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La grève du Havre (Monatte, 1922)

2 septembre 2011

A partir du 100° jour de la grève du Havre de 1922, Pierre Monatte est sur place et téléphone quotidiennement à la rédaction de l’Humanité.

Extrait de l'Humanité du 26 août 1922

Extrait de la Une de l'Humanité du 30 août 1922

Ce que le Comité des Forges coûte à la ville du Havre

Article paru à la Une de l’Humanité du 27 septembre 1922.

Le Havre, 26 septembre. – (par téléphone de notre envoyé spécial) – La France deviendra l’une des grandes nations métallurgiques du monde, a déclaré dimanche le ministre des travaux publics Le Trocquer, en inaugurant un monument aux morts en Bretagne.

Cela fait bien dans les discours. Mais, depuis 1918, cette chanson se répète. Et l’on constate, au contraire, une paralysie dans l’industrie métallurgique. S’il en était autrement, une grève de 15.000 ouvriers métallurgiques n’aurait pas pu durer 100 jours. C’est aujourd’hui 26 septembre en effet, le centième jour de grève des métallurgistes du Havre. Le mouvement éclata le 19 juin aux chantiers de la Gironde. Il se généralisait ensuite et tous les métallurgistes havrais y participent maintenant.

Le sifflet des tréfileries

Dans quelques usines, aux Tréfileries notamment, la réduction de 10 % avait été imposée le 16 avril, c’est-à-dire deux mois avant. Le personnel de ces usines avait esquissé quelques gestes timides de protestation, mais il n’avait pas osé engager la lutte. Il avait encaissé la diminution; il se rallia ensuite au mouvement dont il n’avait pas eu l’audace de prendre l’initiative; mais il est le premier aujourd’hui à manquer de souffle, à trouver que le chemin est long et la victoire lointaine. C’est dans ses rangs que les défections sont les plus nombreuses.

Le sifflet des Tréfileries s’est fait entendre hier sans résultat. Aujourd’hui, quand le patronat a sifflé ses esclaves, un certain nombre s’est présenté. Mais les lamineurs, les tréfileurs proprement dits, résistent encore et sans eux on ne voit pas bien quel travail pourrait être fait. Hier précisément, en analysant la situation, le Comité de grève notait certains points faibles. Aussi n’a-t-il pas été surpris ni découragé qu’il y ait de la lassitude au centième jours dans les rangs des grévistes. Il faudrait être fou pour supposer qu’il pourrait en être autrement.

Mais de la lassitude, il y en a de l’autre côté de la barricade, il y en a dans les zones neutres.

Les frais généraux des patrons courent depuis 100 jours et la caisse noire du Comité des Forges ne pourra jamais les indemniser entièrement. Mais il s’agit seulement pour les patrons de bénéfices perdus, de dividendes écornés. Schneider ne monte pas au bois de Mongeon avec des souliers prenant l’eau et il ne fume pas un havane de moins, mais gare les bilans de fin d’année. La grève du Havre leur aura coûté dix fois plus cher que s’ils avaient maintenu les 10 %.

2 millions de charges pour la ville du Havre

De la lassitude il y en a dans l’opinion publique havraise. Le scandale de l’occupation de la ville par les troupes depuis un mois et demi n’est pas un scandale gratuit. Le coût s’en chiffre déjà pour la ville à plus de 2 millions que les contribuables devront payer et parmi les contribuables, les commerçants déjà atteints par la non consommation des 15.000 familles de grévistes et les hôteliers dont les troupes et la police ont fait fuir les clients.

Cette lassitude extrême explique certaines lignes publiées par le Petit Havre l’organe qu’influence M. Siegfried:

Il nous paraît intéressant de publier que les arrestations pour faits de grève ont été faites par application de l’article 10 dont M. Barthou, ministre de la justice, a demandé lui-même l’abrogation…

Vu les circonstances, il est donc à souhaiter qu’on remette bientôt en liberté M. Louis Quesnel et les autres militants qui ne sauraient être rendus responsables de l’émeute du 28 août.

Retirez les troupes, relâchez les militants arrêtés, rendez leur Bourse du Travail, c’est-à-dire le Cercle Franklin, aux grévistes, voilà ce que demande la population havraise. Elle le demande par intérêt autant que par un sentiment obscur que la légalité a été violée et que des êtres humains en souffrent durement.

Un écho de la grève au Conseil général

Mais quiconque est animé du sentiment de justice est obligé d’être plus exigeant que l’opinion bourgeoise. Il ne comprend pas que le préfet de Poincaré qui a quatre morts sur la conscience ait pu paraître avant-hier au Conseil général de la Seine-inférieure sans se voir reprocher son crime. Il ne comprend pas davantage que le président de ce Conseil général, M. Paul Bignon, dont la radicale Dépêche de Rouen se félicite qu’il a été élu pour la vingtième fois, ait osé tenir un langage identique à celui que l’ordure que les « jaunes » firent afficher récemment sur les murs du Havre:

« Dès que dans un différend entre travailleurs et patrons, conflit de franc jeu comme il s’en élève entre honnêtes gens, se glissent des louches agitateurs, obliques auteurs de désordre qui, habiles à s’esquiver des responsabilités et des coups, font bon marché de la vie des autres, il faut que les conscience se révoltent. Il faut encore que l’ouvrier voit clair. »

L’ouvrier voit clair et sa conscience se révolte, vous pouvez en être sûr, M Brignon. Il a vu, de ses yeux vu, où sont les assassins. Leur responsable direct, il était à vos côtés au fauteuil préfectoral et c’est pour le couvrir que vous cherchez à rejeter sur d’autres la responsabilité du sang qu’il a fait verser pour complaire à Sa Seigneurie Schneider. Mais vous ne réussirez pas à donner le change.

P. MONATTE.

Etablissements Schneider (photo BS)

Au centième jour

les grévistes du Havre sont unanimes à poursuivre la lutte

Article paru à la Une de l’Humanité du 28 septembre 1922.

Le Havre, 27 septembre. – (par téléphone de notre envoyé spécial) – Le drap de la mort vient d’être tiré sur une grande figure havraise, M. Siegfried, doyen de la Chambre des députés, ancien ministre.

Les journaux locaux célèbrent ses vertus : ils vantent sa vieillesse lucide et rappellent que la mort de la compagne de sa vie, il y a quelques mois, l’avait frappé mortellement.

Nous rappellerons une humiliation qui lui fut infligée il n’y a pas longtemps.

L’insulte du patronat de la métallurgie

Il est difficile d’oublier le mot douloureux qui tomba de sa bouche il y a quelque semaines. C’était au sortir de la chambre syndicale patronale où il avait été, en compagnie de ses collègues le sénateur Brindeau et le député Ancel, tenter une suprême démarche de conciliation:

« Jamais un tel affront, déclara-t-il, n’avait été fait à mes cheveux blancs. »

On n’a jamais su exactement comment cette délégation avait été éconduite, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle l’avait été vertement.

M. Siegfried est mort, on sentait, cela ne fait aucun doute, qu’il était d’un autre âge. Le drap mortuaire qui le recouvre ensevelit l’un des derniers survivants de la génération qui essaya de fonder une République et qui y a tristement échoué. Cette génération eut la velléité d’une République libérale et puritaine, mais elle a tout bonnement réussi à déshonorer l’esprit critique du protestantisme, à prostituer la liberté à tous les traîneurs de sabre et à faire de la république la servante malpropre de la ploutocratie. Le protestant alsacien Siegfried a eu honte de tant d’infamie et on peut dire à son honneur que ses derniers jours ont été hantés par le remord de laisser un Lallemand verser le sang ouvrier dans les rues du Havre.

Le « franc jeu » de la grève du Havre

Ce n’est pas M. Siegfried qui aurait osé dire cette plaisanterie que le « franc jeu » a été observé dans la grève du Havre alors qu’il a été ostensiblement violé et que les pouvoirs publics, préfet, armée, magistrature ont appuyé de toutes leurs forces l’intérêt patronal.

Hier, j’entendis une voix anonyme de la foule dire:

« On ne les a pas aidés  » !

Pour cet anonyme, le gouvernement avait le devoir de se porter au secours d’une grève aussi légitime que celle-ci et il y a manqué.

Quand je lui eus fait remarquer que le gouvernement avait aidé au contraire les patrons, il acquiesça troublé et à moitié révolté.

La grève aura dans la population havraise des répercussions morales inattendues. Elle a secoué toute cette fraction de nos contemporains qui dort debout et va son chemin sans savoir même si Poincaré est président du Conseil.

Une consultation par usine

La grève vient de connaître un de ces tourbillons fréquents dans toute lutte qui se prolonge. Un moment vient où tous ceux qui sont irrésolus, irrésolus de nature et qui balancent toujours, finissent par pencher du mauvais côté, où des groupes se forment dans les coins où le découragement sévit et entraîne un flot de rentrées et parfois une dislocation du mouvement.

C’est le fait qui s’est produit aux Tréfileries.

Un vent de panique a été soulevé par le sifflet des sirènes. Comme toujours la rumeur a grossi la réalité et enflé les chiffres. Naturellement la secousse était forte pour les ouvriers des autres usines.

Le Comité de grève a, ce matin, par la voix de Chevalier et de Gauthier, dit au meeting qu’une consultation s’imposait usine par usine, une consultation où le délégué de l’usine au Comité de grève n’ouvrirait que les oreilles et fermerait la bouche afin de permettre à tous de dire leur pensée entière, sans gêne et sans pression. Ce qu’on appelle les « meneurs » allaient demander aux « menés » de dire nettement où ils voulaient aller, s’ils étaient trop las et pensaient à la rentrée ou bien s’ils avaient encore des sacrifices à dépenser.

Immédiatement le grand bloc des grévistes s’est fusionné et chaque usine s’est réunie dans son coin, a discuté, puis mandaté son délégué.

Dans l’après-midi le comité de grèves a enregistré les décisions de chaque usine et à 5 heures, dans un deuxième meeting au bois Mongeon, il a fait connaître les résultats de la consultation. Il pleuvait dur; pourtant tout le monde était là et quand Gauthier, abritant de la pluie son papier, a lu les résultats de la consultation, il y a eu tout d’abord une appréhension, puis une joie douce a détendu les visages un moment crispés:

Chantiers de la Gironde, unanimes à poursuivre la lutte; Chantiers de la Méditerranée, unanimes; Mazeline, unanimes; Chantiers Normands, à l’unanimité moins dix voix; Compagnie Electro-Mécanique, unanimes; Gaillard, unanimes; Compagnie Transatlantique, unanimes… etc. etc.

Pendant que je remontais avec Gauthier, les camarades des Chantiers Normands sont venus lui dire qu’il y avait eu unanimité sur la poursuite du mouvement et que les 10 voix n’avaient pas la signification de partisans de la rentrée. C’étaient des camarades qui avaient demandé un vote secret simplement.

Au 101° jour, malgré les défections qui se sont produites chez Schneider et aux Tréfileries, il y avait presque autant de monde au bois Mongeon, et il y avait même volonté. Certes, cette volonté avait été émoussée un moment; elle vient d’être retrempée et bien retrempée. Naturellement, tout cela ne tient pas du miracle: il y a une explication, il y en a plusieurs, plusieurs causes ont joué à la fois. Il y en a une qui m’a frappé tout particulièrement: c’est la fureur qui s’est emparée des « carnivores » à l’idée de la rentrée. Les « carnivores », c’est ainsi que ce sont dénommés eux-mêmes les chaudronniers de tous genres, professionnels de mérite qui sont à la base et tiennent le travail des constructions navales, dévorant au boulot comme à la lutte.

Mais quels drames représentent certaines rentrées à l’usine ! On m’en a retracé un ce matin:

Une vieille maman qui a conduit ses trois gars à la porte de l’usine; les jeunes gens ne voulaient rien entendre, ils se débattaient. La pauvre vieille en pleurant menait son petit troupeau. A la porte de l’usine, ses gars refusent une nouvelle fois, puis ils plient enfin sous la douleur et la volonté de leur mère. Pauvres enfants ! Pauvre mère ! qui ne savait pas le mal qu’elle faisait et qui croyait défendre le bien des enfants.

P. MONATTE.

Au Havre: Plus résolus que jamais

Article paru à la Une de l’Humanité du 29 septembre 1922.

Le Havre 28 septembre. – (par téléphone de notre envoyé spécial) – Le coup de fouet de la consultation d’hier a fait du bien. C’est de meilleur pas qu’on s’est dirigé vers le bois Mongeon ce matin et je me suis demandé si le cent deuxième jour de grève l’assistance n’était pas plus nombreuse que les autres jours.

Ce qui montre encore mieux avec quelle vigueur la lutte se poursuit c’est l’état d’esprit avec lequel on juge ceux qui rentrent; on les blâme, certes, mais on les plaint. On dit qu’ils sont tombés sur les genoux et qu’il importe non pas de finir de les coucher aux pieds des patrons mais de les aider à se relever pour qu’ils ne se laissent pas tomber au pire découragement qui suit le mépris de soi-même après une vilaine action. Pour qu’il reprennent un peu de confiance en eux, le Comité de grève a décidé de les appeler à un grand meeting qui aura lieu dans l’après-midi de dimanche, au bois Mongeon et où ceux qui auront tenu 105 jours ne craindront pas de coudoyer ceux qui les ont quittés au bout de 95 ou 100 jours. Ces derniers ne peuvent pas être regardés comme des renégats ou des jaunes. il doit être possible de compter encore sur eux pour l’action syndicale et pour la résistance contre le patronat.

De 250 adhérents à combien ?

Le syndicat des métallurgistes du Havre qui comptait 250 adhérents au début du mouvement, en comptera bientôt, quoi qu’il arrive, vingt fois plus au moins.

Un de ces jours derniers, les camarades d’une forte usine disaient au Comité de grève:

 » Vous devez nous compter comme syndiqués. Nous n’avons pas de carte et nous ne pouvons payer de cotisation en ce moment; mais tout le personnel chez nous entend être regardé d’ores et déjà comme syndiqué. »

Cette déclaration inattendue a suggéré l’idée de faire un appel en faveur du syndicat. Les adhésions ont été reçues usine par usine. Comme le syndicat est à base de sections techniques, les spécialités vont tenir des réunions particulières. Aujourd’hui la première s’est tenue, celle des « carnivores », c’est bon signe.

Le Comité des Forges qui avait choisi Le Havre au lendemain de ses échecs à Marseille et à Lille pour remporter une victoire facile, parce qu’il n’y avait plus qu’un syndicat extrêmement réduit, peut se vanter d’avoir montré l’utilité de l’organisation.

Les ouvriers ont vu qu’ils pouvaient fort bien s’entendre entre les diverses spécialités et les différentes usines. Quesnel leur en a fait la démonstration pendant deux mois, et quand il a été arrêté, les camarades qui lui ont succédé l’ont répété pour la seconde fois.

C’est par l’épreuve et par la lutte que la classe ouvrière acquiert la conviction de sa capacité à conduire son organisation en attendant celle de conduire la production.

Ils osent arrêter encore

Un mois après les incidents du Cercle Franklin, le Parquet ose décerner un mandat d’amener contre Rioult, conseiller municipal socialiste du havre, pour soi-disant participation à la soi-disant émeute du 26 août.

Les vendredis de la correctionnelle havraise

Diverses affaires relatives à la grève vont passer devant le comptoir du déjà fameux M. David.

Jeanne Lebreton, une camarade âgée de 19 ans, Fiquet, un jeune de vingt ans, et Dumont Henri, comparaissent aujourd’hui pour violences aux agents.

Une autre affaire qui doit revenir, celle-là présente un gros intérêt: c’est celle de Dorange, remise à 15 jours, afin que l’accusation puisse faire la preuve que les sommations furent réellement faites le 26 août.

On se demande bien comment cette preuve pourra bien être faite alors que ni le tambour, ni la trompette ne se sont fait entendre autour du Cercle Franklin.

Pierre MONATTE.

Extrait de l'Humanité du 29 septembre

Sans sommations le 26 août on fit tirer sur les grévistes

Article paru à la Une de l’Humanité du 30 septembre 1922.

Le Havre 29 septembre. – (par téléphone de notre envoyé spécial) – Nul n’est censé ignorer la loi, paraît-il. Personne pourtant ne s’entend mieux à la violer que les pouvoirs publics. Les violations de la loi les plus scandaleuses ont été collectionnées au cours de la grève du Havre par le préfet de la Seine-Inférieure. A ses yeux, le délire du Comité des Forges tient lieu de légalité.

Mais il n’est pas de violation de la légalité plus caractérisée et de violation aux conséquences plus graves que celle qui fut commise par les commissaires de police qui commandaient les forces de l’ordre le samedi 26 août.

Il a été reconnu publiquement aujourd’hui devant le tribunal correctionnel du Havre que les sommations réglementaires n’avaient pas été faites.

Le commissaire spécial adjoint de Rouen, M. Jérôme, a avoué qu’il n’avait à sa disposition ni tabours ni clairons. Un de ses collègues, M. Givals, a jouté: « Nous n’avions pas le moyen de nous procurer ni tabours ni clairons. »

Sur ces déclarations formelles, le ministère public ne pouvait moins faire que de ne pas insister, ce qu’il a fait en retirant son inculpation contre notre camarade Dorange.

Suzanne Lévy avait bien été inspirée en réclamant, il y a quinze jours, que l’accusation apportât la preuve que les sommations avaient bien été faites. L’accusation ne pouvait apporter ce qui n’existait pas.

On a dû reconnaître que le commissaire de police en personne avait violé la loi du 26 août, violation aux conséquences particulièrement graves puisqu’il ordonna de tirer sur la foule des grévistes sans avoir fait les sommations légales.

Que fera-t-on des camarades condamnés déjà, simples prévenus encore qu’on a poursuivi pour attroupement séditieux en raison du témoignage de ces commissaires ?

Quelles sanctions prendra-t-on contre ces commissaires coupables d’avoir violé la loi et d’avoir fait assassiner quatre travailleurs ?

Nous nous demandons quelles sanctions prendront les gens qui ont fait coffrer Quesnel, Bousquet, Féré, Le Pen et qui laissent en liberté le préfet Lallemand.

Je veux parler du chef de la police havraise, le commissaire Artigues. On annonce qu’il va être promu chevalier de la Légion d’honneur en récompense des incidents du Premier Mai et de l’issue du 26 août qu’il a si bien machinée. Une goutte du sang qu’il a versé va lui rougir la boutonnière.

Portrait du préfet lallemand paru dans l'Humanité du 12 septembre 1922

Le Cercle Franklin sera-t-il bientôt rendu ?

Jeudi, au Conseil général, Pazin, conseiller communiste du Petit-Quevilly, a demandé que le Cercle Franklin soit rendu aux syndicats du Havre et aux grévistes de la métallurgie.

« Cela ne regarde pas l’assemblée départementale, a répondu le rapporteur, mais la ville du Havre ».

« Allons donc, a répliqué Pazin. D’après les dires du maire du Havre, lui-même, le cercle Franklin a été retiré aux travailleurs sur les ordres formels du gouvernement. » L’assemblée départementale, qui a écouté l’autre jour les balivernes de son président sur la grève du Havre, n’a pas retenu le vœu de Pazin.

Extrait de la Une de l'Humanité du 14 septembre 1922

Ça bouillonne aux Tréfileries

Quel est l’état d’esprit des ouvriers qui ont repris le travail ces jours derniers aux Tréfileries ? Disons d’abord que dix-sept fondeurs sont sortis de nouveau. On leur demandait de faire douze heures. Pourquoi douze ? Afin de fournir de l’ouvrage aux autres catégories. C’est avouer que beaucoup de professionnels ont refusé de rentrer et que sans eux rien ne pouvait marcher, même aux Tréfileries.

Ajoutons que les ouvriers qui sont rentrés ont été salement étrillés en fait de réduction. Aussi le mécontentement bouillonne aux Tréfileries.

Les ouvriers qui sont rentrés sont mécontents des conditions qui leur sont faites et guère plus contents d’eux-mêmes et de leur faiblesse.

Dimanche ils seront nombreux à revenir au bois Mongeon.

P. MONATTE.

Au Havre: 104e jour de grève !

Article paru à la Une de l’Humanité du 1er octobre 1922.

Le Havre 30 septembre. – (par téléphone de notre correspondant particulier) – La nouvelle consultation des grévistes, usine par usine, prévue pour aujourd’hui, a été faite au bois Mongeon. La consigne était de procéder à une consultation aussi sévère que possible afin de ne pas s’embarquer à la légère et de risquer de n’être pas suivi.

Les groupes se sont formés à travers le bois, les uns énormes, les autres minuscules suivant l’importance des boîtes. Alors qu’en certains milieux on escomptait ce qu’un journal havrais appelle une détente, c’est à la quasi-unanimité que ces réunions usine par usine ont décidé la poursuite du mouvement. Les votes favorables de la reprise du travail n’ont pas été dans la proportion de un sixième comme il a été écrit, mais dans celle de un pour cent tout au plus.

Avec l’esprit de discipline qui caractérise les grévistes, on peut espérer que ceux-là mêmes qui se sont prononcés pour la reprise s’inclineront devant la formidable majorité qui s’est affirmée et ne voudront pas rentrer. Seule la détente est en effet compromise. C’est plus que jamais la lutte à outrance.

Les journaux régionaux se livrent à de savants calculs sur le nombre des rentrées, sur celui des ouvriers nécessaires pour faire face aux commandes en retard qui s’accumulent dans les usines.

On sait que le dernier moyen imaginé par le patronat pour semer la panique a été de répandre le bruit que l’industrie havraise allait subir une compression, que beaucoup d’ouvriers deviendraient inutiles de ce fait et qu’ils seraient congédiés.

Les patrons se figuraient que pour ne pas être au nombre des congédiés, les ouvriers assailliraient leurs portes. Le coup a peut-être réussi aux Tréfileries, partout ailleurs il a raté; on peut compter les rentrées aux Chantiers de constructions navales, il n’y en a pas.

Des surprises attendent les patrons: ils voient déjà que des commandes leur filent sous le nez et des clients prendre une autre direction. Demain quand les ateliers rouvriront, ils pourraient bien en outre trouver leur travail désorganisé et courir après les professionnels indispensables.

L’appel à ceux qui sont rentrés

Le meeting de demain auquel sont conviés à la fois les grévistes et ceux qui sont rentrés ces jours derniers a été annoncé par un tract où il est dit:

Camarades qui avez abandonné la lutte, nul ne vous en veut. Personne de ceux qui sont encore dans la bataille ne peut ni vous maudire ni vous jeter la pierre. Ensemble, nous avons lutté ensemble, nous avons souffert, nous avons communié dans la même douleur. Le sang, à tout jamais, a scellé l’unité ouvrière en face de l’unité patronale, et ni la rancœur ni la haine ne doivent exister entre les travailleurs.

Nous voulons vaincre, nous voulons que les affameurs du Comité des Forges retirent leurs diminutions de salaires. Nous voulons vivre dignement et librement en travaillant. C’est pourquoi, à vous, qui avez été un peu trop tôt découragés, afin de démontrer au patronat que, malgré une division apparente, nous sommes à tout jamais unis et que rien ne saurait rompre cette union, nous vous demandons seulement d’assister encore une fois au grand meeting qui aura lieu dimanche, à 15 heures, au bous Montgeon.

La caisse noire de Schneider

La Chambre patronale des métallurgistes du Havre est adhérente au Comité des Forges, et, comme telle, elle est assurée contre les grèves. Mais l’indemnité prévue est infime par rapporta aux charges occasionnées par une grève de 104 jours. Aussi, Schneider avait parait-il accordé un appui financier supplémentaires aux usines mises en difficulté par la grève. A la longue cependant il se serait fatigué. On raconte en outre qu’il n’aurait pas trouvé assez de docilité chez ses collègues. Depuis le 25 septembre, tout appui financier de sa part serait retiré. Sa caisse noire aurait fermé ses guichets.

La discorde devait se produire un jour ou l’autre dans le camp patronal. On entend déjà des éclats de voix rue du Chillou au siège du syndicat patronal.

Les responsables du 26 août

L’aveu fait hier, devant le tribunal, que les sommations n’avaient pas été faites, est un premier rayon de lumière qui ne tardera pas à être suivi par d’autres. Peu à peu le rôle de provocateur du préfet apparaîtra plus nettement. Les fusillades du Havre pouvaient être rapprochées, non pas de celles de Fourmies, mais de celles de Villeneuve-St-Georges. Mêmes provocations policières suivant un plan gouvernemental, M. Lallemand n’a pas oublié qu’il avait été à l’école de Clemenceau.

Une délégation du groupe parlementaire communiste doit venir aux premiers jours de la semaine prochaine faire une enquête sur la grève et sur les incidents du 26 août qui lui permettra d’interpeller en toute connaissance de cause. Les faits scandaleux ne manquent pas. Pour une légende qui se dérobe dès qu’on la touche, beaucoup de faits indiscutables sortent peu à peu de l’ombre, d’autant plus terribles qu’on les touche avec plus de précision.

Pierre MONATTE.

Le magnifique entrain des grévistes du Havre

Article paru à la Une de l’Humanité du 2 octobre 1922.

Le Havre, 1er octobre. – (par téléphone de notre envoyé spécial) – J’ai vu pas mal de choses dans ma vie. Jamais encore je n’avais vu un comité de grève s’adresser amicalement à des ouvriers qui avaient abandonné la lutte, risquant ainsi de briser la grève, d’où le nom [qui] leur est couramment donné de « briseurs de grève » et de « jaunes ».

La grève du havre a présenté bien des situations curieuses. Celle-là n’est pas la moins originale.

Mais l’invitation à venir soit à la « Grenouillère » à Harfleur, soit au meeting du bois Mongeon, serait-elle entendue ? Les ouvriers rentrés ne se boucheraient-ils pas les oreilles ? Essaieraient-ils de revenir dans un meeting, même si le désir leur en venait, et s’ils venaient, que diraient-ils donc ?

Ils sont venus nombreux. La réunion d’Harfleur avait lieu ce matin. On sait qu’Harfleur est le fief de Schneider.

Richetta au nom de la C.G.T.U. et Massot au nom de la Fédération des Métaux étaient là. Rarement la salle de la « Grenouillère » n’avait eu autant de monde. Certes, les esclaves de Schneider ont lâché pied; ils ont perdu courage un moment, mais ils n’ont pas perdu confiance en l’organisation. Ils sauront le montrer.

Pleuvrait-il cet après-midi au bois Mongeon, comme cela arriva le jour où vint le Théâtre Confédéral ? Le temps a grimacé, mais la pluie a attendu le moment de la dispersion pour tomber.

Beaucoup de femmes et d’enfants. Les femmes ne boudent pas trop la grève; c’est le symptôme le plus encourageant. Mais y avait-il là des ouvriers rentrés aux Tréfileries ? Je me posais la question avec quelque inquiétude, quand Gauthier a annoncé qu’à la demande d’un groupe d’ouvriers, une réunion des ouvriers rentrés aux Tréfileries aurait lieu à l’issue du meeting. Il en était donc venu ? Une heure après, à leur réunion, ils se trouvaient plus de 200. C’est un beau résultat, d’autant plus que pas mal d’autres ont certainement été empêchés de venir par la honte d’avoir commis une faiblesse.

Tour à tour, Massot, Lafforgue et Richetat ont pris la parole.

Richetat a dit avec quelle anxiété on avait suivi à la C.G.T.U. les journées de flottement qu’avait traversées le mouvement au cours de la semaine dernière et avec quelle émotion la nouvelle du sursaut de volonté avait été accueillie.

Des camarades sont tombés de découragement. Ils appartiennent à toutes les catégories, aux manœuvres spécialisés, aux professionnels, mais la proportion des manoeuvres est beaucoup plus forte et c’est très explicable. Les professionnels savent qu’ils ne sont pas facilement remplaçables et cela les rend forts.

Développant la même idée, Lafforgue avait déclaré un moment auparavant que ce serait les « carnivores » qui auraient la peau du Comité des Forges.

Que peut et que dois faire la C.G.T.U. ? Redoubler d’efforts pour que les patrons du Havre ne puissent pas faire exécuter ailleurs leurs commandes; battre le rappel de la solidarité pour que les familles des 10.000 braves qui restent sur la brèche ne manquent pas du strict nécessaire.

La C.G.T.U., a déclaré Richetat, ne manquera pas à ce double devoir.

Gauthier avait gardé pour la fin une lettre de Quesnel datée du 25 septembre, mais arrivée le 30 au soir seulement et adressée aux camarades du Comité de grève et à tous les grévistes. Voici cette lettre:

A tous mes camarades du Comité de grève, à tous les grévistes.

Aujourd’hui lundi 25 septembre, 30° jour de prévention, je viens par la présente vous porter tous mes encouragements pour la vaillance et la tenacité dont vous faites preuve et qui devront avoir pour couronnement l’obtention du maintien de vos salaires.

Quant à moi, camarades, je ne suis pas plus à plaindre que vous. Comme vous, je suis séparé de ceux qui me sont chers et cela par la volonté féroce des exploiteurs. Mais vous aussi, pères et mères de famille, ne vous ont-ils pas mis dans l’obligation de vous séparer de vos chers petits enfants ? Cela n’empêchera pas que dans une dizaine d’années, l’ont viendra vous enlever ces mêmes enfants, on vous prendra vos fils les meilleurs, les plus forts, les plus sains pour en faire des soldats. Ils seront peut-être encore appelés à défendre les coffre-forts de ceux qui, aujourd’hui, veulent les condamner à végéter avec des salaires de famine.

Pendant ce temps, les profiteurs capitalistes ne font que se lamenter sur l’inclémence du temps qui les prive de tous les plaisirs des stations balnéaires et les empêche de jouir des orgies des maisons de jeu, des maisons de passe, que l’on y installe à leur intention.

Enfin, camarades, je termine en vous disant bonjour à tous et en criant avec vous: « Vive la grève ! »

Le secrétaire de la métallurgie: H. QUESNEL, détenu de droit commun, Maison d’arrêt du Havre, cellule 30.

P.-S. – Mes camarades co-détenus Le Pen et Perrault vous envoient également leur sympathie, comme moi, d’une cellule où ils bénéficient de leur part d’anciens combattants.

La lecture de la lettre de Quesnel a été écoutée dans un silence religieux et la fin saluée par des cris de: Vive Quesnel ! Vive la grève !

Pour tout le monde ici, Quesnel personnifie le syndicat de la métallurgie et la confiance absolue qu’on accorde enfin à l’organisation.

On ne pouvait se séparer sans chanter l’Internationale. Un ténor gréviste chante quelques couplets et toute l’assistance entonne le refrain; la voix lui manque, un autre camarade reprend les derniers couplets.

J’ai regardé l’expression de tous ces visages devant moi. A quelques mètres, un nègre chantait avec ferveur au refrain; plus loin à gauche un Marocain, au visage de bronze et au collier de barbe noire mettait dans sa chanson autant de passion que lui.

Un jour l’Internationale sera le genre humain… Que dis-je, elle l’est déjà.

Pierre MONATTE.

Extrait de l'Humanité du 2 octobre 1922

Au Havre la lutte continue

Aux tréfileries la moitié des ouvriers ont à nouveau quitté le travail

Article paru à la Une de l’Humanité du 3 octobre 1922.

Le Havre, 2 octobre. – (par téléphone de notre envoyé spécial) – Ceux qui étaient rentrés aux Tréfileries au début de la semaine dernière viennent de racheter hardiment leur faute. Hier, ils étaient venus 200 environ au meeting du bois Mongeon. Ce matin, ils sont ressortis à 450, soit la moitié du total des rentrées aux Tréfileries. Encore peut-on espérer que demain matin, bon nombre d’autres qui habitent au loin ne reviendront pas. 450 ont eu le courage de sortir une deuxième fois. La confiance du Comité de grève n’a pas, on le voit, été trompée. Les événements démontrent qu’il avait davantage raison qu’il ne le croyait lui-même, en continuant à regarder toujours comme des camarades ceux qui étaient rentrés au début de la semaine dans une crise de découragement. Il leur a tenu un langage d’ami en se donnant la peine de comprendre les raisons de la faute qu’ils venaient de commettre. Il leur a permis de la racheter. Il ne leur avait pas demandé un pareil geste, il n’en attendait pas tant d’eux. Ils lui ont donné plus qu’il n’espérait. Non seulement par leur rentrée ils ont permis à tous de se rendre compte que les patrons étaient résolus à serrer la vis, ils étaient victorieux, ce que les militants avaient prédis 1.000 fois, mais par leur sortie en grand nombre ils sèment le désarroi dans le camp patronal. Ils font rebondir le mouvement: ils lui donnent une vigueur nouvelle.

A la rentrée de 7 heures, un service entier, le clinquant, restait dehors ce matin; à 9 heures c’était le bottelage qui sortait; à midi, le cuivre lâchait en grande partie.

A l’intérieur de l’usine, les consultations allaient leur train. les portes avaient été fermées et personne ne pouvait s’en aller individuellement. Au dehors les gendarmes se faisaient voir et admirer; ils balayaient et rebalayaient les trottoirs.

Un camarade qui se faisait régler à midi a eu le mot de la journée: – « Voici un bâton pour payer ceux qui sont assez lâches pour rester ».

M. Stahl le directeur des Tréfileries, doit s’arracher les cheveux; il croyait avoir enfoncé le front ouvrier et pensait que par la brèche, toutes les usines passeraient. Déjà il s’en enorgueillissait; il était trop pressé. Il n’était pas seul d’ailleurs à espérer la reprise générale. Dans beaucoup de milieux on attendait la reprise. Chez Mazeline, on avait déclaré aux employés: « Finie la couture, on recommence le travail lundi ». Jusqu’à la mairie du Havre où M. Meyer refusait samedi d’accorder un bon de transport à des grévistes qui avaient trouvé du travail au loin, en prétextant que la grève était terminée et que le travail reprendrait aujourd’hui.

Au lieu de la rentrée générale tête basse, c’est la sortie tête haute de ceux qui avaient eu la faiblesse de rentrée.

C’est un 106° jour de grève qui comptera dans l’histoire ouvrière. Les ouvriers de partout vont dire:

– Ils ont du ressort les grévistes du Havre.

Les patrons aussi le diront. Ils se seront rendus compte aujourd’hui qu’il est difficile de faire toucher les épaules à des ouvriers sûrs de leur bon droit et conscients de leur force.

Ce matin, le Havre-Eclair se permettait d’écrire qu’au meeting d’hier après-midi, quelques assistants avaient manifesté leur intention de reprendre le travail aujourd’hui. Où diable, avait-il pris ce renseignement ? Chez les patrons sans nul doute.

Hier, le contraire s’était produit. C’était un groupe d’ouvriers rentrés aux Tréfileries qui avaient demandé une réunion spéciale à l’issue du grand meeting. Ils se trouvaient deux cent à cette réunion improvisée et sur le nombre une dizaine seulement n’étaient pas d’avis de ressortir. Aujourd’hui, les deux cent, on le voit, ont fait boule de neige.

L’enquête du groupe communiste

Marcel Cachin est arrivé à onze heures ce matin. De suite, il est monté au bois Mongeon où le Comité de grève était encore réuni.

La plupart des camarades du Comité attendent le lundi après-midi au siège de distribution des vivres. Une sous-commission a été désignée pour fournir à Cachin tous les renseignements utiles; elle a fonctionné jusqu’à 5 heures et le Comité de grève s’est réuni à nouveau.

La tactique du patronat consiste à faire mourir d’asphyxie cette grève formidable, à convaincre l’opinion publique qu’elle n’existe plus. L’opinion publique saura que la grève du Havre est si vivante qu’elle trouve le moyen d’électriser les plus fatigués. Elle entendra du haut de la tribune le récit des hauts faits du Comité des Forges et de ses domestiques préfectoraux ou militaires.

Pierre MONATTE.

Chaque jour: la souscription

Le 107e jour de grève au Havre

Au service du patronat

Article paru à la Une de l’Humanité du 4 octobre 1922.

Le Havre, 3 octobre. – (Par téléphone de notre envoyé spécial). – « Il ne faut pas parler au Havre du cap de lundi, me disait un camarade ces jours derniers. Remarque qu’il a toujours été franchi facilement et que le jour difficile a été chaque fois le mardi. » Mais après le geste remarquable accompli hier par les ouvriers des Tréfileries, la journée d’aujourd’hui était envisagée sans appréhension.

Tout contribuait d’ailleurs ce matin à chasser les idées noires. Le geste des Tréfileries est la lumière d’une belle journée d’automne.

Devant les tréfileries

La remarquable sortie d’hier avait amené les agents du patronat et la police a redoublé d’activité. Il fallait empêcher à tout prix les sorties, boucher la fissure. Défense à tous les militants connus de passer devant les Tréfileries ce matin. L’un des délégués de l’usine au Comité de grève, le camarade Gauthier, était allé  se rendre compte sur place de la situation. Pour rien au monde, il n’aurait voulu rater un spectacle fameux dans le genre de celui d’hier. Mais un commissaire de police s’est collé à ses trousses et l’a contraint finalement à déguerpir.

Pour vous faire une idée des procédés de police en usage au Havre, regardez cet échantillon:

A un moment donné, Gauthier était entré dans un café; un commissaire est allé le relancer et a menacé de faire fermer de suite le café si Gauthier ne sortait pas.

C’est ainsi que la liberté individuelle est respectée au Havre. Les gens de la loi sont les premiers à la violer. Ils devraient observer la neutralité entre l’ouvrier et le patron; ils pourchassent et terrorisent l’ouvrier au bénéfice du patron.

La mise à la disposition du capitalisme de tous les rats de la police et de la justice apparaît chaque jour. Aujourd’hui, c’est un commissaire de police faisant la besogne des Tréfileries. Hier c’était un de ses collègues sortant de chez le chef du personnel de la maison Schneider à Harfleur, la mine réjouie et chauffée à point par un bon dîner.

C’est dans ces agapes patronales qu’ils vont apprendre l’interprétation qu’il convient de donner à certains textes de loi. Ils y apprennent, entre autres choses, que le délit d’entraves à la liberté du travail peut être compris de bien des manières, même par simples paroles; plus que ça, par simple regard. Les juges du Havre servent consciencieusement les maîtres du régime et le vieux tabellion ensanglanté qui préside le Conseil des ministre peut être satisfait de ses chats-fourrés.

Courteline est enfoncé. Jamais ses juges n’auraient osé appliquer certaines formules juridiques aux grévistes du Havre; jamais ils n’auraient osé poursuivre quelques-uns d’entre eux pour… manœuvres frauduleuses dans le but de forcer la hausse des salaires. pas de doute, vous avez bien lu, et j’ai sous les yeux cette citation, parmi tant d’autres, en toutes lettres.

Le juge qui a découvert que les grévistes du Havre recouraient à des manœuvres frauduleuses pour faire hausser leurs salaires mérite une bonne récompense, n’est-ce pas ? Il a soigneusement travaillé à ridiculiser la justice bourgeoise.

Charron et Louise Heuchel relachés

Hier soir à 8 heures, Charron, un bon camarade du port, a été relâché. Un mandat d’amener avait été lancé contre lui à propos des incidents du 26 août. Sans doute, son nom avait-il été inscrit sur la liste fantaisiste établie par les policiers havrais et parisiens. Or justement, le samedi 26, Charron était en délégation à Rouen et un rapport du commissaire de là-bas y signalait sa présence. L’inculpation contre Charron était donc ridicule. Depuis une quinzaine, c’est un fait acquis; pourtant on ne lui rendait pas sa liberté. S’il fallait libérer tous ceux qui sont injustement arrêtés, qui est-ce qui resterait à la prison du Havre ?

Ce soir, c’est Louise Heuchel qui a eu la joyeuse surprise de voir s’ouvrir les portes de la prison. L’inculpation qui pesait sur elle, de menace de mort contre la personne du général Duchêne et de provocation au meurtre de gendarmes, n’avait pour appui que deux rapports anonymes et contradictoires. Le juge Kerambrun lui-même n’avait pu obtenir que soit levé l’anonymat des auteurs des deux rapports. Les mensonges qu’ils contenaient se sont écroulés au premier examen.

Après la libération de Lartigue et de Le Guillermic, celle de Charron et de Louise Heuchel s’est fait attendre. Espérons que celle de tous nos autres camarades tardera moins. Voilà des semaines que Menneret, Peltier et autres devraient être dehors. Ces hommes sont maintenus en prison malgré la mise en liberté provisoire demandée pour eux par le juge d’instruction qui a instruit leur affaire. Serait-ce qu’on ne veut pas en haut lieu laisser la prison du Havre sans locataires ? Il y a un bon moyen en ce cas, c’est de relâcher les innocents qui y sont présentement et d’y coffrer les véritables coupables du crime gouvernemental du 26 août qui a coûté la vie à quatre hommes et ceux du crime patronal qui a coûté 107 jours de sacrifice à 15.000 ouvriers et à leur famille.

Pierre MONATTE.

Dessin paru dans l'Humanité du 4 octobre 1922

Cent-huitième jour de grève

Article paru dans l’Humanité du 5 octobre 1922.

Le Havre, 4 octobre. – (Par téléphone de notre envoyé spécial). – Deux faits extrêmement importants et qui vont exercer une grosse influence sur la marche du conflit se sont produits au cours de cette 108° journée.

Ce soir, Quesnel, Hervieu, Craquelin et Peltier ont entendu le gardien chef de la prison leur dire: « Messieurs vous êtes libres ».

Ce matin, les grévistes, sur la proposition du Comité de grève, avaient décidé d’adresser une nouvelle lettre aux patrons.

Peltier est libéré enfin. Déjà sa mise en liberté avait été annoncé deux ou trois fois. Mais d’autres camarades sortaient et l’on aurait dit que Peltier était oublié. Tout finit par arriver. Le voilà dehors en même temps que Quesnel, secrétaire de la métallurgie et de l’union locale, l’âme de la grève jusqu’au 26 août; en même temps que Hervieu, secrétaire du port, et Craquelin, secrétaire des Inscrits unitaires. Avant-hier Charron, hier Louise Heuchel et Rioult, le conseiller municipal socialiste arrêté ces jours derniers. Aujourd’hui, les militants havrais les plus connus et Peltier. Et demain ? Espérons que demain le scandale qui consiste à garder en prison des hommes, dont le juge d’instruction chargé de leur affaire a signé la mise en liberté provisoire, prendra fin, et que Menneret, Le Pen, Rachel Degond, Limare, Bunel et Mme Bunel, Le Gall et Féré nous seront rendus.

Une lettre aux 24 patrons

Outré de la conspiration du silence faite autour de la grève par la presse locale, le comité de grève a décidé de dénoncer cette conspiration à la population havraise. En même temps, il a résolu de faire une nouvelle démarche auprès des patrons. Une lettre a été envoyée non pas à la chambre patronale de la rue du Chillou, mais directement aux vingt-quatre patrons dont les usines sont en grève.

Ainsi, du même coup, la grève, dont les journaux d’ici ne parlent que pour l’enterrer chaque jour, quittes à être obligés de l’assassiner de nouveau le lendemain, n’est pas un mort récalcitrant, mais un être acharné à vivre. Ceux qui ne voient plus les réunions de la salle Franklin et les défilés des grévistes dans les rues du Havre peuvent oublier ou ignorer que les grévistes font, par milliers, l’ascension du bois Mongeon chaque matin. Mais un vote viendra rafraîchir leur mémoire.

La Journée Industrielle fit voir dans l’appel aux ouvriers rentrés une preuve de faiblesse. Ne veut-elle pas plutôt donner le change au lendemain du beau geste des Tréfileries. Si c’est une faiblesse que de ne pas permettre au patronat d’approfondir et d’exploiter les divisions ouvrières, le Comité de grève en a évidemment commis une. Mais qu’on nous permette d’être d’un autre avis et de penser que le comité de grève a fait preuve en cette circonstance d’une force singulière. Jamais pareil appel n’avait été lancé, jamais on n’avait vu un comité de grève disposer d’une pareille influence morale. Jamais on n’avait vu des ouvriers rentrés à l’usine avoir un pareil sursaut de volonté et de conscience. Puisse le Comité de grève du Havre donner beaucoup de pareilles preuves de faiblesse.

Voici le texte de la lettre envoyée aujourd’hui aux patrons:

Monsieur,

Nous nous permettons de vous rappeler notre lettre du 26 août, en réponse à celle de votre chambre syndicale, à la date du 25 août.

Dans cette lettre il était porté à notre connaissance que vous étiez disposé à recevoir des délégations d’ouvriers de vos usines. Dans notre lettre du 26 août, nous vous proposions une méthode qui nous paraissait plus efficace.

Reprenant aujourd’hui les termes de votre lettre du 25, nous avons l’honneur de vous faire connaître que nous avons constitué par usine une délégation de quatre membres, strictement composée d’ouvriers travaillant dans votre usine à la déclaration de la grève.

Nous avons voulu donner ainsi le maximum de garanties d’impartialité de la part des délégués, Cette délégation se tient à votre disposition pour rentrer en conversation avec vous, aux jour et heure qui seront à votre convenance et à l’endroit que vous voudrez bien désigner.

Nous espérons que vous donnerez une suite favorable à notre nouvelle proposition, et qu’après un examen attentif d’une situation si préjudiciable à la population tout entière, vous trouverez, d’accord avec les délégués ouvriers, un moyen équitable susceptible de mettre un terme a un conflit qui pèse si lourdement sur l’industrie de la région havraise.

Dans l’attente de votre réponse, nous vous présentons, monsieur, l’assurance de nos sentiments distingués.

Le Comité de grève.

Attendons maintenant la réponse des patrons. Il leur sera bien difficile de ne pas répondre et non moins difficile de répéter ce qu’ils ont déclaré depuis cent jours, que les ouvriers devaient se serrer la ceinture tandis que les patrons se repaissent de la vie chère en croquant leurs honnêtes bénéfices de guerre.

Au Palais de justice

Aujourd’hui un interrogatoire, celui de notre vieux Bousquet, assisté par Me Lazurich. Bousquet ferme la série des interrogatoires. L’instruction va, paraît-il, être close. Deux comparutions devant le tribunal :

Celle de Coroller, un jeune de 17 ans, inculpé d’outrage à la force armée, attrape trois semaines de prison, malgré son âge, la défense de Lafont et la demande émouvante de sa vieille Bretonne de maman dont il est d’unique soutien.

Celle de Diot, inculpé d’entrave à la liberté du travail.

Il y a un mois, nous avons publié une lettre confidentielle des syndicats patronaux havrais demandant à leurs adhérents de recueillir tous les renseignements possibles sur les faits d’atteintes à, la liberté du travail. La plainte contre Diot a été déposée par M. Quatravaux, directeur de la Société Le Nickel. Il ne fait pas de doute que Diot appartient à la série des victimes de la rue du Chillou et que les juges du Havre ne font qu’obéir aux désirs du patronat havrais. (…) Non seulement, M. Quatravaux a déposé lui-même la plainte aux lieu et place de son pauvre esclave Lesteilin, un manœuvre de 59 ans, qui courbait le front à l’audience sous la honte de la sale besogne qu’il commettait, mais il a conduit dans son auto Lesterlin auprès du commissaire de police, et il a déposé en même temps, pour le même fait, une seconde plainte contre un autre gréviste, plainte qui ne peut être retenue, mais quia permis d’apprendre que c’était le surveillant de l’usine qui avait donné à Lesterlin le nom de cet agresseur imaginaire.

Bien qu’il n’y ait pas eu de coups échangés, pas la moindre voie de fait, mais simplement une musette jetée à terre, Diot a été condamné à six semaines de prison.

Au Havre, l’application de la loi sur la liberté du travail est poussée si loin qu’elle aboutit la suppression du droit de picketing et du droit de grève.

Les patrons havrais ont rigidement des domestiques obéissants et zélés en la personne des juges d’ici.

Pierre MONATTE.

Le 109° jour de grève

Article paru dans l’Humanité du 6 octobre 1922.

Le Havre, 5 octobre. – (Par téléphone de notre envoyé spécial).Le Havre, 5 octobre. Quesnel, on le pense bien, était ce matin au Comité de grève et au meeting du bois Mongeon.

Après quelques mots d’Argence disant quelle joie chacun éprouvait à le revoir, il a pris la parole; il l’a reprise derrière Raynaud et après Gauthier il est remonté  sur les planches et a prononcé le dernier mot de la réunion. Son apparition a été saluée d’applaudissements et de cris vite coupés par un énergique :

« Je croyais vous avoir appris à ne pas applaudir ».

Il a dit tout ce qu’on attendait de lui, son contentement de retrouver le mouvement aussi solide au bout de 109 jours, la nécessité pour chacun de remonter le moral, autour de lui, le devoir de penser à ceux qui ont été assassinés et à ceux qui restent. en prison. Il l’a dit avec une vigueur à la fois bon enfant et rude.

Dans la soirée, nous avons conversé ensemble pendant deux grandes heures de toutes choses, et de tant de choses que je ne me risquerais pas à vous les raconter toutes. Voici quelques réponses à mes questions les plus importantes:

– Que penses-tu du mouvement ?

– Il est solide et touche au moment décisif. Les copains ont bien fait d’envoyer aux patrons la lettre d’hier. On va voir ce que ceux-ci oseront répondre. Le « fémaux » de chez Normand et le « tribout » de chez Schneider les mènent ordinairement à la baguette,, mais cette fois ils n’ont pas l’air d’encaisser aussi bien que ça.

Déjà hier, heures, les patrons étaient réunis. Ils se sont réunis une seconde fois ce matin. Il y a eu une longue discussion, donc du tirage, donc toute une fraction qui veut terminer le conflit en accordant ce que nous demandons. Si fort que soit le Comité des Forges, il ne peut tout de même pas contraindre toutes les boîtes à se ruiner pour la satisfaction de son amour propre et pour ses beaux yeux.

– Le syndicat des métallurgistes va sortir grossi et bien trempé de cette magnifique grève ?

– Cela ne fait pas de doute. Songes donc que nous étions en tout 250 syndiqués au début de la grève et que le 2 juin, à une réunion contre la diminution des salaires, il n’y avait pas plus de 200 auditeurs. C’est tout cela l’indifférence apparente des ouvriers, le faible nombre des syndiqués qui a soufflé du culot aux patrons.

– Il aura tenu longtemps leur culot !

– C’est que nous avons à faire à des sociétés qui ont des usines ailleurs où elles peuvent faire le travail le plus pressé. Souvent nous avons des grèves longues. Une des meilleures a duré déjà 120 jours.

– Crois-tu qu’on va rendre bientôt le cercle Franklin ?

– Justement, de la prison, j’ai écrit, vers le 20 septembre, au maire pour lui rappeler qu’il nous a signé un contrat de location en règle, que les syndicats sont chez eux à Franklin et qu’ils payent leur loyer. En vertu de quelle loi nous dénie-t-on notre qualité de locataires et nous flanque-t-on à la porte ?

« Ce n’est pas tout les troupes qui occupent Franklin fourragent dans nos bureaux et dans nos bibliothèques. En 1893, quand Charles Dupuy a fermé. la Bourse du Travail de Paris, il n’a pas laissé faire tant de saloperies à l’intérieur, et pourtant, quelle émotion et quel bruit dans le pays ! On avait fermé la Bourse du Travail, on a, fermé la nôtre et aujourd’hui tout le monde paraît trouver cela tout naturel, tout le monde y compris le maire du Havre. J’ai reçu une lettre de lui, je te montrerai ça. D’ailleurs le conseil municipal se réunit ce soir précisément les conseillers municipaux sont saisis d’une lettre où je leur pose la question de Franklin. »

Attention au racolage

L’excellente preuve que les patrons n’ont pas autant d’ouvriers à leur disposition qu’ils en voudraient, c’est qu’ils envoient dans toutes les directions des racoleurs pour leur trouver des ouvriers professionnels. Pour leur faciliter la besogne, le Comité de grève adresse à tous les secrétaires d’organisations syndicales et à tous les travailleurs de la métallurgie une mise en
garde dont voici le passage principal :

« Les requins de la métallurgie du Havre ne voyant dans les usines que quelques manoeuvres inconscients dont la valeur de production est nulle vont tenter une nouvelle manœuvre. Déjà un certain Moyon, contremaître racoleur au chantier de la Gironde doit aller à Saint-Nazaire pour recruter des ouvriers qualifiés pour exécuter les travaux que les grévistes du Havre s’acharnent à ne pas vouloir toucher.

En tous cas, le Comité de grève porte à la connaissance des inconscients qui pourraient se laisser tromper par des promesses plus ou moins mensongères, que nos camarades du Havre sauraient les recevoir dignement et avec tout le confort moderne.

Ouvriers de tous, les pays, tenez-vous en garde, et ne vous dirigez pas sur le Havre, car toutes les usines sont à l’index,

Le Comité de grève.

P.-S Le Comité de grève ne verrait pas avec déplaisir des figurants bénévoles se payer un petit voyage au Havre aux frais de nos usines. Ils pourraient toujours augmenter le nombre des entrées et le montant des frais généraux.

Les dix mille francs du Conseil Général

Le conseil général de la Seine-Inférieure dont le président, M. Bignon, a insulté les grévistes dans son discours d’ouverture, vient de voter dix mille francs pour les familles des grévistes.

Bazin ayant demandé que le comité de grève soit chargé de leur répartition a vu sa demande combattue par le préfet, ce  qui est tout naturel, et ce qui l’est peut-être moins, par M. Tilloy, un conseiller socialiste.

Bazin peut se consoler de son échec. S’il avait obtenu gain de cause, un cas de conscience se serait posé devant le comité de grève. Quelle que soit la misère des grévistes aurait-il été possible d’accepter un centime de la part du préfet de la Seine-Inférieure, le provocateur des incidents du 26 août ? La question est écartée, et c’est tant mieux. Néanmoins le comité de grève a tenu à élever une protestation.

Ce vote a rappelé en outre un certain nombre de décisions prises par plusieurs municipalités, notamment celles de Lyon et de Périgueux. Elles ont voté des sommes assez importantes en faveur des grévistes, mais ceux-ci se demandent ce qu’il est advenu de ces décisions. Les camarades de ces localités devraient bien renseigner le comité de grève.

Une lettre de Le Pen

Voyez par cette lettre de Le Pen lui-même à Lacarrère, ce qu’ils ont trouvé:

« On me refuse ma liberté parce que, en temps qu’électricien, le secrétaire de la Fédération du bâtiment m’a dit que je n’avais rien à faire au cercle Franklin, lieu des réunions du comité de grève de la métallurgie comme si on ignorait que le cercle F’ranklin est commun à une quinzaine d’organisations, y compris le syndicat du bâtiment. D’autre part, on sait pertinemment que je venais de faire une réunion aux travailleurs du bâtiment en grève par solidarité et qui m’avaient appelé auprès d’eux.

« Comme tu le vois, ceci est clair et peu compliqué. Mais il n’est de tels sourds que ceux qui ne veulent rien entendre. Ce qui n’empêche pas de dire que, Don Basile a fait école par ici.

« Je proteste parce que la machination est par trop grossière et si je la dénonce, ce n’est pas parce que je pense que cela changera quelque chose à ma situation, mais simplement pour faire voir que je ne suis pas dupe de la manœuvre tentée contre nous. »

Ainsi, on ne relâche pas Le Pen parce qu’il n’avait rien à faire au Cercle Franklin auprès des métallurgistes en adoptant le raisonnement même du Parquet de Rouen. Puisqu’il est établi qu’il était au syndicat du bâtiment, on doit le relâcher en vitesse. Mais je me demande dans quel coin du code, le Parquet a déniché que c’était un délit punissable de l’emprisonnement que d’aller à Franklin pour un électricien comme Le Pen ? Chaque jour décidément la justice havraise nous réserve une cabriole plus admirable que la précédente.

