Archive for the ‘Situationnisme’ Category

La bureaucratie russe était une classe dominante de substitution

29 décembre 2009

Extrait de La Société du spectacle de Guy Debord (1967).

La bureaucratie restée seule propriétaire d’un capitalisme d’État, a d’abord assuré son pouvoir à l’intérieur par une alliance temporaire avec la paysannerie, après Cronstadt, lors de la «nouvelle politique économique», comme elle l’a défendu à l’extérieur en utilisant les ouvriers enrégimentés dans les partis bureaucratiques de la III° Internationale comme force d’appoint de la diplomatie russe, pour saboter tout mouvement révolutionnaire et soutenir des gouvernements bourgeois dont elle escomptait un appui en politique internationale (le pouvoir du Kuo-Min-Tang dans la Chine de 1925-1927, le Front Populaire en Espagne et en France, etc.). Mais la société bureaucratique devait poursuivre son propre achèvement par la terreur exercée sur la paysannerie pour réaliser l’accumulation capitaliste primitive la plus brutale de l’histoire. Cette industrialisation de l’époque stalinienne révèle la réalité dernière la bureaucratie : elle est la continuation du pouvoir de l’économie, le sauvetage de l’essentiel de la société marchande maintenant le travail-marchandise. C’est la preuve de l’économie indépendante, qui domine la société au point de recréer pour ses propres fins la domination de classe qui lui est nécessaire : ce qui revient à dire que la bourgeoisie a créé une puissance autonome qui, tant que subsiste cette autonomie, peut aller jusqu’à se passer d’une bourgeoisie. La bureaucratie totalitaire n’est pas «la dernière classe propriétaire de l’histoire» au sens de Bruno Rizzi, mais seulement une classe dominante de substitution pour l’économie marchande. La propriété privée capitaliste défaillante est remplacée par un sous-produit simplifié, moins diversifié, concentré en propriété collective de la classe bureaucratique. Cette forme sous-développée de classe dominante est aussi l’expression du sous-développement économique ; et n’a d’autre perspective que rattraper le retard de ce développement en certaines régions du monde. C’est le parti ouvrier, organisé selon le modèle bourgeois de la séparation, qui a fourni le cadre hiérarchique-étatique à cette édition supplémentaire de la classe dominante. Anton Ciliga notait dans une prison de Staline que «les questions techniques d’organisation se révélaient être des questions sociales» (Lénine et la Révolution).

Sur l’anarchisme (G. Debord)

9 mai 2008

Extrait de La société du spectacle choisi par les camarades de Democracia comunista (luxemburguista) [en espagnol ici]:

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Le fait de regarder le but de la révolution prolétarienne comme immédiatement présent constitue à la fois la grandeur et la faiblesse de la lutte anarchiste réelle (car dans ses variantes individualistes, les prétentions de l’anarchisme restent dérisoires). De la pensée historique des luttes de classes modernes, l’anarchisme collectiviste retient uniquement la conclusion, et son exigence absolue de cette conclusion se traduit également dans son mépris délibéré de la méthode. Ainsi sa critique de la lutte politique est restée abstraite, tandis que son choix de la lutte économique n’est lui-même affirmé qu’en fonction de l’illusion d’une solution définitive arrachée d’un seul coup sur ce terrain, au jour de la grève générale ou de l’insurrection. Les anarchistes ont à réaliser un idéal. L’anarchisme est la négation encore idéologique de l’Etat et des classes, c’est à dire des conditions sociales mêmes de l’idéologie séparée. C’est l’idéologie de la pure liberté qui égalise tout et qui écarte toute idée du mal historique. Ce point de vue de la fusion de toutes les exigences partielles a donné à l’anarchisme le mérite de représenter le refus des conditions existantes pour l’ensemble de la vie, et non autour d’une spécialisation critique privilégiée ; mais cette fusion étant considérée dans l’absolu, selon le caprice individuel, avant sa réalisation effective, a condamné aussi l’anarchisme à une incohérence trop aisément constatable. L’anarchisme n’a qu’à redire, et remettre en jeu dans chaque lutte sa même simple conclusion totale, parce que cette première conclusion était dès l’origine identifiée à l’aboutissement intégral du mouvement. Bakounine pouvait donc écrire en 1873, en quittant la Fédération Jurassienne : «Dans les neufs dernières années on a développé au sein de l’Internationale plus d’idées qu’il n’en faudrait pour sauver le monde, si les idées seules pouvaient le sauver, et je défie qui que ce soit d’en inventer une nouvelle. Le temps n’est plus aux idées, il est aux faits et aux actes». Sans doute, cette conception conserve de la pensée historique du prolétariat cette certitude que les idées doivent devenir pratiques, mais elle quitte le terrain historique en supposant que les formes adéquates de ce passage à la pratique sont déjà trouvées et ne varieront plus.
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Les anarchistes, qui se distinguent explicitement de l’ensemble du mouvement ouvrier par leur conviction idéologique, vont reproduire entre eux cette séparation des compétences, en fournissant un terrain favorable à la domination informelle, sur toute organisation anarchiste, des propagandistes et défenseurs de leur propre idéologie, spécialistes d’autant plus médiocres en règle générale que leur activité intellectuelle se propose principalement la répétition de quelques vérités définitives. Le respect idéologique de l’unanimité dans la décision a favorisé plutôt l’autorité incontrôlée, dans l’organisation même, de spécialistes de la liberté ; et l’anarchisme révolutionnaire attend du peuple libéré le même genre d’unanimité, obtenue par les mêmes moyens. Par ailleurs, le refus de considérer l’opposition des conditions entre une minorité groupée dans la lutte actuelle et la société des individus libres, a nourri une permanente séparation des anarchistes dans le moment de la décision commune, comme le montre l’exemple d’une infinité d’insurrections anarchistes en Espagne, limitées et écrasées sur un plan local.

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L’illusion entretenue plus ou moins explicitement dans l’anarchisme authentique est l’imminence permanente d’une révolution qui devra donner raison à l’idéologie, et au mode d’organisation pratique dérivé de l’idéologie, en s’accomplissant instantanément. L’anarchisme a réellement conduit, en 1936, une révolution sociale et l’ébauche, la plus avancée qui fut jamais, d’un pouvoir prolétarien. Dans cette circonstance encore il faut noter, d’une part, que le signal d’une insurrection générale avait été imposé par le pronunciamiento de l’armée. D’autre part, dans la mesure où cette révolution n’avait pas été achevée dans les premiers jours, du fait de l’existence d’un pouvoir franquiste dans la moitié d’un pays, appuyé fortement par l’étranger alors que le reste du mouvement prolétarien international tait déjà vaincu, et du fait de la survivance de forces bourgeoises ou d’autres partis ouvriers étatistes dans le camp de la République, le mouvement anarchiste organisé s’est montré incapable d’étendre les demi-victoires de la révolution, et même seulement de les défendre. Ses chefs reconnus sont devenus ministres, et otages de l’État bourgeois qui détruisait la révolution pour perdre la guerre civile.

Pour le pouvoir des Conseils ouvriers

4 mai 2008

En dix jours, non seulement des centaines d’usines ont été occupées par les ouvriers, et une grève générale spontanée a interrompu totalement l’activité du pays, mais encore différents bâtiments appartenant à l’État sont occupés par des comités de fait qui s’en sont appropriés la gestion. En présence d’une telle situation, qui ne peut en aucun cas durer, mais qui est devant l’alternative de s’étendre ou de disparaître (répression ou négociation liquidatrice), toutes les vieilles idées sont balayées, toutes les hypothèses radicales sur le retour du mouvement révolutionnaire prolétarien sont confirmées. Le fait que tout le mouvement ait réellement été déclenché, voici cinq mois, par une demi-douzaine de révolutionnaires du groupe des «Enragés» dévoile d’autant mieux combien les conditions objectives étaient déjà présentes. D’ores et déjà l’exemple français a retenti par-delà les frontières, et fait resurgir l’internationalisme, indissociable des révolutions de notre siècle.

La lutte fondamentale aujourd’hui est entre, d’une part, la masse des travailleurs — qui n’a pas directement la parole — et, d’autre part, les bureaucraties politiques et syndicales de gauche qui contrôlent — même si c’est seulement à partir des 14% de syndiqués que compte la population active — les portes des usines et le droit de traiter au nom des occupants. Ces bureaucraties n’étaient pas des organisations ouvrières déchues et traîtresses, mais un mécanisme d’intégration à la société capitaliste. Dans la crise actuelle, elles sont la principale protection du capitalisme ébranlé.

Le gaullisme peut traiter, essentiellement avec le P.C.-C.G.T. (serait-ce indirectement) sur la démobilisation des ouvriers, en échange d’avantages économiques : on réprimerait alors les courants radicaux. Le pouvoir peut passer à «la gauche», qui fera la même politique, quoique à partir d’une position plus affaiblie. On peut aussi tenter la répression par la force. Enfin, les ouvriers peuvent prendre le dessus, en parlant pour eux-mêmes, et en prenant conscience de revendications qui soient au niveau du radicalisme des formes de lutte qu’ils ont déjà mises en pratique. Un tel processus conduirait à la formation de Conseils de travailleurs, décidant démocratiquement à la base, se fédérant par délégués révocables à tout instant, et devenant le seul pouvoir délibératif et exécutif sur tout le pays.

En quoi le prolongement de la situation actuelle contient-il une telle perspective ? Dans quelques jours peut-être, l’obligation de remettre en marche certains secteurs de l’économie sous le contrôle ouvrier, peut poser les bases de ce nouveau pouvoir, que tout porte à déborder les syndicats et partis existants. Il faudra remettre en marche les chemins de fer et les imprimeries, pour les besoins de la lutte ouvrière. Il faudra que les nouvelles autorités de fait réquisitionnent et distribuent les vivres. Il faudra peut-être que la monnaie défaillante soit remplacée par des bons engageant l’avenir de ces nouvelles autorités. C’est dans un tel processus pratique que peut s’imposer la conscience de classe qui s’empare de l’histoire, et qui réalise pour tous les travailleurs la domination de tous les aspects de leur propre vie.

Conseil pour le maintien des occupations
Paris, le 22 mai 1968

Note: Le Conseil pour le maintien des occupations venait d’être formé par les militants situationnistes qui avaient quitté le Comité d’occupation de la Sorbonne le 17 mai et les « Enragés » de Nanterre. Il produisit jusqu’au 15 juin de nombreux documents et plusieurs affiches dont celle ci-dessous. Son but était « de défendre un programme de démocratie directe totale, et d’étendre quantitativement et qualitativement le mouvement des occupations et la constitution des Conseils Ouvriers » (Thomas Genty).

Affiche du C.M.D.O.

Voir aussi:

Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations

4 mai 2008

Le site Le Jura libertaire vient de mettre en ligne le texte de Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations, ouvrage collectif rédigé en juillet 1968 par Debord, Khayati, Riesel, Vaneigem et Viénet sur mai 1968.

(lien en cliquant sur l’image)

A noter que sur le site Debordiana on trouve ce document annexe du livre:

Définition minimum des organisations révolutionnaires
[Extrait du numéro 11 de la revue Internationale Situationniste, réédité en tract le 15 mai 1968]

CONSIDÉRANT QUE le seul but d’une organisation révolutionnaire est l’abolition des classes existantes par une voie qui n’entraîne pas une nouvelle division de la société, nous qualifions de révolutionnaire toute organisation qui poursuit avec conséquence la réalisation internationale du pouvoir absolu des Conseils Ouvriers, tel qu’il a été esquissé par l’expérience des révolutions prolétariennes de ce siècle.

Une telle organisation présente une critique unitaire du monde, ou n’est rien. Par critique unitaire, nous entendons une critique prononcée globalement contre toutes les zones géographiques où sont installées diverses formes de pouvoirs séparés socio-économiques, et aussi prononcée globalement contre tous les aspects de la via.

Une telle organisation reconnaît le commencement et la fin de son programme dans la décolonisation totale de la vie quotidienne ; elle ne vise donc pas l’autogestion du monde existant par les masses, mais sa transformation ininterrompue. Elle porte la critique radicale de l’économie politique, le dépassement de la marchandise et du salariat.

Une telle organisation refuse toute reproduction en elle-même des conditions hiérarchiques du monde dominant. La seule limite de la participation à sa démocratie totale, c’est la reconnaissance et l’auto-appropriation par tous ses membres de la cohérence de sa critique : cette cohérence doit être dans la théorie critique proprement dite, et dans le rapport entre cette théorie et l’activité pratique. Elle critique radicalement toute idéologie en tant que pouvoir séparé des idées et idées du pouvoir séparé. Ainsi elle est en même temps la négation de toute survivance de la religion, et de l’actuel spectacle social qui, de l’information à la culture massifiées, monopolise toute communication des hommes autour d’une réception unilatérale des images de leur activité aliénée. Elle dissout toute « idéologie révolutionnaire » en la démasquant comme signature de l’échec du projet révolutionnaire, comme propriété privée de nouveaux spécialistes du pouvoir, comme imposture d’une nouvelle représentation qui s’érige au-dessus de la vie réelle prolétarisée.

La catégorie de la totalité étant le jugement dernier de l’organisation révolutionnaire moderne, celle-ci est finalement une critique de la politique. Elle doit viser explicitement, dans sa victoire, sa propre fin en tant qu’organisation séparée.

COMITÉ ENRAGÉS-INTERNATIONALE SITUATIONNISTE

Voir aussi: