Archive for the ‘Marxisme-humanisme’ Category

Rosa Luxemburg féministe et révolutionnaire (1986)

28 octobre 2014

Contribution de Kevin Anderson (City University of New York) dans Rosa Luxemburg aujourd’hui (textes réunis et présentés par Claudie Weil et Gilbert Badia, P.U.V. 1986).

Comme étudiant de Raya Dunayevskaya, qui travaille sur Rosa Luxemburg, je voudrais faire quelques remarques sur son dernier livre qui porte sur Marx, Luxemburg et le mouvement de libération des femmes et s’intitule : Rosa Luxemburg, Women ‘s Liberation and Marx’s Philosophy of Revolution (New Jersey, Humanities Press et Sussex, Harvester Press, 1982). Je ne peux pas résumer, ici toute la conception de Dunayevskaya de la dialectique de Marx.

Je voudrais mentionner une dimension nouvelle de cet ouvrage de Dunayevskaya, le rapport qu’elle établit entre Luxemburg et le mouvement de libération des femmes. La dimension féministe de Luxemburg dont parle Dunayevskaya ne relève pas d’une perception de Luxemburg comme féministe au sens moderne du terme.

Mais il y a plus chez elle sur ce sujet qu’on ne le pensait jusqu’à présent : surtout les écrits contre le militarisme et pour le droit de vote des femmes que Luxemburg a rédigés spécialement pour les femmes. Ensuite, le livre répond à J.P, Nettl qui intitule les années 1906-1909 « les années perdues». Enfin, et c’est le plus important, mes remarques concernent notre époque actuelle. Dunayevskaya écrit, je la cite : « Notre époque est celle qui a vu le surgissement de tout un Tiers Monde nouveau – afro-asiatique, latino-américain, au Proche-Orient – ainsi que du mouvement de libération des femmes qui, d’une idée, est devenue un mouvement. Notre époque est celle qui peut enfin voir Luxemburg dans son ensemble, en tant que théoricienne révolutionnaire et féministe, ceci sans qu’elle en ait eu conscience. Une nouvelle réalité existe aussi bien du point de vue du mouvement de libération des femmes que du rapport entre spontanéité et organisation, qui marque notre époque. » (p. 190-191).

Donc, selon Dunayevskaya, la rupture personnelle et privée avec Léo Jogiches et la rupture publique avec les réformistes Kautsky et Bebel en 1910-11, ne révèlent pas seulement le rapport entre la libération des femmes et la révolution dans la vie et dans la pensée de Luxemburg. Elle essaie aussi de montrer comment l’éclair de génie de Luxemburg sur la montée de l’impérialisme au début du XXxxe siècle fut le moyen pour Kautsky et Bebel d’éviter l’affrontement avec elle en sombrant dans la phallocratie. Par exemple, la rupture avec Kautsky s’est accompagnée de calomnies spécieuses et sexistes contre Rosa Luxemburg dans les lettres échangées entre Kautsky, Bebel et Victor Adler.

Dunayevskaya montre comment nous devrions voir sur ce point la question des femmes, bien que Luxemburg n’en ait pas été consciente. Par exemple, s’interroge Dunayevskaya, pourquoi fait- elle soudain référence à Penthésilée dans sa lettre à Mathilde Wurm du 28 décembre 1916 ? : « Je te le dis : dès que je pourrai remettre le nez dehors, je m’en vais harceler et prendre en chasse votre bande de grenouilles, à son de trompe, à coups de fouet, en lâchant sur elle mes molosses – j’allais écrire : telle Penthésilée – mais, par Dieu, vous n’êtes pas des Achille. »

Surtout, pour Dunayevskaya, la question c’est le dialogue nécessaire entre le mouvement actuel de libération des femmes et l’actualité de la révolution ainsi $ue de la dialectique de Marx. Ce n’est pas un appel pour que les féministes d’aujourd’hui imitent le mouvement des femmes de Luxemburg et de Clara Zetkin. Du-nayevskaya écrit dans une critique de la gauche (et des gauchistes) : « Cessez de nous dire, même à travers les voix des femmes (de la vieille gauche) combien le mouvement socialiste allemand des femmes était grand. Nous savons combien de groupes d’ouvrières Clara Zetkin a organisés et que c’était un vrai mouvement de masse. Nous savons aussi qu’aucune d’entre elles, y compris Zetkin et Luxemburg, n’a mis en évidence le sexisme dans le parti. Dans aucun cas nous ne vous permettrons de masquer votre sexisme sous le shibboleth (slogan) : la révolution sociale d’abord.» (p. 100-101).

Dunayevskaya a découvert, surtout dans les derniers écrits de Marx, dans ses Cahiers ethnologiques, une dialectique très nouvelle et ouverte sur les rapports homme/femme. Ces Cahiers contiennent une critique de tous les marxistes d’après Marx sur la libération des femmes, à commencer par Friedrich Engels dans l’Origine de la famille.

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Dunayevskaya a également présenté dans son livre une critique de Rosa Luxemburg en tant qu’économiste marxiste, en exposant quelques aspects nouveaux qui tient la dialectique et l’économie politique. Dunayevskaya critique l’Accumulation du capital de Rosa Luxemburg, l’excès de faveur dont y jouit la sous-consommation et sa sous-estimation des possibilités d’auto-émancipation des masses colonisées, en dépit de son importante et émouvante critique de la barbarie de l’impérialisme.

En outre, selon Dunayevskaya, ce n’est pas seulement une question politique ou économique, mais aussi philosophique. Ainsi, la conception de la dialectique reste chez Luxemburg étroitement matérialiste, en ce sens qu’elle ne va pas vraiment au-delà de la dialectique d’Engels ou de la II° Internationale. Par exemple, Dunayevskaya montre que, même si Luxemburg a lu certains fragments des Manuscrits de 1844 de Marx que Mehring avait découverts, elle les a qualifiés de « fragments disjoints de l’activité intellectuelle de Marx » (p. 117). Dunayevskaya situe le problème de Rosa Luxemburg économiste dans un nouveau contexte, non seulement économique et politique mais aussi philosophique, en liant ensemble de manière tout à fait neuve une critique de la théorie de l’accumulation de Luxemburg et son opposition politique à toute forme de nationalisme et sa conception de la dialectique. Si l’impérialisme fut la source de l’accumulation du capital et non l’exploita¬tion du travail dans les pays capitalistes, alors : « c’est cette force, et non pas les ouvriers, qui causera la chute du capitalisme. La nécessité historique de la révolution prolétarienne s’évanouit» (p. 45).

«En d’autres termes, la dialectique comme mouvement de libération et comme méthodologie est entièrement absente. Toutes ces contradictions coexistent sans jamais s’agglutiner pour produire un mouvement. Ce qui, selon Hegel “précède la conscience sans contact mutuel” et que Lénine a qualifié d »“essence de l’anti- dialectique” est en effet la pierre de touche de l’erreur de Luxemburg… « Luxemburg révolutionnaire perçoit le gouffre sans fond entre sa théorie et son activité révolutionnaire et elle vient au secours de Luxemburg. Longtemps avant que le capitalisme ne s’effondre à cause de l’épuisement du monde non-capitaliste, écrit Luxemburg, les contradictions du capitalisme, internes et externes, seront telles que le prolétariat le renversera (p. 45).

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L’exemple révolutionnaire vivant de Luxemburg, sa théorie de la spontanéité et sa conception de la démocratie révolutionnaire après la révolution (dans sa célèbre critique de la Révolution russe), et la dialectique totale et révolutionnaire de Marx, nous fournissent de nouveaux points de départ pour les mouvements actuels de libération des femmes, ainsi que pour d’autres mouvements d’opposition et de libération. Il faut opérer une distinction entre Marx et tous les marxistes d’après Marx pour comprendre le type de rapport qu’esquisse Dunayevskaya.

Pour résumer, ce nouveau livre de Dunayevskaya ouvre une discussion sur la personne de Luxemburg dans sa globalité : économiste, féministe, spontanéiste et surtout révolutionnaire. Luxemburg, comme révolutionnaire féminine dans une gauche dominée par les hommes et comme théoricienne de la spontanéité et de la démocratie révolutionnaire après la révolution, reste extrêmement pertinente pour les mouvements révolutionnaires et sociaux actuels : pour les révolutionnaires d’Amérique centrale contre l’impérialisme américain de Reagan, ou pour la jeune opposition ouvrière, antinucléaire et antiraciste dans les soi-disant démocraties occidentales – les États-Unis, la France et l’Allemagne de l’ouest -, ou pour la jeunesse et les femmes iraniennes en lutte contre Khomeiny, ou pour 1e mouvement Solidarnosc en Pologne contre le. capitalisme d’État russe. C’est pourquoi Dunayevskaya termine son livre Rosa Luxemburg, Women’s Liberation and Marx’s Philosophy of Revolution sur ce qu’elle appelle le défi absolu de notre époque : la théorie de la révolution en permanence de Marx.

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Raya Dunayevskaya – Quelques textes (1953-1970)

29 avril 2014

Brochure pdf en français de 37 pages:

brochure-dunayevskaya-1

cliquer sur l’image pour ouvrir le pdf

Collection de brochures marxistes-humanistes

16 mars 2011

La HathiTrust Digital Library a scanné et mis en ligne seize brochures publiées par News & Letters entre 1960 et 1984. Parmi elles se trouvent des classiques méconnus comme Workers Battle Automation (1960) de l’ouvrier noir Charles Denby et American Civilization on Trial (1963), publié comme un texte organisationnel mais écrit par Raya Dunayevskaya.

Marxism Beyond the Boundaries (London Meeting)

5 novembre 2010

Hobgoblin Online Journal and the International Marxist-Humanist Organisation present:

‘MARXISM BEYOND THE BOUNDARIES’

Thursday 11 November 7.30 pm at the Brockway Room, Conway Hall. 25 Red Lion Square London WC1 (nearest tube: Holborn). Admission free (collection for room). All welcome.

SPEAKERS

  • Peter Hudis, co-editor of the ‘Complete Works of Rosa Luxemburg‘, on the Dialectics of Economic Turbulence
  • Kevin B Anderson, author of ‘Marx at the Margins‘, on Race, Class and Capitalism
  • David Black, author of ‘Helen Macfarlane, A Feminist, Revolutionary Journalist and Philosopher in mid-19th Century England‘, on Marxism and Philosophy
  • Heather Brown , author of ‘Marx on Gender and the Family: A Critical Study‘ (forthcoming), on Marxism and Gender
  • Ba Karang, editor of Africa Links, on Africa Today

Contact: HobgloblinLondon@aol.com

new Marxist-Humanist publication: With Sober Senses

21 septembre 2010

Sept. 20, 2010

Dear Friend,

Marxist-Humanist Initiative (MHI) is pleased to announce the launch of a new online Marxist-Humanist publication, With Sober Senses at

http://www.marxist-humanist-initiative.org (click on “Our Publication”)

New articles include:

* Editorial on why we call our publication With Sober Senses. A call for reason and an invitation to dialogue.

* “Lies, Damned Lies, and Underconsumptionist Statistics” by Andrew Kliman. Shows that the underconsumptionist account of economic crisis is incorrect. Neither U.S. workers’ share of national income nor their real compensation have fallen in recent decades, and productive investment spending has grown faster than personal consumption since the Great Depression.

* “Karl Marx and the State,” by David Adam. Argues that Marxists and anarchists have developed strikingly similar erroneous ideas about Marx’s theory of the state. The authoritarian statism attributed to Marx is discredited, but his actual political theory still deserves serious consideration.

* “Argentina: The Problem is Not the Debt” by Juan Kornblihtt of Razón y Revolución in Buenos Aires.

* “What Must be Changed in Order to Transcend Capitalism?” Two talks at a recent event in London hosted by The Commune and MHI: “You Can’t Change the Mode of Production with a Political Agenda,” by Anne Jaclard, and “The Transformation of Capitalism into Communism in the Critique of the Gotha Program,” by Andrew Kliman.

* “What is Marxist-Humanist Internationalism?” A new statement by MHI explores the relationship between philosophy and organization, and compares and contrasts different groups which claim to be based on Marxist-Humanist philosophy and principles.

* “Haitians Struggle against Continued Occupation amidst Earthquake’s Devastation.”  Current protests and detailed history by Batay Ouvriye Solidarity Network.

The “Forces of Revolution” section of With Sober Senses features the voices of women, workers, youth, people in the Third World, and others who are struggling “from below” for freedom and self-determination. Many of their stories were given exclusively to MHI.

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In addition, we are pleased to announce:

MHI’s website (http://marxist-humanist-initiative.org) has been thoroughly redesigned. We think you will find it much easier to navigate and better-looking. Please sign up on the “Contact Us” page to stay in touch, and please let us know your ideas.

MHI will hold its 2010 Annual Conference in New York City on October 9th and 10th. Participation is limited to members, supporters, and invited guests. Please write to us at

mhi@marxisthumanistinitiative.org

if you are interested in attending.

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In solidarity,

Anne Jaclard, National Secretary, MHI

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NYC conference: the economic crisis & left responses

21 septembre 2010

THE ECONOMIC CRISIS AND LEFT RESPONSES

A CONFERENCE CONVENED BY MARXIST-HUMANIST INITIATIVE

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Saturday Nov. 6, 2010 – 9 am to 6 pm
Pace University in lower Manhattan, New York City
One Pace Plaza, Multipurpose Room

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CONFIRMED SPEAKERS
Brendan Cooney, Walter Daum, Barry Finger, David Harvey, Mac Intosh, Anne Jaclard, Andrew Kliman, Paul Mattick, Jr., Fred Moseley, and Richard Wolff
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Chances of a double-dip recession in the U.S. are increasing. The threat of government-debt defaults in Europe also indicates that the economic crisis of 2007-08 continues to have consequences. The U.S. government’s efforts to prevent another Great Depression have left it saddled with a serious debt problem that could impede efforts to stabilize the economy for a long time to come. The future is especially uncertain, and « the new normal » may prove to be very difficult, economically and politically.

For the Left to be prepared for what may happen and prepared to respond effectively, activity and organization will not be enough. We also need the organization of thought–and that is why we have convened this conference. In order to work out a viable response, one that doesn’t merely react to and support the least-bad proposals offered by policymakers and mainstream thinkers, we need a clear and deep understanding of what has gone wrong with capitalism, and of the limits and pitfalls of proposed reforms. And we cannot take for granted that more progressive policies would in fact bring capitalism out of the crisis and restore jobs, economic growth, and stability. Wide-ranging dialogue on these topics is needed, not only so that all views can be heard but, above all, so that we can test different ideas in debate and work out answers to the questions we face.
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SPONSORS
Pace University’s Center for Community Action & Research and Economics Department (Pace-Pleasantville campus), the Committee for a Conference on the Economic Crisis, Marxist-Humanist Initiative, League for the Revolutionary Party, Internationalist Perspective, and The New SPACE.

PRE-REGISTRATION
Pre-registration is required due to limited seating. To register, please go to the Crisis Conference page of MHI’s website

http://www.marxisthumanistinitiative.org/news/116-conference-on-the-economic-crisis-left-responses.html

The registration fee is $20; $10 for students and low-income individuals. The conference is free for Pace University students, faculty, and staff with valid ID. Registrants must check in by 9:15 a.m.
The conference will start promptly at 9:30 am in the Multipurpose Room at 1 Pace Plaza.

DIRECTIONS TO THE CONFERENCE
http://web.pace.edu/page.cfm?doc_id=16157

CONFERENCE WEBSITE
http://econcrisisconference.wordpress.com

Ce qui doit être changé pour rompre avec le capitalisme

25 août 2010

The Commune et Initiative marxiste-humaniste ont co-organisé un forum à Londres le 5 juillet  dernier. Ci -dessous un extrait-résumé de l’intervention (“You Can’t Change the Mode of Production with a Political Agenda ») d’Anne Jaclard, secrétaire nationale d’Initiative marxiste-humaniste (M.H.I.). Texte complet en anglais ici.

L’Initiative marxiste-humaniste considère comme une responsabilité de premier plan de développer théoriquement « ce qui doit être changé afin de dépasser le capitalisme » et d’engager les travailleurs, les femmes et les militants dans ce travail. Nous considérons cela comme la préparation théorique indispensable, afin que les gens ne s’y retrouvent pas confrontés après la chute du capitalisme. Dans ce travail nous nous opposons aux conceptions habituelles à gauche qui reposent sur un agenda du type: on modifie la conscience politique des gens, on prend le pouvoir, on instaure de nouveaux codes, de nouvelles méthodes de répartition équitable des ressources… On a ce genre de scénario de la plupart des avant-gardistes aux anarchistes.

(…) Pour Marx ce sont les lois du capitalisme qui mènent la politique et non l’inverse, et l’on doit les briser complètement pour commencer à construire une société nouvelle. Seul un changement dans le mode de production permettra à la société nouvelle d’émerger et de durer. Si une rupture avec la loi de la valeur n’entraînera pas automatiquement de changements dans tous les aspects de la société, ce n’en sera pas moins un aspect incontournable du processus. Elle peut par exemple créer les bases matérielles et sociales d’un développement de la lutte des femmes.

Dans la gauche d’aujourd’hui, même la plupart des économistes marxistes ont zappé la question de ce qui constitue une rupture avec le capitalisme. Fred Moseley par exemple a répondu à la crise économique en disant l’année dernière (dans “The US Economic Crisis: Causes and Solutions” en ligne à http://www.isreview.org/issues/64/feat-moseley.shtml) que la nationalisation du secteur financier était la seule réponse à la crise: « les finances devraient être nationalisées par le gouvernement dans l’intérêt de politiques publiques objectives » (…) et conclut: « La nationalisation des banques n’est pas le socialisme mais cela pourrait être une étape importante sur le chemin qui y mène. L’utilisation de banques gouvernementales pour mener des politiques publiques importantes plutôt que la recherche du profit maximum serait un modèle pour le reste de l’économie ».

Moseley ne nous dit pas comment cela pourrait se faire: comment les banques peuvent-elles mener des objectifs de politiques publiques d’intérêt général ? Tant que nous demeurons dans le capitalisme, les banques dépendent des investisseurs, et les investisseurs veulent des profits, pas de l’ingénierie sociale. Il n’y a aucune raison de voir là un point de départ vers le socialisme. Ces approches courantes de ce qui fait changement doivent être rejetées. les défendre ne mène qu’à des attentes irréalistes, qu’à promouvoir l’idée que par des victoires politiques et sociales on améliorerait progressivement le capitalisme jusqu’à ce qu’il puisse être transformé en socialisme par un dernier vote. Cette attitude conduit à un manque de préparation théorique pour le jour où les masses pourront réellement abolir le capitalisme, condamnant ainsi de futures révolutions à l’échec.

(…) Marx a clairement écrit que le mode de production génère des relations humaines à tous les niveaux de la société, et que la société ne peut être révolutionnée que par un changement dans la sphère de production. La politique n’est pas aux commandes, c’est l’économique qui l’est.

(..) Qu’est ce qui est nécessaire pour abolir le système capitaliste de production de valeur ? Certains pensent qui si nous décidons de produire pour la satisfaction des besoins, sans but lucratif, nous l’aurons surmonté. C’est une conception superficielle et insatisfaisante, la question clé a été dégagée par Raya Dunayevskaya dans sa critique de la révision stalinienne de « l’économie marxiste »: la production de valeur est caractérisée par des coûts de production (The Marxist-Humanist Theory of State-Capitalism, p. 87) et le contrôle ouvrier de la production n’est pas suffisant à abolir la loi de la valeur, la solution n’est pas dans qui contrôle mais dans ce qu’on fait:

« Dans le Capital, Marx insiste sur le fait que vous avez soit l’auto-organisation des travailleurs librement associés, soit la structure hiérarchique des relations dans l’usine et le plan [despotique du capital]. Vous n’avez pas d’entre-deux. »

(…) Une coopérative doit toujours acheter son matériel et vendre ses produits sur le marché mondial, en concurrence avec les autres producteurs. Elle ne peut payer beaucoup plus ni changer de façon considérable les conditions de travail sans risquer la faillite. Tant que le capitalisme existe il y aura un marché mondial et la loi de la valeur perdure. Reste la nécessité de soutenir la concurrence en produisant le plus possible au moindre coût possible. Il ne peut y avoir de socialisme dans un seul pays, a fortiori dans une seule coopérative, ou même un réseau de coopératives.

(…) Aujourd’hui, la pensée de Marx sur ce qui doit être changé pour établir le socialisme est largement ignorée, quand elle n’est pas carrément déformée pour préconiser la Russie stalinienne ou la Suède social-démocrate. Le proudhonisme et le redistributionnisme démocratique sont si puissants que presque tout le monde  a tendance à considérer que l’horreur du capitalisme vient d’une répartition inégale plutôt que de la production, ce qui entraîne du coup une tendance à croire que le socialisme peut venir de la redistribution et que le politique peut mener à bien ce travail.

En oubliant de s’atteler dès maintenant à la théorie, avec le difficile défi consistant à extirper les racines de la production de valeur et de déterminer comment pourrait fonctionner un mode de production non capitaliste, la prédominance des idées à base politique [sur celles à base économique] nous condamne à répéter les échecs et les révolutions tronquées du siècle dernier (…) La gauche non stalinienne a échoué à présenter la conception de Marx du socialisme comme alternative au capitalisme et au capitalisme d’État. Ne ratons pas l’occasion ouverte par la crise économique actuelle pour présenter les concepts de Marx et nous appuyer sur eux pour offrir l’espoir d’un avenir socialiste.

Du même auteur:

Mansoor Hekmat, marxiste iranien (2002)

7 avril 2010

Article nécrologique paru dans News & Letters (Chicago, août-septembre 2002).

Mansoor Hekmat (Zhoobin Razani) est décédé à l’âge de 51 ans à Londres le 4 juillet. Il était une forte voix pour la libération de classe ouvrière en Iran et partout au Moyen-Orient. La constellation d’organisations militantes radicales qu’il a contribué à façonner s’étend du Pakistan, de la Turquie et de l’Irak à la plupart des pays d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord.

Hekmat est d’abord devenu célèbre au début des années 1980 pour ses critiques du populisme de la gauche iranienne, suiviste des islamistes. Il y avait là implicitement une théorie du capitalisme d’État. Sa théorie de capitalisme d’État qui s’est développé par la suite, au milieu les années 1980, était différente de l’Humanisme-marxiste, soutenant pour sa part que les origines du capitalisme d’État russe étaient ancrées dans le programme de la NEP en 1921 et empiré avec les discussions avec Boukharine.

Après être passé dans la clandestinité en Iran, Hekmat a rejoint des forces révolutionnaires kurdes pour former un Parti communiste non-stalinien, se démarquant des théories des foyers de guérilla de la Nouvelle Gauche. Hekmat a demandé que ses camarades engagent des luttes pour les ouvriers, les immigrants et les droits civiques dans tous les pays où ils vivaient. C’était une bouffée d’air frais dans les années 1980 comparé à la plupart du reste de la gauche iranienne isolée et égocentrique.

Les nombreuses publications qu’Hekmat a écrit ou auxquelles il a contribué ont stimulé une discussion vivante sur le marxisme et le socialisme,  tout en s’engageant dans le soutien international aux réfugiés et aux dissidents en Iran.

À la fin des années 1980 j’ai écrit un article dans News & Letters à propos d’un de ses camarades, Gholam Keshavarz, qui a été assassiné à Chypre par les escadrons de la mort de Khomeini. A cette époque j’ai travaillé avec plusieurs de ses camarades à Los Angeles à de nombreuses activités auprès des travailleurs , notamment immigrés.

Au début des années 1990, avec l’effondrement du communisme en Russie et en Europe de l’Est, une scission est apparue parmi les camarades d’Hekmat. Il a écrit une nouvelle série d’articles préconisant l’instauration du communisme ouvrier par opposition au communisme bourgeois. La scission a entraîné des tensions avec les révolutionnaires kurdes qui n’ont pas voulu être complètement absorbés par une organisation iranienne.

Malheureusement, comme théoricien, Hekmat ne s’est jamais engagé dans la voie de l’Humanisme marxiste, ou l’humanisme de Marxs, ce qui aurait pu éclairer bien des dilemmes. Néanmoins il était une figure sérieuse et digne. Ses positions politiques sur la nécessité de la révolution, le besoin d’un mouvement de la classe ouvrière indépendant et la nécessité de rompre avec le fétichisme de l’unité, étaient corrects. Il était le théoricien révolutionnaire marxiste iranien le plus prolifique. Après le 11 septembre Hekmat était, parmi une poignée, à opter rapidement pour la nécessité d’affronter à la fois le terrorisme fondamentaliste et que l’impérialisme de Bushs.

Hekmat était une forte voix pour la libération qui est sortie des contradictions de la Révolution iranienne 1979. Il est triste qu’il ne soit plus là quand la nouvelle génération d’Iraniens affronte le présent régime oppressif. Mais le legs de sa vision d’un vrai socialisme maintiendra sa mémoire en vie.

Cyrus Noveen

La tombe de M. Hekmat

Voir aussi:

Contradictions of Capitalist Value Production (Andrew Kliman)

20 décembre 2009

Vidéos de l’intervention d’Andrew Kliman à la conférence sur la crise organisée cette année par la revue Rethinking Marxism. Andrew Kliman est professeur d’économie à la Pace University à New York, auteur de “Reclaiming Marx’s Capital” et militant de Marxist-Humanist Initiative.

Soutenons le mouvement des iraniens contre le régime de répression !

22 septembre 2009

Traduction militante (sous réserves de corrections) de la déclaration publié en anglais ici [+ pdf].

Les protestations contre l’escroquerie flagrante des élections présidentielles de juin  dernier  ont représenté la plus grande crise de la République islamique d’Iran depuis plus de deux décennies. Depuis juin, des millions de personnes sont descendues dans les rues pour dénoncer la réélection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad, particulièrement la jeunesse, les femmes, les ouvriers et les intellectuels.  Au cri de « mort au dictateur, » ils continuent à affronter les coups,  les arrestations, les emprisonnements, les tortures et les viols.

Le 15 juin ce furent jusqu’à 3 millions de manifestants qui ont rempli la place Azadi de Téhéran. Depuis lors, les grands rassemblements se sont durcis en raison des coups et des meurtres de manifestants, comme cela a été vu lors des confrontations de masse du 20 juin, qui ont opposé  des manifestants, bon nombre d’entre eux des classes ouvrières, aux miliciens Basiji acheminés depuis la campagne en grand nombre.

Néanmoins, les manifestations de masse continuaient à intervalles réguliers. Des centaines de milliers se sont déplacés le 17 juillet pendant les prières du vendredi à l’université de Téhéran, profitant de l’occasion que le sermon du jour était donné par l’influent Hashemi Rafsanjani, devenu de plus en plus critique sur le régime et sa répression.  Un autre très grand rassemblement a eu lieu au cimetière de Behesht-e Zahra le 30 juillet, avec le rituel de Shia consistant à pleurer les morts après 40 jours passés,  et cette fois parmi  ces morts l’étudiante Neda Agha-Soltan assassinée le 20 juin.  Depuis lors, le régime a tout fait pour éviter les grands rassemblements, annulant les grands événements publics où les opposants pourraient  descendre dans les rues.

L’oligarchie islamiste qui a dirigé l’Iran depuis 1979 est elle-même divisée comme jamais.  D’un côté une faction regroupe les plus fondamentalistes et réactionnaires comme Ahmadinejad, le Chef suprême religieux Ali Khamenei, les éléments inconditionnels de l’appareil répressif (gardiens de la Révolution et Basiji), et de l’ordre judiciaire.  De l’autre côté se trouvent plusieurs figures islamiques réformistes importantes, particulièrement le candidat aux présidentielles Mir Hussein Moussavi, la féministe Zahra Rahnavard, l’ancien et très populaire Président Muhammad Khatami (1997-2005), le candidat aux présidentielles Mehdi Karroubi, le conservateur pragmatique Hashemi Rafsanjani, et un certain nombre d’autres religieux comme  le grand Ayatollah Hussein Montazeri. Ces divisions ne se sont creusées que depuis juin, avec l’opposition dans l’élite ne montrant aucun signe de recul.

Non seulement cela constitue une contradiction béante au sommet du régime, mais il y a aussi, de façon dialectique, une situation tout autant contradictoire quant au mouvement démocratique de masse d’opposition.  D’une part, cette division au sommet a facilité la possibilité de manifester publiquement. D’autre part, le leadership islamique réformiste du mouvement a  aussi servi à restreindre son développement.

Prenez par exemple Karroubi, par certains aspects le plus intransigeant et courageux des chefs de l’opposition courante avec sa dénonciation publique des tortures et des viols dans les prisons. Pourtant Karroubi a aussi expliqué qu’il souhaitait réformer ces structures, pour ne pas les renverser. Ainsi, même lorsque son bureau a été pillé et fermé en septembre, Karroubi a non seulement dit clairement qu’il ne voulait pas de révolution, mais aussi qu’il s’opposait à une grève générale.  Produits de leur histoire,  de leur position sociale et de leur mentalité, les gens comme Karroubi sont incapables ou peu disposées à  rompre avec le régime qui les a produits.

Si le leadership réformiste veut préserver la République islamique sous une certaine forme, la logique des événements peut se déplacer dans une direction différente, vers un bouleversement entièrement révolutionnaire.  Bien des choses dépendront de la classe ouvrière – dont les luttes légitimes pour former des syndicats indépendants se sont confrontées à une sévère répression, et qui est confrontée aussi à des salaires de misère, au non-paiement des salaires, à un taux de chômage croissant. Il convient de noter à cet égard que le mouvement contre l’élection frauduleuse n’a pas relayé les revendications spécifiques de la classe ouvrière.

La présence d’un grand nombre de femmes dans les manifestations anti-régime, et la manière dont la martyre Neda Agha-Soltan est venue symboliser le mouvement entier, prouvent que la rébellion est  nourri de l’espoir d’obtenir de nouvelles relations humaines entre les sexes.

Comme Humanistes-Marxistes, nous sommes solidaires des iraniens en ces heures de lutte, mais nous le faisons sur une base indépendante, parfois en conflit avec les positions prises par d’autres socialistes et marxistes.  Beaucoup de membres de la gauche globale, intellectuels, féministes, syndicalistes, et socialistes, ont apporté leur soutien de principe au mouvement iranien tout en s’opposant également clairement à toute intervention impérialiste en Iran, venant des USA ou d’Israël.  Malheureusement, quelques éléments de la gauche globale ont trahi les iraniens à l’heure cruciale en soutenant Ahmadinejad, parmi elles Hugo Chavez du Venezuela et le journal marxiste Monthly Review.  Ces gens de gauche estiment que puisque le régime résiste à l’impérialisme occidental, il mériterait notre soutien.  Ils ont également repoussé les actions de masse de la jeunesse, des femmes, des ouvriers, et des intellectuels d’Iran comme un mouvement isolé de la classe moyenne. Nous condamnons ces mensonges qui servent à masquer la réalité oppressive et exploitante de la République islamique d’Iran.

Dans la gauche iranienne, aucune tendance importante n’a excusé le régime ou n’a pas soutenu le mouvement démocratique.  Quelques-uns l’ont cependant fait sur un mode sectaire, décrivant le leadership réformiste islamique comme presque indistinct des éléments les plus réactionnaires du régime comme Khamenei ou Ahmadinejad.  Une plus grande partie de la gauche iranienne a limité sa solidarité aux droits de l’homme et à la démocratie sans creuser dans la question de la révolution sociale. Ceci est lié au sentiment fréquemment exprimé en Iran où après l’expérience de 1979, « nous ne voulons pas d’une autre révolution. »  En ce sens, la question de ce qu’il adviendra après que la révolution se soit concrétisée est un fait social qui pèse sur le présent.  Mais comme l’a noté Asef Bayat, l’auteur d’études sur la classe ouvrière iranienne : « Actuellement, le mouvement n’est décidément pas pour une révolution. Mais les révolutions n’annoncent pas leur arrivée à l’avance…. L’avenir dira si le régime ne transformera pas ces réformateurs en révolutionnaires. »

A l’attention de la gauche globale, nous appelons à soutenir la jeunesse iranienne,  les femmes, les ouvriers, et les autres citoyens dans leurs luttes de liberté, en même temps que nous combattons l’impérialisme. Ne nous laissons pas abuser par l’anti-impérialisme réactionnaire d’Ahmadinejad et de Khamenei !

Aux iraniens, nous garantissons notre opposition à une intervention israélienne ou des USA et notre solidarité la plus ferme.  À nos camarades de la gauche iranienne, nous exprimons l’espoir qu’ils ne se couperont pas eux-mêmes des masses ni ne s’arrêteront à la seule réforme du régime réactionnaire.

18 septembre 2009

Voir aussi: