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Plateforme politique de Pouvoir ouvrier (1968)

31 mai 2012

Le groupe Pouvoir ouvrier était une scission de Socialisme ou barbarie. Cette plateforme est probablement antérieure à 1968, nous l’avons extraite de Pouvoir ouvrier N°90

1 – L’évolution du capitalisme moderne montre que la classe dominante n’arrive pas à maîtriser le développement des forces de production et qu’elle ne peut pas parvenir graduellement à une unification et à une planification mondiales.

Le capitalisme monopoliste d’État, pas plus que le capitalisme concurrentiel ou que le capitalisme des monopoles, n’est capable de surmonter le conflit entre le développement des forces productives et les rapports de production capitalistes, c’est-à-dire les rapports qui fondent la nature de classe de la société moderne.

Dans la phase du capitalisme monopoliste d’État, ce conflit se manifeste au niveau de la classe dominante, au niveau de la production et dans les rapports entre pays développés et Tiers Monde. Ces contradictions tendent objectivement à provoquer une intensification de la lutte de classe du prolétariat et de la lutte des masses exploitées du Tiers Monde ; ces luttes seront un des facteurs déterminants des nouveaux déséquilibres vers lesquels s’achemine la société capitaliste.

a) L’intensification de l’exploitation du travail, condition de la poursuite de l’expansion, suscite et suscitera encore davantage dans les années à venir des luttes de classe s’opposant à cette intensification et tendant à la freiner. Dans le cadre de la concurrence, la seule réponse pour les capitalistes est d’accélérer encore le processus de rationalisation, de concentration, d’accroissement de la productivité du travail – et donc d’augmentation du capital fixe – processus dont les conséquences sociales ne pourront que renforcer la résistance des travailleurs.

Les revendications sur les salaires expriment la tendance du prolétariat à s’opposer à l’exploitation. En période d’expansion, le capitalisme peut faire des concessions sur les salaires, mais, dans les conditions de la concurrence, l’augmentation du niveau de vie ne peut être uniforme ni continue ; de toutes façons, les capitalistes sont forcés de compenser les augmentations de salaires par un accroissement de la productivité du travail qui, dans l’ensemble, se traduit par une détérioration du sort des travailleurs au cours du processus productif : conditions de travail, horaires, déclassements, transferts, licenciements, etc. C’est ainsi que l’expansion crée elle-même les conditions mêmes de l’activité productive. A mesure que les contradictions du capitalisme dans sa nouvelle phase revêtiront une plus grande intensité, à mesure que se développeront leurs conséquences sociales au niveau de la production, les revendications sur le salaire et les revendications sur le travail tendront à former un tout portant sur tous les aspects de la domination capitaliste ; les revendications se heurteront de façon encore plus nette aux besoins de la classe dominante et de l’État. Ces luttes revendicatives, qui constitueront un des éléments déterminants de l’aggravation des déséquilibres vers lesquels s’achemine le capitalisme mondial, poseront alors, si elles s’approfondissent, le problème des structures économiques et sociales et, par là même, celui du rôle de l’État. C’est au cours de ces luttes que les conditions ap­paraîtront pour la formation du parti révolutionnaire, car la pratique des travailleurs se heurtera sur une large échelle aux partis et aux organisations traditionnels.

b) Le développement de l’intervention de l’État dans l’économie entraînerait à la longue sa transformation en un « capitaliste collectif idéal », Cela signifierait une transformation radicale de la classe dominante actuelle. Or, l’État est organiquement lié à cette classe. Une telle transformation ne pourrait avoir lieu qu’au prix de crises sociales et politiques génératrices de graves déséquilibres dans l’économie. Mais la poursuite de l’expansion sans cette intervention de plus en plus importante de l’État apparaît également comme étant impossible. et d’autant plus impossible que les antagonismes concurrentiels entre les différents pays avancés subsistent et semblent même se renforcer.

c) La politique impérialiste des grandes puissances a pour effet d’augmenter l’écart entre le Tiers Monde et les pays avancés. L’exploitation des masses du Tiers Monde par l’impéria­lisme fournit aux nations industrialisées une partie de la plus-value nécessaire à la pour­suite de l’expansion. Mais la résistance que, sous des formes diverses, les masses exploitées opposent à l’impérialisme tend à rétrécir cette source de plus-value. Dans la mesure où elle suscite ou renforce la résistance et même la révolte des masses, la politique impérialiste crée objectivement des obstacles à l’expansion des pays avancés.

Dans les principaux pays sous-développés du monde — y compris la Chine — les luttes de classes entrent progressivement dans une nouvelle phase. Dans les pays qui ont accédé à l’indépendance politique au cours des dernières décades, les contradictions des classes que la lutte pour l’indépendance avait masquées se découvrent peu à peu.

Les masses ouvrières et pay­sannes font l’expérience aussi bien de régimes de type bourgeois ou pseudo-bourgeois plus ou moins dominés par l’impérialisme que de régimes bureau­cratiques dits anti-impérialis­tes. Dans les uns comme dans les autres, elles sont soumises à une intense exploitation par les classes dirigeantes locales — déjà constituées ou en voie de consolidation. C’est ainsi que mûrissent les conditions d’une nouvelle étape au cours de la­quelle les mouvements et l’or­ganisation des masses exploi­tées des principaux pays du Tiers Monde se situeront à un niveau qui leur permettra — si le prolétariat des pays avancés s’est à son tour engagé dans un processus de reconstitution du mouvement politique révolu­tionnaire — d’être reconnus par les travailleurs des zones déve­loppées et de s’intégrer à la lut­te mondiale pour le socialisme.

2. — Le prolétariat reste la seule classe révolutionnaire de la société capitaliste. Les changements de structure qu’il subit dans les pays avancés ne con­duisent nullement à sa transformation en une «  catégorie » sociale hybride. La tendance à la réduction relative du nombre d’ouvriers manuels s’accom­pagne d’un accroissement ra­pide de couches d’employés et de techniciens dont la position dans la production ne diffère pas fondamentalement de cel­le des ouvriers manuels. Ces nouvelles couches sont partie intégrante du prolétariat mo­derne, comme leur participation de plus en plus active aux luttes revendicatives le prouve quotidiennement.

3. — Les syndicats ne sont ni « des rouages de l’État » ni « des compagnies d’assurances » ni des simples « organisations de défense des travailleurs ».

La tendance de la bureaucra­tie syndicale à s’intégrer à l’ap­pareil d’État est constamment freinée par la nécessité pour el­le — et pour la classe dominan­te elle-même — de contrôler et de canaliser les revendica­tions et les luttes ouvrières. L’intégration des syndicats à l’Etat signifierait que la bu­reaucratie syndicale et le pa­tronat se sont résignés à ad­mettre une dangereuse exten­sion des grèves sauvages.

A l’étape présente, dans la plupart de pays capitalistes, les syndicats exercent objectivement une double fonction :

 – défendre contre le patro­nat les intérêts immédiats des salariés ,

 – défendre la société capi­taliste, dont ils acceptent les bases, contre tout mouvement des travailleurs qui pourrait la mettre en difficulté.

La bureaucratie qui dirige les syndicats tire sa force à la fois du fait qu’elle « représente » les travailleurs et du fait qu’el­le s’efforce constamment de faire collaborer les salariés au fonctionnement du système.

La bureaucratie syndicale, in­contrôlable et inamovible, n’est pas un « accident », mais le ré­sultat de l’évolution même du système capitaliste et du mou­vement ouvrier. La bureaucra­tisation des syndicats est dé­sormais irréversible.

4. — Les partis « socialistes » et « communistes » ont cessé d’être des partis ouvriers au sens où l’on pouvait l’entendre autrefois.

Même s’ils regroupent une partie de la classe ouvrière — dont ils reflètent les aspirations à une amélioration du sort du travailleur et même, dans le cas du P.C., à un changement dans la société — ces partis ont cessé d’être ouvriers dans la mesure où leur réformisme ne s’appuie plus sur une opposition de classe au capitalisme en tant que système social. Leur réfor­misme n’a plus pour but, mê­me lointain, d’opérer graduel­lement une transformation qui aboutirait pacifiquement à l’avènement d’une société socia­liste. En effet, la transforma­tion graduelle qu’ils envisagent avec plus ou moins de fermeté selon les circonstances, abouti­rait, si elle se réalisait, à une simple substitution de la bourgeoisie classique par une bu­reaucratisation économique et politique exerçant des fonctions dirigeantes. Dans la mesure où ils proposent encore un autre type de société — ce qui, en fait, concerne de moins en moins les partis « socialistes » — le mo­dèle qu’ils conçoivent : proprié­té étatique, planification, di­rection des entreprises et de l’économie confiée à des spécialistes, hiérarchie sociale fondée sur « la compétence », adapta­tion du producteur aux exigen­ces de la production, prise en charge par l’État de toutes les activités sociales et culturelles, reste un modèle de société d’ex­ploitation fondée sur des rap­ports de production de type ca­pitaliste. Leur politique quoti­dienne d’alliance avec les par­tis de gauche bourgeois et « technocratiques », de colla­boration des classes dans le ca­dre de l’appareil d’État et des institutions légales à tous les niveaux, correspond aux inté­rêts de la bureaucratie « ré­formiste » en général — partis et syndicats — et reflète la mentalité démocratique petite bourgeoise de larges couches d’intellectuels, d’ouvriers quali­fiés et de fonctionnaires.

Ces partis se situent désor­mais dans le camp des forces politiques qui défendent la so­ciété d’exploitation.

5. — Le socialisme n’est pas l’étatisation de l’économie et de la vie sociale, mais avant tout la transformation des rapports de production capitalistes en rapports de production socia­listes. Seule la gestion des en­treprises et de l’économie par les travailleurs organisés en conseils peut assurer cette transformation.

La gestion de la production et de l’économie ne peut être assumée par le prolétariat que s’il détruit en même temps le pouvoir de la classe dirigeante —l’Etat — et exerce son propre pouvoir en remplaçant les or­ganismes de direction politique de la classe exploiteuse par ses propres organisme politiques : les soviets ou conseils des tra­vailleurs.

6. — Le socialisme est impos­sible dans un seul pays, et d’au­tant plus impossible si ce pays est un territoire économique­ment arriéré. La seule classe révolutionnaire est le proléta­riat. En l’absence d’une acti­vité créatrice du prolétariat, d’une participation croissante des plus larges masses à l’activité politique, économique et sociale, le processus d’édifica­tion du socialisme ne peut pas se développer. La construction du socialisme exige l’extension de la révolution prolétarienne au moins à plusieurs pays avan­cés comme première étape de la révolution mondiale.

7. — La société russe actuelle est un capitalisme bureaucrati­que d’Etat. Le socialisme ne pourra être instauré en U.R.S.S. que par la lutte révolutionnaire du prolétariat. La nouvelle ré­volution russe sera une révolu­tion sociale, car elle brisera les rapports de production de type capitaliste sur lesquels se fonde l’exploitation du prolétariat par la bureaucratie, et les rempla­cer par des rapports de produc­tion socialistes, en même temps que la dictature exercée par la classe dirigeante actuelle au travers de l’Etat et du parti se­ra remplacée par une nouvelle organisation soviétique s’ap­puyant sur les masses.

Les régimes bureaucratiques, soumis à la pression de l’impé­rialisme d’une part, à celle du prolétariat et de la paysanne­rie d’autre part, se trouvent dans une situation d’instabilité politique qui reflète l’ampleur des difficultés économiques et • sociales auxquelles ils ont à faire face. Les réformes écono­miques en cours, qui visent essentiellement à relever la pro­ductivité du travail, auront pour effet de renforcer les an­tagonismes des classes.

En même temps que les ten­dances centrifuges se dévelop­pent au sein du «  bloc bureau­cratique », le stalinisme, en tant que mouvement international, est en train de se décomposer. Les partis « communistes » de­viennent des partis réformistes et se détachent peu à peu de Moscou. Les conséquences d’une telle transformation par rap­port aux luttes dans les pays avancés et par rapport aux mouvements des masses du Tiers Monde, se feront sentir de tout leur poids à mesure que se manifesteront les conséquences économiques et sociales des contradictions du capitalisme monopoliste d’État.

8. – Entre le capitalisme et le communisme, il ne peut pas y avoir plusieurs régimes de transition dont les structures économiques, sociales et politi­ques seraient différentes parce que fondées sur des rapports différents entre les classes.

La destruction de l’État capi­taliste par le prolétariat, l’ins­tauration du pouvoir politique des conseils et de la gestion de la production et de l’économie par les travailleurs ouvre la phase de transition entre capi­talisme et communisme en sup­primant l’exploitation et le sa­lariat dans le secteur socialisé. Aucune autre classe que le pro­létariat ne peut assurer cette transition. Les sociétés dites de transition du type «  État ouvrier dégénéré », « démocratie populaire », « État ouvrier et pay­san », etc., ne sont en réalité que des variantes du capitalis­me bureaucratique d’Etat.

9. – La dictature du proléta­riat — nécessaire dans la phase de transition du capitalisme au communisme — n’est pas la dictature du parti révolution­naire , mais celle que le prolé­tariat organisé en conseils exer­ce sur les autres classes et grou­pes sociaux conservateurs.

Le parti révolutionnaire ne peut pas se substituer au prolé­tariat. Il n’est pas la classe ré­volutionnaire, mais seulement une fraction de cette classe. Il ne peut donc pas accomplir des tâches que seul le prolétariat, placé au cœur de l’activité pro­ductive, est capable de réaliser. Mais le parti, creuset où fusion­nent les expériences et les ap­ports des différentes catégories de travailleurs manuels et intellectuels, organe d’orientation, de coordination et de lutte dans la période pré-révolutionnaire est l’instrument indispensable pour que la lutte du prolétariat aboutisse, au cours de la révolu­tion à l’instauration du pouvoir des travailleurs.

Le parti bolchévik est mort. Il a représenté une étape de la lutte du prolétariat pour son émancipation. Le programme du nouveau parti révolutionnai­re ne sera pas la simple réédi­tion — même améliorée — des conceptions bolchéviques. Sans l’expérience de la révolution russe, du bolchévisme et de la IIIème Internationale — et la critique de cette expérience — ce programme ne pourrait jamais voir le jour. Mais l’histoire du prolétariat — et du capitalisme — ne s’est pas arrê­tée en 17, ni en 23, ni en 38. Le programme du nouveau parti révolutionnaire ne pourra être formulé qu’à partir de l’expé­rience du prolétariat dans le monde actuel, sous le capitalis­me monopoliste d’Etat et sous le capitalisme bureaucratique d’Etat, et qu’à partir de l’ana­lyse des sociétés d’exploitation d’aujourd’hui.

La nécessité d’une organisa­tion marxiste d’avant-garde et l’importance décisive de son in­tervention avant et après la ré­volution sont un des enseigne­ments fondamentaux de la ré­volution d’Octobre 1917 et de tous les mouvements révolu­tionnaires qui ont eu lieu de­puis lors : Allemagne, Europe centrale, Italie, Chine, Espagne, Allemagne de l’Est, Pologne, Hongrie.

Quelques aspects du marxisme aujourd’hui (Souyri, 1970)

29 août 2011

Article de Pierre Souyri paru dans les Annales, numéro de septembre-octobre 1970 ( pp. 1434-1458 ). Nous avons préféré, une fois n’est pas coutume, intégrer les notes, toujours bibliographiques, entre crochets et en gris à l’endroit des appels de notes (qui étaient de bas de page, il fallait sinon les transformer en ligne en notes de fin de texte, mais les notes sont courtes alors que le texte est long, même avec des allers-retours hyperliens internes c’eût été plus inconfortable). Texte disponible au format pdf  ou en déroulé image (page à page vers le bas) sur le site Persée, portail d’archives de revues.

La situation du marxisme en France a été, jusqu’à ces dernières années, particulièrement misérable. Ce pays qui est avec l’Italie celui qui, en Occident compte sans doute le plus d’in­tellectuels se réclamant d’une manière ou de l’autre, du marxisme, était aussi celui où l’œuvre de bon nombre de théoriciens marxistes, et non des moindres, était le plus ignorée. Les études consacrées au marxisme et plus encore aux problèmes que le monde contemporain pose à la pensée marxiste, y étaient particulièrement rares et assez souvent d’une qualité douteuse, bien qu’il y ait eu d’honorables exceptions.

Depuis quatre ou cinq ans cette situation est en train de changer. Non seulement diverses maisons d’édition — les éditions de Minuit les éditions Maspéro, Anthropos, E.D.I., les Cahiers de Spartacus, la Taupe de Bruxelles, etc., publient ou republient des ouvrages devenus introu­vables — de Kautsky, R. Luxembourg, Boukharine, Préobrajenski, Trotsky, Hilferding, Bauer, F. Adler, Pannekoek, etc. — mais on voit apparaître ailleurs que dans de pauvres cahiers ronéo­ typés ou des revues confidentielles des études qui s’efforcent, avec plus ou moins d’audace, de rompre avec les idées reçues et les dogmes poussiéreux, pour essayer d’élucider le sens et la portée des énormes bouleversements qui se sont produits dans le monde d’après-guerre. Il est vrai qu’il reste beaucoup à faire et d’abord dans le domaine de la publication des textes « classiques » du marxisme : quelques-unes des œuvres les plus importantes de Boukharine, de Parvus, de D. de Léon, de Gorter, de Pannekoek, de Mattick, de Gramsci, de Bordiga, etc. — pour ne rien dire de Tougan-Baranovski, de Bogdanov ou de Grossman et de tant d’autres — restent inédites en français. Il n’est pas moins vrai que les recherches récemment entreprises sur les sociétés contemporaines, leur contradiction et leur dynamique ne sont pas toujours exemptes d’un certain académisme et que leurs auteurs ne sont qu’assez rarement tout à fait libérés du poids des idéologies mortes et de l’obsession des schémas périmés, voire même des modes intellectuelles. Il reste que le marxisme commence à secouer la sclérose qui le stérilisait et cherche, non sans hésitations, à se renouveler.

Sur la pensée de Trotsky.

Comme on pouvait s’y attendre, L. Trotsky occupe une grande place dans le regain d’inté­rêt qui se manifeste pour le marxisme. A ce propos il convient regain d’intérêt qui se manifeste pour le marxisme. A ce propos il convient de souligner l’intérêt du livre de J. Baecheler [J. BAECHELER, Politique de Trotsky, Paris, éd. Colin, 1968, 399 pages.]. Sans se livrer, comme c’est trop souvent le cas, à une entreprise de dénigre­ment systématique et même de pure calomnie ou au contraire de pieuse dénigre J. Baecheler donne en quelques centaines de pages de textes, judicieusement choisis, un bon aperçu des articulations et de l’évolution du système de pensée de L. Trotsky. L’introduction, les notes, la conclusion qui accompagnent les textes de Trotsky appellent cependant de sérieuses réserves. Si J. Baecheler souligne avec raison l’importance que prend chez Trotsky — surtout dans la dernière partie de sa vie — l’idée qu’à défaut d’une Révolution le monde moderne entrera en décadence, il n’est pas exact d’affirmer que cette idée n’apparaît que dans l’œuvre de l’exilé de Mexico. Pour ne rien dire des écrits de Marx et d’Engels, on la trouve au moins chez Rosa Luxembourg [R. LUXEMBOURG, La Crise de la social-démocratie, Bruxelles, éd. La Taupe, 1970, p. 68.]. Il n’est pas exact non plus que dans le « corpus du marxisme » se trouve une thèse de la « paupérisation absolue » — il s’agit tout au plus d’une tendance absolue à la paupérisation relative — que Trotsky aurait laissée à l’arrière-plan de sa conception du déclin du capitalisme parce qu’il aurait constaté dans sa jeunesse que le sort matériel des ouvriers tendait à s’améliorer. Trotsky au contraire oppose fortement la phase de décadence du capitalisme à sa phase ascendante et il souligne le fait que si, avant 1914, lorsque le capitalisme développait rapidement les forces productives, la diminution relative de la part du prolétariat dans le revenu national se trouvait masquée et ralentie par l’élévation du niveau de vie de couches de travailleurs privilégiés, cette situation s’inverse après 1929 [L. TROTSKY, Le Marxisme et notre époque, Paris, éd. Pionniers, 1946, pp. 15-17.]. L’incapacité du capitalisme à développer plus longtemps les forces de production, conduit, affirme-t-il alors, à un déclin absolu du standing des masses, qui déjà se concrétise par l’apparition de millions de chômeurs faméliques et loqueteux, et il voit là le signe que la décadence du capitalisme va déboucher sur une décomposition du prolétariat. C’est même une des raisons pour lesquelles il redoute qu’une trop longue agonie du capitalisme compromette les chances d’un avenir socialiste de la civilisation. On ne saurait davantage suivre J. Baecheler lorsqu’il avance que Trotsky et les autres marxistes révolutionnaires — les léninistes tout au moins — ne s’appuient jamais lorsqu’ils annoncent le déclin du capitalisme sur la loi tendancielle de la chute du taux de profit, parce que considérer l’évolution du capitalisme en fonction de cette loi n’aurait pu les conduire qu’à situer dans un avenir trop lointain l’heure de la crise du système et de son renversement. S’il est exact que leurs analyses ne sont pas centrées sur les effets de la loi tendancielle de la chute du taux de profit, ce n’est certainement pas parce que cette loi les aurait gênés en contredisant à leur appréciation de l’époque comme étant celle de la révolution, mais parce qu’ils concevaient le pas sage au stade monopoliste et impérialiste comme le moment où le capitalisme a précisément effectué les mutations lui permettant de contrecarrer les effets de l’élévation de la composition organique du capital et qu’en conséquence les contradictions fondamentales du système leur paraissent se situer ailleurs.

Plus d’un demi-siècle après les années où les bolcheviks élaboraient leurs analyses du capitalisme impérialiste on peut estimer que leurs conceptions ont durement subi l’érosion du temps et sont en grande partie devenues caduques. Il n’est pas juste de les accuser d’avoir été des théoriciens inconséquents et d’avoir en quelque sorte triché. Il n’est pas davantage juste de reprocher à Trotsky d’avoir commis un contresens sur la signification historique du marxisme en ne comprenant pas que ce seraient les paysans et non pas les ouvriers qui, après la Deuxième Guerre mondiale, feraient des révolutions socialistes aboutissant non pas à la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme mais à l’hégémonie d’un parti unique imposant l’industrialisation forcée. Car Trotsky est précisément un des principaux théoriciens marxistes à avoir toujours soutenu que des soulèvements de paysans armés ne conduisaient pas au socialisme, que la paysannerie était incapable de conquérir l’État et de garder le pouvoir et que la dictature d’une bureaucratie organisant l’industrialisation d’un pays arriéré ne pouvait pas être identifiée au socialisme.

Le livre de J.-J. Marie [J.-J. MARIE, Le Trotskysme, Paris, Flammarion, « Questions d’histoire », 1970, 139 pages.], conçu d’une manière toute différente, complète l’ouvrage de J. Baecheler; il ne s’agit par ici de reconstituer l’anatomie d’un système de pensée mais de retracer une histoire, celle de la théorie trotskyste, mais aussi celle des luttes, des drames, des déchirements des organisations trotskystes. On apprécie particulièrement les chapitres consacrés aux groupes trotskystes des divers pays, notamment au cours de la Deuxième Guerre mondiale et des décennies qui ont suivi, qui permettent de suivre le développement, les difficultés, les échecs, les scissions de ces organisations. On n’en est que plus enclin à regretter que cer­taines des controverses qui divisèrent les trotskystes — celles concernant par exemple la nature sociale de l’U.R.S.S, et des démocraties populaires — ne soient que trop sommairement évo­quées et que les multiples erreurs de pronostic que commirent les divers dirigeants de la IVe Internationale — certains d’entre eux ne prophétisaient-ils pas  que le Reich hitlérien s’écroulerait comme le régime de Guillaume II sous les coups d’une révolution allemande ? — soient passées sous silence. On regrette aussi que certaines des tentatives faites par des trotskystes qui n’appartiennent pas à la même fraction que J.-J. Marie pour comprendre  les changements du capitalisme depuis la guerre — même si elles ne sont que faiblement convaincantes – soient un  peu trop rapidement exécutées sous prétexte qu’elles constituent un « révisionnisme » à l’intérieur du trotskysme. On ne peut que conseiller au lecteur soucieux d’être plus complète­ment informé de lire le livre de P. Frank [P. FRANK, La Quatrième Internationale, Paris, éd. Maspéro, 1969, 152 pages.], qui n’est pas moins engagé que celui de J.-J. Marie mais présente le point de vue des « révisionnistes ».

Les articles et les interviews donnés par Trotsky entre août 1937 et août 1940 au sujet de la situation internationale et de la Deuxième Guerre mondiale étaient restés en partie inédits en français et en tout cas largement ignorés. Ils sont aujourd’hui publiés et présentés par D. Guérin qui souligne avec raison la lucidité exceptionnelle avec laquelle Trotsky était capable d’analyser l’actualité et la sûreté des prévisions qu’il lui arriva alors de formuler aussi bien au sujet des développements de la situation diplomatique que de la guerre elle-même. Dès août 1937, Trotsky estimait que la paix ne durerait pas plus de deux années encore et dès cette époque, conscient du dynamisme de l’Allemagne nazie, il prévoyait la défaite de la France, l’établissement de l’hégémonie hitlérienne sur l’Europe, l’exil vers l’Angleterre des gouverne­ments français, belges, hollandais, polonais, etc., sans pour autant croire à la victoire finale de l’Allemagne. Après une période de succès initiaux, expliquait-il, l’impérialisme hitlérien se heur­terait à une résistance acharnée des peuples de l’Europe assujettie et surtout à celle des Anglo-Saxons car l’Amérique, que toute sa puissance portait vers des ambitions mondiales, ne pour­rait pas tolérer les succès de l’Allemagne surtout si celle-ci agissait de concert avec le Japon. Très attentif à l’évolution de la politique soviétique, Trotsky envisageait aussitôt, après Munich, la possibilité d’accords germano-soviétiques. Non pas que Staline, comme on le crut souvent alors et comme on le répète encore aujourd’hui, ait poursuivi le dessin machiavélique de faire éclater une guerre entre impérialistes, mais parce que le maître du Kremlin, informé du faible potentiel militaire des alliés redoutait la force allemande : il crut alors possible d’acheter par une aide économique substantielle fournie au Reich la sécurité des frontières russes. On pour­rait multiplier les exemples montrant à quel point l’exilé de Mexico avait une compréhension de la politique mondiale beaucoup plus aiguë que la plupart des hommes qui dirigeaient alors les États et les armées.

Il n’empêche que cette haute intelligence politique raisonnait dans le cadre d’un système de pensée et d’une représentation générale de l’époque dont, trente ans plus tard, on ne peut que constater le caractère foncièrement erroné. Comme tous les bolcheviks, Trotsky était persuadé que le capitalisme était entré depuis 1914 dans une période de déclin, et la crise de 1929 avait renforcé sa conviction que le système tout entier était dans une situation sans issue. A ses yeux, non seulement les forces de production ne pouvaient plus se développer dans le cadre de la propriété privée et de la division en États nationaux, mais l’aggravation des tensions sociales et le développement toujours plus avancé des formes monopolistes du capitalisme minaient inexorablement les régimes démocratiques bourgeois qui feraient tôt ou tard place à des dic­tatures bonapartistes ou fascistes. C’est pourquoi il n’y avait pour lui que deux possibilités : ou bien la guerre aboutirait comme en 1917 et 1918 à une poussée révolutionnaire, qui si elle était victorieuse, permettrait de balayer la bureaucratie réactionnaire de Moscou et de réorga­niser l’économie européenne et plus tard mondiale sur la base d’une planification rationnelle effectuée dans le cadre d’États unis socialistes, ou bien le conflit dévastateur commencé en 1939 ne serait qu’un nœud d’accélération dans un processus dramatique de régression historique et de déclin de la civilisation. Trotsky en effet excluait la possibilité que, à défaut du prolétariat révolutionnaire, le capitalisme lui-même parvienne à dépasser les cadres nationaux de son fonctionnement et à planifier l’économie : une Europe unifiée par l’impérialisme deviendrait disait-il, une « caserne totalitaire » où les peuples assujettis poseraient à nouveau la question nationale, de sorte que les soulèvements, les opérations de pacification et finalement de nouv­elles luttes pour la domination mondiale achèveraient de ruiner les fondements matériels de la civilisation. Surtout, il pensait que le capitalisme, empêtré dans ses contradictions, ne pourrait pas survivre très longtemps sans engendrer sa propre négation réactionnaire et il redoutait que n’émergent de la décomposition de la société bourgeoise des régimes bureaucratiques et totalitaires où une nouvelle classe dominante vivrait de l’exploitation des masses réduites en esclavage.

On peut, certes, soutenir aujourd’hui que le déclin des formes démocratiques s’est effec­tivement réalisé dans la mesure où les Parlements apparaissent de moins en moins comme les centres effectifs des décisions publiques, économiques et stratégiques fondamentales, désormais prises au niveau des appareils bureaucratiques qui dominent les sociétés modernes. On peut aussi soutenir que le totalitarisme a insidieusement envahi la vie de ces sociétés où les populations sont mises en condition et manipulées comme elles ne l’avaient jamais été. Mais il est évident qu’il s’agit là d’un autre phénomène et non pas d’une exacte confirmation des pronostics de Trotsky qui se représentait l’avenir du totalitarisme à l’image des systèmes terro­ristes nazis et staliniens. Enfin, l’extraordinaire rétablissement qu’a réalisé le capitalisme après 1945, les hautes performances qu’il accomplit dans le domaine de la croissance économique rendent aujourd’hui dérisoire l’affirmation que le système dans l’impasse vivait, dans les années vingt et trente, ses heures d’agonie. Ce n’est pas seulement la pensée de Trotsky qui est ici en cause mais celle du bolchevisme tout entier, du moins en ce qui concerne la façon dont il avait conçu la trajectoire historique de la société capitaliste.

Les derniers écrits de Varga.

Prisonnier des schémas périmés d’un bolchevisme outrageusement simplifié et aussi de la raison d’État, le marxisme soviétique a souvent donné, au temps de la guerre froide, une représentation proprement fantastique du monde capitaliste : celui-ci, engagé dans la « deuxième phase de sa crise générale » était censé sombrer dans un état de décrépitude totale et s’ache miner vers un inexorable et prochain écroulement. E. Varga fut un des premiers à essayer, en 1948, de corriger quelques-uns des aspects les plus irréalistes de cette vision des choses. Son dernier livre [E. VARGA, Essai sur l’économie politique du capitalisme, Éditions du progrès, U.R.S.S., 1967, 394 pages] montre les limites de ce qu’il lui fut possible de faire dans ce domaine après la déstalinisation : l’idéologie soviétique y apparaît remaniée sur des points secondaires mais non pas dans son agencement général et dans son contenu essentiel.

Ainsi en va-t-il lorsque, dès le début de son ouvrage, Varga entreprend une critique des conceptions théoriques sous-jacentes au livre de Staline sur Les problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S.. Staline, explique Varga, ne comprenait pas le caractère spécifique des lois du développement social qu’il distinguait mal de celles de la nature. Or les premières diffèrent des autres au moins parce qu’elles ne sont, ainsi qu’il apparaît dans le Capital, que des mouvements tendanciels dont le développement se heurte à des facteurs antagonistes et qu’elles opèrent dans des situations concrètes continuellement changeantes. Comme telles, elles ne permettent pas des prévisions rigoureusement exactes et c’est une pure mésinterprétation du marxisme que de présenter la décision politique comme la nécessaire mise en œuvre d’une sorte d’impératif catégorique exigé par des lois. Cette critique d’une certaine conception scientiste, et en réalité bureaucratique, du marxisme aurait pu conduire fort loin. Elle contient implicitement une remise en question d’un des dogmes fondamentaux du stalinisme qui a toujours postulé que le processus historique est mis en mouvement par des déterminations rigoureuses dont seule la « science marxiste léniniste » livre la connaissance aux dirigeants, dont les décisions deviennent du même coup intangibles. Mais il n’en est rien et Varga se borne finalement à dénoncer les « erreurs subjectivistes » de Staline en leur opposant l’interprétation qu’il considère comme correcte de la « loi fondamentale de l’impérialisme » : il ne s’agit guère que d’un résumé des principaux thèmes développés par Lénine sur l’impérialisme.

Pourtant il y a dans le livre de Varga un certain nombre d’éléments nouveaux par rapport à ce qu’avait été jusque-là l’idéologie soviétique de rigueur. S’il maintient que la période actuelle est celle de la « crise générale du capitalisme », Varga reprend des idées qu’il lui avait été inter dit d’exprimer en 1948, et il souligne en particulier qu’il n’est pas vrai que l’État soit complète ment impuissant à surmonter l’anarchie totale de la production capitaliste. L’opposition absolue entre anarchie totale de la production capitaliste et économie planifiée est, dit-il, inexacte : en U.R.S.S. la planification n’est jamais parvenue à englober tous les domaines de l’économie et, inversement, dans les pays occidentaux, l’État, par l’importance de ses investissements et sa politique fiscale, imprime au développement de la production un caractère partiellement planifié. Le capitalisme monopoliste est devenu le capitalisme monopoliste d’État. Cette coordination du fonctionnement de l’économie capitaliste par l’État ne s’effectue pas cependant sans conflit et il est faux de prétendre, comme le faisait Staline, que l’État est un simple instrument du capital monopoliste. En réalité, les rapports entre les monopoles des différentes branches et secteurs de l’économie sont le plus souvent antagoniques et ceux-ci doivent lutter au niveau des instances politiques pour obtenir des mesures favorables à leurs intérêts particuliers. Si la bourgeoisie est unanime dans sa volonté d’extraire le maximum de plus-value du prolétariat, il ne reste rien de cette unanimité lorsqu’il s’agit de répartir cette plus-value. C’est croire à une pure fable que d’imaginer qu’il existe dans chaque pays capitaliste un centre représentant les intérêts unifiés de toute la bourgeoisie monopoliste et dictant des directives à l’État. Les différentes fonctions de l’État sont contradictoires. Celui-ci est un organe de défense et de consolidation du régime capitaliste tout entier et, dans cette tâche, il reçoit l’appui de toutes les couches bourgeoises urbaines et rurales et de la bureaucratie réformiste. Mais en même temps il est l’organe d’une redistribution du revenu national en faveur du capital monopoliste et comme tel il peut voir se dresser contre lui les diverses couches qu’il dépouille, qui le contraignent, à l’occasion, à tenir compte de leur pression. L’État se trouve ainsi au centre de convergence de tout un ensemble de poussées contradictoires et, à ce propos, Varga évoque l’analyse que Marx avait faite du bonapartisme de Napoléon III en montrant que l’État s’était alors élevé au-dessus des classes pour arbitrer leur conflit.

Surgi de la nécessité de défendre le système capitaliste menacé, l’intervention étatique n’a cependant progressé que de manière irrégulière et saccadée : elle s’est d’abord accentuée au cours des guerres et des crises mondiales pour reculer aussitôt dans chaque phase d’accalmie, puis elle a pris de nos jours une ampleur qualitativement nouvelle qui ne se manifeste non seulement dans chaque pays mais dans le domaine international par les tentatives encore inachevées d’intégrer les différents capitalismes nationaux dans un ensemble supra-national. Varga cependant n’explique pas de manière très convaincante les lenteurs et les irrégularités de processus : il se borne à invoquer le comportement inconséquent des classes dominantes qui, gardant la nostalgie de l’époque où elles étaient libres de gérer leurs affaires à leur guise, resteraient réticentes devant l’ingérence de l’État. L’explication paraît sommaire.

Varga remet aussi en question certains des aspects les plus insoutenables de l’idéologie soviétique en ce qui concerne l’économie de la phase monopoliste du capitalisme. On ne peut, dit-il, se borner à répéter plus longtemps que les monopoles haussent les prix, réalisant ainsi des surprofits au détriment des acheteurs, ou qu’ils paient les ouvriers au-dessous de la valeur du travail. Dans le capitalisme le total de la valeur doit être égal au total de la somme des prix et le travail, comme toutes les marchandises, doit être vendu à sa valeur. D’ailleurs l’observation montre que les salaires sont plus élevés dans les entreprises monopolistes. En réalité, s’il y a une paupérisation relative du prolétariat, d’ailleurs très difficile à apprécier statistiquement et souvent exagérée par les auteurs soviétiques, la thèse de la paupérisation absolue entendue comme une tendance générale, permanente et irréversible à la réduction des salaires est une absurdité : s’il en était ainsi, au bout d’un certain nombre de décennies le salaire tendrait vers zéro. On peut tout au plus constater que la paupérisation absolue apparaît épisodiquement lors des grandes crises et des guerres ou bien dans les régions attardées du globe lorsque la pénétration du capitalisme bouleverse les anciennes structures de la production sans pour autant faire surgir une économie moderne. Mais elle ne se manifeste pas comme un processus chronique et général. On a assisté, au contraire, depuis la Deuxième Guerre mondiale, à un élargissement des couches de salariés privilégiés, car aux surprofits tirés de l’exploitation des peuples assujettis se sont ajoutés dans les pays avancés les effets d’une forte augmentation de la pro­ductivité du travail : 20 à 30 % en quinze ans.

L’existence de surprofits des monopoles n’est pas liée à la paupérisation absolue. Elle résulte de l’exploitation des peuples assujettis rendue possible, même après la décolonisation, par l’inégalité des échanges et par la saturation du marché du travail dans les pays du Tiers monde, qui permet d’abaisser les salaires dans les entreprises que le monopole des pays avancés y ont établies. Elle résulte aussi dans les grands pays industriels de la réduction au-dessous du taux moyen des profits des entreprises qui ne sont pas monopolistes, par suite du mécanisme des prix qui fait que les monopoles, achetant bon marché et vendant cher, dépouillent les petits et moyens entrepreneurs.

Quel rôle joue l’État dans la réalisation des surprofits ? Varga ne le dit guère ne en citant quelques exemples où l’État britannique se fait l’instrument de la majoration qu’incidem ment its des très grandes entreprises. C’est ainsi que, grâce à un tarif protectionniste institué par le gouvernement du Royaume-Uni, l’Imperial Chemical Industry vend 20 livres la tonne du sul­fate d’ammoniaque commercialisé à raison de 12 livres la tonne à l’étranger. Les subventions que le gouvernement attribue aux fermiers britanniques pour les inciter à moderniser l’agricul­ture sont en grande partie récupérées par les monopoles qui majorent leur prix de vente : les fermiers reçoivent 8,75 livres par tonne d’engrais acheté, les trusts en reprennent 7.

Au total, le livre de Varga présente surtout de l’intérêt comme document sur la transformat­ion de l’idéologie soviétique dont il se borne à rectifier et à nuancer les affirmations les plus simplistes et les plus tranchantes. Mais il ne témoigne ni d’une très grande audace théorique ni d’une information très poussée sur les sociétés et les économies occidentales. A tout prendre les travaux des économistes et des sociologues que les Soviétiques qualifient de bourgeois sont souvent beaucoup plus éclairants pour qui veut, en laissant de côté les pétrifications dog­matiques du marxisme, comprendre les transformations qui se sont produites dans le monde capitaliste.

Varga avait-il secrètement dans les derniers temps de sa vie, poussé plus loin sa critique du stalinisme ? C’est ce qu’on peut supposer en lisant le texte publié sous le titre de « Testa­ment de Varga » et qui est présenté par R. Garaudy [Le Testament de Varga, Paris, Grasset, 1970, 185 p.]. Ce document , qui d’abord paru en U.R.S.S. sous une forme dactylographiée dans la revue illégale Phénix et serait clandestinement sorti de Russie grâce à la complicité de « vieux militants bolcheviques », a été, en juillet 1970, dénoncé comme un faux par les autorités soviétiques. Depuis lors, R. Garaudy a vertement répliqué aux accusations dont il était l’objet à ce propos.

Quoi qu’il en soit de cette polémique, le texte, que nous dirons seulement « attribué au cama­rade Varga », n’est pas un document théorique hautement élaboré. Les idées qu’on y trouve ne sont pas toujours nouvelles et il est surtout piquant, si Varga en est bien l’auteur, de les voir apparaître sous la plume d’un homme qui toute sa vie durant servit le stalinisme.

La révolution d’octobre, nous explique-t-on, a pris, surtout après la Deuxième Guerre mondiale, une signification historique toute différente de celle que lui avaient attribuée les fondateurs du bolchevisme. Elle n’a pas été la première révolution prolétarienne annonçant l’écroulement du capitalisme dans les pays avancés — cette éventualité est encore aujourd’hui improbable — mais une révolution spécifique aux pays sous-développés qui a servi de modèle aux peuples de l’Orient et des autres continents assujettis pour réaliser un développement national évitant le capitalisme. La révolution russe en effet n’était que partiellement socialiste : seule une minor­ité appartenant aux couches supérieures du prolétariat était réellement inspirée par les idéaux socialistes ; les masses paysannes et les couches pauvres des villes ne combattaient que pour la destruction des survivances « seigneuriales » et l’anéantissement d’un vieil ordre des choses despotique et corrompu. Cette haine de l’Ancien Régime donna aux forces révolutionnaires un dynamisme exceptionnellement élevé dans la lutte contre les armées réactionnaires. Mais une fois la victoire acquise, des problèmes insurmontables assaillirent les dirigeants bolcheviques. Lorsque Lénine, comprenant son erreur de pronostic sur l’imminence des révolutions euro­péennes, cherche par quelles voies la Russie isolée pourrait faire quelques pas en direction du socialisme, il n’est plus que le « rêveur du Kremlin ». L’expérience a complètement démenti ses illusions sur la possibilité de gouverner la Russie et de gérer la production selon les moda­lités qu’il avait définies dans L’État et la Révolution, et s’il comprend dans les dernières années de sa vie les menaces que la bureaucratisation du régime fait peser sur l’avenir du socialisme, il se fait encore des illusions sur la possibilité de contrôler et d’enrayer le processus. La bureau­cratisation est favorisée par un trait particulier de l’ancienne société russe : l’existence dans les villes d’une couche importante de déclassés vivant dans des conditions précaires mais
ayant une certaine culture et que toute leur psychologie sociale prédisposait à une lutte impitoyable pour le pouvoir et les avantages matériels. C’est en grande partie de ce milieu que sort la bureaucratie stalinienne avec ses caractéristiques particulières : carriérisme, cynisme, goût des privilèges ostentatoires, arrogance grossière et servilité, etc. A partir de là, l’auteur brosse un tableau extrêmement sombre de la société soviétique contemporaine. Tandis que l’aristo­cratie bureaucratique est emportée par une passion de luxe qui conduit une partie de ses membres jusqu’au aime e à la perversion, les travailleurs des villes et des campagnes qui restent sous-payés sont souvent incités à « améliorer par le vol leur niveau de vie trop bas » et connais­sent toutes les dégradations morales qu’engendre la misère. Quant à la couche moyenne, si elle estconvenablement payée, elle n’aspire qu’à une existence petite-bourgeoise et vit dans un désert d’indifférence et de solitude morale. Tout se passe comme si le monde bourgeois russe, dont le développement a été interrompu par la Révolution, réaffleurait à travers le socia­lisme.

Où va cependant cet univers ? L’auteur, qui constate que les tentatives faites par N. Krouchtchev pour restreindre les privilèges de la haute bureaucratie n’ont pas eu de suite, ne croit pas que les couches laborieuses trop accoutumées à la soumission et à la passivité, puissent prendre l’initiative d’imposer des changements aux milieux dirigeants. Rappelant que, quel que soit le niveau atteint par les forces productives, le communisme ne peut naître que de « l’autoges­tion des travailleurs dans tous les domaines de la vie », il se borne à espérer d’une manière très vague qu’un « tournant sera pris par les sommets ». Si ce texte a réellement été écrit par Varga, il constitue un beau témoignage de désespoir politique.

Le capitalisme monopoliste d’État.

Les meilleures élaborations théoriques des communistes ne viennent cependant pas tou­jours de Russie, ainsi que le montre un numéro spécial de la revue Économie et Politique, consacré au capitalisme monopoliste d’État [Le Capitalisme monopoliste d’État, Paris, Économie et Politique, 1966, 2 vol., 245 et 271 pages.].

Tout d’abord, P. Boccara entreprend de définir ce qu’il faut entendre par capitalisme monopoliste d’État et de préciser les démarches méthodologiques qui doivent permettre de rendre compte de cette nouvelle phase du développement capitaliste : le capitalisme monopoliste d’État ne se réduit pas en effet à des mesures de politique économique se superposant au fonctionnement normal du capitalisme des monopoles, il en constitue une mutation struc­turelle et doit être compris comme une totalité nouvelle en développement.

S’interrogeant ensuite sur les raisons de l’intervention de l’État dans la vie économique et sur la signification des diverses modalités de cette intervention, P. Boccara fait un exposé dont l’intérêt mérite d’être souligné. S’appuyant sur des vues exposées par Marx, Lénine, Hilferding et même Boukharine, il entreprend de montrer que la sur-accumulation du capital ne se manifeste pas seulement de façon passagère dans les crises cycliques mais tout au long du développement capitaliste, car elle est l’expression concrète de l’élévation de la composition organique et de la tendance à la chute du taux de profit. Marx avait déjà noté que l’exportation des capitaux et le développement du capital-action qui ne rapporte que des intérêts inférieurs au taux moyen du profit dans les entreprises où le capital fixe est particulièrement important, comme dans les chemins de fer, correspondait à cette nécessité de la « mise en sommeil d’une partie du capital » suraccumulé. Ce sont l’exportation des capitaux, la formation des monopoles avec toutes les pratiques permettant au capital financier d’élever ses profits en imposant aux simples détenteurs d’actions et d’obligations, dont le capital se trouve ainsi dévalorisé, de se contenter d’intérêts inférieurs au taux moyen du profit qui auraient permis au capitalisme de surmonter ses tendances à la stagnation telles qu’elles se manifestèrent durant la phase dépressive des années 1874-1896. Mais une fois ces formes de dévaluation chronique du capital inscrites dans les structures du système, la reprise de l’expansion aboutit à une nouvelle phase de sur­accumulation dont les effets culminèrent dans la crise de 1930. Or, la sur-accumulation avait alors pris une telle ampleur, que la reprise de la croissance ne put être obtenue que par des formes beaucoup plus massives de dévalorisation du capital qui concrétisèrent le passage au capitalisme monopoliste d’État. C’est désormais le financement public d’une partie de la pro­duction, ne réclamant plus dès lors de profit pour elle-même, qui permettra une dévalorisation du capital donnant aux autres branches de la production la possibilité d’accroître leurs profits. Ainsi s’expliquerait l’évolution qui, à partir des années trente, conduit l’État d’abord à subven­Ainsi les secteurs it la l’évolution organique du capital est la plus élevée, puis à prendre certains d’entre eux directement en charge et finalement à étendre le financement public ou para-public à une série d’activités nouvelles qui vont de l’énergie atomique ou pétrolière à la recherche.

Au cours des discussions on a reproché, et sans doute à juste raison, à P. Boccara d’avoir considéré le passage au capitalisme monopoliste d’État trop exclusivement sous l’angle d’un processus économique objectif : l’intervention de l’État a été ainsi imposée aux classes diri­geantes de l’Occident par la pression du mouvement ouvrier et la compétition avec les pays de l’Est ; elle n’a pas seulement pour objectif de renforcer le profit des monopoles, mais de con­solider les systèmes en organisant et en régularisant la croissance économique.

Les conditions et les effets de cette croissance suscitent d’ailleurs les controverses. Pour H. Claude, l’expansion n’est possible que dans la mesure où la politique de l’État aboutit à drainer vers les monopoles une masse croissante de profits que ceux-ci seraient incapables de réaliser par vers les monopole s une l’importance du capital fixe et la rapidité de son renouvellement contraignent le capitalisme de la phase actuelle à intensifier la formation du capital en faisant obstacle au relèvement des salaires et en augmentant les rythmes et la durée du tra­vail. Il en conclut que le capitalisme serait menacé par une crise des débouchés si la fabrication d’armements, l’augmentation de la consommation de la bourgeoisie et l’utilisation des diverses techniques de conditionnement des acheteurs, qui permettent d’ajuster la consommation à la production, ne jouaient un rôle compensateur. On lui objecte que son analyse fondée sur l’exemple de la France paraît difficilement généralisable : la tendance à l’allongement de la durée du exemple de la manifeste pas dans tous les États occidentaux et les fabrications d’armements, très inégales suivant les pays, et dans certains cas, négligeables, ne sauraient à elles seules rendre compte de l’ampleur et de la durée de l’expansion. Un Tchécoslovaque, Kular, avancera même que dans la phase de maturité du capitalisme, l’augmentation de la consommation, y compris celle des ouvriers, est un des conditions mêmes de la production. Les divergences, on le voit, sont importantes.

Dans quelle mesure, cependant l’État parviendra-t-il à régulariser durablement la croissance et à stabiliser le système ? Sur cet important problème, les vues développées ne seront pas toujours concordantes. A l’inverse de l’académicien bulgare Kamenov, pour lequel il n’y a pas d’autre connaissance valable de l’économie que celle que fournit la « science marxiste », Barjonet pense que le temps des « économistes distingués » est fini et que les théories économiques contemporaines ont appris, depuis Keynes, à serrer de près la réalité, pour donner des instru­ments efficaces à la politique économique.

Cette rationalisation du capitalisme ne saurait cependant être que relative et divers confé­renciers ont essayé d’en préciser les limites. J. Fabre, en s’appuyant sur l’exemple de Ve Plan français, montre qu’avec le régime de la propriété privée et de la production pour le profit sub­siste, sous-jacente à la planification, un jeu de lois économiques incontrôlées qui réduit souvent à une apparence le contrôle conscient de l’économie. D’autres facteurs d’instabilité sont également mis au jour : l’inflation, dont R. Pirolli a entrepris d’esquisser une théorie ; la lutte des classes qui vient périodiquement perturber les calculs effectués par les programmateurs; les effets de la concurrence internationale, dont F. Thoraval a étudié les transformations dans le cadre de la C.E.E. et dans les rapports de la C.E.E. et du capitalisme américain, etc.

Il reste qu’on se serait attendu à voir des marxistes définir rigoureusement les contradictions de l’actuelle phase du capitalisme et explorer leur dynamique. Or ce problème a été presque en­tièrement esquivé. On s’est borné à affirmer que le capitalisme monopoliste d’État portait en lui-même des tendances à la transformation des monopoles privés en monopoles d’État, tendances qui ne sauraient se réaliser automatiquement jusqu’à leur terme car elle se développe­raient comme négation du capitalisme privé. On parvient alors à la conclusion attendue : c’est l’action unie de toutes les couches subissant l’exploitation des monopoles qui résoudra la con­tradiction en imposant une extension des nationalisations ouvrant la voie à une période de transition vers le socialisme. Mais dès lors il est clair qu’il ne s’agit plus de démonstration ou d’évidences, mais de pures croyances politiques.

Des universitaires américains prétendent moderniser le marxisme.

Dans quelle mesure cependant le marxisme peut-il, sans être soumis à d’importantes modi­fications, rendre compte du capitalisme contemporain ? Deux marxistes américains, P. A. Baran et P. M. Sweezy, dans un livre qui se veut une analyse systématique des structures et du fonc­tionnement du capitalisme monopoliste [P. A. BARAN et P. M. SWEEZY. Le Capitalisme monopoliste, Paris, éd. Maspéro, 1968, 342 pages. ], prétendent dégager les mutations qualitatives qui doivent être introduites dans la théorie économique du marxisme — ce que ni Hilferding ni Lénine ne seraient parvenus à faire en leur temps — lorsque le développement des monopoles atteint son point le plus avancé comme c’est aujourd’hui le cas aux U.S.A. P. A. Baran et P. M. Sweezy montrent d’abord les transformations qui se sont opérées au niveau des unités de pro­duction et de la façon dont elles sont gérées. Émancipées de la domination du capital finan­cier, les entreprises géantes sont désormais aux mains d’organisateurs dont la physionomie sociale, les objectifs et le comportement sont tout différents des « tycoons » qui dominaient naguère les grandes affaires. Ces organisateurs, recrutés par cooptation dans les couches pos­sédantes moyennes et supérieures, et promus en fonction de leur efficacité, n’ont pas pour but d’agglomérer par la spéculation et des opérations plus ou moins aventureuses le capital-argent mais de réaliser le maximum de profit permettant d’accéler la croissance et d’étendre les dimen­sions de la firme. Ils sont par excellence les agents de l’expansion industrielle.

Quelle que soit son importance, l’entreprise géante n’est pas cependant un monopole stricto sensu, et la concurrence continue à être un des fondements du système. Mais elle s’opère désormais dans des formes nouvelles : la compétition par la baisse des prix qui contredit à la recherche des prix maximisants du profit est de plus en plus exclue de la guerre économique et les firmes cherchent surtout à majorer leurs profits en comprimant systématiquement leurs coûts de pro­duction. Il résulte de là que le capitalisme des monopoles — contrairement à ce qu’affirmait la vulgate marxiste qui dénonçait volontiers le « malthusianisme économique des trusts » — accé­lère extraordinairement le rythme des découvertes technologiques et de leur application et impulse d’une manière sans précédent les progrès de la productivité.

P. A. Baran et P. M. Sweezy posent alors une des affirmations centrales de leur théorie : la loi tendancielle de la baisse du taux de profit, qui se manifestait dans le capitalisme concurrentiel et dans la première phase du capitalisme monopoliste, doit être considérée comme caduque et être remplacée par une « loi de l’augmentation du surplus ». A partir de là peut être élaborée une représentation du capitalisme et de ses contradictions qui, du moins, tient compte de tout un ensemble de faits nouveaux apparus depuis un quart de siècle dans les sociétés occidentales.

Le capitalisme monopoliste, expliquent P. A. Baran et P. M. Sweezy, fonctionne en créant un « surplus croissant », sans toutefois faire apparaître en même temps dans la consommation et l’investissement les débouchés qui pourraient l’absorber, de sorte qu’on y constate une sous-utilisation constante du potentiel productif et une tendance à la dépression chronique qui doit être continuellement compensée. Cette compensation s’effectue d’abord par l’amplification, des efforts faits pour vendre et qui explique l’importance qualitativement nouvelle que prennent dans le capitalisme monopoliste, le crédit la publicité et l’obsolescence organisée des pro­duits : dans tous ces cas il s’agit de mener une guerre sans merci contre l’épargne. A cela s’ajoute les politiques keynesiennes et néo-keynesiennes de création d’une demande supplémentaire par diverses dépenses gouvernementales dont on peut observer, de décennie en décennie, l’énorme gonflement depuis 1929, malgré les protestations impuissantes de quelques couches marginales — personnes à revenus fixes, ouvriers inorganisés, etc. Car les couches dominantes elles-mêmes exercent de puissantes pressions non pas pour restreindre les dépenses publiques qu’elles ont appris à considérer comme bénéfiques pour leurs profits, mais pour faire en sorte que ces dépenses ne soient pas affectées à des postes empiétant sur les intérêts privés. Ainsi s’explique qu’aux U.S.A. tout un ensemble de besoins sociaux — logements, équipements urbains, organismes de santé, enseignement, etc. — restent insuffisamment satisfaits tandis que le complexe des intérêts privés liés à la construction automobile a poussé à une prolifération des équipements aboutissant à une utilisation démentielle de ces engins. Surtout l’absorption du surplus se réalise par le moyen de dépenses militaires rendues nécessaires par l’arrivée de l’Amérique au leadership du monde capitaliste à une époque où celui-ci se trouve contraint de lutter pour contenir et éventuellement refouler l’expansion du système « socialiste ».

Quel est cependant l’avenir du capitalisme ? P. A. Baran et P. M. Sweezy estiment que le système serait depuis longtemps entré en état de stagnation chronique si une succession de stimulants exogènes — les constructions ferroviaires, l’électrification, les guerres, « l’automobilisation » — n’avaient pas relancé la croissance, et ils pensent qu’on ne tardera pas à aboutir à une période de sous-utilisation aggravée du potentiel productif : le développement de la pro­duction automobile finira par atteindre un plafond et la course aux armements, qui a elle-même largement contribué à intensifier la productivité et a conduit à une réduction relative de l’em­ploi, atteindra à son tour certaines limites.

Le capitalisme monopoliste n’est pas d’ailleurs dénoncé par les marxistes américains seulement parce qu’il fonctionne au prix d’un énorme gaspillage de richesse — la publicité, l’obsolescence organisée des marchandises, etc. absorbent sans utilité réelle une part énorme du produit social — et parce qu’il est incapable d’organiser la croissance économique optimale.
Dans les derniers chapitres de leur ouvrage P. A. Baran et P. M. Sweezy déplacent leur critique de l’économie vers la société et la manière dont on y vit et ils brossent alors un tableau proprement sinistre de l’Amérique. Tandis que l’évolution technologique aggrave le sous-emploi dans les ghettos noirs, l’illusion que l’expansion ferait automatiquement disparaître la misère maté­rielle s’évanouit. Les travailleurs blancs sont à leur tour atteints par la réduction des emplois non qualifiés et près de la moitié de la population américaine est, à des degrés divers, atteinte par la pauvreté. Il s’agit, bien sûr, d’une pauvreté relative qui se manifeste en particulier par la dégradation des conditions de logement. Dans les villes polluées où les transports s’engorgent, près des deux tiers des logements sont délabrés et la pression des intérêts privés, la spécula­tion, la corruption des administrations font que les projets de rénovation urbaine sont la plupart des au détriment des couches inférieures de la population. On construit plus de logements de luxe que d’habitations destinées aux couches les moins fortunées et celles-ci ne quittent les taudis que pour aller habiter, dans des quartiers suburbains, des logements de pacotille démesurément éloignés des lieux de travail. Mais surtout, la misère est en Amérique psychologique et morale. Après bien d’autres, P. A. Baran et P. M. Sweezy dénoncent l’ennui du travail dans les conditions modernes de la production, les frustrations sans fin qui naissent d’une consommation manipulée et futile, le caractère abêtissant des loisirs mercantilisés, la stupidité de la culture qu’absorbent les masses. Le capitalisme monopoliste enferme l’homme dans un sentiment débilitant d’ennui et d’absurdité, détruit les possibilités de sublimation et, par là, ruine les anciennes morales sexuelles et familiales, non pas pour aboutir à une « libération sexuelle » effective mais à l’angoisse de la solitude et à l’obsession érotique. L’avenir d’une pareille civi­lisation apparaît particulièrement sombre : tandis que la révolution prolétarienne devient de plus en plus improbable, un processus déjà fort avancé de délabrement des structures psychiques se développe, menaçant de conduire à un effondrement du système.

La « loi des surplus croissants », que P. A. Baran et P. M. Sweezy prétendent substituer à celle de baisse tendancielle du taux de profit, suscite cependant des objections. Il ne paraît pas acceptable en particulier de poser que la fixation des prix au niveau souhaité par les monopoles et l’abaissement des coûts puissent déterminer une augmentation du surplus au niveau global du système : les monopoles ne réalisent de surprofits qu’en échappant à la péréquation générale et les gains des monopoles ne constituent qu’un transfert de valeur réalisé au détriment des secteurs non monopolistes. Dans l’avant-propos qu’il a rédigé pour l’édition française, Ch. Bettelheim fait, par ailleurs, remarquer que la loi de la baisse tendancielle du taux de profit n’est pas liée à la concurrence mais à l’essence même du capitalisme. Elle exprime un ensemble de relations entre l’accumulation, la composition organique et les progrès de la productivité, et, à travers l’histoire du capitalisme, les variations du taux de profit dépendent du rapport concret qui s’établit entre la baisse tendancielle du taux de profit et la hausse tendancielle du taux de la plus-value. Ch. Bettelheim, cependant, ne conteste pas la représentation que Baran et Sweezy se font du capitalisme actuel mais seulement l’explication théorique qu’ils donnent de ses transformations. Dans la phase actuelle, dit-il en substance, l’utilisation par l’État d’une partie croissante de la plus-value à des fins autres que l’accumulation permet de contrecarrer la baisse du taux de profit en ralentissant l’élévation de la composition organique du capital, alors même que le taux d’exploitation augmente par suite de l’extraordinaire accroissement de la productivité du travail.

Les conceptions théoriques de P. A. Baran et P. M. Sweezy sont par ailleurs attaquées sans ménagement par les intraitables rédacteurs de la revue théorique du bordighisme [« Les derniers exploits du marxisme universitaire (A propos des derniers ouvrages de MM. Baran et Sweezy) », Programme communiste, n° 47, janvier-mai 1970, Marseille, pp. 15-38.] qui soutiennent que P. A. Baran et P. M. Sweezy seraient en réalité fort ignorants de l’œuvre de Marx et n’auraient produit qu’un ensemble assez discordant d’affirmations qui, en quelque sorte, ne seraient pas nouvelles lorsqu’elles sont exactes et ne seraient pas exactes lorsqu’elles sont nouvelles. Surtout, P. A. Baran et P. M. Sweezy sont accusés, non pas seulement à propos du Capitalisme monopoliste mais aussi de leurs ouvrages antérieurs, d’avoir déformé le sens de la critique marxiste du capitalisme. Se bornant à montrer que le capitalisme ne produit pas tout ce qui pourrait l’être et que ce qu’il produit n’est pas ce qu’il serait souhaitable de fabriquer, ils lui opposent le « socialisme » c’est-à-dire l’économie planifiée des pays de l’Est, comme système plus rationnel, plus efficace et plus moral, et ils réduisent par là le marxisme à une vulgaire idéologie de la croissance. P. Naville [P. NAVILLE, Le Nouveau Léviathan, Paris, éd. Anthropos, 1970, 2 vol., 584 et 493 pages.] qui qualifie Baran de « pseudo-marxiste académique » soutient un point de vue analogue en se gaussant des naïvetés des deux marxistes américains et des illusions qu’ils se font sur le fonctionnement rationnel de l’économie planifiée et sur l’élimination du gaspillage dans les pays de l’Est.

Les transformations des pays de l’Est.

P. M. Sweezy [P. M. SWEEZY et Ch. BETTELHEIM, « Lettres sur quelques problèmes actuels du socialisme », Cahiers libres, n° 169, éd. Maspéro, 1970, 64 pages.] a d’ailleurs, depuis 1964, modifié son appréciation du système soviétique. Après avoir longtemps vu dans la société russe une société en voie de transition vers le socialisme, il pense qu’elle est maintenant, ainsi que tous les pays de l’Est européen, en train d’évoluer vers une restauration du capitalisme selon un processus qu’avait inauguré la Yougoslavie en rétablissant l’économie de marché et en s’ouvrant largement au capital étranger. Découvrant enfin que l’abolition de la propriété privée ne suffit pas à fonder le socialisme, P. M. Sweezy explique que la planification bureaucratique avait abouti à une crise menaçante — apathie des masses, productivité stagnante, difficultés de la croissance, etc —, à laquelle les dirigeants de l’U.R.S.S. et des pays de l’Est ont cherché une solution dans un retour aux méthodes du capitalisme, telles que l’incitation au profit et le rétablissement partiel du marché. Or, à partir du moment où le profit et l’efficience de l’entreprise deviennent les critères de la gestion de l’économie et où le contrôle de l’État se trouve affaibli, l’équilibre instable entre planifications et « socialisme de marché » est appelé à se rompre : l’attraction des marchandises et des capitaux occidentaux devient irrésistible et le processus qui a déjà conduit la Yougoslavie vers un retour sui generis au capitalisme se trouve enclenché.
Ch. Bettelheim formule quelques objections sur la façon d’interpréter les transformations en cours dans les pays du système soviétique et sur l’évolution de leurs relations avec le capitalisme occidental. Il est, dit-il, de toute manière utopique de vouloir abolir immédiatement les rapports marchands dans une économie de transition vers le socialisme — cette abolition qui est devenue un des thèmes obsessionnels des castristes, est, à Cuba, purement mythique — et la contradiction plan-marché ne conduit par elle-même à aucun glissement automatique vers le capitalisme. Cette contradiction ne devient menaçante que si le prolétariat perd le pouvoir. Or c’est ce qui vient de se produire en Russie et dans l’Europe de l’Est où une nouvelle bour­geoisie, dont les « partis communistes révisionnistes » ne sont que les instruments, s’est emparée de l’État.

P. M. Sweezy convient que la contradiction plan-marché n’agit pas indépendamment des forces sociales et politiques mais trouve un peu sommaires les affirmations de Ch. Bettelheim sur l’accès au pouvoir d’une nouvelle bourgeoisie russe. Pour P. M. Sweezy, en effet la lutte se poursuit entre la bureaucratie centrale qui occupe encore le pouvoir et l’élite directoriale qui tend à accélérer le développement des rapports de marché et pousse à la légitimisation d’une nouvelle forme de propriété privée des entreprises. Cependant, si la bureaucratie encore puis­sante peut ralentir et même bloquer pendant un certain temps le processus d’émergence d’une nouvelle bourgeoisie qui menace son pouvoir et ses privilèges, il est vraisemblable qu’elle perdra à la longue la partie, car elle est sans réponse devant les problèmes qui assaillent son système.

Revenant sur la question de la contradiction plan-marché, Bettelheim montre que beau coup de marxistes — il convient qu’il fut du nombre — se sont laissés abuser longtemps par les apparences et qu’il faut reconnaître aujourd’hui que la planification constitue seulement une forme qui ne définit nullement le socialisme. Celui-ci ne se développe que pour autant qu’existe une domination des producteurs sur les conditions et les produits de leur travail, ce que des rapports planifiés peuvent fort bien rendre impossible. Cela revient à dire que ce n’est pas le mode de rappor ts l’économie mais le caractère de classe de l’État — mais n’y aurait-il pas relation d’interaction dialectique entre les deux ? — et l’exercice du pouvoir par les masses travailleuses elles-mêmes qui sont décisifs pour l’évolution vers le socialisme. Aucun marxiste ne peut trouver à redire à cette dernière affirmation qui n’est au demeurant que le rappel d’un des principes fondamentaux du marxisme. On n’en est que plus surpris de constater que P. M. Sweezy et Ch. Bettelheim, à défaut de l’U.R.S.S. et des pays de l’Est européens, voient maintenant dans la de de Mao-Tse Toung le régime au sein duquel continue à se réaliser la transition vers le socialisme. Car enfin, comment ne pas douter que dans un pays où les masses sont soumises à une mise en condition et à une manipulation psychologique sans équivalent dans l’histoire des régimes totalitaires, où chacun doit s’efforcer de rendre sa pensée conforme au dogme résumé dans le Petit livre rouge et où le culte de la personnalité prend des proportions qui finissent par le rendre aussi dégradant pour le despote que pour ses sujets, puisse exister une libre détermination des productions ? Surtout, le socialisme ne peut naître que de la dispa­rition du salariat et toute l’expérience russe a précisément montré qu’il était à la fois utopique et mystificateur de prétendre y parvenir sur la base d’un État insuffisamment développé des forces productives.

L’évolution technologique et la crise du salariat.

C’est du reste ce que rappelle opportunément P. Naville [Le Nouveau Léviathan, op. cit.] qui n’attendit pas les années 60 et la rupture sino-soviétique pour oser s’apercevoir qu’il n’était pas évident que le régime russe s’identifiait avec le socialisme, et qui publie en annexe de son premier volume les critiques qu’en 1946 et 1947 il adressait aux conceptions que soutenait alors Ch. Bettelheim.

En dépit de tous les écrans idéologiques qui tendent à représenter le capitalisme et le « socialisme d’État » comme deux réalités irréductiblement différentes, il existe, dit P. Naville, des simi­litudes profondes entre les deux systèmes. Tandis qu’à l’Ouest comme à l’Est, le pouvoir bureau­cratique — le Nouveau Léviathan — s’impose comme la forme essentielle de la domination de l’homme sur l’homme, le travail demeure pourtant un travail salarié, c’est-à-dire une mar­chandise. Seulement dans les pays où s’est établi le « socialisme d’État », le fétichisme se trouve déplacé de la marchandise au travail et aux salariés : tandis que le capitalisme engorgé de richesses célèbre le miracle de la consommation, la bureaucratie russe fait du salaire une sorte « d’eucha­ristie de la communauté sociale ».

Pour P. Naville, cependant, il ne résulte pas de cette permanence du salariat dans les deux systèmes que ceux-ci soient purement et simplement assimilables l’un à l’autre : dans le deuxième volume de son ouvrage, il rejette vigoureusement toutes les tentatives qui ont été faites pour expliquer le régime russe comme une forme de capitalisme étatisée. A ses yeux, le « socialisme d’État » n’est rien d’autre qu’un ensemble de groupements de coopérateurs, coor donné par une bureaucratie autoritaire qui fonctionne selon des lois héritées du capitalisme. Les ouvriers sont leur propres capitalistes et exploitent leur propre travail : dans la mesure en effet où l’échange des valeurs des forces de travail s’opère contre des salaires très inégaux, l’exploitation subsiste et les différentes catégories sociales coopérantes se disputent la répartition du produit social sous l’arbitrage despotique d’une bureaucratie privilégiée. L’idéologie stalinienne en affirmant que le travail n’était plus une marchandise — alors que Lénine, en 1922, admettait que les syndicats devaient s’instituer défenseurs des ouvriers dans les négociations pour l’échange de la force de travail — et en posant que les salaires n’étaient qu’une fraction du revenu social distribué au prorata de la quantité du travail fourni, n’a produit qu’un grossier subterfuge destiné à légitimer l’interdiction faite aux syndicats d’intervenir dans les marchandages du prix du travail. Mais, de nos jours, les théoriciens révisionnistes des pays de l’Est, tout en continuant à masquer le fait qu’il y a exploitation dans les « États socialistes », se trouvent entraînés, par la recherche des correctifs à introduire dans le système pour essayer d’en colmater la crise, à reconnaître le caractère mercantile du travail. Pour Ota Sik, le travail a un caractère double : il est social et comme tel il est réparti par l’État entre les différentes branches de la production, en fonction de sa valeur d’usage, mais il est en même temps une propriété privée échangée et c’est pourquoi les entreprises doivent pouvoir réaliser des profits afin de rémunérer le travail qu’elles emploient à un prix élevé. Pour Z. Tanko, le capital est collectif mais la capacité de travail reste privée et le revenu des producteurs englobe à la fois le prix de la vente de la force de travail et une fraction de la partie de son produit destinée à la consommation. Le « liberma-nien » A. Birman, qui propose que les différentes couches de salariés soient mises en concur rence par le jeu de la loi de la valeur et admet qu’il existe des antagonismes d’intérêts entre les différents groupes sociaux qu’édifient le socialisme, se fait, de manière à peine voilée, le théori cien d’une économie qui reposerait sur l’exploitation mutuelle des travailleurs.

La réalité de l’échange de la force de travail dans les pays de l’Est peut paraître, à première vue, contredite par le fait que la répartition de la main-d’œuvre et le montant global des salaires sont fixés par le Plan. P. Naville montre que le fonctionnement effectif de l’économie soviétique ne coïncide guère avec cette représentation des choses, car il est assez courant que le Plan ne soit pas réalisé, aussi bien en ce qui concerne la masse des salaires distribués que la quantité de main-d’œuvre employée. Si le Plan prévoit une échelle des salaires qui varient suivant les qualifications, les branches de la production et les zones géographiques, cette échelle est continuellement déformée par toutes sortes de luttes opposant les diverses catégories de travail leurs — l’éventail des salaires se trouve, tantôt élargi, tantôt aplati — et les entreprises qui pro cèdent sous différentes formes à des augmentations des revenus de la main-d’œuvre pour la retenir ou l’attirer là où elle fait défaut. L’allocation planifiée des ressources est à peine plus réelle que dans le capitalisme contemporain où il est fréquent que les syndicats patronaux, les cartels et l’État lui-même fixent certaines limites aux variations des salaires. Nul ne contesterait pour tant que le travail soit resté une marchandise dans les pays capitalistes avancés.

Pour P. Naville cependant, l’époque actuelle est à la fois celle de l’extension mondiale du salariat, qui partout refoule les formes plus anciennes de l’exploitation du travail, et celle d’une crise du système qui annonce peut-être sa dissolution et son dépassement, tout au moins dans les pays les plus évolués. C’est que, si les travailleurs revendiquent actuellement des augmentations de salaires et non pas l’abolition du salariat, celui-ci n’en est pas moins miné par une évolution qui, à différents niveaux, se manifeste à l’est comme à l’ouest et peut conduire à une modification du comportement des salariés. Il s’agit d’abord de la tendance générale à la planification des salaires — dans les pays occidentaux l’État intervient de plus en plus pour fixer le salaire minimum, interdire les hausses du secteur privé, mettre en œuvre une politique des revenus — dans laquelle s’exprime un des aspects de la convergence des deux systèmes, de l’extension des services dits gratuits — en réalité financés avec de la plus-value prélevée par l’État — des divers types d’allocations et de la tendance à substituer le salaire mensuel au salaire horaire.

Si ces modifications affectent la forme mais non pas la nature du salariat elles n’en rendent pas moins manifeste que, dans les entreprises modernes où la productivité n’est plus individuelle mais déterminée par des indices « technico-organisationnels », le montant des salaires est de moins en moins fonction du rendement personnel du travailleur et que la hiérarchie des rémunérations, qui est l’objet d’une manipulation à fins sociales et politiques, est, en fait, arbitraire. La rupture qui s’opère ainsi entre la dépense de la capacité de travail et le salaire et la nécessité où se trouveront de plus en plus les travailleurs, par suite de la fixation des salaires par l’État, de porter leurs revendications au niveau des instances politiques, peuvent conduire à une remise en question des structures bureaucratiques de la planification et du système de valeurs qu’elles impliquent. Mais surtout, la dissolution du salariat se trouve anticipée dans les branches de la production ultra-moderne. Là, à mesure que la productivité s’élève avec l’évolution technologique, les salaires ne représentent plus qu’une proportion décroissante des coûts de production, la valeur du produit n’est plus mesurée qu’en proportion infime par la dépense en capacité de travail, et la plus-value elle-même y devient peu de chose. A l’échelle de l’économie entière, le passage général vers une telle situation est actuellement contrecarré par l’élévation des coûts de la gestion dans les branches de la production moins avancées, qui contribue à empêcher la réduction de l’importance du capital variable dans la production sociale. Mais l’augmentation croissante de la productivité par le rendement décuplé de l’outillage ouvre, à long terme, la perspective d’une nouvelle étape de l’économie, au sein de laquelle la valeur produite par le travail et le temps consacré à la production se trouvant réduits à l’extrême, ce que le travailleur recevra à titre de salaire sera de plus en plus restreint par rapport à ce qu’il recevra comme partage du produit, de sorte que le salariat se trouvera alors en voie de négation. C’est de la haute product ivité, que l’expansion du capitalisme contemporain est en train de faire surgir, que naissent les perspectives du socialisme et non pas de l’étatisation de la propriété dans un pays attardé qu’il s’agisse de la Russie ou de la Chine.

Ayant ainsi rappelé quelques-unes des conceptions essentielles du marxisme et montré que les symptômes de transformation et de crise du salariat dans le monde contemporain leur conserve en grande partie leur validité, P. Naville opère, dans le deuxième volume de son ouvrage, un retour en arrière pour reconsidérer la longue histoire des controverses, des polémiques, des incertitudes, des erreurs, des falsifications qui ont jalonné la pensée marxiste au sujet des rap ports socialistes. Distribuant approbations et critiques acerbes ou caustiques, soulignant les inconséquences théoriques ou les sophismes des uns ou des autres et en démasquant les ra sons, il nous conduit ainsi de Marx jusqu’aux nouveaux « économistes » révisionnistes des pays de l’Est, en évoquant au passage des hommes aujourd’hui bien oubliés, comme G. Deville, ou des conceptions comme celles de Kollontaï, de Smirnov, de Sopranov, etc., que la longue hégémonie de la censure stalinienne avait presque entièrement reléguées dans l’ombre. On sait également gré à P. Naville d’avoir exposé avec honnêteté, même si on n’est pas toujours convaincu de la validité des critiques qu’il leur adresse, des tentatives qui furent faites par des théoriciens comme L. Laurat, G. Munis, T. Cliff, A. Bordiga, B. Rizzi — dont la pensée a beau coup évolué ces dernières années — pour rendre compte de la réalité russe en la démystifiant.

Le Nouveau Leviathan n’est pas un livre d’accès facile et la lecture de ses quelque mille pages rebutera sans doute beaucoup de ceux qui souhaitent s’informer de la pensée marxiste. On le regrette, car l’ouvrage de P. Naville, par la vaste érudition dont il témoigne, par l’indépendance d’esprit qui l’anime et par son irrespect pour les anciennes et nouvelles orthodoxies, est un livre salubre qui s’impose à l’attention.

Le capitalisme occidental et la lutte des classes.

C’est aussi des difficultés auxquelles peut se heurter le capitalisme dans les pays avancés que nous entretient M. Kidron [M. KIDRON, Le Capitalisme occidental depuis la guerre. Traduit de l’anglais, Paris, éd. Stock, 1969, 227 pages.] dans un livre qui n’a pas la prétention d’être un monument théorique et a le mérite de ne pas raisonner sur l’évolution du capitalisme et de son avenir en faisant abstraction des producteurs et de leurs luttes. M. Kidron rappelle d’abord que les interventions de l’État dans le fonctionnement du capitalisme et la planification, qui n’ont pas toujours été utilisés rationnellement pour régulariser la croissance — les perturbations et les à-coups provoqués par des mesures politiques aberrantes n’ont pas manqué — ont pris corps, non pas comme application d’une doctrine cohérente, mais empiriquement comme réponses à des nécessités pressantes et d’ailleurs différentes.

Si dans les années qui suivent la Deuxième guerre mondiale le développement d’un secteur d’État procède de la nécessité de moderniser les branches de la production indispensables au redémarrage de l’économie — ce que le capital privé ne parvenait plus à faire — par la suite, la planification est imposée par le souci d’imprimer un minimum de cohérence à l’utilisation du capital d’État et par les exigences nouvelles que fait surgir l’apparition d’entreprises géantes auxquelles la centralisation du capital, souvent d’ailleurs impulsée par l’État, donne une importance croissante. Dès la fin des années cinquante, les très grandes entreprises éprouvent le besoin, par suite de l’allongement du cycle de la production, de planifier leurs investissements sur plu sieurs années, de coordonner entre elles leurs projets de développement et de faire appel à l’arbitrage de l’État pour discipliner la force de travail et éviter les relèvements imprévus des coûts salariaux. D’autres facteurs interviennent à leur tour : tandis que l’importance croissante que prend la fabrication d’armements pousse l’État à contrôler les industries qui touchent à la stratégie, de leur côté, les firmes géantes, qui opèrent pour un marché international, ont besoin que l’État assure les conditions de leur compétitivité, et notamment en finançant la recherche, en assurant le plein emploi qui facilite l’adoption des nouvelles techniques, sans se heurter à des résistances ouvrières et en faisant en sorte que la croissance générale de l’économie nationale reste suffisamment forte pour que la balance des paiements demeure favorable.

Ainsi s’est établie une profonde différence entre chaque économie nationale qui est de plus en plus réglementée et l’économie internationale où jouent encore les mécanismes de la concurrence. Non seulement les mesures qui organisent la planification nationale ne sont souvent que des ripostes à celles prises par les États voisins en fonction de données changeantes de la concurrence et de la compétition stratégique, mais les antagonismes de toutes sortes qui subsistent sous des formes atténuées même entre pays occidentaux — qu’ils soient commerciaux, monétaires, stratégiques — viennent fréquemment déranger la planification nationale, contraignant les divers États à remanier ou à bouleverser leurs plans. Limitée par la concurrence et les antagonismes internationaux, la planification nationale se trouve aussi perturbée par l’émergence des firmes multinationales : l’expérience montre que ces firmes, qui sont des organismes mondiaux centralement dirigés, échappent largement à l’autorité des gouvernements qui ne parviennent à contrôler ni leurs déplacements de capitaux ni leurs décisions concernant la production. Enfin, l’efficacité de la planification se trouve de plus en plus menacée par les modifications qui se produisent dans la détermination des salaires et qui, avec le développement des « grèves sauvages », échappe de plus en plus aux centres de négociations et de décisions institutionnalisés.

Constatant qu’un « cercle vertueux » de l’expansion a succédé au « cercle vicieux » qui dominait le capitalisme déprimé des années trente, M. Kidron s’interroge sur les origines de cette transformation. Certains économistes ont essayé de l’expliquer à partir de l’accélération des innovations technologiques qui conduit à un haut niveau de l’investissement et de l’emploi et, par suite, à la prospérité. Maïs si l’intensité des investissements est un fait, y compris dans l’agriculture, cette intensité apparaît elle-même comme une conséquence du plein emploi. Alors qu’avant-guerre l’abondance et le bas prix de la main-d’œuvre enrayaient le progrès technologique, de nos jours l’élévation des coûts salariaux contraint le capitalisme à accélérer les découvertes en les organisant et en les planifiant et les compétitions économico-stratégiques internationales jouent dans le même sens.

Pour M. Kidron en effet ce sont les armements qui mettent en mouvement le « cycle vertueux » de l’expansion. Bien qu’inégales suivant les pays, les dépenses d’armements ne sont nulle part une fraction négligeable de l’investissement et elles jouent un rôle énorme aussi bien comme moyen de majorer le profit des grandes firmes que comme mécanisme régulateur du cycle ou comme incitatif à la recherche technique, dont les « retombées » pour la production civile sont importantes, y compris ce qui concerne le perfectionnement des méthodes de « management ». Les fabrications d’armements n’ont pas cependant obligatoirement et en toutes ci constances des effets positifs sur la croissance de l’économie nationale. Elles sont liées aux antagonismes stratégiques et la décision de produire des armements peut résulter de la nécessité de riposter à l’adversaire et non pas de combattre des tendances « récessionnistes » à l’intérieur de l’économie nationale. Loin d’avoir un effet stabilisateur sur l’économie, elles peuvent par là y introduire des perturbations et des à-coups. Les compétitions stratégiques sont aussi un moyen d’épuiser les adversaires et de désavantager les rivaux dans la concurrence économique.

Ayant ainsi souligné les irrationnalités qui subsistent dans le fonctionnement du capitalisme contemporain, M. Kidron peut faire apparaître quelques-uns des déséquilibres potentiels qui commencent à s’y manifester. Tout d’abord, il lui paraît peu probable que les armements puissent continuer à jouer le même rôle qu’au cours du quart de siècle qui s’est écoulé depuis la fin de la guerre. Le poids excessif atteint par les dépenses militaires, la fin de la guerre froide, la perspective d’un développement du commerce en direction des pays de l’Est « plantent déjà le décor » pour un déclin des budgets militaires occidentaux, au moins chez les puissances second aires. D’ailleurs, l’évolution de la technologie militaire conduit les armements de l’époque thermonucléaire à se spécialiser de plus en plus et à se séparer des industries du temps de paix, de sorte que leur rôle comme facteur d’équilibre et de plein emploi est vraisemblablement appelé à diminuer. Sur ce point, on est tenté d’objecter à M. Kidron que, si la perspective assez improbable d’un affrontement des blocs rend vraisemblable un ralentissement de la course à la puissance thermonucléaire, l’extension des luttes de type guérilla n’est pas impossible et peut jouer un rôle technologiquement régressif dans les fabrications militaires, conservant à la production des armes conventionnelles une certaine importance.

Pour Kidron cependant, les difficultés essentielles que peut rencontrer le capitalisme dans, les années à venir se situent ailleurs, et en particulier dans les problèmes que pose l’inflation. Celle-ci est d’abord le résultat de la politique des grandes firmes qui passent des accords en vue de programmer leurs profits et se trouvent ainsi entraînées à consentir, pour retenir leur main-d’œuvre, des augmentations de salaires qui, se propageant ensuite rapidement d’une branche de la production à l’autre, engendrent la hausse générale des prix. Or, avec l’intégration internationale des économies occidentales — M. Kidron souligne l’importance que prend la centralisation internationale du capital par la multiplication des firmes multinationales — ces hausses de prix deviennent de plus en plus perturbantes dans la mesure où elles posent, entre des économies qui deviennent étroitement interdépendantes, de délicats problèmes de paiements internationaux. D’où la vogue que prennent les diverses politiques des revenus qui sont en fait des tentatives pour contenir et régulariser la poussée des salaires avec le consentement des ouvriers. A mesure en effet que la production est devenue plus complexe et que le coût de l’outillage par ouvrier a augmenté, le capitalisme est contraint de dominer les travailleurs non pas par des méthodes brutales mais par une emprise exercée sur la totalité de leur existence et de leurs motivations afin de les faire adhérer aux buts de la production et aux structures de la société. Les idéologies qui présentent la société comme une association du capital et du travail, avec une stricte symétrie des pouvoirs en vue d’une coopération profitable à tous, ne font que traduire cette nécessité d’une intégration de la société capitaliste. Mais ce sont précisément les moyens de réaliser cette intégration qui font de plus en plus défaut. En s’appuyant essentiellement sur des exemples pris en Angleterre, M. Kidron montre comment les partis ouvriers et les syndicats échouent dans cette tâche. Si les fonctionnaires syndicaux tendent à se considérer comme des managers de la force de travail et participent de plus en plus aux décisions importantes, aux côtés des représentants de l’État et du patronat, le fossé se creuse entre les ouvriers et la bureaucratie syndicale. Non seulement l’assistance aux réunions syndicales et la participation aux élections faiblit, mais on voit se multiplier dans les usines britanniques des « shop stewards commitees » qui sont le plus souvent à l’origine des grèves et avec lesquels la direction des entreprises n’hésite plus à négocier, estimant qu’ils sont plus représentatifs des désirs des travailleurs que les lointains fonctionnaires syndicaux. Sous l’impulsion des militants de ces comités on assiste d’ailleurs à une modification des conflits sociaux : ceux-ci ne portent plus seulement sur les salaires mais sur les conditions de travail, les cadences, les règles de sécurité, l’embauche, etc. et sont en train de mettre en question la toute puissance de la direction dans l’usine. Combattus par l’État et les syndicats, souvent isolés les uns des autres, les comités ne constituent pas pour autant l’embryon d’un pouvoir ouvrier, mais leur action annonce peut-être des ruptures dans l’unité des sociétés occidentales.

A cette usure des appareils syndicaux s’ajoute une usure des partis ouvriers qui dans toute l’Europe sont en voie d’adaptation au capitalisme.

A une époque où même en Angleterre le rôle du Parlement décline — les véritables centres de décision se sont déplacés ailleurs —, où la télévision établit un contact direct entre les chefs d’État et la population et où les sondages d’opinion réduisent le rôle représentatif des députés, l’opinion tend à se désintéresser presque totalement de la vie parlementaire et le réformisme des partis ouvriers manque de vraisemblance. C’est pourquoi, qu’ils soient sociaux-démocrates ou communistes, les partis ouvriers voient dans toute l’Europe diminuer leurs effectifs et vieillir leur recrutement, qui d’ailleurs se déplace du prolétariat industriel vers les couches petites-bourgeoises, les employés, les salariés du secteur public. Sans doute ces partis gardent une grande influence électorale et parfois même ils l’augmentent, mais leur rôle dans la formation de l’opinion et leur action sur le comportement des travailleurs s’affaiblit et ils seront de moins en moins capables d’assurer l’adhésion des salariés à l’ordre existant.

Le livre de M. Kidron était écrit avant la crise de mai 1968 en France et « l’automne chaud » de 1969 en Italie. Les événements ont montré que son auteur avait bien aperçu où se situaient quelques-unes des failles de l’ordre occidental.

L’impérialisme aujourd’hui.

Fort préoccupés par les bouleversements qu’a subis depuis la guerre le capitalisme des pays avancés, les marxistes le sont aussi par les transformations de l’impérialisme. L’extension géographique du « camp socialiste » après la Deuxième Guerre mondiale et la « décolonisation » ont en effet cruellement démenti certaines des perspectives des marxistes qui, « léninistes » ou « luxembourgistes », étaient fermement persuadés que la perte des « positions impérialistes » provoquerait de fortes perturbations dans les pays avancés. On sait comment le rétrécissement de l’espace périphérique du capitalisme avancé a au contraire coïncidé depuis vingt-cinq ans avec une des phases d’expansion les plus vigoureuses qu’aient connues les pays industriels. Reprenant des idées qu’il avait déjà en partie développées dans ses ouvrages antérieurs, P. Jalée [Pierre JALÉE, L’Impérialisme en 1970, éd. Maspero, 1970, 230 pages.] étudie les modifications qui se sont produites depuis la Deuxième Guerre mondiale dans les rapports entre les pays impérialistes et le Tiers monde, et il s’efforce de réadapter la théorie marxiste de l’impérialisme à la réalité contemporaine.

P. Jalée montre d’abord comment s’établissent actuellement les flux internationaux de marchandises et de capitaux. Si les importations de produits et de matières premières agricoles par les pays avancés ont considérablement décru depuis un demi-siècle, le Tiers monde fournit en quantités croissantes aux grands États industriels du pétrole et des métaux ferreux et non ferreux et cette dépendance s’accroîtra dans les décennies à venir. En 1967 les pays impérial istes étaient de loin les meilleurs clients du Tiers monde : ils absorbaient 74 % de ses exportations. On constate par contre que les exportations des pays avancés en direction du Tiers monde ne cessent de décliner : en 1952 elles représentaient encore 32 % de leurs exportations totales, elles n’en représentent plus que 21 % en 1967. Le développement du commerce international qui progresse rapidement résulte surtout de l’augmentation des échanges entre pays avancés, qui passent, entre 1952 et 1967, de 66 % à 75 % de leur commerce total.

Une évolution analogue se manifeste dans le mouvement international des capitaux. Depuis la Deuxième Guerre mondiale les exportations de capitaux ont puissamment repris — environ la moitié proviennent des U.S.A. — mais les capitaux privés s’investissent dans une proportion croissante dans les pays avancés. Bien que les profits réalisés dans le Tiers monde soient très élevés — les taux seraient de 18 % — l’insécurité des placements entraîne un fléchissement des exportations de capitaux vers les pays sous-développés : 2 300 millions de dollars en 1966 contre 2 578 millions en 1956. Ces investissements sont surtout opérés dans les entreprises minières et les pétroles, c’est-à-dire dans la production des matières premières et des produits énergétiques indispensables au fonctionnement de l’économie des pays avancés. Pour le reste, les investisseurs, après avoir gonflé au maximum leurs profits, cherchent à rapatrier leurs avoirs aussi rapidement que possible, et de nos jours l’exportation des marchandises vers les pays sous-développés devient plus importante que celle des capitaux.

Les transferts de profits et le commerce qui s’effectue sur la base d’une détermination rapide des termes de l’échange défavorable aux pays sous-développés infligent au Tiers monde un pillage constant de richesses que l’importance croissante des capitaux publics envoyés sous diverses formes à titre d’ « aide pour le développement » parvient tout juste à compenser. L’aide au Tiers monde n’est qu’un moyen d’empêcher une dégradation de la situation économique des pays sous-développés qui rendrait rapidement impossible la perpétuation de leur exploitation par l’impérialisme.

P. Jalée souligne que les capitaux américains investis dans les pays avancés ont, par contre, des effets tout différents sur le développement économique de ces pays. Seule une faible pro portion — 6,5 % — des profits réalisés par ces capitaux est rapatriée aux U.S.A. Le reste est réinvesti sur place et contribue à intensifier la croissance en s’associant aux capitaux autochtones dans des firmes multinationales qui travaillent pour des marchés aux dimensions intercontinentales. Cet entrelacement des capitaux américains et européens, qui est un des aspects de l’intégration et de la centralisation internationale du capitalisme, est vraisemblablement irréversible, en dépit des réticences qui se sont manifestées et se manifesteront encore éventuel lement en Europe contre l’hégémonie du capital américain. Les inégalités de rythme entre le développement des économies américaines et européennes, qui ont varié suivant la conjoncture, ne permettent pas de pronostiquer une remise en question de la suprématie des U.S.A. et, d’ailleurs, c’est dans les sections les plus avancées de la production que s’opèrent les associations de capitaux américains et européens qui permettent à ceux-ci de bénéficier de la supériorité des techniques et des méthodes des firmes géantes des U.S.A. L’époque où les divers États impérialistes s’affrontaient dans des luttes mortelles est en voie de dépassement : les crises récentes du dollar et du franc ont montré que, loin de se pousser mutuellement à la faillite, les États impérialistes faisaient taire leurs rivalités et se retrouvaient solidaires lorsque la situation devenait préoccupante. Les rivalités pour le contrôle des territoires assujettis à l’exploitateur impérialiste ont, de leur côté, pris fin. Les puissances, qui autrefois luttaient pour la sauvegarde ou l’extension de leurs « chasses gardées impérialistes», s’associent maintenant —en Afrique, notamment — pour leur exploitation en commun. Les économies des pays dépendants sont devenues la copropriété d’un système impérialiste de plus en plus intégré sous le leadership américain.

Bien que les pays du Tiers monde ne soient nullement stagnants — leur produit industriel brut a augmenté de 41 % entre 1950 et 1966 et certains d’entre eux ont réussi à se doter d’industries métallurgiques et automobiles — leur croissance est beaucoup moins rapide que celle des pays avancés où le produit industriel brut s’est accru de 65 % entre 1950 et 1966. Les inégalités mondiales de développement s’aggravent. P. Jalée, cependant, rectifie sur un point important les affirmations qu’il avait formulées dans ses précédents ouvrages. Si l’impérialisme, dit-il, fonctionne en permettant aux monopoles des pays avancés de réaliser d’importants surprofits, il n’augmente plus que dans des proportions assez faibles le revenu global des pays avancés, par suite de l’importance des fonds publics que ceux-ci doivent allouer aux pays assujettis pour que le système ne s’écroule pas. Il n’est pas possible de soutenir que l’exploitation impérialiste nourrit l’accumulation dans les pays avancés.

Le monde impérialiste tel que le décrit P. Jalée diffère profondément, on le voit, de celui dont Boukharine, Lénine ou les autres théoriciens de l’impérialisme avaient étudié le fonctionnement et exploré les contradictions. Tandis que le passage au capitalisme monopoliste d’État et les progrès de la centralisation internationale du capital rendent improbable l’apparition de crises majeures dans un monde capitaliste renforcé et en voie d’unification, les exportations de capitaux et de marchandises vers le Tiers monde (celui-ci n’absorberait pas plus de 5 à 6 % des produits fabriqués dans les pays avancés) ne jouent plus qu’un rôle décroissant dans le fonctionnement global du système. Ce déplacement des flux internationaux de marchandises et de capitaux vers les pays industriels s’accentuera d’ailleurs vraisemblablement dans les années à venir : beaucoup plus que vers les continents sous-développés, c’est vers les pays de l’Est, désormais en voie de réintégration dans le marché mondial, que se dirigeront les produits et les investissements occidentaux. L’impérialisme n’est plus, aux yeux de P. Jalée, vulnérable que sur un seul point mais qui, souligne-t-il, serait décisif : les économies des grands pays industriels ne pourraient pas fonctionner sans les matières premières et les pétroles qui se trouvent dans le Tiers monde et les luttes révolutionnaires menaceront de plus en plus ces sources indispensables d’approvisionnement. On reconnaît là encore la représentation du mondé actuel et de son avenir qu’a produite l’idéologie chinoise.

Comment ne pas penser, cependant, que si les pays avancés sont désormais vides de contradictions motrices d’un développement révolutionnaire et si le capitalisme ne subit pas d’autres menaces que celle que la lutte des peuples du Proche-Orient, des Noirs d’Afrique ou même des Latino-Américains peut faire peser sur les richesses minéralogiques des régions sous-développées du globe, l’impérialisme a encore un assez bel avenir devant lui, surtout s’il s’ouvre un accès à l’exploitation des ressources de l’Europe de l’Est et de l’U.R.S.S. A supposer d’ailleurs que l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine parviennent, de proche en proche, à chasser les impérialistes et à se donner des régimes entreprenant une industrialisation effective, comment tous ces pays parviendraient-ils à se procurer les équipements indispensables sans commercer avec les pays avancés ? Un nouveau « camp socialiste » axé sur la Chine et le Tiers monde serait à un niveau de développement économique et culturel incomparablement plus bas que ne l’était le « camp socialiste » axé sur l’U.R.S.S. et l’Est européen. L’entreprise de faire fonctionner dans ces limites géographiques un nouveau « marché mondial socialiste », étanche du marché capitaliste, serait-elle plus réalisable que celle que Staline avait prétendu pouvoir mener à bien au début de la guerre froide ?

Le livre de P. Jalée est largement positif dans la mesure où il montre comment la configuration du monde contemporain s’est éloignée de la représentation qu’en avaient construite il y a plus d’un demi-siècle les théoriciens marxistes. Mais il se termine par une analyse des contra dictions actuelles de l’impérialisme et une vision de son avenir qui ne sont pas convaincantes.

Ch. Palloix [Christian PALLOIX, « Impérialisme et mode de production capitaliste », L’Homme et la Société, n° 12 avril-juin 1969, pp. 175-194.] aboutit cependant à une représentation assez différente des fonctions actuelles de l’impérialisme. Ces fonctions, dit-il, ont changé au cours de l’histoire du capitalisme et ne peuvent pas être expliquées de la même manière lorsque le système se trouve à l’étape où dominent les structures concurrentielles et lorsqu’ils se trouvent dominés par des structures monopolistes.

Dans la phase à dominante concurrencielle, l’élévation de la composition organique du capital est imposée par le marché à chaque unité de production, et la négation de la chute tendancielle du taux de profit ne peut s’opérer que d’une manière extérieure à l’économie capitaliste. C’est l’expansion impérialiste sur les territoires situés à la périphérie géographique du capitalisme qui apporte la solution : en vassalisant les peuples moins évolués, le capitalisme tire profit de l’inégalité du temps de travail socialement nécessaire qu’implique la dissimilitude du développement des forces productives, et l’aggrave ensuite par sa domination. Celle-ci permet de contrecarrer la chute du taux de profit, de déplacer les facteurs de production de l’agriculture vers l’industrie, c’est-à-dire vers le secteur le plus dynamique, et d’accélérer l’accumulation. A l’aide de tout un ensemble de données statistiques, Ch. Palloix montre comment le développement du capitalisme anglais aux XVIIIe et XIXe siècles peut confirmer cette façon de concevoir les choses : pendant toute la phase de l’industrialisation ce sont les marchés extérieurs qui ouvrent la voie à la croissance de l’économie britannique — le taux de croissance des exportations est en avance sur celui du P. N. — et ce sont les importations agricoles qui, en abaissant la valeur du travail dans les campagnes anglaises, permettent d’opérer une réallocation de la main-d’œuvre dans l’industrie.

Dans le capitalisme à dominante monopoliste, la fonction première et traditionnelle de l’impérialisme disparaît : la baisse du taux de profit n’affecte plus que les secteurs concurrentiels et la négation de la loi ne s’exerce plus au niveau du système global par les échanges inégaux avec les pays sous-développés ou les exportations de capitaux, mais par les innovations dans les firmes géantes. L’impérialisme subsiste pourtant, mais avec des fonctions nouvelles : tandis que la politique impérialiste occasionne des dépenses militaires qui intensifient le développe ment économique, les importations de matières premières à bon marché compriment les coûts et celles de produits alimentaires abaissent la valeur de la force de travail. Mais les raison essentielles de la pérennité de l’impérialisme ne sont pas là : les recherches spatiales pourraient éventuelle ment relayer les dépenses militaires, l’énergie nucléaire pourrait remplacer les éléments éner gétiques importés — les pétroles — et l’abaissement de la valeur du travail par le développement de la production des moyens de consommation pourrait être réalisé dans le cadre des pays avancés. Si capitalisme et impérialisme restent cependant liés, c’est parce que les pays avancés se trouvent de plus en plus amenés à rejeter vers le Tiers monde les productions les moins ren tables — il s’agit des industries extractives et de celles qui produisent des biens de consommation où le progrès technique est faible et la composition organique du capital élevée — pour réallouer le capital et le travail vers des activités qui assurent une rentabilité plus haute. Ainsi s’expliqueraient l’évolution des échanges entre les pays avancés et le Tiers monde qui s’est produite depuis la Deuxième Guerre mondiale : ce sont désormais les importations de produits « rejetés » et non pas les exportations de marchandises, dont on a vu qu’elles devenaient presque négligeables, qui jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement du capitalisme des pays avancés.

Bien que les conceptions théoriques qui sous-tendent les analyses de Ch. Palloix et qui sont en grande partie empruntées à Baran et Sweezy (notamment en ce qui concerne la loi tendancielle de la chute du taux de profit qui serait devenue inessentielle dans le capitalisme monopoliste) puissent susciter des réserves, il faut souligner l’intérêt de la tentative qu’il a faite pour penser l’impérialisme dans une perspective historique et rendre compte des mutations qu’il est en train de subir.

C’est aussi de l’histoire de l’impérialisme et de ses transformations récentes que s’occupe Samir Amin [Samir AMIN, « Le commerce international et les flux internationaux de capitaux », L’Homme et Société, n° 15, janvier-mars 1970, pp. 77-102.] qui montre d’abord comment ont évolué les relations commerciales entre le capitalisme et sa périphérie.

Avec le début de la révolution industrielle le commerce mondial subit une première trans formation. Les importations traditionnelles de marchandises exotiques (produits de luxe de l’Orient et produits des plantations coloniales) commencent à décliner et le capitalisme qui s’étend alors à l’Europe de l’Ouest, au Japon et à l’Amérique du Nord, échange des produits manufacturiers — des textiles notamment — contre des produits agricoles venus de l’Orient et des pays neufs. En même temps les échanges entre pays capitalistes progressent — ils portent sur des produits miniers et manufacturiers — et le commerce mondial se scinde en deux ensembles : l’un englobe les échanges entre le capitalisme et sa périphérie ; l’autre, le commerce entre les États capitalistes.

L’impérialisme remanie, à son tour, la configuration des flux commerciaux. Tandis que les exportateurs de capitaux dans les pays périphériques y font surgir la production capitaliste dans l’industrie — mines, pétroles — et l’agriculture — plantation d’hévéas, de coton, etc. — les échanges entre pays capitalistes se développent plus rapidement que ceux qui relient les pays avancés et ce qui deviendra plus tard le Tiers monde. D’autres traits fondamentaux caractérisent d’ailleurs cette période : les exportations de capitaux ne parviennent pas à atténuer les écarts de productivité et de niveau de vie (y compris pour les salariés), qui au contraire s’aggravent entre le centre et la périphérie du capitalisme et, à partir de 1880, les termes de l’échange entre les deux types dé pays se dégradent même en ce qui concerne les produits fabriqués ou cultivés outre-mer dans des entreprises capitalistes.

Pour Samir Amin l’inégalité de l’échange entre le centre et la périphérie du monde capitaliste ne résulte pas foncièrement de la différence entre le niveau qu’y atteint la composition organique du capital car, fait-il remarquer, les exportations du Tiers monde sont fournies dans des proportions de 75 % par des entreprises ultramodernes. Les transferts de valeur de la périphérie vers le centre (le Tiers monde y perdrait 15 % de son produit et les pays avancés y gagneraient une majoration de 1,5 % de leur propre revenu) résultent pour l’essentiel de l’inégalité de la rémunération du travail entre les deux zones du globe.

Comment expliquer cependant qu’à productivité égale le travail est rémunéré à un taux inférieur dans les pays périphériques du capitalisme ? Le problème ne peut trouver de solution que si on part de l’idée que le système mondial n’est pas homogène et que, contrairement à ce qu’avaient pensé Boukharine ou même Lénine, il ne s’y manifeste pas à l’échelle internationale de loi de l’égalisation du taux de profit et du taux des salaires. En réalité, comme l’avaient compris R. Luxembourg et Préobrajenski, les échanges du centre et de la périphérie ne relèvent pas de mécanismes propres au fonctionnement interne du capitalisme mais de relations entre le capitalisme et des formations socio-économiques différentes où la transition vers un complet épanouissement du capitalisme se trouve enrayée par l’hégémonie des pays avancés. Ceux-ci tout en poursuivant leur reproduction élargie proprement dite, continuent à soumettre leur périphérie à un processus d’accumulation primitive. Lé taux inférieur des salaires qu’on constate dans les entreprises les plus modernes des pays du Tiers monde résulte de la surabondance de la main-d’œuvre dans ces régions, mais cette surabondance est elle-même organisée. Aussi bien les modalités selon lesquelles s’opère la prolétarisation que la spécialisation économique imposée aux pays vassalisés et qui provoque un excédent croissant de main-d’œuvre par rap port à la demande, résultent de la politique d’accumulation primitive liée à la domination du centre sur la périphérie.

Cette accumulation primitive pratiquée par les pays avancés au détriment des régions moins évoluées du globe s’inscrit cependant dans une histoire dont Samir Amin retrace les principales étapes. Si dans la première phase, qui va du XVIe siècle à la révolution industrielles, l’exploitation des mondes nouveaux joue un rôle décisif dans l’accumulation des richesses qui permettra le démarrage du capitalisme industriel en Europe, par la suite ce rôle décline. Pendant toute la période au cours de laquelle les pays avancés réalisent le passage vers une forme achevée du capitalisme industriel, le pillage des pays extra-européens et la traite des esclaves disparaissent progressivement, cependant que l’économie de traite et l’exploitation des minerais d’outre-mer ne se développent encore que lentement ; les échanges entre produits de la périphérie et produits fabriqués des États industriels se font en termes égaux : la rémunération du travail dans les pays capitalistes est alors extrêmement faible.

La période impérialiste, qui débute vers 1880 lorsque la révolution industrielle épuise ses effets et que le capitalisme parvient au stade monopoliste, rétablit, ainsi que l’a montré R. Luxembourg, les mécanismes d’une accumulation primitive au détriment des pays qui sont soumis à la conquête coloniale. L’inégalité des rémunérations du travail dans le cadre du système colonial fait resurgir une inégalité des échanges particulièrement appauvrissante pour les pays assujettis. A partir de là s’expliquent à leur tour les différentes phases du système impérialiste. De 1880 à 1914, la domination des colonies qui absorbent des capitaux investis dans les mines, les plantations et les installations nécessaires à leur mise en valeur — chemins de fer, ports, banques, etc. — assure une remontée de la conjoncture dans les pays avancés. Mais les relations d’exploitation qu’implique la domination impérialiste aboutissent à un blocage de la périphérie et, de 1918 à 1945, le capitalisme tout entier entre en stagnation. Après 1945, avec la reprise de la croissance dans les pays avancés et l’effacement des sujétions coloniales, un nou veau système d’échanges entre le centre et la périphérie du capitalisme s’établit. Les pays avancés fournissent des moyens de production aux pays du Tiers monde qui équipent des industries légères produisant sur place les marchandises autrefois importées. Mais, à son tour, ce système est maintenant menacé de perturbations : l’exploitation que subissent les États du Tiers monde les empêche de parvenir à une croissance continuelle et les arrêts de celle-ci peuvent conduire à une rétraction des exportations d’équipement des pays avancés.

Les perspectives d’une crise catastrophique restent cependant peu vraisemblables car déjà apparaissent les nouvelles modalités selon lesquelles le capitalisme pourrait, à l’avenir, consolider sa domination. Il s’agit d’abord de l’éventualité, désormais assez probable, d’une réintégration des pays de l’Est dans le réseau des échanges internationaux du capitalisme. Il peut aussi s’agir, à plus long terme, de l’établissement d’une nouvelle division internationale du travail au sein de laquelle les pays périphériques se spécialiseraient dans la production classique, lourde et légère, n’exigeant que du travail simple, tandis que les pays avancés, utilisant toutes les possibilités de la révolution technique et scientifique en cours, se consacreraient à la pro duction ultramoderne, automation, électronique, atomes, etc., où le travail hautement qualifié et « la matière grise » jouent un rôle décisif. Le sous-développement de la périphérie se maint iendrait alors à un autre niveau et dans des formes nouvelles.

Deux vieux théoriciens très modernes.

Les écrits des théoriciens qui se situent dans la tradition du bolchevisme et des diverses idéologies qu’il a engendrées ne sont pas cependant toujours les plus éclairants pour comprendre le monde contemporain. C’est ce que fait assez bien apparaître le livre de S. Bricianer consacré à A. Pannekoek [S. BRICIANER, Pannekoek et les Conseils ouvriers, Paris, E.D.I., 1969, 301 pages.] qui ne fut longtemps connu en France que parce que Lénine en parlait en bien dans L’État et la Révolution et l’attaquait dans La Maladie infantile du communisme, et dont il apparaît aujourd’hui qu’il pourrait bien avoir été un des principaux précurseurs de ce que sera peut-être dans les années à venir la critique marxiste des sociétés bureaucratisées.

Astronome qui finit sa carrière comme professeur de l’université d’Amsterdam, et membre de l’Académie des Sciences des Pays-Bas, Pannekoek, que ses adversaires raillèrent souvent comme le « savant Cosinus » du marxisme, s’était jeté très tôt dans les controverses doctrinales qui se déroulaient au sein de la IIe Internationale. Rejetant aussi bien l’orthodoxie kautskyste que l’éclectisme des « révisionnistes », il est un des premiers marxistes à donner une analyse de classe de la philosophie et de l’éthique et à restituer à la praxis et au rôle actif des idées la place qui leur revient dans la conception matérialiste de l’histoire. Pressentant que la phase impérialiste du capitalisme transformera les conditions traditionnelles de l’action syndicale et parlementaire dans laquelle la social-démocratie circonscrit la lutte des classes, il critique le fétichisme de l’organisation et préconise une irruption directe des masses dans l’action poli tique. Contre Kautsky, qui ne voit là qu’un «crétinisme de l’action de masse », il soutient qu’à défaut d’une telle action l’organisation du parti prendra en main le pouvoir et se transformera en nouvelle couche dirigeante. Très tôt, il montre que « la discipline d’organisation » dont les syndicats tendent à faire une fin suprême n’a pour effet que de tarir une des sources essentielles de la force prolétarienne : la transformation totale des mentalités dans la lutte et par la lutte. En 1914, poussant les choses plus loin que Lénine, il ne voit dans l’effondrement de l’Inte nationale, ni une trahison ni le résultat de l’apparition d’une aristocratie ouvrière, mais l’expression des intérêts de l’appareil politico-syndical, devenu un État dans l’État et poursuivant ses propres objectifs. Dès 1916 il entrevoit que les appareils bureaucratiques issus du mouvement ouvrier soutiendront le passage à l’étatisation qui annonce le « socialisme de guerre » et s’implanteront dans la vie sociale comme forme de représentation et d’encadrement de la force de travail.

La révolution russe, la formation des Soviets, l’apparition des conseils ouvriers en Allemagne, etc. lui paraissent le signe qu’une nouvelle époque commence et que le prolétariat en créant des organes d’auto-émancipation est en train de procéder à une critique pratique des vieilles formes d’organisation et de lutte devenues maintenant des obstacles à la marche vers le socialisme : il voit dans les conseils ouvriers non seulement des organismes privilégiés de lutte mais aussi les embryons d’un nouvel État et d’un nouveau mode de production. Pannekoek cependant ne s’alignera pas sur le bolchevisme, surtout lorsque le Komintern prétendra en 1920 imposer aux partis communistes de l’ouest européen une politique d’action syndicale et parlementaire qui paraît au théoricien hollandais de nature à faire régresser la conscience de classe du prolétariat occidental et à reconduire les luttes révolutionnaires dans les vieilles ornières. Très vite en effet des doutes viennent à Pannekoek sur l’avenir du socialisme en Russie. Dès 1920, il craint que la bureaucratie qui se développe au sein du régime soviétique ne s’oriente vers une politique de défense du pays par le moyen non pas d’une extension des révolutions, mais d’un rapprochement avec les bureaucraties politico-syndicales de l’ouest, avec lesquelles la bourgeoisie est prête à partager le pouvoir pour éviter la révolution. Par la suite lorsque la crise des années trente lui paraît rendre manifeste le déclin du capitalisme privé, il soutient que les bureaucraties ouvrières n’ont pas en réalité d’autre but que « d’utiliser les travailleurs comme force de combat » pour s’emparer du pouvoir, lorsque la bourgeoisie se trouve affaiblie à l’extrême, afin de mettre en place une économie étatisée et planifiée fonctionnant sous la direction de cadres techniques et scientifiques. L’idéologie, les structures d’organisation et la pratique des partis ouvriers lui paraissent légitimer ce pronostic. Dans un texte qui mérite d’être connu et que les éditions Spartacus viennent d’ailleurs d’éditer  [A. PANNEKOEK, Lénine philosophe. Paris, Cahier de Spartacus, 1970, 122 pages. 1456], Pannekoek attaque vivement Matérialisme et Empiriocriticisme de Lénine, et s’efforce de démontrer que les conceptions philosophiques de Plekhanov et de Lénine, conditionnées par le retard historique de la Russie, étaient plus proches de ce qui avait été le matérialisme révolutionnaire de la bourgeoisie que des concept ions de Marx : en posant que seule l’intelligentsia révolutionnaire est capable de développer la conscience de classe du prolétariat et qu’en conséquence les masses doivent être subordon nées aux dirigeants, le léninisme avait institué entre les travailleurs et leurs organisations un rapport autoritaire préfigurant les hiérarchies essentielles du capitalisme d’État qui s’était fin lement implanté en Russie. Dans ses derniers écrits, après la Deuxième Guerre mondiale, Pan nekoek estime que l’opposition entre la social-démocratie et le bolchevisme s’est révélée moins profonde que celle qui sépare les bureaucraties réformistes et communistes de la révolution prolétarienne, et que les organisations ouvrières, cent ans après la parution du Manifeste communiste, n’ont réussi qu’à être les agents d’une transformation et d’une consolidation du capitalisme. Dépossédant les travailleurs de leurs propres activités de critique de l’ordre établi, repo sant dans leur fonctionnement interne sur une séparation rigide entre la base, qui est censée ignorer les voies de sa libération, et les sommets qui, eux, sont censés détenir le savoir nécess aire à la marche vers le socialisme, manipulant les travailleurs, au besoin exprimant leurs aspi rations lorsqu’elles sortent du cadre qui leur a été tracé, les organisations ouvrières, partis et syndicats, ont subi des transformations qui sont déterminées par l’évolution du capitalisme vers des formes étatiques et interdisent de les considérer plus longtemps comme des forces tendant à détruire le capitalisme. Pour Pannekoek, le bilan de cent ans d’histoire du mouve ment ouvrier est complètement négatif : les instruments de lutte que le prolétariat avait créés, lui ont échappé et sont devenus des organismes qui tendent à perpétuer dans des formes nou velles la domination du capital sur le travail.

A bien des égards, la pensée de Pannekoek apparaît comme une pensée anticipatrice. Il est un des premiers socialistes à avoir compris que l’exploitation et l’aliénation pouvaient survivre à la disparition de la propriété privée, que les sociétés contemporaines évoluaient vers des formes de plus en plus poussées d’intégration bureaucratique et totalitaire et que, si le socialisme devait renaître un jour, il ne pourrait le faire que sur la base d’une critique radicale de sa propre histoire et d’une pratique nouvelle. Vers la fin de sa vie, il attachait une importance toute particulière aux grèves sauvages, dans lesquelles il voyait le signe que les travailleurs tendaient à se réap proprier, contre les bureaucrates, la direction de leurs propres activités critiques et il s’efforçait de repenser le contenu du socialisme. Les luttes soutenues jusqu’ici par le prolétariat, disait-il, ne sont encore que des escarmouches d’avant-poste et le contrat pour le socialisme qui a à peine commencé ne prendra tout son sens qu’à mesure que le capitalisme, évoluant vers des struc tures bureaucratiques d’organisation, rendra manifeste que la fin de l’oppression ne peut naître que de la maîtrise du processus productif par le producteur collectif lui-même, des techniciens aux manœuvres.

L’œuvre de ce vieux marxiste — Pannekoek mourut à quatre-vingt-sept ans — qui avait jusqu’à la fin de sa vie, su conserver à sa pensée une vigueur critique, un caractère prospectif et une originalité peu commune, méritait d’être mieux connue que par les quelques bribes qu’en avaient publiées en français diverses revues radicales. On regrette cependant que S. Bricianer ait laissé dans l’ombre tout un aspect de la pensée de Pannekoek. Celui-ci, qui avait en 1913, formulé ses propres vues sur le problème de l’accumulation du capital et critiqué la théorie luxembourgiste, avait ordonné sa pensée politique en fonction d’une certaine représentation du développement du capitalisme et de son avenir qu’il eût été souhaitable de mieux faire apparaître.

C’est aussi un vieux marxiste, dont les positions politiques ont souvent été très voisines de celles de Pannekoek, P. Mattick, qui nous livre sur le capitalisme et l’impérialisme contemporains des réflexions originales et audacieuses [P. MATTICK, Les Limites de l’intégration. Cahiers de l’I.S.E.A., n° 176, août 1966, et P. MATTICK Le Capital cent ans après, Cahiers de l’I.S.E.A., juin 1967.]. P. Mattick rejette en particulier les vues que H. Marcuse a développées sur les sociétés industrielles avancées.

On sait qu’il y a chez H. Marcuse un marxiste désespéré qui croit voir prendre forme un monde totalitaire au sein duquel s’organise un appareil de production qui subordonne tous les hommes à son fonctionnement et établit une conformité des conduites si profonde que la lutte des classes n’est plus capable de promouvoir aucune transformation historique. Ce n’est pas que cet uni vers soit vide d’antagonismes sociaux, mais le « capitalisme organisé » est désormais armé pour les contenir et les absorber, de sorte que les perspectives marxistes d’un dépassement du sys tème sont de plus en plus improbables.

A cela, M. Mattick objecte que ce conformisme qui, effectivement, envahit insidieusement tous les aspects de la vie sociale et privée, est fonction d’une économie de prospérité dont la pérennité n’est pas évidente. C’est tout d’abord que « l’économie mixte », qui s’est implantée dans les pays avancés et fait coexister un secteur privé et un secteur public, n’est vraisembla blement pas une forme stable.

L’intervention envahissante de l’État dans les activités économiques trouve son origine dans un fonctionnement défectueux, devenu chronique, de la production privée : par suite de l’élévation de la composition organique du capital, le taux de la capitalisation fléchirait si l’État n’exerçait une action corrective en subventionnant certaines branches de la production privée et en organisant une production compensatrice qui soutient les activités du secteur privé. Mais l’action de l’État, qui est elle-même restreinte par les limites de la formation du capital, n’est pas indéfiniment extensible sans que le secteur public ne se trouve finalement contraint d’emp iéter sur les activités du secteur privé. Compte tenu de l’opposition que les clases dirigeantes organiseraient contre des mesures qui inaugureraient en fait un passage au capitalisme d’État, la prospérité actuelle peut donc, au terme d’une période d’antagonismes sociaux et politiques qui paralyserait la politique économique des pouvoirs publics, déboucher sur une crise. Cette dernière possibilité paraît même à M. Mattick d’autant plus vraisemblable que le capitalisme va s’engager de proche en proche dans la phase de l’automation. Or, avec cette nouvelle tech nologie, les effets de l’élévation de la composition organique du capital vont se trouver portés à l’extrême, de sorte qu’il n’est pas sûr que l’augmentation du capital par la productivité accrue du travail puisse durablement compenser l’amoindrissement de la force de travail effectivement employée et créatrice de plus-value. La perspective de voir le rapport nécessaire de la plus-value et du capital rompu par le développement de la technologie moderne et, par suite, la conti nuité des processus de production interrompue, n’est donc pas inconcevable.

L’efficacité des politiques économiques d’inspiration keynésienne qui ont permis au capitalisme de surmonter les difficultés où il s’était embourbé dans les années trente n’avait qu’un caractère transitoire, et l’idée que le capitalisme est désormais capable, pour toute période pré visible, de maintenir une croissance régularisée n’est qu’une mystification.

P. Mattick, qui apparaît ainsi comme un des rares marxistes capable de répliquer à la repré sentation du capitalisme et de son avenir que diffusent actuellement les idéologies dominantes, sans se borner à répéter les analyses sur le déclin du capitalisme élaborées dans les années vingt et trente, développe des conceptions qui ne sont pas moins originales au sujet de l’impérialisme.

P. Mattick en effet, qui pense que l’impératif d’une expansion impérialiste pour les grands pays industriels, U.S.A. surtout, conserve toute sa vigueur, relie le phénomène au déclin de la rentabilité dans les pays avancés et à la nécessité pour le capitalisme de s’étendre sur les régimes périphériques pour retarder le moment où la dilatation de la production gouvernementale attein dra ses limites. La production privée, dit-il, doit parvenir à s’étendre vers l’extérieur, ou décliner dans le cadre des pays avancés, de sorte que la réalisation de surprofits impérialistes, ou plutôt leur augmentation, devient une question de vie ou de mort pour le capitalisme privé. C’est à part ir de là que s’explique le formidable antagonisme qui oppose depuis vingt-cinq ans les États-Unis aux pays qui se donnent une économie étatisée. Il ne s’agit nullement d’une lutte entre le capitalisme et le socialisme, car les pays qui se déclarent socialistes se sont en réalité bornés à briser non pas le capitalisme, mais les obstacles que les anciennes structures sociales liées à l’hégémonie impérialiste opposaient à son plein développement qu’ils cherchent précisément à réaliser sous la forme de l’économie étatisée. Mais du point de vue des classes dirigeantes de l’ouest la distinction a peu d’importance. L’extension du capitalisme d’État sur de nouvelles régions réduit de toute manière les zones où le capital privé pourrait trouver le moyen de contre carrer le déclin menaçant de la rentabilité, qui conduit le système vers une alternative dont les deux termes sont également insupportables aux dirigeants occidentaux : arrêt de l’expansion ou glissement vers l’économie étatisée. Le refoulement du capitalisme d’État et une nouvelle phase d’expansion impérialiste pourraient au contraire retarder, pour une durée indéfinissable, le moment où les contradictions de l’accumulation risquent de nouveau d’assaillir le capitalisme. C’est pourquoi il est vain de pronostiquer le déclin ou la fin de la politique impérialiste en se bornant à constater que l’exploitation impérialiste ne rapporte actuellement que de médiocres profits aux pays avancés, compte tenu des frais élevés qu’occasionne, sous forme « d’aide pour le développement » ou de dépenses militaires, la tâche de maintenir le statu quo social dans les pays sous-développés. La politique impérialiste est organisée dans la perspective qu’un jour le rapport entre coûts et profits pourra être renversé si les pressions stratégiques et les guerres ouvrent la voie à un nouveau rapport mondial des forces permettant au capitalisme victorieux de réaliser une nouvelle expansion. La façon dont s’est terminée la guerre froide, et la ruée des capitaux occidentaux vers l’Est européen et la Russie qui se prépare, pourraient bien constituer ce point de départ de cette nouvelle expansion.

Pierre SOUYRI.

Les marxistes et la question nationale (Souyri, 1979)

19 novembre 2010

Note de lecture de Pierre Souyri parue dans les Annales en juillet-août 1979. Le livre a été réédité par L’Harmattan en 1997.

Georges Haupt, Michel Lowy, Claudie Weill, Les marxistes et la question nationale, 1848-1914. Paris, Maspero, 1974, 391 p.

En établissant ce dossier qui rassemble quelques-uns des textes dont la publication a jalonné les prises de positions, tour à tour complémentaires et opposées, des théoriciens de la IIe Internationale sur la question nationale, G. Haupt, M. Lowy et C. Weill ont pris soin de ne pas privilégier les conceptions des bolcheviks. Ce choix n’a pas seulement l’avantage de faire connaitre aux lecteurs des points de vue que l’hégémonie du marxisme russe avait rejetés dans  l’oubli ; il permet aussi de rompre avec une représentation banale et pourtant insoutenable qui ordonne l’histoire des théories marxistes, comme s’il existait un marxisme constituant un système cohérent et achevé, dont les bolcheviks se seraient réapproprié la méthodologie et les concepts pour déboucher, enfin, après que tous les autres théoriciens de l’époque de la II° Inter­nationale aient interminablement erré, sur la solution juste et nécessaire de la question nationale, comme du reste de toutes les autres.

Lorsque les théoriciens qui se réclament de Marx sont contraints par les circonstances – la montée du nationalisme en Europe orientale puis en Asie – de repenser la question des nationalités dont Marx et surtout Engels s’étaient principalement occupés à l’époque des révolutions de 1848, ils ne trouvent dans les écrits des « pères fondateurs » que des indications fragmentaires, parfois contradictoires et en tout cas très fortement datées. Marx et Engels qui pensaient que  l’antagonisme du capital et du travail constitue le ressort essentiel du processus historique de la société moderne, n’avaient accordé à la question nationale qu’un statut marginal et subordonné. Celle-ci ne les intéressait que pour autant que le fait national interférait avec la lutte des classes et que la formation de grandes nations pouvait favoriser la croissance du capitalisme et du même coup celle de la négation prolétarienne de la société bourgeoise. N’envisageant les aspirations nationales que sous l’angle de leurs conséquences éventuelles pour la lutte des classes, Marx et Engels n’accordaient de légitimité qu’aux luttes nationales qui pouvaient affaiblir la contre-révolution européenne. De là leur soutien au nationalisme polonais qui se dresse contre la puissance du tsarisme et, plus tard, au nationalisme irlandais dont la victoire, pensent-ils, favoriserait a la fois l’intensification des luttes sociales en Angleterre et en Irlande. De là aussi leur hostilité furieuse envers les Slaves du Sud qui ont été utilisés par la contre-révolution en 1848 et leur haine du panslavisme qui se fait l’instrument de l’expansion russe. Engels, surtout, a multiplié contre les Slaves du Sud les épithètes injurieuses. M. Lowy, qui a relevé quelques-uns des pronostics les plus malencontreux d’Engels sur l’avenir des nations slaves et de quelques autres, montre, cependant, que les fureurs d’Engels sont les fureurs d’un révolutionnaire et non pas celles d’un chauvin allemand et d’un Slavo­phobe aveugle. Procédant à une analyse superficielle et erronée des causes de la contre-révolution, Engels en rejette injustement toute la responsabilité sur les Slaves, sans apercevoir que l’échec des révolutions de 1848-1849 a des racines de classe au cœur même des nations révolutionnaires. Du reste, le même Engels qui attribue à l’occasion aux peuples slaves une essence réactionnaire, n’en avait pas moins appelé, en 1848, au renversement de l’Empire des Habsbourg qui faisait obstacle à la libera­tion des Slaves et des Italiens.
Il reste qu’Engels avait analysé les problèmes nationaux en utilisant à plusieurs reprises le concept hegelien et étranger au matérialisme historique de « peuple sans histoire », sans que Marx formule la moindre critique contre l’hégélianisme pré-marxiste de son compagnon.

Lorsque les générations postérieures se trouvent contraintes de réactualiser la ques­tion des nationalités dans la théorie marxiste, elles partent d’un héritage qui est des plus incertains et G. Haupt souligne toutes les difficultés auxquelles va se heurter leur entreprise. D’abord des difficultés liées à la terminologie et aux concepts qui ne permettent pas toujours de différencier clairement États, nations et nationalités et qui font surgir des incertitudes et des controverses d’autant plus vives que les marxistes sont captifs des modèles occidentaux de la formation des nations qui ne leur permettent pas de comprendre ce qui est en train de s’accomplir en Europe centrale et sud-orientale à la fin du XIXe siècle. Là, à la différence de ce qui s’était passé dans les pays de l’Ouest où les États avaient été les instruments du rassemblement et de l’unification des nations, les États n’apparaissent qu’à la dernière étape, longtemps après que les nations aient commencé à s’affirmer en prenant lentement conscience d’elles-mêmes comme communautés de langue et de culture. Les marxistes devaient, en outre, faire souvent violence à leurs propres habitudes de pensée pour parvenir à admettre qu’il n’y avait pas seulement, comme le disait J. Guesde, « deux nations ; la nation des capitalistes, de la bourgeoisie, de la classe possédante d’un coté, et de l’autre la nation des prolétaires, de la masse des déshérités, de la classe travailleuse » et que le prolétariat pouvait se sentir concerné par des revendications nationales et pas seulement dans ses couches attardées et mal dégagées de l’idéologie bourgeoise. G. Haupt montre comment, vers la fin du XIX° siècle, les progrès de l’industrialisation dans l »Empire des Habsbourg bouleversent la composition sociale et nationale du prolétariat et font surgir au-dessous de la couche des ouvriers qualifiés allemands, une masse de manœuvres issus des diverses nationalités de l’Empire et qui se sentent à la fois socialement et nationalement opprimés. « Être Tchèque à Vienne, c’est être prolétaire ». Dès lors, refuser de prendre en considération les aspirations nationales ou ne leur accorder qu’une attention réticente au nom d’un rigoureux internationalisme de principe, revient à enfermer le socialisme dans des positions pétrifiées qui risquent de le rendre étranger au prolétariat réel. A mesure que le socialisme se diffuse vers l’Europe orientale, puis vers les pays extra-européens, les marxistes se trouvent contraints a remanier leur problématique de la question nationale et à reconsidérer leur vision du mouvement historique. II leur faut « désoccidentaliser » le marxisme, ad­mettre qu’il n’est pas vrai que l’internationalisation croissante de la vie économique suffise à produire une homogénéisation de la civilisation et des cultures ouvrant la perspective d’un dépassement des particularités nationales et qu’il existe, au moins, des contre-tendances qui font que la pénétration du capitalisme chez « les peuples sans his­toire » aboutit non pas à leur assimilation, mais à leur éveil national. Dans cette évolution historique du marxisme, la contribution des Autrichiens, de O. Bauer surtout, constitue une étape capitale. Sans doute les austro-marxistes sont-ils surtout préoccupés d’empêcher l’éclatement de l’empire multinational rassemblé par les Habsbourg et de contenir les forces centri­fuges qui menacent de désagréger leur propre parti. Ce souci a conduit O. Bauer à élaborer une conception de la nationalité qui ampute le problème de sa dimension politique et fait abstraction du caractère de classe des productions culturelles. O. Bauer sera aussi bien attaqué par l’extrême gauche du mouvement socialiste — A. Pannekoek et Strasser qui persistent a considérer qu’il ne peut pas y avoir, pour le prolétariat, d’intérêts nationaux spécifiques —, que par Kautsky qui n’admet pas que l’avènement du socialisme puisse s’accompagner d’un approfondissement des différences nationales et par les bolcheviks qui remettront en question les conceptions « psycho-culturelles» de la nation qu’ont élaborées les austro-marxistes et les solutions que pro­pose la social-démocratie autrichienne pour résoudre la question nationale. Pourtant, les théoriciens viennois ont contribué à secouer l’inertie de la IIe Internationale. Leurs recherches ont ouvert la voie à l’idée que la naissance des nations n’appartenait pas nécessairement au passé de l’Europe et du monde et que l’internationalisme prolétarien ne pouvait pas tourner le dos aux aspirations des nationalités opprimées.

Lorsque, à la veille de la guerre, Lénine aborde à son tour la question nationale, sa réflexion peut prendre appui sur l’ensemble des recherches faites depuis Marx et qui ont largement étendu et transformé le champ théorique du socialisme. Mais il parvient à renouveler presque complètement le problème des rapports entre les aspirations nationales et le socialisme parce qu’il le pense en fonction du thème des inégalités de développement que le capitalisme imprime au processus historique et au télescopage qui se produit dans les pays attardés entre les tâches bourgeoises démocratiques et les tâches prolétariennes de la révolution. L’effacement des particularités nationales par le développement du capitalisme qu’avait longuement souligné Kautsky se poursuit, mais il devient, au XXe siècle, contemporain d’un éveil national que suscite l’expansion du capital impérialiste vers les pays attardés. Ces deux mouvements ne sont pas nécessai­rement contradictoires dans la mesure ou il appartient au mouvement prolétarien de pousser jusqu’à son terme la révolution démocratique dont les aspirations nationa­les ne constituent qu’un élément. Dans le système théorique de Lénine, le nationalisme des peuples opprimés se trouve ainsi intégré à une stratégie cohérente de la révolution. Il s’insère dans un processus plus général au travers duquel la réalisation des aspirations nationales prépare le dépérissement des particularismes nationaux et en constitue même la condition. Comme pour Marx ou R. Luxemburg, les aspira­tions nationales n’ont pas pour Lénine d’intérêt intrinsèque. Elles ne sont reconnues que pour être utilisées aux fins d’un mouvement qui implique leur dépassement. Pourtant, il est impossible de ne pas constater aujourd’hui que la conception léniniste n’a pas résisté à l’épreuve des événements. M. Lowy montre que l’histoire n’a cessé de démentir les conceptions et les pronostics d’Engels. Or, quoique pour des raisons différentes, il en va de même de ceux de Lénine. La plupart des nations qui se sont constituées après 1918, puis après la désintégration des empires coloniaux, ne sont pas fait sur la base d’une subordination des aspirations nationales à un mouvement prolétarien. C’est même l’inverse qui s’est le plus souvent produit : même dans des pays où existait un mouvement ouvrier, celui-ci s’est laissé intégrer à la lutte nationale et a constitué une simple force d’appoint pour le nationalisme qui a abouti a la formation d’Etats bourgeois ou d’Etats bureaucratiques qui ont trouvé leur point d’appui principal dans la guérilla paysanne. La grande stratégie conçue par les bolcheviks n’est cohérente que dans l’abstrait ou dans l’imaginaire des théoriciens : elle n’a pas trouvé de répondant dans la pratique.

Pierre Souyri

La crise de 1974 et la riposte du capital (Souyri, 1979) [1: L’inflation et l’attaque contre les salaires]

18 juin 2010

Nous commençons la mise en ligne du dernier chapitre de La dynamique du capitalisme au XX° siècle, publié d’abord dans les Annales [1983, Volume 38, N°4 p. 790 – 820]. Rappelons que Souyri est mort en juillet 1979 en écrivant ce livre, donc inachevé, publié après sa mort et, malheureusement, depuis longtemps introuvable dans le commerce.

La crise commencée en 1974 a surgi comme le point d’aboutissement d’un processus qui a mis un terme au mythe d’une programmation rationnelle du développement capitaliste par l’État. Si la baisse du taux de profit ne s’est pas manifestée comme une tendance continuelle qui ne serait compensée que par d’incessants transferts de valeur opérés par l’État en faveur des monopoles, il n’est pas vrai non plus que le capitalisme contemporain ait franchi un seuil au-delà duquel la loi de la chute du taux de profit serait devenue caduque.
Mais constater qu’à partir du milieu des années soixante le taux de profit a recommencé à chuter ne signifie pas non plus que ce retournement soit insurmontable et que le capital et l’État se trouvent désormais confrontés à une situation telle qu’ils seraient incapables d’enrayer le déclin de la rentabilité et d’empêcher par là même le capitalisme de s’abîmer dans une nouvelle période de stagnation ou de rétrécissement de la production.
Le capitalisme au contraire dispose de toute une gamme de moyens qui peuvent être utilisés tour à tour ou en combinaison pour contrecarrer l’action des divers éléments qui font chuter le profit. Mais, dans le cadre du capitalisme contemporain, la plupart de ces moyens ne sont opérants que dans certaines limites et leur mise en oeuvre ne peut être poussée à fond sans que surgissent de proche en proche les prémices d’une déstructuration de la société de consommation.

A. – L’INFLATION

Cela est vrai pour les pratiques inflationnistes qui permettent aux firmes dominant des marchés où la concentration et la cartellisation ont fait disparaître la concurrence par les prix, de réagir à la chute de leurs profits en répercutant dans leurs prix de vente la hausse des coûts de production qu’elles subissent, et parfois même qu’elles prévoient simplement. Ces hausses ne résultent pas nécessairement de la seule augmentation des salaires et des «charges sociales »des entreprises. L’accroissement des ponctions fiscales de l’État qui ne servent pas toutes à financer des dépenses sociales, la hausse des prix du capital circulant, l’augmentation des frais de commercialisation des produits, l’élévation du coût des investissements nécessaires pour faire face à la concurrence par l’innovation, l’augmentation des tributs prélevés par le capital financier sur le capital industriel ont également contribué à réduire le profit des entreprises. Comme le fait remarquer Ch. Levinson, ce sont souvent les firmes à très haute intensité capitaliste, au sein desquelles les dépenses en capital variable ne représentent qu’une très faible part des coûts de production, qui ont été les premières à majorer leurs prix de vente en vue d’augmenter ou de maintenir leurs capacités d’autofinancement et d’être en mesure de faire face à la « concurrence par l’investissement ». L’exemple de l’industrie automobile en France, qui entre 1973 et 1975augmente de plus de 50% le prix des véhicules, confirme qu’il n’y a pas de relations directes entre le taux d’inflation que pratique tel ou tel groupement capitaliste et les taux d’élévation des salaires qu’il subit. En l’occurrence, la majoration du prix des automobiles a été pour les constructeurs un moyen d’échapper aux effets de la récession: l’augmentation du profit réalisé sur chaque véhicule a compensé la réduction de la masse du profit qui résultait de la diminution du volume des ventes.
Cette inflation a commencé à se manifester dans les dernières années soixante, c’est-à-dire au moment où aux U.S.A., puis dans les autres États capitalistes, le taux de profit a commencé à stagner puis à chuter. Devenant stagnation, puis slumpflation [1], elle se poursuit même lorsque la croissance s’arrête et que le système entre en crise. Elle est devenue pour le capital un moyen de poursuivre et d’intensifier l’accumulation, indépendamment des obstacles qu’y opposent les fluctuations conjoncturelles. A une époque dominée par l’extension des ententes cartellaires internationales et par l’affirmation de l’hégémonie des firmes multinationales sur le marché des principaux produits – dont quatre ou cinq entreprises mondiales se partagent 50 à 80 % de la production, l’inflation est devenue une sorte d’impôt privé que le capital s’est arrogé le droit de percevoir sur les consommateurs grâce à la disparition de la concurrence par les prix. Ce pouvoir de fiscalisation permet aux oligopoles et aux cartels de contraindre la population, y compris celle qui a de faibles revenus, à pratiquer une sorte d’épargne forcée, de fixer son montant en fonction de leur programme d’investissement et de se l’approprier sans avoir à rembourser ni à payer d’intérêts. L’inflation devient ainsi un moyen d’intensifier l’accumulation et d’en élargir les bases sociales. Elle se superpose aux mécanismes traditionnels – émission d’actions et d’obligations, emprunts bancaires, etc. – par lesquels s’opéraient la centralisation de l’épargne des classes moyennes et sa conversion en capital, et contraint la population tout entière à fournir sa contri­bution forcée à l’accumulation.
La pratique des surprix tend à majorer les profits que le capital industriel peut investir, mais elle déclenche aussi des réactions en chaîne qui vont en sens inverse. A partir du moment, en effet, où l’inflation s’accélère, la spéculation s’amplifie, aggrave la hausse du coût des facteurs de production qui déprime les profits du capital industriel et détourne une importante proportion du capital disponible des investissements productifs. C’est ainsi qu’en 1973, dès que le cours des matières premières a commencé à monter, les opérations de stockage ont fortement amplifié la raréfaction des produits et la hausse des cours. Par la suite, le capital commercial, y compris celui qui opère au niveau du commerce de détail, a utilisé la conjoncture inflationniste pour élargir ses marges bénéficiaires, accélérant l’augmentation du coût de la vie et contribuant ainsi à déclencher les revendications salariales qui empêchent les firmes industrielles de comprimer ses dépenses en capital variable.
Par ailleurs, l’inflation tend à provoquer un reflux du capital hors de la sphère de la production. Une partie du capital disponible se trouve alors en effet attiré vers les placements refuges qui offrent une garantie contre la dévaluation de l’argent, comme par exemple l’investissement immobilier. Il ne s’agit pas seulement de placements effectués par de petits et moyens épargnants auxquels l’acquisition d’immeubles fournit un moyen d’arrondir le patrimoine plus sûr que l’achat d’actions ou d’obligations. En 1974, le capital britannique s’est investi de manière spectaculaire dans les achats immobiliers en Europe continentale. De manière plus massive encore, le capital se porte en période d’inflation vers des opérations qui offrent des occasions de profit immédiates et supérieures à celles qui pourraient être escomptées d’une activité industrielle, comme la spéculation sur les monnaies. Il est vrai que les spéculations monétaires sont en grande partie le fait des firmes multinationales qui élargissent ainsi leur marge d’autofinancement, mais les capitaux moins importants ne négligent pas toujours de participer à cette source de profits. Et ce détournement des capitaux vers des activités spéculatives contribue à son tour, en raréfiant le crédit, à élever le taux d’intérêt que les firmes industrielles à court d’argent frais doivent payer aux banques. La spéculation, le va-et-vient des capitaux flottants qui se portent alternativement d’un pays à l’autre, les vagues de revendications salariales que déclenche la hausse du coût de la vie, les tentatives que font les pays exportateurs de produits primaires pour sauvegarder leur part de plus-value, tendent à accélérer et à imprimer à son développement des rythmes désordonnés et sensiblement inégaux suivant les pays. C’est pourquoi les gouvernements, qui se trouvent contraints de tolérer la politique des surprix pratiquée par les firmes industrielles dans la mesure où elle devient un moyen essentiel de riposter à la chute du taux de profit, doivent en même temps essayer de contrôler et de freiner les mouvements inflationnistes pour éviter que ceux-ci en s’exagérant ne provoquent une contraction des ventes sur le marché intérieur et une chute des exportations.
La crise qui, en 1974, succède à deux années d’accélération de la hausse des prix montre que les gouvernements ne sont pas en mesure de faire en sorte que l’inflation opère de manière rationnelle pour le développement capitaliste. Son utilisation comme moyen d’épargne forcée en faveur du capital industriel a rapidement déclenché des mécanismes qui ont amplifié les hausses de prix jusqu’au point où les problèmes de la réalisation ont resurgi et bloqué la croissance.
L’approfondissement de la division internationale du travail et la multinationalisation du capitalisme sont en grande partie à l’origine de cette situation. Les différentes économies nationales sont devenues trop interdépendantes pour que les États puissent contrôler les poussées d’inflation qui leur sont transmises de l’extérieur et qui deviennent une arme dans les compétitions internationales.
Cela est vrai en premier lieu en ce qui concerne les politiques monétaires. L’apparition d’une masse grossissante de capitaux flottants qui vont d’un pays à l’autre suivant la rentabilité plus ou moins grande des placements et amplifient l’inflation dans les pays où ils se portent, les grandes manœuvres de la spéculation internationale qui s’attaque tour à tour aux différentes monnaies et aggrave l’instabilité de leurs cours rendent en grande partie inopérantes les mesures par lesquelles les États réglementaient leurs emprunts monétaires et le taux du crédit en fonction des impératifs de l’économie nationale.
La même impuissance des différents États capitalistes avancés se manifeste en ce qui concerne le prix des produits primaires. La hausse des prix des matières premières et des hydrocarbures n’a pas été qu’une riposte des pays producteurs à l’inflation occidentale qui réduisait leur part de plus-value. Les cartels américains qui dominent les marchés ont favorisé des hausses qui majoraient leurs profits et l’État américain lui-même a soutenu une politique dont l’effet immédiat était d’affaiblir les capacités compétitives des concurrents européens et japonais. Les pays de l’Est ont également manœuvré pour amplifier les hausses des métaux non ferreux dont ils sont exportateurs de manière à augmenter la masse des devises dont ils ont besoin pour payer leurs importations de produits occidentaux.
Même à l’intérieur de chaque État, les gouvernements ne sont que très imparfaitement parvenus à contrôler les mouvements inflationnistes d’origine interne. En menaçant de déposer un bilan de faillite, de fermer une partie de leurs usines, les grandes firmes obtiennent sans difficulté des dérogations aux mesures gouvernementales de blocage des prix ou de limitation des hausses. Quant aux comportements qui aboutissent à superposer à l’inflation organisée par le capital industriel une inflation parasitaire grâce à laquelle grossistes, fournisseurs de services et spéculateurs de toutes sortes élargissent des profits qui ne font que rarement l’objet de placements productifs, ils n’ont jamais réellement été endigués. Les gouvernements n’ont ni les moyens d’exercer un contrôle effectif sur cette multitude, ni, le plus souvent, dans des pays comme la France ou l’Italie, la volonté d’exercer leur autorité à rencontre de catégories sociales qui constituent un des soutiens du bloc au pouvoir.
Cette incapacité des gouvernements capitalistes à contrôler les dérapages de prix les a conduits les uns après les autres à rechercher à la fois une restauration du profit et une modération des mouvements inflationnistes dans une politique de compression des salaires directs ou indirects.
Dès que la contraction du taux de profit que le boom des prix des produits primaires amplifia brusquement et les mesures de restriction du crédit par lesquelles les gouvernements avaient cherché en 1973 à ralentir l’inflation arrêtèrent l’investissement, et aboutirent à la crise et au gonflement du chômage, les États capitalistes inversèrent l’ordre de priorité de leur politique économique. La poussée du chômage, la plus forte que le monde capitaliste ait connue depuis la reconstruction, créait enfin une situation permettant au capital et à l’État d’interrompre et d’infléchir la hausse des coûts de la force de travail qui s’était poursuivie presque sans interruption pendant toute la durée de l’expansion. C’est pourquoi la lutte contre l’inflation a été partout présentée comme une nécessité plus impérieuse que la restauration du plein emploi, ou plutôt comme la condition du retour au plein emploi. « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain, et les investissements de demain les emplois d’après-demain », a fait valoir le Chancelier H. Schmidt pour faire accepter aux syndicats une modération de leurs revendications salariales qui doit permettre au capital d’augmenter ses profits et de relancer les investissements que l’État subventionne par ailleurs à l’aide de primes. Le gouvernement et les syndicats travaillistes adoptent et diffusent un point de vue analogue pour les salaires du Royaume-Uni. «L’adaptation des salaires au coût de la vie menace les salaires et l’emploi de demain. » Le plan Barre et le plan Andreotti, dont les syndicats et les partis ouvriers italiens acceptent en fin de compte le principe, sont imposés par la même stratégie :empêcher la dégradation de la situation du capitalisme national, et si possible la restaurer face aux concurrents étrangers en exerçant une pesée suffisante sur les salaires.

Raymond Barre en 1976

B. – L’ATTAQUE CONTRE LE SALAIRE

Cette contre-attaque du capital a pu se développer avec plus ou moins d’ampleur suivant les pays et ses effets se sont trouvés décalés dans le temps. Dans les pays où les appareils syndicaux ont pu immédiatement collaborer avec les gouvernements pour faire en sorte que les revendications des travailleurs ne dépassent pas les limites au-delà desquelles le fonctionnement du capitalisme se trouve gravement perturbé, la politique d’austérité a rapidement abouti à des résultats positifs. Dès 1974-1975, les avantages sociaux et les salaires des travailleurs américains et allemands, puis britanniques, japonais, se trouvent sérieusement entamés. Dès la fin de 1975, les profits remontent, en particulier auxU.S.A. et en R.F.A., permettant une relance de l’investissement et de la croissance. Mais, au même moment, alors même que l’économie mondiale se ranime sous l’impulsion de la reprise américaine et allemande, la France, où les syndicats sont liés à des partis d’opposition et peu empressés de coopérer avec le pouvoir, et l’Italie où la base ouvrière oppose de vives résistances à la politique de compromis des centrales ouvrières et du P.C.I., ne sont pas parvenues à infléchir sensiblement l’augmentation des salaires et à enrayer l’inflation.
Le conflit entre le capital et le travail est devenu à l’image d’une guerre de position :chacun des deux adversaires n’étant pas en mesure d’effectuer une percée décisive, les attaques et les contre-attaques qui se succèdent n’aboutissent qu’à déplacer et à redéplacer de quelques dizaines de mètres les lignes du front. Cette impossibilité où se trouve le capitalisme de développer une offensive vigoureuse et prolongée pour rabaisser fortement et durablement le prix de la force de travail résulte d’abord de la résistance des salariés et des freinages que sont contraints d’exercer les appareils syndicaux les plus engagés dans la coopération avec l’État pour modérer les pressions exercées par le capital sur le niveau de vie des travailleurs. Les ouvriers du rang ont, au cours des premières années de la décennie soixante-dix, multiplié une foule d’actions spontanées et parfois violentes qui dérangeaient les prudents calculs des partis ouvriers. Mais ces luttes sont restées dispersées. Même avec leurs limites, elles incitent cependant les appareils dirigeants du mouvement ouvrier à se montrer circonspects dans leur politique de soutien à la restauration du profit capitaliste et à faire en sorte que ne soient exercées sur le niveau de vie des salariés que des pressions prudemment calculées. Et de leur côté, les milieux dirigeants capitalistes ne cherchent pas à pousser plus loin leur avantage que ce que peuvent consentir les syndicats sans courir le risque de voir leur influence s’effriter et leur rôle de modérateurs des conflits sociaux dangereusement remis en question.
L’État et le capital parviendraient-ils d’ailleurs à comprimer durablement le niveau des salaires et à paralyser les unes après les autres les ripostes des travailleurs dans ce domaine, qu’ils risqueraient de n’aboutir qu’à un simple déplacement dans le champ de la lutte sociale.
Pendant toute la période au cours de laquelle l’expansion et le plein emploi rendaient à la fois possible et inévitable une augmentation approximativement régulière des salaires, le capitalisme a, dans toute la mesure du possible, essayé de compenser les concessions qu’il faisait aux travailleurs en tant que consommateurs en leur imposant des efforts toujours plus durs en tant que producteurs. L’élévation du niveau de vie des salariés, leur accès graduel à la «société de consommation », constituaient le prix à payer pour obtenir une paix sociale relative et l’adhésion des travailleurs aux finalités du système et à la vision qu’il produisait de lui-même et de son avenir. L’affirmation répétée jusqu’à satiété que le système était désormais capable d’accroître indéfiniment une richesse dont tout le monde bénéficierait de proche en proche, permettait à la fois d’extirper du prolétariat toute espèce de projet révolutionnaire effectif et de persuader l’immense majorité des salariés qu’à force de travail, d’heures supplémentaires, de primes de rendement, d’assiduité, etc., ils accéderaient à un standing de petits-bourgeois. Cette politique d’intégration du prolétariat a été un indiscutable succès, mais elle était coûteuse et n’était praticable que dans la mesure où la pression exercée sur le taux de profit par l’augmentation des coûts de la force de travail se trouvait contrecarrée par une augmentation de la plus-value relative. Les efforts déployés par le capital pour soutirer de chaque ouvrier davantage de plus-value pendant ses heures de présence dans l’entreprise en intensifiant les cadences de la production sont allées de pair avec l’augmentation des salaires et des charges sociales, et ils se sont même accentués à partir du moment – au cours des années soixante – où il est devenu manifeste que dans les conditions de plein emploi les barrages opposés à la poussée des salaires cédaient les uns après les autres. Mais, en poussant toujours plus avant la parcellisation des tâches et l’accélération des rythmes de travail, le capitalisme a finalement abouti à une situation qui est la négation des objectifs qu’il poursuivait. L’augmentation des salaires et de la consommation a de plus en plus cessé d’être éprouvée comme une compensation valable à un labeur industriel toujours plus exténuant, monotone et dangereux– aux U.S.A., le taux de déclaration des accidents de travail a augmenté de 27,7°/o entre 1963 et 1970– et les luttes ouvrières contre l’intensification de la production se sont déployées à partir du milieu des années soixante avec une ampleur croissante aux U.S.A. puis en Europe et en particulier en Italie, entre 1969et 1977.
Toutes ces luttes, de la grève sauvage à l’absentéisme et aux actions concertées des ouvriers en vue de freiner ou même de saboter la production, sont devenues si fréquentes que les managers des firmes américaines ont fini par les considérer comme une partie importante du coût de fonctionnement des entreprises. Cette crise du travail, qui est devenue assez générale et assez aiguë pour enrayer la croissance de la productivité et contribuer par là à la stagnation et à la chute du taux de profit, n’est pas nécessairement destinée à s’approfondir et à s’amplifier de manière ininterrompue. Le développement du chômage et les craintes qu’il fait surgir pour les salariés sont au contraire de nature à favoriser une restauration de la discipline dans les ateliers et les bureaux et à provoquer une régression des violations ouvertes des règlements comme l’absentéisme ou les pauses concertées et illicites pendant la journée de travail. Il est moins sûr qu’elles fassent disparaître ou même reculer durablement les diverses formes de résistance clandestine à l’intensification de la production, qui sont le fait d’organismes dissimulés dans les entreprises d’autant plus difficiles à extirper qu’ils sont informels et en continuel changement. Il est même probable que, dans le cas où le capitalisme se trouverait conduit à procéder à un blocage ou à une réduction prolongée des salaires, il exaspérerait l’hostilité contre l’organisation capitaliste du travail. Le capitalisme n’est pas parvenu à faire accepter les frustrations qu’engendre le travail salarié et à prévenir la chute des rendements en augmentant le niveau de vie. Il est à fortiori douteux qu’il parvienne à empêcher cette chute de s’amplifier s’il ne pouvait plus utiliser la part de la consommation croissante comme incitatif à la production.
Les ouvriers ont toujours essayé d’échanger le moins possible de travail contre le plus possible d’argent ;il ne sera pas facile de les persuader qu’en échange d’un salaire diminué il faut fournir autant ou davantage de travail. Le capital risquerait fort de perdre au niveau de la productivité du travail ce qu’il gagnerait au niveau de sa rémunération. Une politique inconsidérée de réaction en matière de salaires pourrait bien avoir pour effet d’accumuler dans le prolétariat un désespoir et des colères dangereuses, sans pour autant modifier sensiblement le taux de profit d’une manière positive.
Enfin, indépendamment même des problèmes que posent la résistance et les réactions éventuelles du prolétariat, le capitalisme se trouve contraint de limiter l’ampleur des offensives qu’il peut promouvoir en vue de faire régresser le niveau des salaires par les structures de la société et de la production elle-même. Le capitalisme du XIX° siècle pouvait se développer en freinant à l’extrême l’augmentation du capital variable, et parfois même en le réduisant, parce que le travail salarié n’englobait encore qu’une partie réduite de la population et que la production était essentiellement une production de biens capitaux. Les marchandises produites par les entreprises capitalistes comme moyens de consommation n’étaient que partiellement destinées aux salariés, qui ne consommaient que des denrées de première nécessité et une quantité infime de biens semi-durables ou durables. Les produits de ce type étaient en grande partie vendus à des couches riches ou aisées qui ne tiraient pas leurs revenus d’un salaire et qui étaient encore fort nombreuses. Mais l’évolution du capitalisme a dans tous les pays avancés assujetti au travail salarié l’immense majorité – plus de 80°/o – de la population active de sorte que, compte tenu du relèvement de leur niveau de vie pendant toute la période de l’expansion, la consommation des salariés est devenue une des principales composantes du marché intérieur. En France, les salariés reçoivent, en 1974, 66,2% du revenu distribué contre 59,6 % en 1959. Pour l’ensemble de la population, on constate que si la part des dépenses des ménages consacrée à l’alimentation et à l’habillement diminue, passant respectivement de 37% à 26% et de 15à 14 %o entre 1959 et 1974, celle consacrée à l’achat de biens durables et de biens fongibles non alimentaires est passée de 22 à 26 °7o et celle consacrée aux services de 26 à 34 %. Cette transformation du type de consommation est sans doute moins sensible parmi les ouvriers et les employés. En 1974, le pourcentage d’ouvriers et d’employés qui possèdent une automobile, un poste de télévision ou des équipements électroménagers, reste au-dessous de la moyenne nationale. Mais, entre 1959 et 1974, la vente d’automobiles, de postes de télévision et d’appareils électroménagers a progressé plus rapidement dans ces couches sociales que dans les autres milieux– à l’exception des paysans. Le pourcentage des ouvriers (y compris les ouvriers agricoles) et d’employés en possession d’une automobile passe de 21,3 % en 1959 à 60,05 % en 1974. Pendant la même période, il passe, pour le poste de télévision, les réfrigérateurs et les machines à laver, respective­ment de 8,6 % à 80,9 %, de 19,4% à 87,05% et de 21,2 % à 72,9 %. Au cours des mêmes années, parmi les cadres moyens, le nombre de possesseurs d’automobiles, de postes de télévision, de réfrigérateurs et de machines à laver passe respectivement de 57,8 % à 87 %, de 16,1 % à 82,6 %, de 39,7 % à 94,4 % et de 33,1 % à 78,4 %. Compte tenu de leur nombre croissant et de la transformation de leur genre de vie, ce sont les ouvriers, les employés et les cadres moyens qui, au cours des quinze ans qui précèdent la crise de 1974, jouent le rôle le plus important dans l’extension du marché dont a besoin la production capitaliste devenue une production Une politique de compression brutale des salaires ne se limiterait pas seule­ment à la résistance des travailleurs. Elle menacerait les intérêts immédiats de l’immense secteur de l’appareil économique du capitalisme qui vend des biens et des services aux classes moyennes salariées et au prolétariat lui-même.

La crise qui avait été déclenchée par un ralentissement des investissements consécutif à la chute du taux de profit a été rapidement amplifiée par la réduction de l’activité du Département II , et dès lors celui-ci a réduit ses commandes au Département I [*]. Il en résulte une importante augmentation du chômage total ou partiel, qui a combiné ses effets à ceux de la stagnation ou de la réduction des salaires réels pour aggraver le gonflement des stocks puis la chute des ventes en produits de consommation. Face à cette situation, les gouvernements ont été contraints d’intervenir pour stopper la propagation cumulative des mécanismes récessionnistes, en prenant des mesures destinées à assigner un palier à la chute du pouvoir d’achat, alors même que le problème de l’inflation n’était pas résolu : organiser la réanimation de l’économie nationale pour contenir la montée du chômage, interdire aux entreprises les compressions intempestives de personnel et verser des allocations aux salariés privés de leur emploi. Placés devant l’alternative de laisser se développer un important chômage qui permettrait de faire pression sur les salariés pour modérer leurs exigences et réduire leur indiscipline, ou laisser monter les salaires et les prix, les États capitalistes ne parviennent pas à effectuer un choix décisif et à s’y tenir fermement. La chute des ventes sur le marché intérieur, qui intervient dès que le pouvoir d’achat de la population salariée est sensiblement entamé, les contraint à relâcher les mesures d’austérité jusqu’au moment où la montée des prix devenant une menace pour les exportations ou la balance des paiements rend nécessaires de nouvelles mesures pour tenter de freiner le gonflement de la masse salariale ou de la réduire.
L’importance qu’ont prise la production des moyens de consommation et l’offre de services dans l’économie des pays avancés, et le rôle prépondérant que joue la consommation de masse de la population salariée de ces pays dans la réalisation de la plus-value, opposent désormais des obstacles structuraux au déploiement d’une politique qui consisterait à chercher une issue aux difficultés de l’accumulation en organisant un blocage ou une régression prolongée des salaires. A supposer même que le capital parvienne à infliger aux travailleurs une série de défaites décisives et à mettre en place des régimes de coercition suffisamment forts pour que les salariés soient obligés de se résigner à subir une stagnation ou une réduction de leur niveau de vie, les économies occidentales se trouveraient de nouveau confrontées au vieux problème de la surproduction.
Les États capitalistes pourraient sans doute entreprendre d’y trouver un remède en développant leurs exportations vers les pays de l’Est et ceux de la périphérie. Mais ces marchés extérieurs ne seraient pas partagés à l’amiable et de manière stable entre les États ou les groupes d’États capitalistes et les firmes multinationales américaines, européennes ou japonaises. Les concurrents rivaliseraient pour améliorer leur capacité compétitive. Il y aurait nécessairement des perdants dans la lutte pour les exportations et ceux-ci devraient tendre tous leurs efforts pour essayer de récupérer leur position perdue.
Mais c’est alors la perspective d’une régression du système impérialiste vers des structures et un mode de fonctionnement qui seraient à peu de chose près ceux de l’époque antérieure à la deuxième guerre mondiale, et plus précisément des années trente et quarante. Le capitalisme serait à nouveau engagé sur une voie qui le conduirait, à travers une série d’offensives contre le prolétariat et le mouvement ouvrier, à établir des régimes qui accompliraient la même fonction que le fascisme, et de nouveau la sous-consommation qui serait imposée aux masses en vue de restaurer le taux de profit contraindrait le système à s’engager dans une nouvelle phase d’expansion externe, génératrice d’intenses compétitions inter-impérialistes et même d’affrontements militaires locaux ou généralisés. «Le redressement durable »– écrit E. Mandel qui évoque la menace «de nouveaux Hitlers dotés d’armes nucléaires »– «requiert pour le capital des remèdes de cheval analogues au fascisme et à la deuxième guerre mondiale. Pour les imposer, il faut écraser la capacité de résistance de la classe ouvrière. »L’avenir du capitalisme se trouve ainsi conçu à l’image de son passé, comme si le système ne développait pas une véritable histoire. La réalité capitaliste ne se serait éloignée du schéma théorique léniniste pendant trois décennies que pour s’en rapprocher et pour coïncider à nouveau avec eux dans ses traits essentiels. Mais cette dynamique régressive ainsi attribuée au capitalisme est entièrement bâtie sur le postulat que le système ne peut surmonter la chute du taux de profit qu’en abaissant les salaires réels. Pour qu’il en soit ainsi, il faudrait que le capitalisme ait déjà épuisé tous les autres moyens de contrecarrer la chute du taux de profit, et en particulier l’implantation d’innovations technologiques produisant des effets «labour-saving »et «capital-saving »qui restitueraient, pour un certain temps du moins, au développement du Département I un rôle de moteur de la croissance.
Une politique de réaction sociale systématique, qui rejetterait une grande partie de la population salariée hors de la société de consommation, ruinerait tous les efforts qui ont été faits pour intégrer les travailleurs au système et contenir les luttes sociales dans les limites de conflits institutionnalisés, et conduirait les États capitalistes vers des guerres économiques, se heurte à tant d’obstacles et serait grosse de tant de risques et de développements imprévisibles qu’elle ne peut pas être délibérément choisie par le capital comme moyen central de riposter à la crise. L’abaissement des salaires n’est qu’un des éléments d’une stratégie globale beaucoup plus flexible et diversifiée.

A SUIVRE

Notes:
[1] Slumpflation =phase où coexistent dépression et inflation. (Note de la BS)
[*] Département I:Biens de production ;Département II: Biens de consommation (Note des Annales)

Le collectivisme bureaucratique de Bruno Rizzi (Souyri, 1979)

10 janvier 2010

Compte-rendu par Pierre Souyri, dans la série Marxisme et révolutions russes, paru dans les Annales (N° juillet-août 1979)

Bruno RIZZI, L’URSS : collectivisme bureaucratique. La bureaucratisation du monde, 1° éd. 1939, Paris, Champ libre, 2° éd. 1976, 107 p.

Cette réédition d’un livre dont il ne restait dans le monde que de très rares exemplaires possédés par des particuliers, est la bienvenue, même si l’éditeur a arbitrairement décidé de ne publier que la moitié de l’ouvrage de Rizzi sous prétexte que la dernière partie du livre contient de lourdes erreurs qui affaiblissent l’homogénéité de la pensée de son auteur. Cette demiréédition permet enfin de restituer à B. Rizzi le mérite qui est le sien : celui d’être un des premiers initiateurs de la théorie de la nouvelle classe que devaient répandre dans le grand public divers auteurs — Burnham n’est que le plus connu – – qui hâtèrent leur renommée en pillant sans vergogne, et sans jamais le citer. Rizzi qui, lui, resta un inconnu. Car ces pages écrites par un émigré italien, qui maîtrisait mal la langue française et ne pouvait pas toujours s’exprimer en toute clarté, ne manquaient pas d’idées nouvelles et originales. Aucun éditeur ne voulut pourtant prendre en charge le manuscrit de Rizzi qui dut faire éditer à son compte un livre que les nazis allaient faire mettre au pilon lorsqu’ils occupèrent la France. Le destin de ce livre, refusé par les éditeurs français, détruit par les nazis puis détroussé et défiguré par un sociologue américain qui allait utiliser quelques-unes des idées de Rizzi pour les besoins de la guerre froide, symbolise assez bien la situation misérable de ces marxistes marginaux qui s’interrogeaient sur la nature de cette « société devinette » que constituait, à la fin des années trente, la Russie stalinienne. Et les censures n’étaient pas qu’extérieures : pour s’engager dans la voie qui fait l’originalité de Rizzi, il fallait aussi rompre avec le marxisme traditionnel et à un niveau profond, puisqu’il s’agissait d’admettre que les contradictions du capitalisme ne débou-chaient pas sur le socialisme mais sur un nouveau système d’exploitation historique-ment stable dont la Russie stalinienne constituait déjà le modèle achevé.
Sans doute. Rizzi n’était-il pas le premier a apercevoir qu’entre la société stalinienne et les sociétés occidentales, un processus de convergence était concevable. Bordiga et l’extrême gauche italienne voyaient dans l’étatisme stalinien le creuset où se formait une deuxième bourgeoisie russe beaucoup plus vigoureuse que celle qui avait existé avant 1917, et se dégageant progressive-ment de la gangue du système stalinien, cette deuxième bourgeoisie modèlerait finalement un nouveau capitalisme russe qui serait à l’image du capitalisme avancé de l’Occident. L’extrême gauche germano-néerlandaise définissait, au contraire, le système stalinien comme un capitalisme d’État et celui-ci leur apparaissait comme le futur des sociétés occidentales que leurs crises et leurs convulsions conduisaient à leur tour vers une étatisation toujours plus accentuée de l’économie. Le capitalisme d’État qui avait surgi en Russie de l’atrophie de la société bourgeoise pouvait naître dans les pays avancés du déclin et du délabrement de l’économie bourgeoise. Mais pour les théoriciens germano-hollandais, le passage au capitalisme d’État ne conduisait pas au-delà du capitalisme ; il ne constituait qu’une métamorphose du capitalisme lui-même. La thèse centrale du marxisme qui fait du prolétariat la seule force historique capable d’être le fossoyeur du capitalisme n’était pas remise en cause. Dans la théorie de Rizzi, au contraire, le « collectivisme bureaucratique » apparaît comme la négation et le dépassement du capitalisme. C’est la bureaucratie, et non pas le prolétariat, qui met un point final à l’histoire du capitalisme.

Rizzi a esquissé une analyse souvent pertinente de modalités suivant lesquelles s’opère l’exploitation du travail dans la société bureaucratique et il a en tout cas parfaitement aperçu que les nationalisations, l’étatisation de l’économie, la planification ne constituaient, en aucune manière, un premier pas vers l’établissement d’une société sans classe. Il montre même que. tout au contraire, la monopolisation des moyens de production par l’État, renforce démesurément l’assujettissement des travailleurs à la classe dominante. L’État bureaucratique — qui a le pouvoir de décider seul du montant des salaires et des prix, et d’interdire les déplacements de la main-d’œuvre d’une entreprise à l’autre, qui endoctrine ses sujets « à l’usine, à la maison, à l’école, au syndicat, au théâtre, à la campagne » et les contraint à idolâtrer servilement le régime et son chef dispose, pour contrôler et manipuler la force de travail, de moyens incomparablement supérieurs à ceux de l’État bourgeois traditionnel. Aux yeux de Rizzi qui fait parfois de surprenantes comparaisons entre le totalitarisme stalinien et le despotisme de l’Empire romain, le prolétariat soviétique n’est même plus un prolétariat au sens marxiste du terme : il est tombé au rang d’une population d’esclaves agenouillés devant l’État divinisé.

Rizzi qui a pourtant le mérite d’avoir compris que le régime stalinien ne resterait pas une sorte de monstre historique unique en son genre — ce que Trotsky et les social-démocrates se refusent à admettre — s’est certes largement trompé sur la géographie des « révolutions bureaucratiques ». L’expérience a montré que le fascisme n’avait pas profondément altéré les sociétés bourgeoises qui n’avaient pas atteint le degré de décrépitude irréversible que leur prétait Rizzi. Lorsque les appareils de domination fascistes s’écroulèrent, les bourgeoisies occidentales réapparurent comme les forces dominantes de la société et le pronostic de Rizzi se trouva infirmé en ce qui concerne les pays avancés qui opposèrent à la poussée des forces bureaucratiques des barrages demeurés infranchissables jusqu’à ce jour. Mais cette poussée n’en a pas moins existé et elle reste encore forte. Elle s’est exercée avec plus de puissance encore dans les pays de la périphérie, là où n’existent que des bourgeoisies atrophiées et décadentes qui s’embourbent dans le parasitisme et la corruption. C’est effectivement dans cette partie du monde qu’ont surgi des régimes qui, en dépit de leurs particularités nationales, reposent comme celui de la Russie sur la centralisation étatique de la propriété et la planification. Rizzi a surestimé l’homogénéité du processus de bureaucratisation du monde, et il a mal apprécié la localisation de son développement. Mais à tout prendre, il a vu plus loin et plus clair que la plupart de ses contemporains.

Pierre SOUYRI

L’Etat bureaucratique à la conquête de la Chine (Souyri)

4 octobre 2009

Extrait de Révolution et contre-révolution en Chine de Pierre Souyri (écrit vers 1960, adapté pour publication chez Ch. Bourgeois 1982).

Sur le plan militaire en effet, l’année 1948 avait été aussi l’année décisive au cours de laquelle le rapport de forces entre les deux armées s’était radicalement inversé. Alors qu’au début de la guerre civile, un conflit de longue durée paraissait être la perspective la plus probable, brusquement, dans les derniers mois de 1948, le dénouement apparut en vue. Ce que ni les chefs d’État, ni les stratèges professionnels n’avaient cru possible, était devenu une réalité: en dépit de son écrasante infériorité technique et même numérique, l’Armée Rouge chinoise avait fait perdre pied aux divisions de Jiang Jieshi (Tchang Kaï-chek).

Pour trouver une excuse à cette défaite, Jiang Jieshi et sa clique, suivis aussitôt par les réactionnaires américains du lobby chinois, essayèrent d’accréditer la fable d’une aide massive des Russes aux communistes chinois. Les généraux français qui, quelques années plus tard, allaient être à leur tour battus au Viêt-nam dans des conditions tout aussi humiliantes, se mirent à étudier fébrilement les œuvres de Mao, pensant y trouver les secrets d’une victoire qui, depuis des décennies déjà, se refuse obstinément a eux. Mais ce que ni Jiang Jieshi, ni les stratèges de l’impérialisme français ne parviendront jamais à comprendre, c’est que Mao a vaincu non pas grâce à l’aide des Russes — qui fut réellement inexistante — ni par les vertus miraculeuses d’une stratégie inédite — encore que Mao soit certainement un grand stratège — mais parce que l’action militaire de l’Armée Rouge chinoise ne faisait que seconder le déroulement d’un processus de transformations révolutionnaires à travers lequel s’exprimait la dynamique fondamentale de la société capitaliste-féodale à l’époque de la concentration étatique du capital. Les lauriers de Mao Zedong font rêver bien des généraux et des colonels de l’impérialisme. Il leur faudrait pour les cueillir, plutôt que de rechercher dans les œuvres du chef de l’État chinois des collections de recettes et de trucs capables d’apprivoiser la victoire, comprendre le mouvement historique du XXe siècle. Mais ce n’est pas demain que les mercenaires des classes réactionnaires de l’Europe impérialiste perceront un pareil mystère.
En réalité, si les armées de Jiang Jieshi furent battues au cours de la guerre civile, c’est qu’elles représentaient une forme de société qui avait épuisé toutes ses chances historiques de survivre. Les divisions nationalistes, qui sur le front de Mandchourie s’opposaient aux forces rouges, étaient au plus haut point le produit de la société féodale-capitaliste déclinante, et toutes les tares de cette société s’y trouvaient accentuées jusqu’à un degré caricatural. Par suite, les contradictions qui travaillaient à décomposer la société civile étaient aussi à l’œuvre dans l’armée, et travaillaient également à la désagréger. A l’épreuve de la guerre civile, ces contradictions parvinrent à un degré d’acuité extrême, et leur action, d’abord lentement dissolvante, devint une force énorme de destruction interne qui contribua davantage à la victoire de Mao Zedong, que n’eût pu le faire l’aide soviétique la plus massive.
Dans la mesure où la population chinoise est, à plus de 90 %, une population rurale, les soldats de l’armée nationaliste étaient avant tout des paysans enrôlés de force, selon des procédés dont l’arbitraire et la brutalité rappelaient ceux dont usaient jadis les souverains de l’Europe d’Ancien Régime pour se procurer des soldats et des marins. Arrachés à leur famille par la contrainte,

les soldats chinois retrouvaient dans l’armée des rapports de domination qui étaient à l’image de ceux du village féodal : les officiers, qui étaient pour les trois-quarts issus de familles seigneuriales, continuaient à traiter les paysans qu’ils avaient revêtus de l’uniforme national comme la plus méprisable des canailles. Insultes, gifles, coups de bottes et coups de canne n’étaient que les moindres humiliations dont avaient à pâtir les hommes de troupe. Nulle part peut-être comme dans cette armée, les soldats n’étaient réduits au rang d’un matériel humain dont le surabondance dans les campagnes réduisait à presque rien la valeur. Non seulement cette piétaille misérable était sacrifiée en masse sur les champs de bataille, mais l’armée nationaliste chinoise était sans doute la seule au monde où les officiers osaient maltraiter les soldats blessés. Au dire de certains correspondants de guerre occidentaux, il n’était pas rare que le commandant d’une unité fasse achever, ou simplement jeter hors des camions, le long d’une route, ceux de ses hommes qui étaient malades ou blessés, quand il trouvait trop encombrant de transporter ce matériel humain désormais inutilisable [37].

La barbarie de l’oppression féodale que subissaient les soldats de l’armée nationaliste se trouva d’ailleurs singulièrement aggravée par le gangstérisme, qui gagna le corps des officiers comme tous les autres organes de l’État, à mesure que l’inflation dévalorisa les soldes. A l’exception de quelques jeunes bourgeois patriotes qui étaient entrés dans l’armée en 1937 pour lutter contre les Japonais, les officiers de Jiang étaient un ramassis d’anciens seigneurs de la guerre, d’aventuriers et de féodaux arrogants et cruels. Ils avaient toujours manifesté plus de goût pour la répression des révoltes populaires et l’exploitation des provinces chinoises que pour la lutte contre les armées des impérialismes campés en Chine. Lorsque la crise du régime nationaliste atteignit son paroxysme, les pillages des chefs de l’armée devinrent une calamité publique. Mais les populations civiles ne furent pas seules à en pâtir. Non seulement les généraux et les colonels se mirent à vendre les effets militaires, les munitions et les armements à d’astucieux mercantis qui les achetaient pour le compte des Rouges, mais ils finirent par détourner les sommes destinées à la solde des troupes et le ravitaillement de leurs propres armées. La maigre ration des soldats nationalistes se fit plus maigre encore, les quelques dollars qu’ils touchaient de temps à autre disparurent dans les poches des officiers d’intendance, les uniformes et les chaussures s’usèrent et ne furent pas remplacés. L’armée nationaliste devint une armée affamée et en guenilles.
Terrorisés par leurs officiers, abattus ou mis au supplice au moindre signe de mauvaise humeur, les soldats nationalistes avaient tant bien que mal combattu contre les Japonais. Mais lorsque Jiang lança ses troupes contre la révolution paysanne, malgré la frayeur qu’inspirait aux soldats la police politique dont le GMD  [Kuomintang] avait truffé toutes les unités de l’armée, la rébellion gagna, les uns après les autres, à peu près tous les régiments.
Au début, ces paysans recrutés dans les provinces du Sud et de l’Ouest, mal informés de ce qui se passait dans le Nord du pays, intoxiqués par la propagande du GMD qui leur présentait les Rouges comme de terrifiants bandits conduits par une poignée d’envahisseurs étrangers venus de Russie, avaient seulement accueilli la guerre civile qui faisait suite à la guerre étrangère avec une morne résignation. Tout au plus pensaient-ils que c’était un événement fâcheux, qui risquait de retarder bien longtemps leur démobilisation et leur retour au village. Mais lorsqu’ils furent jetés en plein cœur de la révolution paysanne, l’optique des soldats nationalistes changea. La propagande officielle fut impuissante à leur cacher la vérité. Ils virent bien qu’ils n’avaient affaire ni à des brigands, ni à des Russes, mais à des paysans chinois comme eux, qui se soulevaient contre ces mêmes oppresseurs, seigneurs usuriers et potentats du GMD que, pour leur part, ils avaient appris à redouter et à haïr depuis leur enfance. Beaucoup se prirent de dégoût pour le rôle de bourreaux du féodalisme qu’on leur faisait jouer, et en vinrent à penser que la victoire de la Révolution les délivrerait eux-mêmes de la honte et de l’oppression féodale. En dépit des combats, très vite, un lien de complicité tacite s’établit entre les paysans revêtus de l’uniforme nationaliste, qui se sentaient en quelque sorte prisonniers de l’ennemi de classe, et les paysans insurgés, les guérilleros et les soldats rouges qui leur faisaient face. Dès le début de la guerre civile, les officiers du GMD se plaignirent du manque de mordant de leurs troupes.

Les armées de Jiang ne se désagrégèrent pourtant qu’avec une relative lenteur. C’est que, même convaincus de l’ignominie de la cause qu’ils servaient et intimement défaitistes, les soldats hésitaient à passer chez les Rouges, car ils redoutaient ce qui les y attendait. Poussés par la peur des officiers et de la police, ils avaient, en exécution des ordres reçus, brûlé des villages, massacré et torturé les rebelles, accumulé les pires atrocités. Avant de se rendre ou de déserter, il fallait qu’ils soient assurés de ne pas aller au devant de représailles aussi horribles.

Les Rouges, le comprenant à merveille, s’employèrent avec ardeur à prouver aux malheureux soldats nationalistes qu’ils ne voyaient en eux que des frères de classe à libérer, et que les atrocités des armées blanches ne seraient pas imputées à la responsabilité des simples hommes de troupe. La façon dont évoluait la guerre facilita d’ailleurs singulièrement la fraternisation. Lorsque l’action de la guérilla eut immobilisé et émietté les armées nationalistes en une multitude de petites garnisons isolées les unes des autres, celles-ci se trouvèrent facilement à la portée de la propagande révolutionnaire. Les Rouges travaillèrent opiniâtrement à consolider leur contrôle sur le plat pays, à détruire les lignes de communication utilisables par l’ennemi, et à investir les points d’appui fortifiés derrière lesquels se tenaient terrés les soldats nationalistes. Ensuite, évitant les attaques meurtrières contre les blockhaus du GMD, ils se bornèrent le plus souvent à attendre que le manque de ravitaillement et de munitions, joint à leurs propres appels à la mutinerie, produisent leurs effets. Toutes les nuits, des patrouilles de l’Armée Rouge allèrent prendre contact avec l’ennemi. Mais ce n’était pas pour le harceler par les armes, c’était pour lui faire « la guerre par cris ». Les fantassins de Mao ne jetaient pas des grenades dans les lignes nationalistes, mais des bombes de papier chargées de tracts, de journaux et de brochures. Ils ne manifestaient pas leur présence en tirant des coups de feu, mais en installant des porte-voix avec lesquels, jusqu’au matin, ils appelaient les (soldats de Jiang à conquérir à leur tour leur liberté en venant grossir les rangs de l’Armée Rouge, et à participer au gigantesque partage des terres qui était en train de s’effectuer [38]. Faisaient-ils quelques prisonniers, recueillaient-ils quelques déserteurs, les Rouges les amenaient aussitôt au contact de leur ancienne unité, pour lui « faire la guerre par cris » et prouver à leurs camarades d’hier, par leur présence et leur dis¬cours, qu’ils étaient bien vivants et qu’il n’y avait aucun risque à passer de l’autre côté. Pour briser les appréhensions qu’éprouvaient les soldats du GMD à l’idée de sauter dans l’autre camp, les Rouges en vinrent à relâcher des régiments entiers de prisonniers qu’ils renvoyèrent vers leurs anciennes garnisons, en leur fournissant obligeamment des moyens de transport et des vivres pour le voyage, après leur avoir fait constater « de visu » ce qui se passait dans l’Armée Rouge et les régions libérées [39]. Ils parvinrent ainsi à bourrer certaines unités nationalistes de centaines, et parfois de milliers d’agents de propagande de la Chine Nouvelle.
Ces méthodes pacifiques de guerre révolutionnaire eurent, sur les armées de Jiang Jieshi, des effets dévastateurs. Au cours de l’année 1947, çà et là, des soldats commencèrent à déserter les postes isolés, en emportant armes et munitions. De petites garnisons encerclées, affamées et sans espoir d’être ravitaillées, conclurent de leur propre initiative des armistices locaux, puis rallièrent l’Armée Rouge. Les officiers nationalistes virent avec affolement leurs effectifs fondre de mois en mois, et leurs troupes passer par petits paquets chez les Rouges qui ne tardaient pas à les enrôler. Lorsque l’été 1948 arriva, les capitulations locales et les désertions avaient fait perdre aux nationalistes le tiers de leurs troupes et de leurs armements [40]. A cette date, l’Armée Rouge, qui, au début de la guerre civile, n’avait pas 350 000 soldats réguliers, en englobait plus d’un million et demi. Désormais, régulière¬ment approvisionnée en armes et en munitions, qui lui arrivaient des arsenaux américains par l’intermédiaire des prisonniers et des déserteurs, elle subissait un extraordinaire processus de transformation qui lui permettait, à mesure que sa puissance de feu augmentait — elle eut bientôt plus de 20 000 canons — de passer du stade de la guérilla aux opérations de grande envergure, pour encercler des divisions entières du GMD [41].

Cette transformation de l’Armée Rouge modifia à son tour les sentiments des officiers de Jiang Jieshi. Comme tous les militaires de profession, ils éprouvaient à la fois du mépris et de la peur devant la violence révolutionnaire des masses insurgées. Les paysans, qui réglaient leur compte aux seigneurs et s’armaient pour défendre leur village, les maquisards, qui leur tendaient des embuscades et tombaient sur les détachements isolés, n’étaient aux yeux des officiers du GMD qu’un ramassis d’égorgeurs tout juste dignes d’être fusillés. Mais, lorsqu’aux groupes d’irréguliers haillonneux et aux détachements de partisans se substituèrent des régiments en uniformes, bien armés, encadrés par toute une hiérarchie d’officiers, commandés par des états-majors qui démontraient que, même sur le plan de la guerre classique, ils ne le cédaient en rien aux professionnels sortis des écoles militaires, une partie des cadres de l’armée de Jiang commença à éprouver de la considération pour l’adversaire. S’incliner devant des paysans rebelles leur avait paru une humiliation impensable. Se rallier à une armée, qui serait peut-être après tout celle de la Chine de demain et aurait sûrement besoin de leur compétence, finit par apparaître à certains comme une éventualité qu’il n’était plus tout à fait raisonnable de rejeter a priori. Au sein de l’armée nationaliste, le processus révolutionnaire parcourait les mêmes étapes que dans la société civile : après la désertion du paysan-soldat, on allait assister à la désintégration de l’appareil dirigeant de l’armée et au ralliement d’un nombre croissant d’officiers aux armées de la Chine Nouvelle, qui passa l’éponge sur le passé et les accueillit tout comme elle avait accueilli les fonctionnaires civils du GMD. Dans cette désagrégation du corps des officiers, les ambitions déçues et les rivalités de cliques jouèrent sans doute épisodiquement un certain rôle. Mais les raisons qui poussèrent les officiers nationalistes à changer de camp furent fondamentalement les mêmes que celles qui avaient incité la bureaucratie administrative du GMD à offrir ses services à l’État rouge : l’écroulement de la monnaie, dont pâtirent énormément les cadres moyens ou subalternes, et surtout, le sentiment de plus en plus fort que la cause du GMD était totalement sans espoir.

Dès l’été 1948, la plupart des commandants d’armée enfermés dans les villes de Mandchourie n’avaient plus en effet aucune illusion. Voyant leurs communications rompues, la campagne hérissée d’ennemis, leurs troupes travaillées par la propagande communiste et se désagrégeant un peu plus chaque semaine, ils savaient qu’ils n’échapperaient jamais au piège où les avait jetés l’imprévoyance de Jiang Jieshi. Certes, les villes qu’ils occupaient ne donnaient aucun signe d’agitation : autour des usines mortes, les faubourgs affamés demeuraient silencieux ; les intellectuels et la classe moyenne, décimés et terrorisés, avaient cessé de revendiquer la paix et la liberté ; en apparence, tout était normal. Mais les commandants de garnisons savaient parfaitement que le con¬trôle qu’ils exerçaient encore sur l’appareil administratif et même militaire n’avait plus beaucoup de réalité. Les fonctionnaires continuaient à expédier les affaires, mais ils étaient acquis à la « Nouvelle Démocratie ». Les troupes restaient calmes et conservaient la forme extérieure de la discipline, mais tout était prêt pour qu’elles passent aux Rouges, et il était certain qu’en cas d’attaque, elles ne se battraient pas. La police assurait l’ordre, mais elle était en contact avec les communistes et acceptait déjà de recevoir leurs instructions. Constituant des comités clandestins dans les principaux organes de l’appareil de domination nationaliste, les communistes avaient, en fait, conquis le pouvoir dans les villes avant même que leurs troupes y pénètrent.
Colonels et généraux du GMD s’avisèrent alors qu’à défaut de la Chine nationaliste, ils pouvaient encore sauver leur vie et leur carrière, en ne s’obstinant pas à ignorer plus longtemps les appels que leur lançaient à la radio communiste leurs pairs du Comité révolutionnaire du GMD, déjà ralliés à la Chine Nouvelle depuis quelques mois. Vers la fin de l’été 1948, les plus avisés parmi les officiers de GMD commencèrent à prendre secrètement des contacts avec l’ennemi, pour négocier les conditions de leur capitulation et de leur intégration à l’appareil militaire des Rouges. L’État-Major de Mao aida beaucoup les autres à comprendre leurs véritables intérêts, en faisant courir le bruit que les retardataires seraient inscrits sur des listes de criminels de guerre ; et bientôt, la fin de la bataille de Mandchourie fut en vue.

La décomposition des armées de Jiang prit ainsi un aspect particulier qui exprimait aussi à sa manière la nature spécifique de la Révolution qui s’accomplissait. En Chine, comme dans la Russie de 1917, c’est la propagande révolutionnaire et la volonté des paysans mobilisés de participer au renversement du féodalisme et au partage des terres qui brisèrent l’instrument militaire de la contre-révolution. Mais le processus révolutionnaire qui effrita les armées nationalistes chinoises fut bien différent de celui qui était venu à bout des armées tsaristes, ou même des armées allemandes en 1918. On n’assista pas en Chine à une révolte des soldats chassant de leurs unités les officiers réactionnaires pour y substituer des soviets et des commandants rouges élus par les troupes. Dans les premières années de la guerre civile, les soldats chinois désertèrent par petits groupes les troupes réactionnaires, pour aller s’intégrer à une armée qui avait déjà produit de longue date un appareil dirigeant puissamment hiérarchisé, et totalement entre les mains de l’État et du Parti bureaucratiques. A partir de 1948, lorsque les garnisons nationalistes se rendirent et passèrent à l’ennemi, elles le firent non pas à la suite de mutineries de soldats contre les officiers, mais en bon ordre, en conservant leur encadrement et leur discipline, au terme d’accords conclus entre les états-majors nationalistes et ceux de l’Armée Rouge. La révolution ne détruisit pas la subordination du soldat à l’officier-à travers laquelle s’exprime la division de la société en classes, elle ne créa pas, comme en Russie, des conseils de soldats, c’est-à-dire des organes de démocratie directe dans l’armée, traduisant la conquête par la troupe de l’auto-direction de ses activités militaires et révolutionnaires. Elle aboutit seulement à un amalgame et à une fusion du corps des officiers rouges et du corps des officiers nationalistes, qui vinrent directement prendre place dans la hiérarchie bureaucratique de la nouvelle société. La révolte du soldat, comme celle du paysan, se trouva ainsi de plus en plus rejetée à l’arrière-plan, et le processus de la révolution finit par se confondre presqu’entièrement avec une absorption de l’appareil dirigeant civil et militaire du GMD par l’Etat et l’armée rouges.

A partir de l’automne 1948, c’est en effet par divisions entières que les armées de Mao s’amalgamèrent les troupes nationalistes. Rien qu’en Mandchourie, où l’Armée Rouge, ayant complètement disloqué le dispositif de l’ennemi, contraignit les garni¬sons nationalistes à capituler les unes après les autres presque sans combats, 400 000 prisonniers ou déserteurs furent capturés avec tout leur matériel. Quelques semaines suffirent pour que les vaincus, y compris la plupart des officiers, soient intégrés aux armées de la Chine Nouvelle [42]. Celles-ci, désormais en possession des arsenaux mandchous et de la plus grosse part des armements débarqués en Chine par les Américains, se lançaient aussitôt dans une vaste manœuvre d’encerclement, pour couper la retraite aux troupes du GMD encore stationnées dans la Chine du Nord. Aux premiers mois de l’hiver, les divisions d’élite de Lin Biao, appuyées par des escadrilles d’avions et des colonnes blindées conquises en Mandchourie, fonçaient vers le Yangzi pour réaliser le « bouclage » des provinces du Nord. Dès la première semaine de janvier 1949, cet objectif était atteint. Le général Fu Zuoyi, qui tenait les régions de Pékin, Tianjin, Kalgan, pour le compte de Jiang Jieshi avec des troupes encore nombreuses mais complètement démoralisées par la famine, la propagande rouge et les nouvelles de Mandchourie, et qui, de surcroît, était aux prises avec quelque 700 000 guérilleros, avait été incapable de se dégager à temps. Estimant que pour lui la partie était jouée et perdue, il avait pris contact, dès le mois de décembre, avec Lin Biao, par l’intermédiaire de l’ancien secrétaire général de la Ligue démocratique, afin de négocier les conditions de la reddition de ses forces et de leur intégration à la Chine Rouge. Ayant obtenu ce qu’il réclamait, c’est-à-dire l’assurance que lui-même et ses officiers seraient admis dans l’Armée Rouge en conservant leur grade et leur ancienneté, le 22 janvier, il passait tous ses pouvoirs à Lin Biao, qui prenait ainsi possession de Pékin sans tirer un coup de feu [43]. Le 1r février, à l’exception de la région de Xi’an et des lointaines provinces du Nord-Ouest, toute la Chine du Nord était pratique¬ment au pouvoir de Mao Zedong [44]. A cette date, les armées rou¬ges avaient rallié à elles quelques 600 000 hommes des ci-devant troupes nationalistes. La presque totalité des soldats et des officiers encore valides, que Jiang Jieshi, quatre ans plus tôt, avait lancés dans le Nord, combattait maintenant pour la Révolution.
Cependant, cette avance foudroyante des armées rouges jusqu’aux abords du Yangzi avait jeté les milieux dirigeants du GMD dans la plus grande confusion. Intrigues, complots et manœuvres de toutes sortes se multipliaient à Nankin. Tandis que Jiang Jieshi continuait imperturbablement à prophétiser une victoire imminente sur les communistes — mais, en secret, il offrait aux Russes le Turkestan chinois en échange de leur médiation, puis se ravisant, il proposait aux Américains un véritable protectorat sur la Chine en échange d’une intervention de leurs armées — les plus hauts dignitaires du GMD songeaient à se débarrasser du généralissime trop compromis, pour traiter avec Mao Zedong. Résolus à sacrifier Jiang et la clique féodale qui constituait l’ultime pilier de la dictature aux abois, ils pensaient qu’il était possible de marchander avec les Rouges le ralliement des armées que le GMD conservait dans le Sud contre un assouplissement du programme de la Démocratie Nouvelle, notamment en ce qui concernait l’épuration administrative et les nationalisations. En janvier 1949, cette nouvelle opposition pacifiste devint si forte que Jiang Jieshi dut se retirer dans la coulisse, pour laisser le vice-président du GMD Li Zongren, tenter l’expérience d’une négociation avec le PCC [45].

Installés maintenant à Pékin, les dirigeants de la Chine Nouvelle ne refusèrent pas de recevoir les émissaires du GMD. Mais ils ne consentirent aucune espèce de compromis, et se bornèrent à publier un programme de paix qui exigeait une capitulation incon¬ditionnelle du GMD : les troupes et les administrations nationalistes encore en place dans le Sud avaient jusqu’au 20 avril pour se soumettre au pouvoir de Pékin, afin d’être « réorganisées de manière démocratique». Li Zongren multiplia les démarches, fit alterner les manœuvres de séduction avec les menaces d’en appeler à l’Amérique et de faire une levée en masse dans le Sud : il se heurta à un mur et ne put rien obtenir. C’est qu’en réalité, en échange des concessions qu’il leur réclamait, il n’avait déjà plus rien à offrir aux communistes. Le PCC, parfaitement informé de la situation réelle dans le Sud, savait que le GMD serait incapable de résister à l’offensive que préparait minutieusement l’État-Major de Zhu De. Même la menace d’une intervention américaine n’effrayait plus les nouveaux maîtres de Pékin, qui n’ignoraient pas que, tout récemment encore, ni les sourires ni les larmes de Madame Jiang Jieshi, envoyée par son mari aux USA, n’avaient pu fléchir la volonté des dirigeants de Washington de se dégager de l’aventure chinoise et de rembarquer leurs troupes. Le GMD, en désespoir de cause, parlait de lever 5 millions d’hommes et de faire la guerre à outrance. Mais on savait à Pékin que tout cela n’était que du bluff. Dans les provinces méridionales, les taxes de guerre et la conscription révoltaient les paysans, qui prenaient le maquis ou se livraient au banditisme. Le PCC envoyait aussitôt, par milliers, les agitateurs clandestins vers ces lointaines régions insurgées, pour encadrer et politiser ces nouvelles rébellions. Aux derniers mois de l’hiver, la guerre de partisans s’allumait dans le Jiangxi, juste derrière le front nationaliste, dans le Guangdong et jusque dans l’île de Haïnan [46]. Sentant que l’appareil de domination nationaliste craquait partout, les masses rurales du Sud commençaient à secouer leur torpeur. Dans le Sichuan, les gouverneurs du GMD n’osaient plus réquisitionner le riz et lever les impôts, de crainte de provoquer des soulèvements agraires. A partir du Yangzi, l’agitation s’étendait comme une tache d’huile sur la Chine nationaliste. Il ne faisait aucun doute que, si les armées du GMD offraient aux Rouges une résistance un tant soit peu prolongée, elles ne tarderaient pas à voir, comme naguère dans le Nord, tout leur dispositif désorganisé sur leurs arrières par une guérilla qui disposerait de l’appui de quelque 200 millions de paysans affamés. Aussi bien, la plupart des généraux du GMD, malgré leurs déclarations belliqueuses, n’avaient guère l’intention de prolonger une résistance qui pouvait tout au plus les conduire à se faire inscrire sur une liste de criminels de guerre. Dans le temps même où Li Zongren essayait vainement de négocier un règlement d’ensemble, beaucoup d’entre eux, de leur propre chef, étaient entrés en contact avec le PCC pour lui faire part de leurs bonnes intentions. A l’exception des officiers de l’entourage immédiat de Jiang Jieshi qui, catalogués criminels de guerre, n’avaient plus grand’chose à perdre, presque tous les chefs des armées nationalistes se préparaient à agir comme •l’avaient déjà fait les généraux de la Mandchourie et du Nord ; et ils jugeaient de bonne politique de le faire savoir en temps utile à ceux qui, dans quelques mois, de toute évidence, seraient les seuls maîtres de la Chine.

Les événements allaient du reste rapidement prouver que le PCC n’avait, en aucune façon, sous-estimé la résistance qu’était encore capable de lui opposer le GMD. Le 20 avril en effet, après trois mois d’accalmie, la bataille avait repris : laissant sans réponse les dernières offres de Li Zongren, les Rouges attaquaient en force avec trois corps d’armées sur le Yangzi. Jiang Jieshi, aussitôt rentré en scène, recommençait ses fanfaronnades : il allait faire de Shanghai un nouveau Stalingrad. Mais tandis que Wuhan tombait le 16 mai, Nankin capitulait le 23, et Shanghai le 25. Nulle part les armées nationalistes n’avaient offert la moindre résistance ; dès les premiers tirs de l’artillerie rouge, les troupes du GMD s’étaient rendues en masse. Rien qu’à Shanghai, les armées de Mao avaient capturé 100 000 prisonniers et 200 canons [47]. A la fin du printemps, utilisant désormais les voies ferrées et des convois automobiles, les Rouges fonçaient à toute allure vers les côtes du Sud-Est, afin d’empêcher le gros des armées nationalistes de s’échapper vers Formose. Les colonnes situées à l’aile gauche du front rouge atteignaient la région de Fuzhou en juillet ; au début de septembre, elles commençaient à franchir les frontière du Guangdong où elles donnaient la main à 60 000 maquisards qui travaillaient déjà à désorganiser les défenses du GMD. Au centre, après avoir enlevé Changsha où, le 4 août, le commandant nationaliste élit il passé aux Rouges avec 30 000 hommes de sa garnison, les armées de Mao avaient atteint les alentours de Hengyang vers le début de septembre. Rejetées vers l’intérieur de la Chine, les forces nationalistes étaient menacées d’un encerclement total, par les offensives en direction des côtes du Guangdong que se préparait à déclencher l’Armée Rouge [48].
Pourtant, Jiang et ses derniers fidèles conservaient un bel optimisme de façade. Après la catastrophe du Yangzi, c’est à Canton, le berceau du GMD, qu’ils envisageaient de livrer leur bataille de Stalingrad. Dans le but de soulager ses armées du front méridional qui, depuis le printemps, reculaient de plusieurs centaines de kilomètres tous les mois, le généralissime avait, pendant tout l’été, lancé des attaques de diversion sur l’aile droite de l’armée rouge dont le front s’étendait à travers toute la Chine, depuis la région de Xi’an jusqu’à Hengyang. Mais dès le mois de juillet, les offensives menées dans le secteur de Xi’an par la cavalerie musulmane des Ma, les sultans du Gansou, s’étaient effondrées devant les renforts envoyés par Zhu De. Au mois d’août, la cavalerie des Ma, manquant de vivres et de munitions, prenait la fuite dans les montagnes arides du Gansou, traquée par les colonnes rouges qui la poursuivaient jusque dans le Ningxia. Le 26 août, les Rouges occupaient Langzhou. A la fin de septembre, mourant de faim et de soif dans le désert du Xinjiang, les derniers cavaliers du féodalisme mettaient bas les armes. Le front du Nord-Ouest n’existait plus, et la totalité des forces rouges se regroupait pour partir à la conquête du Guangdong [49].

Au bout de 15 jours d’offensives victorieuse des forces de Mao, tout était réglé. Le 15 octobre, Canton tombait à peu près sans combat. Jiang Jieshi n’avait rien pu faire de plus que de livrer quelques combats d’arrière-garde dans les ports du Guangdong, pour permettre l’embarquement de ses dernières troupes. Le 20 octobre, les Rouges étaient maîtres de la totalité des côtes chinoises. Il ne restait aux généraux du Sichuan et du Yunnan, encerclés de toutes parts, qu’à se rallier au gouvernement de la République populaire de Chine qui, devant une immense foule tout hérissée de drapeaux rouges, avait été proclamée à Pékin le 1er octobre. C’est ce qu’ils firent d’ailleurs sans plus tarder. Dans le courant des mois de novembre et de décembre, les armées de la Chine populaire, effectuaient une simple promenade militaire dans les provinces de l’Ouest et du Sud-Ouest, allèrent recevoir la capitulation des dernières garnisons nationalistes [5o]. La conquête de la Chine était terminée. Mao Zedong et ses compagnons étaient maintenant puissants comme des empereurs, dans ces villes chinoises que, vingt-deux ans plus tôt, ils avaient fuies en hommes traqués pour échapper au GMD victorieux.

Offensive communiste de novembre 1948 à janvier 1949

Offensive "communiste" de novembre 1948 à janvier 1949

Mais au terme de cette prodigieuse aventure, le processus historique avait conféré à la victoire des anciens maquisards do Jinggangshan une signification et un contenu qu’aucun de ces hommes n’aurait osé imaginer lorsqu’en 1927, avec quelques centaines de fusils, ils avaient entrepris de faire la guerre aux « seigneurs du GMD ». Certes, dans des dizaines de milliers de villages, les rapports féodaux d’exploitation étaient liquidés ou en voie de liquidation. Maintenant, le parachèvement de la révolution démocratique dans les campagnes n’était plus qu’une simple question administrative : il suffisait d’envoyer l’armée détruire les dernières bandes féodales qui, çà et là, continuaient une résistance de « desperados », et de prendre le temps nécessaire pour faire entrer partout en vigueur les lois du nouveau gouvernement de Pékin. Dans les villes, la puissance énorme des monopoles était brisée. Les représentants des quatre grandes familles étaient en fuite vers Formose ou l’Amérique. La signature de quelques décrets dans les bureaux de Pékin allait suffire à exproprier en bloc cette oligarchie qui, pendant vingt ans, avait fait peser sur les travailleurs et les classes moyenne un joug de fer. Mais, si la Révolution, en extirpant les rapports précapitalistes de la campagne, en détruisant le pouvoir de l’oligarchie parasitaire, et en tranchant du même coup les liens de subordination du pays à l’impérialisme, avait radicalement renversé les obstacles qui barraient à la Chine la route du progrès, elle laissait intact le formidable appareil de domination qui, pendant plus d’un demi-siècle, avait été sécrété par la société féodale-capitaliste. Celui-ci ne s’était disloqué sous les coups de la Révolution que pour se reconstituer aussitôt en passant à son service. Lorsque les combats prirent fin, c’est au moins dix millions de bureaucrates de l’ancien régime que la République Populaire amalgama à son appareil d’État. Et il ne s’agissait pas d’innocents fonctionnaires, tels que les maîtres d’écoles et les employés des Postes. Lorsqu’ils eurent achevé de s’installer dans les palais gouvernementaux de Pékin, les vétérans de la guérilla révolutionnaire du Jiangxi se trouvèrent au milieu d’une étrange compagnie : leurs plus cruels adversaires du GMD siégeaient maintenant à côté d’eux. Au Conseil Supérieur de la Défense Nationale, trente anciens généraux du GMD venaient s’asseoir à côté des généraux rouges. Parmi ces néo-révolutionnaires se trouvaient des hommes comme Cheng Cheng, qui avait en 1927 organisé et dirigé la tuerie des ouvriers de Wuhan et le massacre des paysans insurgés dans la province du Hunan Li Zhishen qui avait écrasé la « Commune de Canton » en décembre 1927, devint en 1949 vice-président de la République Populaire. Liu Wenhui, qui avait brisé « le pouvoir soviétique » dans le Sichuan, entra au Comité National du Conseil Consultatif du Peuple. Toute une pléiade de généraux et de bureaucrates, anciens seigneurs de la guerre, ministres du GMD, et parfois même « fantoches » des Japonais, qui, à des titres divers, avaient participé aux opérations répressives contre les travailleurs et les « bandits communistes », furent invités à siéger au Conseil National du Peuple [51]. Même oubli du passé en ce qui concerne l’appareil judiciaire et policier. Sur seize juges du Tribunal Suprême du Peuple pour les Provinces du Centre et du Sud, treize étaient de hauts magistrats qui, sous l’ancien régime, avaient dû leur avancement au zèle qu’ils avaient déployé pour rendre la justice du GMD. Au Tribunal du Peuple de Shanghai, sur cent quatre juges, quatre-vingts étaient d’anciens magistrats du GMD. A Tian-jin, ils étaient quatre-vingts sur un tribunal qui en comprenait au total cent vingt [52]. Quant à la police, y compris la police politique qui, pendant des décennies, avait traqué les militants du PCC et les opposants de toutes sortes avec une férocité rarement égalée, elle fut en presque totalité absorbée par le GPU chinois, qui sut reconnaître la haute qualification et l’efficience de ces techniciens de la répression [53].

Selon les enseignements de Marx et de Lénine, le premier acte de la Révolution prolétarienne doit être la destruction radicale de la machine bureaucratique créée par la société d’exploitation, et la conquête par les travailleurs de l’auto-direction de toutes leurs activités sociales. En Chine, c’est le contraire qui eut lieu. Au moment où l’ancien régime s’écroula, tout fut organisé de telle sorte que ne se produise aucune vacance du pouvoir permettant aux masses surexploitées de faire irruption sur la scène politique, et de créer leurs propres organes de souveraineté. Dans tous les grands centres industriels, la Révolution se réduisit à une simple passation des pouvoirs. A la demande expresse des dirigeants du PCC eux-mêmes, les autorités du GMD demeurèrent en place et assurèrent l’ordre avec leur brutalité coutumière, jusqu’à ce que les émissaires du nouveau pouvoir viennent recevoir leur allégeance. Ainsi en alla-t-il à Pékin, où Lin Biao enjoignit à tous les fonctionnaires du GMD et à la Police de rester à leur poste, et de faire assure par les troupes la garde des édifices publics et des entrepôts jusqu’à ce que ses propres armées viennent occuper la ville [54]. « Les fonctionnaires du GMD du Gouvernement Central et Provincial, les autorités des préfectures et des municipalités, les membres des bureaux de contrôle et des conseils politiques du peuple, le personnel de la police, etc. doivent demeurer à leur poste, et obéir aux instructions du Gouvernement Populaire et de l’Armée Populaire de Libération », disaient Mao et Zhu De dans une proclamation adressée aux autorités nationalistes, au moment où les avant-gardes rouges débouchaient dans la vallée du Yangzi [55]. Même chose à Canton, où le premier geste des officiers et des commissaires rouges qui entraient dans la ville fut de prendre contact avec les postes de police nationaliste, pour leur ordonner de rester en place et de continuer à maintenir l’ordre [56].

Tout se passa comme si le PCC, en dépit de la prétention qu’il continuait à afficher d’être le parti du prolétariat, redoutait par dessus tout que les ouvriers ne profitent de l’ébranlement de l’appareil capitaliste d’oppression et de la panique du patronat pour secouer enfin leur longue torpeur politique. Lorsque leurs armées approchèrent des grandes cités industrielles, les prétendus dirigeants du prolétariat chinois ne firent rien pour réorganiser le mouvement ouvrier. Ils infiltrèrent pourtant des centaines d’agents dans les villes ; mais ce n’étaient pas des agitateurs envoyés pour préparer la révolte des faubourgs ; c’étaient des représentants du nouveau gouvernement, qui venaient hâter le ralliement des administrations nationalistes. Bien plus, on vit les plus hautes autorités du Parti inviter impérativement les ouvriers à se cantonner dans une attitude expectante et passive. « Le peuple doit rester calme, et continuer à vaquer à ses occupations coutumières », ordonnait Lin Biao au moment où ses troupes allaient pénétrer à Pékin et à Tianjin [57]. « On espère que les ouvriers et les employés continueront à travailler, et que toutes les activités se poursuivront normalement », disaient les proclamations de Mao et de Zhu De à la veille de la chute de Nankin, de Hankou et de Shanghai [58]. Effectivement, la subversion de l’ancien régime s’opéra partout sans que la classe ouvrière y joue le moindre rôle. Quand l’Armée Populaire de Libération pénétra à Shanghai, à Wuhan ou à Nankin, dès que les derniers coups de feu eurent cessé, des foules de travailleurs se pressèrent dans les rues. Mais ce n’étaient que des curieux, qui regardaient défiler les troupes d’une Révolution qui, depuis plus de vingt ans, leur était devenue étrangère [59]. Quand le spectacle fut fini, chacun retourna vers ses occupations quotidiennes, vers son travail et sa misère. Le changement de régime ne modifiant en rien la situation fondamentale des ouvriers comme simples exécutants des tâches matérielles de la production, c’est à peine si le prolétariat chinois se sentit concerné par la métamorphose qui était en train de s’accomplir dans les sphères dirigeantes de la société.

Quoi qu’on en dise parfois, la participation des masses paysannes au dernier acte de la Révolution fut presque aussi insignifiante que celle des ouvriers. Les mouvements de révolte rurale qui avaient commencé à s’allumer çà et là dans les provinces méridionales furent presque aussitôt captés par les cadres envoyés par le Parti. Les bandes de paysans qui avaient pris le maquis pour échapper à la conscription, aux impôts, ou tout simplement à la famine, furent très rapidement transformées en détachements auxiliaires de l’Armée Rouge ; et leur fonction fut beaucoup moins de liquider localement le féodalisme que de désorganiser les défenses de Jiang Jieshi par des actions de sabotage et de diversion. Arrivée à maturité beaucoup trop tardivement, la révolte des masses rurales dans les provinces du Sud n’eut pas le temps de se déployer et de se généraliser. Dans sa tâche de saper à la base l’édifice du pouvoir capitaliste-féodal, elle fut prise de vitesse par les armées régulières qui venaient du Nord. Au cours de leur avance foudroyante, les troupes de Pékin libérèrent le Sud avant que les paysans soient sortis de leur léthargie, et que la plupart des villages aient entrepris quoi que ce soit contre leurs seigneurs. Alors que, dans les premières années de la guerre civile, c’étaient les mouvements insurrectionnels partis des couches les plus misérables de la paysannerie qui avaient abattu la puissance des seigneurs villageois, alors même que l’État féodal-capitaliste demeurait à peu près intact, c’est le contraire qui se produisit à partir des derniers mois de 1948. La machine d’État de l’ancien régime s’écroula sous les coups que lui portaient les formations régulières de plus en plus puissantes de l’Armée Populaire de Libération, cependant que le régime féodal restait encore debout dans la plupart des villages. Selon Liu Shaoqi, au moment où la guerre civile se terminait, les régions où le féodalisme était extirpé n’englobaient que 145 millions de paysans, cependant que 264 millions de ruraux étaient encore sous le joug des propriétaires fonciers, non seulement au sud du Yangzi, mais dans toutes les provinces du Nord-Ouest et dans l’immense région qui avait été tenue par les armées de Fu Zuoyico. Le rôle qu’avait joué la révolte des masses rurales dans le renversement du GMD n’avait cessé de décliner, et il avait fini par devenir pratiquement nul.

Enfin, à partir du moment où la totalité du territoire chinois fut occupée par l’Armée Rouge et soumise à l’autorité de Pékin, le gouvernement retira carrément aux paysans le droit de s’en prendre aux seigneurs et à leurs terres : partout où la réforme agraire n’avait pas encore été réalisée, les paysans furent impérativement invités à se tenir tranquilles, en attendant que l’administration trouve le temps de s’occuper de leur cas. « La réforme agraire, disait Liu Shaoqi, doit maintenant s’effectuer sous une bonne direction, d’une façon planifiée et dans l’ordre, en plein accord avec les lois et les décrets promulgués par le Gouvernement Populaire Central et par les gouvernements de tous les échelons, ainsi qu’en accord avec les principes, les méthodes et les mesures décidés par eux [61]. » Partout, les cadres ruraux que le Parti continuait à former et à mettre en place dans les villages reçurent pour instruction « d’empêcher fermement la paysannerie de déclencher des luttes spontanées pour la réforme agraire [62] ». C’était clairement dire que désormais la Bureaucratie victorieuse n’attendait plus des paysans, comme des ouvriers, que du travail et de la docilité.
Sous quelque aspect qu’on l’examine, rien ne ressemblait moins à une révolution ouvrière et paysanne que cette révolution qui, cent ans après le Manifeste Communiste, venait au monde en ouvrant ses bras aux despotes de l’ancien régime, et en déclarant aux ouvriers et aux paysans que leur propre émancipation n’était pas leur affaire.

Notes:

37. J. Belden, op. cit., pp. 366-372.
38. J. Belden, op. cit., pp. 455-456.
39. Idem, pp. 378-379, et Chassin, op. cit., p. 157.
40. Général Chassin, op. cit., pp. 112-114.
41. Idem, pp. 171-174.
42. Général Chassin, op. cit., pp. 181-195.
43. Non seulement Fy Zuori conserva son titre de général, mais il ne tarda pas à entrer comme vice-président dans le Conseil supérieur de la Défense nationale de la République populaire.
44. Général Chassin, op. cit., pp. 195-199.
45. J. Belden, op. cit., pp. 486-491, et général Chassin, op. cit., pp. 199-204.
46. J. Belden, op. cit., pp. 451 et 496; Chassin, op. cit., pp. 204-209.
47. Général Chassin, op. cit., pp. 207-209.
48. Idem, pp. 212-214.
49. Idem, pp. 210-212.
50. Idem, pp. 222-224.
51. Y. Gluckstein, op. cit., pp. 367-368.
52. Shih-Liang, Report on reorganisation of People’s Republic of China, Pékin, 1952.
53. Jiefang ribao, 10 août 1950.
54. Le Développement du communisme en Chine, t. II, op. cit., p. 23.
55. New China News Agency, Pékin, 3 mai 1949.
56. South China Morning Post, Hong Kong, 17 octobre 194′).
57. N.C.N.A., 11 janvier 1949.
58. N.C.N.A., 3 mai 1949.
59. North China Daily News, 23 avril 1949.
60. Liou Chao-chi, Rapport sur les problèmes…, op. cit., pp. 22-23.
61. Idem, p. 25.
62. General Report of Pekin Municipal People’s Government ou agrarian reform in Peking suburban areas, 21 novembre 1950, et Xinguancha du 10 décembre 1950.

Mao proclamant la République populaire de Chine le 1° octobre 1949.

Mao proclamant la République populaire de Chine le 1° octobre 1949.

Marxisme et contre-révolution, de K. Korsch (Souyri, 1979)

3 novembre 2008

Un des derniers compte-rendus de Pierre Souyri, qui venait de décéder, dans les Annales (juillet-août 1979)


Karl KORSCH, Marxisme et contre-révolution dans la première moitié du XXe siècle. Choix de textes trad. et présentés par Serge BRICIANER, Paris, Éditions du Seuil, « Bibliothèque politique », 1975, 283 p.

C’est une assez singulière biographie intellectuelle que celle de Karl Korsch dont S. Bricianer a rassemblé quelques-uns des écrits les plus significatifs. K. Korsch qui, avant 1914, est entré dans le courant socialiste par sa rive bernsteinienne, opte en 1919 pour l’USPD, puis rallie le communisme pour se lier par la suite aux minorités qu’il est convenu d’appeler ultra-gauches et développer jusqu’à sa mort, en 1962, une critique originale du marxisme institutionnalisé et du marxisme tout court.

K, Korsch est un des premiers et des rares théoriciens qui ait entrepris d’expliquer l’histoire de la théorie marxiste elle-même en fonction des tensions et des fléchissements de la lutte des classes. Cette nouvelle approche lui permet de faire apparaître que l’immobilisme conservateur de la IIe internationale ne s’explique pas seulement par la formation d’une « aristocratie ouvrière » ou d’un appareil bureaucratique, comme l’avaient indiqué Lénine et E. Varga, mais qu’il a aussi des racines idéologiques. C’est la contexture même du « marxisme orthodoxe » de K, Kautsky, dont le bolchevisme ne fit jamais la critique parce qu’il n’en était lui-même que le rameau russe, qui se trouve ainsi mise en cause. Avec son « matérialisme naturaliste », sa prétention d’être la « science du développement social », sa critique « économiste » du capitalisme, le marxisme orthodoxe est la « doctrine idéologisée » surgie d’une période vide d’activité révolutionnaire. Elle travestit en socialisme un projet qui n’est ni une entreprise révolutionnaire ni même un simple réformisme ouvrier, mais une tentative de rationaliser la société capitaliste sous la direction de l’État. C’est pourquoi le fascisme et le bolchevisme — ou du moins le stalinisme apparaissent à K. Korsch comme les frères jumeaux de la social-démocratie : ils ne font que réaliser de manière plus résolue et plus radicale son programme de restructuration étatique de la société d’exploitation. Sans doute K. Korsch ne sous-estimait pas le rôle qu’avait joué le bolchevisme de Lénine comme tentative de retrouver l’esprit révolutionnaire du marxisme par-delà l’écran idéologique de l’orthodoxie. Mais le bolchevisme n’était parvenu à briser la carapace orthodoxe que tardivement et incomplètement : il s’était cristallisé comme théorie distincte du kautskisme sous la poussée des luttes de classes en Russie et en Europe, mais la crise révolutionnaire n’avait été ni assez profonde ni assez durable pour permettre à sa critique théorique d’atteindre à une radicalité suffisante pour se libérer du fétichisme de l’État. L’idée que l’État est l’instrument de la Révolution était réapparue au cœur du bolchevisme avec plus de force encore que dans la social-démocratie jusqu’au moment où le stalinisme, inversant complètement le sens originel du marxisme, en avait fait l’idéologie du premier système totalitaire.
Mais ce renversement de la théorie révolutionnaire en son contraire qu’avaient opéré la social-démocratie et le stalinisme posait un problème : dans quelle mesure le corpus de la doctrine révolutionnaire de Marx lui-même ne contenait-il pas des éléments discordants dans lesquels se trouvait virtuellement anticipé l’étatisme de la social-démocratie et du bolchevisme ? K. Korsch, qui vers la fin de sa vie estimait que Bakounine avait « prévu plus clairement que Marx les principaux développements survenus dans les révolutions contemporaines », fut ainsi amené à faire subir à la pensée politique de Marx une reconsidération critique et à en souligner les ambiguïtés et les contradictions. Il y avait eu en réalité plusieurs Marx : celui dont le radicalisme s’était aiguisé au contact du communisme ouvrier avant 1848, ou celui qui avait compris la Commune de Paris comme la forme politique enfin trouvée, faisant surgir le pouvoir des travailleurs comme négation de l’État bourgeois séparé des masses, et le Marx mal dégagé d’une vision jacobine de la révolution, qui apparaît et reparaît chaque fois que les activités autonomes du prolétariat fléchissent. Ainsi Marx n’est pas innocent de ce que les épigones ont fait de lui : en subordonnant, en diverses occasions, les luttes quotidiennes et multiformes du prolétariat aux activités politiques tenues pour les formes les plus hautes de la pratique révolutionnaire, il a fourni le modèle aux partis ouvriers qui après lui fonctionneront sur la base d’une séparation constante entre dirigeants politiques et exécutants.

Quelques-unes des idées fondamentales qui font l’originalité de K. Korsch ont été formulées au cours des années qui suivent son exclusion du Parti communiste allemand en 1926. Mais c’est surtout après le triomphe de l’hitlérisme que sa pensée deviendra de plus en plus distante de toutes les vulgates marxistes. Pour lui, le fascisme n’est pas qu’une contre-révolution préventive mais un mouvement qui, par ses propres méthodes, réalise une transformation fondamentale du système capitaliste : il fait succéder au capitalisme concurrentiel et à l’État libéral atteints de décrépitude, un capitalisme organisé et planifié et un État capable d’intégrer le prolétariat au système parce qu’il réalise effectivement les réformes que les partis ouvriers n’avaient pu que promettre. C’est Hitler qui a finalement réalisé le programme de Kautsky et, par-là, démasqué la signification réelle de l’idéologie social-démocrate. En introduisant la réglementation bureaucratique de l’économie, la planification, la manipulation administrative des salaires et des prix, etc., toutes choses que les marxistes avaient tenues pour inconcevables dans le cadre du capitalisme, le fascisme a rendu manifeste que les divers critiques marxistes de l’économie capitaliste, qu’ils soient « sous-consommationnistes » ou « disproportionnalistes », atteignaient non pas l’essence même du système capitaliste mais seulement son incapacité, faussement présumée, à surmonter son anarchie. Le bolchevisme lui-même se trouvait placé sous un éclairage nouveau par le triomphe de l’État fasciste : c’est parce que la révolution russe n’avait finalement abouti qu’à créer les institutions nécessaires au développement d’un capitalisme planifié, que la dictature fasciste avait pu prendre pour modèle la dictature stalinienne. Mais la négation du capitalisme concurrentiel et de la société libérale ne se réalisait pas seulement dans les pays totalitaires. Aux USA même, où K. Korsch s’était réfugié, le dépassement du capitalisme classique était en train de se développer à travers le New-Deal et les réglementations étatiques de l’économie qui accompagnaient l’entrée de l’Amérique dans la guerre. Si le totalitarisme n’avait pas envahi la sphère idéologique et politique de la société américaine, l’interpénétration de la bureaucratie de l’État et de l’appareil dirigeant des monopoles, l’intégration des syndicats et la capacité du système à neutraliser par absorption idéologique toute contestation radicale, traduisaient, par ses cheminements différents de ceux du fascisme, la même marche du capitalisme américain vers un auto-dépassement de ses contradictions de l’époque antérieure. Ce n’est pas un des moindres mérites de K. Korsch que d’avoir aperçu dès la Seconde guerre mondiale que le capitalisme, en incorporant à son fonctionnement des revendications et des transformations qui avaient passé pour socialistes, mettait en place les conditions de la plus vigoureuse phase d’expansion de son histoire.

Pierre SOUYRI

Autres notes de lectures de Pierre Souyri dans ce numéro des Annales:

Sur le marxisme occidental (Souyri, 1979)

9 octobre 2008

Note de lecture de Pierre Souyri parue dans les Annales (Vol. 34, N°4, été 1979), dans une série de compte-rendus intitulée Marxisme et révolutions russes dont nous avons déjà publié deux extraits: Les conseils ouvriers de Pannekoek et Le marxisme de Paul Mattick.

Perry ANDERSON, Sur le marxisme occidental, Paris, Maspero, 1977, 165 p.

P. Anderson ne désigne pas, par le terme de marxisme occidental – comme on le faisait traditionnellement – cette extrême gauche du socialisme européen qui, après avoir rompu avec la social-démocratie, avait refusé d’accepter l’hégémonie du Komintern en alléguant que les théories et les pratiques du bolchevisme, surgies dans les conditions d’un pays historiquement attardé, ne pouvaient pas servir de modèle au prolétariat des pays hautement industrialisés. Le marxisme dont il est ici question ne se situe pas dans la filiation de cette extrême gauche et il ne reprend pas à son compte le radicalisme et l’inspiration libertaire de ses thèmes fondamentaux. Il s’agit, en effet, de cet ensemble fort disparate de théories qui ont été élaborées, entre i 920 et 1968, par des hommes aussi différents que Lukàcs, Gramsci, les philosophes de l’école de Francfort, Della Volpe, Coletti. Althusser, etc., c’est-à-dire par des intellectuels qui n’ont que très tardivement, et souvent sans beaucoup de hardiesse, procédé à une critique, qui d’ailleurs n’est pas toujours de gauche, du bolchevisme et du stalinisme. Le marxisme occidental, au sens traditionnel du terme, avait surgi à la crête de la vague révolutionnaire des premières années vingt. Celui dont Anderson esquisse l’histoire est, au contraire, le produit d’une période de réaction au cours de laquelle le mouvement révolutionnaire se désagrège et disparaît. Gramsci qui termine sa vie dans une prison fasciste, Lukàcs et les autres intellectuels communistes qui acceptent les censures staliniennes et n’ont mot à dire sur les politiques des partis auxquels ils appartiennent, les intellectuels de l’École de Francfort qui, en Allemagne ou aux États Unis, travaillent environnés d’une société restée longtemps presque entièrement imperméable à leurs idées, vivent une situation toute différente de celle qu’avait connue l’intelligentsia marxiste des générations précédentes. Leur activité théorique se trouve entièrement séparée des pratiques prolétariennes ; ils ne sont plus ou ne sont pas des militants politiques. Qu’ils y aient été contraints ou que plus souvent encore ils se soient résignés sans trop de déchirements à une situation qui avait des côtés confortables, les marxistes occidentaux se sont retirés loin de l’action, dans la paix des ghettos universitaires.

Dans ces lieux d’exil et de refuge, ils effectuent en sens inverse la trajectoire qui avait conduit Marx, de la philosophie à la critique de la politique et de l’économie : ils ne disent plus rien du monde extérieur et du combat qui s’y déroule, et reportent toute leur attention sur les problèmes méthodologiques et épistémologiques. Même s’il est vrai qu’après les publications des « Manuscrits de 1844 », il n’est plus possible de s’en tenir à ce qui passait jusqu’en 1932 pour la philosophie de Marx, le marxisme occidental s’enlise dans un interminable « méthodologisme obsessionnel » et lorsqu’enfin il lui arrive de parler de la société contemporaine, il en explore les aspects les plus éloignés de la politique et de l’économie : l’art, la littérature, l’esthétique. Dans le meilleur des cas, il cherche selon la problématique gramscienne, à élucider les fonctions de la culture dans le système de domination, mais il reste muet sur les infrastructures économiques et sociales de cette domination. Tournant le dos au projet fondamental de la philosophie de Marx, le marxisme de l’intelligentsia universitaire redevient une pure activité de spéculation qui ne cherche plus à se relier à une praxis et qui ne parle plus ni du prolétariat, ni même pour le prolétariat. De là, sans doute, les extravagances de son langage volontairement abstrait et sibyllin dont les obscurités ne sont même pas — sauf chez Gramsci — un moyen de déjouer les censures, mais la pure expression de la préciosité d’une élite d’initiés qui écrivent avec coquetterie pour d’autres initiés.
Autre trait particulier de ce singulier marxisme : il incorpore constamment des concepts ou des fragments d’idéologie empruntés à des systèmes de pensée originellement étrangers au marxisme et parfois opposés à lui. C’est que le XXe siècle a vu s’accuser un malaise profond de la pensée marxiste. Dans la mesure où la culture des sociétés capitalistes, loin de décliner et de s’abîmer dans la stérilité a, au contraire, continuellement élargi le champ de ses réflexions et reculé les limites du savoir, il est devenu impossible de se contenter d’opposer Marx à tout le développement intellectuel qui lui est postérieur et de récuser tout ce qui a produit « la science bourgeoise » sous prétexte de s’opposer à l’idéalisme. Au bout d’une telle attitude il n’y a que les misères théoriques du jdanovisme. En s’efforçant d’intégrer au marxisme les apports de la culture occidentale, les intellectuels marxistes ont essayé d’échapper à cette misère et ils ont enfin fait éclater au grand jour la crise depuis longtemps latente de la philosophie marxiste. Il est moins sûr qu’ils y aient trouvé un début de réponse et qu’ils soient parvenus à produire autre chose qu’un ensemble de syncrétismes disparates et contradictoires qui tantôt reconstruisent un marxisme hégélien et weberien, tantôt situent Hegel aux antipodes de Marx en lui donnant pour ancêtre Kant ou Spinoza ou, non moins ingénieusement, Rousseau ou Schelling.

Pourtant, tout n’est pas que querelles byzantines sans fin dans ce marxisme qui a volé en éclats. Des thèmes nouveaux qui étaient inconcevables à l’époque de Marx ont surgi chez quelques théoriciens et ils ont parfois, mieux que n’aurait pu le faire le seul héritage du marxisme classique, permis d’apercevoir des aspects nouveaux de la réalité contemporaine. Les analyses de Gramsci sur les modalités spécifiques de la domination du capital dans les sociétés occidentales, les études de Horkheimer et d’Adorno sur le développement technologique comme renforcement de l’oppression et dégradation de la nature, les réflexions de Marcuse sur la sur-répression infligée aux hommes par le capitalisme avancé, exprimaient ou anticipaient des problèmes que le développement historique a effectivement posés. La longue disparition de la pratique révolutionnaire dans le capitalisme stabilisé des pays avancés, la contestation écologique, la « révolution sexuelle » ont montré la pertinence des innovations théoriques de Gramsci et de l’École de Francfort.
Les mêmes raisons historiques qui ont déterminé les carences et les égarements du marxisme occidental rendent aussi compte de sa fécondité. C’est parce qu’il est le produit d’une période où le prolétariat reste ployé sous le poids des appareils qui le dominent et le manipulent, que le marxisme occidental s’est perdu interminablement dans les abstractions et a laissé sans réponse une foule de problèmes que pose la transformation des systèmes d’exploitation. Mais c’est aussi parce qu’il est le marxisme d’une génération vaincue et mélancolique dont la vision du monde est fondamentalement pessimiste et souvent même désespérée, qu’il explore des domaines où les théoriciens de la période précédente, absorbés par l’action politique, ne s’étaient pas aventurés et qu’il aperçoit, mieux que le marxisme classique resté ancré dans l’optimisme du progrès, les côtés sombres de la civilisation contemporaine et les dimensions tragiques d’une histoire dont on ne peut plus être assuré qu’elle n’est pas qu’une succession de naufrages.

P. Anderson a remarquablement analysé les ruptures qui se sont produites, à partir des années vingt, dans le développement d’un certain marxisme. Mais ses explications ne sont pas convaincantes parce que, précisément, elles ne s’appliquent qu’à un certain marxisme d’où se trouve arbitrairement exclus tout un ensemble de théoriciens. Bordiga, Pannekoek, Rulhe, Mattick, Trotsky, Rizzi et tant d’autres n’étaient pas moins des marxistes occidentaux défaits, isolés, menacés que les hommes dont parle P. Anderson et ils n’ont pas plus ignoré que Gramsci le pessimisme de l’intelligence. Ils n’ont pourtant jamais renoncé à faire une analyse critique des sociétés contemporaines et ils ont souvent perçu les transformations qui s’y opéraient d’une manière beaucoup plus directe et profonde que les marxistes philosophes.

Pierre SOUYRI

La crise de mai 1968 (Souyri, 1970)

4 mai 2008

Note de lecture par Pierre Souyri sur les livres récents sur mai 68 parue dans les Annales N°1 (janvier 1970), condensée en un seul article comparant les diverses interprétations du mouvement.

disponible au format pdf

Malgré l’abondance des ouvrages parus sur la crise de mai 1968, on reste fort mal renseigné sur ce qui s’est effectivement passé dans l’ensemble du pays. On est saturé de reportages sur les événements qui se sont produits à Paris, dans les rues et les universités et certains d’entre eux — comme celui de Ph. Labro qui utilise les techniques analogues à celles des cinéastes de l’actualité — témoignent de l’habi­leté professionnelle de leurs auteurs. Mais nous ne sommes à peu près jamais informés de ce qu’ont fait les travailleurs dans les usines, y compris dans la région parisienne et des luttes qui se sont déroulées dans les villes de province : les renseignements fournis par les Cahiers de Mai sur Nantes et quelques entreprises de la banlieue de Paris sont précieux mais insuffisants. (…)

Livres notamment mentionnés:

  • Ph. Labro, Ce n’est qu’un début, Paris,1968, 273 p.
  • Les Cahiers de Mai, n° 1, 15 juin 1968 et n° 2, 15 juillet 1968.
  • D. Bensaïd et H. Weber, Une répétition générale, Paris, 1968, 229 p.
  • J. Jurquet, Le printemps révolutionnaire de Mai 1968, Paris, 1968, 178 p.
  • Cohn-Bendit, Le gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme, Paris, 1969, 271 p.
  • Comités d’Action lycéens, Les lycéens gardent la parole, Paris, 1968, 190 p.
  • E. Morin, C. Lefort et J. M. Coudray, Mai 1968 : La Brèche. Premières réflexions sur les événements, Paris, 1968, 142 p.
  • I. A. Duclent, Monique Fichelet, R. Fichelet, M. Jourdan-Laforte, Nicole May et Françoise Picq, Les représentations sociales et les sentiments associés au mouvement de Mai chez les jeunes de la région parisienne, 55 pages ronéotypées, Paris, 1969.
  • Juliette Minces, Un ouvrier parle, Paris, 1969, 84 p.
  • R. Houran, L’instituant contre Vinstitué (chap. II, L’autogestion chez Pechiney), Paris. 1969, 196 p.
  • M. Perrot, M. Rebérioux, J. Maitron, « La Sorbonne par elle-même, mai-juin 68 », Mouvement Social, n° 64, juillet-septembre 1968,
    Paris, 414 p.
  • A. Schnapp et P. Vidal-Naquet, Journal de la Commune étudiante, novembre 67-juin 68, Paris, 1969, 876 p.
  • etc…

Voir aussi:

« Pouvoir ouvrier » N° 90 (mai 1968)

3 mai 2008

Journal numérisé au format pdf (cliquer sur l’image):

Pouvoir ouvrier s’était formé à partir d’une scission de Socialisme ou Barbarie en 1963. Il était principalement rédigé par Pierre Souyri.