Pierre MONATTE.

Au bois Montgeon (Photo parue dans le N° du 31 août 1922)

110° jour de grève

Article paru dans l’Humanité du 7 octobre 1922.

Le Havre, 6 octobre. (Par téléphone, de notre envoyé spécial.) Les délégations qui se sont rendues au cours de l’après-midi dans chaque usine étaient de retour au bois Mongeon, vers 5 heures. Là, elles se sont réunies avec le Comité, de grève et lui ont rendu compte de chaque entrevue.

Partout les délégués des grévistes se sont heurtés à la volonté de ne pas discuter sur les 10 p. 100.

 » Nous nous, en tenons à la réponse que nous vous avons faite le 22 juin », a-t-on dit en plusieurs endroits.

Dans quelques-usines, notamment aux Tréfileries et chez Schneider, à Harfleur, on a dit aux délégués:

« Que n’êtes-vous venus un mois plus tôt nous aurions pu faire des concessions, mais la grève a trop duré. »

C’est une manœuvre naïve dirigée contre le Comité de grève, une manœuvre cousue de gros fil blanc. Peut-être aussi a-t-on voulu se payer le luxe de faire de l’ironie à un pareil moment. On laisse entendre que si les délégués s’étaient présentés il y a un mois, ils auraient obtenu des concessions.

Chez les coiffeurs, c’est demain qu’on rase gratis, chez les patrons métallurgistes, c’était hier. Le résultat est le même. Mais dans l’un et l’autre cas, on se trouve en présence de blagueurs.

Les patrons sont mal venus à prétendre cela, alors que dans la lettre du 25 septembre, signée de M. Fenaux, leur vice-président, il était nettement déclaré que toute discussion relative aux 10 p. 100 était inutile. Au mois de septembre comme au mois de juin et comme au mois d’octobre, les patrons, ont déclaré, qu’ils refusaient de revenir sur les diminutions de salaires.

En cherchant par quels moyens ils pourraient bien miner l’influence légitime du Comité de grève, ils ont trouvé cette manœuvre. Elle est certainement très jésuitique, mais elle est vouée à l’insuccès.

La réponse faite dans l’après-midi avait été dictée par le Syndicat patronal, elle était le fruit, des laborieuses discussions qui avaient absorbé les deux réunions patronales.

Ce matin, la presse locale avait publié le communiqué suivant, répondant à la lettre adressée à chaque patron par le Comité de grève :

Le comité de grève des métallurgistes vient de proposer à chaque patron de recevoir individuellement une délégation de son ancien personnel.

La chambre syndicale patronale fait connaître qu’aucune maison ne s’est jamais refusée à recevoir les membres de son personnel qui désirait l’entretenir.

Elle signale, en outre, que près de 6.000 ouvriers, soit largement plus de la moitié des ouvriers dont elle prévoit l’emploi, ont repris le travail aux nouvelles conditions de salaires.

C’est le syndicat patronal qui a répondu au nom de l’ensemble des patrons. C’est lui qui leur a dicté la réponse qu’ils devaient faire individuellement aux délégations qui se présenteraient. Cette réponse est catégorique et brutale.

Le Comité de grève se réunira demain matin avant la réunion des grévistes pour envisager la réplique nécessaire qu’il convient de faire.

La solidarité ne doit pas se ralentir

L’Union départementale des syndicats unitaires de la Seine-Inférieure, dont le secrétaire, notre ami Gauthier, a été l’un des meilleurs guides du mouvement, est mieux placée que quiconque pour constater les besoins criants qui se manifestent au cours d’une grève aussi longue. Certes, au début du pain suffisait. Aujourd’hui, il faut pouvoir s’occuper de bien d’autres choses..

Ces jours-ci, un cas s’est posé:

Dans un ménage de grévistes, la femme était en couches. On peut le penser dans 100 jours, les économies ont filé. Pourtant, en pareille occasion, il faut faire certaines dépenses indispensables. Que faire ? Le Comité a décidé d’allouer une somme de 100 francs et de faire appel aux camarades disposant d’une layette. Ce n’est là qu’un exemple, mais on peut penser que su r 10.000 ménages les cas les plus imprévus se présentent et qu’il faut y faire face. C’est ce qui a amené l’Union de la Seine-Inférieure à lancer l’appel suivant à la classe ouvrière:

Au 110° jour de grève de nos camarades métallurgistes du Havre, l’Union départementale des syndicats unitaires de la Seine-Inférieure lance un vibrant appel à la classe ouvrière tout entière pour qu’elle augmente son geste de solidarité et vienne en aide d’une façon plus efficace à tous nos malheureux frères qui supportent si stoïquement des misères sans nom.

Quand on a vu des ouvriers, jeunes ou vieux, hommes et femmes, au visage stigmatisé par les privations, mais dont les yeux reflètent une énergie indomptable, on a le coeur serré et on voudrait pouvoir faire partager à tous les frères de France les sentiments d’admiration et de pitié dont on est imprégné.

Au secours, camarades ! L’hiver approche avec tout son cortège de misères et de besoins supplémentaires. Des milliers d’hommes vont être sans vêtements, sans chaussures. Le soir, des milliers de familles vont se trouver sans lumière, devant un foyer éteint.

Au secours ! Pour que nos camarades ne soient pas étranglés par les bandits du Comité des Forges qui, après s’être servis d’eux et de nous pour édifier des fortunes scandaleuses, ne reculent devant aucun crime pour arriver à leurs fins.

Notre appel sera entendu. Au nom de nos frères du Havre si privés, mais si courageux, merci!

Au Palais et à la prison

Hier, avaient passé à l’instruction, les camarades Louis et Robert Dumont, Letailleur, Le Rumeur, Duflos et Bagnol. Ils sont inculpés de rébellion. Aujourd’hui, Durand pour le même motif et Sénécal, Jacq et Besse pour entraves à la liberté du travail. La justice havraise ne chôme toujours pas, on le voit. Elle instruit et coffre toujours, sans se presser de rendre la liberté aux camarades dont elle a pu constater déjà l’absolue innocence. Elle en détient toute une catégorie dont le juge d’instruction lui-même a signé la mise en liberté provisoire. Cela ne veut pas dire
que ceux dont M. Kerambrun n’a pas signé la libération soient moins innocents et moins dignes d’intérêt, mais cela veut dire que pour ces dix ou douze, même aux yeux des gens de loi, c’est un scandale de les garder.

Le scandale est encore plus grand quand il s’agit d’un camarade comme Menneret qui était venu de Metz au Havre, pour assuter les départs des colis rassemblés par le Comité d’assistance aux Russes. Les juges avaient pensé trouver en lui un « oeil de Moscou ». Ils croyaient tenir un homme terrible, chargé de crimes. Ils tiennent en prison un innocent qui est revenu de la guerre du droit avec 6 blessures graves: une au poumon, une au bras gauche et une à la cuisse, et Menneret qui devrait avoir acquis tous les droits est à la prison du Havre depuis 40 jours tandis qu’un certain nombre de gens qui ont sur les mains et la conscience la mort de quatre travailleurs havrais, paradent en liberté.

Pierre MONATTE.

Demain, rentrée au Havre en rangs serrés, la tête haute

Article paru dans l’Humanité du 8 octobre 1922.

Le Havre, 7 octobre. (Par téléphone de notre envoyé spécial). J’imagine l’étonnement et la tristesse qu’on éprouvera, partout à la nouvelle de la décision prise ce matin par le Comité de grève du Havre.

Encore une défaite ouvrière, dira-t-on. Certes, c’est une défaite matérielle cela ne servirait à rien de le taire ou de nous le cacher à nous-mêmes. Mais le patronat n’en tirera ni gloire ni bénéfice. Son orgueil est sauf mais sa victoire lui aura coûté cher, plus cher que s’il n’avait pas engagé la lutte.

Il y avait plus de monde que les autres jours encore au bois Mongeon. La réunion du Comité de grève s’est prolongée. Il fallait d’ailleurs attendre le retour des délégations qui devaient n’être reçues que ce matin chez Normand, chez Béliard et à la Transatlantique.

La réponse de ces dernières maisons a été pareille à celles qui avaient été rapportées dans la soirée d’hier. Partout, on se refuse à revenir sur la diminution de 10 p. 100. Les patrons sont intraitables.

Que pouvait décider le Comité de grève ? La poursuite de la lutte ? C’était le désir des militants et d’une bonne partie des grévistes. Mais au prix de quels sacrifices et en laissant en route quelques milliers de découragés ou d’épuisés.

La cessation de la lutte ! Quatre mois sans salaire ruinent un budget ouvrier. Tandis que les ouvriers luttent en se serrant la ceinture, les patrons ne sont même pas atteints dans leur superflu. Déjà il y avait trop de souffrances étouffées, de mĩsères cachées la force humaine a des limites. Le Comité de grève n’a pas cru possible d’aller plus loin. Certes, il a examiné toutes les hypothèses.

Des catégories, même des maisons entières, lui ont dit «Nous ne rentrons pas ». Il a pris sa décision on la connaît. Quesnel a été désigné pour en expliquer les raisons à l’assemblée et pour lire la déclaration élaborée par le Comité de grève. C’est la gorge serrée, le visage rouge et de temps à autre une larme au coin des yeux, qu’il a parlé.

La guerre en rase, campagne est finie, a-t-il dit la guerre de tranchées commence, et nos tranchées sont dans les ateliers.

Thristen, au nom de la C.G.T.U. a remercié les grévistes pour leur admirable effort et leur a dit qu’ils n’avaient pas lutté en vain.

Malheureusement, ce n’est pas, vous qui recueillerez le meilleur fruit de vos efforts et de vos souffrances. C’est nous qui vous devrons de ne pas voir nos salaires diminués.

Juste remarque que la nouvelle du recul des compagnies houillères devait confirmer.

Un gréviste inconnu, en quelques mots heureux, a rappelé que la route de l’émancipation est longue et bordée de tombeaux et de défaites.

Tous les orateurs sans exception ont montré que le syndicat devait être la maison de tous. Au début de la grève, il comptait 250 membres, aujourd’hui il en compte près de 3.000. Il doit embrasser tous les ouvriers qui ont fait preuve de conscience et de ténacité. C’est par le syndicat que peut se ressouder le bloc des ouvriers qui ont tenu pendant 90 jours et de ceux qui ont tenu jusqu’au bout. Entre eux, il ne doit pas y avoir de haine. Toute la haine des uns et des autres doit être dirigée contre le patronat.

Cet après-midi, le Comité de grève s’est réuni à nouveau pour envisager la nouvelle organisation de la distribution des secours aux camarades qui seront frappés, à ceux qui ne pourront être réembauchés tout de suite, et les moyens d’atteindre la première paie.

De la Sûreté aux Tréfileries

Le Chef de la Sûreté havraise vient d’obtenir sa mise à la retraite. Il part planter ses choux, pensez-vous ? Erreur, il entre aux Tréfileries pour assurer la direction d’un important service. On devine de quels service il peut s’agir.

Il y a quelques jours, nous constations le zèle, avec lequel un commissaire de police opérait devant les Tréfileries et comment il pourchassait les militants. Il alIait`jusqu’à menacer de faire fermer un caf’é où l’un de nos camarades était entré.

Etait-ce M. Bataillé, assurant à la fois ses deux services, celui du gouvernement et celui des Tréfileries ? Ou bien l’un de ses collègues à qui il avait passé la consigne ?

Une petite cérémonie qui a réuni toutes les mouches havraises a été faite en l’honneur de M. Bataillé. Des discours y ont été prononcés. Nous serions ingrats si nous ne signalions pas celui de M. Tonnetot, le sous-chef de la sûreté du Havre, qui a eu l’honneur récemment d’établir, en collaboration avec quelques inspecteurs de la Sûreté parisienne, la liste des militants qu’il convenait d’arrêter.

Que la police de l’Etat soit aux ordres des patrons, personne n’en doute; qu’elle passe d’un râtelier à l’autre ou qu’elle mange aux deux, c’est chose naturelle, mais qu’elle fournisse elle-même la preuve de sa pourriture, c’est une occasion que nous ne pouvons laisser passer.

Pierre MONATTE

La déclaration du Comité de grève

Voici la déclaration lue par Quesnel au meeting et qui va être affichée sur les murs du Havre :

A tous les grévistes du Havre,

Au 110e jour de notre belle lutte, votre Comité de grève vient vous dire de rentrer aux ateliers lundi prochain 9 octobre, de vous présenter tous ensemble, en rangs serrés et la tête haute.

Nous n’avons pas voulu vous demander davantage de sacrifices. Nous n’avons pas voulu saigner plus longtemps la solidarité ouvrière nationale. Dans nos rangs beaucoup voudraient continuer la lutte. Nous demandons à ces vaillants camarades de ne pas couper en deux l’armée de la grève. Les professionnels indispensables doivent rentrer aux côtés de leurs camarades.

Nous sommes peut-être vaincus momentanément, mais nous ne sommes pas battus.
Pendant 110 jours, nous avons multiplié les sacrifices. Nous avons fait une grève qui a soulévé la sympathie et l’admiration de toute la classe ouvrière et forcé le respect de nos adversaires eux-mêmes.
Nos sacrifices n’ont pas été inutiles Nous subissons aujourd’hui une diminution mais d’autres diminutions auraient suivi inévitablement. Nous n’avons pas réussi à faire reculer le Comité des Forges, mais nous l’avons fixé sur place. Nous avons mis un cran d’arrêt. Ce cran d’arrêt est mis pour nous et pour toute la classe ouvrière car le patronat ne se risquera pas soulever sur un autre point du pays une autre grève pareille à celle du Havre.

Nous assurons de toute notre affection les camarades qui souffrent dans les prisons et nous nous engageons à les en faire sortir. Nous n’oublions pas nos quatre morts du 26 août non. plus que les responsables de leur assassinat.

Nous remercions du fond du cœur les ouvriers, les organisations et tous ceux qui nous ont apporté leur solidarité.

Nous rentrons dans les usines, la tête haute, avec l’orgueil de nous être; bien battus, avec la volonté de continuer, dans le syndicat des métaux du Havre – autour duquel nous devons tous nous resserrer- la cohésion et la confiance qui ont uni entre eux, pendant la grève les 15.000 métallurgistes de la place, avec l’espoir aussi de prendre un jour prochain notre revanche.

Le Comité de Grève.

APRÈS LA GRÈVE HÉROÏQUE

Les travailleurs du Havre rentrent ce matin sans abdiquer

Article paru dans l’Humanité du 9 octobre 1922.

Le Havre, 8 octobre. (Par téléphone de notre envoyé spécial). Les grévistes ont tenu ce matin une dernière réunion avant la rentrée. Je ne sais pas si la rentrée demain matin sera impressionnante, mais, je puis dire que cette réunion finale au bois Mongeon fut émouvante.

Dans la défaite, on s’éparpille ordinairement. Chacun va de son côté,en maudissant le voisin; surtout on fuit les militants. Ici, tout le monde s’empressait autour d’eux pour leur serrer les mains. Pas le moindre reproche contre le syndicat qui [sic] contre le comité de grève. Les militants qui ont quitté le mouvement, ceux du comité de grève commé, ceux qui ont travaillé dans les bureaux de distribution des vivres, souvent les mêmes d’ailleurs, peuvent être satisfaits. Ils ont fait leur devoir et sont payés, non par la suspicion ou les outrages, mais par la confiance générale.

Sans doute, il y aura des coupes sombres, il y aura des victimes. Comme le disait hier à Harfleur, au dernier carré des grévistes de Schneider, notre ami Gauthier:

Toute bataille laisse des morts. La victoire de Poincaré n’en a-t-elle pas laissé 1 million ?

C’est évidemment la menace suspendue sur les têtes. Vendredi la chambre patronale déclarait qu’elle ne prévoyait pas le remploi de tous-les grévistes. C’est la méthode Schneider; on veut renouveler le personnel. C’est plus facile à dire qu’à exécuter. Déjà 2.000 professionnels ont mis la voile pour d’autres lieux et beaucoup ne voudront pas revenir.

Il en est d’autres qui regardent comme une humiliation de rentrer et il a fallu toute la pression du comité de grève pour les convaincre que leur devoir consistait à reprendre leur place à l’usine. J’en connais un qui a déclaré que ce serait le plus dur affront qu’il puisse recevoir, si, demain, la Transatlantique acceptait sa rentrée.

Les patrons auront trop de peine à retenir les professionnels pour pouvoir réaliser leur menace. Ils peuvent parler de déplacement de l’industrie métallurgique havraise. Tant qu’ils n’auront pas transporté la mer et les Chantiers de Constructions Navales à Paris on peut sourire de leur projet. Il faut qu’ils racontent quelque chose; il faut bien qu’ils essaient de démoraliser les travailleurs. C’est pourquoi ils font dire par leur presse, et notamment par Le Havre-Eclair, que la grève a pris fin officiellement, mais qu’elle était virtuellement terminée depuis 15 jours.

En prenant les chiffres mêmes des statistiques patronales, il y avait vendredi 6.000 rentrées sur 15.000 ouvriers. Une grève qui embrassé 9.000 grévistes et qui garde dans ses rangs les ouvriers professionnels d’élite, « les carnivores » n’est pas une grève virtuellement terminée. On sait aujourd’hui mieux encore ce que valent les statistiques patronales. C’est hier qu’un directeur, prétendant qu’il y avait 292 rentrées dans son usine,, était obligé de rectifier et de reconnaître comme exact le chiffre 92.

C’est une armée compacte qui suspend la grève et s’apprête rentrer en rangs serrés et la tête haute. Elle rentre avec la volonté de continuer la lutte et la certitude d’avoir d’ici peu reconquis les 10 p. 100 qu’on lui vole momentanément.

Menneret, Rioux et Mme Rioux sont en liberté

Hier, au soir, Menneret, Rioux et Mme Rioux ont été mis en liberté. La porte de la prison s’entrouve tous les deux ou trois jours.

Espérons qu’elle s’ouvrira toute grande l’un de ces jours. Ceux qui restent emprisonnés ne sont pas plus coupables que ceux qui ont été relâchés. Les véritables coupables, chacun le sait, logent au château de Schneider, à la préfecture de Rouen et au commandement de corps d’armée.

Pierre MONATTE.

Les grévistes du Havre ont fait une rentrée impressionnante

REPRÉSAILLES PATRONALES

Article paru dans l’Humanité du 10 octobre 1922.

Le Havre, 9 octobre. (Par téléphone de notre envoyé spécial). Le Comité de grève avait dit que la rentrée aurait lieu en rangs serrés et la tête haute. C’est bien ainsi qu’elle s’est produite. Dans chaque usine, elle a donné lieu à une manifestation impressionnante.

Aux chantiers Augustin Normand, l’Internationale a retenti. C’est le type de l’usine cléricale et l’on connaît la part que son directeur M. Fenaux a prise dans la grève en qualité de vice-président du syndicat patronal. Les morceaux de buis bénis qui ornent les minuscules chapelles accrochées dans les ateliers, ont dû sentir entrer une bouffée d’air nouveau.

Chez Mazéline, les tourneurs ont refusé de rentrer pour protester contre la révocation de Cantais, qui a été poursuivi pour faits de grève. De vieux ouvriers sont ressortis par solidarité pour ce jeune camade.

A la Compagnie Transatlantique, ceux qui étaient repris ne voulaient pas reprendre le travail devant le nombre de camarades frappés. Il a fallu que les militants leur disent de rentrer.

Les coupes sombres

Partout l’esprit a été magnifique. Les coupes sombres étaient trop escomptées pour refroidir la confiance des camarades. Il est difficile de donner des chiffres précis; d’heure en heure, ils ont changé par le fait que le réembauchage s’est effectué toute la journée. Il continuera demain et seulement, on saura avec exactitude le nombre des camarades frappés.

Un journal havrais de ce soir qui donne des renseignements de source patronale déclare que le nombre des non réembauchés est d’un millier environ. Les maisons qui ont sabré le plus durement sont Schneider (noblesse oblige), les Tréfileries, la Compagnie Transatlantique, et les Chargeurs.

Mais le même journal signale qu’un certain nombre de maisons sont susceptibles d’embauchage encore Duchêne, Caillard, Béliard, Chantiers de la Gironde, Tréfileries, Westinghouse, Schneider,  De Gesincourt, Caillou, Cudelou, Simonneau.

Les professionnels s’exileront-ils ?

Les patrons sont dans un cruel embarras. La main-d’oauvre professionnelle se refuse a accepter les nouvelles conditions et s’en va du Havre ou n’y revient pas.

Les chantiers de la. Gironde n’ont pu reformer que 19 équipes de riveurs sur 53. Chez Béliard, les équipes sont désorganisées par le départ de beaucoup de professionnels.

Ceux qu’on regarde comme les as des métiers ont pris leur compte. Ceux qui étaient partis travailler ailleurs reviendront ou ne reviendront pas. Déjà quelques uns ont écrit à Quesnel de venir à Paris pour faire une réunion pour tous ceux de la région parisienne. D’autres, qui avaient espéré une autre issue du conflit ne veulent pas se plier devant l’arrogance patronale. Quant à ceux qui sont révoqués, certains ont déjà demandé à la réunion de ce matin quelles facilités leur pourraient être données pour aller chercher du travail ailleurs. La place du Havre risque fort d’être traitée en pestiférée par les ouvriers professionnels.

Déjà dans quelques maisons, la question des heures supplémentaires s’est posée. La réponse a été partout la même « Plus d’heures supplémentaires, qu’on reprenne d’abord les révoqués. » Il ne se passera pas longtemps avant que l’offensive reprenne sur les salaires. On a été battu en restant sur la défensive, il se pourrait bien que certaines maisons ne tardent guère à passer à l’offensive et que certaines positions soient vivement reconquises, et peut-être même dépassées.

La méthode Edde

La nécessité d’ailleurs y contraindra les ouvriers. Il leur est difficile de mettre en application la méthode Edde de diminuer le coût de la vie.

Vous ne connaissez pas la méthode Edde ? J’ai oublié, en effet, de vous l’exposer avant-hier. Mais il n’est pas trop tard pour le faire.

Samedi matin, M. Edde, directeur de la Compagnie Générale Transatlantique, en présence de son ingénieur, M. Romano, a déclaré à la délégation de son personnel, que le coût de la vie ne diminuerait que le jour où les ouvriers ne pourraient plus payer. Ce jour-là, les commerçants baisseraient bien leurs prix.

Les conseils de M. Edde ne sont peut-être pas mauvais, mais pour qu’ils soient efficaces, il devrait les compléter par une invitation à ses amis, les juges, d’être moins féroces. Tant que pour manger, il faudra payer chez les commerçants, il faudra aussi que les patrons payent raisonnablement leurs ouvriers.

L’exemple du port

Quand les dockers arrêtèrent leur mouvement de grève de solidarité sur l’ordre du Comité de grève, on cria alors aussi à la manifestation de faiblesse. Il y a un peu plus d’un mois de cela. Qu’est devenu le syndicat des dockers depuis ? Il s’est renforcé de 2.000 adhérents nouveaux.

Hier, en application de son programme de revendications exigeant la suppression du travail du dimanche, le navire postal Mottinsond de la Canadian Pacific, n’a pas été déchargé. C’est la première fois qu’un pareil fait se produit sur le port du Havre.

Les dédisions du Comité de grève ne portent pas malheur aux organisations, et aux travaileurs qui les respectent. Après le  syndicat du port, qui s’est sensiblement renforcé, nous allons voir le syndicat de la métallurgie procéder à une véritable résurrection. Avant trois semaines, il n’y aura pas un gréviste de la métallurgie ayant tenu jusqu’au bout qui n’aura sa carte de syndiqué, et ceux qui ont lâché pied, dans les dernières journées sont nombreux à venir frapper à la porte du syndicat.

Les militants qui ont guidé le mouvement peuvent être fiers de leur travail. Ce n’est pas tête basse qu’on est rentré dans les usines ce matin mais la tête haute et en faisant entrer avec soi le syndicat. Désormais, celui-ci est une force morale au sein de chaque usine, en face de chaque patron.

Pierre MONATTE.

Ouvriers et dockers arrachent les pavés du Cours de la République devant le cercle Franklin, afin de monter des barricades.

Le lock-out des usines Citroën (Monatte, 1924)

29 août 2011

Article de Pierre Monatte dans l’Humanité du 18 février 1924.

Cette semaine commence avec une foule de grèves dans tous les coins du pays. Rien que dans la Seine on peut compter au moins 30.000 grévistes ou lock-outés.

Ce qu’il y a de frappant, c’est que ce sont, en majorité, des grèves de non-syndiqués. Chez Citroën, sur 11.000 ouvriers, il y avait 300 syndiqués au grand maximum.

Dans la chaussure c’est l’usine Dressoir, où il n’y avait pas une demi-douzaine de syndiqués, qui a ouvert la danse. Dans les pétroles, situation à peu près pareille.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Tout simplement que la classe ouvrière, même dans ses éléments non organisés, ne peut plus vivre avec les salaires qu’on lui donne ni supporter l’exploitation qui pèse sur elle. La classe ouvrière est à bout de patience et le moindre appel à une action prochaine trouve un écho immédiat.

La C.G.T.U. a eu beau mettre en garde contre les grèves partielles, il a suffi qu’elle lance le mot d’ordre des 6 francs pour qu’éclatent de toutes parts des grèves forcément partielles. Il ne faut pas plus s’en étonner que s’en désoler. Rien ne donne mieux la température réelle dans les couches les plus profondes et les plus passives de la classe ouvrière que cette multitude de grèves.

C’est parce qu’il s’en rend parfaitement compte et qu’il prévoit les mouvements de demain, que le Comité des Forges a provoqué le second lock-out Citroën.

L’an dernier, il s’était trouvé devant une situation à peu près semblable. Le deuxième Congrès des usines métallurgiques de la seine avait décidé en principe un mouvement revendicatif. De toutes parts on s’y préparait. Mais le Comité des Forges n’a pas voulu attendre que les préparatifs ouvriers soient terminés. Il n’a pas voulu laisser aux Conseils d’usine le choix de l’heure. C’est lui qui a choisi cette heure. Il a frappé, sabré dans quelques boîtes. La réaction escomptée s’est produite; quelques grèves sont parties. Finalement, toutes les espérances forgées au Congrès des usines ont été brisées.

Le Comité des Forges espère recommencer le même coup que l’an dernier. Il voit le mouvement pour les 6 francs lancé par la C.G.T.U. rallier et entraîner toute la classe ouvrière. Il s’agit, pour lui, d’écraser les premières troupes rassemblées.

Citroën avait cédé sur la question des salaires pour le travail à la chaîne. Il avait demandé à recevoir des délégations ouvrières.

Pas de ça ! lui a dit le Comité des Forges. Céder, c’est capituler. On ne capitule pas. Il faut reprendre votre parole, renier vos engagements. Mieux vaut une lutte partielle aujourd’hui contre vos 11.000 ouvriers qu’une lutte englobant les 200.000 métallurgistes de la Seine dans un mois ou deux.

Citroën s’est incliné; il a repris sa parole, renié ses engagements. Il est tellement convaincu d’avoir voulu le conflit et chassé lui-même ses ouvriers de l’usine qu’il a dit et fait dire par tous les journaux bourgeois que ses usines étaient lock-outées.

En effet, il ne s’agit pas d’une grève chez Citroën, mais d’un lock-out, d’un lock-out préventif, d’un lock-out destiné à briser le mouvement pour les 6 francs, avant même qu’il n’ait pris son élan.

Le patronat se propose un tas de choses, mais les ouvriers disposent. Ceux d’Halluin viennent de nous montrer comment on peut flanquer une rossée à des colosses du genre du Consortium du textile de Roubaix-Tourcoing.

Pierre MONATTE.

Extrait de l'Humanité du 17 février 1924

Groupe de délégués des ouvriers lock-outés (photo prise le 18 février 1924, publiée dans l'Humanité du 19)


Dommanget censuré (Bouët, 1922)

26 août 2011

Extrait de l’Humanité du 14 mai 1922.

Notre ami Maurice Dommanget, secrétaire du syndicat des membres de l’enseignement de l’Oise, vient d’être « censuré » [*] une deuxième fois pour délit d’opinion.

Il avait communiqué à des journaux locaux un appel à la solidarité en faveur des institutrices et instituteurs évoqués. Dans les commentaires qui suivaient la liste de ces nombreuses victimes de la répression, l’inspecteur d’académie voyait « une critique acerbe des actes du gouvernement » et le prétexte d’une nouvelle mesure disciplinaire.

« C’est une affaire d’appréciation » a répondu Dommanget, tout en protestant contre cette nouvelle atteinte au droit de critique et au droit d’association, et à la thèse qui confond l’État avec le gouvernement.

On ne doit pas oublier en effet, écrit notre camarade, qu’en entrant dans les cadres de l’enseignement, les instituteurs n’ont pas passé un contrat avec tel ou tel gouvernement, que les contingences de la vie politique élevaient pour un temps au pouvoir, mais avec l’État en sa qualité de gestionnaire du service scolaire. Les frapper pour critique du gouvernement et du ministre d’un jour, c’est dénaturer ce contrat…

L’inspecteur d’académie – un certain M. Duval, qui avait déjà opéré dans le Finistère contre nos amis J… et J. Cornec – n’a nullement été gêné par cette argumentation. Il a traduit Dommanget devant le conseil départemental, afin de lui décerner ensuite à titre de « dernier avertissement » la distinction honorifique désignée sous le nom de « censure ».

Cette nouvelle brimade ne rehaussera pas le prestige de l’administration.

Louis BOUET.

Note de la BS:

[*] sanction disciplinaire dans le cadre de la Loi du 30 octobre 1886, entre la réprimande et la révocation.

Dommanget et sa classe

Vous avez dit « ultra gauche » ? (entretien avec Henri Simon)

16 février 2010

Interview d’Henri Simon dans les numéros de mars et d’avril 2009 de l’Emancipation syndicale et pédagogique.

Henri Simon milite depuis près de soixante ans. Depuis la Libération, il a connu de près ou de loin la plupart des groupes se réclamant du communisme révolutionnaire et il a participé à toutes les grandes luttes de ces dernières décennies, en France mais également en Angleterre. Cet engagement  militant, qui se double, chez lui, d’un souci d’élaboration théorique constant à partir des luttes concrètes, ne l’a pas émoussé. Très critique à l’égard des bureaucraties syndicales, il reste aujourd’hui confiant dans les capacités d’auto-organisation du salariat et dans la nécessité de rompre avec le capitalisme pour instituer une nouvelle société.

L’Émancipation Syndicale et Pédagogique : Peux-tu nous expliquer comment tu en es venu à t’engager dans le mouvement ouvrier ?

Henri Simon : En fait, mon premier engagement n’a pas été politique mais syndical. Immédiatement après la Libération, en 1945, je me suis retrouvé employé aux Assurances Générales-Vie, une boîte qui fut nationalisée en avril 1946, et dont la nouvelle direction s’affichait social-démocrate. Les Assurances Générales-Vie comptaient à l’époque un millier de salariés. Moi, j’arrivais de la campagne sans expérience politique particulière, si ce n’est celle des hiérarchies sociales très codifiées d’une petite commune rurale de Seine-et-Marne, et d’une tradition familiale d’athéisme (mon père, charpentier, était sans doute le seul athée du village). Disons qu’à cette époque, sans théorie précise, j’avais quand même une idée assez claire des antagonismes de classe, du rôle conservateur de l’Église catholique dans les campagnes françaises, et aussi une certaine sympathie pour les partis de gauche, mon père étant plutôt socialiste et ma mère, institutrice, ayant organisé pas mal de collectes de vêtements pendant la révolution espagnole. C’est ce qui explique que j’ai tout de suite adhéré à la CGT qui, à l’époque, était entièrement sous le contrôle du Parti Communiste. Au moment de la scission avec FO, je suis resté à la CGT, moins par attachement au Parti Communiste que par refus de la manière dont la scission s’est effectuée à l’époque car on sentait clairement, même si on n’avait pas toutes les informations, qu’il s’agissait de diviser la classe ouvrière en France. C’est comme ça qu’on s’est retrouvés avec d’autres collègues du même âge, à  constituer une sorte de « bande de jeunes » (on avait presque tous moins de 25 ans), plutôt séduits par le discours et les pratiques offensives de la CGT, qui, à la suite de la scission, s’est développée dans les boîtes sur le « créneau » combatif (qui correspondait aux impératifs de l’URSS dans la guerre froide). Mais ensuite, en 52, il y a un tournant qui correspond sans doute, comme je ne m’en suis rendu compte que plus tard, à la mort de Staline. À partir de ce moment, la CGT se fait nettement plus « diplomate » et encourage partout les stratégies « unitaires » et les négociations avec le patronat. À l’époque, nous sommes un certain nombre à refuser ce tournant aux Assurances Générales, et la réponse ne s’est pas faite attendre : on s’est fait exclure!

L’É. S. P. : C’est à partir de là que tu commences à militer de manière autonome ?

H. S. : Oui. On a alors décidé de continuer à publier un bulletin d’entreprise en marge des syndicats et d’intervenir dès qu’on le pouvait dans les mouvements qui agitaient la boîte. Je me souviens comme si c’était hier d’une grève unitaire déclenchée à l’époque pour des questions salariales. On contestait alors le calcul des augmentations avancé par la direction, qui parlait d’une hausse de plus de 17% alors que dans les faits, on arrivait, nous, à des hausses de 3%… Les directions syndicales de la boîte voulaient négocier des augmentations réelles de 5%. Nous, on a déclaré qu’on voulait 17%, comme ce qu’annonçait la direction. C’est la première fois que je prenais la parole en A.G., je n’oublierais jamais le tonnerre d’applaudissements qui a suivi… Immédiatement les gens se sont organisés par eux-mêmes. On a décidé de s’appeler le Conseil du personnel des Assurances Générales-Vie. En dix minutes, on avait collecté suffisamment d’argent pour acheter une ronéo ! C’est de cette expérience que je tire un certain scepticisme face aux discours qui glosent à tout bout de champ sur les fameuses limites des progrès de la « conscience ». Quand les gens sont portés par un réel enthousiasme et une volonté de s’organiser par eux-mêmes, toutes ces questions n’ont plus grand sens… Toujours est-il qu’au bout d’un an, on a fini par gagner ! La question s’est alors posée de savoir ce qu’on faisait et on a décidé de se dissoudre.
Ce qu’on a maintenu, c’est un système de réunions hebdomadaires et un bulletin d’information qui a paru jusqu’en 1971, c’est-à-dire jusqu’à ce que je me fasse virer ! On s’est donc engagé à partir de là dans une sorte d’activité péri-syndicale d’information et de discussion avec les collègues.

L’É. S. P. : Parallèlement, tu as fait la rencontre du groupe “Socialisme ou Barbarie”…

H. S. : Oui, en 53, un collègue aussi militant de la section CGT qui revenait de son service militaire, m’a mis en contact avec S.B.. Cela m’a beaucoup appris sur la nature du régime soviétique, des choses que je soupçonnais plus ou moins. Pour moi, ce qui comptait déjà le plus, c’était de réfléchir toujours à partir des luttes concrètes et de notre expérience quotidienne dans la boîte. J’étais alors persuadé, et je le suis toujours, que la conscience des gens naît avec l’action et pas l’inverse. La théorie est seconde, ce sont toujours d’abord les événements qui transforment les gens.

L’É. S. P. : À l’époque, les « Sociaux-Barbares » ont déjà rompu avec le trotskisme ?

H. S. : Oui. La rupture date de 47. Mais il n’en reste pas moins que la grande affaire de S.B. à l’époque, ça reste la construction d’une grande organisation révolutionnaire qui ne serait pas inféodée au PC. Et cette question oppose déjà à l’époque Castoriadis à Lefort, le premier développant une conception plus hiérarchisée de l’organisation à venir, quand le second propose plutôt une structure de nature fédérative.

L’É. S. P. : À quoi ressemblaient les réunions du groupe pendant cette période ?

H. S. : À l’époque, les réunions du groupe parisien réunissent, une fois par semaine, une douzaine de participants. Pas grand chose à voir avec la vision « héroïque » qu’on en a développé par la suite !… De plus dès 53, Lefort est déjà en partance, suite à ses désaccords avec Castoriadis. C’est aussi de cette période que date la correspondance entre ce dernier et Pannekoek, correspondance qui a vite fini par tourner court en raison des divergences trop profondes tant sur la nature du régime soviétique que sur l’organisation d’un parti.

L’É. S. P. : C’est-à-dire ?

H. S. : Castoriadis soutenait alors l’idée qu’il fallait à toute force créer une organisation structurée sur le modèle des partis ouvriers ou des syndicats classiques, pour faire pièce aux tentatives de mainmise et de prise de contrôle des mouvements de luttes de la part de ces organisations traditionnelles.
Pannekoek voyait dans cette démarche une contradiction évidente, et considérait que, tant que les salariés n’étaient pas capables de construire et d’organiser l’ensemble du processus de leur lutte par eux-mêmes, toutes les tentatives d’organiser les luttes par en haut de la part de quelque avant-garde que ce soit, faisaient le lit des oppressions bureaucratiques futures. Il était, pour sa part, convaincu que les capacités d’auto-organisation et d’émancipation du prolétariat ne se décrètent par personne, et sont largement conditionnées par les conditions matérielles de leur existence comme par celles de leurs luttes.

L’É. S. P. : Rétrospectivement, la composition de S.B. est plutôt impressionnante. En plus de Castoriadis et de Lefort, le groupe a vu passer d’autres personnalités promises à une certaine célébrité comme Souyri (1) ou Lyotard (2). Quels souvenirs gardes-tu aujourd’hui de ces figures ?

H. S. : À l’époque où j’étais membre de S.B. (avant 1958), les deux personnalités marquantes, ce sont Castoriadis et Lefort. Ce dernier est resté assez fidèle à ce qu’il était à l’époque. En 53, c’était déjà un universitaire reconnu, qui collaborait aux Temps Modernes mais qui était plutôt en délicatesse avec Sartre, en raison de ses critiques au vitriol du P.C., ce qui, à l’époque, n’était pas franchement à la mode… Du point de vue de ses analyses, il était déjà très sensible aux questions de démocratie, ce qu’il a développé plus tard dans ses textes plus théoriques.
Concernant Castoriadis, je suis plus mitigé. À l’époque où j’arrive à S.B., il était déjà directeur d’un service à l’OCDE, ce qui le rendait un peu parano (pendant toute la durée de S.B., il a toujours signé ses textes sous pseudo, habitude qu’il avait gardée de son passé trotskiste). C’était un esprit particulièrement brillant, capable de restituer sous forme de système et en un temps record une foule de données hétéroclites.
Mais en même temps, il avait une personnalité très dogmatique et autoritaire, et présentait parfois un mélange un peu étonnant d’outrecuidance et de naïveté. Je me souviens par exemple, qu’il avait eu dans ces années là, l’occasion de rencontrer Natalia Trotski, et qu’il nous avait rapporté fièrement à la suite de cette rencontre qu’elle lui avait déclaré qu’il était le seul à pouvoir succéder à Trotski… En ce qui concerne Brune et Lyotard, je n’ai pas trop de souvenirs car ils étaient moins présents durant cette période. Tous les deux enseignaient alors en province et n’assistaient pas à toutes les réunions du groupe à Paris. En revanche, ce dont je me souviens très bien, c’est qu’au moment où Castoriadis a abandonné le marxisme, Lyotard a été de ceux qui s’y sont le plus farouchement accroché dans S.B.. Quand on voit ce qu’il a pu développer ensuite dans ses textes, c’est assez amusant…

L’É. S. P. : Comment toutes ces discussions s’articulent-elles avec le militantisme ?

H. S. : S.B. est alors en contact étroit avec un groupe ouvrier de chez Renault. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le genre d’expérience qu’on a développé aux Assurances Générales se produisait aussi ailleurs, souvent sous l’impulsion de militants trotskistes, qui cherchaient à organiser les oppositions aux directions syndicales à la suite du tournant « collaborationniste » de la CGT. Jusqu’en 58, toutes ces tentatives cherchent plus ou moins à entrer en contact les unes avec les autres mais l’arrivée de De Gaulle va bouleverser un peu le paysage. À ce moment-là, on est en pleine guerre d’Algérie et les positions des uns et des autres sont encore assez « flottantes ». Je me souviens très bien m’être fait fraîchement recevoir après avoir qualifié à l’époque le FLN de « bureaucratie en formation »… En 58, la plupart des militants « ultra-gauche » considèrent que De Gaulle nous conduit vers une nouvelle forme de fascisme. Rares étaient ceux qui, comme Lefort ou moi, soutenaient que l’arrivée de De Gaulle marquait d’abord l’échec de la socialdémocratie, celle-ci ayant échoué à réformer les structures du capitalisme en France et à appliquer le programme de décolonisation sur lequel elle avait été élue en 56. Dans un contexte très passionné, beaucoup s’attendent à une réaction ouvrière contre le fascisme, et la question de l’organisation ressurgit. On assiste à un afflux de nouveaux à S.B., majoritairement des étudiants, « motivés » par la révocation des sursis. Ce qu’il faut remarquer, c’est que les étudiants sont, à ce moment-là, à peu près les seuls à être mobilisés contre la guerre en Algérie. En 58, le P.C. distribue encore des tracts qui décrivent les manifestations contre la guerre comme des « provocations »… S’appuyant sur cet afflux d’étudiants, Castoriadis va en profiter pour faire voter les statuts d’une future « grande organisation » ouvrière. Ces statuts prévoient une discipline collective très autoritaire, avec toute une série d’obligations faites aux minorités éventuelles. Cet épisode précipite le départ de Lefort et le mien, qui allons alors créer Informations et Liaison Ouvrière (ILO), revue qui paraîtra jusqu’en 62 et dont la plupart des textes portent sur les analyses du capitalisme et l’activité pratique sur la lutte contre la guerre d’Algérie.
Pendant toute cette période, nous participons à toute une série de tentatives pour unifier les oppositions syndicales et, en parallèle à ILO qui regroupe surtout et bientôt presque uniquement des intellectuels, se monte un Regroupement Inter-entreprises, auquel je participe, et qui met en relation des militants d’horizons assez variés engagés dans leurs boîtes. Nous sommes alors en contact avec d’autres groupes animés tantôt par la F.A., tantôt par Voix Ouvrière, qui ne s’appelle pas encore LO… Toutes ces tentatives ne vont pas donner grand-chose, chacun voulant oeuvrer en fait pour son organisation. En 62, ILO se dissout et le Regroupement Inter-entreprises va se transformer en Informations et Correspondance Ouvrière (ICO).

L’É. S. P. : On retrouve dans ICO, le souci d’horizontalité et l’ouverture à différentes formes de militantisme…

H. S. : Oui. Il s’agissait alors de construire un réseau informel, une coordination, une mouvance. Le point commun de tous les participants à ICO, c’est une méfiance à l’égard des organisations traditionnelles de la classe ouvrière, partis et syndicats, et le souci de mettre en commun toutes les expériencese tentées à la base pour s’auto organiser. ICO avait aussi vocation à discuter avec d’autres groupes partageant ces préoccupations, d’où ses liens assez étroits avec les libertaires de Noir et Rouge, des anarchistes exclus (!) de la F.A., et des membres du groupe pour le socialisme des conseils de Maximilien Rubel (3).

L’É. S. P. : Avec le souci d’une ouverture internationale…

H. S. : Oui. ICO est, à cette époque, en contact avec des groupes hollandais (communistes des conseils), rencontrés à l’époque de S.B., avec des Belges, des Allemands, mais surtout avec les Anglais de Solidarity. Ce qu’il faut bien voir, c’est que, jusqu’en 68, ce n’était pas simple d’avoir des informations précises sur les luttes qui se développaient ici ou là, dans la mesure où l’autorité des syndicats était alors beaucoup plus forte. Je me souviens d’être allé discuter en 1970 avec des grévistes de Peugeot à Saint-Etienne, dans un bistrot à proximité de l’usine. Dès que le responsable de la section entrait dans le café, tout le monde se taisait ! C’est seulement après 68, et surtout dans les années 80, qu’il est devenu plus facile d’assister aux Assemblées Générales ou de discuter sur les piquets de grève.

L’É. S. P. : Et puis arrive 68. Comment se positionne ICO à ce moment là ?

H. S. : En 68, il n’y a pas eu d’intervention d’ICO en tant que tel. On a fait comme on faisait d’habitude, c’est-à-dire qu’on a essayé, dans nos boîtes, d’impulser des mouvements autonomes, de briser les carcans syndicaux qui minoraient les revendications et voulaient garder le contrôle du mouvement. À l’époque, on nous l’a d’ailleurs beaucoup reproché, en particulier du côté des situationnistes qui nous ont beaucoup engueulé parce qu’on n’était pas assez organisés… En 68, dans tous ces groupes, ça ressemble un peu à un remake de 58, tout le monde attend une révolution imminente et dramatise à outrance la question de l’organisation qui doit l’anticiper. Et en fait, c’est finalement sur cette question que ICO comme l’Internationale Situationniste et comme Noir et Rouge vont finir par exploser.

L’É. S. P. : À quoi ressemblent les réunions d’ICO dans l’après-68 ?

H. S. : C’est sûr que les dimensions du groupe ont tout à coup changé d’échelle !… On s’est retrouvé à plus d’une centaine, réunis régulièrement dans un amphi de Jussieu. Mais dans mon souvenir, il n’y a pas eu de saut qualitatif correspondant ! Tout de suite, on a eu droit à des débats homériques et à des engueulades sans fin entre étudiants deleuziens sur l’antipsychiatrie… Pour beaucoup, c’était une sorte d’annexe de Vincennes et ça a évidemment fait fuir rapidement les prolos qui y participaient au début. Je me souviens encore d’une réunion où j’avais commencé à rendre compte d’une rencontre qu’on avait eu avec un groupe italien pendant « le mai rampant ». On s’était fixé rendez-vous dans une auberge de jeunesse près de la frontière à Pontarlier. Mais visiblement, dans l’amphi, tout le monde s’en foutait éperdument et les gens s’apostrophaient entre eux. Je me suis arrêté rapidement… Et pourtant, le discours ambiant était très radical et croyait dur comme fer en l’imminence d’un mouvement révolutionnaire. Pour ceux qui, comme moi, travaillaient et prenaient de plein fouet le reflux du mouvement (je me suis fait virer des Assurances Générales en 71, comme dans les autres boîtes la plupart des camarades qui s’étaient mis en avant en mai), c’était l’indice qu’on avait décidément quitté la terre et qu’ ICO s’était coupé de la réalité des luttes. C’est ce qui m’a conduit à quitter ICO en 73.

L’É. S. P. : Quel souvenir gardes-tu de 68 et quelle est l’analyse que tu en fais aujourd’hui ?

H. S. : Si tu regardes ce qui s’est passé dans les boîtes, c’est assez difficile de faire une analyse globale. Parce que la mobilisation a été très contrastée selon les endroits. Très souvent, les grèves sont restées largement dans le cadre classique mis en place par les syndicats. La mobilisation elle-même a été très variable. Les causes de la grève proprement dites sont assez difficiles à déterminer, car souvent les gens étaient dans une démarche d’abandon du lieu de travail plus que dans celle d’une appropriation collective. Ce qui me semble le plus frappant dans le mouvement de mai, c’est la manière dont il a fait exploser les conventions qui régissent habituellement les rapports entre les individus. Je crois que ce qui s’est passé en mai, c’est d’abord un moment de communication très intense entre les gens. Tout le monde baignait dans une atmosphère complètement différente du fonctionnement social habituel. Mais je ne pense pas qu’on puisse vraiment parler d’un projet de rupture politique clair. Plutôt de quelque chose comme une libération des individus dans leurs relations sociales. Je me souviens ainsi d’une collègue des Assurances qui m’a parlé un jour de mai pendant plusieurs heures de sa vie, de ses problèmes d’existence. Quelques semaines plus tard, elle me croisait dans les couloirs comme si on ne s’était jamais vus.

L’É. S. P. : Donc aujourd’hui, tu parlerais plutôt de mai comme d’une parenthèse au cours de laquelle les gens ont d’abord expérimenté un autre type de relations sociales ?

H. S. : Oui. Des relations basées sur la spontanéité. C’est quelque chose dont j’avais gardé le souvenir, même si c’était à une échelle beaucoup plus réduite, de certaines luttes de 55. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y avait, en 68, pas de véritable projet pour créer une autre société. Encore moins de programme, même si certains parlent aujourd’hui de construire le « programme de 68 » !… Je me souviendrai toujours le soir de la grande manifestation du 13 mai et de l’incendie de la Bourse (en réalité de quelques cabines téléphoniques autour de la place). Geismar grimpe sur les grilles entourant la Bourse et interpelle les manifestants maoïstes : « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? ». Personne ne lui a répondu… La manif est ensuite allée vers le ministère de la justice, place Vendôme. Quelques-uns ont proposé de rentrer dedans. Quelques autres (dont, paraît-il, Rocard) s’y sont opposés. Et puis tout le monde est reparti dans le quartier latin transformé en souricière par les flics. De tels faits comme bien d’autres ont montré qu’il n’y avait pas réellement de projet ou de volonté révolutionnaire à ce moment.

L’Émancipation syndicale et pédagogique : Après ton départ de ICO en 73, tu conserves des contacts avec les Anglais de Solidarity, tu es toujours au chômage et tu en profites pour faire une thèse en socio du travail sur… le refus du travail !

Henri Simon : Oui, à l’époque le chômage c’était plutôt luxueux comparé à aujourd’hui ! Tu gardais ton salaire pendant plusieurs années. Notamment plein salaire une année si tu faisais une formation. Prétextant cette formation, je me suis inscrit en sociologie du travail pour préparer une thèse sur le « refus du travail ». J’ai amassé beaucoup de matériaux mais ne n’ai jamais passé cette thèse, n’en ayant jamais eu l’intention. Le malheur fit que tout ce que j’avais amassé disparut lors d’un cambriolage.

L’É.S.P. : Solidarity, c’est un peu le groupe frère de Socialisme ou Barbarie en Angleterre…

H.S. : Oui. Mais ils étaient plus ouverts. Même s’ils ont connu les mêmes débats qu’à SB, notamment lorsque Castoriadis a abandonné le marxisme et les analyses de la société en termes de classes. Ça a conduit Solidarity à la scission en 72, ceux qui restaient fidèles aux analyses de classes ont pris contact avec ICO.
C’est notamment avec eux qu’on a créé Échanges et Mouvements quand ICO s’est disloqué.

L’É.S.P. : Le même type de structure qu’ICO : des groupes de militants de plusieurs pays organisés autour d’une revue…

H.S. : Oui. L’idée c’était pour chacun, de faire et pas d’attendre. On partageait tous le refus de la forme d’organisation en parti, le souci d’un enracinement militant à la base, c’est-à-dire sur nos lieux de travail, et le souci de confronter nos expériences avec d’autres, y compris avec des gens pas forcément d’accord avec nous, quitte à ce qu’on nous accuse parfois d’éclectisme… Mais nous avons toujours considéré que le débat d’idées était absolument indispensable, mais pas le débat pour le débat, le débat à partir des expériences de chacun, quelles qu’elles fussent.

L’É.S.P. : Rétrospectivement, comment expliques-tu les difficultés rencontrées par ICO et son échec à se construire dans la durée au delà de 68 ?

H.S. : Les raisons de cet échec sont sans doute multiples. Mais je pense qu’il faut replacer l’histoire d’ICO dans une perspective plus générale qui affecte, au fond, tous les groupes politiques radicaux. Il me semble que depuis la Libération, il y a eu trois grandes périodes. Immédiatement après la guerre, et jusqu’en 58, on a connu l’apogée de la social-démocratie telle qu’elle s’est constituée depuis la fin du 19ème et durant la première moitié du 20ème siècle: un État-Providence fort, soutenu par des organisations de masse très hiérarchisées comme le PCF. Ce qui, d’après moi, explique assez largement les débats permanents autour de la question de l’organisation pendant toute cette période. En France, l’échec de la social-démocratie, c’est d’abord la guerre d’Algérie, dans la mesure où les socialistes n’ont alors pas su défendre jusqu’au bout les intérêts de la petite bourgeoisie qui les avait portés au pouvoir, et ne réussissent pas à sortir du conflit alors que c’était leur mandat. Sur le plan économique, ils n’ont pas réussi non plus à adapter l’appareil de production aux exigences du capital. L’arrivée de De Gaulle au pouvoir marque, de ce point de vue, un vrai tournant.
Pendant une décennie, l’État reprend les choses en main et va « moderniser » l’économie et l’industrie. Selon moi, c’est à partir de là que la social-démocratie, ainsi que les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier qui la portaient (partis et syndicats de masse) entrent dans une phase de déclin irréversible. C’est la fin des hiérarchies verticales, d’abord à la base des résistances ouvrières dans les boîtes, mais aussi dans les organisations du mouvement ouvrier. D’une certaine manière, l’explosion de 68 manifeste aussi et peut-être d’abord cela. Du point de vue des revendications ouvrières, ça se manifeste, par exemple, dans la résurgence du thème des conseils ouvriers et de l’autogestion. Cette revendication va ensuite être détournée par l’idéologie du « self management » et le caractère moins visible, mais sans doute tout aussi efficace, des hiérarchies politiques et syndicales.
Après cette phase de transition des années 58-68 s’ouvre la troisième période (qui correspond à la crise du fordisme en tant qu’organisation de la production du développement de l’automation), dans laquelle nous sommes encore aujourd’hui, et dans laquelle personne, dans le mouvement ouvrier comme ailleurs, n’a vraiment trouvé de forme d’organisation adéquate de lutte et encore moins d’une société communiste. La plupart des groupes politiques radicaux (sans parler, bien sûr, des partis et syndicats traditionnels), ont rencontré des difficultés analogues à celles d’ICO. En fait, on a aujourd’hui un peu de mal à voir en quoi doivent consister les objectifs et les structures d’une organisation révolutionnaire. La diffusion des techniques d’information a, en un sens, compliqué encore la donne, dans la mesure où elles permettent d’accéder à des informations sans passer par une organisation quelconque.

L’É.S.P. : Échanges et Mouvements existe toujours, sous la forme d’une revue en ligne et d’un bulletin régulier sur la lutte des classes partout dans le monde (4)…

H.S. : Oui. Dés le départ, le groupe associait des Anglais, des Hollandais, des Belges, des Allemands avec des contacts italiens et espagnols. Le projet de la revue consiste à rendre accessible à tous un certain nombre de textes politiques classiques mais surtout une information actualisée tous les mois sur les luttes de classes dans le monde. Sans autre ambition que d’être utiles aux luttes de salariés.

L’É.S.P. : À la fin des années 70, tu vas quitter la France et t’installer à Londres, en pleine période Thatcher. De 77 à 91, tu vas donc suivre de très près les conflits qui secouent la classe ouvrière britannique, en particulier les grèves des mineurs, des dockers, mais aussi le mouvement de rejet de la réforme de la Poll Tax (l’équivalent britannique de la taxe d’habitation), qui va finalement avoir la peau de Thatcher. En même temps, toujours avec le même souci d’ouverture à l’international, tu restes très attentif à ce qui se passe dans le « glacis » soviétique, notamment en Pologne…

H.S. : En ce qui concerne l’ère Thatcher, il faut analyser les grands mouvements de contestation à la lumière des mutations sans précédent qu’elle a imposées au système de production britannique. Les luttes antérieures à Thatcher (1979) se sont toujours engagées sur un mouvement de refus de la modernisation imposée à peu près partout, qui avaient connues une violence assez rare. Par exemple, le mouvement des dockers s’explique assez largement par la « révolution » du trafic des conteneurs qui a précipité le déclin de ports très importants comme celui de Londres, tributaire de la marée, et qui ne permet pas d’assurer les échanges à flux tendu. Même chose en ce qui concerne le mouvement des mineurs.
Ce qu’on oublie souvent, c’est que Thatcher n’a commencé le bras de fer avec les mineurs qu’une fois que la plupart des centrales thermiques anglaises aient été adaptées aux nouvelles ressources énergétiques que représentent à l’époque le gaz et le pétrole de la mer du Nord. Ce qui fait qu’à aucun moment les centrales ne se sont réellement arrêtées durant toute la période du conflit. L’échec du mouvement s’explique d’abord par ça. Dix années auparavant une grève des mineurs avait entraîné des coupures nationales de courant et poussé un gouvernement à la démission…

L’É.S.P. : À cela s’ajoutent, selon toi, des erreurs flagrantes de la part des appareils syndicaux.

H.S. : C’est sûr que ça a beaucoup joué. Dans le cas du mouvement des mineurs, ils ont suscité une immense vague de solidarité dans tout le pays mais les syndicats n’ont pas du tout su en tirer profit. Par exemple, ils disposaient à l’époque de fonds financiers considérables, qu’ils avaient placés en sécurité – croyaient-ils – dans des paradis fiscaux pour qu’ils ne soient pas saisis et puissent alimenter la lutte. Bien évidemment, le secret bancaire a sauté dès que Thatcher l’a exigé et tous ces fonds ont quand même été saisis… Sans doute eut-il été plus judicieux de les confier directement aux mineurs… De la même manière, les nombreux comités de solidarité qui s’étaient formés souhaitaient tous entrer en contact direct avec des puits de mine. Mais les directions syndicales ont soigneusement « filtré » ces bonnes volontés (et ces ressources) qui ont fini par se perdre.
En plus de tout cela il y a eu tout au long du mouvement des tendances à l’affrontement direct avec les flics alors que c’était perdu d’avance, et ça a coûté aussi pas mal de plumes au mouvement. Mais le plus gros gâchis, c’est bien la manière dont les directions ont bridé l’auto-organisation du mouvement. Il faut bien voir que le syndicalisme anglais offre un visage très différent de celui que nous connaissons ici. Il n’y a qu’un seul syndicat, le Trade Union, et il est impossible de créer des structures concurrentes. Le syndicat lui-même est organisé de manière beaucoup plus horizontale qu’en France, les élus et délégués sont le plus souvent révocables par la base, ce qui a tendance à accentuer la tension entre l’appareil et une base pas du tout intégrée. Les lois Thatcher, en limitant considérablement l’activité des structures de base des syndicats grâce à un formalisme juridique très poussé, ont aussi permis aux directions de reprendre la main, notamment au moment du déclenchement des grèves, désormais extrêmement règlementées. Avec le délit de « mépris de la cour », les syndicats sont obligés de tenir leurs troupes en cas d’interdiction d’une grève et ils sont juridiquement responsables de leurs adhérents si certains cessent le travail. C’est comme ça qu’un syndicat de postiers a été condamné récemment pour ne pas avoir discipliné ses membres. Avec des peines d’emprisonnement à la clé. De la même manière un syndicat de docker a été condamné en 95-96 pour avoir déclenché une grève en soutien aux dockers de Liverpool alors que la grève n’était légalement autorisée que pour les dockers d’une certaine compagnie dans le seul port de Liverpool…

L’É.S.P. : Tu gardes un souvenir particulier du mouvement de protestation contre la refonte de la Poll Tax qui a provoqué la chute de Thatcher en 90.

H.S. : Oui. La Poll Tax désignait un impôt nouveau qui devait se substituer au « rate » – impôt local indexé sur la surface des habitations (qui avait une certaine base rationnelle) et qui fournissait une source de revenus importants aux municipalités. À l’époque, ces dernières étaient tenues majoritairement par le Labour, ce qui explique pourquoi Thatcher s’est intéressé à cet impôt. Son idée, c’était de le transformer en un impôt perçu par tête la « Poll Tax » et non plus en fonction de la surface immobilière occupée. Évidemment, ça en faisait une réforme d’une iniquité absolue. Et ça a déclenché un mouvement de contestation incroyable, avec une solidarité de base extraordinaire, des gens refusant par dizaines de payer l’impôt, se retrouvant poursuivis devant les tribunaux submergés sous des manifestations de solidarité.
On a vu également apparaître un mouvement très construit contre les saisies et contre les huissiers, qui se voyaient empêchés d’accéder aux maisons par tous les habitants du quartier, avant d’être personnellement harcelés s’ils passaient outre. Lorsque les saisies avaient quand même lieu, les biens se retrouvaient invendables, personne n’osant renchérir dans les salles de vente. Ce qui était passionnant, c’est que tous les quartiers populaires s’étaient spontanément dotés de comités de quartier locaux qui coordonnaient la lutte. Ce sont eux qui ont contribué au succès d’une manifestation monstre à Londres qui tourna à l’émeute. Thatcher ne s’en remit pas car quelques mois plus tard, elle fut contrainte de démissionner. Selon moi, ce mouvement est en réalité au moins aussi intéressant que celui des mineurs.

L’É.S.P. : Un mouvement de démocratie plutôt radical…

H.S. : Tout à fait.

L’É.S.P. : Si on s’intéresse maintenant aux différents mouvements qui se sont développés en France depuis 95, ce qui te semble le plus significatif, c’est aussi cette dimension démocratique d’ouverture qui n’existait pas avant.

H.S. : Oui. En 95, j’ai, par exemple, été un peu estomaqué de pouvoir participer à une AG de cheminots qui se déroulait carrément dans le poste d’aiguillage central de la Gare du Nord, ce qui aurait été proprement impensable dans les années 60 et encore moins avant ! Ce jour là, on pouvait accéder au poste le plus stratégique d’une des plus grandes gares européennes comme si on entrait dans un moulin !
Selon moi, cette ouverture des mouvements constitue un acquis irréversible des luttes les plus récentes, qui permet d’élargir les luttes à peu prés à n’importe qui.
C’est cette forme d’horizontalité qu’on retrouve dans le mouvement contre la Poll Tax, mais aussi, en ce moment, par exemple dans les luttes menées par RESF pour le soutien aux sans-papiers, une mobilisation qui peut venir à la fois de partout et de nulle part…

L’É.S.P. : En même temps, la plupart des luttes qui se sont développées depuis 95 sont plutôt perçues comme des luttes défensives, y compris, et peut-être même surtout, par leurs acteurs…

H.S. : Mais les luttes ont toujours été défensives ! Même lorsqu’il s’agit de se battre pour gagner des augmentations de salaire, l’enjeu est toujours de « défendre son beefsteack » ! Des grèves politiques, c’est très rare, au moins au début. Les grèves deviennent parfois politiques lorsque par leur extension elles contestent des décisions globales du système. Mais il est exceptionnel qu’elles se déclenchent sur autre chose que des revendications défensives. On entend souvent dire qu’aujourd’hui on se bat non plus pour gagner mais pour ne pas perdre. Je crois pouvoir dire que c’était déjà le cas dans les années 50. Les grèves se déclenchaient dès qu’il y avait des négociations salariales de branche. En fait, la distinction entre grève offensive et défensive n’a pas trop de sens. Il s’agit toujours d’abord de construire un rapport de force.
Bien sûr, le contexte a évolué. Aujourd’hui, la majorité des grèves se déclenchent contre des plans de licenciements et de restructurations. Est-ce qu’on doit pour autant parler de grèves purement défensives ? Il y a quelque temps, une petite fonderie de la région d’Angers, une entreprise familiale standard, a été rachetée avec restructuration à la clé. À la deuxième charrette, le personnel a regroupé tout le matériel dans la cour et menacé de tout faire sauter. Je ne sais pas si on peut dire que c’est une tactique défensive. Au départ oui, mais lorsque la méthode de lutte s’adresse aux bases mêmes du système, la propriété, les instruments de production, cela change de sens, sans que les travailleurs qui luttent le ressentent forcément ainsi…

L’É.S.P. : Les derniers mouvements d’ampleur restent quand même sur des échecs, ou des demi succès comme celui contre le CPE. La mobilisation contre la réforme des retraites en 2003 n’a pas réussi à faire reculer le gouvernement.

H.S. : Le mouvement de 2003 a été très curieux. Il y avait indéniablement une dynamique, mais qui n’a pas su se dépasser pour donner sa pleine dimension. La mobilisation est restée assez statique quant à ses méthodes d’action et s’est épuisée dans des manifestations à répétition sans arriver à passer à autre chose. Pour le mouvement anti-CPE, c’est un peu la même chose et les gains ont été très relatifs. Je pense que ce qui explique ces échecs, c’est que les mouvements, dans les deux cas, n’ont pas réellement affecté les centres productifs. C’est sans doute pour cela qu’ils ont traîné en longueur sans arriver à éclater vraiment.

L’É.S.P. : Que penses-tu des analyses altermondialistes qui ont émergé ces dernières années ?

H.S. : Dans l’ensemble, il s’agit souvent de reformulations de vieilles recettes réformistes ou keynésiennes… Mais surtout, je crois que l’erreur des discours anti-libéraux consiste à se situer sur un terrain idéologique. Ce que les gens oublient, c’est que le capitalisme n’a pas d’idéologie. Les capitalistes sont avant tout pragmatiques, comme on dit aujourd’hui. Peu leur importent les méthodes et les discours qui les justifient, pour eux le seul enjeu consiste à maintenir leurs positions et l’existence du système. Pour cela, ils sont prêts à endosser n’importe quelle idéologie, y compris celle des altermondialistes. C’est ce qui est en train de se passer actuellement avec la crise économique… C’est là la limite de mouvements comme Attac ou d’autres, qui se situent seulement sur des enjeux idéologiques. Mais on peut émettre les mêmes critiques à propos des composantes anticapitalistes du mouvement « alter ». Là aussi, on retrouve souvent des discours trop généraux contre LE capitalisme en général, comme s’il s’agissait d’une entité cohérente et d’un système de pensée homogène.
Il faut aussi se méfier de ce genre de réification et ne pas oublier que le capitalisme met d’abord en concurrence les capitalistes eux-mêmes ! C’est seulement dans les périodes de crise, lorsqu’ils sont menacés collectivement, que les capitalistes adoptent une stratégie commune.

L’É.S.P. : Quel regard portes-tu sur la crise économique de ces derniers mois ?

H.S. : Les causes sont limpides: baisse tendancielle du taux de profit et surproduction. Rien que de très classique ! Surtout, il faut faire attention à ne pas se laisser abuser par tout ce qu’on raconte en ce moment sur la crise bancaire. La coupure entre crise financière et crise économique est parfaitement artificielle. Le problème essentiel pour les capitalistes en ce moment, c’est qu’ils ne peuvent pas vendre. Et un retour du crédit n’y changerait absolument rien ! Les derniers chiffres indiquent d’ailleurs que les États-Unis sont en récession depuis prés d’un an. Le problème est donc beaucoup plus profond que les difficultés de remboursement de quelques centaines de milliers de foyers américains, difficultés qui ne sont que la conséquence de la baisse des revenus dans les années antérieures.

L’É.S.P. : Donc, tu ne vois pas de raison particulière de renoncer aujourd’hui au projet d’une transformation révolutionnaire de la société…

H.S. : Non. Même s’il est très difficile et sans doute vain de chercher à prédire à quoi ressembleront les luttes futures et le type de société qu’elles chercheront à mettre en place. J’ai appris à me méfier de toute forme de programmatisme. Personne ne peut savoir à l’avance à quoi ressemblerait aujourd’hui un processus révolutionnaire. La réalité historique déjoue toujours toutes les anticipations. Quand on voit par exemple la manière dont s’est effondrée la bureaucratie soviétique, ça donne une bonne idée du caractère largement imprévisible des révolutions ! Souvent, on a parlé à propos d’ICO, ou d’autres groupes auxquels j’ai participé, de communisme de conseils. Cette étiquette renvoie surtout à la gauche hollandaise et à des auteurs comme Pannekoek qui étaient, dans l’entre-deux-guerres, très marqués par la révolution allemande de 1919 et les formes de conseils qu’elle a développés. Mais il s’agit selon moi d’un modèle qui a une valeur surtout historique. Aujourd’hui, la division du travail et l’interdépendance des différents maillons de la production rendraient sans doute impraticable une telle organisation. Le schéma « grève – formation d’un conseil d’usine – prise de contrôle de l’usine par les ouvriers » serait beaucoup plus difficile à mettre en place car il n’y a maintenant pratiquement plus d’usines qui soient de véritables unités de production. Celle-ci ont été atomisées et largement externalisées. Les mouvements révolutionnaires de demain auront à trouver une réponse à cela. Et le problème sera le même en ce qui concerne la production agro alimentaire, largement industrialisée elle-aussi. Dans la mesure où la révolution ne coupe pas l’appétit, la tâche n°1, ce sera sans doute l’approvisionnement. Pour surmonter ces difficultés la forme du conseil ouvrier est seulement une référence historique parmi d’autres. Mais ce qui compte avant tout, c’est l’autonomie des mouvements.

L’É.S.P. : Est-ce que, selon toi, la notion de classe ouvrière reste pertinente en dépit des transformations qui ont bouleversé la structure du salariat depuis cinquante ans ?

H.S. : La grande majorité de la population continue à vivre en vendant sa force de travail ! Et une bonne moitié de la population active rame franchement pour boucler les fins de mois. En ce qui concerne la définition de l’emploi ouvrier, il y a aujourd’hui près d’un quart de la population active française qui travaille dans la production industrielle. Mais il faut ajouter à cela tous les emplois qui sont plus ou moins auxiliaires de l’industrie. En fait, ce qui est nouveau, c’est plutôt la difficulté à tracer des frontières précises au secteur productif. Mais je crois que la notion de classe ouvrière reste incontournable pour comprendre l’organisation du travail aujourd’hui.

L’É.S.P. : Mais les salariés s’identifient moins à cette notion qu’avant…

H.S. : Il faut distinguer ce qui se passe dans les pays développés et ailleurs, où le déclin de l’identité ouvrière est très relatif. Selon moi, le point le plus important tient à ce que la mondialisation a renforcé comme jamais une interdépendance de fait entre les salariés. En rendant les unités de production interdépendantes, elle créé une solidarité de classe objective. Bien sûr, tout est fait pour que les gens pensent à autre chose et ne s’en aperçoivent pas. Mais ça risque quand même de finir par se voir ! Il y a en ce moment une situation qui me semble assez emblématique de ça, c’est ce qui se passe dans les centres d’appel en Inde. Depuis quelques années, les centre de télémarketing se sont massivement délocalisés là-bas et ont été présentés comme une aubaine aux salariés indiens, attirés par des salaires plus élevés que la moyenne, et encouragés à vivre « à l’américaine ».
Seulement, avec la crise des subprimes, les centres de télémarketing sont en train de se transformer en centrales de recouvrement de créances et on demande maintenant aux standardistes d’harasser sans relâche les emprunteurs pour récupérer les sommes empruntées. Il y a encore quelques semaines, il s’agissait au contraire pour eux d’aller à la pêche aux clients et de les convaincre dans la joie et la bonne humeur… Il semblerait que la redescente soit un peu rude et que les salariés indiens commencent à s’interroger… De manière générale, je crois que les choses bougent très vite en ce moment, même si les tendances ne sont pas encore forcément très visibles et ne correspondent sans doute pas à ce qu’on a pu connaître auparavant.

L’É.S.P. : Tu sembles plutôt optimiste… Pourtant, l’alternative posée dans les années 50 envisageait l’instauration du socialisme OU de la barbarie, toujours possible…

H.S. : Oui, je suis plutôt optimiste. Même si, effectivement, la barbarie reste aussi une option, et peut toujours prendre, elle-aussi, des formes inattendues. Il me semble que le renouveau de la piraterie maritime peut, par exemple, être considéré comme une de ces formes nouvelles… Maintenant, il est clair qu’il faut rester très vigilant sur ce qui va se passer dans les années à venir et sur les « réponses » qui seront apportées à la crise actuelle. Il ne faut pas oublier que les « options » fascistes ne se sont dessinées que deux ou trois ans après la crise de 29… Même si l’histoire ne repasse pas les plats, cela suffit à tempérer un peu mon optimiste naturel.

Propos recueillis par Jean-Matthias Fleury

Notes de la revue Emancipation:

[1] Historien, auteur de Le marxisme après Marx.
[2] Écrivain et philosophe, enseignant à Vincennes en 1968. Il est l’un des initiateurs de la notion de postmodernisme
[3] Traducteur et éditeur de Marx, Rubel a développé une interprétation hétérodoxe d’inspiration anarchiste de l’oeuvre de Marx. Voir, notamment Marx, critique du marxisme.
[4] Consultable sur le portail http://www.mondialisme.org

Henri Simon en 1998

Textes de Henri Simon:

L’expérience Berliet et son sabotage par les politiciens (1948)

25 décembre 2009

Article non signé (probablement d’Alfred Bardin) paru dans La Révolution prolétarienne N° 312 (février 1948). Dans le même registre d’expériences d’après-guerre, plus ou moins « semi-autogestionnaires » sous réquisition avant reprise en mains par le patron, citons les chantiers marseillais des aciéries du Nord (Voir aussi un chapitre du  livre de R. de Rochebrune et J.-C. Hazera). Le 22 juillet 1949 le conseil d’État rendait les usines Berliet à la famille Berliet.

On n’a prêté en général que peu d’attention au conflit des Usines Berliet qui présentait cette originalité d’avoir été provoqué par la révolte des cadres et agents de maîtrise contre une administration « politisée » utilisant les ouvriers comme masse de manœuvre,
II nous a paru nécessaire de profiter de cette crise, qui a jailli aboutir à la fin de l’expérience, pour documenter nos camarades sur cet essai, de « gestion » entreprise avec la collaboration des salariés. La monographie que nous publions aujourd’hui est tirée d’une brochure encore inédite et des circulaires rédigées par le Comité de grève des Cadres de l’Entreprise. Elle pose les problèmes des conditions d’une gestion directe et du rôle des cadres qui appellent un examen sérieux. Elle pose aussi indirectement le problème de « l’étatisme », et directement celui des ravages causés dans tous les domaines, dans toute l’activité économique comme dans le mouvement ouvrier, par la politique d’un parti caporalisé. On peut faire des réserves pour certaines opinions exprimées par les « cadres » de Berliet. On peut même regretter certaines de leurs réactions Encore faut-il connaître opinions et réactions et rechercher les responsabilités initiales du conflit et du sabotage de l’expérience, même si on n’approuve pas celle-ci dans son principe.

Historique de l’entreprise Berliet

L’entreprise Berliet a été fondée par M. Marius Berliet en 1899. Elle comprenait un atelier de 90 mètres carrés occupant 5 ouvriers. Avec l’ensemble de l’économie française, la maison se développait rapidement et, après 7 années d’efforts, en 1906, l’usine couvrait à Lyon-Monplaisir 120.000 mètres carres.
Onze ans plus tard, à la fin de la première guerre mondiale, en 1917, un bond important était réalisé dans la voie de l’extension. Une société anonyme, au capital de 50 millions de francs, était créée, qui achetait à Vénissieux, dans la banlieue sud-est de Lyon, un domaine de plus de 400 hectares. Un groupe d’usines était édifié, dans une enceinte de 70 hectares. Autour de celles-ci, se situaient les cantines, le service des transports, la cité ouvrière et une ferme importante.
Les nouvelles usines comprennent les ateliers de fonderies, de forges, d’emboutissage, d’usinage, de montage et de carrosserie. Elles peuvent occuper de 12.000 à 15.000 travailleurs avec plus de .6.000 machines. La réalisation de ces vues grandioses, que les circonstances avaient favorisées, dotait le pays d’un nouveau centre industriel de première importance.

Après les difficultés financières, survenues au cours de 1920 et des années suivantes, la société anonyme était transformée en société en commandite par actions. En 1944, le gérant en est toujours Marius Berliet, le capital est de 156 millions, répartis en 62-400 actions de 2.500 francs.
La gestion du gérant est contrôlée par un conseil de surveillance de trois membres : un neveu et deux gendres.
L’un de ces derniers, M. Winckler, brasseur à Lyon, est président de ce comité. C’est lui qui apparaîtra, désormais, dans la défense des intérêts de la famille Berliet. Malgré les  confiscations de l’État en 1946, celle-ci en effet possède encore 80 % des actions de la société. La raison en est dans les précautions financières que le potentat de Vénissieux avait prises, avant la guerre, sachant à quels égarements son caractère pouvait l’entraîner.
Peu à peu Marius Berliet s’entourait de ses fils dans la direction des usines. Si le grand patron-de combat, Marius Berliet, pouvait encore apparaître à certains comme un grand bonhomme, ayant du moins beaucoup travaillé, la présence de sa quadruple géniture aux postes essentiels amena bientôt un climat intolérable. Formés aux rudes disciplines d’un père autoritaire, les fils acceptèrent avec soumission ses idées obtuses sur l’évolution sociale. Leur jeunesse, leur incompétence et le souci de n’être pas au-dessous de la tâche qu’on attendait d’eux amplifièrent la malfaisance de leur comportement antisocial.
C’est ainsi que le mépris de la classe ouvrière devint le premier article de leur credo. Pour eux, le travail était une marchandise, comme les autres, que l’on rejetait quand elle n’était plus nécessaire. Indifférents à l’avilissement de la personne humaine, ils imposèrent la passivité, suscitèrent la délation et firent éclore çà et là cette fleur vénéneuse : la servilité.
Dans cette atmosphère de crainte, de terreur même, qui pesait sur l’usine entière, la défense des intérêts des différentes catégories de travailleurs était malaisée. Les syndiqués, considérés comme des conspirateurs, étaient pourchassés. Malgré cela, des réactions individuelles se firent jour, et les cadres particulièrement surent faire respecter la dignité de leurs fonctions.
Quelques mois avant les grands mouvements de 1936, les ouvriers avaient fait une grève éclatante, pour répondre à des tentatives de licenciements massifs, suivis en général de réengagements avec diminution de salaire. Un lock-out patronal avait été la contre-attaque à cette manifestation de mécontentement.
Néanmoins, ouvriers, techniciens et employés constituaient, dès juin 1936, de fortes sections syndicales, qui imposèrent l’application des conventions collectives. A la faveur de la « pause », les avantages consentis la veille étaient en partie repris, et les militants syndicalistes licenciés progressivement, notamment à la suite de l’échec de la grève générale du 30 novembre 1938.

En 1939-1940, l’autoritarisme vindicatif de Marius Berliet le mit en opposition avec le ministre de l’Armement de l’époque, M. Dautry. N’ayant pas compris que l’importance de ses usines en faisait une richesse nationale, qui justifiait les directives de l’État, son esprit absolutiste se dressa contre cette ingérence. L’obstruction qu’il fit au démarrage d’un programme de fabrication d’obus amena le ministre à le remplacer par M. Roy dans la direction de l’entreprise.
En 1940, après la débâcle, le patron et ses fils reprirent la direction de l’usine. Les tragique événements, qui meurtrissaient le cœur de tous les Français, les laissèrent indifférents. La tourmente passait sans rien leur apprendre. N’ayant eu aucune révélation du lien qui les unissait à leur personnel, ils s’engagèrent à nouveau dans cette conception moyenâgeuse qu’un grand patron peut se permettre toutes les exactions. S’opposant aux augmentations de salaires, même lorsqu’elles étaient accordées par le syndicat patronal, les Berliet s’installèrent dans la collaboration et recherchèrent les commandes allemandes. La poursuite du profit primait le devoir patriotique de résistance à l’occupant.
Ne s’arrêtant pas à moitié chemin, ils facilitèrent le départ des ouvriers et techniciens pour l’Allemagne hitlérienne. Deux des fils, Henri et Maurice, accompagnèrent même spectaculairement un convoi, revenant bien vite toutefois dans le giron paternel. A l’intérieur de l’usine, des résistants étaient traqués, les fils étant tout heureux de montrer une servilité autoprotectrice envers la Gestapo.
Par un accord secret avec nos alliés, l’usine eût pu être épargnée, si Marius Berliet avait accepté sa neutralisation. Ayant systématiquement refuge d’entrer dans cette voie, un bombardement très sévère fut réalisé le 2 mai 1944. La cité ouvrière fut en grande partie détruite ; les fonderies, les forges et l’emboutissage sérieusement endommagés ; d’autres bâtiments furent touchés plus légèrement.
Le résultat d’ensemble fut une mutilation de cette perle de l’industrie lyonnaise, qui, au delà du présent, atteignait la France, dans ses forces vives.
C’est dans ces conditions que M. Yves Farge, commissaire de la République’ à la libération de Lyon, faisait emprisonner Marius Berliet et ses quatre fils.
La trahison n’enrichissait plus !

Ce que fut l’expérience Berliet depuis la libération

Des directions, genre Berliet, étaient marquées du sceau de la collaboration. Quelques-unes même avaient des dénonciations à leur actif. Elles furent impitoyablement châtiées. Se substituant à elles, de véritables comités de gestion, composés d’une représentation des différents éléments du personnel, et assurant la direction effective des entreprises, surgiront un peu partout en France.
Ces comités, couronnés d’un administrateur-séquestre, contribuèrent grandement à la reprise de l’activité industrielle du pays par l’espérance de démocratie économique qu’ils apportaient.
Chez Berliet, le secrétaire de l’Union départementale des syndicats, Dedieu, fut chargé de proposer l’administrateur-séquestre. C’est ainsi que Bardin, ingénieur et secrétaire du syndicat des techniciens de la métallurgie, fut consulté, mais il se récusa. M. Yves Farge pressentit alors M. Mosnier, membre de son cabinet et secrétaire de l’Union des cadres et ingénieurs de la France combattante (U. C. I. F. C), qui devait devenir l’U. N. I. T. E. C. Mosnier accepta et demanda à Bardin d’assurer la direction technique.
Le 5 septembre 1944, par arrêté du commissaire de la République, Mosnier Marcel était nommé administrateur-séquestre des usines Berliet. L’arrêté  précisait en outre qu’un comité consultatif de gestion serait désigné.

Par un arrêté du 28 septembre 1944, le préfet M. Longchambon fixait à quatre membres la composition du comité.
Depuis le 5 septembre 1944, la justice s’est prononcée. Le Comité de confiscations des profits illicites du Rhône a décidé, le 23 mai 1945, une confiscation de 106.753.000 francs auxquels s’ajoute une somme de 37.000.000 de francs, soit un total de 143-753.000 francs, frappant la société des automobiles Berliet. Il a toutefois été demandé que ce prélèvement ne vienne pas paralyser les efforts de la nouvelle gestion. Cette affaire sera vraisemblablement réglée par la décision de l’Assemblée nationale concernant le statut définitif de l’entreprise.
D’autre part, la cour de justice a condamné en 1946 Marius Berliet et ses deux fils, Paul et Jean, à la confiscation de leurs biens et à des peines de prison : deux ans pour le premier, 5 ans pour les deux autres. Les fils, Henry et Maurice, ont eu des condamnations légères à la chambre civique. Ces confiscations n’ont cependant amené, dans les mains de l’Etat, que 12 % environ des actions.

Reconstruction et production

La nouvelle gestion a dû assurer, en même temps que le démarrage d’un programme de fabrication, la reconstruction des bâtiments endommagés ou détruits.
Après l’agitation consécutive à la libération et à l’épuration, un climat favorable était créé et chacun cherchait à travailler mieux et plus vite.
La reconstruction des ateliers, des succursales : Paris, Nantes, Dijon, Rouen était entreprise, et parallèlement des démarches étaient effectuées pour obtenir les accords nécessaires des services du ministre compétent.
La reconstruction est sur le point d’être achevée pour les usines ; elle ne l’est pas encore pour les succursales, et déjà 175 millions ont été dépensés à ce titre. Pour donner une idée de l’importance des travaux, effectués uniquement avec les moyens et les services de l’entreprise, voici quelques chiffres : la couverture et la fermeture des ateliers nécessitaient 75.000 m2 de verre, 3.500 tonnes de tuiles, 1.000 tonnes de bardeaux. La réfection des murs et des installations a englouti plus de 1-300 tonnes de ciment, chaux et plâtre, et plusieurs centaines de tonnes de fers profilés.
Les maisons de la cité, entièrement détruite, ne sont pas toutes reconstruites, un projet d’urbanisation ne l’ayant pas encore permis.
Au fur et à mesure que les ateliers se remontaient, la remise en route de la production s’effectuait rapidement. Le 7 septembre 1944, l’usine était ouverte avec un effectif de 3.200 personnes. L’effort se portait sur le type de camion qui s’imposait à l’époque, le 6 tonnes 5 do charge utile. Le 20 septembre, le premier véhicule sortait : il était dénommé symboliquement « Grégoire », nom de M. Yves Farge dans la résistance.
La production de 20 camions, en septembre, passe à 70 en octobre. Rapidement, le point d’équilibre de la gestion était atteint, puis dépassé. Les difficultés furent grandes. Il faut rappeler l’insuffisance des approvisionnements en matières premières et produits divers, le rude passage de l’hiver 1944-45, les journées pluvieuses, pendant lesquelles les ouvriers ont fait preuve d’une volonté, d’un courage admirables, travaillant même sous la pluie et la neige. Par ailleurs, il a fallu orienter les fabrications, en fonction des programmes et des cadences fixés par la direction des industries mécaniques.

La production s’est stabilisée quelques mois en 1945 à 8 véhicules par jour, en 5 et 7 tonnes de charge utile. Dans le deuxième semestre 19,45, le démarrage de la fabrication des moteurs Diesel était assuré. En octobre 1947, la production était de 16 véhicules par jour, en camions de 5, 7 et 10 tonnes de charge utile et en autobus urbains et interurbains. Il faut ajouter à cette cadence, la fabrication de trolleybus, qui sortaient à raison de 8 par mois. La production des pièces détachées a plus que doublé par rapport à 1938, pour atteindre 350 tonnes par mois.
L’effectif du personnel est passé à près de 7.500 personnes. Les services techniques ont eu à étudier, en même temps que la reconstruction des installations, leur modernisation. Il a fallu aussi adapter les ateliers aux programmes de fabrication, ceux-ci ne comportant plus de voitures légères ou de véhicules utilitaires de petit tonnage. Les ateliers d’outillage ont été organisés pour construire et réparer les machines en service, pour préparer l’outillage indispensable aux nouvelles fabrications.
Un effort important a été fait dans l’achat de machines et d’installations nouvelles, qui porte sur plus de 500 millions de francs, pour les années 1946-1947.
Les résultats de la gestion sont tels que les investissements ont été couverts sans apport de capitaux extérieurs, c’est-à-dire par autofinancement de l’entreprise, et que les bilans des années 1945 et 1946 ont été clos avec des résultats positifs.

Fonctionnement de la démocratie

En septembre 1944, l’ancien comité social fut dissous, tandis qu’un comité d’épuration était constitué par les délégués du personnel et présidé par une personnalité n’appartenant pas à l’usine. Ce comité a fonctionné avec objectivité dans l’ensemble, se gardant de donner suite à des frictions antérieures personnelles. Il a décidé des séparations rendues indispensables par des comportements individuels inacceptables au cours de la période 1940-1944. La direction générale a sanctionné ces décisions en les respectant.
Le comité a cessé de fonctionner, après quelques mois, estimant sa tâche terminée. Il est donc parfaitement incompréhensible que des éléments, animés par des préoccupations s’opposant souvent à la bonne marche de l’entreprise et les absorbant au point de se superposer totalement à l’activité professionnelle normale, cherchent à diviser les ouvriers d’avec les agents de maîtrise et les cadres. Sur une base de calomnies, ils font appel à cette très ancienne réaction des ouvriers, qui voient chez ceux qui les commandent une émanation du patron.
Après la libération, les délégués élus par le personnel, conformément aux dispositions des conventions collectives, étaient remis en fonction.
Parallèlement à cette institution, et après une période de tâtonnements, des « comités de bâtiment  » étaient créés qui permirent d’associer plus étroitement tous les travailleurs à la marche de chaque grand service. Quatorze comités de bâtiments fonctionnent : Fonderies, Forges, Emboutissage, Usinage, Carrosserie, Entretien général, Service électrique, Service bois, Grands Bureaux, Usine de Monplaisir, Service des pièces détachées, etc.
Chaque comité de bâtiment est présidé par un cadre supérieur, chef du service considéré. Les délégués ouvriers, techniciens et employés sont élus au vote secret. Le comité1 est informé par son président de la gestion du service, du programme de travail, des prix de revient, des difficultés diverses. Les membres du comité formulent les suggestions, critiques ou réclamations du personnel.
Dans le domaine de la production, un élan enthousiaste a pu être obtenu, en cristallisant dans ces organismes les aspirations légitimes des travailleurs.

Le comité central d’entreprise doit coordonner et impulser l’action des comités de bâtiment. Il comprend les 14 représentants de ces derniers, plus deux représentants des cadres. La proportion des ouvriers et mensuels a fait l’objet d’accords entre les délégués de ces catégories. La législation a subi, chez Berliet, une adaptation qui, jusqu’ici, a recueilli l’approbation des diverses organisations syndicales.
Le premier mercredi de chaque mois, le comité central est informé par l’administrateur provisoire, entouré du comité consultatif de gestion, de la situation financière, de la marche de l’entreprise et des projets.
Dix commissions de travail ont été créées, qui sont présidées par un membre du comité central. Leur rôle est de faire bénéficier tout le personnel d’avantages matériels, intellectuels et moraux qu’un groupement collectif uni peut seul procurer. Ces commissions sont contrôlées financièrement par un petit comité de quatre membres. La trésorerie du comité central d’entreprise est assurée par un versement non obligatoire, de tous les salariés de l’usine, égal à 0,5 % du salaire. La trésorerie de l’usine donne une somme égale à la somme des versements individuels.
Ces dix commissions sont les suivantes :
Ravitaillement, Cantines, Sports et Loisirs, Jardins ouvriers, Formation professionnelle, Hygiène et Sécurité, Entraide, Gestion de la ferme, Cité ouvrière, Action sociale et professionnelle. Elles comportent chacune 6 à 10 membres pris parmi les délégués. Elles peuvent, en outre, faire appel à des conseillers techniques extérieurs.
Un journal mensuel « Contact » aurait dû refléter toute cette vie intérieure. En fait, il n’a pas atteint son but et n’en a été que le pâle reflet.
Les cantines en gestion directe ont progressivement offert un repas d’autant plus acceptable que la gestion de la ferme devenait plus judicieuse.
D’autre part, le comité d’entreprise a acquis en 1946 un château et ses dépendances situé à 40 km. de Lyon, à Létrat, dans le Beaujolais. Un centre de repos pour les convalescents et une colonie de vacances de 300 à 400 enfants ont été aménagés. Cette belle réalisation a pu se faire grâce aux versements du personnel et à des prélèvements effectués sur les bénéfices.
D’autre part, un club sportif a été organisé : le Stade-Auto Lyonnais (S. A. L.), qui compte plus de 800 membres et qui dispose d’un stade dont l’inauguration a eu lieu’ au début d’octobre 1947. Un groupe artistique a donné des fêtes très appréciées et organise chaque année un arbre do Noël pour les enfants. Les jouets sont fournis en grande partie par le travail bénévole des menuisiers et de leurs chefs. Dans ces commissions et groupes, les cadres ont su prendre une large place. Ils y font œuvre d’un grand dévouement.
La gestion, avec un administrateur-séquestre, devenu administrateur provisoire par un arrêté du ministre de la Production industrielle, en juin 1947, a fait des bénéfices. Ceux-ci ont été répartis partiellement en 1945 et 1946 en fonction de 4 coefficients : personnel, assiduité, ancienneté, fonction. A partir de fin 1946, le système de répartition a été modifié. Il a été remplacé par un pourcentage, établi mensuellement, en fonction de la production et de la gestion de l’avant-dernier mois et s’exprimant par la formule suivante :
X % = 1/3 x 100/42 x 100 (A/A + B (V/R — 1) + B/A + B (V’/R’ — 1)

La formule paraît compliquée. En fait, elle ne l’est pas. 100/42 est le rapport des dépenses totales à la somme de tous les salaires et appointements ; A & B sont les poids de la production châssis et pièces détachées ; V et V sont les prix de, vente Usine châssis et pièces détachées ; R & R’ sont les prix de revient châssis et pièces détachées. Il est distribué 1/3 de la marge bénéficiaire, ainsi calculée. Cette formule a fait l’objet de plusieurs mises au point, avant de se présenter ainsi. Le X % a varié avec les modifications de prix et de salaires entre 9 et 16 %.
Chaque membre du personnel est intéressé à percevoir un X% le plus élevé possible. Les facteurs sur lesquels il peut agir sont : l’augmentation de la production, l’amélioration de la qualité, la recherche de l’abaissement du prix de revient, par les économies qu’il peut réaliser ou faire réaliser.
Pour que la démocratie soit réelle, il faut que l’ac-cessibilité à un poste plus élevé soit possible à n’importe quel salarié suivant ses qualités. L’existence d’une école d’apprentissage, d’ateliers de perfectionnement, d’ateliers de promotion ouvrière, de cours spéciaux adaptés aux élèves, rendent de grands services. Ces institutions sont à compléter.

Réflexions

Les avis sont bien différents sur la valeur de l’ex-périence Berliet. Le but étant clair pour chacun, un rapprochement de toutes les catégories du personnel aurait pu se faire aisément. II n’est cependant pas facile d’unir dans un but commun ouvriers, employés, techniciens, agents de maîtrise, cadres et ingénieurs. Les fonctions différentes dans la production ne sont pas bien comprises par tous. Le développement du sens des responsabilités, à travers une gestion qui se voulait plus démocratique, n’a pas toujours permis les relations souhaitables, qui auraient pu naître, entre les différentes catégories de salariés.
Bien des difficultés s’opposent à cette compréhension réciproque. Tout d’abord, les conditions générales n’ont pas aidé à clarifier l’atmosphère ; le personnel a été constamment agité par les problèmes du ravitaillement et des salaires. En janvier 1946 et septembre 1947, de courtes grèves éclatent, motivées par les restrictions sur le pain. De très nombreuses grèves partielles, en général de quelques heures, ont lieu à partir de fin 1945, dans le but d’obtenir dos augmentations de salaires. Des systèmes de prime au rendement sont appliqués cependant partout où cela est possible. Le service du chronométrage rencontre des difficultés très grandes à imposer des temps corrects. Peu à peu le chronométrage se fait sur des moyennes horaires, exprimées en nombre de minutes, de plus en plus élevées.
Le déséquilibre constant, entre les salaires et les prix, n’a pas encore permis d’arriver à cette phase essentielle, qui démontrerait l’intérêt de l’expérience Berliet : Un taux des salaires supérieur à ceux des travailleurs des autres entreprises.

Politisation progressive

On a vu, dans les pages précédentes, le climat de méfiance et de crainte qui régnait dans les usines au temps de Marius Berliet. A la libération, une détente enthousiaste des esprits se manifeste. Chacun c’en est fini, désormais, de travailler dans une atmosphère pesante et artificielle, où le travailleur ne livre de lui-même que l’indispensable et jugule l’essentiel. La liberté d’expression renaissait.
Sans contrainte, on allait enfin pouvoir s’exprimer et les initiatives allaient pouvoir être libérées. La prise de responsabilités devenait un devoir agréable, que chacun allait s’honorer de rechercher. En fait, il en fut ainsi dans une période d’euphorie, qui dura près de deux années.

Un tandem uni, Mosnier-Bardin. menait le peloton. Le personnel, tout entier, heureux de cette impulsion, accordait une confiance enthousiaste à la direction nouvelle. Il était ainsi à même de fournir l’effort exceptionnel qui lui fut demandé pour la reconstruction d’une usine dévastée.
Mais les jours passèrent, et la politique, ce virus filtrant, pénétra les esprits.
C’est ainsi que d’une œuvre commune, on a tenté de faire une œuvre communiste.
Au surplus, il est à noter que la politisation d’une entreprise, aussi importante que la nôtre, n’aurait pu s’effectuer, avec la persévérante continuité qui frappe l’observateur objectif, si une coordination des activités d’investissement n’avait été réalisée.
Ce fut là, le rôle essentiel de l’administrateur provisoire. Examinons maintenant, avec objectivité, les faits patents et tout d’abord accordons une mention particulière au service, de surveillance.

Service de surveillance

Ce service doit assurer normalement le contrôle des entrées et des sorties du personnel et des véhicules. Il doit faire appliquer les consignes concernant la discipline générale. Il doit, enfin, dépister les voleurs de matériel. Le chef de ce service est Minet.
Il a succédé à Barrier qui fut éliminé, soi-disant pour manque d’énergie, mais, en réalité, afin de réserver cet emploi à un homme de confiance du parti communiste.
Ce poste, donnant autorité sur un groupe de gardes armés, disposant pratiquement de. tout leur temps, constitue, en effet, une position stratégique de première importance. Il permet de jumeler facilement cette activité apparente de surveillance et une activité politique cachée. Eventuellement, d’appuyer cette action politique par une force organisée et armée.
Cette action a pris, jusqu’ici, les formes suivantes :
a) Utilisation du local de ce service (pièce du fond,à droite en entrant) pour le stockage des journaux du parti communiste, et de tous documents imprimés à distribuer ou à afficher. Sert également de salle intime de réunion pour les militants communistes du sommet, les réunions de cellule se faisant dans l’ancienne conciergerie de la porte C.
b) Utilisation des voitures et du personnel de l’usine, pour le transport des journaux.
c) Distribution des documents (tracts, circulaires, journaux), du parti communiste pendant les heures de travail, par certains gardes du service, dont on maquille la silhouette traditionnelle en les coiffant d’un béret basque, au lieu de la casquette réglementaire. Ces mômes gardes assurent, en outre, le transport des messages politiques- à l’intérieur de l’usine.
d) Racolage d’ouvriers « qualifiés politiquement » le 21-5-47 par le sieur Thévenet du service de surveillance, afin de participer à une manifestation « spontanée » contre le préfet que l’on obligera à démissionner. Débauchage de cette main-d’œuvre à l’usine, sans le consentement d’aucun chef qualifié.
Transport de cette équipe de choc par les cars de l’usine.
e) Menaces et violences de langage du sieur Minet sur les ouvriers qui résistent à la pression communiste. Voies de fait le 2 septembre 1947 sur un ouvrier rétif, lors de la grève pour la ration de pain.
f) Calomnies et menaces larvées contre les cadres, du même sieur Minet dans le » Mécano », journal communiste de l’entreprise.
g) Action coercitive d’une équipe de militants communistes contre nos trois camarades Bardin, Benoit et Planté, renvoyés abusivement, sans aucune garantie légale, par l’administrateur provisoire communiste.

Action communiste au sein des syndicats

Le désir d’avoir en main les leviers de commande syndicaux, afin d’abriter leur activité politique derrière une apparence de démocratie, a conduit les militants du parti communiste a l’action suivante :

I. — L’organisme supérieur, vraiment représentatif de l’autorité syndicale dans l’usine, doit être constitué d’éléments syndicaux appartenant aux différentes catégories du personnel et même aux différentes obédiences.
En fait, étant donné la fusion syndicale techniciens-ouvriers, il suffisait, pour réaliser un comité intersyndical, d’avoir le concours de représentants ingénieurs et cadres dont le syndicat jouit d’une certaine autonomie au sein de la Fédération des Métaux. Ce comité fut bien constitué, mais on ne le réunit jamais.
Le syndicat ouvrier neutralisant d’une part, en son sein, les éléments techniciens, ignora systématiquement, d’autre part, le Syndicat ingénieurs et cadres que l’on savait rebelle aux directives communistes. Il devenait ainsi le seul maître des décisions à intervenir, ce dont il ne se priva pas, malgré les protestations véhémentes des ingénieurs et cadres.
II. — En 1946, le congrès Berliet, c’est-à-dire en fait la même minorité agissante (les cadres étant absents), décida que la fonction de membre ouvrier du comité de gestion était incompatible avec celle de secrétaire de section syndicale. Un excellent élément, Besson, d’esprit objectif, mais d’appartenance non communiste, tenait ce double poste, depuis la libération, à la satisfaction de tous.
Les augures, ayant décidé de l’éliminer, l’opération se fit en deux temps. En application du principe précédent, on le laissa à la gestion et on nomma Pontal, communiste, secrétaire syndical. Quelque temps après, ce dernier devenait permanent, appointé par l’entreprise.
Au congrès de 1947 (où les cadres furent violemment attaqués) malgré l’approbation du rapport moral présenté par Besson,, on élimina celui-ci de la commission exécutive : Besson, militant intègre et de noble conscience, se retira de la gestion, persuadé qu’un vote ultérieur de ses camarades de base montrerait l’inanité de cette mise en minorité. On ne le lui permit pas et un communiste fut désigné (et non élu) par la section syndicale pour le remplacer.
Comme en musique, ou une blanche égale deux noires, cette équivalence, flatteuse pour Besson, amenait deux communistes aux postes les plus responsables.
Désormais le représentant des cadres et ingénieurs était pratiquement isolé au comité de gestion.
La tête de Besson étant tombée, on pouvait œuvrer maintenant pour obtenir celle de Bardin. On verra plus loin que celle-ci était plus solidement attachée.

Permanents syndicaux

Un noyautage systématique a été effectué, au sein de l’entreprise, par la désignation de permanents connus et surtout déguisés, ceux-ci n’ayant qu’en apparence un emploi effectif, mais se livrant en fait à une intense propagande communiste. Leur audace s’accroît, par la sécurité que l’administrateur provisoire leur procure. L’un d’eux, permanent syndical et communiste, eut même le front de convoquer des chefs de service cour se faire rendre compte directement de l’état de la production. Fort heureusement, des refus cinglants arrêtèrent cette tentative de direction occulte.

Réunions syndicales

La fréquence des réunions de délégués, de membres des commissions ou spécifiquement syndicales, augmente exagérément, créant une perturbation sérieuse à l’activité essentielle de l’entreprise. La tenue des réunions syndicales devrait se faire après les heures de travail, la tolérance consentie de les tenir pendant le travail ayant conduit à des, abus non réprimés.
Ces réunions ne sont pas toujours représentatives du personnel intéressé. Des militants communistes, sans fonction, y assistent et y sont tolérés, parce favorables aux idées que l’on veut y voir prévaloir.
A la forge, deux membres du parti communiste se sont même arrogés le droit de participer aux travaux de la commission exécutive, sans y avoir été élus.
Sans vouloir d’aucune façon limiter le contrôle indispensable des vrais responsables, il est à signaler que la passion partisane nuit à leur travail effectif.

Meetings d’usine

La tenue de meetings à l’intérieur de l’usine revêt un caractère communiste marqué, les orateurs étant, à de rares exceptions près, tous de la même obédience (MM. Mosnier, Cagne, Pontal, Viala, etc.). Leur coût est de 600.000 francs l’heure et ils durent souvent deux heures.
Il est impossible au personnel de quitter l’usine l’obligeant ainsi à absorber le flot de l’éloquence communiste.
Des protestataires ayant voulu marquer leur désapprobation, en tentant de quitter l’usine par la porte A, les gardes s’y sont opposés jusqu’à l’heure légale de départ.
C’est là une contrainte intolérable, contraire à la liberté des gens.

Réunion publique extra-muros

. Elles ont ordinairement lieu à 12 h. 45 à la hauteur de la porte d’entrée dite porte B. Elles se prolongent parfois jusqu’à 13 h.. 15 alors que la rentrée légale est à 13 h. 5.
Là encore, les portes fermées obligent le personnel à une écoute sans doute distraite, mais obligatoire.
A noter que les parois extérieures du mur de clôture servent à accrocher les haut-parleurs et que le courant d’alimentation est fourni par l’usine. Ces mêmes parois sont, en outre, couvertes d’affiches du parti communiste.

Mouvement anormal des cars

Dans le cas de réunions intra-muros, les cars n’assurent le retour du personnel qu’en fin de réunion, même si celle-ci dépasse l’heure réglementaire de départ. Dans le cas de réunions à la Bourse du Travail, les cars amènent le personnel directement à ce lieu, sans souci de l’opinion des voyageurs.
Il y a là une incontestable pression qui n’est au reste pas profitable au recrutement syndical.

Utilisation abusive des locaux d’usine

Citons :
1) La salle de cantine qui servit de lieu de réunion au parti communiste lors des élections municipales ;
2) la Maison du Peuple Berliet où les convocations aux réunions de cellule sont en bonne place et où l’on
vend des journaux du parti ;
3) La salle de réunions de l’Unitec de Monplaisir où l’on projette des films communistes ;
4) L’installation sonore, à la cantine. Celle-ci ne sert pas seulement à la diffusion des nouvelles sociales et syndicales, mais à une propagande politique non voilée. Au moment des élections municipales, on a pu y entendre des appels en faveur du parti communiste.

Divers faits d’ingérence communiste

1) Le bulletin de l’entreprise « Contact » publie des articles tendancieux. La vérité qu’il propage ne souffre aucune contradiction. C’est ainsi que des militants de la C. F. T. C. ne purent jamais faire insérer certaines rectifications nécessaires ;

2) Certains militants communistes, sûrs de l’impunité, vendent à guichets ouverts, pendant les heures de travail, des périodiques communistes, comme France-U. R. S. S., France nouvelle ou la Vie ouvrière ;

3) Un cadre supérieur, ayant besoin d’un chef de secteur demanda à un collègue de lui muter un élément qu’il avait remarqué dans son service. Cet employé, Pouzols, n’étant pas « persona grata » auprès de la cellule communiste, l’organisation syndicale mit son veto, entériné par la direction générale ;

4) La fête de notre colonie de vacances de Létrat était prévue pour le 3 août. C’était également la date de fermeture de l’usine pour les congés payés. Il se trouva qu’une grande fête communiste fut décidée pour ce même jour. Afin d’en assurer le succès, par l’apport massif d’éléments Berliet, la direction communiste reporta au 10 août ses propres engagements;

5) Quête, au profit du parti communiste, organisée par Minet, dans les maisons de la Cité ouvrière, en vue des élections d’octobre 1947.

Utilisation abusive de l’expérience Berliet

Lors d’une fête communiste, au parc de la Tête d’Or, des panneaux publicitaires et photographiques, prêtés par la direction de l’usine, démontraient la belle évolution de notre entreprise. Malheureusement, on y précisait, abusivement, que cette réussite n’avait été possible que grâce aux communistes.
Au congrès de la Fédération du Rhône du parti communiste, qui eut lieu ultérieurement, les mêmes faits se renouvelèrent. On voit que l’esprit partisan se marie difficilement* à la modestie.

Conditions de travail

Les conditions de travail se sont modifiées, surtout dans la dernière année. Chez les ouvriers et techniciens, la démocratie n’est plus qu’un leurre. Les élections des délégués se font sur des listes préparées par le sommet et la base n’a plus la latitude de désigner ses responsables. C’est ainsi qu’aux Grands Bureaux, des employés adhérents à la G. G. T. ont été amenés à voter pour les candidats de la C. F. T. C. parce qu’ils ne voulaient pas des communistes présentés par leur section syndicale, contre le sentiment de la majorité.
Dans cet investissement général, le club sportif résiste, malgré le président actif qui est lui aussi communiste. Le président d’honneur Bardin s’attire là encore des rancunes qui éclateront plus tard. D’ailleurs dans les usines, les militants communistes mènent une lutte sourde, tendant à mettre sous la responsabilité du directeur technique, Bardin, toutes les décisions impopulaires, notamment celles qui concernent les primes et les salaires, la discipline générale, tandis que l’administrateur Mosnier est couvert de louanges. Bien entendu, ce dernier laisse faire.
Dans les services, les chefs ne savent plus quels sont les délégués. Il en naît constamment et tout contrôle est devenu impossible. La direction générale ne décide d’aucune mesure pratique ; seule, une affiche invitant à la discipline a été apposée dans les ateliers.

Justice communiste

1) Un délégué ouvrier, membre du comité central d’entreprise, se faisait payer de,s bons pour des travaux qu’il n’effectuait pas. Son chef d’atelier, responsable, est renvoyé, mais l’intéressé, étant communiste, n’est pas inquiété ;
2) Un employé du service comptabilité est renvoyé brutalement de l’usine, pour déclarations injurieuses envers l’administrateur provisoire. Ce renvoi justifié est à rapprocher du maintien de Minet, communiste, auteur de calomnies sur nos camarades Bardin, Benoit et Planté.

Statut Berliet

II est, d’autre part, bien certain que l’attente d’un statut a favorisé les menées communistes. Au cours de son long séjour au ministère de la Production industrielle, il est inconcevable que Marcel Paul n’ait fait aucune tentative pour doter l’entreprise d’un statut démocratique. Connaissant les conditions dans lesquelles il pouvait être adopté à l’Assemblée nationale, il a sans doute préféré conserver à son parti le rôle plus facile de critiquer.
Contrairement à ce que pense la grande majorité du personnel, il n’est pas simple de mettre fin au provisoire. Les intérêts sont contradictoires, entre les salariés et les actionnaires qui, eux, veulent reprendre le pouvoir pour garantir leurs capitaux et leur rémunération. Aussi, les projets se sont-ils succédé à la commission de la Production industrielle de l’Assemblée nationale. Un projet moyen a été retenu qui sera soumis prochainement au vote des députés.

*

Par les faits sus-indiqués, l’influence croissante du parti communiste au sein de l’entreprise ne saurait être contestée. La faveur dont jouissent leurs militants auprès de la direction générale est un secret de polichinelle dans l’usine. Les chefs de service ne sont soutenus que dans la mesure où ils ne s’opposent pas à la direction occulte qui semble superviser la direction apparente.
Les conditions de travail ainsi créées causent un malaise général qui nuit à la production. Le découragement gagne les esprits des ingénieurs, chefs de service et techniciens responsables.
Ceux-ci ont fourni un effort énorme dans la reconstruction et la remise en route de l’entreprise. Si leurs tâches actuelles tendent à redevenir normales après trois ans de surmenage, ils mettent en garde les inconscients contre l’illusion qu’elles sont terminées.
Hostiles à la politisation et connaissant la stérilité des menées partisanes, les ingénieurs, cadres et techniciens veulent travailler en paix, dans un climat nouveau de liberté et de tolérance mutuelles.

Le conflit

Le mouvement des cadres et techniciens a été déclenché par la parution, dans le journal de la section communiste Berliet d’octobre 1947, Le Mécano, distribué le samedi 18 octobre, de deux papiers calomnieux — dont un « pavé » menaçant les « fascistes… anciens larbins de Berliet » et un article attaquant grossièrement, sans le nommer, Planté, chef du service du chronométrage, secrétaire de la section syndicale C.G.T., délégué des cadres au Comité central d’entreprise ; Benoit, chef de la comptabilité, membre du bureau de la sec¬tion syndicale C.G.T. ; Bardin, directeur technique, secrétaire départemental du S.N.C.I.M. (syndicat national des cadres), délégué des cadres au comité de gestion.

Le 21 octobre, Bardin demande à l’administrateur provisoire et aux délégués ouvriers au comité de gestion de dénoncer ces calomnies. Ceux-ci refusent. Bardin se retire provisoirement du comité, et le soir même une assemblée des cadres se solidarise avec lui. Le mouvement provoquera la grève des cadres auxquels se joindront les techniciens et par réaction une grève des ouvriers.
Le comité de grève des cadres a exposé dans une circulaire les faits les plus importants du conflit :

Voyons les faits, et dés l’abord, distinguons les causes immédiates et apparentes, des causes lointaines et cachées. L’immédiat est la parution, dans le journal communiste de l’entreprise, « Le Mécano », d’entrefilets calomnieux signés du chef des gardes, et visant à discréditer deux chefs d’importants services, MM. Benoit et Planté, ainsi que le directeur technique M, Bardin. A noter que ces trois cadres supérieurs sont d’indiscutables militants syndicalistes C. G. T., le dernier nommé, particulièrement chevronné, étant secrétaire départemental des ingénieurs et cadres de la Métallurgie pour la Région lyonnaise. Ils n’ont qu’une tare rédhibitoire : ils ne sont pas aux ordres. L’émotion causée par ce papier diffamatoire pouvait cependant être aisément apaisée. Il eût suffit que monsieur l’Administrateur provisoire, d’obédience communiste, — ce qui est son droit, — chassât un instant le partisan qui habite en lui et désavouât l’auteur de l’article. Celui-ci écrivit-il par ordre ? Il est permis de le supposer. Peut-être le saura-t-on un jour, mais, quoi qu’il en soit monsieur l’administrateur provisoire ne voyant pas là un motif de désordre dans l’usine, observa de Conrart le silence prudent, prétextant,, après réflexion, l’incompétence de sa juridiction ! Dès lors les choses devaient aller leur train, comme un film à épisodes dont le dernier ne sera pas le moins réussi.
1° Assemblée protestataire des ingénieurs et cadres qui se solidarisent unanimement avec leurs trois collègues calomniés, devant monsieur l’Administrateur provisoire qui, au titre de syndiqué cadre, est présent dans la salle ! Ce dernier peut constater le bloc compact que forment les ingénieurs et cadres adhérents aux trois centrales syndicales (C. G. T., C. F. T. C.- C. G. C.) avec les indépendants, lors¬qu’il s’agit de défendre les conditions morales, nécessaires à leur activité dans l’usine.
2° Réaction, deux jours après, de monsieur l’Administrateur provisoire, vexé de cette prise de position, qu’il n’avait pas prévue et qui le déroute. Accumulant dès lors les erreurs psychologiques, celui-ci va s’enfoncer dans une action qui attriste profondément tous ceux qu’une estime sincère liait à lui. Par affiches apposées à t’usine, il va crier à la division, souffler sur le feu qu’il eût pu éteindre facilement et, dans une harangue de foire, vitupérer ses meilleurs collaborateurs d’hier, donnant ainsi au personnel étonné le triste spectacle d’un partisan déchaîné ! Son humeur atrabilaire trouvera enfin un exutoire dans une dernière affiche sur laquelle on lira que deux cadres seront invités à démissionner:
3° Les démissions n’arrivant pas, et pour cause, une grève partielle spontanément organisée, sera déclenchée pour exiger le départ des trois indésirables qui ont eu le front de s’exprimer librement dans une réunion syndicale. Obéissance passive de monsieur l’Administrateur provisoire qui, oublieux de la légalité républicaine, violera sans vergogne les droits imprescriptibles que la Constitution accorde à chaque citoyen.
4°. Arrivée de l’équipe de choc dans les différents bureaux des cadres qui, sans voies de fait, mais sous contrainte, seront ‘ obligés de quitter l’usine. Coupables d’avoir enfreint les règles du savoir-vivre communiste, ils obtempéreront, suivis bientôt de l’en-semble des cadres et ingénieurs, qui reformeront immédiatement le bloc sans faille, nécessaire à la sauvegarde des droits de leurs collègues.
La grève était déclenchée.

Le ministre de la Production industrielle a été saisi du conflit le lendemain même de son déclenchement. Nos délégués l’ont informé objectivement et lui ont remis un dossier complet sur la situation. Après, avoir reçu M. l’Administrateur provisoire et une délégation ouvrière que l’on jette sans vergogne dans cette affaire, le ministre a envoyé un délégué à Lyon, M. Le Quellec, avec la difficile mission de ‘ trouver un terrain de conciliation. Aux dernières nouvelles, cette mission n’a pu aboutir. Les ingénieurs et cadres ont fixé leurs conditions de reprise du travail en six points dont il est à souligner, qu’aucun n’apporte d’avantages matériels à leur situation.
Les voici :
1° Réintégration de chaque ingénieur, cadre, technicien et employé à son poste et annulation de. toute nomination ou engagement survenus depuis le 4 novembre ;
2° Les jours de grève ne donneront pas lieu à retenue ;
3° Désaveu par voie d’affiches apposées dans l’usine et signées de M. Mosnier de toutes les contre-vérités émanant de lui. Le texte sera soumis préalablement au comité de grève. Insertion dans « Contact » du dernier communiqué du comité de grève ;
4° Déplacement de Minet [1] avec rétrogradation ;
5° Contrôle de l’activité de l’usine et des résultats depuis le mardi A novembre sous l’autorité d’un représentant des pouvoirs publics ;
6° Constitution d’un jury d’honneur devant lequel les accusateurs, autres que M. Mosnier, viendront justifier leurs affirmations. Les sanctions ne pourront être que des blâmes publics.
Parallèlement au mouvement cadres et, au bout de quelques jours, un mouvement de grève s’est déclenché chez les employés, techniciens et agents de maîtrise. Décidé souverainement et en toute liberté par les intéressés eux-mêmes, ce magnifique mouvement de solidarité n’en acquiert qu’une signification plus grande, et les ingénieurs et cadres remercient leurs camarades qui ont senti combien leur cause était juste. Les techniciens et les cadres décidèrent immédiatement d’avoir un comité de grève commun et de constituer des délégations .communes qui assureront l’homogénéité de pensée et d’action.

La solution du conflit

Une délégation des grévistes s’est rendue à Paris, au ministère de la Production industrielle, et y est demeurée du 21 au 30 novembre. Elle a obtenu l’assurance que le statut sera discuté par l’Assemblée nationale en janvier 1948.
On envisage au ministère de charger Bardin et ses deux collègues de missions extérieures, afin d’apaiser les ouvriers — ce qui provoque la réaction indignée des cadres.
Cependant la tentative de grève généralisée et ta crise ministérielle retardent la solution du conflit. Les cadres, en approuvant les revendications générales des salariés, se sont élevés unanimement contre le caractère politique de l’opération menée par les staliniens.
Le 10 décembre, le ministre décide de remplacer M. Mosnier par M. Ansay, en qualité d’administrateur provisoire de l’entreprise. Il réintègre Bardin, Benoit et Planté et affirme la nécessité de respecter la liberté d’association et d’expression. Mais il écarte provisoirement M. Mosnier et Bardin de la direction de l’entreprise.

Bardin adjure l’assemblée des cadres de s’incliner, malgré l’injustice dont il est personnellement victime. Et la reprise du travail est décidée.
Mais l’agitation ouvrière ne cesse pas. M. Ansay, le nouvel administrateur, ne peut prendre possession de ses fonctions. La presse communiste se déchaîne contre la réintégration des trois agents victimes de la calomnie.
Le 20 décembre, le ministre, Robert Lacoste, reçoit une délégation ouvrière et appelle* le -21 décembre une délégation des cadres. Il annonce à celle-ci qu’il maintient sa décision, que Bardin exercera les fonctions d’ingénieur-conseil et que Benoit et Planté attendront pour rentrer à l’usine que l’agitation soit calmée.
Cette victoire incomplète montre que le droit est toujours impuissant devant la force.
Le conflit a donc été réglé, selon les conclusions suivantes :
1°) Bardin est réintégré. Il est suspendu de ses fonctions de direction.
Il peut être affecté, à des fonctions à l’extérieur, comme d’ailleurs M. Mosnier.
2°) Planté et Benoit sont réintégrés.
Leur rentrée effective à l’usine est différée jusqu’au vote du statut.
Benoit pourra exercer ses fonctions de l’extérieur.
Planté, ne pouvant exercer ses fonctions de l’extérieur, sera provisoirement pourvu des fonctions d’ingénieur-conseil, avec le même traitement.
La résolution est votée à l’unanimité par l’assemblée des cadres :
L’assemblée générale des Cadres, et Ingénieurs du 23 décembre 1947 enregistre la proposition de règlement, du conflit Berliet émanant du préfet et ayant obtenu l’accord de l’administrateur et de la délégation ouvrière au cours de l’entrevue du 22 décembre 1947.
L’assemblée déclare que les cadres et techniciens ne sont plus en grève depuis le 10 décembre 1947 et restent décidés à exécuter les ordres de l’administrateur.
Elle considère que la sanction concernant leurs trois camarades délégués ou responsables syndicaux constitue une profonde injustice.
A la suite de cette résolution le travail reprend sans incident le mercredi 24 décembre. L’arrêt du travail aura duré du 4 novembre au 23 décembre et la question du paiement des jours de grève n’est pas réglée malgré que sa durée soit imputable aux représentants du gouvernement impuissants à faire respecter la Constitution.

Attitude de sa presse

Dès qu’il fut connu, le conflit Berliet suscita un très gros intérêt, non seulement en France, mais dans d’autres pays tels l’Angleterre, les États-Unis. Aussi, quotidiens de toutes tendances et hebdomadaires publièrent-ils de nombreux articles. Bien entendu, le comité de grève n’est responsable que de ses propres communiqués. La plupart des journaux eurent le souci d’informations exactes. Il faut cependant excepter, la presse d’extrême droite et la presse communiste.
L’Humanité et son succédané lyonnais la Voix du Peuple se sont particulièrement distingués.
Il n’est pas possible de tout citer. Voici quelques extraits de la Voix du Peuple :
Le 5-11-47. — « Aux ordres du traître Berliet, pour défendre les agents de Winckler, les cadres de l’usine provoquent une grève de sabotage. »

Le 6-11-47, à propos d’un buste de Marius Berliet qui portait l’inscription : « A Marius Berliet, ses chefs de service », on lit : « Ceux qui eurent cette idée lumineuse d’offrir un buste en reconnaissance au plus représentatif des patrons de combat lyonnais ne sont-ils pas. les mêmes aujourd’hui qui suivent le directeur technique Bardin ? » Le rédacteur ne dit pas que ce buste a été inauguré en 1920 au lendemain de la guerre au cours de laquelle les camions C. B. A. avaient rendu de grands services à l’armée française. Les chefs de service de cette époque ont 27 ans de plus et ils ont tous fini de travailler.
Ce serait trop long de tout citer.
Il est cependant utile de dire que Cagne, secrétaire général de l’Union des Métaux, au cours d’une réunion tenue à l’extérieur de l’usine de Vénissieux le 2’4 décembre 1947, a affirmé que Bardin, Benoit, Planté, avaient écrit aux fournisseurs de Berliet pour arrêter les livraisons. Pour mieux faire absorber son mensonge, il brandissait une feuille que personne n’a vue, bien entendu : « Non, les travailleurs des usines Berliet ne sont pas prêts d’oublier non plus l’infâme lettre du 19 novembre écrite par Bardin et ses acolytes aux fournisseurs, leur demandant d’interrompre leurs envois.» Dans le même article autre contre-vérité dirigée contre M. Ansay, le nouvel administrateur, qui a arrêté l’usine pendant deux jours pour faire un inventaire, journées qui seront d’ailleurs récupérées : « Ajoutons que cet inventaire est le premier qu’aient connu les Établissements Berliet, et que celte mesure ne fut pas jugée utile, même lors de leur mise sous séquestre.». En fait, à la prise de gestion Mosnier, il y eut évidemment un inventaire, contradictoirement avec un représentant de la famille Berliet. Chaque année, le 31 décembre, il y a un Inventaire pour permettre d’arrêter le bilan et personne ne l’ignore, sauf le rédacteur de la Voix du Peuple.
Cette revue de presse est écœurante, mais il était indispensable de la faire rapidement pour montrer comment on trompe le lecteur, comment on a tenté de créer une agitation dans la population pour essayer de faire pression sur les cadres. Ceux-ci ont fait appel, avec de faibles, moyens, aux travailleurs honnêtes pour les appeler à les aider dans’ leur lutte pour que soit respecté le droit syndical.

Les syndicats devant notre mouvement

La grève des ingénieurs et cadres Berliet ayant été une réaction de défense contre des exactions déterminées par la politisation de l’entreprise, il était à prévoir que certaines organisations syndicales, elles-mêmes politisées, glisseraient sans appuyer sur un conflit qui les gênait.
Si, dans la région lyonnaise, les sections départementales C.G.T., C.F.T.C, C.G.C, ont, avec vigueur, appuyé moralement et financièrement notre action, le comité de grève a déploré l’attitude passive au bureau national du S. N. C. I. M.
N’osant toutefois désavouer un mouvement dont les raisons morales entraînaient irrésistiblement la sympathie de tous, il l’ignora ou presque, se contentant de voter une motion que nous reproduisons ci-après :

« Le bureau du S. N. C. I. M., en attente d’éléments d’information précis qui nous permettront de prendre ultérieurement position sur les incidents Berliet, s’élève unanimement contre le fait que des cadres supérieurs puissent être licenciés à la suite d’une consultation par vote secret du personnel placé sous leurs ordres. Question de principe sur laquelle il ne saurait transiger. »

Les « éléments d’information » n’étaient sans doute pas encore rassemblés, puisque aucune prise de position n’a eu lieu sur les points essentiels, à savoir : renvoi de trois cadres, délégués syndicaux, à la suite de comptes rendus de mandat ; renvoi arbitraire avec le motif, illégal et scandaleux, par la forme qu’il a revêtue : des partisans ayant appliqué, par la force, une décision obtenue d’un administrateur docile au mépris des garanties des délégués.
Venu à Lyon, le 8 novembre, Stremez, secrétaire général du S. N. C. I. M., n’apporta à l’assemblée des grévistes qu’une solidarité réticente, celle-ci s’appuyant uniquement sur les termes de la motion précitée qui feint d’ignorer les divers aspects d’une illégalité manifeste.
Le comité de grève Berliet regrette sincèrement, pour l’avenir du S. N. C. I. M., que son bureau national n’ait pas eu le sursaut d’indignation qui, par delà les appartenances politiques, est le fait d’hommes libres, soucieux du respect de la dignité humaine.
Le bureau de la section technique lyonnaise de l’Union syndicale des Métaux (C. G. T.) a eu lui, malgré les circonstances défavorables, cette prise de conscience, qui honorera longtemps ceux qui ont eu le courage de s’y associer !
L’Union syndicale des Métaux n’avait pourtant pas négligé de faire connaître sa position. Ignorant sans doute que le S. N. C. I. M. appartient, comme elle, à la Fédération des Métaux (C. G. T.) et qu’un différend, au surplus artificiellement créé, entre les cadres et les ouvriers devait être résolu en son sein, elle inonda les entreprises de tracts infâmes et couvrit les murs de la ville d’affiches du même ordre.
Peut-être est-ce là, ce que l’on comprend en disant que du « manœuvre à l’ingénieur » l’unité de pensée et d’action existe au sein de la C. G. T.
Le comité de grève des ingénieurs et cadres Berliet laisse à ceux qui l’ont déclenchée la responsabilité d’une pareille action.
Le silence qu’il a observé, sur ces attaques, lui permet de demander aujourd’hui, avec force : « Où sont les diviseurs ? »
Avec le temps, qui ne désagrégeait pas le bloc des ingénieurs et cadres, l’inquiétude augmentait à l’Union syndicale des Métaux. Beaumont, ténorino de la Fédération, fut dépêché à Lyon. Il ne se haussera pas à la compréhension objective du problème. Peut-être, au fait, ne le pouvait-il pas. Il isolera simplement le cas des trois cadres, les considérant comme des indésirables que les ouvriers rejettent ; opinion qu’il demandera d’entériner. II. négligera la solidarité, que l’unanimité; des cadres leur manifeste; il négligera le fait essentiel du renvoi abusif de trois, délégués syndicaux qui, s’il s’était produit chez les ouvriers, aurait déterminé, avec raison, une action d’envergure.
Ambroise Croizat vint lui-même à Lyon, non pour arbitrer le conflit entre des éléments appartenant tous à la Fédération syndicale, qu’il dirige, mais pour exciter la passion partisane, de ses amis. A son tour — et avec quel éclat — il dénonce la « manœuvre politique » (! ?) de Bardin, Planté et Benoit dont le « but évident est le retour des Berliet » (! ?) et dont l’attitude relève du « plan des adversaires de la xlasse ouvrière qui projetèrent l’éclatement de la C. G. T., en comptant sur la division des travailleurs ouvriers, techniciens et cadres » (sic !)
Croizat dirigera une délégation ouvrière au ministère de la Production industrielle, réclamant — lui, secrétaire général de la Fédération des Métaux — le renvoi de trois responsables syndicaux de sa Fédération.
Nous donnons ci-après le texte de la résolution votée par la commission executive de la section départementale du Rhône du Syndicat national des cadres et ingénieurs de la Métallurgie (C. G. T.) :

Après avoir entendu les explications des délégués C. G. T. du comité de grève des ingénieurs et cadres Berliet, la commission executive de la section départementale du Rhône S. N. I. C. M. s’élève contre le renvoi abusif de responsables syndicaux et décide de demander à toutes les sections syndicales d’entreprise de soutenir les camarades en grève.
Proteste contre le fait que l’Union syndicale des Travailleurs de la métallurgie lyonnaise prend position au nom des ouvriers pour le renvoi de trois cadres du S. N. C. I. M. et les procédés de force qui furent employés à leur égard, accréditant dans un tract public les calomnies visant à diviser les ouvriers et les cadres.
S’étonne que notre Fédération des Métaux ne se soit pas élevée contre cette atteinte à la liberté syndicale.
Demande au bureau du S. N. C, I. M. d’intervenir d’urgence auprès de toutes les sections départementales pour déclencher une action de solidarité jusqu’à satisfaction de leurs justes revendications.
Enregistre la résolution votée par le bureau du S. N. C. I. M. à sa réunion du 7 novembre et demande que cette résolution soit communiquée au plus tôt aux dirigeants de la Fédération des Métaux à seule fin qu’il en soit tenu compte.
Demande que le cas de M. Mosnier syndiqué « cadres » ayant assisté volontairement à une assemblée d’information « cadres Berliet » soit examiné par une commission de discipline.
En effet, ce cadre supérieur n’a voulu aucunement reviser sa position après le vote massif de 104 voix contre 2 abstentions (dont la sienne), mais a cru devoir porter le différend devant une assemblée d’ouvriers qui n’étaient nullement informés pour discuter de la question.

Conclusion

Les violentes oppositions qui se sont manifestées entre organismes syndicaux, appartenant à la même Fédération, posent de graves problèmes de structure. La preuve est administrée que le mouvement syndical ingénieurs et cadres est traité en mineur au sein de la C. G. T.
Le flattant s’il couronne une action ouvrière, on déchire ses militants à belles dents si ceux-ci cessent d’être des béni-oui-oui.
Comment les cadres et ingénieurs trouveront-ils le point d’équilibre ne les séparant pas de la masse ouvrière, et leur permettant une action propre, qui soit en même temps efficace ?
Comment, parallèlement, créeront-ils cette puissance de qualité qui les libérera de la loi du nombre, lorsque celle-ci s’égarera dans l’injustice et l’arbitraire, comme notre conflit en est l’illustration ?
Les cadres devront-ils d’abord trouver le chemin de leur unité syndicale pour constituer la force capable de résoudre le problème essentiel de la liaison avec les autres travailleurs ?
Il est urgent aussi que l’élite qu’ils constituent puisse faire entendre loin et fort la voix sérieuse de leurs esprits libres et créateurs.
L’écrasement de la hiérarchie est-il autre chose qu’un piétinement des valeurs ? Ne paralyse-t-il pas les efforts, et les économies apparentes ne masquent-elles pas d’énormes pertes cachées ?
Devant l’incompréhension qu’on leur manifeste, les ingénieurs et cadres ne pourront forcer la place qu’on leur conteste s’ils n’ont pas un mouvement syndical uni et homogène.
C’est pourquoi les problèmes de structure et d’or-ganisation doivent être à la pointe de leurs préoccupations actuelles. Il faut toutefois que soit brisé le joug politique qui çà et là, les enserre et que seuls les soucis professionnels dans le cadre de l’intérêt général servent de guides à leur action.

Atelier de l'usine Berliet à Vénissieux

Note:

[1] Chef du service de surveillance, auteur de deux articles calomnieux, contre les cadres, publiés dans « Le Mécano » (octobre 1947), journal de la section communiste Berliet.

La grève des services publics (Rubak, 1946)

10 novembre 2009

Article de Simon Rubak paru dans Masses N°1 (25 janvier 1946)

La grève des services publics du 12 décembre dernier eut pour cause la réelle misère des fonctionnaires qui sont les plus mal rétribués de tous les travailleurs. Elle ne fut qu’une grève d’avertissement et devait en cas de non satisfaction aboutir à une grève générale illimitée. Elle a été par son ampleur et son acuité le premier grand conflit social en France depuis la Libération.

Ampleur et puissance du mouvement: le mot d’ordre de grève n’a été lancé qu’après une longue et irrésistible poussée de masse unanime des agents et fonctionnaires qui réussirent d’abord à vaincre la passivité maussade des directions syndicales.

Deux millions et demi de grévistes, soit à peu près le quart des effectifs de la C.G.T. et plus du sixième de la masse totale de la population active de la France se jeta dans la lutte avec une ardeur comparable à celle qui anima les grands mouvements de 1934 et 1936. Le rôle même des Services Publics, vital pour le pays, accrut encore la portée de la grève.

Il semblait que toutes les conditions étaient requises pour un plein succès. Pourtant, en face de ces revendications modestes et puissantes, le Gouvernement prit une attitude tranchante de patron de combat.

Il se contenta des manoeuvres classiques de division, sans prendre la peine d’invoquer, pour le refus, des raisons valables ni même sérieuses.

Le chef du Gouvernement mit son point d’honneur dans l’artifice comptable d’un équilibre budgétaire des recettes et des dépenses. Il fit allusion à la course infernale des prix et des salaires, sachant autant que quiconque, que les incidences des augmentations de traitements sur les prix des marchandises sont toujours insignifiantes et lointaines, et que la hausse des salaires est toujours conséquence et non cause d’une hausse des prix.

En réalité l’obstination hautaine dans le refus a eu de tout autres causes. Il s’agissait de décourager la poussée revendicative des travailleurs et de mettre en difficulté les partis ouvriers au pouvoir, obligés de se désavouer vis-à-vis des fonctionnaires. Mais surtout il fallait rassurer la réaction et les puissances financières de l’intérieur et de l’extérieur.

Si ces raisons de petite politique ont provoqué le raidissement du refus, ce sont aussi des raisons de petite politique qui ont entraîné les flottements de la C.G.T. et la dérobade des partis. On ne peut négliger de rappeler ici la subordination de la majorité de la C.G.T. au parti communiste. Le fait que L’Humanité fut hostile à la grève donne un sens particulier aux propos de Raynaud au meeting du Vel d’Hiv.

Neumeyer laisse entendre que l’action a échoué dans ses buts parce qu’elle s’est fourvoyée sur le terrain politique. C’est en grande partie vrai. Mais comment éviter la politique dans un conflit où le patron est l’État, c’est-à-dire, plus concrètement, le Gouvernement? On pourrait plus utilement retourner l’argument et dire qu’il y a eu échec faute d’une juste appréciation de l’impuissance positive et – dans une large mesure – de la dégénérescence de l’esprit révolutionnaire des partis ouvriers.

Ceux-ci, en effet, ne pouvaient entrer en conflit avec leurs propres ministres. Leur rôle était celui d’arbitres cherchant une conciliation par concessions réciproques.

Qu’est-ce à dire? sinon qu’une fois engagés dans le ministérialisme, ces partis sont mis dans l’obligation d’abandonner, dans une part essentielle, la cause même pour laquelle ils se sont créés: à savoir la défense intégrale des travailleurs.

On dira peut-être que si le Chef du Gouvernement poussait son intransigeance jusqu’à la menace de démission, les ministres des partis ouvriers avaient le devoir d’user de la même arme. Mais on touche là au point critique où toute la politique du pays est en jeu. C’est une question qui déborde alors le cadre de cette chronique, mais se trouve et reste posée par le conflit non résolu des services publics.

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Foule devant Saint-Lazare pendant la grève © LAPI / Roger-Viollet

La grève de Ssangyong Motors en Corée du Sud : défaite et dure répression (L. Goldner)

20 août 2009

Traduction publiée sur mondialisme.org et sur le blog Spartacus animé par les camarades d’Échanges. On peut écouter l’interview de Loren Goldner (en anglais) ici.

La grève de Ssangyong Motor Company et l’occupation de l’usine de Pyeongtaek (Corée du Sud) se sont terminées le 5 août après 77 jours de lutte. C’est une défaite pour les 976 ouvriers qui ont pris le 22 mai cette petite usine automobile et l’ont tenue contre des assauts quasi militaires répétés : l’accord signé par le syndic de faillite Park Young-tae et le président de la section locale du syndicat Han Sang-kyun représente en effet une défaite quasi- totale.

C’est même pire que cela, après la capitulation, des dizaines de grévistes ont été arrêtés et interrogés par la police en vue de possibles poursuites pour activités criminelles ; ceci indépendamment d’un procès monstre contre le syndicat Korean Metal Workers pour 45 millions de dollars d’indemnisation et probablement d’autres procès distincts contre des grévistes rendus responsables de déprédations occasionnées par la grève.

Au-delà d’une victoire antérieure et plus dramatique contre des protestations populaires il y a un an et demi, le gouvernement coréen de Lee Myong Bak (droite dure) montre ainsi par de telles mesures, son intention de passer au rouleau compresseur toute résistance potentielle éventuelle à une gouvernance indéfectible en faveur du grand capital.

La grève de Ssangyong fait écho de diverses manières à la dynamique des luttes présente dans celle de Visteon au Royaume Uni et dans toutes les batailles autour des restructurations de l’industrie automobile de par le monde.

Impliquant la prise immédiate de l’usine, son occupation et, dans sa défense, de violents affrontements avec la police, les sbires patronaux et les jaunes, cette grève est la première lutte de cette dimension en Corée du Sud depuis des années. Sa défaite – qui suit une longue série de défaites dans les années écoulées – n’est pas un bon présage pour des résistances futures.

Ssangyong Motor Company a été reprise il y a trois ans par la firme chinoise Shanghai Automotive Industry Corporation qui détient 51% du capital. A cette époque, l’usine de Pyeongtaek (située environ à 45 minutes de Séoul) employait 8 700 travailleurs ; au début de la grève, ils étaient seulement 7 000. En février dernier, la firme coréenne s’est mise en faillite, proposant une restructuration et offrant l’usine de Pyeongtaek en garantie pour de futurs emprunts lui permettant de sortir de la faillite. Le tribunal approuva ce plan impliquant des licenciements pour que la firme redevienne profitable.

La stratégie de la direction semble avoir été sur le long terme de réduire progressivement les effectifs et de transférer les technologies en Chine. Depuis la prise de contrôle par la firme chinoise, celle-ci n’a procédé à aucun nouvel investissement chez Ssangyong Motors et n’a lancé aucun nouveau modèle (les procureurs coréens ont remis en cause la légalité des transferts de technologie en Chine, celles-ci ayant été » développées avec des subventions gouvernementaes mais jusqu’à présent, aucune action n’a été engagée à ce sujet). En décembre 2008, il y eut une brève action de protestation contre ce transfert de technologies.

Les travailleurs de l’usine répondirent à la mise en faillite de l’usine par des grèves d’avertissements contre les licenciements prévus. Ces grèves limitées se transformèrent, lorsque le plan de licenciement fut dévoilé, le 22 mai en une grève pleine et entière, avec prise de l’usine et occupation par les 1 700 travailleurs. Au programme, trois revendications principales : pas de licenciements, pas de travail temporaire et pas de sous-traitance. La firme cherchait à contraindre 1 700 ouvriers à prendre une retraite anticipée et licenciait 300 temporaires.

Les travailleurs de Ssangyong sont organisés par le syndicat Korean Metal Workers Union (KMWU) et ils ont travaillé en moyenne 15 à 20 années dans l’usine. Un travailleur à temps complet gagne approximativement un salaire annuel de base de 30 000 000 won ( environ 25 000 $) un salarié temporaire ne gagne que 15 000 000 won pour le même travail. (En Corée, le salaire de base représente seulement une fraction du salaire qui comprend des primes pour les travailleurs fixes et un chiffre significatif d’heures supplémentaires à taux majoré, souvent 10 heures par semaine qui sont acceptées et souvent souhaitées par la plupart des travailleurs puisqu’elles constituent un supplément de salaire nécessaire.)

A la mi-juin environ 1 000 travailleurs poursuivaient l’occupation avec femmes et enfants apportant la nourriture. Environ 5 000 travailleurs restaient à la maison et environ 1 000 cadres et jaunes travaillaient à faire uniquement de l’entretien car aucune voiture ne sortait des chaînes depuis les débuts de l’occupation.

Durant les premières semaines de l’occupation, la police n’était guère présente à Pyeongtaek. C’était en partie à cause de la crise politique qui avait suivi le récent suicide de l’ex président Noh Mu Hyeon et des manifestations qui s’ensuivirent exprimant la colère croissante contre le gouvernement de droite de Lee Myong Bak. Ce gouvernement, élu en décembre 2007 sur un programme de fort développement économique et déjà quelque peu discrédité par des mesures spectaculaires répétées en faveur des riches et par la crise mondiale fut tout d’abord quelque peu désarçonné par l’importance de l’attaque des manifestations mobilisant jusqu’à un million de participants. Après que l’intervention de la police des émeutes lors des funérailles de Noh eut provoqué une nouvelle flambée de colère et fait descendre encore plus de manifestants dans les rues, le gouvernement tout d’abord ne voulut pas risquer un nouveau revers en lançant immédiatement l’assaut contre l’usine de Pyeongtaek.

Le 16 juin, une importante manifestation anti-grève rassembla plus de 1 500 protestataires devant les portes de l’usine. Y participaient 1 000 cadres, les jaunes, 200 hommes de mains et 300 travailleurs qui ne figuraient pas sur les listes de licenciement et ne soutenaient pas la grève. 400 membres de la police anti-émeutes étaient stationnées non loin de là, et finalement la manifestation des jaunes fut déclarée illégale, apparemment par crainte que les grévistes et leurs supporters les attaquent.

Lors de cette manifestation de jaunes environ 7 à 800 travailleurs des usines voisines, comme Kia Motor Company vinrent pour défendre l’usine en partie répondant à l’appel du KMWU.

Les travailleurs qui occupaient l’usine firent des plans pour une défense armée contre les tentatives que pourrait entreprendre la police pour reconquérir l’usine, stockant des barres de fer et des cocktails Molotov . Comme position de repli éventuel, ils se concentrèrent sur le département de peinture où ils pensaient que les matériaux inflammables qui y étaient stockés dissuaderaient la police d’utiliser des bombes lacrymogènes susceptibles de provoquer une explosion (c’était une bonne idée comme on le verra plus tard mais finalement elle s’avéra inutile.)

J’ai parlé avec un militant participant à l’occupation qui était très critique quant au rôle du syndicat. Selon lui, le KMWU a gardé le contrôle de la grève. Pourtant, contrairement aux syndicats pendant la lutte de Visteon en Grande Bretagne ou face au démantèlement de l’industrie automobile aux Etats-Unis, le KMWU a soutenu l’action illégale, couvert l’occupation de l’usine et organisé sa défense armée. Mais d’autre part, dans les négociations avec la compagnie, il a centré les revendications sur « pas de licenciements » et mis la pédale douce sur la sécurité de l’emploi pour tous et contre la sous-traitance.

Le noyau dur de l’occupation de l’usine reposait sur 50 à 60 groupes de base de 10 travailleurs qui chacun avait élu un délégué pour coordonner les actions. Selon le même militant, ces délégués étaient les travailleurs les plus combatifs et les plus conscients.

Une fois de plus, la grève a bénéficié à l’origine d’un climat politique favorable qui mettait le gouvernement coréen sur la défensive mais il se redresse maintenant avec la crise profonde de l’industrie automobile et la crise économique mondiale. L’usine voisine de Kia Motor Company était elle-même en pleine négociation critique pour des mesures permettant de faire face à la crise et GM-Daewoo est menacée par la réorganisation mondiale de General Motors. La stratégie de la firme, comme dans le cas de Visteon, a été au mieux une guerre d’usure (déjà amorcée dès 2006) ou même une fermeture immédiate de l’usine.

Fin juin, le gouvernement et la compagnie abandonnèrent leur position attentiste et commencèrent à passer à l’offensive. Le 22 juin des poursuites judiciaires étaient déjà engagées contre 190 grévistes. Quelques jours plus tard un des travailleurs licencié et lourdement endetté se suicidait. Le climat social et politique continuait à l’alourdir : des enseignants et des moines attaquaiennt le glissement accéléré du gouvernement vers la droite de plus en plus conservatrice tandis que les forces conservatrices, sous la férule du parti Hanaradang (ultra nationaliste) accusaient les grévistes d’être des « sympathisants de la Corée du Nord ». Des manifestations en soutien à la grève se tenaient périodiquement à Séoul et à Pyeongtaek mais elles rassemblaient rarement plus de quelques milliers de participants.

Les 26 et 27 juin gouvernement et employeur reprirent des attaques plus sérieuses : des hommes de main, des jaunes recrutés parmi les non licenciés et la police anti-émeutes tentèrent d’entrer dans l’usine. Après de violents combats au cours desquels de nombreux ouvriers furent blessés, ils parvinrent à conquérir le principal bâtiment de l’usine. Les grévistes occupant l’usine se retranchèrent dans le secteur « peinture » ce qui faisait partie de la stratégie que nous avons évoquée (en janvier, 5 personnes étaient mortes à Séoul dans un incendie allumé lors d’un affrontement avec la police, ce qui avait déclenché des semaines de manifestations)

Le jour suivant, l’entreprise déclara qu’il y avait eu assez de violence (ce qui était une façon de reconnaître la pugnacité de la résistance des travailleurs) ; police et mercenaires furent évacués et la firme demanda au gouvernement de s’impliquer directement dans des négociations.

Apres l’attaque des 26 et 27 juin dont le but était d’isoler la lutte de Ssangyong et de briser la grève, des actions solidaires tentèrent d’élargir le soutien aux grévistes hors de l’usine. Ces tentatives comportaient des campagnes de rue, principalement d’organisations familiales dans le centre de Séoul et dans la zone de Pyeongtaek ; Le KMWU organisa une grève générale de 4 heures au cours de laquelle les métallos des usines voisines se rassemblèrent devant les portes de l’usine.

Le 1er juillet, l’eau fut coupée dans l’usine ce qui signifiait que les occupants, pour faire face à l’été coréen chaud et humide, devaient récupérer l’eau de pluie et improviser des WC de fortune dans des tonneaux. Alors que les négociations échouaient, toutes les issues de l’usine furent bloquées

Les 4 et 11 juillet, le KCTU (Confédération Coréenne des syndicats) organisa des manifestations nationales en solidarité avec la grève de Ssangyong. Ces actions furent pourtant peu suivies et la direction du KMWU hésita à lancer une grève générale en réponse aux attaques sur l’usine. Les militants pensent que les dirigeants du KMTU et du KCTU étaient plus préoccupés par les prochaines élections (927 militants organisèrent une journée de grève de la faim dans le centre de Séoul le 11 juillet) (ma propre expérience m’a enseigné qu’au cours des quatre dernières années de telles actions purement rituelles ont rarement influencé l’issue des luttes, et contribué à démontrer leur faiblesse et leur isolement)

Finalement, le 16 juillet, 3 000 membres du KMWU se rassemblent devant l’Hôtel de ville de Pyeongtaek en solidarité avec les grévistes de Ssangyong ; Quand ils tentent de se rendre vers l’usine, ils sont bloqués par la police et 82 ouvriers sont arrêtés. Lors de cette tentative avortée d’atteindre les portes de l’usine en apportant de la nourriture et de l’eau, les sbires de la compagnie s’en prenaient particulièrement aux bouteilles d’eau.

Les dés furent vraiment jetés le lundi 20 juillet. Un ouvrier de l’usine Kia Motor Company, proche de l’usine en grève et qui vint avec des centaines d’autres pour défendre l’usine attaquée par plus de 3 000 flics, mercenaires et jaunes, décrit ainsi ce qui apparaît comme une véritable opération militaire :

« Ce matin-là, à la fin de l’équipe de nuit à 5h30, nous sommes allés aux portes de l’usine Ssangyong où la lutte continuait dans les mêmes conditions que la veille.

Vers 9 ou 10 heures, de nombreux bus de la police anti-émeutes arrivèrent devant les portes accompagnés d’une vingtaine de voitures de pompiers. Quand 2 000 flics tentèrent de s’approcher de l’atelier de peinture, les ouvriers répondirent avec des jets de fronde et des cocktails Molotov. Les frondes envoyaient des boulons et des écrous, avaient un rayon d’action de 200 à 300m et étaient très efficaces. Des barrages de pneus enflammés barraient les entrées et des nuages de fumée noire obscurcissaient le ciel au dessus de l’usine.

La compagnie avait coupé l’approvisionnement en gaz et en eau et avait renforcé le blocage de tout approvisionnement vers l’usine y compris les médicaments. Son but paraissait d’abord d’épuiser les occupants pour les contraindre à quitter l’atelier de peinture spontanément.

Plus tard, ce jour-là, un hélicoptère de la police répandit des gaz lacrymogènes sur les travailleurs qui se battaient sur les toits. »

Le 21 juillet, le KCTU décréta une grève générale du 22 au 24 juillet et programma une manifestation nationale pour le samedi 25 juillet. Le KMWU annonça des grèves partielles les 22 et 24 juillet en solidarité avec la grève de Pyeongtaek et les négociations en cours. De telles grèves, qui sont habituelles pour le KCTU ne sont guère suivies ou soutenues et restent dispersées et sans efficacité. Le même ouvrier de Kia qui combattait la police aux portes de l’usine raconte les événements du 22 juillet et ce qui s’est passé jusqu’au 27 juillet :

« Depuis qu’une ordonnance de la cour a été prise le 20 juillet 2009, plus de 3 000 policiers anti-émeute, notamment une unité de rangers, tentent de s’emparer de l’usine et ont ordonné aux travailleurs de quitter l’entreprise. Après que les ouvriers ont rejeté cet ordre, les flics ont lancé une série d’attaques contre les travailleurs qui occupent l’usine depuis 7 jours consécutifs, et ils ont recruté pour cette attaque des voyous et des jaunes qui font partie des individus non licenciés.

« Les défenseurs de l’ordre mènent en même temps une propagande idéologique constante, et un hélicoptère de la police vole à basse altitude pour empêcher les travailleurs de dormir, les épuiser et les provoquer.

« Ils ont coupé l’approvisionnement en eau et en gaz et de l’usine et ils refusent l’entrée à toute aide humanitaire médicale. (L’électricité a été laissée pour empêcher la peinture et d’autres matières inflammables dans l’usine de peinture de se décomposer.)

« Depuis le 21 juillet, la police lance des grenades lacrymogènes à partir de ses hélicoptères sur les travailleurs qui sont placés sur le toit du département peinture. Elles contiennent un gaz toxique qui peut faire fondre le caoutchouc éponge.

« Par intermittence, lorsque les policiers anti-émeute essayent d’entrer dans l’usine de peinture, ils se servent d’une arme de tir utilisant 50 000 volts ainsi que des clous, tandis que les briseurs de grève emploient des frondes pour bombarder les grévistes à partir de l’immeuble d’en face.

« Naturellement, nous luttons contre la police avec des barres de fer et des cocktails Molotov dans la rue en face de l’usine pour défendre la grève.

« Environ 700 travailleurs sont enfermés dans l’usine et ils mangent une boule de riz chaque jour et boivent de l’eau de pluie bouillie. Bien que de nombreux travailleurs aient été blessés au cours de la lutte, ils poursuivent leur lutte avec détermination.

« Le 20 juillet, la femme d’un responsable syndical s’est suicidée à son domicile. Même si son mari n’était pas sur la liste des licenciés, il participait à la lutte, malgré plusieurs menaces de la direction. Son épouse avait seulement 29 ans. Jusqu’à présent, cinq personnes sont mortes ou se sont suicidées en liaison avec cette grève.

« Les syndicats ont appelé aux grèves suivantes :

« 22 juillet : le KMWU (Korean Metal Workers Union, qui organise l’usine) a appelé à 4 heures de grève.

« Le 23 Juillet : KMWU : 6 heures de grève.

« Le 25 juillet KCTU (Korean Confederation of Trade Unions) a tenu un rassemblement en face de la gare de Pyeongteck.

« Le 25 juillet, les travailleurs et d’autres participants, armés de barres de fer et de pierres extraites du trottoir, se sont affrontés à la police anti-émeute à la fin de ce meeting, tout en essayant de marcher vers les portes de l’usine de Ssangyong. Une attaque brutale de la police nous a forcé à nous retirer et à quitter les abords de l’usine. Des combats ont continué jusque tard dans la nuit dans les rues de Pyeongtaek. La direction cherche à miner le moral des grévistes, en prétendant qu’elle va être acculée à la faillite.

« Face à la pression croissante de certaines organisations de la société civile, et de certains députés, la direction et le syndicat de Ssangyong devaient se réunir le 25 juillet 2009. Mais la direction a annulé cette réunion, unilatéralement, pour le seul motif fallacieux que les travailleurs lançaient encore des boulons contre les flics et qu’elle ne peut pas accepter la revendication du syndicat d’annuler les licenciements et de lockouter les travailleurs par rotation pour qu’ils gardent leur emploi.

« La direction du syndicat a rejeté cette concession, et maintenu les licenciements.

« Aujourd’hui (27 juillet), les travailleurs de Ssangyong ont tenu une conférence de presse et organisé un autre rassemblement en face de l’usine de peinture, pour échapper pendant quelques heures à l’atmosphère étouffante qui règne à l’intérieur du bâtiment.

« Les revendications de ce rassemblement étaient les suivantes :

« 1) Retrait de la police 2) négociation directe avec le patronat et le gouvernement 3) Divulgation des résultats de l’enquête pour utilisation illégale de la technologie du moteur hybride diesel.

« Enfin, pour conclure, je citerai les dernières phrases de la conférence de presse :

« …. Nous avons fait de notre mieux pour résoudre ce conflit de façon pacifique et par le dialogue. Néanmoins, si ce genre de répression brutale, meurtrière se poursuit, nous déclarons ouvertement notre volonté résolue de lutter jusqu’à la mort. Nous qui sommes rassemblés ici sommes prêts à montrer notre détermination à mourir non seulement en tant que travailleurs mais aussi en tant qu’êtres humains. Nous allons nous battre sans compromis, récupérer nos droits et rentrer chez nous quand nous gagnerons. »

Lors de combats quotidiens du 20 au 27 juillet, police, mercenaires et jaunes ont reconquis toute l’usine sauf l’atelier de peinture. D’importants contingents de police étaient massés dans le bâtiment proche, à quelques mètres de l’entrée de l’atelier de peinture.

Après que les nouvelles négociations eurent de nouveau échoué au cours deux week-ends des 1 et 2 août, l’électricité de l’atelier de peinture fut finalement coupée, contraignant les occupants à utiliser des chandelles la nuit. La bataille finale commença le 3 août et se poursuivit toute la journée du 5 août. 100 grévistes avaient finalement abandonné l’occupation durant le nuit (beaucoup écoeurés par la violence sans merci de la compagnie et du gouvernement). Lors des négociations finales, le président de la section syndicale accepta la retraite anticipée (licenciement sans indemnisation) pour 52% des occupants, et 48% en congé sans solde pendant une année et une promesse de réembauche si les conditions économiques l’autorisaient. La compagnie paierait aussi 550 000 won de prime mensuelle pendant une année à quelques ouvriers transférés dans les services de vente.

Dans les jours qui suivirent, les affronts s’ajoutèrent aux menaces : des vingtaines d’ouvriers restaient détenus avec des inculpations diverses et des poursuites engagées contre la KMWU pour des dommages intérêts d’un montant de 500 000 000 de won (45 000 000 de dollars).

Comme nous l’avons souligné des poursuites peuvent être engagées d’après la loi coréenne contre les grévistes individuellement les ruinant complètement. Cela s’est déjà vu dans le passé. L’entreprise prétend avoir subi à cause de la grève 316 milliards de won (258,6 millions de dollars) de dommages et perdu la production de 14 600 véhicules.

Cette vengeance calculée du gouvernement et de la compagnie montre une escalade évidente dans l’offensive générale contre une possible opposition. Une année auparavant, au cours de l’été 2008, une grève de 12 mois dans les grands magasins E-Land s’était terminée par une défaite. Les 10 000 employés qui s’étaient mis en grève pendant l’été 2007 durent reprendre le travail en acceptant une offre misérable qu’ils avaient initialement rejetée. D’autres avaient déjà abandonné la grève pour trouver un autre emploi. Les employés de E-Land avaient systématiquement occupé les magasins et en plusieurs occasions s’étaient battus avec la police et les hommes de main de la direction qui tentaient d’introduire des jaunes dans les magasins. Pourtant, après cette défaite, aucune représaille semblable à ce qui frappe les travailleurs de Ssangyong n’avait été lancée contre eux.

Le gouvernement de Lee Myong Bak du parti Hanaradang tire ses origines de la dictature de Park Chung-hee au cours des années 1961-1979, qui furent les années glorieuses de l’émergence de la Corée, premier des tigres asiatiques. La fille de Park fut évincée de justesse par Lee comme candidate du parti à la présidence en 2007.

Au cours des dernières années, une vision assez positive de la dictature de Park, centrée sur le dynamisme économique et minimisant ou ignorant sa répression brutale, s’est largement répandue dans la société coréenne. Elle se trouve confortée par croissance en dents de scie dans les premières années 1990 et surtout depuis la débâcle financière de 1997-1998 quand la Corée est passée sous les fourches caudines du FMI (une des conditions posées par le FMI pour une injection de 57 millions de dollars fut une augmentation considérable du travail temporaire).

Le gouvernement Lee non seulement a annulé une taxe sur les transactions immobilières sur les constructions de haut standing imposée par le précédent gouvernement Noh mais il a remboursé les impôts collectés à ce titre. Au cours de la grève Ssangyong, il a introduit une loi très contestée sur les médias qui autorisera une concentration renforcée (du style de celle opérée par Rupert Murdoch) dans de grands conglomérats qui élimineront les organes de presse plus petits et plus critiques. La fameuse loi sur la sécurité nationale passée en 1948 pendant la guerre civile précédant la guerre de Corée au cours de laquelle des milliers d’opposants de gauche furent massacrés, reste en vigueur et a été récemment utilisée pour arrêter ou bien des groupes d’extrême gauche, pour le simple fait d’être socialistes ou bien des libraires vendant ouvertement des livres favorables à la Corée du Nord.

La défaite de Ssangyong ne peut pas être seulement attribuée au rôle ambigu de l’organisation nationale du KMWU qui dès le début du conflit engagea les négociations dans la voie étroite du « pas de licenciements » (position contrastant avec celle du président de la section syndicale de l’usine qui à la fin signa le document de capitulation et resta dans l’usine occupée jusqu’à la fin alors même qu’il n’était pas sur la liste des licenciements). La défaite ne peut pas non plus être expliquée entièrement par l’atmosphère due à la crise économique. Ces deux facteurs ont joué sans aucun doute un rôle majeur. Mais par-dessus tout et au-delà de leur impact indéniable, c’est la condition de la classe ouvrière coréenne, une année d’emploi, une année de chômage, avec le travail temporaire qui touche maintenant plus de 50 % de la force de travail qui est au centre de dette défaite. [1] Des milliers de travailleurs des usines voisines vinrent constamment en aide aux grévistes de Ssangyong mais cela ne suffisait pas.

Leur défaite, en dépit de leur héroïsme et de leur obstination, approfondira seulement la démoralisation régnante jusqu’à ce qu’une stratégie se développe qui puisse mobiliser de larges couches de soutien, pas seulement pour lutter dans des batailles défensives mais pour aller à l’offensive.

L.G.

[1] voir l’article “The Korean Working Class ;  From Mass strike to casualization and retreat , 1987-2007” sur le site Break Their Haughty Power : http://home.earthlink.net/~lrgoldner ( en anglais)

Pour plus de détails sur la classe ouvrière de Corée du Sud on lira avec profit l’article de Loren Goldner paru dans le numéro 23-24 de la revue Ni patrie ni frontières.

Image from the Hankyoreh

Bangladesh: L’industrie de l’habillement aux prises avec de nouvelles émeutes de prolétaires

4 juillet 2009

29 juin 2009 – Dans la zone industrielle de la banlieue de Dhaka, les émeutes sont montées à de nouveaux sommets. Des milliers de travailleurs ( environ 50 000) ont manifesté leur colère en se dirigeant vers Dhaka Export Processing, zone où de nombreuses usines sont situées. La police a bloqué la manifestation et les affrontements ont commencé , gaz lacrymogènes et balles en caoutchouc. Il est fait état de 100 travailleurs blessés.

D’ autres travailleurs, qui ont rejoint les manifestants, les ont informé que le travail se poursuit normalement à l’usine de Groupe Hamim complexe. Vingt mille ouvriers ont donc commencé à marcher vers ce complexe pour y déclencher la grève. Comme le nombre de manifestants dans la région est passé à 50.000 , les forces de sécurité ont été tout simplement dépassés; de Dhaka District de police a dit: «400 policiers supplémentaires était à l’avant garde des grandes usines. Nous avons essayé de notre mieux pour disperser la foule, mais ils étaient trop nombreux « . Une vidéo sur internet montrait une situation semblable en Chine, ou la police fut mise en déroute totale pas la submersion du nombre.

On signale que certains « travailleurs » (on ignore si ces travailleurs sont les travailleurs du vêtement de sécurité ou de l’usine et / ou de la gestion du personnel ); tentèrent de défendre l’usine et se sont heurtés avec les manifestants alors qu’ils s’approchaient. Les manifestants reprochaient aux ouvriers de la Hamim complexe de ne pas avoir rejoint la protestation consécutive à la mort de deux travailleurs du vêtement abattu par la police. Finalement les travailleurs divisés en petits groupes prennent d’assaut le complexe dans la matinée. Ils aspergeront les bâtiments avec de l’essence, trois usines de vêtements, deux usines de lavage, deux entrepôts de tissu … plus de 8000 machines, une énorme quantité de confection, de tissus, trois bus, deux camionnettes de ramassage, deux minibus et une moto ont tous été réduits en cendres.

Une fois les bâtiments en feu, les émeutiers vont bloqués l’autoroute pour que les services d’incendie ne puissent intervenir et stopper les incendies et ce jusqu’ à ce que les bâtiments soient réduits en cendres. Pendant ce temps, des groupes issus d’autres travailleurs sillonnaient la zone et ont attaqué et saccagé 50 usines et 20 véhicules. Une épaisse fumée noire pouvait être vu au dessus de la ville.

Bien que dans des déclarations publiques, les patrons de vêtements ont tenté de maintenir la confiance en jouant de la santé économique de l’industrie, il semble que certaines entreprises commencent à ressentir le pincement de la crise économique.

C’est la fermeture des unités de S Suhi Industrial Park Ltd qui a été au centre de la plus récente agitation ouvrière des usines de vêtements dans les zones Ashulia et Savar. Les travailleurs des unités fermées de même que d’autres travailleurs mal rémunérés à proximité de certaines usines, qui ne vont pas si bien, ont lancé un mouvement de réouverture des unités et de revalorisation des salaires. A défaut de retrouver un emploi, ils ont commencé à s’unir et à menacer d’arrêter la production d’autres usines. La crise économique mondiale augmente déjà la pression de conditions de travail, baisse des salaires réels / pouvoir d’achat due à l’inflation et la réalité ou la menace du chômage, au Bangladesh, une baisse de revenus est un pas de plus vers la famine, de nombreux travailleurs du vêtement sont en permanence sous-alimentés. Mais ce qui inquiète le plus la classe dirigeante, c’ est la propagation de cette lutte de classe à d’ autres régions, notamment la ville portuaire de Chittagong, un autre centre de l’industrie du vêtement, avec 700 usines. La sécurité a été renforcé par une surveillance spéciale de Chittagong du fait du contexte de violence dans les usines de confection de Dhaka.

( sources diverses synthétisées par Spartacus)

Grèves oubliées en Iran (1980)

3 juillet 2009

L’Iran dans les archives

Un exemple de la nature déjà anti-ouvrière du tout nouveau régime « républicain islamique » il y a presque trente ans. Article paru dans Le Prolétaire N° 308 (avril 1980).

Fin février, les ouvriers d’une usine pharmaceutique de Téhéran se sont mis en grève. L’affaire a fait du bruit jusqu’à la radio, qui ne dit habituellement rien de rien, le gouvernement iranien a dû consacrer une réunion à se justifier.

Les ouvriers réclament seulement qu’on leur verse leurs salaires que le patron refuse de payer en arguant de la situation économique du pays. Pour le forcer à payer, les ouvriers l’ont attaché avec des cordes.

Des émissaires de Bani Sadr sont venus pour tenter de le libérer. En vain. Il ne restait devant la fermeté des ouvriers qu’à chercher à les déloger par la force. Quelques heures plus tard, les gardiens de la révolution islamique sont arrivés à leur tour, mais cette fois avec leurs armes, en range Rover militaire. Ils ont entouré l’usine et tiré en l’air. Les ouvriers ne se sont pas laissés intimider et des affrontements ont eu lieu.

Malgré la résistance des travailleurs qui ont démoli les voitures des gardiens, ces derniers se sont emparés des bureaux en ouvrant le feu sur les ouvriers. La radio aurait fait état d’une douzaine de blessés.

De tels événements ne sont pas isolés. En décembre, une puissante grève a eu lieu dans une scierie d’Abadan. Les ouvriers, à côté de revendications comme la nationalisation de l’entreprise, réclamaient aussi le salaire aux chômeurs, une augmentation des salaires et la titularisation immédiate de tous les hors-statut.

Fin janvier, les ouvriers d’une usine ont réagi à la mort d’un camarade de travail provoquée par un accident et s’en sont pris aux gérants et au patron. Le chef du « conseil ouvrier islamique » [1] est intervenu pour protéger ces derniers: l’accident du travail n’était pas dû au patron, mais à la « volonté de Dieu »! Les ouvriers ne l’ont pas cru, et se sont mis en grève pour une meilleure sécurité dans l’usine et la « suppression des gérants et des patrons »!

Fin février, il y a eu, toujours à Abadan, une manifestation d’ouvriers actifs, de licenciés et de jeunes chômeurs.

Bani Sadr aura beaucoup à faire pour convaincre la classe ouvrière de sa « dialectique de la non-contradiction »!

Abadan dans les années 80

Abadan dans les années 80

Note :

[1] En juin 1979, le même journal bordiguiste décrivait ces comités islamiques dans les entreprises comme tentant « de canaliser toute l’énergie des prolétaires dans l’épuration des dirigeants corrompus » car « Dans l’immédiat, le parti islamique cherche à reprendre à la classe ouvrière l’espace qu’elle a conquis par l’insurrection. Ce sont les comités islamiques qui tentent de remettre aux femmes le tchador dont elles ont conquis l’abandon par leur entrée massive dans les bagnes industriels, avant leur participation courageuse aux manifestations et à l’insurrection. Ce sont les comités qui tentent de s’opposer à toute expression  des intérêts prolétariens par une presse politique et syndicale indépendante, ce sont eux qui mènent la bataille contre l’organisation sur le terrain de classe. Cette bataille menée avec toutes les ressources de la démagogie religieuse et du mensonge de l’idéologie nationale (…) « 

La lutte des travailleurs de Visteon

5 mai 2009

Une des principales luttes de ces dernières années en Grande-Bretagne est celle des ouvriers de Visteon, filiale sous-traitante de Ford. Depuis le 31 mars dernier son usine de Belfast est occupée, suivie bientôt de celles d’Enfield et de Basildon (en Angleterre).

Voir aussi: