Archive for the ‘Mattick’ Category

Y a-t-il un « autre » mouvement ouvrier ? (Mattick, 1975)

16 juin 2015

Texte paru dans les Cahiers du Centre de documentation critique internationale N°1 (janvier 1980). Disponible pour l’instant uniquement au format pdf, le texte n’est pas toujours très facile à lire et il nous faudra prochainement le transcrire. On savait que P. Mattick défendait l’idée d’une production de plus-value relativement « globalisée » dans le capitalisme moderne, l’article que nous présentons ici, critiquant l’opéraïsme italien, se refuse de la même façon à restreindre la classe ouvrière aux seuls productifs de la grande industrie :

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La parution récente d’une traduction partielle de l’ouvrage de K. H. Roth, « L’autre mouvement ouvrier », nous offre l’occasion de faire connaître aussi aux lecteurs français le compte-rendu que Paul Mattick fit de ce livre en 1975.

Les analyses de Roth, comme plus généralement celles du courant dit « opéraïste », entendent se situer du point de vue « d’en-bas », celui des travailleurs les plus exploités et les plus opprimés ; ceux dont la résistance entraine le capital à répondre a la fois par la violence ininterrompue, la répression ordinaire et extraordinaire, et le progrès technologique. Elles se proposent donc de mettre en relief les conduites présentes et passées d’un sujet révolutionnaire méconnu ou dénigré ( « l’ouvrier-masse’’), et de restaurer la signification radicale de ses luttes sauvages, spontanées, autonomes, comme de son hostilité à l’idéologie du travail, productiviste et pro-capitaliste, qui anime les courants dominants du marxisme établi. Perspective qui débouche par conséquent sur une critique également radicale des organisations ouvrières traditionnelles, réformistes ou révolutionnaires, et des séparations dont elles vivent : l’économique et le politique, la conscience et l’action, la théorie et la pratique.

Comment la République dominicaine résout ses problèmes de chômage (Mattick, 1938)

21 avril 2015

Texte de Paul Mattick paru dans Living Marxism n° 3 (mai 1938), traduit en français par Philippe Bourrinet.

Comment la République dominicaine résout ses problèmes de chômage (octobre 1937)

Dans l’Île d’Hispaniola, en octobre 1937, 12.000 personnes sans défense ont été soudainement abattues dans une boucherie telle qu’un auteur a parlé «de massacre délibéré, le plus horrible des temps modernes». Le massacre a commencé quand le président de la République dominicaine, Leonidas Trujillo a affirmé qu’il allait débarrasser le pays des «chiens, des porcs et des Haïtiens».

Se rendant à une ville proche de la frontière haïtienne pour une soirée dansante, il a prononcé, le 2 octobre, un discours où il disait : «Je suis venu à la frontière pour voir ce que je pourrais faire pour les Dominicains vivant ici. J’ai constaté que les Haïtiens avaient volé la nourriture et le bétail de nos fermiers. J’ai constaté que notre peuple serait plus heureux si nous nous étions débarrassé des Haïtiens. Je vais arranger cela : hier trois cents Haïtiens ont été tués à Banica. Cela doit se poursuivre».

Ce discours a été le début d’une période de carnage épouvantable. À un signal donné, le sang des tueries a jailli quasi-simultanément dans environ soixante-cinq lieux différents. Ceux qui n’ont pas réussi à fuir à temps en Haïti ont été conduits comme un troupeau dans des zones de défrichement et abattus comme des animaux d’abattoir … [suit une description très détaillée]

Tel est le récit de la façon dont Leonidas Trujillo, à bas coût, et avec l’aide de notre gouvernement [américain], a résolu le malaise économique en République dominicaine.

D’aucuns de se demander si cette méthode était vraiment plus rude que la cubaine, Cuba qui a impitoyablement expédié cargaison après cargaison des travailleurs (haïtiens) vers leur pays d’origine déjà surpeuplé et affligé de ses propres conditions économiques, où ils pourraient seulement traîner leur existence dans la misère et la famine. Pourtant ces deux méthodes dans le traitement des chômeurs – inanition et assassinat – sont les seules mesures connues du capitalisme. Les ‘heureux’ Dominicains – de concert avec les ‘heureux’ pays fascistes (qui s’organisent ouvertement pour la guerre) – peuvent maintenant réaliser la forme la plus directe de ces deux possibilités.

Les pays démocratiques, qui offrent l’allocation chômage et l’aide alimentaire, doivent encore leur permettre de ne mourir que de la malnutrition et de la maladie. Mais bientôt toutes les nations, fascistes et démocratiques, emploieront la formule la plus directe d’éliminer les chômeurs. Alors le massacre de Haïtiens pourra être reproduit sur une échelle mondiale, mais s’effectuer cette fois non pas avec des machettes et autres armes primitives, mais avec les chars d’assaut, les bombardiers et tous autres engins de mort en possession des nations les plus policées. massacre-haitiens-1937

[pdf français/anglais avec introduction]

Entretien avec Paul Mattick junior (1991)

27 décembre 2014

Interview réalisé à New York, le 17 novembre 1991 par Hannu Reime et publié en brochure d’Echanges et Mouvement en septembre 1999.

Hannu Reime : Ton père se rattachait à la tradition relativement peu connue du communisme de conseils, apparu après la première guerre mondiale. Brièvement, comment ce courant analysait-il la nature du bolchevisme ?

Paul Mattick : Je dirais que le fondement de leur analyse était que le bolchevisme, tel qu’à l’origine Lénine le décrivait dans ses premiers écrits, représentait une variante révolutionnaire de social-démocratie, c’est-à-dire d’une social-démocratie placée dans les conditions de ce que, aujourd’hui, on appelle le tiers-monde ; conditions d’un stade très élémentaire du capitalisme, ou bien quasi précapitaliste, dans lesquelles le parti situé à gauche, le parti social-démocrate, ne pouvait pas même envisager être l’instigateur d’une révolution socialiste. Mais il devait avant tout remplir la tâche que la bourgeoisie était incapable d’assumer dans un pays arriéré : instaurer un système capitaliste. Je dirais donc qu’ils analysaient fondamentalement le bolchevisme comme une idéologie d’un type de capitalisme particulier à des régions du monde où un développement lent, du genre de celui qui avait eu lieu en Angleterre, disons entre le XVe et le XIXe siècles, n’était plus possible ; faisant usage, pour ce faire, d’une théorie empruntée à la social-démocratie comme d’une sorte de couverture afin de dissimuler l’institution effective d’une forme de travail salarié et de relations capitalistes.

Il y avait de nombreux désaccords au sein de ce qu’on pourrait appeler les positions du communisme de conseils, ou ultra-gauche. Par exemple, certains s’en tenaient strictement à la lettre et pensaient qu’un pays tel que l’Union soviétique devait être considéré comme une forme abrupte de capitalisme, la planification étatique ne faisant véritablement que bien peu de différence ; l’essentiel était dans la relation entre travail salarié et capital. Pour lors, que le capital soit concentré dans les mains de l’État plutôt que réparti entre des entrepreneurs privés était une nuance de relativement peu d’importance. Mon père était en désaccord avec cela et considérait qu’il s’agissait d’une forme nouvelle de capitalisme, que le fait que le capital n’était pas réparti entre entrepreneurs privés mais concentré dans les mains de l’État représentait quelque chose de nouveau, une forme originale.
Je regrette beaucoup qu’il ne soit plus en vie, car je crois que la question doit être débattue aujourd’hui de savoir si ce ne fut pas une erreur de tous les membres de ce courant ultra-gauche, parmi lesquels je m’inclus moi-même, d’avoir pensé que l’économie contrôlée par l’État, centralisée, de type bolchevique, constituait une nouvelle forme découlant du capitalisme, représentant, pour ainsi dire, l’aboutissement logique d’une tendance à la monopolisation et à la centralisation du capital caractéristique de tout le système capitaliste libéral. Il semble plutôt qu’en fait ce fut une sorte de préparation au capitalisme, à son développement, une forme précapitaliste si tu veux. Ceci mis à part, le point principal de la critique du bolchevisme portait sur ses prétentions à agir au nom de la classe ouvrière, ce qui était impossible, puisque la majorité de la population russe à l’époque de la révolution bolchevique n’était pas prolétarienne mais paysanne ; et, sur le projet historique du parti bolchevique qui était d’organiser dans la pratique l’expropriation de la paysannerie et le développement d’un prolétariat salarié en Union Soviétique, avec cette particularité que celui-ci ne se trouvait pas face, ainsi que je l’ai dit, à un groupe d’entrepreneurs privés mais à l’État agissant en dépositaire du capital social total.

Nationalisme et socialisme (Mattick, 1959)

30 avril 2014

Reprise de ce texte de Paul Mattick publié en 2010 en brochure pdf de 8 pages:

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Rencontre-débat « La révolution fut une belle aventure » à Ivry

25 janvier 2014

La librairie-SCOP Envie de lire vous convie à une rencontre-débat autour de l’ouvrage : « La révolution fut une belle aventure », de Paul Mattick (éditions L’Echappée, 2013), mardi 28 janvier 2014 à 19h30. En présence de Laure Batier, co-traductrice du livre, et de Charles Reeve, auteur de l’édition critique. Comme à l’accoutumée, la rencontre sera accompagnée d’un pot fraternel offert par l’association des ami-e-s de la librairie.

Librairie « Envie de lire » 16, rue Gabriel Péri Ivry-sur-Seine (94) Métro Mairie-d’Ivry

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Voir aussi:

Paul Mattick sur Fréquence Paris Plurielle

18 décembre 2013

Bande son de l’émission « Vive la sociale » sur Fréquence Paris Plurielle consacrée à Paul Mattick avec Charles Reeve et Laure Batier:

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Entretien avec Charles Reeve et Laure Batier

11 décembre 2013

Nous conseillons la lecture sur le site de la revue Article11 d’un entretien de Jean-Baptiste Bernard avec Charles Reeve et Laure Batier à propos de la sortie du livre de Paul Mattick La révolution fut une belle aventure. Charles Reeve et Laure Batier présenteront par ailleurs ce livre sur Radio libertaire (89.4 Mhz.), le vendredi 14 février de 21h à 22h30.

« Fou d’enthousiasme pour la révolution » – les combats de Paul Mattick (Article11)

Extrait:

Nous sommes à la fin des années 1960, Marcuse et Mattick se rencontrent par hasard à l’aéroport de Paris : ils s’apprêtent à prendre le même avion pour rentrer à Boston. Marcuse remarque alors : ’’Parfait, on va pouvoir discuter.’’ Et Mattick de répondre : ’’Non, non, non...’’ Réaction de Marcuse, étonné : ’’Pourquoi ?’’ Mattick : ’’Parce que je suis sûr que tu voyages en première classe…’’ Marcuse : ’’Oui.’’ Et Mattick de conclure : ’’Tu vois, il y aura toujours une classe entre nous.’’ »

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« La Révolution fut une belle aventure », de Paul Mattick

19 novembre 2013

Note de lecture.

Paul Mattick, La Révolution fut une belle aventure. Des rues de Berlin en révolte aux mouvements radicaux américains (1918-1934), L’échappée, 2013, 191 pages, 17 euros. Préface de Gary Roth, postface de Laure Batier et Charles Reeve.

Le militant et théoricien marxiste Paul Mattick (1904-1981 [1]) n’a pas écrit d’autobiographie, mais cet ouvrage qui vient de paraître, à partir d’un entretien qu’il avait accordé en 1976, comble en quelque sorte cette lacune. C’est un récit très vivant, d’une grande franchise, que Mattick fait de sa jeunesse dans l’Allemagne de la guerre, puis de la révolution, et de ses expériences militantes dans ce pays puis aux États-Unis. La forme orale, bien restituée, en rend la lecture très fluide. L’ouvrage bénéficie également de nombreux documents photographiques au fil du texte.

Fils d’un ouvrier syndicaliste et socialiste, Paul Mattick est très jeune en contact avec le mouvement ouvrier. A propos de son enfance, il raconte les châtiments corporels à l’école, et leur conséquence : « la peur nous empêchait de penser et d’apprendre » (phrase qui mérite d’être méditée, et qui pourrait être appliquée à la situation sociale actuelle). Il parle aussi des ravages de l’alcool, en l’occurrence sur son père. S’agissant de la Première Guerre mondiale, Mattick décrit les effets du blocus militaire subi par l’Allemagne : des enfants – dont lui – sont contraints de voler de la nourriture pour manger, et nombreux sont ceux qui vont mourir en raison de la dégradation des conditions de vie : « après 1917 et 1918, il y a eu de grandes épidémies de tuberculose. Dans notre propre immeuble, plus de la moitié des enfants qui y vivaient en sont morts ».

Adolescent, Paul Mattick entre comme apprenti à l’usine Siemens, et milite à la Jeunesse socialiste libre (Freie Sozialistische Jugend) à Charlottenburg, ville limitrophe de Berlin (qui y a depuis été intégrée). A partir de novembre 1918, il participe à la Révolution allemande, et se trouve élu dans un conseil ouvrier comme représentant des apprentis.

Il enchaîne ensuite différents petits boulots tout en continuant de militer sans répit, échappant de peu à la mort lors du putsch de Kapp en 1920. Activiste au sein des grèves tout au long des années suivantes, il est brièvement arrêté. Au niveau organisationnel, Mattick est à partir de 1920 militant du KAPD (Parti communiste ouvrier d’Allemagne), scission « ultra-gauche » du Parti communiste. Mais le récit détaille peu ce qui concerne cette organisation, qui va en quelques années tomber de plusieurs dizaines de milliers d’adhérents à seulement quelques centaines. La description de cette période montre aussi, entre autres, que le reflux révolutionnaire et la répression peuvent entraîner certains militants vers la criminalité.

En 1926, Paul Mattick part aux États-Unis travailler comme mécanicien, puis comme outilleur. D’abord dans le Michigan, il vit ensuite à Chicago. Mattick milite alors aux Industrial Workers of the World (IWW, organisation qui existe toujours), tout en étant proche du Proletarian Party. Il participe ensuite à une scission de ce parti, qui prend le nom United Workers Party puis Groups of Council Communists. Avec le reflux des luttes sociales au cours de la seconde moitié des années 1930, ce groupe disparaîtra.

Mais pour Mattick, l’essentiel est dans la lutte sociale directe : suite à la crise de 1929, « des assemblées de chômeurs ont commencé à se constituer, la plupart spontanément ». Il participe à ces mouvements de chômeurs, qui prennent en main des locaux laissés vides du fait de la crise, et les utilisent comme lieux de réunion et de solidarité pratique. Les chômeurs organisés participent aussi au soutien actif en faveur des travailleurs grévistes, tenant ensemble des piquets de grève. Ils luttent également contre les expulsions de logements pour loyers impayés. Telles étaient les actions pratiquées par ces « conseils de chômeurs » : on comprend que Paul Mattick ait été enthousiaste. Il dit d’ailleurs, en 1976, que ce fut « une période merveilleuse, une période dont je rêve encore aujourd’hui ».

C’est en 1934 que Paul Mattick lance avec ses camarades la revue International Council Correspondence, qui est en lien avec d’autres communistes des conseils dans le monde. Cette revue sera suivie à partir de 1938 de Living Marxism, qui devient New Essays en 1942. En défendant un « marxisme vivant », il s’agit entre autres pour Mattick de s’« opposer à la théorie bolchevique, au capitalisme d’État ». Ces revues s’inscrivent en effet dans un courant marxiste qui est non seulement anti-stalinien, mais aussi anti-léniniste, et qui considère que l’URSS a été dès le début une dictature capitaliste d’Etat.

Le récit de Mattick s’interrompt alors, son existence devenant bien moins agitée – quoique toujours consacrée à la lutte contre l’oppression capitaliste [2].

Au-delà d’un simple récit de vie, ce livre nous montre un mouvement ouvrier révolutionnaire qui milite pour l’auto-émancipation, et qui est aussi un moyen pour des militants de se forger une culture importante. Paul Mattick est un des théoriciens ouvriers autodidactes qui, à partir de leur conscience de classe et de leurs expériences dans les luttes, ont su développer des analyses approfondies et lucides de la société, en gardant toujours la perspective d’arriver à une société libérée de l’exploitation et de l’aliénation.

Critique sociale

mattick_aventureNotes:

[1] Nous avons antérieurement publié des recensions de deux de ses ouvrages : Marx et Keynes (Critique Sociale n° 8, novembre 2009) et Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ? (Critique Sociale n° 20, mars 2012).

[2] Il ne s’était pas assagi : un jour à Boston, déjà au soir de sa vie, il avait répondu à un journaliste de télévision qui lui demandait dans la rue pour qui il avait voté : « We don’t vote, we blow things up ! ».

Entretien avec Jean-Jacques Lebel (Mattick, 1975)

12 août 2013

Cet interview de Paul Mattick n’était jusqu’ici disponible sur internet qu’en anglais [ici].

Quel est, selon vous, l’intérêt que présente pour l’Europe d’aujourd’hui le livre de Pannekoek [*] ? Croyez-vous que la mémoire analytique et la théorie qui découlent des expériences du passé du communisme de conseil, et telles que Pannekoek les exprime, peuvent avoir un « écho », être comprises par les travailleurs de l’Europe actuelle ?

Un livre comme celui de Pannekoek ne répond pas à un besoin immédiat. Il traite d’une période historique, d’évènements passés, mais aussi de développements possibles dans l’avenir,  où le phénomène des conseils ouvriers, tantôt apparaissant tantôt disparaissant, se présente comme une tendance de la lutte de classe avec ses objectifs variables. Comme toutes les autres, les formes que revêt la lutte de classe sont historiques en ce sens qu’elles font leur apparition bien avant que leur réalisation complète devienne une possibilité réelle. Pour prendre un exemple, les syndicats naquirent spontanément, au début même du développement du système, sous forme embryonnaire d’instruments de la classe ouvrière pour résister à l’exploitation capitaliste, mais disparurent à cause des obstacles objectifs qui s’opposaient à leur installation. Pourtant leur inadéquation temporaire n’empêcha pas leur extension complète lorsque les conditions changèrent, déterminant alors leur caractère, leurs possibilités et leurs limitations De même, les conseils ouvriers surgirent dans des conditions telles que le plein épanouissement de leurs potentialités révolutionnaires se trouvait interdit. Le contenu des soulèvements sociaux au sein desquels les premiers conseils ouvriers se créèrent ne correspondait pas à leur forme organisationnelle. Les conseils ouvriers de la Russie de 1905 et de 1917, par exemple, combattirent pour la démocratie constitutionnelle bourgeoise et pour des buts syndicaux comme la journée de huit heures et l’augmentation des salaires. Les conseils ouvriers allemands de 1918 abandonnèrent leur pouvoir politique momentané à l’Assemblée Nationale bourgeoise, adoptant la voie illusoire de l’évolution à la social-démocrate. Dans les deux cas les conseils ouvriers ne purent que s‘éliminer eux-mêmes car leur forme organisationnelle était en contradiction avec leurs buts sociaux et politiques limités. Alors qu’en Russie c’est l’immaturité des conditions objectives de la révolution socialiste, en Allemagne, c’est la non-volonté subjective de réaliser le socialisme par des moyens révolutionnaires qui rend compte du déclin et, finalement, de la destruction forcée du mouvement des conseils.

Toutefois, ce sont les conseils ouvriers et non les organisations traditionnelles du travail qui assurèrent le succès des soulèvements révolutionnaires, quelque limités qu’ils se montrèrent par la suite. Bien que les conseils ouvriers aient fourni la preuve que le prolétariat est parfaitement capable de créer de lui-même les moyens révolutionnaires — que ce soit en combinaison avec les organisations traditionnelles ou contre elles — à l’époque de leur apparition, ils n’avaient qu’une vague conception, pour ne pas dire aucune, de la manière dont ils pourraient consolider leur pouvoir et l’utiliser pour changer la société. Ils retombèrent donc dans les moyens politiques du passé.

La question de savoir si l’idée des conseils telle qu’elle est exprimée par Pannekoek peut ou ne peut pas être comprise et reprise par les travailleurs d’aujourd’hui est assez étrange, parce que l’idée des conseils sous-entend rien de plus, mais rien de moins, que l’auto-organisation des travailleurs, chaque fois que celle-ci devient une nécessité inévitable de la lutte pour des buts immédiats ou à plus long terme et qui ne peuvent plus être atteints par le biais des organisations traditionnelles, syndicats et partis politiques, ou, pour être plus exact, auxquels celles-ci s’opposent.

Pour pouvoir tout simplement exister, une lutte donnée dans une usine, dans une industrie, ou son extension à de plus amples domaines et à un plus grand nombre de travailleurs, peut exiger que se mettent en place un système de délégués ouvriers, des comités d’action, voir des conseils ouvriers. De telles luttes peuvent recevoir ou ne pas recevoir le soutien des organisations ouvrières existantes. Si elles ne le reçoivent pas, elles devront être menées indépendamment, par les ouvriers en lutte eux-mêmes, ce qui entraîne l’auto-organisation. Dans des circonstances révolutionnaires, il peut en résulter un système étendu de conseils ouvriers devenant la base de la réorganisation totale de la structure sociale. Bien entendu, en l’absence d’une telle situation révolutionnaire, expression d’une crise sociale, la classe ouvrière ne se souciera pas de ces « conséquences » plus larges du système des conseils, même si elle peut s’organiser en conseils pour telle ou telle lutte particulière. La description de la théorie et de la pratique des conseils ouvriers que donne Pannekoek ne se rapporte à rien de plus qu’aux expériences propres des ouvriers eux-mêmes. Or ce que les ouvriers ont fait ils peuvent aussi le comprendre et l’appliquer dans leur lutte tant au sein du système capitaliste que contre lui.

Comment croyez-vous que le livre de Pannekoek fut conçu ? Est-il relié à sa pratique en Allemagne ou en Hollande ? Pensez-vous que ce livre et son article de 1936 sur le syndicalisme s’appliquent aux conditions d’aujourd’hui ?

Pannekoek écrivit son livre pendant la seconde guerre mondiale. C’était une somme de toute une vie sur la théorie et la pratique du mouvement ouvrier international et sur le développement et la transformation du capitalisme, tant dans telle ou telle nation que dans son ensemble. Il se termine en un moment de triomphe temporaire d’un capitalisme revivifié, bien que modifié, et de soumission complète des intérêts de la classe ouvrière aux besoins de la compétition entre systèmes capitalistes se préparant à de nouveaux conflits impérialistes. Contrairement aux classes dominantes qui s’adaptent rapidement aux conditions changeantes, la classe ouvrière en continuant d’adhérer à des idées et des activités traditionnelles, se trouve dans une situation d’impuissance et, apparemment, sans espoir. Et, comme les changements socio-économiques ne modifient que progressivement les idées, il peut s’écouler un temps considérable avant que naisse un nouveau mouvement ouvrier, adapté aux conditions nouvelles. Bien que le capitalisme en poursuivant son existence, que ce soit sous la forme du capitalisme privé ou d’Etat, ait montré qu’attendre la croissance d’un nouveau mouvement ouvrier à la suite de la première guerre mondiale, était prématuré, il n’en reste pas moins que cette plasticité du système ne supprime pas ses contradictions immanentes et, par conséquent, ne libère en aucune façon les ouvriers de la nécessité d’y mettre un terme. Il va de soi que, le capitalisme restant en selle, les vieilles organisations ouvrières, les partis parlementaristes et les syndicats, continuent d’exister. Mais elles se reconnaissent elles-mêmes, et sont reconnues, comme partie intégrante du capitalisme, destinées à disparaître avec un système dont leur propre existence dépend. Bien avant que cela devienne un fait d’évidence, Pannekoek s’était rendu compte que le vieux mouvement ouvrier était un produit historique du capitalisme en expansion, lié à cette étape particulière du développement, et au sein duquel la question de la révolution et du socialisme peut être posée mais non résolue. Dans de telles conditions les organisations du travail ne pouvaient que dégénérer et devenir des instruments du capital. Aujourd’hui le socialisme dépend de la naissance d’un nouveau mouvement ouvrier capable de créer les préconditions de l’auto-gouvernement du prolétariat. Si les travailleurs doivent se saisir du processus de production et déterminer la distribution de leurs produits, ils ont besoin, avant même de passer à cette transformation révolutionnaire, de fonctionner et de s’organiser eux-mêmes d’une manière entièrement différente de celle du passé. Dans les deux formes d’organisation que sont les partis parlementaristes et les syndicats, les travailleurs délèguent leurs pouvoirs à un groupe spécialisé de dirigeants et d’organisateurs, censés agir en leur nom, mais qui, en réalité, ne défendent que leurs propres intérêts. Les travailleurs perdent ainsi le contrôle de leurs organisations. Mais, même si ce n’avait pas été le cas, ces organisations auraient été tout à fait inadaptées aussi bien à la révolution prolétarienne qu’à la construction du socialisme. Les partis parlementaristes sont un produit de la société bourgeoise, une expression de la démocratie politique du capitalisme de laissez-faire qui n’a de sens que dans ce contexte. Ils n’ont aucune place dans le socialisme qui est supposé mettre fin aux conflits politiques par la disparition des intérêts particuliers et des relations de classes. C’est cette inutilité des partis politiques dans le socialisme qui explique déjà leur inefficacité en tant qu’instrument d’un changement révolutionnaire. Les syndicats non plus n’ont pas de fonction dans le socialisme puisque celui-ci ne connaît pas de rapports salariaux et organise la production pour satisfaire les besoins sociaux et non pour répondre aux exigences de commerces ou d’industries particuliers.

Comme l’émancipation de la classe ouvrière ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, ceux-ci doivent s’organiser eux-mêmes en classe, de façon à prendre et à conserver le pouvoir. Étant donné les conditions actuelles qui ne sont pas, pas encore, de nature révolutionnaire, la forme conseil de l’activité de la classe ouvrière ne saurait révéler directement ses potentialités révolutionnaires à grande portée : elle n’est que l’expression pure et simple de l’achèvement de l’intégration des organisations ouvrières traditionnelles dans le système capitaliste. Partis politiques parlementaristes et syndicats perdent leur efficacité limitée dès qu’il n’est plus possible de combiner amélioration du niveau de vie des travailleurs et expansion continue du capital. Dans des conditions qui interdisent une accumulation du capital suffisante, c’est-à-dire dans les conditions de crise économique, les activités réformistes des partis politiques et des syndicats cessent d’être efficaces et ces organisations s’abstiennent de remplir les fonctions qu’on en attend, car celles-ci mettraient en danger le système capitaliste lui-même. Ces organisations tenteront donc plutôt de soutenir ce dernier, allant même jusqu’à saboter directement les tentatives des travailleurs pour améliorer leurs conditions de vie et de travail. Elles aideront le capitalisme à surmonter sa crise sur le dos des travailleurs. Dans une telle situation, les travailleurs ne voulant pas se soumettre aux diktats du capital, seront forcés d’adopter des modes d’action non sanctionnés par les organisations officielles, comme les grèves sauvages, les occupations d’usine et toutes ces formes d’action directe qui échappent au contrôle des organisations, établies. Ces activités auto-déterminées, avec leur structure temporaire en conseils, montrent qu’il y a une possibilité de les voir s’appliquer de manière radicale dans une situation révolutionnaire, remplaçant alors les formes d’organisations traditionnelles, devenues un obstacle, à la fois dans la lutte pour des buts immédiats et dans celle visant des objectifs révolutionnaires.

Pouvez-vous donner quelques exemples concrets et pratiques de la manière dont fonctionnèrent les conseils ouvriers (en Russie, Allemagne, Hongrie, etc.) et expliquer en quoi ils diffèrent des partis et organisations syndicales traditionnels ? Quelles sont les différences fondamentales ? Comment se manifeste la rupture entre partis, ou syndicats et les conseils ?

Toute grève, manifestation, occupation, toute activité anticapitaliste qui ignorent les organisations ouvrières traditionnelles et échappent à leur contrôle, prennent le caractère d’une action indépendante de la classe ouvrière qui détermine elle-même sa propre organisation et son mode d’existence. Elles peuvent donc être considérées comme un mouvement de conseils. De même, sur une plus grande échelle, l’organisation spontanée des soulèvements révolutionnaires qui se produisirent dans la Russie de 1905 et de 1917, dans l’Allemagne de 1918, puis plus tard, contre les autorités du capitalisme d’Etat de Hongrie, de Tchécoslovaquie et de Pologne, utilisèrent la forme des conseils ouvriers, car c’était la seule forme d’action de la classe ouvrière possible dans des conditions où toutes les institutions et organisations établies sont devenues des soutiens du statu quo. Ces conseils naquirent donc de la nécessité, mais ils résultèrent aussi des possibilités ouvertes par le processus de production capitaliste lui-même, car celui-ci détermine déjà les formes « naturelles » de l’activité et de l’organisation de la classe ouvrière. Au sein de ce processus, les ouvriers sont « organisés » en classe opposée à la classe capitaliste. Le lieu de leur exploitation est aussi celui de leur émancipation où, à tout le moins, de leur résistance à l’oppression capitaliste. « Organisés » par leurs maîtres en usines, en industries, en armées ou en sections séparées de la classe ouvrière, les travailleurs s’approprièrent ces « organisations », les utilisèrent, sous leur propre conduite, dans leurs efforts d’indépendance. Ils choisirent leurs membres dans leurs propres rangs, leur imposant la révocabilité à chaque instant. Ainsi la divergence entre classe ouvrière et organisation, qui s’était créée historiquement avec les organisations institutionnalisées, se trouvait supprimée dans la nouvelle, annihilant du même coup la contradiction apparente entre organisation et spontanéité. Il est clair que, jusqu’aujourd’hui, les conseils ouvriers ont trouvé leur limitation dans celle des actions spontanées menées dans des conditions défavorables. Expression sporadique de mouvements eux-mêmes sporadiques, ils se sont montrés incapables de faire passer dans la réalité les potentialités qu’ils recèlent : celles de devenir la structure organisationnelle de relations de production bannissant l’exploitation. La différence fondamentale entre le mouvement des conseils et les organisations traditionnelles provient de ce que ces dernières perdent leur fonction dans un capitalisme en déclin et de ce qu’elles n’ont aucun rôle à jouer dans la construction du socialisme. En revanche les conseils, non seulement deviennent la seule forme efficace de l’action de la classe ouvrière, quel que soit l’état du capitalisme, mais encore représentent la préfiguration de la structure organisationnelle de la société socialiste.

Voyez-vous une quelconque similarité (d’intention, de finalité ou de forme) entre le communisme de conseils et les luttes de la classe ouvrière d’aujourd’hui aux États-Unis ou en Europe ? Estimez-vous que certains événements récents sont indicatifs d’une évolution quantitative vers un nouveau type de société ? Estimez-vous au contraire que les luttes importantes récentes (mai 68, Lordstown, Lip, etc.) ne sont au fond qu’une expression de la même vieille modernisation du capitalisme, en quelque sorte programmée ?

Sans aucun doute il y a une relation entre des expressions récentes de l’action auto-déterminée de la classe ouvrière, comme le mouvement de mai 68 en France, l’occupation de Lip, mais également la rébellion des travailleurs en Allemagne de l’Est, en Pologne, et aussi en Russie, et la reconnaissance « instinctive », et aussi consciente, de ce que les formes d’action que représentent le concept et la réalité des conseils ouvriers sont une nécessité des luttes ouvrières dans les conditions présentes. On peut même considérer les grèves non autorisées des États-Unis comme une première expression d’une Conscience de classe en développement, qui s’oppose d’elle-même non seulement à l’ennemi évident, le capitalisme, mais aussi au mouvement ouvrier officiel, intégré dans le capitalisme. Toutefois, les traditions restent puissantes et les institutions qu’elles alimentent jouent leur rôle dans la plasticité du capitalisme. Il semble bien qu’il faille que s’établisse une situation beaucoup plus catastrophique pour que se libère dans sa totalité la puissance des actions de masse spontanées, bousculant avec ses défenseurs le système lui-même. Dans la mesure où les lutte récentes et à venir échappent à l’influence et au contrôle des autorités capitalistes, autorités dont les chefs du mouvement ouvrier officiel font partie, elles représentent des mouvements qui ne peuvent être intégrés au système capitaliste, et constituent, par conséquent, de réels mouvements révolutionnaires.

Si de nouvelles grèves générales {comme celle de mai 68) ou de nouveaux mouvements révolutionnaires se produisent, pensez-vous qu’ils puissent évoluer vers des conseils ouvriers, s’éloignant ainsi des partis et des syndicats ? Et si oui, comment ? Comment pensez-vous que l’on puisse se débarrasser des partis et des syndicats qui empêchent l’auto-organisation et la démocratie directe ?

Au sein d’une crise générale du capitalisme, il y a toujours la possibilité que les mouvements sociaux qui en résultent, aillent au-delà des limites que leur fixent les formes traditionnelles des activités économiques et politiques et agissent en conformité aux nouvelles exigences qui demandent des formes efficaces d’organisation. Toutefois, le capitalisme n’abdiquera pas de son plein gré et donc les organisations ouvrières existantes feront tout leur possible pour garder le contrôle des mouvements sociaux et les entraîner vers des buts qui leur soient favorables à elles. Dans le « meilleur » des cas, celui où elles ne réussiraient pas dans leur aide à maintenir le statu quo, elles pousseront un éventuel soulèvement révolutionnaire sur lès chemins du capitalisme d’Etat. Ainsi elles tenteront de maintenir des relations sociales de production dans lesquelles non seulement elles pourront continuer d’exister, mais où elles pourront voir leurs organisations se transformer en instruments d’un système capitaliste modifié, leur bureaucratie s’incorporant à la nouvelle classe dirigeante. Bref, si elles doivent faire quelque chose, ce sera essayer de dérouter une révolution socialiste potentielle vers une révolution capitaliste d’Etat, avec comme résultat ce que nous montrent les nations dites « socialistes ». Elles pourront voir leurs efforts couronnés de succès. C’est là, de fait, la raison la plus urgente pour défendre les conseils ouvriers et essayer de les mettre en place dans toute situation révolutionnaire, de concentrer dans leurs mains tout le pouvoir nécessaire à l’auto-détermination de la classe ouvrière. Le contrôle de la société par les conseils ouvriers est une des possibilités, parmi d’autres, que peut réserver l’avenir. Mais sa probabilité est peut-être moins importante que celle d’une transformation en capitalisme d’Etat. Cependant ce dernier ne résout en rien les problèmes liés aux relations sociales d’exploitation, si bien qu’une éventuelle révolution capitaliste d’Etat ne ferait que retarder, sans l’éliminer, une autre révolution dont le socialisme serait le but.

Croyez-vous que les conseils ouvriers sont encore aujourd’hui la formule fondamentale de la société communiste ou estimez-vous qu’ils doivent être en quelque sorte, remis à jour pour correspondre aux conditions actuelles ?

Le communisme sera un système de conseils ouvriers ou il ne sera pas. L’ « association des producteurs libres et égaux » qui déterminent la production et la distribution, n’est concevable que comme un système d’autodétermination sur le lieu même de production, dans lequel il n’existe pas d’autre autorité que la volonté collective des producteurs eux-mêmes. Cela sous-entend la disparition de l’Etat et de tout nouveau système d’exploitation qui s’appuie sur l’Etat. Mais il s’agit néanmoins d’une production planifiée, dans laquelle n’interviennent pas les relations d’échange et qui est libérée des aléas du marché. La régulation du caractère social de la production doit rejeter les relations fétichistes de valeur et de prix. Elle doit utiliser le temps de travail direct comme moyen de calcul, là où le calcul est encore nécessaire. Une condition préalable à un tel développement est l’absence d’un gouvernement central disposant d’un pouvoir politique autonome. Les institutions centralisées du système des conseils sont tout simplement des entreprises parmi d’autres, dénuées de tout appareil particulier leur permettant d’imposer leur volonté sans le consentement des autres conseils et des autres entreprises. La structure de ce système doit être telle qu’elle puisse combiner une régulation centralisée avec l’autodétermination des producteurs. Dans les conditions de sous-développement que connurent les premiers conseils ouvriers après les premiers succès d’une révolution politique, il était pratiquement impossible de réaliser une société communiste s’appuyant sur des conseils ouvriers. En revanche les conditions existant dans les nations capitalistes développées ouvrent des perspectives meilleures pour l’installation du socialisme. C’est justement la forme la plus avancée du capitalisme, avec sa technologie poussée, sa haute productivité, son réseau de communication, qui fournit la base matérielle sur laquelle peut s’édifier un communisme reposant sur un système de conseils ouvriers. L’idée des conseils n’est donc pas une idée du passé, c’est, en fait, la proposition la plus réaliste pour la mise en place d’une société socialiste. Rien de ce qui s’est passé au cours des dernières décennies n’a obéré cette possibilité. Au contraire, l’évolution a purement et simplement renforcé le caractère non utopique des conseils ouvriers et rendu probable la naissance d’une société réellement communiste.

Février 1975.

Note de la BS:

[*] Les Conseils ouvriers (Spartacus). Revoir la présentation par J.M. Kay ici.

conseils

Notes bibliographiques sur Mattick (Rubel, 1970)

15 avril 2013

Paru dans Économies et sociétés – Cahiers de l’I.S.E.A. (Etudes de marxologie N° 14, Le communisme : réalité et utopie).

Mattick, Paul, Marx and Keynes. The limits of the mixed economy. Boston, Porter Sargent, 1969, 364 p., index. (Extending Horizons Books.)

Plusieurs chapitres du présent ouvrage sont connus du lecteur français de ces Cahiers (cf. Paul Mattick : « Marx and Keynes », Etudes de Marxologie, 5 janvier 1962, pp. 113-215; «Valeur et socialisme», ibid.; 9, août 1965, pp. 139-172). Selon la thèse soutenue par l’auteur — qui se réclame des théories économiques de Marx — les solutions proposées par Keynes pour résoudre les problèmes économiques qui assaillent le monde capitaliste depuis la Première Guerre mondiale ne pouvaient avoir qu’une validité temporaire; en fait, les conditions qui ont permis aux réformes keynesiennes de révéler leur efficacité sont en train de disparaître, en sorte que l’analyse critique de Marx — prématurément considérée comme caduque — redevient actuelle, tant pour l’économie « ancienne » que pour l’économie « nouvelle ». Si Keynes, dont la connaissance du Capital paraît assez superficielle, s’est cru autorisé à taxer d’illogisme les théories marxiennes, à les tenir pour scientifiquement erronées et inapplicables à l’économie du monde moderne, il est facile de démontrer que dans la mesure où les conclusions keynesiennes paraissent « révolutionnaires », elles ne font que reprendre certaines thèses fondamentales de l’analyse marxienne que Keynes identifie trop vite à la théorie classique. Mattick démontre la « modernité » de la théorie marxienne de l’accumulation et de la baisse tendancielle du taux de profit en insistant particulièrement sur les aspects originaux de la méthode d’abstraction employée par Marx dans ses analyses des phénomènes de crises.

Ce n’est pas le moindre mérite d’un ouvrage dont les conclusions frappent par leur esprit peu orthodoxe quant à l’évaluation des perspectives du mouvement ouvrier: Mattick se garde bien de parler le langage de la « nécessité historique » du socialisme ou de la « mission historique du prolétariat ». Il tient pour probable que la classe ouvrière finira par refuser d’endurer indéfiniment les conséquences catastrophiques du système capitaliste dans ses diverses formes, allant du capitalisme privé traditionnel des pays développés au capitaliste « planifié » d’Etat des pays se disant socialistes.

M.R.

Mattick, Paul, Arbeitslosigkeit und Arbeitslosenbewegung in den U.S.A. 1929-1935. Frankfurt, Verlag Neue Kritik, 1969, 118 p. (Archiv sozialistischer Literalur 15)

Mattick, Paul, « Marxismus und ‘Monopolkapital’ », in Monopol- kapital. Thesen zu dem Buch von Paul A. Baran und Paul M. Sweezy. Frankfurt, Europäische Verlagsanstalt, Wien, Europa Verlag, 1969, pp 31-59

Mattick, Paul, Kritik an Herbert Marcuse. Der eindimensionale Mensch in der Klassengesellschaft. Frankfurt, Europäische Verlagsanstalt, 1969. 68 p. (Provokativ)

Mattick, Paul, « Der Leninismus und die Arbeiterbewegung des Westens », in Lenin. Revolution und Politik. Aufsätze von Paul Mattick, Bernd Rabehl, Juri Tynjanow und Ernest Mandel. Suhrkamp Verlag, 1970, p. 206

Mattick, Paul, « Worker’s Control » in The New Left. A Collection of Essays, Boston, Porter Sargent Publisher, 1969, p. 475, bibliogr., index (Extending Horizon Books)

Les écrits de Paul Mattick se distinguent par le souci constant d’interpréter les problèmes économiques du temps présent au moyen de la clef méthodologique fournie par l’auteur du Capital. Toutefois, le « marxisme » de Mattick ne se reconnaît aucune affinité avec un courant quelconque se réclamant de la même école de pensée. C’est dire qu’il se ramène essentiellement à deux postulats: 1°) la validité de la théorie marxienne de l’accumulation du capital, fondement de la «loi du mouvement économique de la société moderne»; 2° la vocation libératrice du prolétariat moderne.

Les travaux ci-dessus, récemment publiés ou réédités, témoignent dès lors d’une double préoccupation: 1° Démontrer que le développement peu harmonieux de l’économie mondiale au XX° siècle ne cesse d’obéir aux impératifs découlant de la loi de valeur telle qu’ele préside aux échanges économiques sous le règne du capital; 2° envisager la probabilité d’une intervention révolutionnaire des classes ouvrières inévitablement placées, à un moment crucial de cette évolution, devant un choix dont l’évidence s’impose de plus en plus brutalement: socialisme ou barbarie.

L’enquête sur le chômage et le mouvement des chômeurs aux U.S. A. fut faite par Mattick en 1936 pour une revue sociologique, mais des circonstances extérieures en empêchèrent la publication. Dans leur avant-propos, les éditeurs précisent les raisons qui les ont décidés à faire imprimer ce travail : « L’enquête de Mattick est tout d’abord une analyse concrète, du point de vue prolétarien, du comportement de la classe bourgeoise à l’égard du chômage dans une phase décisive du développement capitaliste. En outre, l’auteur a réussi (…) à interpréter les résultats de son analyse dans le cadre de la théorie marxiste des crises et des tendances catastrophiques du système capitaliste ».

L’essai critique consacré par Mattick à l’ouvrage de Herbert Marcuse, l’Homme unidimensionnel (en français, aux Editions de Minuit, Paris, 1968) reprend, pour l’essentiel, les thèses exposées par l’auteur dans l’article que nous avons publié dans ces Cahiers sous le titre: « Les limites de l’intégration » (Cahiers de l’I.S.E.A., N°176, août 1966, pp. 173-200). Le texte de la brochure allemande se termine par quelques remarques à propos des chances que la classe ouvrière possède de « briser avec l’idéologie unidimensionnelle de la domination capitaliste »: « Mais cela non plus ne saurait être prédit avec certitude. Comme Marcuse le fait remarquer dans un autre ordre d’idées — une seule chance subsiste. Toutefois, ce n’est pas parce qu’une partie du prolétariat échappe au processus capitaliste d’intégration, mais parce que le capitalisme pourrait détruire le monde avant qu’il ne soit possible de l’arrêter. L’intégration dans la mort est la seule dont la possibilité réelle s’offre au capitalisme. Si le capitalisme ne prend pas ce chemin, l’homme unidimensionnel n’existera pas longtemps. Il disparaîtra au premier effondrement de l’économie capitaliste — dans les hécatombes que le capitalisme est en voie de préparer. Parvenu à l’apogée de sa puissance, le capitalisme est aussi le plus vulnérable. Quelque minimes que soient les chances d’une révolte, il s’agit de ne pas abandonner le combat. »

Toute la force, mais aussi toute l’ambiguïté du raisonnement marxiste apparaît dans ces lignes : le concept de « capitalisme » condensant toute une conception d’un système social de production, son emploi risque de faire oublier que ce système présuppose des rapports antagoniques de classes. Il n’y a pas de capitalisme sans classe ouvrière, donc pas de capitalisme « barbare » sans complicité, volontaire ou forcée, de la classe qui en est virtuellement la négation. C’est dire que l’impératif du refus ne peut être rattaché mécaniquement à une phase, aussi fatale soit-elle, de l’évolution de l’économie capitaliste. Admettre le contraire, s’est s’obliger à parler non de « chance », mais de miracle. Or, les prétentions matérialistes des marxistes visent précisément un comportement des masses ouvrières qui semble tenir du miracle plus que de la fatalité historique.

L’exemple de la révolution russe permet à Mattick de préciser sa pensée sur le problème des « conditions objectives », qui n’a pas cessé d’embarrasser les tenants de l’école. La Russie de 1917 ne remplissant aucune des conditions matérielles qui eussent permis à ce pays de passer du stade mi-féodal au stade socialiste, le parti bochévique a trouvé la voie libre pour une expérience d’industrialisation forcée qui n’a pu se réaliser que sous la forme d’un capitalisme d’Etat dirigé par un parti qui n’avait de « communiste » que le nom et dont la fonction « historique » ne pouvait consister qu’à se faire l’instrument politique du processus d’accumulation, à l’exemple de la bourgeoisie des pays occidentaux.

L’accumulation du capital dont Marx a élaboré le modèle scientifique, loin de reposer sur le seul type du capitalisme concurrentiel, prend, au contraire, appui sur le concept abstrait de capital total, indépendamment de toute structure capitaliste spécifique, qu’elle soit concurrentielle ou monopolistique. Telle est la thèse que Mattick oppose à celle de Paul A. Baran et Paul M. Sweezy, auteurs d’un ouvrage sur le Capital monopolistique (New York, 1966, édition allemande 1967) dont l’innovation théorique consiste à substituer à la loi de la baisse tendancielle du taux de profit la « loi du surplus croissant », sous prétexte que l’économie capitaliste aurait subi depuis la disparition de Marx une transformation radicale, en passant de la concurrence au monopole. L’argument central opposé à cette « innovation » tire sa force d’une double considération irréfutable: 1° quelle que soit la forme physique du surplus capitaliste — donc de la plus- value — il s’agit toujours d’une certaine quantité de temps de travail, partie du temps de travail total, le taux de profit étant déterminé par les rapports de valeur entre le travail « vivant » et le travail « mort », et non par la masse des marchandises; 2° si l’on considère le capitalisme — à l’exemple de Marx — comme un système total, le problème de la consience de classe apparaît, chez Mattick, étroitement lié à celui des conditions de prospérité et de crise de l’économie capitaliste. La prospérité du système favorise l’« intégration », la crise produit la réaction inverse, qui prend des formes variées. Les tentatives des ouvriers pour rendre leur mouvement de résistance et de refus indépendant des fluctuations économiques sont elles aussi multiples, bien qu’elles n’aient encore produit aucun résultat décisif. Dans son essai sur le « contrôle ouvrier », Mattick passe en revue ces tentatives qui furent tantôt purement « idéologiques » (l’anti-réformisme de Rosa Luxemburg, de Lénine, etc.) tantôt réelles (le syndicalisme révbolutionnaire en France — dont Georges Sorel fut le théoricien le plus en vue — le Guild Socialism en Angleterre, l’organisation des Industrial Workers of the World aux U.S.A., etc.) Le cas des soviets russes illustre parfaitement les limites des efforts d’auto-émancipation ouvrière dans un pays dont les masses, après le renversement du tsarisme et de la bourgeoisie, devaient se heurter à l’immaturité des conditions économiques, alors qu’une nouvelle élite politique avait toutes facilités pour s’instituer en classe dirigeante et mettre fin aux expériences d’organisation autonome tentées par de nombreux ouvriers et paysans.

La rigueur logique du raisonnement suggère au lecteur une conclusion que Mattick devait faire sienne sous peine d’être taxé de… « matérialisme vulgaire »: le lien de causalité entre les « conditions objectives » et la conscience de classe constitue sans conteste le problème central du mouvement ouvrier; en tant que tel, ce problème, pour ne pas échapper à la stricte analyse scientifique, n’en est pas moins irréductible aux données empiriques de la réalité économique. Ce n’est pas pour des raisons scientifiques que le travailleur, investi par Marx d’une « mission historique », refuse son statut d’exploité et d’aliéné. Son comportement obéit aux mêmes impératifs éthiques qui sont à l’origine du mouvement d’idées et de transformation sociale qui porte le nom de communisme.

M. R.

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