre que le Congrès ne devait pas débuter le 15 juin mais seulement le 15 juillet.

Les autres constatations étaient moins agréables. Mon premier entretien avec Radek fut une véritable explication. Pendant des heures. Parfois très violente. Chaque phrase de Radek était une phrase tirée du Rote Fahne. Chaque argument, un argument spartakiste. Radek est en fait le chef et le patron du KPD. Levi et consorts sont ses perroquets dociles. Ils n’ont pas d’opinion propre et ils sont payés par Moscou.

Je priai Radek de me remettre en mains propres la Lettre ouverte… adressée au KAPD. Il me le promit mais ne tint pas parole. Je le lui rappelai encore à plusieurs reprises et le lui fis rappeler par d’autres, mais je ne l’obtins pas. Lorsque j’entendis dire plus tard que les deux camarades qui avaient travaillé comme négociateurs n’avaient, eux aussi, reçu la Lettre ouverte… qu’au tout dernier moment avant leur départ, le comportement de Radek, du point de vue psychologique, devint plus clair pour moi. Lui, le plus roublard des roublards et le plus cynique des cyniques, il éprouvait cependant, eu égard aux mensonges perfides et aux imprudences dont la Lettre ouverte… regorgeait tout simplement, quelque-chose comme de la honte, de sorte qu’il redoutait pour ainsi dire d’avoir à tenir tête et à répondre, les yeux dans les yeux, à ceux qu’il avait insultés et diffamés.

Les méthodes auxquelles je me suis vu livré à Moscou provoquèrent en moi le plus violent dégoût. Où que je regarde : des manœuvres politiques de coulisse s’appuyant sur le bluff pour dissimuler le fond opportuniste par de dures résolutions révolutionnaires. J’aurai aimé me lever et partir. J’ai pourtant décidé de rester jusqu’à ce que le second délégué, le camarade Merges (Braunschweig), soit arrivé.

J’utilisai mon temps à faire des études.

Tout d’abord, j’explorai Moscou, la plupart du temps sans conduite officielle, afin de voir aussi ce qui n’était pas destiné à la visite par les autorités. Ensuite, je fis un grand périple en voiture jusqu’à Kachira et un voyage à Nijni Novgorod, Kazan, Simbirsk, Samara, Saratov, Tambov, Toula, etc. ; j’appris ainsi à connaître les localités les plus importantes de la Russie centrale. Cela provoqua en moi une abondance d’impressions plus pénibles que réjouissantes. La Russie souffre, dans tous ses membres, de toutes les maladies. Comment pourrait-il en être autrement ! On pourrait relater beaucoup de choses, mais l’exemple des Crispien et Dittmann ne m’incite pas à les imiter. Car à qui cela servirait-il ? Aux adversaires du communisme uniquement. Mais tous ces défauts et inconvénients ne constituent cependant aucun argument contre le communisme. Tout au plus contre la méthode et la tactique appliquées par la Russie pour réaliser le communisme. Mais l’on doit s’expliquer là-dessus avec les camarades russes d’une autre manière.

II

La tactique russe est la tactique de l’organisation autoritaire. Le principe du centralisme, qui en est le fondement, a été développé par les bolchéviks avec un tel esprit de suite, et finalement poussé par eux jusqu’à l’extrême, qu’il a conduit à l’ultra-centralisme. Les bolchéviks n’ont pas fait cela par arrogance ou par désir d’expérimenter. Ils y ont été contraints par la révolution. Quand aujourd’hui les tenants allemands de l’organisation en parti s’indignent et se signent à propos des phénomènes dictatoriaux et terroristes en Russie, ils en parlent à leur aise. S’ils étaient à la place du gouvernement soviétique, ils devraient agir exactement de cette manière.

Le centralisme est le principe d’organisation de l’époque bourgeoise-capitaliste. Mais non l’État prolétarien et l’économie socialiste. Ils requièrent le système des conseils.

Pour le KAPD – contrairement à Moscou – , la révolution n’est pas une affaire de parti, le parti n’est pas une organisation autoritaire fonctionnant du haut vers le bas, le chef n’est pas un supérieur militaire, la masse n’est pas une armée condamnée à l’obéissance aveugle, la dictature n’est pas le despotisme d’une clique de chefs, le communisme n’est pas le tremplin pour l’avènement d’une nouvelle bourgeoisie soviétique. Pour le KAPD, la révolution est l’affaire de toute la classe prolétarienne, à l’intérieur de laquelle le parti communiste ne constitue que l’avant-garde la plus mûre et la plus résolue. Pour l’élévation et le développement des masses jusqu’à la maturité politique de cette avant-garde, il ne compte pas sur la tutelle des chefs, la formation à la discipline et à la réglementation. Au contraire : ces méthodes produisent chez un prolétariat avancé, comme le prolétariat allemand, exactement le résultat opposé. Elles étouffent l’initiative, paralysent l’activité révolutionnaire, portent préjudice à la combativité, amoindrissent le sens de la responsabilité. Or il s’agit ici de provoquer l’initiative des masses, de les libérer de l’autorité, de développer leur conscience de soi, de les éduquer à l’activité autonome, et ainsi d’accroître leur intérêt pour la révolution. Chaque combattant doit savoir et sentir pour quel but il lutte, pour quelle raison il lutte, pour qui il lutte. Chacun doit devenir dans sa conscience un champion actif de la lutte révolutionnaire et un membre actif de l’édification communiste. Mais la liberté qui est nécessaire pour cela ne sera jamais acquise dans le système de contrainte du centralisme, dans les chaînes du pouvoir bureaucratico-militaire, sous la pression d’une dictature de chefs et de ses inévitables manifestations concomitantes : arbitraire, culte de la personnalité, autorité, corruption, violence. Par conséquent : la transformation de la notion de parti en une notion fédérative de communauté au sens de l’esprit des conseils. Et donc : remplacement de la contrainte extrême par la disponibilité et la volonté intimes. Et donc : élévation du communisme, hors du verbiage démagogique de la phrase abstraite, à la hauteur d’une expérience des plus captivante et épanouissante qui soit.

Le KAPD est parvenu à cette manière de voir par la simple connaissance de cette circonstance : il est très facile d’imaginer que chaque pays et chaque peuple, parce qu’ils ont une économie, une structure sociale, une tradition, une maturité du prolétariat particulières, c’est-à-dire des conditions et des modalités révolutionnaires particulières, doivent avoir également des lois, des méthodes, des rythmes d’évolution et des formes de manifestations révolutionnaires propres. La Russie n’est pas l’Allemagne, la politique russe n’est pas la politique allemande, la révolution russe n’est pas la révolution allemande. Et par conséquent, la tactique de la révolution russe ne peut pas être non plus celle de la révolution allemande. Lénine pourrait démontrer une centaine de fois que la tactique des bolchéviks a été brillamment confirmée dans la révolution russe, elle n’en devient pas pour autant, et loin s’en faut, la tactique juste de la révolution allemande. Toute tentative pour nous imposer de force cette tactique provoquera de notre part la résistance la plus ferme.

Moscou met en œuvre cette tactique terroriste. Il veut ériger son principe en principe de la révolution mondiale. Le KPD est l’agent de cette dernière. Il travaille par délégation russe et selon le schéma russe. Il est le gramophone de Moscou. C’est parce que le KAPD ne joue pas ce rôle d’eunuque mais a, au contraire, sa propre opinion, qu’il est poursuivi d’une haine mortelle. Il n’y a qu’à lire les injures outrageantes, les calomnies et les suspicions venimeuses, avec lesquelles on nous combat, sans qu’on tienne compte de la situation révolutionnaire dans laquelle nous nous situons, et de l’effet que cette pratique fâcheuse provoquera chez nos adversaires bourgeois. Le Dr Levi et Heckert nous enverront toutes les ordures que Radek et Zinoviev leur glisseront dans les mains. C’est pour cela que ces gars-là sont payés. Mais c’est parce que le KAPD, malgré tout, ne s’est pas laissé soumettre qu’il sera condamné par le Congrès de la III° Internationale à se conformer à la loi autoritaire de Moscou. Tout cela était préparé à la perfection. La guillotine était dressée. Radek éprouvait en souriant d’aise le tranchant du couteau. Et la haute cour commençait déjà à siéger. Ce devait devenir une grande scène. C’est ainsi que l’Exécutif se l’était imaginé. Trop beau pour que cela se réalise.

III

Quand je revins de la Volga, le camarade Merges était arrivé à Moscou.

Une session de l’Exécutif de la III° Internationale avait lieu le même jour. Nous n’y fûmes pas invités. En notre absence, on délibéra sur la motion Ernst Meyer (KPD) qui voulait nous refuser l’admission au Congrès. La motion fut rejetée.  Là-dessus, on alla nous chercher pour participer à la session et l’on fut assez bon pour nous octroyer une voix consultative pour le Congrès.

Lors de cette session, nous eûmes un aperçu des thèses qui devaient être présentées au Congrès. Elles avaient été pensées comme le fondement des résolutions du Congrès, à propos duquel Radek, à sa manière vantarde, m’avait déjà dit auparavant qu’il l’avait dans la poche. « Dans la poche ! »

Les thèses n’étaient-elles pas de vieilles connaissances ? En effet. Nous reconnaissions en elles les thèses de Heidelberg que personne n’ignorait. Elles étaient seulement apprêtées de manière un peu plus stylée, maquillées de manière un peu plus théorique, renforcées un peu plus dans le centralisme dictatorial. De thèses de la politique spartakiste de scission, elles étaient devenues les thèses de la politique de pouvoir russe et devaient devenir maintenant les thèses de la tyrannisation internationale selon la méthode russe.

Nous sacrifiâmes une nuit à leur étude et nous sûmes le matin suivant ce que nous avions à faire.

Nous allâmes trouver Radek et nous lui posâmes la question de savoir si l’exclusion de Laufenberg, Wolffheim et Rühle, réclamée dans sa Lettre ouverte… (qui ne nous avait pas encore été remise en mains propres), était un ultimatum et si l’Exécutif persistait dans la réalisation de cette exigence avant que le KAPD ne soit admis dans la III° Internationale. Radek tenta toutes sortes de faux-fuyants, mais nous exigeâmes une réponse claire et nette. Radek expliqua alors : l’Exécutif serait satisfait si le KAPD promettait de se débarrasser – plus tard, quand l’occasion s’y prêterait – de Laufenberg et de Wolffheim. Il n’était plus question de mon exclusion. Cette souplesse remarquable dans les exigences que l’on avait émises d’un ton de profonde conviction comme condition sine qua non, nous déconcerta. Nous demandâmes alors de savoir laquelle des exigences de l’Exécutif était définitive pour l’entrée du KAPD dans la III° Internationale. Radek expliqua : vous devez déclarer, au nom de votre parti, avant le début du Congrès, que le KAPD désire se soumettre à toutes les résolutions – alors vous obtiendrez des voix délibératives au Congrès ; alors rien ne s’opposera à votre entrée dans la III° Internationale.

Si nous avons bien entendu : déclarer le plus solennellement dès l’abord que nous voulons nous soumettre aux résolutions du Congrès que nous ne connaissions pas du tout encore… Etait-ce une plaisanterie de Radek ?

Non, c’était sérieux.

Et si le Congrès proposait la dissolution du KAPD ?

Plaisanterie mise à part : il en avait en effet l’intention.

Radek était ainsi démasqué !

Qu’y avait-il donc dans les thèses ?

Tiens donc ! 1°) Les communistes s’engagent à créer une organisation de fer strictement centralisée, militaire et dictatoriale. 2°) Les communistes s’engagent à participer aux élections législatives et à aller au parlement afin d’y effectuer une nouvelle sorte de travail parlementaire. 3°) Les communistes s’engagent à demeurer dans les syndicats afin d’aider la révolution à parvenir à la victoire dans ces institutions qui sont à transformer de façon révolutionnaire.

Ces trois exigences, nous les connaissions depuis Heidelberg. Mais continuons : 4°) Tout parti appartenant à la III° Internationale doit se dénommer Parti communiste, et 5°)Il ne peut exister qu’un seul Parti communiste dans chaque pays… et, par conséquent, le KAPD doit renoncer à toute autonomie ultérieure et se dissoudre dans le KPD.

Et donc plaisanterie à part : le Congrès devait réellement prononcer la sentence de mort du KAPD, et nous, les délégués du KAPD, devions en même temps obtenir une voix délibérative, c’est-à-dire que nous devions être autorisés à prêter notre concours à cette sentence de condamnation à mort, à condition d’avoir déclaré auparavant que le KAPD désirait se soumettre sans résistance au jugement prononcé !

Peut-il y avoir une plus grosse comédie politique ? Ou bien une plus grande perfidie ?

Nous avons ri au nez de Radek et lui avons demandé s’il n’était pas fou.

Un parti qui s’est séparé du KPD sur la base des thèses de Heidelberg, qui s’est constitué sur de nouveaux fondements, qui s’est donné, organisationnellement, une nouvelle structure, tactiquement, une nouvelle orientation, et théoriquement, un nouveau programme, qui tient vigoureusement sur ses jambes, concentre en lui toutes les forces agissante de la révolution allemande et qui a beaucoup plus d’adhérents que le KPD, un tel parti refuse, et même se doit de refuser d’entrer encore une fois dans une discussion à propos de la question de son droit à l’existence. De même qu’un enfant ne peut pas entrer de nouveau dans le corps de sa mère, de même le KAPD ne reviendra pas dans le KPD. Discuter de cela ne serait-ce que d’un mot, c’est un scandale, une ineptie, c’est de l’enfantillage politique.

Nous laissâmes donc Radek avec la corde de bourreau qu’il se proposait de passer autour du cou du KAPD et nous allâmes notre chemin. Nous n’avions aucune envie de nous casser la tête inutilement dans cette atmosphère de supercherie et de filouterie politiques, de mises en scène diplomatiques et de manœuvres opportunistes, de sans-gêne moral et de fourberie froidement souriante.

Nous n’avions, dans notre for intérieur, rien, absolument rien à chercher dans ce Congrès qui tenait ses assises si loin, à une telle distance, du communisme.

C’est pourquoi nous déclarâmes : « Nous renonçons, en vous remerciant, à la participation au Congrès. Nous avons décidé de rentrer chez nous pour recommander au KAPD une attitude d’expectative jusqu’à ce que naisse une Internationale véritablement révolutionnaire à laquelle il puisse adhérer. Adieu ! »

IV

Notre décision eut un effet surprenant.

Si nous avions été traités jusque-là comme des enfants qui ont mal tourné, dont les méfaits ne causent à leurs pauvres parents que souci et contrariété et auxquels on fiche de temps en temps une bonne fessée, on commença à se raviser. Le bâton agité de manière menaçante disparut derrière le miroir et l’on sortit la carotte du tiroir. On tenta de nous amadouer avec des paroles fraternelles qui devraient être d’usage parmi des communistes et avec l’apparence de la bonne volonté en vue d’un accord effectif. Radek lui-même y mit les formes. Il discuta de façon objective et se répandit en de nombreuses injures à l’égard du KPD qu’il désigna comme « une bande de pourris et de lâches » à qui il secouerait les puces et flanquerait la trouille. Nous avons eu des entretiens assez longs avec Zinoviev, Boukharine et, au dernier moment, encore une discussion décisive avec Lénine. Le grand respect et la haute admiration que nous avons pour lui et qui ont encore été augmentés par cette discussion, ne nous ont pas empêché de lui dire notre pensée d’une manière totalement allemande. Nous lui avons expliqué que nous avons ressenti comme un scandale et comme un crime envers la révolution allemande le fait que, à une époque où, il faudrait écrire des centaines de brochures contre l’opportunisme, il trouve le temps et se sente obligé de rédiger, précisément contre le KAPD – le parti actif et le plus conséquent de la révolution allemande -, une brochure qui est utilisée maintenant, de même que ses autres écrits récents, comme un arsenal d’armes par toute la contre-révolution, non pas pour corriger notre fausse tactique supposée dans l’intérêt de la révolution, mais pour mettre à mort, grâce à des arguments et des citations de Lénine, toute activité énergique des masses. Nous lui avons démontré qu’il est absolument mal informé sur la situation allemande et que ses arguments en faveur de l’utilisation révolutionnaire du parlement et des syndicats ne prêtent qu’à rire chez les ouvriers allemands. Nous ne lui avons pas laissé finalement le moindre doute sur le fait que le KAPD, de même qu’il refuse toute aide matérielle de Moscou, ne tolérera avec une totale fermeté aucune ingérence de Moscou dans sa politique.

Ces conversations nous laissèrent le sentiment que les camarades russes commençaient à comprendre quelle erreur avait été d’avoir trop tiré sur la corde. Car en fin de compte l’Internationale, c’est-à-dire au premier rang la Russie, a plus besoin du KAPD qu’à l’inverse le KAPD de l’Internationale. Aussi, notre décision leur fut très désagréable et ils cherchèrent un compromis. Alors que nous étions déjà à Petrograd sur le chemin du retour, l’Exécutif nous fit parvenir une nouvelle invitation pour le Congrès, accompagnée de l’engagement d’accorder au KAPD une voix délibérative pour ce Congrès (bien qu’il n’ait pas rempli ni promis de remplir une seule des conditions draconiennes de la Lettre ouverte…). Un appât trop grossier ! Au fond, c’était tout à fait indifférent au KAPD qu’il assiste à son exécution projetée à Moscou avec une voix consultative ou délibérative. Aussi, nous remerciâmes encore une fois et repartîmes pour l’Allemagne.

Le déroulement du Congrès a justifié notre tactique. Les résolutions prises dans les questions qui entraient pour nous en ligne de compte – structure du parti, parlementarisme, politique syndicale – attestèrent de l’opportunisme le plus franc. Ce sont des résolutions qui s’alignent sur l’aile droite de l’USPD, des résolutions qui font violence même aux conceptions de Daümig, Curt Geyer, Koenen, etc., dans les questions du parlement et du syndicat. Mais le KAPD doit-il ou peut-il se placer sur le même terrain que l’USPD dans le cadre des résolutions de ce congrès ? Il suffit de répondre à cette question par l’affirmative et d’en imaginer les conséquences pour mesurer toute la monstruosité et l’absolue impossibilité pour le KAPD d’une adhésion à cette III° Internationale.

Nous ne disons pas en cela que nous avons voulu nous opposer à une unification organisationnelle des ouvriers communistes et à une association internationale du prolétariat révolutionnaire. Pas du tout ! Nous pensons seulement que l’appartenance à une Internationale véritablement révolutionnaire n’est pas déterminée par des résolutions de congrès sur le papier et les bonnes grâces des instances. Elle se détermine d’elle-même par la volonté de lutte et l’activité révolutionnaire des masses à l’heure décisive. Elle est le produit du processus de purification et de maturation de la révolution qui élimine tout ce qui est partiel ou erroné, et ne laisse libre cours qu’à ce qui est vrai et complet. Le KAPD peut envisager avec confiance ce moment décisif car il se montrera à la hauteur de la mission historique qui l’attend.

Lorsque j’ai pris congé de Lénine, je lui ait dit : « J’espère que le prochain congrès de la III° Internationale pourra avoir lieu en Allemagne. Alors nous vous aurons apporté la preuve concrète que nous avions raison. Il vous faudra alors corriger votre point de vue. » Ce à quoi Lénine a répliqué en souriant : « S’il en est ainsi, nous serons les derniers à nous opposer à une correction. »

Qu’il en soit ainsi ! Il en sera ainsi !

moscow-1920s-10Du même auteur:

Voir aussi:

Collectivization in Spain (Korsch, 1939)

11 novembre 2015

Article de Karl Korsch publié dans Living Marxism N°6 (avril 1939), consistant en plus qu’une note de lecture de L’oeuvre constructive de la Révolution Espagnole. Recueil de documents (CNT, 1937), disponible au format pdf:

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Intervention au Congrès de l’I.C. (Appel, 1921)

6 novembre 2015

Jan Appel (alias Max Hempel), ouvrier des chantiers navals à Hambourg, est délégué du K.A.P.D. au III° Congrès de l’Internationale communiste en 1921. Il s’installe en Hollande en 1926, sera un des principaux rédacteurs en 1930 de la brochure du GIC : Fondements de la production et de la distribution communiste et participera pendant la guerre au Communistenbond Spartacus (une scission du MLL-Front après l’arrestation et l’exécution de ses dirigeants).

Il faut d’abord que je demande quelque-chose au camarade Radek, qui apparemment est absent (cris : Il est là.). Je demande au camarade Radek de nous épargner ses plaisanteries en nous identifiant avec les menchéviks, parce que ces plaisanteries quand elles se répètent souvent deviennent ridicules.

Ensuite, le camarade Radek nous a conviés à répondre à la question : la politique russe est-elle correcte pour la Russie et pour l’Internationale ? Nous dirons brièvement sur ce sujet : si la politique intérieure du Parti communiste russe est correcte, les camarades russes peuvent en juger eux-mêmes. Nous étions toujours d’avis que la tactique que les camarades russes suivent dans leur pays est juste. Aujourd’hui, après que la camarade Kollontaï a parlé, nous apprenons qu’il faut accorder plus d’efforts pour élever l’initiative chez les travailleurs, pour ne pas être forcés de faire tant de concessions aux capitalistes. Si l’état de choses est tel que l’a décrit la camarade Kollontaï, nous devons dire qu’il y a là une faute de la politique russe. Nous disons cela parce que nous avons pour l’Allemagne et pour l’Europe occidentale une autre conception de la dictature du prolétariat exercée par son parti. Selon notre conception il est vrai, la dictature était juste en Russie, parce qu’il n’y a pas de forces suffisantes, de forces suffisamment développées à l’intérieur du prolétariat et que la dictature doit être exercée davantage par en haut. Mais quand nous voyons maintenant des efforts se faire jour à l’intérieur du prolétariat russe, quand nous le voyons vouloir lui aussi contribuer au développement, alors il faut soutenir ces efforts, il faut tenir compte de ces poussées de bas en haut ; on a ainsi une force qui soutiendra beaucoup mieux la dictature prolétarienne que le capital étranger. Si nous mettons le plus largement à profit cette force nous aurons une part de concessions moins grande à faire aux capitalistes.

Deuxièmement, il faut examiner la question de savoir comment agit la politique russe sur l’Internationale. En ce cas nous disons : en ce moment, il est vrai, nous ne pouvons pas encore voir si le chemin pris est totalement faux. Mais nous voyons que les préparatifs qui sont faits sont faux, et c’est ce qu’il faut analyser.

La question est : les camarades en Russie sont-ils des surhommes, sont-ils des hommes qui peuvent se détacher des rapports de forces, ou bien leurs actions sont-elles déterminées par les choses qui les entourent ? C’est cela que nous devons examiner. Pour nous donc, il est sans intérêt de critiquer ; mais nous voyons la faute et aussi le fait qu’elle s’accroîtra et qu’elle devra s’accroître. Le camarade Trotsky le dit clairement et c’est ainsi que nous l’entendons aussi : gagner du temps. Tout dépend si l’avant-garde parvient à dépasser, si nous parvenons à dépasser cet état d’incertitude, comme le dit le camarade Lénine. Car alors arrivera l’aide de la révolution mondiale ou de la révolution d’un pays quelconque. Et cette avant-garde, ce pouvoir d’État pourra-t-il survivre à cet état d’incertitude ? Telle est la question. Trotsky répond d’un côté : nous sombrons si nous n’empruntons pas ce chemin si simple, c’est-à-dire celui qui consiste à faire des concessions à la petite-bourgeoisie (ce qui signifie petit capitalisme) d’un côté, et au capitalisme étranger d’un autre côté (ce qui signifie capitalisme d’État). C’est la nécessité . Qui peut s’empêcher de faire une chose, lorsque seule cette chose est possible ? Mais si on fait cela, peut-on en même temps rester communiste ? Sera-t-on si solide que ça ?

Bien, je voudrais maintenant ramener les choses à leur noyau. Ce Parti communiste pourra-t-il survivre en faisant cela, si cela dure pendant un an ou pendant des années ? Ce Parti restera-t-il tel qu’il est aujourd’hui ? N’y aura-t-il pas, pour une cause quelconque, grand intérêt à ne pas porter la révolution au-delà ? Car cela signifierait une nouvelle misère. Si la révolution éclate en Allemagne, elle durera peut-être un an ou plus ; nous ne pourrons pas alors aider la Russie. Nous devons y réfléchir ; la population entière, et avec elle le parti russe, s’est habituée à la reconstruction, à une époque de repos, de stabilité, de sûreté. Comme cela va de soi ! Cette population s’insurgera contre le pouvoir d’État dominant si les troubles reviennent, si les relations commerciales cessent, si la misère revient. C’est comme cela que la question se présente. En conséquence, il est prouvé qu’il y a un besoin de repos révolutionnaire chez de larges masses, un besoin de repos après la révolution. Cela devient déjà perceptible, et plus tard cela aura une influence sur le Parti communiste. Il doit en tenir compte. Je demande s’il sera assez fort.

J’aborde maintenant autre chose. Nous savons que l’économie est détraquée quand on se charge de la reconstruction du capitalisme ; cela apporte dans chaque pays une énorme corruption, comme celle à laquelle nous assistons aujourd’hui en Allemagne. Nous assistons alors au marché noir, qui sévit ici aussi. Nous avons entendu parler encore de beaucoup de choses, atteignant et frappant jusqu’à l’intérieur du Parti communiste, et contre lesquelles des gens de valeur, comme Lénine et Trotsky, sont impuissants. Voilà le grand danger. Il ne faut pas le perdre de vue. C’est pourquoi, disions-nous, il est dans l’intérêt de la révolution russe, de la révolution mondiale et du communisme que cet état d’incertitude ne dure pas trop longtemps. Nous y arriverons vite ? Nous nous mettrons presque d’accord dans l’affaire. Nous verrons comment parvenir à une accélération. Il manque aux camarades russe une compréhension des choses telles qu’elles se passent en Europe occidentale. Les camarades russes comptent avec une population telle que celle qu’ils ont en Russie. Les Russes ont vécu une longue domination tsariste, ils sont durs et solides, tandis que chez nous le prolétariat est pénétré par le parlementarisme et en est complètement infesté. En Europe, il s’agit de faire quelque-chose d’autre. Il s’agit de barrer la route à l’opportunisme…

(cris : Théorie scheidemannienne!)

Depuis quand Scheidemann veut-il barrer la route à l’opportunisme ? Il s’agit de barrer aux combattants prolétariens, aux partis communistes, qui doivent lutter en première ligne, l’échappatoire de l’opportunisme, et l’opportunisme chez nous, c’est l’utilisation des institutions bourgeoises dans le domaine économique ; même chose pour la tentative d’utiliser les coopératives de consommation comme moyen de lutte pour aider la Russie, non avec des moyens révolutionnaires, mais avec les moyens du capitalisme, dans la mesure où le prolétariat en dispose.

Oui, camarades, qu’est-ce que cela signifie ? On agit sur le prolétariat international ? Quand vous proposez à vos coopératives de consommation d’entrer en relations commerciales avec la Russie, faites-vous alors quelque-chose pour la Russie ? Non, rien. Les coopératives de consommation doivent, exactement comme tout autre entrepreneur, compter avec les lois de la finance. Avec elles, ça reviendra même plus cher. Cela détournera du droit chemin. C’est le point central. La III° Internationale doit veiller à ce que la Russie ne soit pas soutenue de l’extérieur par des moyens capitalistes, mais par le prolétariat, avec des moyens révolutionnaires. Là est le point central. Et cela ne se produira pas en adoptant la tactique que se donne la III° Internationale. Nous réclamons une ligne plus dure (Rires). Les camarades peuvent bien en rire. Le camarade Lénine rit aussi, nous ne pouvons pas dire mieux. Telle est notre honnête conviction.

(Interruption : Le camarade Boukharine dira pourquoi nous rions.)

Chacun peut rire. Je veux encore une fois indiquer ce point qu’en Allemagne, dans tous les pays du monde, à la suite du développement prolongé de la démocratie, démocratie qui n’est pas révolutionnaire, la classe ouvrière et avec elle le grand Parti communiste de masse, dans lequel se trouvent beaucoup d’éléments opportunistes, va prendre sans autre façon la voie qui consiste à ne pas utiliser le moyen difficile, et il va utiliser pour aider la Russie le parlementarisme, les syndicats et autres moyens. Mais cela n’est pas une aide ; c’est une déviation de la lutte. Trotsky dit maintenant : sortir le plus vite possible de cet état d’incertitude. Alors j’en arrive au deuxième point : le danger qu’il y a, si l’on ne s’efforce pas, par tous les moyens, d’offrir le moins de prises possibles aux capitalistes étrangers, si on ne veille pas attentivement et si l’on ne laisse pas les prolétaires contrôler. Le danger, c’est que l’Union soviétique, à notre avis, débouchera alors, d’une manière bien différente à ce que pense Trotsky, sur une situation qui verra le capitalisme international se relever sur le martyre du prolétariat international. Il ne se relèvera pas totalement guéri, mais juste assez pour se traîner encore un moment. La politique de la III° Internationale doit être de rendre impossible cette période, ce développement du capitalisme. Ceci peut se faire par le sabotage de la production dans les usines. Nous ne parlons pas naturellement de la destruction des moyens de production ; il s’agit de rendre l’affaire non rentable pour les capitalistes. Telle est la tâche des prolétaires du monde entier pour faire avancer la révolution en un temps très bref. Car il est aussi vrai que la révolution naît de la misère de la population ouvrière.

Donc, camarades, ce que nous avons à dire à la III° Internationale, c’est que le parti russe doit davantage reconnaître les dangers et les exprimer. Alors, ils deviendront moins importants. Le parti russe doit être conscient qu’il est le fondement de la III° Internationale et que les autres partis n’ont absolument aucune possibilité, ni intellectuelle, ni matérielle, d’aller contre lui. On le voit en ce qu’aucune opinion ne peut s’élever ici contre les camarades russes. Ceux-ci doivent donc voir et reconnaître qu’ils sont eux-mêmes contraints de plus en plus, par le cours des choses – disons-le une bonne fois -, de diriger vers la droite leur politique d’État russe ; ils ne sont pas non plus des surhommes et ont besoin d’un contrepoids, et ce contrepoids doit être une III° Internationale liquidant toute tactique de compromis, parlementarisme et vieux syndicats.

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Proposition de monument au 3° Congrès de l’I.C., Aleksandr Vesnin et Liubov Popova (1921)

Voir aussi:

La Révolution mondiale (Gorter, 1918)

5 novembre 2015

Brochure d’Herman Gorter (Editions socialistes, Bruxelles, 1919) dont le résumé final est paru dans le Bulletin communiste N°12 (3 juin 1920).

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Voir aussi:

Perspectives (Otto Rühle, 1939)

24 juillet 2015

Chapitre final de Fascisme brun, fascisme rouge (traduction Jean-Michel Laurian et Arthur, éditions Spartacus, 1975).

La Première Guerre mondiale a porté un coup mortel au capitalisme privé dans son principe. Mais, ni les vainqueurs, ni les vaincus ne s’en sont rendu compte. C’est pourquoi la bourgeoisie a négligé de créer un collectivisme fédéral international sur la base du capitalisme de monopole et les socialistes sont passés à côté de la nationalisation ou socialisation de la propriété privée et des transformations correspondantes de la société et de l’économie.

La crise mondiale a montré les erreurs produites par cette négligence et a placé le capitalisme en tant que système devant le choix : survivre ou disparaître.

En raison du retard idéologique, organisationnel, stratégique et tactique de sa lutte de classe, le prolétariat a, une fois de plus, été incapable de résoudre la crise par une révolution.

C’est alors que le fascisme est arrivé à la rescousse en proposant une solution de remplacement favorable à la bourgeoisie avec des moyens capitalistes modifiés.

Il a remplacé par la production d’armements et l’industrie de guerre la production, devenue non-rentable, des objets de consommation, et a fait de l’Etat, avec son pouvoir d’achat infini et sa solvabilité sans limites, le seul consommateur à la place des masses consommatrices civiles et de leur pouvoir d’achat affaibli. Il s’en est suivi une activité économique subventionnée en grand par l’Etat et dont en retour l’Etat devint le seul client, fournisseur de matières premières et le seul investisseur, dirigeant de l’économie disposant des revenus du capital. Cette évolution conduisait automatiquement à un énorme ensemble économique, au dirigisme dans tous les domaines, à la standardisation et à la planification, à l’exploitation sans bornes des producteurs et des consommateurs, à l’ultra-impérialisme, et enfin à la guerre.

Le facteur de cette transformation et de ces reclassements fut le fascisme, avec l’aide de son pouvoir sans limites sur l’Etat, et donc par les moyens de la normalisation, de la terreur, de la dictature, de la dynamique totalitaire, du militarisme et de l’idolâtrie idéologique de l’Etat. La bureaucratie règne, tout est commandement, ordres, injonctions, prescriptions, contrôles, surveillance et discipline. Le chômage disparaît, la crise semble être résolue. L’individualisme de l’ancienne société ne cesse de reculer devant l’appartenance forcée à la collectivité. La vie privée s’amenuise. L’homme devient ouvertement mouton et machine. La société tout entière est mécanisée, rationalisée, standardisée et normalisée. Même la pensée, la mentalité, la volonté, l’imagination, la sexualité, les goûts de l’art, de la nature et du sport, les divertissements et les désirs subissent la loi du nivellement, dirigé d’en haut et ressenti en bas comme une destinée inéluctable.

Mais la crise n’est résolue qu’en apparence. Elle se nourrit des industries de guerre et d’armement, de la guerre elle-même. C’est la guerre qui fait éclater le système fasciste, qui dévoile ses mécanismes boiteux, fait des masses les porteurs et les détenteurs de la puissance et montre à la bourgeoisie l’expropriation dont elle a été depuis longtemps l’objet; c’est elle qui réunit toutes les victimes du système pour en faire ses ennemis. La guerre marque la fin du fascisme et donc celle de l’époque capitaliste. C’est pourquoi à l’armement permanent répond le recul permanent devant la guerre. Si l’on réussit à l’éviter, si l’on parvient à une entente ou à la paix avec l’ennemi, l’industrie d’armement cessera. Mais cela signifie la fin de la reprise économique et la réapparition de la crise. La fausse solution de la crise, l’imposture du fascisme, qui se présente comme le sauveur du capitalisme, sa faillite enfin, deviennent évidentes. Le monopolisme est au bord de l’abîme, il est condamné.

Mais les démocrates aussi et leur système sont restés impuissants dans leur lutte contre le fascisme. Car le capitalisme privé est également en faillite. Il ne leur reste plus qu’une issue, le capitalisme d’État, et celui-ci ne peut conserver le pouvoir qu’à l’aide des méthodes fascistes. Or l’histoire a déjà convaincu ces méthodes d’absurdité.

Tandis que cette évolution prenait place en Allemagne et que toute l’Europe était sur 4 point de basculer dans le chaos, le bolchévisme a fait en Russie, sans propriété ni capitalisme privé, une expérience extraordinaire : il a réussi à fonder une économie étatique, qui était censée être du socialisme mais a abouti au capitalisme d’État. La révolution bourgeoise avait coïncidé en Russie avec la révolution sociale, circonstance qui donna aux bolchéviks l’espoir trompeur de pouvoir créer le socialisme. Mais comme il n’y a pas, dans le système de parti bolchevik, ni dans la réalité russe, de place pour mettre en pratique le système des conseils, et que ce système des conseils est le seul instrument permettant de construire le socialisme, toutes les conquêtes de la révolution sociale qui ont été faites, l’ont été en pure perte. L’erreur tragique et Ami a été que les bolchéviks pensaient que leur révolution était une révolution sociale et essayaient d’en déduire des enseignements pour le monde entier. Cette erreur est devenue la source de milliers d’autres, de malentendus, d’échecs, de conflits et de catastrophes, et en fin de compte la source du stalinisme, de la trahison envers le socialisme, du pacte avec le fascisme, de l’impérialisme russe et du déclin définitif de la dictature bolchévique qui ne manquera pas de se produire après la Deuxième Guerre mondiale. Le bolchévisme, capitalisme d’État et dictature des bureaucrates, aura et doit avoir le même sort que le fascisme.

Les puissances démocratiques finiront, elles aussi, de la même façon si elles tentent d’utiliser leur éventuelle victoire dans la Deuxième Guerre mondiale pour sauver et pérenniser l’ancien système libéral de l’économie et de la société. La décision interviendra au cours de la guerre soit en faveur d’un collectivisme fédératif tardif sur la base du capitalisme d’État, donc vers une fascisation de l’ensemble du monde capitaliste, soit au bénéfice d’une révolution sociale qui fraiera la voie au socialisme.

Assurément, tant que le mouvement ouvrier s’en tiendra à ses anciennes formes d’organisation, à ses méthodes parlementaires, à ses pseudo-luttes de classes, à ses vieilleries tactiques et stratégiques, la victoire par la révolution lui sera refusée.

Mais qu’il jette dans la balance le poids de son grand nombre, le rôle décisif qu’il tient dans le procès de production, qu’il s’émancipe d’une direction embourgeoisée, qu’il retrouve sa liberté d’initiative et prenne en main son propre sort au moyen du système des conseils, et il parviendra alors au socialisme, « où la liberté de chacun est la condition du libre épanouissement de tous ».

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Portrait d’Otto Rühle par Diego Rivera

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