Archives de la catégorie ‘Mattick’

Rencontre-débat « La révolution fut une belle aventure » à Ivry

25 janvier 2014

La librairie-SCOP Envie de lire vous convie à une rencontre-débat autour de l’ouvrage : « La révolution fut une belle aventure », de Paul Mattick (éditions L’Echappée, 2013), mardi 28 janvier 2014 à 19h30. En présence de Laure Batier, co-traductrice du livre, et de Charles Reeve, auteur de l’édition critique. Comme à l’accoutumée, la rencontre sera accompagnée d’un pot fraternel offert par l’association des ami-e-s de la librairie.

Librairie « Envie de lire » 16, rue Gabriel Péri Ivry-sur-Seine (94) Métro Mairie-d’Ivry

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Voir aussi:

Paul Mattick sur Fréquence Paris Plurielle

18 décembre 2013

Bande son de l’émission « Vive la sociale » sur Fréquence Paris Plurielle consacrée à Paul Mattick avec Charles Reeve et Laure Batier:

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Entretien avec Charles Reeve et Laure Batier

11 décembre 2013

Nous conseillons la lecture sur le site de la revue Article11 d’un entretien de Jean-Baptiste Bernard avec Charles Reeve et Laure Batier à propos de la sortie du livre de Paul Mattick La révolution fut une belle aventure. Charles Reeve et Laure Batier présenteront par ailleurs ce livre sur Radio libertaire (89.4 Mhz.), le vendredi 14 février de 21h à 22h30.

« Fou d’enthousiasme pour la révolution » – les combats de Paul Mattick (Article11)

Extrait:

Nous sommes à la fin des années 1960, Marcuse et Mattick se rencontrent par hasard à l’aéroport de Paris : ils s’apprêtent à prendre le même avion pour rentrer à Boston. Marcuse remarque alors : ’’Parfait, on va pouvoir discuter.’’ Et Mattick de répondre : ’’Non, non, non...’’ Réaction de Marcuse, étonné : ’’Pourquoi ?’’ Mattick : ’’Parce que je suis sûr que tu voyages en première classe…’’ Marcuse : ’’Oui.’’ Et Mattick de conclure : ’’Tu vois, il y aura toujours une classe entre nous.’’ »

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« La Révolution fut une belle aventure », de Paul Mattick

19 novembre 2013

Note de lecture.

Paul Mattick, La Révolution fut une belle aventure. Des rues de Berlin en révolte aux mouvements radicaux américains (1918-1934), L’échappée, 2013, 191 pages, 17 euros. Préface de Gary Roth, postface de Laure Batier et Charles Reeve.

Le militant et théoricien marxiste Paul Mattick (1904-1981 [1]) n’a pas écrit d’autobiographie, mais cet ouvrage qui vient de paraître, à partir d’un entretien qu’il avait accordé en 1976, comble en quelque sorte cette lacune. C’est un récit très vivant, d’une grande franchise, que Mattick fait de sa jeunesse dans l’Allemagne de la guerre, puis de la révolution, et de ses expériences militantes dans ce pays puis aux États-Unis. La forme orale, bien restituée, en rend la lecture très fluide. L’ouvrage bénéficie également de nombreux documents photographiques au fil du texte.

Fils d’un ouvrier syndicaliste et socialiste, Paul Mattick est très jeune en contact avec le mouvement ouvrier. A propos de son enfance, il raconte les châtiments corporels à l’école, et leur conséquence : « la peur nous empêchait de penser et d’apprendre » (phrase qui mérite d’être méditée, et qui pourrait être appliquée à la situation sociale actuelle). Il parle aussi des ravages de l’alcool, en l’occurrence sur son père. S’agissant de la Première Guerre mondiale, Mattick décrit les effets du blocus militaire subi par l’Allemagne : des enfants – dont lui – sont contraints de voler de la nourriture pour manger, et nombreux sont ceux qui vont mourir en raison de la dégradation des conditions de vie : « après 1917 et 1918, il y a eu de grandes épidémies de tuberculose. Dans notre propre immeuble, plus de la moitié des enfants qui y vivaient en sont morts ».

Adolescent, Paul Mattick entre comme apprenti à l’usine Siemens, et milite à la Jeunesse socialiste libre (Freie Sozialistische Jugend) à Charlottenburg, ville limitrophe de Berlin (qui y a depuis été intégrée). A partir de novembre 1918, il participe à la Révolution allemande, et se trouve élu dans un conseil ouvrier comme représentant des apprentis.

Il enchaîne ensuite différents petits boulots tout en continuant de militer sans répit, échappant de peu à la mort lors du putsch de Kapp en 1920. Activiste au sein des grèves tout au long des années suivantes, il est brièvement arrêté. Au niveau organisationnel, Mattick est à partir de 1920 militant du KAPD (Parti communiste ouvrier d’Allemagne), scission « ultra-gauche » du Parti communiste. Mais le récit détaille peu ce qui concerne cette organisation, qui va en quelques années tomber de plusieurs dizaines de milliers d’adhérents à seulement quelques centaines. La description de cette période montre aussi, entre autres, que le reflux révolutionnaire et la répression peuvent entraîner certains militants vers la criminalité.

En 1926, Paul Mattick part aux États-Unis travailler comme mécanicien, puis comme outilleur. D’abord dans le Michigan, il vit ensuite à Chicago. Mattick milite alors aux Industrial Workers of the World (IWW, organisation qui existe toujours), tout en étant proche du Proletarian Party. Il participe ensuite à une scission de ce parti, qui prend le nom United Workers Party puis Groups of Council Communists. Avec le reflux des luttes sociales au cours de la seconde moitié des années 1930, ce groupe disparaîtra.

Mais pour Mattick, l’essentiel est dans la lutte sociale directe : suite à la crise de 1929, « des assemblées de chômeurs ont commencé à se constituer, la plupart spontanément ». Il participe à ces mouvements de chômeurs, qui prennent en main des locaux laissés vides du fait de la crise, et les utilisent comme lieux de réunion et de solidarité pratique. Les chômeurs organisés participent aussi au soutien actif en faveur des travailleurs grévistes, tenant ensemble des piquets de grève. Ils luttent également contre les expulsions de logements pour loyers impayés. Telles étaient les actions pratiquées par ces « conseils de chômeurs » : on comprend que Paul Mattick ait été enthousiaste. Il dit d’ailleurs, en 1976, que ce fut « une période merveilleuse, une période dont je rêve encore aujourd’hui ».

C’est en 1934 que Paul Mattick lance avec ses camarades la revue International Council Correspondence, qui est en lien avec d’autres communistes des conseils dans le monde. Cette revue sera suivie à partir de 1938 de Living Marxism, qui devient New Essays en 1942. En défendant un « marxisme vivant », il s’agit entre autres pour Mattick de s’« opposer à la théorie bolchevique, au capitalisme d’État ». Ces revues s’inscrivent en effet dans un courant marxiste qui est non seulement anti-stalinien, mais aussi anti-léniniste, et qui considère que l’URSS a été dès le début une dictature capitaliste d’Etat.

Le récit de Mattick s’interrompt alors, son existence devenant bien moins agitée – quoique toujours consacrée à la lutte contre l’oppression capitaliste [2].

Au-delà d’un simple récit de vie, ce livre nous montre un mouvement ouvrier révolutionnaire qui milite pour l’auto-émancipation, et qui est aussi un moyen pour des militants de se forger une culture importante. Paul Mattick est un des théoriciens ouvriers autodidactes qui, à partir de leur conscience de classe et de leurs expériences dans les luttes, ont su développer des analyses approfondies et lucides de la société, en gardant toujours la perspective d’arriver à une société libérée de l’exploitation et de l’aliénation.

Critique sociale

mattick_aventureNotes:

[1] Nous avons antérieurement publié des recensions de deux de ses ouvrages : Marx et Keynes (Critique Sociale n° 8, novembre 2009) et Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ? (Critique Sociale n° 20, mars 2012).

[2] Il ne s’était pas assagi : un jour à Boston, déjà au soir de sa vie, il avait répondu à un journaliste de télévision qui lui demandait dans la rue pour qui il avait voté : « We don’t vote, we blow things up ! ».

Entretien avec Jean-Jacques Lebel (Mattick, 1975)

12 août 2013

Cet interview de Paul Mattick n’était jusqu’ici disponible sur internet qu’en anglais [ici].

Quel est, selon vous, l’intérêt que présente pour l’Europe d’aujourd’hui le livre de Pannekoek [*] ? Croyez-vous que la mémoire analytique et la théorie qui découlent des expériences du passé du communisme de conseil, et telles que Pannekoek les exprime, peuvent avoir un "écho", être comprises par les travailleurs de l’Europe actuelle ?

Un livre comme celui de Pannekoek ne répond pas à un besoin immédiat. Il traite d’une période historique, d’évènements passés, mais aussi de développements possibles dans l’avenir,  où le phénomène des conseils ouvriers, tantôt apparaissant tantôt disparaissant, se présente comme une tendance de la lutte de classe avec ses objectifs variables. Comme toutes les autres, les formes que revêt la lutte de classe sont historiques en ce sens qu’elles font leur apparition bien avant que leur réalisation complète devienne une possibilité réelle. Pour prendre un exemple, les syndicats naquirent spontanément, au début même du développement du système, sous forme embryonnaire d’instruments de la classe ouvrière pour résister à l’exploitation capitaliste, mais disparurent à cause des obstacles objectifs qui s’opposaient à leur installation. Pourtant leur inadéquation temporaire n’empêcha pas leur extension complète lorsque les conditions changèrent, déterminant alors leur caractère, leurs possibilités et leurs limitations De même, les conseils ouvriers surgirent dans des conditions telles que le plein épanouissement de leurs potentialités révolutionnaires se trouvait interdit. Le contenu des soulèvements sociaux au sein desquels les premiers conseils ouvriers se créèrent ne correspondait pas à leur forme organisationnelle. Les conseils ouvriers de la Russie de 1905 et de 1917, par exemple, combattirent pour la démocratie constitutionnelle bourgeoise et pour des buts syndicaux comme la journée de huit heures et l’augmentation des salaires. Les conseils ouvriers allemands de 1918 abandonnèrent leur pouvoir politique momentané à l’Assemblée Nationale bourgeoise, adoptant la voie illusoire de l’évolution à la social-démocrate. Dans les deux cas les conseils ouvriers ne purent que s‘éliminer eux-mêmes car leur forme organisationnelle était en contradiction avec leurs buts sociaux et politiques limités. Alors qu’en Russie c’est l’immaturité des conditions objectives de la révolution socialiste, en Allemagne, c’est la non-volonté subjective de réaliser le socialisme par des moyens révolutionnaires qui rend compte du déclin et, finalement, de la destruction forcée du mouvement des conseils.

Toutefois, ce sont les conseils ouvriers et non les organisations traditionnelles du travail qui assurèrent le succès des soulèvements révolutionnaires, quelque limités qu’ils se montrèrent par la suite. Bien que les conseils ouvriers aient fourni la preuve que le prolétariat est parfaitement capable de créer de lui-même les moyens révolutionnaires — que ce soit en combinaison avec les organisations traditionnelles ou contre elles — à l’époque de leur apparition, ils n’avaient qu’une vague conception, pour ne pas dire aucune, de la manière dont ils pourraient consolider leur pouvoir et l’utiliser pour changer la société. Ils retombèrent donc dans les moyens politiques du passé.

La question de savoir si l’idée des conseils telle qu’elle est exprimée par Pannekoek peut ou ne peut pas être comprise et reprise par les travailleurs d’aujourd’hui est assez étrange, parce que l’idée des conseils sous-entend rien de plus, mais rien de moins, que l’auto-organisation des travailleurs, chaque fois que celle-ci devient une nécessité inévitable de la lutte pour des buts immédiats ou à plus long terme et qui ne peuvent plus être atteints par le biais des organisations traditionnelles, syndicats et partis politiques, ou, pour être plus exact, auxquels celles-ci s’opposent.

Pour pouvoir tout simplement exister, une lutte donnée dans une usine, dans une industrie, ou son extension à de plus amples domaines et à un plus grand nombre de travailleurs, peut exiger que se mettent en place un système de délégués ouvriers, des comités d’action, voir des conseils ouvriers. De telles luttes peuvent recevoir ou ne pas recevoir le soutien des organisations ouvrières existantes. Si elles ne le reçoivent pas, elles devront être menées indépendamment, par les ouvriers en lutte eux-mêmes, ce qui entraîne l’auto-organisation. Dans des circonstances révolutionnaires, il peut en résulter un système étendu de conseils ouvriers devenant la base de la réorganisation totale de la structure sociale. Bien entendu, en l’absence d’une telle situation révolutionnaire, expression d’une crise sociale, la classe ouvrière ne se souciera pas de ces « conséquences » plus larges du système des conseils, même si elle peut s’organiser en conseils pour telle ou telle lutte particulière. La description de la théorie et de la pratique des conseils ouvriers que donne Pannekoek ne se rapporte à rien de plus qu’aux expériences propres des ouvriers eux-mêmes. Or ce que les ouvriers ont fait ils peuvent aussi le comprendre et l’appliquer dans leur lutte tant au sein du système capitaliste que contre lui.

Comment croyez-vous que le livre de Pannekoek fut conçu ? Est-il relié à sa pratique en Allemagne ou en Hollande ? Pensez-vous que ce livre et son article de 1936 sur le syndicalisme s’appliquent aux conditions d’aujourd’hui ?

Pannekoek écrivit son livre pendant la seconde guerre mondiale. C’était une somme de toute une vie sur la théorie et la pratique du mouvement ouvrier international et sur le développement et la transformation du capitalisme, tant dans telle ou telle nation que dans son ensemble. Il se termine en un moment de triomphe temporaire d’un capitalisme revivifié, bien que modifié, et de soumission complète des intérêts de la classe ouvrière aux besoins de la compétition entre systèmes capitalistes se préparant à de nouveaux conflits impérialistes. Contrairement aux classes dominantes qui s’adaptent rapidement aux conditions changeantes, la classe ouvrière en continuant d’adhérer à des idées et des activités traditionnelles, se trouve dans une situation d’impuissance et, apparemment, sans espoir. Et, comme les changements socio-économiques ne modifient que progressivement les idées, il peut s’écouler un temps considérable avant que naisse un nouveau mouvement ouvrier, adapté aux conditions nouvelles. Bien que le capitalisme en poursuivant son existence, que ce soit sous la forme du capitalisme privé ou d’Etat, ait montré qu’attendre la croissance d’un nouveau mouvement ouvrier à la suite de la première guerre mondiale, était prématuré, il n’en reste pas moins que cette plasticité du système ne supprime pas ses contradictions immanentes et, par conséquent, ne libère en aucune façon les ouvriers de la nécessité d’y mettre un terme. Il va de soi que, le capitalisme restant en selle, les vieilles organisations ouvrières, les partis parlementaristes et les syndicats, continuent d’exister. Mais elles se reconnaissent elles-mêmes, et sont reconnues, comme partie intégrante du capitalisme, destinées à disparaître avec un système dont leur propre existence dépend. Bien avant que cela devienne un fait d’évidence, Pannekoek s’était rendu compte que le vieux mouvement ouvrier était un produit historique du capitalisme en expansion, lié à cette étape particulière du développement, et au sein duquel la question de la révolution et du socialisme peut être posée mais non résolue. Dans de telles conditions les organisations du travail ne pouvaient que dégénérer et devenir des instruments du capital. Aujourd’hui le socialisme dépend de la naissance d’un nouveau mouvement ouvrier capable de créer les préconditions de l’auto-gouvernement du prolétariat. Si les travailleurs doivent se saisir du processus de production et déterminer la distribution de leurs produits, ils ont besoin, avant même de passer à cette transformation révolutionnaire, de fonctionner et de s’organiser eux-mêmes d’une manière entièrement différente de celle du passé. Dans les deux formes d’organisation que sont les partis parlementaristes et les syndicats, les travailleurs délèguent leurs pouvoirs à un groupe spécialisé de dirigeants et d’organisateurs, censés agir en leur nom, mais qui, en réalité, ne défendent que leurs propres intérêts. Les travailleurs perdent ainsi le contrôle de leurs organisations. Mais, même si ce n’avait pas été le cas, ces organisations auraient été tout à fait inadaptées aussi bien à la révolution prolétarienne qu’à la construction du socialisme. Les partis parlementaristes sont un produit de la société bourgeoise, une expression de la démocratie politique du capitalisme de laissez-faire qui n’a de sens que dans ce contexte. Ils n’ont aucune place dans le socialisme qui est supposé mettre fin aux conflits politiques par la disparition des intérêts particuliers et des relations de classes. C’est cette inutilité des partis politiques dans le socialisme qui explique déjà leur inefficacité en tant qu’instrument d’un changement révolutionnaire. Les syndicats non plus n’ont pas de fonction dans le socialisme puisque celui-ci ne connaît pas de rapports salariaux et organise la production pour satisfaire les besoins sociaux et non pour répondre aux exigences de commerces ou d’industries particuliers.

Comme l’émancipation de la classe ouvrière ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, ceux-ci doivent s’organiser eux-mêmes en classe, de façon à prendre et à conserver le pouvoir. Étant donné les conditions actuelles qui ne sont pas, pas encore, de nature révolutionnaire, la forme conseil de l’activité de la classe ouvrière ne saurait révéler directement ses potentialités révolutionnaires à grande portée : elle n’est que l’expression pure et simple de l’achèvement de l’intégration des organisations ouvrières traditionnelles dans le système capitaliste. Partis politiques parlementaristes et syndicats perdent leur efficacité limitée dès qu’il n’est plus possible de combiner amélioration du niveau de vie des travailleurs et expansion continue du capital. Dans des conditions qui interdisent une accumulation du capital suffisante, c’est-à-dire dans les conditions de crise économique, les activités réformistes des partis politiques et des syndicats cessent d’être efficaces et ces organisations s’abstiennent de remplir les fonctions qu’on en attend, car celles-ci mettraient en danger le système capitaliste lui-même. Ces organisations tenteront donc plutôt de soutenir ce dernier, allant même jusqu’à saboter directement les tentatives des travailleurs pour améliorer leurs conditions de vie et de travail. Elles aideront le capitalisme à surmonter sa crise sur le dos des travailleurs. Dans une telle situation, les travailleurs ne voulant pas se soumettre aux diktats du capital, seront forcés d’adopter des modes d’action non sanctionnés par les organisations officielles, comme les grèves sauvages, les occupations d’usine et toutes ces formes d’action directe qui échappent au contrôle des organisations, établies. Ces activités auto-déterminées, avec leur structure temporaire en conseils, montrent qu’il y a une possibilité de les voir s’appliquer de manière radicale dans une situation révolutionnaire, remplaçant alors les formes d’organisations traditionnelles, devenues un obstacle, à la fois dans la lutte pour des buts immédiats et dans celle visant des objectifs révolutionnaires.

Pouvez-vous donner quelques exemples concrets et pratiques de la manière dont fonctionnèrent les conseils ouvriers (en Russie, Allemagne, Hongrie, etc.) et expliquer en quoi ils diffèrent des partis et organisations syndicales traditionnels ? Quelles sont les différences fondamentales ? Comment se manifeste la rupture entre partis, ou syndicats et les conseils ?

Toute grève, manifestation, occupation, toute activité anticapitaliste qui ignorent les organisations ouvrières traditionnelles et échappent à leur contrôle, prennent le caractère d’une action indépendante de la classe ouvrière qui détermine elle-même sa propre organisation et son mode d’existence. Elles peuvent donc être considérées comme un mouvement de conseils. De même, sur une plus grande échelle, l’organisation spontanée des soulèvements révolutionnaires qui se produisirent dans la Russie de 1905 et de 1917, dans l’Allemagne de 1918, puis plus tard, contre les autorités du capitalisme d’Etat de Hongrie, de Tchécoslovaquie et de Pologne, utilisèrent la forme des conseils ouvriers, car c’était la seule forme d’action de la classe ouvrière possible dans des conditions où toutes les institutions et organisations établies sont devenues des soutiens du statu quo. Ces conseils naquirent donc de la nécessité, mais ils résultèrent aussi des possibilités ouvertes par le processus de production capitaliste lui-même, car celui-ci détermine déjà les formes « naturelles » de l’activité et de l’organisation de la classe ouvrière. Au sein de ce processus, les ouvriers sont « organisés » en classe opposée à la classe capitaliste. Le lieu de leur exploitation est aussi celui de leur émancipation où, à tout le moins, de leur résistance à l’oppression capitaliste. « Organisés » par leurs maîtres en usines, en industries, en armées ou en sections séparées de la classe ouvrière, les travailleurs s’approprièrent ces « organisations », les utilisèrent, sous leur propre conduite, dans leurs efforts d’indépendance. Ils choisirent leurs membres dans leurs propres rangs, leur imposant la révocabilité à chaque instant. Ainsi la divergence entre classe ouvrière et organisation, qui s’était créée historiquement avec les organisations institutionnalisées, se trouvait supprimée dans la nouvelle, annihilant du même coup la contradiction apparente entre organisation et spontanéité. Il est clair que, jusqu’aujourd’hui, les conseils ouvriers ont trouvé leur limitation dans celle des actions spontanées menées dans des conditions défavorables. Expression sporadique de mouvements eux-mêmes sporadiques, ils se sont montrés incapables de faire passer dans la réalité les potentialités qu’ils recèlent : celles de devenir la structure organisationnelle de relations de production bannissant l’exploitation. La différence fondamentale entre le mouvement des conseils et les organisations traditionnelles provient de ce que ces dernières perdent leur fonction dans un capitalisme en déclin et de ce qu’elles n’ont aucun rôle à jouer dans la construction du socialisme. En revanche les conseils, non seulement deviennent la seule forme efficace de l’action de la classe ouvrière, quel que soit l’état du capitalisme, mais encore représentent la préfiguration de la structure organisationnelle de la société socialiste.

Voyez-vous une quelconque similarité (d’intention, de finalité ou de forme) entre le communisme de conseils et les luttes de la classe ouvrière d’aujourd’hui aux États-Unis ou en Europe ? Estimez-vous que certains événements récents sont indicatifs d’une évolution quantitative vers un nouveau type de société ? Estimez-vous au contraire que les luttes importantes récentes (mai 68, Lordstown, Lip, etc.) ne sont au fond qu’une expression de la même vieille modernisation du capitalisme, en quelque sorte programmée ?

Sans aucun doute il y a une relation entre des expressions récentes de l’action auto-déterminée de la classe ouvrière, comme le mouvement de mai 68 en France, l’occupation de Lip, mais également la rébellion des travailleurs en Allemagne de l’Est, en Pologne, et aussi en Russie, et la reconnaissance « instinctive », et aussi consciente, de ce que les formes d’action que représentent le concept et la réalité des conseils ouvriers sont une nécessité des luttes ouvrières dans les conditions présentes. On peut même considérer les grèves non autorisées des États-Unis comme une première expression d’une Conscience de classe en développement, qui s’oppose d’elle-même non seulement à l’ennemi évident, le capitalisme, mais aussi au mouvement ouvrier officiel, intégré dans le capitalisme. Toutefois, les traditions restent puissantes et les institutions qu’elles alimentent jouent leur rôle dans la plasticité du capitalisme. Il semble bien qu’il faille que s’établisse une situation beaucoup plus catastrophique pour que se libère dans sa totalité la puissance des actions de masse spontanées, bousculant avec ses défenseurs le système lui-même. Dans la mesure où les lutte récentes et à venir échappent à l’influence et au contrôle des autorités capitalistes, autorités dont les chefs du mouvement ouvrier officiel font partie, elles représentent des mouvements qui ne peuvent être intégrés au système capitaliste, et constituent, par conséquent, de réels mouvements révolutionnaires.

Si de nouvelles grèves générales {comme celle de mai 68) ou de nouveaux mouvements révolutionnaires se produisent, pensez-vous qu’ils puissent évoluer vers des conseils ouvriers, s’éloignant ainsi des partis et des syndicats ? Et si oui, comment ? Comment pensez-vous que l’on puisse se débarrasser des partis et des syndicats qui empêchent l’auto-organisation et la démocratie directe ?

Au sein d’une crise générale du capitalisme, il y a toujours la possibilité que les mouvements sociaux qui en résultent, aillent au-delà des limites que leur fixent les formes traditionnelles des activités économiques et politiques et agissent en conformité aux nouvelles exigences qui demandent des formes efficaces d’organisation. Toutefois, le capitalisme n’abdiquera pas de son plein gré et donc les organisations ouvrières existantes feront tout leur possible pour garder le contrôle des mouvements sociaux et les entraîner vers des buts qui leur soient favorables à elles. Dans le « meilleur » des cas, celui où elles ne réussiraient pas dans leur aide à maintenir le statu quo, elles pousseront un éventuel soulèvement révolutionnaire sur lès chemins du capitalisme d’Etat. Ainsi elles tenteront de maintenir des relations sociales de production dans lesquelles non seulement elles pourront continuer d’exister, mais où elles pourront voir leurs organisations se transformer en instruments d’un système capitaliste modifié, leur bureaucratie s’incorporant à la nouvelle classe dirigeante. Bref, si elles doivent faire quelque chose, ce sera essayer de dérouter une révolution socialiste potentielle vers une révolution capitaliste d’Etat, avec comme résultat ce que nous montrent les nations dites « socialistes ». Elles pourront voir leurs efforts couronnés de succès. C’est là, de fait, la raison la plus urgente pour défendre les conseils ouvriers et essayer de les mettre en place dans toute situation révolutionnaire, de concentrer dans leurs mains tout le pouvoir nécessaire à l’auto-détermination de la classe ouvrière. Le contrôle de la société par les conseils ouvriers est une des possibilités, parmi d’autres, que peut réserver l’avenir. Mais sa probabilité est peut-être moins importante que celle d’une transformation en capitalisme d’Etat. Cependant ce dernier ne résout en rien les problèmes liés aux relations sociales d’exploitation, si bien qu’une éventuelle révolution capitaliste d’Etat ne ferait que retarder, sans l’éliminer, une autre révolution dont le socialisme serait le but.

Croyez-vous que les conseils ouvriers sont encore aujourd’hui la formule fondamentale de la société communiste ou estimez-vous qu’ils doivent être en quelque sorte, remis à jour pour correspondre aux conditions actuelles ?

Le communisme sera un système de conseils ouvriers ou il ne sera pas. L’ « association des producteurs libres et égaux » qui déterminent la production et la distribution, n’est concevable que comme un système d’autodétermination sur le lieu même de production, dans lequel il n’existe pas d’autre autorité que la volonté collective des producteurs eux-mêmes. Cela sous-entend la disparition de l’Etat et de tout nouveau système d’exploitation qui s’appuie sur l’Etat. Mais il s’agit néanmoins d’une production planifiée, dans laquelle n’interviennent pas les relations d’échange et qui est libérée des aléas du marché. La régulation du caractère social de la production doit rejeter les relations fétichistes de valeur et de prix. Elle doit utiliser le temps de travail direct comme moyen de calcul, là où le calcul est encore nécessaire. Une condition préalable à un tel développement est l’absence d’un gouvernement central disposant d’un pouvoir politique autonome. Les institutions centralisées du système des conseils sont tout simplement des entreprises parmi d’autres, dénuées de tout appareil particulier leur permettant d’imposer leur volonté sans le consentement des autres conseils et des autres entreprises. La structure de ce système doit être telle qu’elle puisse combiner une régulation centralisée avec l’autodétermination des producteurs. Dans les conditions de sous-développement que connurent les premiers conseils ouvriers après les premiers succès d’une révolution politique, il était pratiquement impossible de réaliser une société communiste s’appuyant sur des conseils ouvriers. En revanche les conditions existant dans les nations capitalistes développées ouvrent des perspectives meilleures pour l’installation du socialisme. C’est justement la forme la plus avancée du capitalisme, avec sa technologie poussée, sa haute productivité, son réseau de communication, qui fournit la base matérielle sur laquelle peut s’édifier un communisme reposant sur un système de conseils ouvriers. L’idée des conseils n’est donc pas une idée du passé, c’est, en fait, la proposition la plus réaliste pour la mise en place d’une société socialiste. Rien de ce qui s’est passé au cours des dernières décennies n’a obéré cette possibilité. Au contraire, l’évolution a purement et simplement renforcé le caractère non utopique des conseils ouvriers et rendu probable la naissance d’une société réellement communiste.

Février 1975.

Note de la BS:

[*] Les Conseils ouvriers (Spartacus). Revoir la présentation par J.M. Kay ici.

conseils

Notes bibliographiques sur Mattick (Rubel, 1970)

15 avril 2013

Paru dans Économies et sociétés – Cahiers de l’I.S.E.A. (Etudes de marxologie N° 14, Le communisme : réalité et utopie).

Mattick, Paul, Marx and Keynes. The limits of the mixed economy. Boston, Porter Sargent, 1969, 364 p., index. (Extending Horizons Books.)

Plusieurs chapitres du présent ouvrage sont connus du lecteur français de ces Cahiers (cf. Paul Mattick : « Marx and Keynes », Etudes de Marxologie, 5 janvier 1962, pp. 113-215; «Valeur et socialisme», ibid.; 9, août 1965, pp. 139-172). Selon la thèse soutenue par l’auteur — qui se réclame des théories économiques de Marx — les solutions proposées par Keynes pour résoudre les problèmes économiques qui assaillent le monde capitaliste depuis la Première Guerre mondiale ne pouvaient avoir qu’une validité temporaire; en fait, les conditions qui ont permis aux réformes keynesiennes de révéler leur efficacité sont en train de disparaître, en sorte que l’analyse critique de Marx — prématurément considérée comme caduque — redevient actuelle, tant pour l’économie « ancienne » que pour l’économie « nouvelle ». Si Keynes, dont la connaissance du Capital paraît assez superficielle, s’est cru autorisé à taxer d’illogisme les théories marxiennes, à les tenir pour scientifiquement erronées et inapplicables à l’économie du monde moderne, il est facile de démontrer que dans la mesure où les conclusions keynesiennes paraissent « révolutionnaires », elles ne font que reprendre certaines thèses fondamentales de l’analyse marxienne que Keynes identifie trop vite à la théorie classique. Mattick démontre la « modernité » de la théorie marxienne de l’accumulation et de la baisse tendancielle du taux de profit en insistant particulièrement sur les aspects originaux de la méthode d’abstraction employée par Marx dans ses analyses des phénomènes de crises.

Ce n’est pas le moindre mérite d’un ouvrage dont les conclusions frappent par leur esprit peu orthodoxe quant à l’évaluation des perspectives du mouvement ouvrier: Mattick se garde bien de parler le langage de la « nécessité historique » du socialisme ou de la « mission historique du prolétariat ». Il tient pour probable que la classe ouvrière finira par refuser d’endurer indéfiniment les conséquences catastrophiques du système capitaliste dans ses diverses formes, allant du capitalisme privé traditionnel des pays développés au capitaliste « planifié » d’Etat des pays se disant socialistes.

M.R.

Mattick, Paul, Arbeitslosigkeit und Arbeitslosenbewegung in den U.S.A. 1929-1935. Frankfurt, Verlag Neue Kritik, 1969, 118 p. (Archiv sozialistischer Literalur 15)

Mattick, Paul, « Marxismus und ‘Monopolkapital’ », in Monopol- kapital. Thesen zu dem Buch von Paul A. Baran und Paul M. Sweezy. Frankfurt, Europäische Verlagsanstalt, Wien, Europa Verlag, 1969, pp 31-59

Mattick, Paul, Kritik an Herbert Marcuse. Der eindimensionale Mensch in der Klassengesellschaft. Frankfurt, Europäische Verlagsanstalt, 1969. 68 p. (Provokativ)

Mattick, Paul, « Der Leninismus und die Arbeiterbewegung des Westens », in Lenin. Revolution und Politik. Aufsätze von Paul Mattick, Bernd Rabehl, Juri Tynjanow und Ernest Mandel. Suhrkamp Verlag, 1970, p. 206

Mattick, Paul, « Worker’s Control » in The New Left. A Collection of Essays, Boston, Porter Sargent Publisher, 1969, p. 475, bibliogr., index (Extending Horizon Books)

Les écrits de Paul Mattick se distinguent par le souci constant d’interpréter les problèmes économiques du temps présent au moyen de la clef méthodologique fournie par l’auteur du Capital. Toutefois, le « marxisme » de Mattick ne se reconnaît aucune affinité avec un courant quelconque se réclamant de la même école de pensée. C’est dire qu’il se ramène essentiellement à deux postulats: 1°) la validité de la théorie marxienne de l’accumulation du capital, fondement de la «loi du mouvement économique de la société moderne»; 2° la vocation libératrice du prolétariat moderne.

Les travaux ci-dessus, récemment publiés ou réédités, témoignent dès lors d’une double préoccupation: 1° Démontrer que le développement peu harmonieux de l’économie mondiale au XX° siècle ne cesse d’obéir aux impératifs découlant de la loi de valeur telle qu’ele préside aux échanges économiques sous le règne du capital; 2° envisager la probabilité d’une intervention révolutionnaire des classes ouvrières inévitablement placées, à un moment crucial de cette évolution, devant un choix dont l’évidence s’impose de plus en plus brutalement: socialisme ou barbarie.

L’enquête sur le chômage et le mouvement des chômeurs aux U.S. A. fut faite par Mattick en 1936 pour une revue sociologique, mais des circonstances extérieures en empêchèrent la publication. Dans leur avant-propos, les éditeurs précisent les raisons qui les ont décidés à faire imprimer ce travail : « L’enquête de Mattick est tout d’abord une analyse concrète, du point de vue prolétarien, du comportement de la classe bourgeoise à l’égard du chômage dans une phase décisive du développement capitaliste. En outre, l’auteur a réussi (…) à interpréter les résultats de son analyse dans le cadre de la théorie marxiste des crises et des tendances catastrophiques du système capitaliste ».

L’essai critique consacré par Mattick à l’ouvrage de Herbert Marcuse, l’Homme unidimensionnel (en français, aux Editions de Minuit, Paris, 1968) reprend, pour l’essentiel, les thèses exposées par l’auteur dans l’article que nous avons publié dans ces Cahiers sous le titre: « Les limites de l’intégration » (Cahiers de l’I.S.E.A., N°176, août 1966, pp. 173-200). Le texte de la brochure allemande se termine par quelques remarques à propos des chances que la classe ouvrière possède de « briser avec l’idéologie unidimensionnelle de la domination capitaliste »: « Mais cela non plus ne saurait être prédit avec certitude. Comme Marcuse le fait remarquer dans un autre ordre d’idées — une seule chance subsiste. Toutefois, ce n’est pas parce qu’une partie du prolétariat échappe au processus capitaliste d’intégration, mais parce que le capitalisme pourrait détruire le monde avant qu’il ne soit possible de l’arrêter. L’intégration dans la mort est la seule dont la possibilité réelle s’offre au capitalisme. Si le capitalisme ne prend pas ce chemin, l’homme unidimensionnel n’existera pas longtemps. Il disparaîtra au premier effondrement de l’économie capitaliste — dans les hécatombes que le capitalisme est en voie de préparer. Parvenu à l’apogée de sa puissance, le capitalisme est aussi le plus vulnérable. Quelque minimes que soient les chances d’une révolte, il s’agit de ne pas abandonner le combat. »

Toute la force, mais aussi toute l’ambiguïté du raisonnement marxiste apparaît dans ces lignes : le concept de « capitalisme » condensant toute une conception d’un système social de production, son emploi risque de faire oublier que ce système présuppose des rapports antagoniques de classes. Il n’y a pas de capitalisme sans classe ouvrière, donc pas de capitalisme « barbare » sans complicité, volontaire ou forcée, de la classe qui en est virtuellement la négation. C’est dire que l’impératif du refus ne peut être rattaché mécaniquement à une phase, aussi fatale soit-elle, de l’évolution de l’économie capitaliste. Admettre le contraire, s’est s’obliger à parler non de « chance », mais de miracle. Or, les prétentions matérialistes des marxistes visent précisément un comportement des masses ouvrières qui semble tenir du miracle plus que de la fatalité historique.

L’exemple de la révolution russe permet à Mattick de préciser sa pensée sur le problème des « conditions objectives », qui n’a pas cessé d’embarrasser les tenants de l’école. La Russie de 1917 ne remplissant aucune des conditions matérielles qui eussent permis à ce pays de passer du stade mi-féodal au stade socialiste, le parti bochévique a trouvé la voie libre pour une expérience d’industrialisation forcée qui n’a pu se réaliser que sous la forme d’un capitalisme d’Etat dirigé par un parti qui n’avait de "communiste" que le nom et dont la fonction "historique" ne pouvait consister qu’à se faire l’instrument politique du processus d’accumulation, à l’exemple de la bourgeoisie des pays occidentaux.

L’accumulation du capital dont Marx a élaboré le modèle scientifique, loin de reposer sur le seul type du capitalisme concurrentiel, prend, au contraire, appui sur le concept abstrait de capital total, indépendamment de toute structure capitaliste spécifique, qu’elle soit concurrentielle ou monopolistique. Telle est la thèse que Mattick oppose à celle de Paul A. Baran et Paul M. Sweezy, auteurs d’un ouvrage sur le Capital monopolistique (New York, 1966, édition allemande 1967) dont l’innovation théorique consiste à substituer à la loi de la baisse tendancielle du taux de profit la « loi du surplus croissant », sous prétexte que l’économie capitaliste aurait subi depuis la disparition de Marx une transformation radicale, en passant de la concurrence au monopole. L’argument central opposé à cette « innovation » tire sa force d’une double considération irréfutable: 1° quelle que soit la forme physique du surplus capitaliste — donc de la plus- value — il s’agit toujours d’une certaine quantité de temps de travail, partie du temps de travail total, le taux de profit étant déterminé par les rapports de valeur entre le travail « vivant » et le travail « mort », et non par la masse des marchandises; 2° si l’on considère le capitalisme — à l’exemple de Marx — comme un système total, le problème de la consience de classe apparaît, chez Mattick, étroitement lié à celui des conditions de prospérité et de crise de l’économie capitaliste. La prospérité du système favorise l’« intégration », la crise produit la réaction inverse, qui prend des formes variées. Les tentatives des ouvriers pour rendre leur mouvement de résistance et de refus indépendant des fluctuations économiques sont elles aussi multiples, bien qu’elles n’aient encore produit aucun résultat décisif. Dans son essai sur le "contrôle ouvrier", Mattick passe en revue ces tentatives qui furent tantôt purement "idéologiques" (l’anti-réformisme de Rosa Luxemburg, de Lénine, etc.) tantôt réelles (le syndicalisme révbolutionnaire en France — dont Georges Sorel fut le théoricien le plus en vue — le Guild Socialism en Angleterre, l’organisation des Industrial Workers of the World aux U.S.A., etc.) Le cas des soviets russes illustre parfaitement les limites des efforts d’auto-émancipation ouvrière dans un pays dont les masses, après le renversement du tsarisme et de la bourgeoisie, devaient se heurter à l’immaturité des conditions économiques, alors qu’une nouvelle élite politique avait toutes facilités pour s’instituer en classe dirigeante et mettre fin aux expériences d’organisation autonome tentées par de nombreux ouvriers et paysans.

La rigueur logique du raisonnement suggère au lecteur une conclusion que Mattick devait faire sienne sous peine d’être taxé de… « matérialisme vulgaire »: le lien de causalité entre les « conditions objectives » et la conscience de classe constitue sans conteste le problème central du mouvement ouvrier; en tant que tel, ce problème, pour ne pas échapper à la stricte analyse scientifique, n’en est pas moins irréductible aux données empiriques de la réalité économique. Ce n’est pas pour des raisons scientifiques que le travailleur, investi par Marx d’une « mission historique », refuse son statut d’exploité et d’aliéné. Son comportement obéit aux mêmes impératifs éthiques qui sont à l’origine du mouvement d’idées et de transformation sociale qui porte le nom de communisme.

M. R.

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L’État-nation et le nationalisme (Mattick)

30 mars 2013

Extrait de Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ? (Paul Mattick).

L’État-nation moderne est une création du capitalisme. Celui-ci exige la transformation des États faibles en États viables pour que soient réalisées les conditions d’une entrée victorieuse dans la concurrence sur le marché mondial. La grande affaire de la bourgeoisie devint alors, de manière prédominante, le nationalisme. Elle voyait, dans l’expansion capitaliste et l’unification nationale, des processus complémentaires, même si le nationalisme sous sa forme idéologique était considéré comme une valeur en soi. C’est sous cette forme que ce dernier prit des aspects révolutionnaires dans ces nations, comme l’Irlande ou la Pologne, qui subissaient la domination étrangère. L’existence du capitalisme suppose celle de la nation, c’est pourquoi ceux qui étaient en faveur du premier se devaient de défendre la seconde. Et cela valait aussi pour ceux qui voyaient [dans l’avènement du capitalisme] un préalable à la révolution prolétarienne qui, du moins le supposait-on, mettrait fin à la séparation en nations de l’économie mondiale. C’est dans cet esprit que Marx et Engels se prononcèrent pour la formation de nations suffisamment puissantes pour assurer un développement capitaliste rapide. Bien entendu, le fait que Marx et Engels aient été en faveur de la formation d’États-nations viables n’a eu réellement aucune importance, car leur influence sur le cours véritable des événements fut moins que mince. Tout ce qu’ils purent faire fut d’exprimer leurs sentiments et leurs préférences dans le cas des diverses luttes nationales qui accompagnaient la capitalisation du continent européen. C’étaient des luttes dans lesquelles les ouvriers ne pouvaient encore que fournir la chair à canon dans des batailles pour des intérêts de classe qui n’étaient pas les leurs, ou ne l’étaient que d’une manière tout à fait indirecte en ce qu’un rapide développement capitaliste pouvait leur promettre une amélioration de leurs conditions de vie dans le cadre de leur situation dépendante de travailleurs salariés. Ce n’était qu’au sens de l’Histoire que leur participation aux soulèvements révolutionnaires nationalistes de l’époque et aux guerres qui en résultèrent pouvait être justifiée ; pour le moment elle ne pouvait que servir les intérêts de classe spécifiques à la bourgeoisie montante entrant dans la concurrence [mondiale]. L’Histoire était certainement faite par la bourgeoisie, mais l’existence de cette classe exigeant celle du prolétariat et même son développement, il fallait considérer le processus historique aussi du point de vue de la classe ouvrière et proposer des politiques qui, selon toute probabilité, feraient progresser les intérêts de celle-ci au sein du développement capitaliste.

Or la formation d’États-nations viables entraînait l’absorption d’entités nationales moins viables, si bien qu’il fallait distinguer entre nations possédant le potentiel nécessaire à un vaste développement capitaliste et celles qui en étaient privées. Friedrich Engels, par exemple, faisait ainsi la différence entre les nations destinées à influer sur le cours de l’Histoire et les autres, incapables de jouer un rôle dans le développement historique [1]. Selon lui, le nationalisme en tant que tel n’était pas une force révolutionnaire, il ne le devenait qu’indirectement, dans des situations où il permettait un développement capitaliste rapide. Il n’y avait aucune place pour des nations petites ou arriérées dans le monde capitaliste qui se développait. C’est pourquoi les aspirations nationales pouvaient être soit révolutionnaires, soit réactionnaires, selon leur impact, positif ou négatif, sur la croissance des forces sociales de production. Ce n’était donc que dans la mesure où les mouvements nationaux appuyaient le développement capitaliste général qu’on pouvait les considérer comme progressistes et présentant un intérêt pour la classe ouvrière, le nationalisme n’étant que la forme contradictoire au sein du système capitaliste d’un développement préparant la voie à l’internationalisation de la production du capital et, partant, à l’internationalisme prolétarien.

Il va de soi que cette conception générale dut être explicitée plus clairement dans des situations empiriques : on prit donc parti, au moins verbalement, pour tel ou tel mouvement national, ou pour tel ou tel belligérant dans les guerres nationales qui marquèrent le xixe siècle. Mais ce soutien, modulé selon le développement capitaliste ou selon le désir ou le besoin flagrant de telle ou telle nation d’assurer sa position dans la concurrence économique mondiale, débouchait sur la défense de la nation en tant que telle, ne serait-ce que pour sauvegarder ce qui avait été déjà acquis. Autrement dit, plus la classe ouvrière s’estimait avancée et plus elle s’identifiait avec le nationalisme régnant. Là où les travailleurs ne contestaient pas du tout les rapports sociaux capitalistes, comme en Angleterre et aux États-Unis, l’acceptation du nationalisme bourgeois et de ses conséquences impérialistes fut totale. Là où, au moins, il y avait opposition idéologique au système capitaliste, comme dans le mouvement marxiste, les sentiments nationalistes furent prônés de manière plus hypocrite : on les présentait comme des moyens tant de transformer la nation en une nation socialiste suffisamment puissante pour résister à une possible attaque de forces contre-révolutionnaires extérieures. On se mit donc à distinguer entre nations sur la voie du socialisme, clairement reconnaissables à la puissance grandissante de leurs organisations socialistes et à leur influence croissante sur la société en général, et nations encore complètement sous la domination de leurs classes dominantes traditionnelles, à la traîne du développement social général en route vers le socialisme.

C’est pourquoi une certaine nation pouvait devenir une sorte de « nation d’avant-garde », destinée, par son exemple, à conduire les autres nations. Ce rôle avait été joué par la France dans la révolution bourgeoise ; on le revendiquait maintenant pour l’Allemagne, dans la révolution socialiste, à cause de son rapide développement capitaliste, de sa position géopolitique et de son mouvement ouvrier, orgueil de la iie Internationale. Une défaite de cette nation dans une guerre capitaliste non seulement ferait reculer son développement et son mouvement ouvrier, mais retarderait l’avancement du socialisme lui-même. Ce fut donc au nom du socialisme que Friedrich Engels, par exemple, se fit le défenseur de la nation allemande face à des nations moins avancées comme la Russie, mais aussi face à des nations capitalistes plus avancées comme la France, au cas où celles-ci ne fussent alliées à l’adversaire russe potentiel. Et ce fut August Bebel, le populaire dirigeant de la social-démocratie allemande, qui se déclara prêt à se battre pour la patrie allemande si cela était nécessaire pour assurer la continuité de son développement socialiste.

Dans le monde capitaliste de nations en concurrence, les gains de certaines sont les pertes des autres, même si tout le monde accroît son capital grâce à l’élargissement du marché mondial. La concentration du capital progresse aussi bien au niveau international que dans le cadre de chaque nation. Et, comme la concurrence débouche sur la monopolisation, le « marché libre mondial », libre théoriquement, devient un marché partiellement contrôlé. Les moyens mis en oeuvre pour ce contrôle – protectionnisme, colonialisme, militarisme, impérialisme – sont employés pour garantir les privilèges nationaux, dans une économie capitaliste mondiale en expansion.

La monopolisation et l’impérialisme entraînent un certain taux d’interférence consciente dans le mécanisme du marché, même s’il ne s’agit que de viser à l’accroissement de la puissance nationale. Or le contrôle conscient est aussi le but du socialisme si bien que certains socialistes, comme les Fabians en Angleterre, en vinrent à considérer la régulation économique, résultant de la monopolisation du capital et de ses activités impérialistes, comme un pas progressiste vers le développement d’une société plus rationnelle.

Dans un capitalisme en ascension, les organisations de travailleurs peuvent avoir une croissance relativement sans à-coup si le taux d’accumulation est tel qu’il fournisse des profits suffisants, tout en permettant une amélioration graduelle des conditions des classes laborieuses. C’est pourquoi les mouvements ouvriers, organisés par nations, luttant pour des réformes sociales et, de fait, essentiellement pour une augmentation des salaires, ne pouvaient éviter de favoriser l’expansion de leur capital national. Qu’on l’admette ou non, la concurrence internationale touche aussi bien la classe ouvrière que le capital. L’aile socialiste du mouvement ouvrier elle-même ne saurait être immunisée contre cette pression extérieure, sinon elle perdrait contact avec la réalité et ne pourrait maintenir son influence sur la classe ouvrière et cela en dépit de toutes les paroles idéologiques, déversées en faveur d’un internationalisme prolétarien, présenté comme un but final mais lointain, du mouvement socialiste.

La division nationale de la production capitaliste « nationalise » aussi la lutte de classe prolétarienne. Ce n’est pas là une simple question d’idéologie – c’est-à-dire une acceptation non critique du nationalisme bourgeois par la classe ouvrière – mais c’est un besoin pratique, car c’est dans le cadre de l’économie nationale que la lutte de classe est menée. Lorsque l’unification de l’humanité apparaît comme un but lointain et peut-être utopique, c’est l’État-nation, avec son évolution historique et ses succès dans la course concurrentielle au capital, qui détermine le destin de son mouvement ouvrier et celui de la classe ouvrière en ce qui concerne ses conditions d’existence. Pour être efficace le nationalisme doit, comme toute idéologie, avoir quelques contacts précis avec les besoins réels et les possibilités, non seulement ceux qui correspondent aux intérêts de classe directement associée au nationalisme, mais aussi à ceux qui lui sont soumis.

Une fois établie et systématiquement perpétuée, l’idéologie du nationalisme prend, comme l’argent, une existence indépendante : elle affirme sa puissance sans révéler les intérêts de classe matériels et spécifiques qui, au premier chef, conduisent à sa formation. De même que ce n’est pas le processus de production sociale, mais son apparence fétichiste qui structure la compréhension consciente que la société capitaliste a d’elle-même, de même l’idéologie nationaliste, séparée des rapports sociaux de classes qui la sous-tendent, apparaît comme faisant partie de la fausse conscience qui domine la société tout entière. Le nationalisme prend donc l’apparence d’une valeur en soi et devient la seule forme dans laquelle une sorte de « socialité » peut se réaliser dans une société, par ailleurs asociale et atomisée. C’est, bien sûr, une « socialité » abstraite et non pas réelle, mais elle atteste le besoin subjectif de l’individu isolé d’affirmer son humanité en tant qu’être social. Comme tel, le nationalisme est le réflexe idéologique d’une société capitaliste, système de production social d’un gain privé reposant sur l’exploitation d’une classe par une autre. Il seconde ou remplace la religion dans son rôle de force de cohésion de l’existence sociale, car aucune autre force de cohésion n’est viable à ce stade du développement des forces sociales de production. Le nationalisme est donc un phénomène historique mais qui semble aussi « naturel » que la production capitaliste elle-même et qui prête à cette dernière une aura de « socialité » qu’elle ne possède pas réellement.

Les ambiguïtés des idéologies, nationalisme compris, sont à la fois leur faiblesse et leur force. Pour garder son efficacité au cours du temps, une idéologie doit être cultivée sans cesse. L’extension à toutes les nations du nationalisme idéologique ne peut être abandonnée au processus contradictoire de socialisation ; il doit être systématiquement propagé pour éradiquer tout doute sur sa validité pour la société dans son ensemble. Mais comme les moyens d’endoctrinement sont, comme ceux de la production et du contrôle physique direct, entre les mains de la bourgeoisie, les idées de la classe dominante sont les idées sociales dominantes. Sous cette forme, elles répondent au besoin subjectif d’intégration de l’individu dans une communauté plus large et protectrice.

Le capital opère à l’échelle internationale, mais regroupe ses profits au niveau national. Son internationalisation prend donc l’apparence d’un nationalisme impérialiste, visant la monopolisation des sources de plus-value. C’est un processus à la fois politique et économique, même si la connexion entre les deux aspects n’est jamais clairement discernable, à cause de l’existence relativement indépendante de l’idéologie nationaliste qui masque les intérêts économiques spécifiques qui sont à la base du capitalisme. Ce camouflage est d’autant plus efficace que toute l’histoire connue a été celle de pillages, de guerres, où s’affrontaient divers peuples, engagés dans la construction ou la destruction d’un groupe ethnique ou d’un autre, d’un empire ou d’un autre. La sécurité « nationale », ou plutôt la sécurité « nationale » assurée par l’expansion, semble bien être la matière dont est faite l’histoire, lutte « darwinienne » sans fin pour l’existence qui ne tient aucun compte des spécificités historiques des rapports de classes au sein des entités « nationales ».
Monopolisation et concurrence, libre-échange et protectionnisme sont des aspects d’un même et unique développement historique. Il en va de même pour le nationalisme et l’impérialisme, qui sont indissociables, quoique ce dernier puisse prendre toute une variété de formes, depuis la domination directe jusqu’au contrôle indirect, économique et financier. Vue sous l’angle politique, l’accumulation du capital apparaît comme une expansion concurrentielle de nations et donc comme une lutte impérialiste pour obtenir une part plus grande des ressources exploitables du monde, réelles ou imaginaires. Ce processus, implicite dans la production capitaliste, entraîne une division du monde en nations capitalistes plus ou moins couronnées de succès. Certaines nations cédèrent avant d’autres à cet impératif impérialiste spécifique au capitalisme, voire profitèrent les premières des possibilités d’une expansion impérialiste. L’Angleterre et la France entrèrent en lice dès le XVIIIe siècle, l’Allemagne et les États-Unis au XIXe seulement. Quelques nations, plus petites, furent totalement incapables d’entrer dans la compétition impérialiste et durent se caser dans une structure mondiale dominée par les grandes puissances capitalistes. Cette lutte des nations impérialistes pour une plus grande part des profits mondiaux connut des fortunes diverses dont le résultat se voit, dans le domaine économique, par la concentration d’un capital mondial, croissant dans un nombre diminuant de nations. On aurait eu finalement le même résultat si l’expansion du capital s’était faite, en l’absence d’interventions impérialistes, par des capitaux nationaux en concurrence les uns avec les autres : ce n’est pas la concurrence qui détermine la course du développement capitaliste, mais la production capitaliste qui fixe la course de la concurrence et gouverne l’histoire sanglante du capitalisme.

L’objet des rivalités nationales est d’amasser du capital, car c’est sur lui que repose toute puissance politique et militaire. Le nationalisme est une idéologie qui s’appuie non sur l’existence de la nation, mais sur celle du capital et sur son auto-expansion. En ce sens, il médiatise une internationalisation de la production de capital qui ne conduit pas plus à une unification de l’économie mondiale que la concentration et la monopolisation à une élimination du caractère de propriété privée des capitaux nationaux. Que ce soit dans le domaine national ou international, la production capitaliste crée l’économie mondiale à travers la création du marché mondial. Pourtant, à la base de ce processus général concurrentiel se trouve un besoin réel, bien qu’encore abstrait, d’une organisation mondiale de la production et de la distribution qui soit bénéfique pour toute l’humanité. Ce n’est pas seulement parce que la Terre serait mieux adaptée à une telle organisation, mais aussi parce que développer encore plus les forces productives sociales et libérer la société du besoin et de la misère ne peut se réaliser que par une coopération internationale complète qui ne fasse pas entrer en compte des intérêts particularisés. Toutefois cette interdépendance irrésistible que suppose tout développement social progressiste s’affirme dans le système capitaliste à travers une lutte sans fin pour le contrôle impérialiste. C’est l’impérialisme et non le nationalisme qui a été le grand problème du tournant du siècle. Les intérêts « nationalistes » de l’Allemagne se transformèrent en intérêts impérialistes, entrant en concurrence avec les intérêts impérialistes des autres nations. Les intérêts « nationaux » de la France se confondirent avec ceux de l’Empire français, comme ceux de l’Angleterre avec ceux de l’Empire britannique. La lutte pour le contrôle du monde, la division et la redivision de ce contrôle entre grandes puissances impérialistes et, aussi, quelques moindres nations, déterminèrent les politiques « nationales » qui culminèrent dans la Première Guerre mondiale.

La crise révèle les contradictions fondamentales de la production capitaliste. De même, la guerre capitaliste révèle la nature impérialiste du nationalisme. L’impérialisme, cependant, cherche à se présenter comme un besoin national, comme la nécessité d’éviter ou de surmonter une situation de crise, comme une lutte défensive contre les desseins impérialistes des autres nations. Il y eut pourtant des cas où ces autres nations n’existaient pas. L’impérialisme prit alors l’apparence de mesures destinées maintenir le bien-être de la nation, tout en remplissant une mission « civilisatrice » dans des territoires nouveaux. Il n’est pas trop difficile d’obtenir le consentement, pour une aventure impérialiste, de la part d’une classe ouvrière plus ou moins habituée aux conditions capitalistes et donc sous la domination de l’idéologie nationaliste. L’état de dépendance absolue des travailleurs leur fait sentir que leur sort, pour le meilleur et pour le pire, est indissolublement lié à celui de leur nation. Incapables, jusqu’à présent, de se battre pour une quelconque sorte d’autodétermination, et, par conséquent, ne le voulant pas, ils trouvent facilement le moyen de se convaincre que ce qui concerne leurs maîtres les concerne aussi. Et cela d’autant plus que c’est pour eux la seule manière de se voir comme membres à part entière de la société, de regagner comme citoyens la « dignité » et « l’estime » qu’on leur refuse comme membres de la classe ouvrière.

Il n’y a pas lieu d’être ennuyé par cet état de chose et ce n’est pas une raison pour rejeter la classe ouvrière parce que stupide et incapable de distinguer ses intérêts propres de ceux de la bourgeoisie. Après tout, elle ne fait que partager l’idéologie nationaliste avec les autres membres de la société. Ceux-ci ont tout aussi peu conscience qu’elle de ce que le nationalisme, comme la religion à une époque antérieure ou la foi dans les bienfaits des relations de marché, n’est qu’une expression idéologique de l’auto-expansion du capital, c’est-à-dire d’une sujétion sans espoir de la société aux « lois économiques », dont la source se trouve dans les rapports sociaux d’exploitation de la société capitaliste. Il est vrai que la classe dominante tire au moins bénéfice du processus de production antisocial de la société, mais elle le fait aussi aveuglément que la classe ouvrière accepte ses souffrances. C’est cet aveuglement qui rend compte de l’apparente indépendance de la force du nationalisme idéologique et le rend capable de transcender les rapports sociaux de classes.

La conception matérialiste de l’Histoire tente à la fois d’expliquer la persistance d’une forme donnée de société et de dégager les raisons qui rendent possible sa modification. Ses partisans ne devraient donc pas être surpris par la résilience de sociétés qui peuvent durer longtemps tout en recréant leur idéologie dominante. Les changements de l’état des choses peuvent y être pour longtemps presque imperceptibles, ou bien tels qu’on ne puisse en reconnaître les conséquences. C’est la présence même de contradictions de classes qui explique à la fois la stabilité et l’instabilité sociales, l’une comme l’autre dépendant de conditions qui échappent au contrôle des dirigeants comme des dirigés. La société capitaliste se distingue, cependant, des formes sociales qui l’ont précédée en ce que les relations capital-travail de la production sociale accélèrent continuellement les changements des forces productives tout en maintenant les rapports sociaux de production fondamentaux, si bien qu’on peut s’attendre à une confrontation des classes sociales antagoniques. Telle fut, en tout cas, la conclusion que le mouvement marxiste tira de la polarisation croissante de la société capitaliste et de l’existence de contradictions internes à son processus de production. Les intérêts de classe finiraient par prendre le pas sur l’idéologie bourgeoise et la conscience de classe prolétarienne par faire contrepoids à celle de la bourgeoisie.

Note:

[1]. Cette position de F. Engels a été critiquée avec passion par Roman Rosdolsky, un léniniste nationaliste ukrainien, dans son livre : Friedrich Engels und das Problem der « Geschichtlosen Völker » (F. Engels et le problème des « peuples sans histoire »), Francfort, Archiv für Sozialgeschichte, Bd 4, 1964.


Marx y Keynes. Los límites de la economía mixta (Mattick, 1969)

3 mars 2013

La traduction espagnole du livre de Paul Mattick au format pdf:

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cliquer sur l’image pour ouvrir ou télécharger le pdf

Voir aussi:

Nazionalismo e socialismo (Mattick, 1959)

30 novembre 2012

Traduction en italien de l’article Nationalisme et socialisme:

première page

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D’autres traductions sont disponibles sur le blog Connessioni per la lotta di classe.

Le legs précieux de Paul Mattick

17 avril 2012

Note de lecture publiée dans Critique sociale N°20 et La Révolution prolétarienne N° 776 (mars 2012).

Paul Mattick – Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ? (Entremonde, 2011, 20 €).

Paul Mattick était un ouvrier allemand « gauchiste » (militant du Parti communiste ouvrier d’Allemagne, le KAPD), fils d’ouvriers socialistes, émigré aux États-Unis en 1926 où il continua de militer (aux Industrial workers of the world notamment). Trente ans après sa mort, il est aujourd’hui un auteur marxiste incontournable, avec notamment son analyse des crises capitalistes, sa critique du keynésianisme et plus largement des courants soi-disant marxistes qui ont perdu de vue les objectifs d’émancipation politique et économique de la classe ouvrière.

Ce livre est inachevé, c’est son dernier. Son fils homonyme l’a édité en 1983, une traduction française d’un chapitre était sortie chez Ab irato en 1998 sous le titre « De la pauvreté et de la nature fétichiste de l’économie », le reste est inédit sauf le chapitre final ajouté par P. Mattick Jr en guise de conclusion. Si l’on fait abstraction de l’objet livre, cher pour un semi-poche et mal corrigé [*], le texte mérite toute notre attention.

Le titre est délibérément provocateur, et la réponse est bien évidemment « Non », en tout cas pour qui fait l’effort de se (re)plonger dans le marxisme authentique, dans une perspective prolétarienne, incompatible avec une domestication bourgeoise, au lieu de suivre ses aménagement modernes, les tentatives de l’adapter « par incorporation d’idées venues de l’économie bourgeoise », ses emprunts dépolitisés comme moyen substitutif de palier à l’incapacité de la bourgeoisie à comprendre sa propre économie, ou usurpés comme vernis d’un keynésianisme non assumé ou comme drapeau de nouvelles oppressions.

Sa première partie, « Marxisme et économie bourgeoise », expose les fondements de l’analyse marxienne. Elle n’est pas toujours d’une grande facilité en première lecture lorsqu’elle développe la loi de la valeur, qui n’est pas « un phénomène concret » , et insiste notamment sur l’instabilité permanente de la société capitaliste :

« L’accumulation du capital est un processus dynamique qui sous-entend un déséquilibre continuel. L’appropriation de la plus-value et son expansion supposent des changements constants de la productivité du travail, donc des relations de valeur et d’échange en général, aussi bien pour le travail que pour le capital. Ce n’est que conceptuellement que l’on peut considérer le système comme stationnaire, pour essayer de comprendre ses mouvements. En fait il n’y a pas de situation statique, le système s’étend ou se contracte, il n’est en équilibre à aucun moment. »

Le mythe de l’équilibre du marché par la loi de l’offre et de la demande ne tient plus depuis longtemps, mais on nous le ressert inlassablement. Quand l’économie bourgeoise s’intéresse avant tout à l’échange des marchandises, aux prix, à la concurrence sur le marché, Marx préfère se pencher sur la production : la division entre temps de travail nécessaire et surtravail est dans toute marchandise. La « science de notre propre malheur » est là, dans la compréhension du mécanisme de l’exploitation salariale au profit d’une classe dominante, mécanisme «  masqué » par la forme prix de la valeur. Les capitalistes eux-mêmes ont « oublié les rapports réels de production et d’échange pour se cramponner à leur apparence extérieure sur le marché ». L’expérience des bulles spéculatives de la fin des années 90 le confirmera.

Il ne s’agit plus comme à l’époque pré-capitaliste d’ une aristocratie foncière vivant d’un surproduit agricole relativement stable et limité par la nature mais d’une bourgeoisie « accumulant le surtravail sous forme de plus-value et de capital ». Si cette accumulation « n’a plus de limite, alors la bourgeoisie a raison: l’Histoire est arrivée à sa fin ».

La deuxième partie, « Révolution et réforme », se lit très facilement. Elle inscrit cette dynamique complexe du capitalisme dans l’histoire, et avant tout dans l’histoire des luttes et de la théorie émancipatrice. D’ailleurs « l’histoire du capitalisme est aussi celle du marxisme ». Revisiter l’histoire du mouvement ouvrier est d’autant plus nécessaire qu’«  en l’absence d’action révolutionnaire le marxisme n’est plus qu’une théorie permettant de comprendre le capitalisme ». Trois exemples:

- les syndicats y sont épinglés pour mettre la classe ouvrière « sous contrôle, en un effort à double face pour confiner la lutte de classes dans les limites de la société capitaliste »;

- on y revient sur une conception, héritée de la vieille social-démocratie (et pas des révisionnistes mais de l’« orthodoxie » kautskyenne), du socialisme comme collectivisation sans changement de la relation travail salarié/capital, des rapports de production, sans abolition du salariat : « un tel « socialisme » ne se distingue du capitalisme organisé qu’en ce qu’il permettrait une distribution plus équitable ». Le chapitre « Capitalisme et socialisme  » est ainsi particulièrement remarquable; 

- le nationalisme, idéologie remplaçant la religion comme force de cohésion, ne révélant pas ses intérêts et son contrôle aux mains de la bourgeoisie, est difficilement combattu par un internationalisme «  présenté comme un but final, mais lointain ». D’autant plus que « Le capital opère à l’échelle internationale mais regroupe ses profits au niveau national. Son internationalisation prend donc l’apparence d’un nationalisme impérialiste, visant la monopolisation de la plus-value  » .

De façon générale, la classe ouvrière est soumise à la pression idéologique dominante face à laquelle son projet d’émancipation fait appel à un avenir, à des « conditions qui n’existent pas encore », et subit inévitablement des doutes, voire même des reculs en position forte par peur de prendre le pouvoir (comme avec la grève générale anglaise de 1926). La bourgeoisie n’est d’ailleurs pas incapable de faire des concessions, des compromis, tant que son pouvoir et ses profits sont sauvegardés:

«  Aussi réformable que puisse se montrer le capitalisme, une chose ne peut être altérée: les rapports de salaire et de profit, sans que ce système soit éliminé du même coup ».

Le chapitre sur la révolution russe ressemble de près à un matériel déjà publié par Autogestion & socialisme en 1977. Il explique que Lénine, comme il le reconnaissait lui-même dans les Thèses d’avril, ne visait pas l’instauration du socialisme avec abolition du travail salarié mais le « contrôle de la production sociale », lequel contrôle ne devait pas rester longtemps ouvrier: «  on assista à une sorte de renversement du contrôle ouvrier, qui devint le contrôle sur les ouvriers et leur production. Il était essentiel d’accroître la production et, parce qu’il ne pouvait compter sur la simple exhortation pour pousser les travailleurs à s’exploiter eux-mêmes plus qu’à l’ordinaire, l’État bolchevique étendit sa compétence à la sphère économique (…) ».

Paul Mattick répond enfin avec optimisme aux sempiternelles lamentations sur l’insuffisante conscience de classe et les mauvaises conditions subjectives : « les révolutions doivent toujours se déclencher avec une préparation idéologique insuffisante ».

On l’a déjà dit, ce livre c’est aussi du manque (le titre même évoque ce qui n’y est que peu), c’est ce que Mattick n’aura pas eu le temps d’écrire. Mattick Jr signale dans son avant-propos qu’une troisième partie, non écrite, aurait dû aborder les tentatives d’emprunts partiels au marxisme par les économistes de la période récente, parler des « post-keynésiens » et « néo-ricardiens ». Le livre aurait dû se conclure sur l’action révolutionnaire aujourd’hui. Cette conclusion impossible est remplacée par la reprise d’un texte publié par Spartacus en 1983 : « Le marxisme, hier, aujourd’hui et demain » [**].

On notera que dans sa notice biographique en fin de volume, Charles Reeve se risque à une intéressante évocation de la crise actuelle comme « épuisement du projet keynésien » (cela n’est pas sans rappeler un autre livre posthume, celui de Pierre Souyri: La dynamique du capitalisme au XX° siècle).

Un livre donc important, attendu depuis longtemps, et bienvenu. Il est vraiment nécessaire dans la bibliothèque de tout-e militant-e qui n’a pas renoncé au projet d’émancipation sociale, au socialisme. Car c’est aussi ça le drame de notre époque : nombre de camarades restent au quotidien dans un travail militant honnête sur le terrain de la lutte de classe, mais de façon mécaniquement défensive. Ils ne savent plus ce que peut être un véritable projet communiste. La période de crise dans laquelle nous sommes installe des possibilités nouvelles de contestation du capitalisme. Le legs de la pensée de P. Mattick est précieux pour nous réoutiller face à cette porte ré-entrouverte.

Stéphane Julien

Notes:

[*] Le nombre de coquilles est exaspérant (ex : souvent "ne" à la place de "se", des mots manquants, des choses comme « latitude » au lieu de « l’attitude », bref tout ce qui est typique de ce qui est oublié par les correcteurs automatiques).

[**] Toujours disponible à http://atheles.org/spartacus/livres/lemarxismehieraujourdhuietdemain/.


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