1950 Pensées en prison sur Lénine [Ciliga]

Extrait de Dix ans derrière le rideau de fer (Ante Ciliga, 1950).

(…) L’expérience ultérieure devait montrer toute la réalité bureaucratique de cette théorie de la dictature du Parti sur la classe ouvrière, de la dictature d’une minorité choisie sur « la majorité arriérée » du prolétariat. Une fois de plus l’histoire devait montrer la justesse de cette phrase du vieil hymne révolutionnaire:

Il n’ est pas de sauveur suprême,

Ni Dieu, ni César, ni tribun,

la justesse de la formule du mouvement ouvrier: « L’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes » La liquidation du pouvoir politique du prolétariat avait cependant besoin d’une solide « base idéologique ». Il fallait prendre un biais, car il était impossible d’appeler les choses par leur nom. Dans une révolution faite initialement au nom de la réalisation du socialisme, il n’est pas commode de dire tout de go : « C’est nous maintenant les nouveaux Messieurs et les nouveaux exploiteurs. » Il est tellement plus facile d’intituler le rapt des usines aux ouvriers « une victoire du mode de production socialiste », la main-mise de la bureaucratie sur le prolétariat « le renforcement de la dictature du prolétariat », et les nouveaux exploiteurs, « l’avant-garde du prolétariat » Les exploiteurs se sont toujours considérés comme l’avant- garde des exploités.

Lénine justifiait sa nouvelle politique par la faiblesse du prolétariat. Il assurait qu’en confiant la révolution aux mains de la bureaucratie, il la sauvegarderait pour le prolétariat. Les avantages de demain devaient justifier les sacrifices du moment. Ces avantages, nous les avons aujourd’hui sous les yeux, et nous en connaissons la valeur sociale. Il faut dire, à l’honneur du prolétariat russe, qu’il sentit immédiatement, malgré sa faiblesse, ce qui se tramait. Il comprit que Lénine agissait comme s’il avait dit : « Vous autres, les ouvriers, vous n’êtes pas logiques. Vous voulez la réalisation immédiate du socialisme, et vous n’avez pas la force de le faire. dès l’instant que vous ne pouvez pas être les maîtres de la société, il vous faut en être les serviteurs: c’est la loi de la lutte des classes. Si vous vous résignez à l’inévitable, nous vous donnerons tout ce qu’il sera possible de vous donner ».

Les ouvriers avaient leur conception propre de la lutte des classes et agissaient comme si leur réponse à Lénine avait été : « Non, c’est vous qui n’êtes pas logique, camarade Lénine. Si nous ne sommes pas assez forts pour être les maîtres du pays, il nous faut passer à l’opposition active. Une classe ne se rend pas, elle se bat ». La résistance spontanée du prolétariat aux empiétements de la bureaucratie indiquait assez que le prolétariat n’était pas aussi faible que Lénine l’affirmait. Et si ce dernier avait été de cœur avec le prolétariat, il aurait soutenu l’opposition ouvrière qui se manifestait dans tout le pays. Mais il pensait et agissait dans l’esprit de la bureaucratie, dans l’esprit de son Pouvoir. Cette force prolétarienne lui apparaissait comme une menace, et il appliquait au prolétariat les lois de la lutte des classes: une classe qui ne se rend pas doit être écrasée par le vainqueur. C’est sous les applaudissements de la bureaucratie nouvelle du pays tout entier que Lénine s’écriait en clôturant le Xe Congrès : « Maintenant, c’en est fini de l’opposition. Nous ne la tolérerons pas un instant de plus. » Effectivement, ce fut la fin de l’opposition légale. Les portes de la prison et de l’exil s’ouvrirent devant elle, en attendant que se présentassent les pelotons d’exécution. En dépit de ces transformations fondamentales, la révolution continua à s’intituler, comme par le passé, « prolétarienne », « socialiste ». Bien plus: Lénine lui-même indiquait à quel point il était nécessaire de conjuguer la phraséologie habituelle avec la sujétion effective du prolétariat. Lorsque les ouvriers, véritables victimes des prétentions bureaucratiques, se mirent à protester contre la mystification bureaucratique du socialisme et réclamèrent la satisfaction de leurs intérêts véritables, Lénine les écarta en bloc, les qualifia de « petits-bourgeois », « anarchistes », « contre-révolutionnaires ». Les intérêts de la bureaucratie furent, au contraire, qualifiés « d’intérêts de classe du prolétariat ». Il instaura dans le pays un régime totalitaire et bureaucratique qui baptisa « contre-révolutionnaire » tout ce qui avait politiquement et socialement un caractère progressiste. Il inaugura cette ère de mensonges, de falsifications, de déformations, que respire aujourd’hui toute la Russie dans la variante stalinienne -complétée et renforcée – et qui empoisonne toute la vie sociale du mouvement ouvrier et démocratique international.

En entendant les résolutions et les discours de Lénine concernant « L’Opposition Ouvrière », Chliapnikov  s’écria, à la fin du Xe Congrès du parti : « De ma vie, et depuis vingt ans que je suis dans le parti, je n’ai jamais rien vu ni entendu de plus démagogique et de plus vil ». Ces mots de Chliapnikov font écho à ceux de Thomas Münzer, qui appelait Luther « le Dr Lügner » (le docteur menteur), après ses pamphlets en faveur des princes protestants contre les paysans protestants.

« Et c’est exactement ce que tu es devenu, Lénine, à la fin de ta carrière historique », me disais-je… Je regardais fixement et avec animosité le portrait de Lénine, installé sur la table de ma cellule. J’avais en face de moi deux Lénine, comme il y a deux Cromwell et deux Luther : ils montent avec la Révolution, puis ils redescendent la pente, en supprimant la minorité qui veut continuer. Et toute cette évolution décisive se passe en deux ou trois ans, dans la révolution russe comme dans les autres. Tandis que nous, les contemporains, comme ceux des révolutions anciennes, nous discutons pendant dix, vingt ou trente ans encore pour savoir si cette évolution décisive a eu lieu ou non.

« Et ton opposition, Lénine, de la dernière année de ta vie, au stalinisme dévorant, si tragique fût-elle pour toi, n’a pas politiquement d’autre importance que celle d’une hésitation entre le stalinisme et le trotskisme, c’est-à-dire entre les variantes libérale et ultra-réactionnaire de la bureaucratie ».

Le destin du parti bolchevik, destin de Lénine, et de Trotski, montrent une fois de plus que les partis les plus avancés et les chefs les plus grands sont limités dans leur formation par les circonstances de temps et de lieu. Et c’est pourquoi il est inévitable qu’à un moment donné ils se fassent conservateurs, et inattentifs aux nouvelles exigences de la vie. La légende de Lénine ne m’apparaissait plus que comme un mensonge destiné à couvrir les crimes de la bureaucratie.

« Pour détruire la tyrannie de la bureaucratie édifiée de tes propres mains, il faut aussi, Lénine, que l’on détruise ta légende d’infaillible philosophe du prolétariat. A l’heure du danger suprême, au lieu de tendre la main au prolétariat, tu l’as assommé. »

« Si le monde avait encore besoin de cette leçon tu la lui confirmes : lorsque les masses sont incapables de sauver la révolution, nul ne peut le faire à leur place… Ton expérience, Lénine, nous dit que le seul moyen de sauver la révolution prolétarienne, c’est de la faire jusqu’au bout, jusqu’au moment où les masses laborieuses sont totalement émancipées. Si l’on ne fait pas la révolution jusqu’bout, un jour arrive fatalement où une nouvelle minorité privilégiée exerce sa tyrannie sur la majorité des travailleurs. Les révolutions contemporaines réaliseront intégralement le socialisme, ou elles seront fatalement un jour anti-prolétariennes, anti-socialistes. Elles deviendront des contre-révolutions. » « Ni Dieu, ni maîtres », me disait une voix venue des profondeurs de mon subconscient. Elle n’en était pas moins perceptible, ferme, impérative. Le portrait de Lénine qui était sur la table de ma cellule fut déchiré en mille morceaux et jetée dans la boîte à ordures…

2 Réponses to “1950 Pensées en prison sur Lénine [Ciliga]”

  1. Neues aus den Archiven der radikalen (und nicht so radikalen) Linken « Entdinglichung Says:

    […] ? (1937) * Maurice Jaquier: Le Comité du Continental Bar de Perpignan (1974) * Ante Ciliga: Pensées en prison sur Lénine (1950) * Rosa Luxemburg: Lettre à Louise Kautsky (1918) * De l’usage de Marx en temps de crise […]

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  2. Ante Ciliga – Lenin auch… (1938) « Espace contre ciment Says:

    […] Pensées en prison sur Lénine [La Bataille Socialiste] […]

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